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Des divers résultats que j'ai eu l'honneur de communiquer à l'Académie sur l'affection vulgairement appelée choléra des poules, je prends la liberté de rappeler les faits suivants :
V Le choléra des poules est une maladie virulente au premier degré chez ces animaux.
2" Le virus est constitué par un parasite microscopique qu'on multiplie aisément par la culture, en dehors du corps des animaux que le mal peut frapper. De là la possibilité d'obtenir le virus à l'état de pureté parfaite et la démonstration irréfutable qu'il est seul agent de maladie et de mort.
3° Le virus offre des virulences variables : tantôt la maladie est suivie de la mort; tantôt après avoir provoqué les symptômes morbides d'une intensité variable, elle est suivie de guérison.
4° Les différences que l'on constate dans la puissance du virus ne sont pas seulement le résultat d'observations empruntées à des faits naturels : l'expérimentation peut les provoquer à son gré.
5° Comme cela arrive en général, par toutes les maladies virulentes, le choléra des poules ne récidive pas ou plutôt la récidive se montre à des degrés qui sont en sens inverse de l'intensité plus ou moins grande des premières atteintes de l'affection; il est toujours possible de pousser la préservation assez loin pour que l'inoculation du virus le plus virulent ne produise plus du tout d'effel.
6° Sans vouloir rien affirmer présentement sur les rapports des virus varioleux et vaccinal humains, il est sensible par les faits précédents que dans le choléra des poules il existe des états du virus qui, relativement au virus le plus virulent, font l'office du vaccin humain relativement au virus varioleux. Le virus vaccin, proprement dit, donne une maladie bénigne, la vaccine, qui préserve d'une maladie plus grave. La variole, pareillement le virus du choléra des poules, présente des états de virulence atténuée qui donnent la maladie et non la mort, et dans de telles conditions que, après guérison, l'animail peut braver l'inoculation d'un virus très virulent. La différence est grande cependant, à certains égards, entre les deux ordre?i de faits, et il n'est pas inutile de remarquer que, sous le rapport des connaissances et des principes, l'avantage est du côté des études sur le choléra des poules; tandis qu'on discute encore sur les relations de la variole et de la vaccine, nous avons la certitude que le virus atténué du choléra dérive du virus très virulent propre à cette maladie, qu'on passe directement du premier de ces virus au second, en un mot, que leur nature fondamentale est la même.
Le moment est venu de m'expliquer sur l'assertion capitale qui fajt le fond de la plupart des propositions précédentes, à savoir qu'il existe des états variables de virulence dans le choléra des poules, étrange résultat assurément quand on songe que le virus de cette affection est un organisme microscopique qu'on peut manier à l'état de pureté parfaite, comme on manie la levure de bière ou le mycoderme du vinaigre. Et pourtant, si Ion considère de sang-froid cette donnée mystérieuse de la virulence variable, on ne tarde pas à reconnaître qu'elle est probablement commune aux diverses espèces de ce groupe des maladies virulentes. Oi^i donc est l'unicité dans l'un ««ri
l'autre des fléaux qui composent ce groupe ? Pour ne citer qu'un exemple, on ne voit pas d'épidémies de variole très graves à côté d'autres presque bénignes sans que les différences puissent être attribuées à des conditions extérieures de climat ou de constitution des individus atteints. Ne voit-on pas également les grandes contagions s'éteindre peu à peu pour reparaître plus tard et s'éteindre de nouveau ?
La notion de l'existence d'intensités variables d'un même virus n'est donc pas faite à la rigueur pour surprendre le médecin ou l'bomme du monde, quoiqu'il y ait un immense intérêt à ce qu'elle soit scientifiquement établie. Dans le cas particulier qui nous occupe, le mystère apparaît surtout dans cette circonstance que, le virus étant un parasite microscopique, les variations, dans sa virulence, sont à la merci de l'observateur. C'est ce que je dois établir avec rigueur.
Prenons pour point de départ le virus du choléra dans un état très virulent, le plus virulent possible, si l'on peut ainsi dire. Antérieurement, j'ai fait connaître un curieux moyen de l'obtenir avec cette propriété. Il consiste à aller recueillir le virus dans une poule qui vient de mourir, non de la maladie aiguë, mais de la maladie chronique. J'ai fait observer que le choléra se présente quelquefois sous cette dernière forme. Les cas en sont rares, quoiqu'il ne soit pas très difficile d'en rencontrer des exemples.
Dans ces conditions, la poule après avoir été malade maigrit de plus en plus et résiste à la mort pendant des semaines et des mois. Lorsqu'elle périt, ce qui a lieu peu de temps après que le parasite localisé jusque-là dans certains organes a passé dans le sang et s'y cultive, on observe que, quelle qu'ait été la virulence originelle du virus au moment de l'inoculation, celui qu'on extrait du sang de l'animal qui a mis un si long temps à mourir, est d'une virulence considérable qui tue ordinairement dix fois sur dix, vingt fois sur vingt.
Cela posé, faisons des cultures successives de ce virus à l'état de pureté dans du bouillon de muscles de poule, en prenant chaque fois la semence d'une culture dans la culture précédente, et essayons la virulence de ces cultures diverses. L'observation démontre que cette virulence ne change pas d'une manière sensible. En d'autres termes, si nous convenons que deux virulences sont identiques lorsque, en opérant dans les mêmes conditions sur un même nombre d'animaux de même espèce, la proportion de la mortalité est la même dans le même temps, nous constaterons que pour nos cultures successives la virulence est la même.
Dans ce que je viens.de dire, j'ai passé sous silence la durée de l'intervalle d'une culture à la culture voisine, ou si l'on veut la durée de l'intervalle d'un ensemencement à l'ensemencement suivant et son influence possible sur les virulences successives. Portons notre attention sur ce point, quelque minime que paraisse son importance. Pour un intervalle d'un à huit jours, les virulences successives n'ont pas changé. Pour un intervalle de quinze jours, même résultat. Pour un intervalle d'un mois, de six semaines, de deux mois, on n'observe pas davantage de changement dans les virulences. Toutefois, à mesure que l'intervalle grandit, on croit saisir parfois, à certains signes de peu de valeur apparente, comme un affaiblissement du virus inoculé. Par exemple la rapidité de la mort, sinon la proportion dans la mortalité, subit des retards. Dans les diverses séries inoculées on voit des poules
qui languissent très malades, souvent très boiteuses, parce que le parasite, clans sa propagation à travers les muscles, a atteint ceux de la cuisse; les péricarditcs traînent en longueur, les abcès apparaissent autour des yeux, enfin le virus a perdu pour ainsi dire de son caractère foudroyant. Allons donc encore au delà des intervalles précités avant la reprise et le renouvellement des cultures. Portons leurs durées à trois, à quatre, à cinq, à huit mois et plus, avant d'étudier la virulence des développements du nouvel être microscopique. Cette fois la scène change du tout au tout.
Les différences dans les virulences successives qui jusque-là ne s'accusaient pas ou qui s'accusaient d'une manière douteuse, vont se traduire maintenant par des effets considérables. Avec de tels intervalles dans les ensemencements, il arrive que, à la reprise des cultures, au lieu de virulences identiques, c'est-à-dire de mortalité de dix poules non inoculées, on tombe sur des mortalités descendantes de neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, une sur dix, et quelquefois même la mortalité est absente, c'est-à-dire que la maladie se manifeste sur tous les sujets inoculés et que tous guérissent. En d'autres termes, dans un simple changement de mode de culture du parasite, dans le seul fait d'éloigner les époques des ensemencements nous avons une méthode pour obtenir des virulences progressivement décroissantes et finalement un vrai virus vaccinal, qui ne tue pas, donne la maladie bénigne et préserve de la maladie mortelle.
Il ne faudrait pas croire que pour toutes ces atténuations les choses se passent avec une fixité et une régularité mathématique. Telle culture qui attend depuis cinq ou six mois son renouvellement peut montrer une virulence toujours considérable, tandis que d'autres, de môme origine, seront déjà très atténuées après trois ou quatre mois d'attente. Nous aurons bientôt l'explication de ces anomalies qui ne sont qu'apparentes. Souvent même il y a comme un saut brusque d'une virulence encore fort grande à la mort du parasite microscopique et pour un intervalle de peu de durée : en passant d'une culture à la suivante on est surpris par l'impossibilité de tout développement; le parasite est mort. La mort du parasite est d'ailleurs une circonstance habituelle et constante toutes les fois qu'avant la reprise des cultures on laisse s'écouler un temps suffisant.
Et maintenant l'Académie connaît le véritable motif du silence dans lequel je me suis renfermé et pourquoi j'ai réclamé la liberté d'un délai avant de l'informer de ma méthode d'atténuation. Le temps est un élément de ma recherche.
Au cours des ])hénomène3, que devient donc l'organisme microscopique? Change-t-il de forme, d'aspect, en changeant de virulence d'une manière aussi profonde? Je n'oserais pas affirmer qu'il n'existe pas certaines correspondances morphologiques entre le parasite et les virulences diverses qu'il accusent; mais je dois avouer qu'il m'a été jusqu'ici impossible de les saisir et que, si elles se montrent réellement, elles disparaissent pour fœil armé d'un microscope devant la petitesse si grande du virus. Les cultures sont pareilles pour toutes les virulences. Si l'on croit parfois apercevoir de faibles changements, ils semblent bientôt n'être qu'accidentels, car ils s'effacent ou se produisent en sens inverse dans les cultures nouvelles.
Ce qui est digne de remarque, c'est que, si l'on prend chaque
variété de virulence comme point de départ de nouvelles cultures successives faites à intervalles rapprochés, la variété de virulence se conserve avec son intensité pro})re. S'agit-il^ par exemple, d'un virus atténué qui ne tue plus qu'une fois sur dix, il garde cette virulence dans ses cultures, si les intervalles des ensemencements ne sont pas exagérés. Chose également intéressante, quoiqu'elle soit dans le sens général des observations précédentes, un intervalle d'ensemencement qui suffit pour faire périr un virus atténué, respecte un virus plus virulent qui peut bien en être atténué de nouveau, mais qui n'en meurt pas nécessairement.
Au point oi^i nous en sommes arrivés, une importante question se présente, celle de la cause de la diminution de la virulence.
Les cultures du parasite se font nécessairement au contact de l'air parce que notre virus est un être aérobie et qu'à Tabri de l'air son développement n'est pas possible. Il est donc naturel de se demander tout d'abord si ce ne serait pas dans le contact de l'oxygène de l'air que réside l'influence affaiblissante de la propriété de virulence. Ne se pourrait-il pas que le petit organisme qui constitue le virus restant abandonné en présence de l'oxygène à l'air pur, dans le milieu de culture ou il vient de se multiplier, subisse quelques modifications qui se montreraient permanentes quand on soustrairait l'organisme à l'influence modificatrice. On peut, il est vrai, se demander en outre si quelque principe de l'air atmosphérique autre que l'oxygène, principe chimique ou fluide, n'interviendrait pas dans l'accomplissement du phénomène, dont l'incomparable étrangeté autorise toutes les suppositions.
Il est aisé de comprendre que la solution de ce problème, au cas où elle relèverait de notre première hypothèse, celle d'une influence de l'oxygène de l'air, est assez facilement accessible à l'expérience : si l'oxygène de l'air, en effet, est l'agent modificateur de la virulence, nous pourrons vraisemblablement en avoir la preuve par les effets de la suppression de sa présence.
A cette fin, pratiquons nos cultures de la manière suivante : une quantité convenable de bouillon de poule étant ensemencée par notre virus très virulent, remplissons-en des tubes de verre aux deux tiers, aux trois quarts, etc., de leur volume; puis fermons ces tubes à la lampe d'émailleur. A la faveur de la petite quantité d'air restée dans le tube, le développement du virus va commencer, circonstance qui se traduit pour Tœil par un trouble croissant du liquide; le progrès de la culture fait peu à peu disparaître tout l'oxygène contenu dans le tube. Alors le trouble tombe, le virus se dépose sur les parois et le liquide de culture s'éclaircit. Il faut deux ou trois jours pour que cet effet se produise. Le petit organisme est désormais à l'abri du contact de l'oxygène et il restera dans cet état aussi longtemps que le tube ne sera pas ouvert. Que va-t-il advenir cette fois de sa virulence? Pour plus de siireté dans notre étude, nous aurons préparé un grand nombre de tubes pareils, et simultanément un nombre égal de flacons de la même culture, mais librement exposés au contact de l'air pur. Nous avons dit ce qu'il advient de ces cultures exposées au contact de l'air, nous savons qu'elles éprouvent une atténuation progressive de leur virulence; nous n'y reviendrons pas. Parlons seulement des cultures en tubes fermés à l'abri de l'air. Ouvrons-les : l'un après un
intervalle d'un mois et, après avoir fait une culture par ensemencement d'une portion de son contenu, essayons-en la virulence; l'autre après un intervalle de deux mois, et ainsi de suite pour un troisième, un quatrième, etc., tubes, après des intervalles de trois, de quatre, de cinq, de six, de sept, de huit, de neuf, de dix mois. C'est là que je me suis arrêté pour le moment. Il est remarquable, Texpérience le prouve, que les virulences sont toujours semblables à celle du début, à celle du virus qui a servi à préparer les tubes fermés. Quant aux cultures exposées à l'air, on les trouve mortes ou en possession des plus faibles virulences.
La question qui nous occupe est donc résolue, c'est l'oxygène de l'air qui affaiblit et éteint la virulence.
Vraisemblablement, il y a ici plus qu'un fait isolé : nous devons être en possession d'un principe. On doit espérer qu'une action inhérente à l'oxygène atmosphérique, force naturelle partout présente, se montrera efficace sur les autres virus. C'est dans tous les cas une circonstance digne d'intérêt que la grande généralité possible de cette méthode d'atténuation de la virulence, qui emprunte sa vertu à une influence d'ordre cosmique en quelque sorte. Ne peut-on pas présumer dès aujourd'hui que c'est'à cette influence qu'il faut attribuer dans le présent comme dans le passé la limitation de grandes épidémies?
Les faits que je viens d'avoir l'honneur de communiquer à l'Académie suggèrent des inductions nombreuses, prochaines ou éloignées. Sur les unes et les autres, je me suis tenu à une grande réserve. Je ne me croirai autorisé à les présenter au public que si je parviens à les faire passer à l'état de vérités démontrées. L. Pasteuu,
Membre de l'Institut et de la Société nationale d'agriculture.