‹ Journal de l'agriculture (volume 5)Chapitre 603 sur 752 · ET LA PROPHYLAXIE DU CHARBON · texte numérisé non relu

ET LA PROPHYLAXIE DU CHARBON

Ce n'est pas devant cette Académie qu'il y a lieu d'exalter la nécessité des recherches expérimentales pour éclairer les phénomènes naturels dont les causes nous sont encore inconnues. Alors même que, dans certains sujets, des solutions pratiques semblent se dégager des faits d'observation pure, la vérité n'est acceptée et ne devient féconde en applications suivies que le jour où elle a pour point d'appui les démonstrations rigoureuses. La maladie désignée vulgairement sous les noms de charbon, sang de rate, pustule maligne, est si anciennement connue, que certains auteurs sont portés à croire que ce fut une des dix plaies d'Egypte sous les Pharaons. Néanmoins, c'est seulement dans le cours de ces derniers mois que nous avons pu en établir sûrement l'étiologie. Cette connaissance a fait surgir aussitôt âans l'esprit de tous, comme par une déduction obligée des faits nouveaux, un ensemble de mesures prophylactiques dont l'application, aussi simple qu'efficace, peut faire disparaître le tïéau dans un nombre d'années très restreint. Ce ne serait pas la première fois qu'une maladie se trouverait facilement combattue (je citerai l'exemple de la gale), à la suite de la découverte de sa véritable nature.

Des divers côtés j'ai reçu des témoignages rassurants sur les efforts qui seront tentés contra la fièvre charbonneuse par les propriétaires intéressés et par l'administration. S'il fallait ajouter de nouveaux stimulants à l'urgence des mesures à prendre et convaincre des bienfaits dont elles seront le point de départ, aucune communication ne serait mieux faite pour contraindre l'intérêt bien entendu des cultivateurs de nos départements oi^i l'affection charbonneuse est enzootique, qu'une note manuscrite qui m'a été confiée par M. Tisserand, le savant directeur du ministère de l'agriculture et du commerce. Les lectures que j'ai faites récemment à l'Académie lui ayant rappelé le souvenir (le cette note et son existence dans ses papiers, il a été assez heureux pour la retrouver. Elle porte la date : janvier 1 865. C'est à une époque, • à la suite d'une conversation qu'il eut avec M. le baron de Seebach, ministre de Saxe, à Paris, que celui-ci lui remit cette note, tout entière écrite de sa main en langue française. Les faits qu'elle relate sont une confirmation si éclatante de l'étiologie du charbon que j'ai exposée récemment en mon nom et au nom de mes collaborateurs, MM. Chamberland et Roux, que je demande la permission de l'insérer intégralement dans nos Comptes rendus. Elle est d'ailleurs aussi courte qu'instructive.

« Ea ISkb, un nouveau fermier prit l'administration de mon domaine.

« Celui-ci comptait faire des améliorations sensibles, surtout rendre les terres plus fécondes par des engrais.

« Dans ces contrées, les terres apportées pendant l'été dans Tétable des moutons, souvent remuées après avoir servi de litière aux bêtes pendant la nuit et après être restées recouvertes par la paille en hiver, servent d'engrais et ont beaucoup d'avantages Près de la ferme, il y avait une bande de terrain assez étendue pendant laquelle les bêtes avaient été enfouies depuis les temps immémoriaux. Elle apparaissait au fermier comme particulièrement apte à être préparée par le procédé indiqué, pour servir d'engrais.

1. Communication faite le 2 novembre à l'Académie des sciences.

2£r0 NOUVELLES RE':iIER(^,IlES SUR LA MALADIE CHARRONNEUSE

« Le vieux berger s'opposa à ce <[ue cette terre (ùl introduite dans l'étable, nifiis il ne put obtenir qu'une luo ùfieation aux <iépositioas arrêtées, en ce sens que l'on ne commença «pie par la moitié de l'étalile.

« Près de neuf cents bêles étaient couchées sur ta terre ainsi introduite, à côté il V avait les brebis, et le reste iJans le fond hors de contact avec les [jre.nières. Pendant .(uniques jour-*, les pertes n'étaient qm normiles; puis une nuit, deux, et le lenlemiin six bètes crevaient. On attribuait c^s perte-i à une cime quilcon [ue et l'on laissait la terre dans l'étable. Le lenieaiain niitin on trouva ([uirantd-cinq bètes crevées ; une bre'ais de l'enclos juxtip )sî avait parta^'3 le niè;nj sort, Dias le cours de k même journée, eintjuante bètes étaient crevées.

« Enfin la terre l'ut extraite de l'étable et celle ci nettoyée, et une couche defumier d'un picid d'épaisseur introduite dans réta!)le.

ce Pendant huit jours, les perties lurent les mèm-îs, et ce n'est qu'alors qu'elles diminuèrent jietit à p^tit. Pdudant les quinze premiers jours, trois cents douze bètes du premier enclos crevèrent et huit brebis de l'enclos juxtaposé. Dms la partie (jui n'avait aucun contact dans la terre introduite, ou n'eut à déplorer aucune perte.

•^< La raorta'ité continua dans des proportions moindres tout l'hiver, de sorte- ([ue jusf[u'au moment de la toison, quitre cents bè es étaient C;evées. C'est à ce moment que j'obtins par cession l'adininistrat-on de la ferme.

« L"s moutons crevés avaient été enfouis dans le même endroit, et la terre, après avoir été bien travaillée, av.iit été employée comme fumier dans une prairie sèche J'envoie, par principe, les montons au printera[)S sur ces sortes de prairies ; je permis donc que les moutons allass.tfit paître sur la prairie ainsi fum'e, et d'autant plus facilement qa'i me semblait avantageux d'ameublir ainsi ces terres au moyen des moutons. En huit jours je perdis tre ze bètes et je ne pus comprendre comment cette terre, ayant été exposée à la gelée et à l'air et travaillée après avoir été mélangée avec de la chaux et de la cendre, pouvait contenir encore des germes de maladie.

« Atin de me convamcre encore plus complètement, je choisis dix des plus mauvaises bètes et je les laissai pâtre exclusivement sur cette prairie. En trois jours j'en perdis trois. Alors je cessai l'expérience, puisque j'avais acquis la preuve que cette terre contenait encire des éléments de contagion qui étaient communii[ués aux bêtes lorsque leurs nez étiient restés en contact perpétuel avec elle.

«On a 1 habitude, dans nos contrées, de laisser en été les moutons pen lant la nuit sur des terres que l'on veut préparer pour l'ensemencement. Lorsque les moutons cièvent, ils cièvent généralement pendant la nuit et sont enfouis sur le terrain même.

« Mon berger avait une répugnance que je qualifiais de superstitieuse pour certains champs et ne voulait pas. y laisser des animaux pendant la nuit. Il pré- Cendait, sans en savoir la raison, que ces champs étaient malsains. Plus tard, j'arrivai à la conclusion (|u"il avait raison et je lâcliai de m'en rendre compte.

« Le terrain, au printemps est très dur, et le travail pour y creuser un trou suffisant pour y enfouir les bêtes est très pénible. On le fait, par conséquent, très superficiellement, et les ca lavres sont très facilement mis à découvert par les chiens. Ceci me paraissait fort dégoûtant, et je donnai une bêche a mes bergers afin de les rendre à même de mieux enfouir leurs animaux.

« Un jour, dcS chevaux attelés à une charrue s'enfoncèrent dans le terrain et furent aspergés par. une matière putride; la charrue mit à découvert les restes d'un mouton en putrilaclion; ceci me dégoûta et j'ordonnai une vigilance tévère sur la manière d'enfouir les bêtes.

« Le coin du champ où cet incident était arrivé m'est resté clairement dans la mémoire Le cfiamp fut ensemencé cette année-là même avec du blé et l'année suivante avec du trèfle. A la place en question, le trèfle vint avec profusion et à une hauteur extraordinaire.

« Un jour, je m'aperçus que ce trèfle avait disparu; je ne doutais pas ([u'il m'eût été volé,

« Le lendemain matin, une femme vint en plotirant à la ferme me dire que sa chèvre était crevée et que sa vachi-, était très malade.

« Clutte circonstance m'ouvrit les yeux, et je me rendis aussitôt dans son ' étable, où je constatai que la vache avait la maladie de rate la plus prononcée. Le cadavre de la chèvre me lut apporté et je constatai également la même maladie. La femme m'avuui qu'elle avait pris le trède justement à la place qui m'était restée dans la mémoire et qu'elle en avait nourri ses deux bêtes.

NOQVELLES RECHERCHES SUR LA MALADIE GHARBONNEQSE. 291

« Il y avait près de deux ans que le mouton avait été enfoui, et le trèlla qui avait poussé à cette place avait répandu les germes de la malndie.

« J'ordonnai aussitôt ({ue tous le-i cadavres fussent app )rtés à un endroit désigné par moi, que j'entourai d un fos^é de deux pieds et d'une barrière.

« Depuis ^8ô4, toutes les bètes crevées sont enfouies à cette place, et il ne me reste plus qu'à indiquer les résultats de cette précaution :

De I8i9 à 1854, je perdis 15 à 20 pour 100 par au

De 1H54 à 18" 8, — 7 —

De 1S60 à 1864, — 5 —

En 1865, — 3 —

Tels sont les précieux renseignements que contient cette curieuse note. Aujourd'hui nous savons à quoi nous en tenir sur la véritable cause de Tinfection qui s'empara des troupeaux de M. de Seebach. Elle ressort des faits que nous avons publiés récemment sur la culture du parasite charbonneux autour des cadavres des animaux enfouis et sur les germes nés de cette culture profonde que les vers, par leurs déjections, ramènent à la surface de la terre et sur les plantes qui y poussent. Elle ressort également de cette décisive expérience où quatre moutons ayant élé parqués sur une fosse contenant une vache charbonneuse enfouie plus de deux ans et trois ans auparavant à 2 mètres de profondeur, un des quatre moutons mourait le huitième jour de l'habitation sur la fosse, présentant toutes les lésions du charbon spontané et de sang rempli de filaments du parasite charbonneux. Je rappelle enfin que depuis deux ans toutes les tentatives que nous avons faites pour donner le charbon à des cobayes, soit avec la terre de la surface de cette fosse, soit avec les déjections des vers, ont eu des résultats positifs, dans les derniers jours du mois d'août, »ous avons, M. (.hamberland et moi, reproduit cette mê;ne expérience sur quatre nouveaux moutons en les faisant parquer sur une fosse toute semblable à la précédente. Dans la même prairie, avec cette seule modification que des barbes d'orge coupées en fragments de O^.OI de longueur environ furent jetées sur la terre de la fosse en même temps que 11 nourriture des moutons. Cette fois un mouton mourait le sixième jour et un second le septième jour de leur habitation sur la fosse. Quatre moutons témoins, nourris delà même manière, parqués à côté, mais non au-dessus de la fosse, n'eurent aucun mal. Ces faits avertissent une fois de plus les cultivateurs du danger des aliments piquants non macérés quand il y a lieu de craindre qu'ils soient souillés par des germes charbonneux.

Dans la Beauce, on a remarqué depuis longtemps que la mortalité se déclare surtout après qu'on a commencé le parcage des troupeaux sur les chaumes. Deux circonstances contribuent dans ces conditions à une exagération de la mortalité relativement à ce qu'elle est à l'étable. Sur les chaumes, les occasions de blessures sont plus fréquentes et les moutons sont à tout moment exposés à rencontrer les sources mêmes des germes de charbon, sur les points où dans les années antérieures ont été enfouis des cadavres charbonneux.

Quand on envisage les horribles maux qui peuvent résulter de la contagion dans les maladies transmissibles, il est consolant de penser que l'existence de ces maladies n'a rien de nécessaire. Détruites dans leurs principes, elles seraient détruites à jamais, du moins toutes celles dont le nombre s'accroît chaque jour, qui ont pour cause des parasites microscopiques. Comme tous les êtres, ces espèces parasites

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