LES VENDANGES DE 1880 DANS LES PAYS PHYLLOXÉRÉS
Dans quelles circonstances se sont produites ces merveilles et à quoi convient-il d'en attribuer la cause en grande partie?
La cause, pour moi, est dans les pluies abondantes qui sont tombées cette année, exceptionnellement, dans le Midi. La récolte des fourrages a été très abondante, abondante la paille, abondantes les fruits. La réussite exceptionnelle de la vigne américaine plantée en boutures ne peut être attribuée qu'à la pluie du ciel; les années précédentes, moins pluvieuses, ont donné des résultats différents.
Les cépages, dont la reprise paraissait la plus difficile, ont aussi bien réussi que les vignes européennes.
J'ai chez moi,à Rieucoulon, où tout le monde peut les voir, des Taylors qui ont donné 100 pour 100; des Jacquez, 98 pour 100; des Cuninghams, 97 pour 100; des Norton- Virginia enfin, qui sont si difficiles à la reprise, ont donné 90 pour 100.
Dans ces conditions, la reconstitution des vignobles peut se faire rapidement; et il faut, dans l'intérêt de tous, que cette reconstitution soit en effet rapide ; car, en agriculture, les années perdues se chiffrent par centaine de millions, et deux années de récolte pourraient payer les travaux d'établissement du canal du Rhône.
Et puisque je suis amené à parler du canal du Rhône, à propos de vignes américaines, car ces deux termes pour moi sont inséparables, j'ai la très grande satisfaction d'annoncer à nos populations qui commencent à en comprendre l'indispensabilité, que les souscriptions marchent avec un remarquable entrain; déjà le chiffre 2,400,000 fr. est atteint, et même il est dépassé à l'heure où j'écris, et les retardataires feront bien de se hâter, car plus tard il ne sera plus temps.
Déjà la souscription est close dans le territoire de Béziers, où la quantité d'eau disponible a été rapidement dépassée.
Dans une seule journée, à Montpellier, plus de 100 hectares ont été souscrits.
On a enfin compris que la souscription au canal est tout simplement une assurance et une assurance contre un fléau plus fréquent et plus désastreux pour notre agriculture que l'incendie et la grêle : c'est une assurance contre la sécheresse.
En présence de ce qui se passe, le gouvernement n'attendra sans doute pas que le chiffre soit atteint, et le jour où la loi définitive sera votée, je ne crains pas de prédire que, de 3 millions, le chiffre s'élèverait à 6 millions, si l'on voulait continuer à recevoir des souscriptions.
Cette lettre est peut-être un peu longue, mais il y a tant de choses à dire sur une question aussi vitale, et je suis si heureux d'annoncer la bonne nouvelle à mes concitoyens que je n'ai pas su être plus court.
Je termine en me résumant par quatre phrases en style télégraphique que j'ai adressées ces jours derniers à un viticulteur hongrois de mes amis, qui me demandait où en était la question du phylloxéra : Cépages américains. — Ca?ial du Rhône. — Phylloxéra vaincu. — Vignobles reconstitués. L. de Lunaret.
Le petit village de Saron, dans le département de la Marne, a acquis depuis quelque temps une notoriété réelle dans le monde
agricole. C'est là, en elïet^que notre collaborateur, M. de la ïréhonnais, a entrepris de donner un exemple pratique des doctrines qu'il soutient dans les colonnes de ce Journal sur les qualités spéciales de la race durliam au point de vue de la production laitière. Ce n'est pas là un fait absolument nouveau, mais il était peu connu en France. Si nous exceptons M. Sanson qui, dans son Traité de zootechnie, a rendu hommage à celte qualité de quelques familles de la race durham, personne n'avait encore, chez nous, attiré l'attention sur ce fait, avant la campagne vigoureuse entreprise par M. de la Tréhonnais.
Saron est bâti sur un coteau, au-dessus de l'Aube, à une petite distance de Marcilly, et près du confluent de cette rivière avec la Seine. Le château, qu'habite M. de la Tréhonnais, domine le cours de la rivière d'une hauteur de 15 à 18 mètres. Sur la pente douce du coteau, il a planté un parc et créé des prairies, qui sont irriguées au moyen des eaux de la rivière, élevées par une petite machine à air chaud qui fournit également toute l'eau nécessaire aux besoins de l'habitation et de la ferme. Nous reviendrons bientôt sur cette ingénieuse machine, de construction anglaise. La plus grande partie de l'exploitation qui comprend environ 50 hectares, est consacrée à la production soit des fourrages, soit des racines nécessaires pour la consommation de l'étable et de la porcherie qui forment la base de la spéculation agricole de la ferme.
Le troupeau de Saron se compose en moyenne, de vingt-cinq têtes de durham pur sang. Il y a quelques semaines, le nombre en a été un peu réduit, à cause des ventes faites récemment. Les animaux sont entretenus au pâturage, du printemps à l'automne, pendant huit mois ; ils ne sont en stabulation que pendant les mois de novembre à mars. Mâles et femelles étant exclusivement destinés à la reproduction, la nourriture est combinée de manière à suffire à l'alimentation normale sans produire cet état d'obésité des animaux de concours. M. de la Tréhonnais n'expose jamais, ne voulant sacrifier aucune de ses bêtes pour se faire une réputation d'exposant. L'hiver, la ration journalière consiste en 20 kilog. de betteraves, et lOkilog. d'un mélange de foin et paille hachés avec des racines coupées en cossettes, dont la moitié est servie le matin et la moitié le soir. Au milieu du jour, le troupeau est conduit à la rivière, puis on sert un kilog. de tourteau oléagineux avec une demi-botie de foin. On donne aux vaches à grand rendement laitier, par un supplément de 4 litres de gros son, mélangé de 2 litres d'avoine ou orge. Les veaux sont abondamment nourris avec des tourteaux, de la graine de lin bouillie, des farineux, des betteraves et du foin haché.
On sait que M. de la Tréhonnais recommande de n'importer en France que des animaux durham appartenant à des familles privilégiées, dont il a donné ici l'histoire. Ce n'est pas à d'autres sources qu'il a puisé pour constituer son troupeau. Nous allons reproduire les explications qu'il nous a données et les notes qu'il nous a fournies, qu'on lira certainement avec intérêt.
Commençant par les taureaux, il a acheté en Irlande un taureau de la famille Gwijnne, qui remonte directement à Princess de Robert Colling, vache célèbre d'oii sont sortis les types dont Bâtes s'est servi pour former ses principales familles, telles que les Duchess, les Oxford, les Red'Rose, etc. Cette vache Princcss remontait directement à Hub'
bock et était fille de l'avourile (252). (Test à cette souche, comme l'a dit M. de la Trehonnais dans son histoire des grandes familles de la race durham, que remonte l'origine de presijue toutes les tribus distinctes de la race, et c'est à cette origme qu'elles doivent leur noblesse et la faveur exceptionnelle dont elles jouissent parmi tous les éleveurs. Ce taureau Gicynne que nous avons vu à la vacherie de Saron, porte bien dans l'ensemble de ses formes charnues et cubiques, et surtout, dans la distinction de la physionomie, les signes caractéristiques de la noblesse de sa famille. A côté de celui-là, nous en avons remarqué un autre, appartenant à la famille Charmer, l'une des plus laitières de la race. C'est un jeune taureau de pelage rouan, admirable de conformation, avec une peau d'une souplesse moelleuse, et d'un toucher irréprochable. La famille Charmer remonte à la vache Sylph dont les qualités laitières sont passées à l'état de légende. C'est cette vache Sylph par Sir TFalter (2,637) qui a fait la renommée du troupeau de sir Charles Knigbtley. Sylph remonte à la même origine que Princess. C'était une arrière-petite-fille du taureau Duchesse Midas (435) et elle compte parmi ses ancêtres les meilleurs taureaux de l'élevage des Colling tels que Cornet (1 55), fils de Favourite (252) et finalement Hubback (3 1 9) .
Nous avons aussi remarqué plusieurs génisses d'un grand mérite, telles que French JFalmU de la famille distincte des fValwit, célèbre entre toutes par ses qualités laitières et l'une des plus estimées; Darling 9% génisse rouge très laitière et mère d'une charmante génisse, Perle de Saron » que nous avons aussi admirée; Havering Queen 3", génisse sortant de l'élevage de M. M. Intosh, avec sa jeune vêle ; Princesse de Saron, par Prince of Havering4% pur Bâtes de la famille des RedRose; Lady Godiva 10% yache à vaste mamelle, donnant 13 litres de lait à chaque mulsion et un kilog. de beurre par jour; Coralie, jeune génisse; petite-fiUe de Countess^ lauréate du concours laitier à Londres en 1878. et de douze premiers prix dans les grands concours de l'Angleterre, dont deux aux concours de la Société royale, et fille d'un taureau pur Bâtes, de la famille de Red -Rose. Cette vache, l'une des plus belles que nous ayons vues, a été achetée par M. de la Trehonnais chez l'éleveur qui vient de remporter le prix d'honneur au dernier concours de la Société laitière récemnifint tenu à Londres. Comme type de vache à grand rendement laitier, il n'est guère possible de rien voir de supérieur. A côté de Lady Godiva, nous avons aussi remarqué Marie- Antoinette du même type que celle-ci, et que M. de la Trehonnais a achetée à la dernière vente du marquis d'Exeter. Cette vache qui est sur le point de vêler, a une ampleur de formes extraordinaire et annonce aussi une grande fécondité laitière.
Après la vacherie, nous avons visité la porcherie qui, dans son genre, n'est pas moins remarquable. Nous avons pu suivre l'élevage du porc dans toutes ses phases et constater l'état florissant des types reproducteurs, la scrupuleuse propreté des loges et le soin extrême avec lesquels les conditions d'hygiène sont combinées. Les loges sont établies sous une arcade légère qui garantit du froid en hiver et de la chaleur en été, tout en permettant à l'air pur de circuler en toute liberté. Le type que M. de la Trehonnais a réussi à former, est remarquable par la symétrie des formes cubiques, la longueur et le développement extraordinaires des sujets. Nous avons vu des truies de
douze mois pesant, sans être engraissées au moins 250 kilogrammes. M. de la Tréhonnais s'est attaché à former un type qui convient le mieux au goût du consommateur français, c'est-à-dire donnant une viande ou les proportions de gras et de maigre soient bien équilibrées. Les éléments qu'il a choisis dans les meilleures porcheries de l'Angleterre réunissent h sang de Victor, de MM. Howard, produit du croisement d'un verrat que M. delà Tréhonnais leur avait cédé en 1865, lequel Victor gagna le 1 " prix aux concours de la Société royale d'Angleterre à Oxford et à Wolverhampton, deux années successives, de Pretender, de M. Walcker, de Manchoster, de M. Eden, 1" prix au concours de Manchester et de Baron Liverpool de lord Ellesmere, prix d'honneur au concours de Liverpool. M. de la Tréhonnais a soin de changer les verrats chaque année; il nous en a montré un qu'il a dernièremeut choisi dans la porcherie de lord Ellesmere. C'est grâce à ces changements fréquents dans les animaux reproducteurs, dont le choix est toujours combiné avec le plus grand soin, que l'habile éleveur réussit à maintenir le caractère de sa porcherie, caractère qui est de plus en plus apprécié par ses nombreux clients, au nombre desquels il compte un grand nombre de comices et de sociétés agricoles, tant de France que de l'étranger.
Nous avons donc rapporté la meilleure impression de notre visite à Saron. Tous ceux qui feront ce voyage, d'ailleurs facile, sont certains d'y trouver le plus cordial accueil. Henry Sagnier.
Séance publique du 22 décembre 1880.
La séance du 22 décembre a été une séance exceptionnelle, la séance de rentrée, consacrée à la lecture des éloges des anciens membres de la Société. Ainsi que M. le président Chevreul l'a fait remarquer dans son discours d'ouverture, elle a été spécialement consacrée au passé, aux services rendus par d'anciens membres de la Société, et à Faction qu'ils ont exercée sur les progrès de l'agriculture. Son but principal était, ainsi, de rendre justice à des hommes dont le souvenir s'oublie parfois trop facilement.
En effet, après quelques paroles de M. Chevreul pour développer ce thème, la séance a été tout entière remplie par quatre éloges biographiques. Une nombreuse assistance avait répondu à l'appel de la Société et se pressait dans la grande salle des séances.
Les éloges dont il a été donné lecLure sont ceux de M. Darblay et de M. Amédée Durand, par M. Barrai, secrétaire perpétuel, et ceux de Nolin et de M. Hardy père, par M. Heuzé.j Le souvenir de Darblay, d'Amédée Durand, de Hardy, sont encore vivants : quant à l'abbé Nolin, il fut au dix-huitième siècle, un des promoteurs des progrès de l'horticulture et de l'arboriculture ornementale. — Le Journal publiera les parties les plus importantes des lectures de cette séance dont le succès a été complet. Henry Sagnier.
REVUE COMERCIALE ET PRIX-COUR.OT DES DENRÉES AGRICOLES