LES VENDANGES DE 1880 EN PAYS PHYLLOXERES - III
Il m'a été impossible de parcourir toutes les plantations américaines des environs de Montpellier, mais je sais de source sûre que les résultats ont été les méL-nes partout, aussi bien dans le beau vignoble du Chalet à M. Ernest Leenhardt qu'au château de Saint- Clément où le regretté M. Fabre a le premier inauguré sur une grande échelle les plantations de vignes américaines.
Partout où la submer.-ion a été bien faite, le succès a couronné les efforts du viticulteur. Dans les propriétés qui bordent le Yidourle, chez M. Vais, chez MM. Castelnau, à Saint-Laurent d'Aigouze, chez M. le vicomte de Ginestous, les vignes submergées ont donné d'abondantes récoltes.
Les régions sablonneuses où le phylloxéra n'a pas encore pu pénétrer ont donné des produits très encourageants et l'on ne reprochera plus à nos plages leur nudité et leur aridité ; car aujourd'hui les vignes plantées dans le sable émergent juisque dans la mer leurs pampres verdoyants.
J'ai été frappé, dans toutes les visites, des produits considérables des Aramonts greffés sur cépages américains.
Ce fait qui n'a rien d'étonnant pour un agriculteur qui le considère comme une des conséquences de la greffe d'abord et ensuite de la richesse en sève du sujet, me paraît devoir être signalé comme un encouragement; il est évident aujourd'hui, pour moi, que nos vignes reconstituées donneront de plus grands produits qu'autrefois.
Une autre remarque que j'ai faite est celle-ci : presque tous les essais qui ont été tentés, l'ont été dans des terres profondes, fraîches ou dans des terres ferrugineuses, défrichements de garrigues, et où les racines pénétrant sous les rocbes trouvent la fraîcheur nécessaire à leur végétation.
Quant aux vignes que l'on a pu arroser, les résultats sont prodigieux.
Une souche de Jacquez plantée en bouture au mois d'avril 1879, dans une terre médiocre, arrosée trois ou quatre fois, a produit cette année, à la seconde feuille, onze magnifiques grappes de raisins.
C'est une erreur qu'on ne saurait trop combattre, que celle-ci. J'ai entendu dire à des agriculteurs : Maintenant avec la vigne américaine, nous pourrons reconstituer nos vignobles; a quoi servira le canal du Rhône? '^'
A quoi servira le canal du Ehône? mais il servira précisément à assurer la durée de cette reconstitution. Croyez-vous que si la vigne américaine avait à traverser des séries d'années de sécheresse, comme nous en avons vu trop souvent, elle résisterait sans le secours de l'arrosage? Pour moi, je réponds hardiment et avec une conviction profonde : « La vigne américaine détruite dans ses parties aériennes parla sécheresse brûlante, attaquée dans ses parties souterraines par le phylloxéra, et ne trouvant pas dans le sol desséché la force nécessaire pour émettre de nouvelles racines, la vigne américaine mourra. »
En présence des résultats acquis, on se demande si l'on rêve ou si l'on est éveillé, mais il est une question qu'il convient de se poser parce qu'elle domine tout.