NAPOLÉON
Le mwu'sîre de l'afjricullure, du commerce et Le ministre de V instruction pu-
des travaux publics, blique,
De Forcade. V. Duruy.
Ce décret, qui n'annonce encore qu'une étude de la question, a été précédé du remarquable rapport auivant, où le but à atteindre est nettement indiqué :
«■ Sire, . . ■
« L'agriculture, comme toutes les grandes industries, est appelée à profiter de plus en plus de la vulgarisation des découvertes et des procédés scientifiques qui peuvent accroître les forces de l'homme ou augmenter la fécondité de la terre. Dans les pays où la grande propriété a conservé son importance, comme en Angleterre, le progrès agricole peut s'accomplir par la direction supérieure que donnent à la culture des propriétaires riches et éclairés. Des exemples semblables sont donnés en France, mais la division de la propriété y a amené ce résultat particulier que le travail agricole s'accomplit sur une grande jjartie du territoire par les mains du propriétaire lui-même. On ne saurait trop louer l'activité qu'il déploie pour améliorer son modeste patrimoine; mais s'il ne ménage pas son travail et ses fatigues, on doit reconnaître que, livré à lui-même, il est trop souvent enclin à des pratirpies agricoles imparfaites, et qu'il a besoin d'instruction pour tirer le meilleur parti possible de son rude labeur. De nos jours, il est vrai de dire que, dans les campagnes comme dans les villes, sur le sol comme dans l'atelier, c'est l'ouvrier intelligent et instruit qui produit le plus et travaille le mieux.
« Le progrès et la prospérité de l'agriculture se lient donc étroitement au développement et à la bonne direction de l'instruction primaire. L'enquête agricole ordonnée par Votre Majesté vient de mettre de nouveau cette vérité en lumière.
« Les procès-verbaux de l'enquête et les rapports des présidents s'accordent à signaler à l'attention du gouvernement le levier puissant que l'instruction primaire dirigée vers l'agriculture peut donner à la première de nos industries nationales.
« Les observations consignées dans l'enquête portent sur trois points principaux :
« 1° L'instruction à donner aux instituteurs dans les écoles normales primaires;
« 2° L'instruction à donner aux enfants dans les écoles communales;
0. 3' L'instruction à donner aux adultes dans des cours spéciaux appropriés aux besoins et aux travaux de l'agriculteur.
1 La commission supérieure chargée par Votre Majesté de résumer les résultats de l'enquête agricole aura à délibérer sur ces questions importantes, mais elle ne pourrait les résoudre sans la participation du ministère de l'instruction publique.
« En effet, c'est dans les écoles normales primaires que doivent se former des instituteurs capables de populariser des connaissances utiles qui, dans la vie des champs, sont à la fois une distraction et une source de profit. Beaucoup d'entre eux ont déjà prouvé qu'ils pouvaient diriger l'école primaire et consacrer quelques soirées à des cours destinés aux adultes.
« Dans les écoles communales, les exercices de l'enseignement, la lecture, l'écriture, les dictées, les récitations, peuvent porter utilement sur les premières notions de l'agriculture. 11 est bon d'entretenir chez les enfants élevés dans la campagne l'habitude et le goût de la profession paternelle. Il faut leur apprendre de bonne heure que l'agriculture est le plus ancien et le premier des arts utiles, que tous les peuples l'ont honorée, et que ceux qui ont contribué à ses progrès sont comptés parmi les bienfaiteurs de l'humanité.
c( Les cours d'adultes viendraient développer plus tard les connaissances acquises dans le premier âge. Dans les longues soirées d'niver, le petit propriétaire et l'ouvrier agricole pourraient recevoir des notions d'histoire naturelle, de chimie agricole, de géométrie élémentaire, qui trouvent leur application immédiate dans la • fabrication et l'emploi des engrais, le choix des cultures et des assolements, les travaux de nivellement et d'irrigation.
I En présence de ces opinions et de ces vœux exprimés par les hommes les plus dévoués aux intérêts de l'agriculture, j'ai dû me concerter avec mon collègue de l'instruction publique, qui me manifestait, de son côté, le désir de prendre connaissance de tous les documents qui, dans l'enquête agricole, pouvaient se rattacher à l'instruction primaire. S. Exe. M, Duruy était allé lui-même au-devant des vœux qui se sont produits dans cette enquête, et je demande à Votre Majesté la permission de mettre sous ses yeux la lettre qui m'était adressée par mon collègue le 4 février dernier :
c Je vous ai entretenu de l'enquête scolaire que je fais faire pai- les soins des « recteurs et des inspecteurs d'académie, au sujet des moyens à employer pour ré- « pandre le mieux et le plus promptement possible les connaissances agricoles •' dans notre pays. Je mets au service de celte pensée nos quatre-vingts écoles noror maies, qui ont toutes un terrain plus ou moins grand pour des expériences d'hor- - ticulture et même d'agriculture; nos quarante mille écoles primaires, dont vingt- « sept mille ont un jardin potager; nos trente mille cours d'adultes, où de très- « utiles notions pourraient être données à des hommes en âge et en état d'en tirer " immédiatement parti; même nos établissements d'enseignement secondaire spé- « cial, où se fait un cours d'agriculture, que je cherche à combiner avec celui des « écoles normales; enfin, ceux d'enseignement supérieur, où se trouvent des « chaires de chimie agricole qui ont déjà rendu de très -sérieux services. »
« En cherchant à développer les conditions de solidarité qui doivent exister entre l'agriculture et l'instruction primaire dans las campagnes, mon collègue et moi nous nous sommes inspirés également des intentions manifestées hautement par Votre Majesté dans plusieurs occasions solennelles.
o Tous mes efforts doivent être dirigés vers ce but que l'Empereur a signalé à ma solhcitude, et j'espère répondre à sa pensée en lui proposant, d'accord avec M. le ministre de l'instruction publique, le projet de décret que je joins au présent rapport.
« Je suis avec le plus profond respect. Sire, de Votre Majesté, le très-humble, très-obéissant serviteur et fidèle sujet.
(( Le minisire de l' agriculture, du commerce et des travaux publics,
« De Forcade, »
L'enseignement primaire de l'agriculture est incontestablement d'un intérêt vivace ; mais on ne doit pas oublier l'importance qu'occupent dans notre société les personnes qui, par leur position ou leur fortune,
sont appelées à exercer une action directrice. Ces personnes forment ce qu'on est convenu d'appeler la classe moyenne. Or, ni cette classe moyenne, ni les classes élevées de la société, n'ont une instruction agricole suffisante; c'est un fait que nous nous contentons d'indiquer ici et de signaler de nouveau à l'attention du gouvernement. Nous aurons plusieurs fois l'occasion d'y insister. Du reste, dans le document que nous allons passer en revue, le problème de l'enseignement agricole à tous ses degrés se trouve convenablement posé. Voici, en effet, comment s'exprime sur ce sujet capital l'Exposé de la situation de l'Empire :
« Une des questions qui s'imposent le plus aujourd'hui pour le développement et les progrès de l'agriculture irançaise est celle de l'enseignement agricole. Sous l'excitation des encouragements de toute nature du gouvernement de l'Empereur, on voit de nos jours les entreprises agricoles attirer et captiver les hommes appartenant aux premières classes de la société par leur position, leur intelligence, leur éducation et leur fortune.
« Ce mouvement général des esprits ne fait que mettre plus en relief la nécessité de donner à l'enseignement agricole un développement proportionné à la grandeur et à l'utilité de son rôle. Nos institutions actuelles ne sont guère appropriées que pour donner la connaissance des principes et des procédés du simple exercice professionnel.
« Il faut aujourd'hui à l'agriculture un enseignement de nature à aborder des sphères plus élevées des sciences qui lui prêtent un utile concours, tant pour répondre aux aspirations des hommes avides de s'instruire que pour demander aux progrès incessants de ces sciences de nouvelles applications à l'accroissement de la production rurale, et pour vérifier, par l'expérimentation directe, la valeur des perfectionnements et des découvertes à adopter dans l'exploitation du sol. Ce sont ces hautes éludes agricoles qui seront reconstituées à l'Ecole de Grignon, pour laquelle le Corps législatif a déjà bien voulu, l'année dernière, accorder quelques crédits. Toutes les questions relatives au régime, à l'enseignement et aux installalions de la nouvelle école sont en ce moment à l'étude, et il est très-présumable qu'elle sera en état de recevoir ses nouveaux élèves vers la fin de l'année.
L'attention de l'administration s'est également portée sur les Ecoles impériales vétérinaires, dont la fondation est déjà ancienne. Ces établissements fonctionnaient, dans leur dernière organisation, d'après de.s règles qui remontaient à une ordonnance du 1" septembre 1825. Il était devenu indispensable d'apporter au régime desdites écoles, tant pour le personnel que pour le matériel de 1 enseignement et des divers services, des modifications dont l'expérience avait révélé la nécessité ou la convenance, et ces modifications ont été comprises dans une réorganisation qui a été arrêtée par un décret du 11 avril 1866. »
On voit par ces lignes que nous avons eu raison de dire récemment que, contrairement aux afiirmations de quelques journaux agricoles, rien n'était encore absolument décidé pour ce qui concerne l'école d'agriculture de Grignon. Une seule chose est certaine, c'est que cette école doit, dans la pensée actuelle du gouvernement, remplacer en quelque sorte l'ancien institut agronomique de Versailles.
III. — Situation générale de l'agriculture en IS&&-&7 . — Résultats des récoltes.
Dès l'ouverture de la session législative, le gouvernement a fait distribuer l'Exposé de la situation de l'Empire. Jamais l'agriculture n'a occupé une place plus considérable dans les préoccupations des hommes d'État; aussi, on ne sera pas étonné que la publication gouvernementale lui ait consacré un grand nombre de pages. Nous devons en premier lieu placer sous les yeux de nos lecteurs l'appréciation que fait le document officiel de la situation générale de l'agriculture nationale,
surtout en ce qui concerne les récoltes des céréales et les fluctuations considérables des prix du blé. Voici ce que dit à ce sujet \ Exposé dp la situation de V Empire :
0 L'agriculture, dont la prospérité dépend surtout d'événements naturels essentiellement variables, n'en continue pas moins, avec l'appui du gouvernement, sa marche progressive dans les conditions diverses où ces événements viennent la placer.
« Sous le rapport des subsistances, la situation est moins bonne qu'elle ne l'était les années précédentes. Les récoltes de 1866 ont eu à souffrir de circonstances atmosphériques défavorables, et elles ont éprouvé surtout l'influence fâcheuse des pluies abondantes qui ont commencé dès les premiers jours du mois de juillet et ont continué presque sans interruption jusqu'à la fin de septembre. Aussi la production des céréales, et particulièrement celle du froment, la pluç importante de toutes en France, est-elle restée sensiblement au-dessous de ce qu'elle est dans les années ordinaires. Comparativement au produit d'une année moyenne, cette récolte présente un déficit qui, pour l'ensemble de la France, peut être évalué à 17 ou 18 pour 100 environ.
i Mais le produit en froment d'une année moyenne était supérieur dans une certaine mesure aux besoins de la consommation ; il s'en faudrait seulement de 10 à 12 pour 100 que les quantités de froment récolté en 1866 pussent suffire, jusqu'à la récolte suivante, à l'alimentation du pays, s'il était réduit à cette seule ressource. Il est loin, du reste, d'eu être ainsi, car, si la récolte de 1865 n'avait donné qu'une moyenne ordinaire, elle avait été précédée de deux année» exceptionnelles dont les reliquats n'ont certainement pas pu être absorbés en entier, ni par l'exportation, ni par une consommation considérable.
« Quoi qu'il en soit, il a suffi que l'on conçût des inquiétudes sur les résultats de la récolte pour que la hausse se produisît dans le cours des grains, et, à mesure que ces inquiétudes se trouvaient confirmées, le mouvement ascensionnel des prix s'accentuait de plus en plus.
« Le prix de l'hectolitre de blé pour l'ensemble de la France s'était maintenu, du mois de janvier au mois d'avril 1866, entre 16 et 17 fr.; au mois de mai, il était encore en moyenne à un peu moins de 17 fr. En juin, surles marchés qui servaient autrefois de régulateurs aux tarifs de l'échelle mobile, ce prix s'est élevé à 18fr.25c.; à 20 fr. 20 c. en juillet; 21 fr. 19 c. en aoiît; 22 fr. 5 c. en septembre; 23 fr. 27 c. en octobre. Le prix est ensuite resté stationnaire pendant le mois de novembre, mais en décembre le mouvement de hausse a repris, et le cours du froment sur les marchés régulateurs est monté à 2k. fr. 20 c. A la fin de décembre, les prix étaient cotés sur les principaux marchés de l'Empire entre un minimum de 22 à 23 fr. et un maximum de 28 à 29 fr. l'hectolitre. La moyenne était d'environ 25 fr. C'est une hausse de 8 à 9 fr. par hectolitre sur les prix qui se payaient il y à un an.
« Ce fait démontre suffisamment qu'il n'était pas juste d'imputer à la législation établie depuis 1861 la baisse qui s'était produite sur les cours des grains. Ceux qui prétendaient que ces cours ne pourraient plus se relever, en présence de la concurrence que les céréales étrangères faisaient ou pouvaient venir faire aux produits de notre sol, doivent reconnaître aujourd'hui que leurs craintes étaient mal fondées. Le gouvernement appréciait bien la situation, lorsqu'il répondait aux plaintes qui se sont produites, que la diminution survenue dans le prix des céréales, en 1865 et au commencement de 1866, ne pouvait être attribuée qu'à la surabondance des ressources provenant de deux récoltes très-produetives; que le dommage qui en résultait pour l'agriculture était passager comme les causes qui l'avaient produit, et qu'il suffirait que les circonstances se modifiassent pour que les prix en subissent très-promptement l'influence. Ce qui s'est passé dans le cours de l'année 1866 n'a pas tardé à justifier ces prévisions, et on a pu avoir la preuve évidente que, pour un pays comme la France, qui, en temps ordmaire, n'est pas tributaire de l'étranger pour ses approvisionnements en céréales, les causes qui agissent sur le prix des grains sont avant tout l'abondance ou l'insuffisance des récoltes à l'intérieur.
« Ce sont ces causes seules qui peuvent produire la hausse et la baisse, et les variations de prix, loin d'être la conséquence des mouvements de noire commerce des grains avec l'étranger, en sont au contraire le régulateur. C'est ce qui résulte
aussi de la manière la plus claire des faits constatés dans le courant de l'année 1866, en ce qui conc&rne l'importation et l'exportation des céréales. L'exportation des grains et farines qui, sous l'influence des Bas prix, avait acquis un grand développement en 1865, avait continué à se faire dans des proportions considérables pendant les six premiers mois de 1866 ; elle atteignit à la fin de juin le chiffre de 1,936,210 quintaux métriques pour le froment en grains, et celui àe 1,861,268 quintaux pour la farine de froment : soit par mois une moyenne de 322,700 quintaux de froment en grains, et de 280,211 quintaux de farine. En juillet, elle atteignait encore 221,558 quintaux de grains et 109,888 quintaux de farine; mais, pour les quatre mois suivants, elle n'a plus été en moyenne par mois que 49,784 quintaux de grains et de 42,639 quintaux de farine.
« Pour l'iinportaiion, le fait inverse s'est produit Les six premiers mois de 1866 n'ont l'ourni par mois qu'une importation moyenne de 6,600 quintaux de froment en grains, et de 700 à 800 quintaux de farine. En août, l'importation s'est élevée, pour le froment en grains, à 49,000 quintaux, en septembre à 94,000 quintaux, en octobre à 148,000 quintaux, en novembre à 149,000 quintaux, et pour la farine à 1,600, 6,200, 3,700 et 2,400 quintaux.
« En définitive, si l'agriculture française a moins récolté cette année, elle a vu le prix de ses produits s'élever dans une assez forte proportion, et elle y trouve un dédommagement des pertes qu'elle avait pu éprouver pendant le cours des années précédentes, où les circonstances avaient été plus favorables au consommateur, o
D'après les documents statistiques réunis par l'administration des douanes et dont le dernier fascicule, résumant toute l'année 1866, vient de paraître. Nous pouvons mettre en regard les résultats des cinq années précédentes; nous constatons aussi qu'en ce qui concerne le commerce, spécial des céréales, c'est-à-dire des grains et farines qui ont été consommés ou produits en France, les valeurs des importations et des exportations ont été les suivantes :
Années. Imporution^i. Exportations.
Fr. Fr.
Totaux 683,740,000 462,245,000
• Ainsi, pendant ces six années, la France a payé à l'étranger, en grains et farines, une somme de 684 millions environ, et elle n'a vendu que pour 462 millions; elle a dû dépenser en plus, pour s'approvisionner suffisamment, une somme de 222 millions de francs. C'est là le fait qui, pour nous, est malheureux, surtout quand nous considérons que la France achète en général très-cher et qu'elle vend très-bon marché. Ce fait, surtout, nous semble malheureux, parce que la culture des céréales occupe une grande étendue, 9,000,000 d'hectares, le tiers environ de la surface cultivée. Ce que nous voudrions, c'est que la France se suffît toujours à elle-même; or, il nous paraît possible d'amener son agriculture à une situation telle qu'il en soit ainsi. Ces quelques considérations nous ont semblé devoir être placées à côté de celles mises en lumière dans l'Exposé de la situation de l'Empire, et nous disons très-nettement qu'il ne nous paraît pas établi que, jusqu'à présent, l'agricultui'e nationale ait encore réparé les pertes qu'elle a éprouvées avant la seconde moitié de l'année 1866. II faudra qu'on arrive à s'occuper sérieusement de la question de- la conservation des grains et de la création de réserves par le crédit. N'y a-t-il
pas lieu de voir enfin s'il ne vaudrait pas mieux garder que de vendre à perte?