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EXPÉRIENCES SUR LES TAUPES

insecte la larve du hanneton. Je ne voulais pas croire à une erreur complète d'un naturaliste aussi distingué, et partant, je ne voulais pas refuser foi à un fait dont M. Brice est parfaitement convaincu, puisqu'il l'a observé plus de vingt fois en visitant ses plantations.

Sachant alors que les larves de hanneton mettent trois ans pour éclore, je pensais qu'il pouvait se faire que les taupes, tout en dédaignant les grosses larves, dont l'aspect est d'ailleurs repoussant, se nourrissent des petites, moins hideuses et d'une chair plus délicate. Les larves sur lesquelles on aurait expérimenté pouvaient être de troisième année, qu'on se serait procurées plus facilement, à cause de leur grosseur qui les fait remarquer du cultivateur. Celles que M. Brice a vu dévorer auraient été de première et de deuxième année. Cette hypothèse pouvait tout expliquer, et c'est ainsi que M. Godron l'admettait dans une conférence à la Faculté. Mais comme dans la science on ne peut rien accepter sans certitude entière, j'ai voulu faire des expériences, et c'est leur résultat que je demande la permission d'exposer.

Contrairement à ce que je supposais, les taupes sur lesquelles j'ai expérimenté n'ont pas fait de distinction entre les petites et les grosses larves; j'ai vu qu'elles se nourrissent des unes aussi bien que des autres. On pourrait objecter que ces animaux n'ont mangé les vers blancs que parce qu'ils manquaient de tout autre aliment ; mais j'ai eu bien soin de leur donner le choix, en mettant toujours beaucoup plus de vers ordinaires que de vers blancs. Gomme la taupe est excessivement vorace, si j'avais tardé à ouvrir la caisse pour voir ce qui s'y était passé, il aurait pu se faire que ces animaux, après n'avoir d'abord mangé que des vers ordinaires, aient ensuite dévoré les vers blancs à défaut d'autre nourriture. N'aurait-il pas été contraire à la logique de conclure d'après cela que les taupes, en temps ordinaire, mangent aussi bien les vers blancs que les rouges? Mais pour avoir plus de certitude, tout en mettant dans la terre la nourriture suffisante à une taupe pour une journée, au bout d'une heure environ, je sortais la terre poignée par poignée, et il m'était facile do compter les vers restés intacts.

Après avoir ainsi expérimenté sur quatre taupes, que je me suis procurées successivement, je suis obligé de croire que ces animaux mangent habituellement les larves du hanneton aussi bien que les vers ordinaires.

M. Brice, dont j'ai déjà parlé plus haut, m'assurait avoir vu les taupes pour ainsi dire à l'œuvre même, dans ses champs de betteraves ; je les ai vues aussi quelquefois à la surface repousser même des vers rouges pour saisir des larves qui se trouvaient ensevelies sous des masses de ces premiers ; ce fait prouve évidemment une certaine préférence de la taupe pour les vers blancs. Ces expériences sont appuyées, et par le témoignage de M. Brice, et par l'expérience de Son Exe. le maréchal Vaillant, qui n'a rencontré aucun ver blanc dans les lieux habités par la taupe, tandis qu'on en trouvait des centaines dans un petit espace où l'on avait, par des disposiiions particubères, empêché ces animaux de pénétrer.

D'après ces faits ne pourrait-on pas conclure que la taupe est plus utile que nuisible, et qu'il ne faut pas la détruire, sinon dans les jardins, du moins dans les propriétés en rase campagne? Les dommages causés par elle ne sont-ils pas compensés par les services qu'elle rend au cultivateur? La taupe soulève des fnonticules dans nos prairies ; mais ces aspérités, qui contrarient les faucheurs, peuvent être aplanies avec facilité, et on sait que le mal est réparé, parce que l'herbe croît avec plus de vigueur dans les endroits ainsi remués ; une terre épuisée reprend, au contact de l'air, les éléments nécessaires à la nutrition des plantes. Des racines sont froissées, brisées par la taupe creusant ses galeries; mais comment ne pas voir que les dommages sont compensés au delà par la destruction des larves de hanneton?

Dans les champs de pommes de terre, on verra mieux que partout ailleurs les services que la taupe est capable de nous rendre. Sices plantes sont gênées parfois dans leur développement par les travaux de la taupe, on ne verra plus du moins, comme cette année, la plus grande partie de la récolte ravagée par la voracité des larves du hanneton. Le cultivateur n'aurait plus tant à déplorer la pourriture de ce tubercule, qui constitue son principal aliment, car on ne saurait nier que les larves, en perforant la pellicule qui recouvre les pommes de terre, contribuent extrêmement à les faire gâter.

Jules Crevaux.

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