VI. — Nécrologie
Nous éprouvons le regret d'avoir à annoncer la mort de M. le baron de Sarcus, président de la société d'agriculture de Mayenne. M. de Sarcus n'avait que quarante-si.x ans ; l'agriculture perd en lui un homme zélé et dévoué qui aimait et soutenait le progrès.
L'agriculture anglaise vient aussi de perdre un de ses plus éminents représentants, M. John Ellmann, qui était né à Glynde, le 24 juin 1787. Il était fondateur de la Société d'agriculture de Sussex, et il ins-
titua les premiers prix, proposés pour encourager les meilleurs animaux présentés dans les concours. En 1 819, il fut élu membre du parlement pour le comté de Sussex; depuis 1846 il faisait des expériences agricoles dans son domaine de Land-Fort, près de LcAves. VII. — Reconstitution de la Société forestière de France. La Société forestière de France remonte, si nous nous souvenons bien, à près de trente ans. Elle fut pendant quelques années assez active, puis elle s'endormit quelque peu ; nous avons alors cessé de suivre ses travaux. Nous apprenons avec satisfaction qu'elle vient de reprendre une certaine activité. Elle a réorganisé sou bureau pour l'année 1 867 de la manière suivante :
Président d'honneur : M. le comte de Lariboisière, sénateur. — Frésidcnl : M. Chevandier de Valdrôme, député. — yice-présidents : MM. Albert de Saint-Léger, membre du Conseil général de la Nièvre; Decaisne, membre de l'Institut; le comte F. de Lesseps; le comte Lepeletier d'Aunay, député; le marquis de Talhouël, député; Maidde, avocat au Conseil d'état. — Serrélaires : MM. L.-C. Michel, professeur au Collège Chaptal; le vicomte d'Aboville, ancien officier d'artillerie ; Clavé, directeur du domaine forestier de Chantilly; Vallerand de Lafosse, conseiller référendaire à la Cour des comptes; Pi.ssot, inspecteur des forêts, conservateur du bois de Boulogne; Cabarius, sous-inspecteur des forêts, attaché à la vénerie impériale. — Trésorier : M. de la Grye, sous-chef à l'administration des forets.
L'assemblée générale de la Société forestière aura lieu le dimancbe 14 avril prochain. Les questions relatives aux forêts méritent toujours d'attirer l'attention des agriculteurs; l'aménagement des bois exerce sur le climat de chaque localité une influence marquée. On ne sera donc pas étonné que nous reproduisions ici le paragraphe consacré aux questions forestières dans l'exposé de la situation de l'Empire récemment distribué au Corps législatif et au Sénat. Voici ce que dit ce document :
K Malgré la dépréciation accidentelle dont quelques espèces de produits eut été afiectés, les veiites de coupes de bois dans les forêts domaniales ont généralement eu lieu dans des conditions favorables. Les résultats connus jusqu'à ce jour donnent l'espoir fondé que les évaluations budgétaires seront au moins atteintes.
« L'aménagement des forêts soumises au régime forestier continue à être l'objet des soins les plus actifs et les plus persévérants ; il a été statué par les décrets impériaux, pendant l'année 1866, sur l'aménagement de dix-sept forêts domaniales et de cent quarante-buit forêts communales embrassant une étendue totale de 6i,765 bectares. Dans la même période, seize forêts domaniales ont été affranchies, par voie de cantonnement, des droits d'usage dont elles étaient grevées.
« L'opération du reboisement et du gazonnement des montagne.?, mieux appréciée par les populations pastorales, se poursuit avec un succès croissant sous l'inllueuce des dispositions libérales de la loi du 8 juin 1864. La contenance des terrains reboisés ou regazonnés, qui était de 50,000 hectares à la fin de 1865, s'élève actuellement à 61,000 hectares.
« L'impulsion donnée par l'Administration aux travaux de fixation des dunes du littoral maritime ne se ralentit pas ; 3,530 hectares ont été plantés ou ensemencés ; il a été établi 54 kilom. de palissade de défense contre l'invasion des sables.
« La construction des routes forestières, qui influe si puissamment sur le succès des ventes, est l'objet des constantes préoccupations du déqartement des finances. En 1866, il a été construit 88 kilomètres de routes empierrées, et la vibilité a été améliorée sur 133 kilomètres de routes anciennes. En outre, il a été accordé à des départements et à des communes des subventions s'élevant ensemble à 265, 3, iO fr. pour l'établissement de chemins destinés à faciliter le transport des produits de cinqpiante-huit forêts domaniales.
i Les dispositions libérales de la loi du 18 juin 1859, sur les transactions en matières de délits forestiers, ont été appliquées dans une large mesure : ainsi, sur 44,152 procès-verbaux lapportésen 1865, il a été accordé 30,731 transactions avant jugement et 1,537 transactions après jugement. Par l'effet de ces transactions , les condamnations pécuniaires encourues ont été réduites de 73 0/0. u
Les questions forestières ont un intérêt tout particulier en Algérie ; l'exposé de la situation de l'Empire donne sur l'état des forêts de notre colonie africaine les renseignements suivants :
« De grands travaux de démasclage, de débroussaillement et d'ouverture de voies de coaimunication ont été exécutés dans les forêts de chènes-Iiéges préservés de l'inceudie en 1865. Dans celles qui ont été atteintes par le feu, on a opéré le recépage d'une grande quantité d'arbres, elles jeiines recrus promettent pour l'avenir un nouveau peuplement d'une grande richesse. — L'administration a étudié un ensemble de mesures qui ont pour objet de donner une satisfaction équitable aux réclamations des concessionnaires incendiés, et tout fait espérer que l'industrie forestière, qui n'a rien perdu de son importance en Algérie, atteindra bientôt le développement considérable auquel elle est appelée. »
La Société d'acclimatation va distribuer des graines ou des plants du Pin noir ou Pin d'Autriche; elle s'est décidée à propager cet arbre précieux parce qu'il pourra servir avec grand avantage à reboiser nos sols calcaires stériles, particulièrement ceux de la Champagne La culture du Pin noir s'est très-répandue depuis trente ou quarante ans dans l'Allemagne septentrionale. Cet arbre se contente des sols calcaires légers et secs les plus pauvj'es en humus; il prend pied aisément dans les terrains provenant d'éboulements; il végète bien aussi dans les simples fissures des roches, ce qui le rend propre au reboisement des roches nues et fissiles. Ce pin se plaît mieux dans les sols calcaires que les pins sylvestres et les pins maritimes, espèces plus propres aux sols siliceux.
— Le défaut de place nous oblige à ajourner un grand nombre de questions et notamment une discussion sur les engrais chimiques.
J.-A. Barral.
!. Extrait daMonitcur du 24 mars 18S7.
Paris, le 12 mars 1867.
Monsieur le minisire,
Votre Evcellence a bien voulu me confier la mission de me rendre dans les pays qui bordent les frontières de l'est, pour avoir à lui rendre compte des circonstances dans lesquelles la peste bovine ou typhits contagieux des bêles à cornes venait d'envahir récemment deux de ces pays, la Belgique et la Prusse rlu!nnne, voir à l'œuvre les moyens de police sanitaire employés pour empêcher la propagation de ce fléau, apprécier enfin jusqu'à quel point nous avions à craindre pour notre propre territoire et si l'administration française devait recourir à d'aiities mesures préventives que celles qui lui ont si bien réussi depuis bien près de dix-neuf mois déjà.
Pour répondre à pos intentions, monsieur le ministre, j'ai cru devoir d'abord me rendre à Bruxelles, afin de recueillir auprès des fonctionnaires compétents du gouvernement central et des membres de l'École royale vétérinairede Curghem-lez-Bruxelles, les renseignements propres à me guider dans la mission que j'avais à remplir.
Grâce à l'obligeance que j'ai rencontrée partout, aux renseignements oraux et écrits qu'ont bien voulu me transmettre M. Belfroy, directeur de l'agriculture au ministère de l'intérieur, et MM, les professeurs Defays et Thiernesse de l'école de Curghem, grâce enfin à ce que j'ai observé par moimême, en allant immédiatement à Hasselt, capitale du Limbourg belge, il m'est possible de tracer un historique de la dernière invasion du typhus dans trois provinces de la Belgique, aussi fidèlement que le comporte une question de cette nature, que trop d'intérêts tendent à obscurcir pour que la vérité puisse toujours être complètement connue. La cause première de cette invasion, monsieur le ministre, est, à n'en pas douter, la suppression de la mesure de police sanitaire qui interdisait l'entrée en Belgique des bestiaux provenant de la Prusse rhénane. Le gouvernement crut devoir lever cette interdiction, par un arrêté royal en date du 3 septembre 1866, sur la demande instante des engraisseurs des provinces de l'est, qui, ne pouvant plus approvisionner leurs étables en Hollande, éclamaient la liberté d'acheter en Allemagne les bestiaux nécessaires à l'exploitation de leur industrie. D'un autre côté, la commune d'Anvers pétitionnait dans le même sens
afin de bénéficier du transit considérable d'animaux de boucherie qui, les ports de la Hollande étanl fermés, devait s'effectuer, par son inlermédiaire, de l'Allemagne vers l'Angleterre.
Enfin, on faisait valoir, pour réclamer du gouvernement belge l'ouverture de la frontière de l'est, cette dernière raison que la mesure qui l'interdisait au.^ provenances prussiennes ne pouvait être considérée comme efficace, attendu que les bestiaux de cette jirovenance, qu'on empêchait d'entrer directement, étaient dirigés sur la France, d'où ils retournaient à leur destination réelle, sur le marché belge, sous le nom de bestiaux français, aprJis avoir fait un circuit qui n'avait abouti qu'à grossir leur prix de 50 ou 60 francs par tête, sans grand bénéfice pour la Belgique, au point de vue de sa sécurité sanitaire.
Toutes ces considérations pesant dms la balance, le gouvernement belge, après s'être assuré, par une enquête, que la Prusse rhénane était exempte de typhus, consentit à ouvrir les frontières de l'est et à laisser libre le commerce des bestiaux avec l'Allemagne, à la condition que les animaux introduits porteraient avec eux un certificat indiquant leur provenance et affirmant leur état parfait de santé.
Les choses allèrent bien pendant les mois de septembre, octobre, novembre, décembre et la première quinzaine de janvier, et le gouvernement belge pouvait penser qu'il n'avait qu'à se féliciter d'avoir levé l'interdiction de la frontière de l'est, car un courant très-considérable de bestiaux s'était établi de l'Allemagne vers l'Angleterre, par le port d'Anvers. Mais cet état de choses si favorable et si lucratif n'était pas destiné à se maintenir
Le 24 janvier, la nouvelle se répandit qu'un cas de peste bovine venait de se manifester à Hasselt. Deux professeurs de l'école de Curghem, envoyés sur les lieux, et le vétérinaire de la localité tombèrent d'accord pour reconnaître que cette nouvelle n'était que trop fondée.
C'était là un événement redoutable, car Hasselt renferme un grand nombre de distilleries de grains dont les résidus servent à engraisser trois à quatre mille bêtes à cornes, disséminées par groupes de cent à trois et quatre cents dans des étables contiguës les unes aux autres ou très-peu distantes.
Comment la peste bovine avait-elle pu pénétrer dans Hasselt? Sur ce point, la lumière n'a pu encore être faite d'une manière complète. Voici les seules circonstances positives que l'enquête instituée par le gouvernement belge a pu faire connaître jusqu'à présent.
Le 16 janvier, un marchand juif hollandais, qui avait l'habitude de faire le commerce des bestiaux avec les engraisseurs de Hasselt, importa en Belgique un troupeau de 17 bêtes à cornes, venant de Cologne. De ce troupeau, trois animau.»; furent expédiés dans la province de Liège, et les autres envoyés par le chemin de fer jusqu'à Tongres, puis conduits à pied à Hafselt, distant de Tongres de 20 kdomètres. Les chemins étaient à cette époque couverts d'une couche épaisse de neige, qui rendit ce voyage excessivement pénible pour les animaux. Arrivés à Hasselt, on les logea dans l'ctable banale d'une auberge de cette ville; puis ils furent livrés à trois distillateurs qui, iinmikliatcineiit et sans prendre aucune précaution, introduisirent ces nouveaux venus dans leurs étables déjà peuplées d'un certain nombre d'animaux à l'engrais.
Trois autres importations de bestiaux de provenance prussienne furent faites à Hasselt, le 18, le 19 et le 23 janvier; les quarante animaux de ces importations diverses, faites par cinq marchands, furent logés dans la même étable banale où avait été placé le premier troupeau importé le 16, puis partagés entre huit distillateurs qui les admirent immédiatement dans leurs étables, comme avait fait le premier acquéreur.
A dater du 24 janvier, le typhus se manifesta sur l'une des bêtes de la première importation, faite le le, puis sur toutes celles de ce premier convoi du 16; puis sur les animaux qui leur avaient succédé dans l'étable banale de l'auberge de Hasselt; puis enfin sur les bestiaux au milieu desquels ils avaient été introduits dans les étables des distillateurs. De là, la maladie ne tarda pas à se répandre dans les étables contiguës et voisines.
En moins de 14 jours, dix étables étaient envahies, dans lesquelles la population bovine condensée donnait prise largement à la contagion et lui permettait d'acquérir des proportions formidables. Il était à craindre que toute cette population, dont le chiffre montait à près de 4,000 tètes, ne devînt tout entière la proie du fléau.
Heureusement que le gouvernement belge, bien inspiré, a su recourir à temps aux mesures les plus énergiques, et résoudre, à son honneur, le problème bien difficile d'enrayer la contagion, malgré l'agglomération d'une aussi grande masse de bestiaux dans l'espace étioit de la petite ville de Hasselt.
Un répétiteur de clinique de l'école de Curghem, M. le docteur Wehenkel, médecin vétérinaire, fut envoyé sur les lieux, revêtu d'un pouvoir très-étendu, pour organiser à Hasselt le service sanitaire et veiller à l'exécution de toutes les mesures que réclamaient les circonstances. La garnison de Hasselt fut renforcée, et l'on put intercepter, par des sentinelles, toutes les communications entre les parties de la ville siège de l'infection et les autres quartiers encore sains. Toutes les rues aboutissant aux étables infectées étaient indiquées par des écriteaux portant inscrit en gros caractères le mot rinderpesl.
Du 24 janvier au 9 février, 999 animaux furent abattus, parmi lesquels 338, reconnus déjà infectés par la maladie, furent enfouis suivant les règles prescrites en la matière. Les autres, reconnus sains, furent réduits à leurs quatre quartiers seulement, et expédiés à l'état de viandes de boucherie, soit à Bruxelles, soit à Anvers, d'où une partie a été envoyée en Angleterre. L'autre a été salée pour le compte des distillateurs expéditeurs. Malgré cet immense abatage, exécuté en quatO!-ze jours, avec le concours de la garnison, la contagion marchant plus vite que n'allaient les
marteaux des bouchers, on prit le parti héroïque de faire le vide autour du foyer de la peste et de lui enlever ainsi les éléments de sa propagation. En conséquence, il fut décidé qu'on abaltraitdans toute la circonférence du foyer primitif 469 bêtes encore saines, qui appartenaient à sept distillateurs et à trente-sept nourrisseurs. Cet abatage eut lieu après arrangement amiable au sujet de 404 animaux, et aux termes des arrêtés royaux sur la matière pour le reste, dont les propriétaires récalcitrants ne voulurent pas consentir i se laisser exproprier à l'amiable.
Ce sacrifice inlelligent a été récompensé par le succès; depuis le U février qu'il a été définitivement accompli, le typhus s'est arrêté à Hasselt, comme un incendie auquel on a ôté les aliments propres à le propager, en abaltant les maisons voisines du foyer principal.
Somme toute, voici quel a été le chiffre des pertes causées par le fléau dans la ville de Hasselt : 1,403 animaux, évalués à 81'2,077 fr-, en ont été les victimes. Sur ce nombre, 8 seulement ont succombé à la maladie, ce qui prouve combien ont été expéditives les mesures employées pour empêcher son extension ; 1,395 ont été abattus préventivement, et leur abatage a été assez hâtif pour qu'on ait pu utiliser, comme viande de boucherie, les quatre quartiers de 1,06.'), reconnus sains à l'autopsie. Les 330 autres, portant des traces de l'infection, ont été prudemment enfouis, avec leurs cuirs, dans d'immenses fossés, où l'action oxydante de la terre a été accélérée par la chaux vive jetée à profusion sur les cadavres.
L'abatage effectué, le rôle de l'administration n'était pas terminé. Une autre tilche lui incombait, véritablement herculéenne celle-là, celle de désinfecter les étables où se trouvaient accumulées des masses considérables de fumiers. Grftce au concours de la garnison et d'une compagnie du train des équipages, envoyée à Hasselt à cette intention, on a pu conduire à bonne fin, en très-peu de temps, ce travail difficile.
Les étables infectées ont été rapidement évacuées de leurs fumiers, et les grenier.s, de leurs fourrages imprégnés de miasmes morbides. On les a charriés, les uns et les autres, hors de la ville, pour les dépeser sur le champ d'enlouissement, où ils ont été brûlés, avant d'èlre enfouis. Chaque propriétaire a ensuite reçu l'ordre de procéder, sans désemparer, à l'assainissement de ses étables.
Arrive à Hasselt le 28 février, j'ai voulu me rendre compte, de lisu, de toutes les mesures sanitaires exécutées dans cette ville en vue de prévenir une nouvelle explosion du typhus, lorsque l'autorisation sera accordée de repeupler les étables. Grâce â l'obligeance de M. Wehenkel, j'ai pu viter tous les locaux où l'épizootie a sévi et dont l'accès était encore défendu par des sentinelles. Je n'ai pas laissé, je vous l'avoue, monsieur le ministre, que d'être un peu étonné de la rapidité avec laquelle cesétaliles infectées avaient été assainies et réparées, malgré leur nombre, leur étendue et la multiplicité des liras qu'il avait fallu employer, au même moment, pojr l'achèvement de cette œuvre sanitaire. A peine quinze jours s'étaient-ils écoulés, depuis que la dernière bête était tombée sous le marteau du boucher, et déjà, dans toutes les distilleries, presque toutes les étables étaient remises littéralement à neuf.
Ordre avait été donné et se trouvait exécuté partout, ou sur le point de l'être, de refaire à neuf le pavé des étables, et de nese servir des anciens matériaux, briques ou pierresquiles constituaient, qu'après les avoir soumis à l'action du feu. Les plafonds avaient été reconstruits; en fait de crèches et de mangeoires, tout ce qui était trop vieux pour être réparé avait été brûlé, et l'on avait couvert de goudron tous les bois restants, après leur rabotage et leur lavage préalables. Tous les murs, grattés et recrépis, avaient été blanchis à la chaux ; enfin on avait usé avec profusion du chlore et de l'acide phénique pour le lavage des cours et des ruisseaux.
Tout cela s'est fait partout à la fois, comme par un coup de baguette, grâce à l'énergie du professeur vétérinaire délégué par l'administration centrale pour procéder à l'exécution de ces mesures, grâce aussi à ce que les propriétaires qui n'obtempéreraient pas dans un temps déterminé aux ordres de l'administration ne pourraient pas participer à l'mdemnité à laquelle la loi leur donne droit.
Le gouvernement belge ne s'est pas contenté des mesures que je viens d'exposer; il a mis en interdit les étables où l'infection s'est manifestée, et leurs propriétaires ne seront autorisés à les repeupler d'animaux de l'espèce bovine que dans un temps qui reste encore à fixer. On se propose, en outre, de ne permettre le repeuplement complet qu'après avoir fait des essais avec un petit nombre de bétes. Cependant les distilleries ont été remises en activité, et, pour utiliser le plus possible leurs ré-idus, on a substitué des animaux de l'espèce poicine à ceux de l'espèce bovine. Mais, comme la consommation des premiers n'est pas en rappoit avec la production des distilleries, force est aux distillateurs de faire enfouir dans des fosses leurs résidus en excès qu'ils oe peuvent conserver et dont ils n'ont pas le droit de disposer.
Ce n'est pas seulement dans le Limbourg que l'épizootie s'est déclarée, mais elle a aussi pénétré dans la province de Liège. Le premier lieu de son apparition dans cette province est un village nommé Rétinne, situé â deux lieues et demie de Liège, où ont été introduites deux vaches faisant partie du troupeau importé de Cologne le 16 janvier. La livraison de ces vaches avait été faite le 24 janvier, par une sorte de maquignon, à un habitant du village de Rétinne, du nom de Jean Dor.
Le 26 janvier, une de c< s vaches tomba subitement malade, sans que le jeune vétérii.aire de la localité, sorti depuis deux ans seulement de l'école de Curghem, reconnût la nature de son mal. Elle mourut dans la nuit et fut enfouie le matin, à l'insu du vétérinaire , qui ne put en faire l'autopsie. Le 1" février, une auire bête de létable du sieur Jean Dor tomba malade de la même manière que la première; le 4 février, une troisième. Cette fois, et en présence des faits qui se succédaient, le vétérinaire de Rétinne ne fut plus mis en défaut; il reconnut et signala à l'administration l'existence du ty|ihus. M. Coclet, vétérinaire du gouvernement à Liège, se rendit sur les
lieux, et l'on procéda le 6février à l'abatage des sept animauxcoinposanl l'élable du sieur Jean Dor
Le 12 février, 4 veaux logés dans une étalile isolée de la même ferme durent également être abattus, tous présentant les symptômes du typhus.
Le sieur Jean Dor est marié, et quoiqu'il fasse ménage commun avec sa femme, cependant celle-ci a une étable à elle, distante de celle de son mari; mais c'est elle qui trait les vaches dans les deux élables.
Le 18 février, 1 vache de la femme Dor présenta tous les symptômes du typhus, le lendemain 2 autres en étaient atteintes; le 20, les 8 vaches de cette étable furent abattues. '
Le même jour, on procéda également k l'abatage de G vaches, appartenant à une veuve Lambert Dor , cousine des précédents propriétaires et qui avait avec eux des relations journalières de voisinage.
La maladie tendant à prendre de l'extension, tous les animaux, dans un rayon de 50 mètres et sur une circonférence de 200 mètres, furent abattus par mesure de précaution, autour des fermes de la famille Dor, parce qu'ils pouvaient avoir eu des rapports de contact, à l'abreuvoir commun, avec les vaches des premières étables infectées, et parce que, d'autre part, leur proximité du foyer d'infection devait faire redouter qu'ils ne donnassent prise à la contagion et ne devinssent ainsi les agents de la propagation. 4 moutons et 1 chèvre furent également abattus.
^C'est le même moyen que celui qui a été mis en usage àHasselt, et il a été suivi du même succès. Depuis le 22 février, aucun cas nouveau de typhus ne s'est déclaré dans ce qui reste de la population bovine de Réiinne, composée encore de près de 300 bêtes. J'ai visité Rétinne le 3 mars. Le village était militairement occupé; toutes les routes qui y aboutissent étaient barrées par des haies et gardées par des sentinelles. A mon arrivée, la voiture qui me transportait a dû rester à distance, et j'ai été conduit, comme dans une place de guerre, par un gendarme, à la maison occupée par les officiers du détachement campé à Rétinne, et par le vétérinaire du gouvernement, M. Bastin, qui a reçu la mission de rester sur les lieux en permanence, et de procéder à la désinfection des étables et à la destruction de tout ce qui peut receler les germes contagieux : fourrages, fumiers, vieides boiseries, etc. A ce dernier égard, on s'est comporté à Rétinne comme à Hasselt, sous l'inspiration et la surveillance du vétérinaire du gouvernement, qui use, dirai-je, avec largesse, du pouvoir dont il est investi pour l'assainissement de cette localité.
Dans un village situé au delà de Rétinne, à Melen, le typhus s'est déclaré, après sa manifestation à Rétinne; mais il ne s'est attaqué qu'aux animaux d'une ferme isolée, située dans un bas fond, appartenant à un sieur Colson. Ce fut le 22 février qu'on constata sa présence dans cette ferme. Le lendemain le vétérinaire du gouvernement, M. Coclet, en fit abattre tous les animaux, à savoir: 14 vaches, une génisse et un veau; et l'on procéda, comme à Réiinne, à la désinfection de l'étable, sous la surveillance de la gendarmerie, occupant la ferme et en ;défendant les abords.
Il n'a pas été possible de savoir exactement comment le typhus avait pénétré dans cette ferme de Melen, dont le propriétaire prétend avoir maintenu la porte étroitement fermée dès le jour que l'événement de Rétinne lui a été connu. D'autre part, il affirme n'avoir introduit dans son étable aucun animal de provenance étrangère. Il paraît, d'apri s les renseignements qui m'ont été donnés sur ce fait, que la laitière qui allait chercher le lait de la ferme de Melen passait par Rétinne, et il est possible que ce soit par elle que les miasmes contagieux aient été introduits dans cette ferme. Maintenant, cette circonstance n'existilt-elle pas ou fùt-elle restée inconnue, et les affirmations de Colson fussent-elles absolument exactes, que ce ne serait pas une raison pour admettre, comme on a voulu le prétendre, que le typhus contagieux s'est développé spontanément dans la ferme de Melen.
A l'égard de cette opinion, je ferai observer que le typhus était, à Rétinne, importé par deux vaches détachées du troupeau de Cologne, avant d'apparaître à Melen, et que cette succession de faits autorise à admettre entre eux une filiation. Le typhus de Melen vient de Rétinne, cela me paraît incontestable. De quelle manière? on ne le sait pas au juste ; peut-être piar la laitière qui traversait Rétinne pour se rendre à Melen; peut-être par des enfants. Cette question étiologique reste obscure encore; mais dût-elle n'être jamais écl.nircie, que rien n'autoriserait avoir dans le fait de Melen une preuve du développement spontané de la peste bovine dans nos pays. On ne saurait trop s'élever contre cette doctrine dangereuse. L'Angleterre, pour y avoir été trop longtemps croyante, a laissé périr plus de 300,000 de ses bestiaux; ce n'est que du jour où elle a rompu avec ce .système erroné, qu'elle a pu enfin organiser chez elle les moyens de police sanitaire auxquels elle doit aujourd'hui d'avoir sauvé son stock en bétail.
Grâce à l'énergie des mesures mises en pratique à Réiinne et à Melen, la peste bovine n'a pas pu continuer sa marche vers Hervé, où son invasion eût été une véritable calamité, car la population bovine du pays de Hervé s'élève, d'après la statistique officielle, à plus de 50,000 têtes.
Le gouvernement belge, pour diminuer autant que possible les chances de la propagation du fléau vers un centre si populeux , a soumis toutes les communes de la province de Liège aux dispositions de l'arrêté royal du 8 février 1865, qui prescrit : la déclaration par les propriétaires du nombre des animaux qu'ils possèdent, le recensement et le signalement officiel de ces animaux; la déclaration des mutationî survenues dans les étables par suite de mort, de vente, de transport, d'acquisition ou autrement; Tinter liclion de conduire une bête bovine hors du territoire de sa commune sans une permission du bourgmestre ou de son délégué; l'interdiction d'introduire dans une commune ou d'y faire séjourner une bête bovine, sans qu'elle soit munie d'un certificat d'origine, délivré par le bourgmestre du lieu de provenance; l'interdiction des foires et marchés et des rassemblements de bestiaux, appartenant à différents propriétaires et réunis pour être mis en ■vente, à l'exception des marchés qui doivent servir exclusivement à la mise en vente des bestiaux gras destinés à la consommation; mais les conducteurs de ces bestiaux doivent être mu-
m^ de cerlificat'î d'origine el de santé, délivrés par le bourgmestre du lieu de provenance. Grâce à l'ensemlle de ces mesures, qui élaljlissent une très-rigoureuse surveillance sur tous les animaux de la province de Liège, il me paraît bien difficile que la pe^te bovine, à supposer qu'élis vienne encore à y apparaître rà ou là, puisse se propager sur une grande étendue de pays. Ce qui s'est passé à Hassell , à Rctinnc et à Melen est un gage de sécurité pour l'.ivenir.
En même temps que le typhus Taisait irruption dans ces dernières localités, il se montrait aussi dans la Flandre occidentale, à Zèle, près de Termonde, où il a été importé par un taureau qu'avait amené à Bruxelles un marchand de Bruges, qui disait en avoir fait l'acquisition à Zwyvezele. Ce taureau avait logé dans une étable à Molenbeck-Saint-Jean, où se trouvaient des bœufs venant d'un distillateur de Hasselt. Mis en vente sur le marché de Bruxelles, il fut acheté par un marchand de bestiaux, à Zele, qui le revendit à un habitant de cette commune. Là ce taureau fat employé à la saillie de dix vaches, puis il présenta les syroptûmes du typhus, ainsi que les deux dernières vaches qu'il avait saillies. Mais, par mesure de précaution, on les fit abattre toutes, ainsi que le taureau lui-même et dois autres animaux qui avaient cohabité aveclui dans la même étable. Depuis, aucun cas de typhus ne s'est montré dans les localités habitées par ces différents animaux. ■Tels sont, monsieur le ministre, les différents faits qui ont signalé la présence de la peste bovine dans les trois provinces du Limbourg, de Liège et de la Flandre occidentale. En délinitivo, tous ces faits se rattachent à une même circonstance : l'importation en Belgique, par la frontière de l'est, d'un troupeau de bêtes à cornes venant de Cologne. Sur ce point, il ne semble pas qu'il puisse y avoir le moindre doute.
Mais maintenant, où ce troupeau, importé de Cologne, avait-il puisé ou recueilli les germes contagieux qu'il a introduits en Belgique et qui ont donné lieu aux sinistres si graves de Rélinne et de Hasselt surtout? Sur cette question, la lumière n'a pas encore été faite. Ce qui. est certain, c'est qu'il résulte des informations prises par le gouvernement belge, de l'enquèt" qu'il a fait faire, des affirmations les plus positives données par les autorités de Cologne, et enfin de la notoriété des faits, que ni au moment où les bestiaux ont été expédiés de Cologne pour la Belgique, ni avant, ni après, le typhus ne sévissait dans cette ville et dans ses environs. Et cependant il est non moins certain que ce sont ces bestiaux, venant d'un pays non infecté, qui ont introduit directement ou indirectement le typhus à Hasselt, à Rétinne et à Zele.
Où en ont-ils eux-mêmes recueiUi les germes? Car pour ce troupeau, pas plus que pour celui de rétable de Melen, on ne peut et l'on ne doit admettre le développement spontané de la maladie. A cet égard, il n'y a de possible que des hypothèses. On peut supposer par exemple, comme l'a fait M. Lûthens, vétérinaire de Prusse, envoyé de Clèves à Hasselt pour étudier l'épizootie, que le troupeau de Cologne a été infecté par le marchand qui le conduisait, ou par ses agents, lesquels, l'un et les autres Hollandais, pouvaient avoir eu en Hollande, leur pays, des rapports avec des animaux infectés. Lians cette hypothèse, ce serait l'homme qui, par ses vêtements, aurait servi d'intermédiaire à la contagion.
D'autre part, il n'est pas impossible que l'on ait introduit dans le troupeau de Cologne des animaux exportés de Hollande par fraude, au moment des grandes neiges de janvier, alors que la surveillance de la douane était rendue plus difficile par la rigueur de la saison. Quoi qu'il en soit, il est plus que probable qu'aucun des animaux du troupeau de Cologne n'éiait encore afi'ecté du typhus contagieux d'une manière déclarée au moment de l'entrée de ce troupeau en Belgique, car l'auberge de Tongres où il a séjourné en descendant du chemin de fer n'a pas été infectée par son séjour,— les faits ultérieurs en ont témoigné, — tandis que celle de Hasselt, oii ce même troupeau a été logé un certain temps avant d'être livré à ceux qui l'ont acheté, paraît être devenue unesource d'infection pour les animaux qui s'y sont succédé après le passage du troupeau de Cologne.
Maintenant, monsieur le ministre, il ne paraît pas douteux que si le sinistre de Hasselt a pris des proportions si considérables, la cause, ou, pour mieux dire, la faute doit en êlre attribuée à l'imprévoyance des distillateurs-engraisseurs, qui, faisant fi de toutes les recommandations que l'administration leur avait adressées et foulant aux pieds les règles de la plus simple prudence, introduisirent d'emblée dans leurs étables des animaux de provenance étrangère, au lieu de les mettre en observation dans des locaux isolés pendant un temps dont la durée dépasse celle de l'incubation du typhus.
Cependant, par une circulaire en date du 19 mai 186(;, le ministre de l'intérieur, M. Vandenpeereboom, leur avait tracé à cet égard leur règle de conduite avec une sûreté de vue qui avait quelque chose de prophétique.
Il leur avait recommandé d'agir avec la plus grande circonspection dans tout ce qui se rattachait au repeuplement et à la surveillance de leurs étables, d'éviter, par exemple, de s'approvisionner, non-seulement dans les localités où l'épizootie s'est manifestée, mais encore dans celles qui ont avec ces localités des relations fréquentes. i
« Un autre point essentiel, disait la circulaire du ministre, c'est que le bétail nouvellement acquis, quelle qu'en soit la provenance, ne doit jamais être placé, d'une manière immédiate, dans les étables d'engraissement. H importe même de ne pas l'amener d'emblée en ville, et de le laisser séjourner, au moins pendant quinze jours, en dehors de l'agglomé ration hasseltoise, dans des pâturages ou des écuries isolés. Cette pratique est essentielle ; les distillateurs qui s'abstiendraient d'en user s'exposeraient aux plus grands malheurs et aux pertes les plus onéreuses. »
Et plus loin, le ministre ajoutait : <■ La peste bovine exige un i-edoublement de prudence ; elle se propage avec une rapidité incroyable, non-seulement par les animaux infectés, mais encore par toutes sortes d'intermédiaires et particulièrement par celui des personnes qui se sont trouvées dans
les f yers de contagion ou qui ont été en contact avec des animaux contaminés. Il importe donc d'éloigner des étables tous les individus qui peuvent être suspectés à cet égard, ou mieux encore de n'y admettre que ceux dont le service est indispensable, en ayant soin que ces derniers mêmes ne puissent pas y introduire des geimes d'infection. »
Rien de plus sage que ces conseils, rien de plus prévoyant; et, à coup sûr, le sinistre de Hasselt eût été évité, si les propriétaires auxquels ces conseils étaient adressés avaient su les comprendre et en faire l'application à leur profit. Les pertes se seraient alors bornées a un chiffre insignifiant, au lieu de monter aux proportions énormes qu'elles ont acquises.
L'expérience si coûteuse que les cultivateurs de Hasselt viennent de faire à leurs dépens prouve, une fois de plus, que dans les temps d'épizootie on ne saurait trop se tenir en ganle contre les menaces de la contagion et prendre trop de précautions pour éviter qu'elles se réalisent. Il faut espérer que cet exemple redoutable sera profitable à tous les industriels de tous les pays, qui entretiennent de grandes agglomérations de bestiaux et qui devront se souvenir de Hasselt s'ils veulent éviter ses malheurs. '
Ici se termine, monsieur le ministre, l'exposé des faits qui se rattachent à la Belgique. Votre Excellence a pu juger par les développements dans lesquels je suis entré que, dans ce pays, tous les efforts sont admirablement concertés pour combattre le fléau de la peste bovine qui y menace incessamment la fortune publique. Tout y est organisé pour une défense énergique et efficace. Le gouvernement y est armé par la loi d'un pouvoir très-êtcndu, dont il sait se servir. Il est parfaitement secondé par le zèle éclairé des agents de l'administration , par l'activité intelligente des vétérinaires, par le dévouement de la gendarmerie, ainsi que des officiers et des soldats de l'armée, et enfin, chose importante en pareille circonstance, par l'esprit de la population, qui sait accepter presque partout avec une grande résignation les sacrifices que lui impose l'intérêt public.
Dans de telles conditions, la Belgique se défend si bien qu'elle nous défend elle-même, et il me paraît bien difficile que le typhus parvienne à la traverser, pour pénétrer jusqu'à nos frontières. Du côté de la Belgique, c'est là ma très-profonde conviction, nous pouvons donc être rassurés. Sans doute que, par le fait du voisinage redoutable de la Hollande, des accidents nouveaux peuvent encore s'y produire : c'est là une éventualité avec laquelle il faut compter. Mais Votre Excellence peut être bien convaincue que la Belgique ne deviendra pas la proie du fiéau, comme sa voisine du Nord, et que partout où il parviendra encore à s'introduire, partout elle saura le combattre avec intelligence et l'étouffer avec énergie.
En Hollande, malheureusement, monsieur le ministre, les choses se présentent avec un tout autre caractère. Depuis le jour où la peste bovine y a été importée par un troupeau de bœufs de provenance hollandaise ramené de Londres à Rotterdam, faute d'avoir trouvé acheteur sur le marché d'Islington, depuis ce jour qui comptera parmi les jours néfastes dans les annales de ce pays, l'épizootie s'y tst donné libre carrière et ne paraît pas devoir s'éteindre de longtemps encore.
D'après une statistique publiée à la date du 10 février dernier, le cliiffre des animaux que la peste avait atteints s'élevait à 139,896, qui se décomposait de la manière suivante :
Morts 67 ,839
Abattus 26,166
Guéris 44,743
Survivants 3, 105
Depuis cette époque, chaque semaine de nouvelles victimes sont venues grossir ces chiffres.
On a lieu de s'étonner que dans un pays aussi éclairé que la Hollande, dont le bétail constitue l'une des grandes richesses, le fléau de la peste ait pu acquérir les proportions redoutables qui lui appartiennent aujourd'hui et se répandre sur une au si grande étendue de territoire, sans rencontrer devant lui les résistances qui devaient s'opposer à ses envahissements.
Mais, quoi qu'il en soit des causes diverses, qu'il ne m'appartient pas de rechercher ici, auxquelles cet état de choses si regrettable doive être attribué, toujours est-il que l'épizootie qui sévit dans la Hollande d'une manière permanente, depuis près de vingt mois, constitue pour les pays qui avoisinent le royaume néerlandais un danger d'autant plus redoutable, aujourd'hui surtout, que, d'après les renseignements que j'ai recueillis, le gouvernement hollandais a renoncé, provisoirement, m'a-t-on dit, à lutter contre le fléau, tout au moins dans les provinces où il est 'le plus intense, c'est-à-dire la Hollande septentrionale, la province d'Utrecht, la Hollande méridionale et la partie ouest de la Gueldre. Là le t;phus règne en maître absolu, faisant périr les deux tiers des animaux qu'il atteint. Le gouvernement a renoncé pour le moment à indemniser les propriétaires, et ceux-ci, de leur côté, laissent faire le mal avec une sorte de fatalisme. Aucune action de part et d'autre pour l'empêcher d'étendre ses ravages.
En dehors de ces provinces, où la peste sévit avec les forces cumulées que lui a données son extension sur un plus grand nombre de têtes, il parait que la défense est mieux organisée et que pour empêcher le mal de se propager, on a recours à l'occision des animaux malades et de ceux qu'ils ont contaminés. C'est ce qui expliquerait comment, dans les provinces de Groningue, de la Frise, du Drenthe, de l'Overysel, dans la partie est de la Gueldre et dans le Brabant septentrional, l'épizootie a fait jusqu'à présent beaucoup moins de ravages que dans les premières provinces envahies. D'autre part, un cordon sanitaire a été établi entre ces provinces et les autres, et, quoiqu'il ne soit pas absolument efficace sur la ligne étendue qu'il occupe, il n'est pas cependant sans utilité, en ce sens qu'il met obstacle, dans une certaine limite, au mouvement d'exportation des provinces infectées vers celles qui ne le sont pas autant.
Une commission d'État a été instituée en Hollande, dans ces derniers temps, pour rechercher et
proposer les moyens à l'aide desquels il serait possible de débarrasser le pays du fléau qui le ruine par les perles directes qu'il cause, et par les obstacles qu'il suscite à la liberté des relations commerciales. Cette commission a fait son rapport au gouvernement, mais je n'ai pu connaître les mesures qu'elle a proposées pour résoudre le difficile problème de l'extinction de la peste bovine dans un pays où il lui a été permis, comme en Hollande, de grossir sans presque aucune contrainte depuis près de deux ans et de s'élever à la puissance supérieure qu'elle a atteinte.
Il paraît que les propositions de la Commission d'Etat ont été à peu près adoptées par le gouvernement et qu'elles doivent faire la base d'une loi sur la matière, que, dans la séance du 19 février de la seconde chambre des états généraux, le ministre de l'intérieur a annoncé devoir soumettre prochainement à la législature. U y a donc quelque raison d'espérer que le gouvernement des Pays-Bas, quand il se trouvera armé par la loi nouvelle de pouvoirs suffisants, parviendra à surmonter les obstacles qui jusqu'à présent ont pu annuler son action et rendre inefficaces les efforts qu'on a tentés pour étouffer la peste bovine dans les provinces qu'elle ravage.
Si, en Hollande, le typhus contagieux a pu trop facilement se répandre, il n'en est pas de même de la Prusse rhénane, où l'administration, éclairée par une longue expérience, sait mettre en pratique les mesures sanitaires les plus énergiques dès que l'épizoolie fait invasion sur un point quelconque du territoire. J'ai parcouru cette province depuis Clèves jusqu'à Luxembourg, et il résulte des renseignements que j'y ai recueillis que c'est dans le district de Clèves seulement qu'on a observé des cas de typhus importés de Hollande, soit par des animaux, soit par des hommes, soit par des fourrages, soit par des fumiers; sur ce point, la lumière n'a pas été faite. J'ai rencontré à Clèves un vétérinaire de la Silésie, M. Liithens, auquel le gouvernement prussien avait confié la mission d'organiser le service sanitaire dans la Prusse rhénane. M. Liithens avait été désigné pour remplir cette mission de confiance par ce motif que, résidant habituellement en Silésie, il connaissait de longue date le rinderpest, avec lequel il se trouvait journellement aux prises, et savait comment il fallait le combattre.
Ce praticien expérimenté et résolu a eu recours, dans le district de Clèves, aux vrais moyens par lesquels seuls on peut s'opposer à l'envahissement du typhus. Cette maladie s'étant montrée dans quatre \'illages de la frontière et y ayant fait déjà dix victimes, M. Lûthens fit le vide dans et autour de ces villages en ordonnant l'abatagc de 99 bètes, et, grâce à ce sacrifice fait à temps, la maladie a été complètement enrayée. Au moment où j'étais à Clèves, le 28 février, aucun cas de typhus ne s'était moutré depuis déjà quatre semaines.
Nulle part ailleurs, dans la Prusse rhénane, le typhus n'avait fait irruption : ni à Dusseldorf, ni à Aix-la-Chapelle, ni à Cologne, ni à Saarbruck. Sur ce point, lès affirmations oftîcielles sont très-positives et d'accord avec la notoriété publique ; pour ma part, j'ai sur ce point des renseignements certains qui m'ont été transmis par les vétérinaires des cercles de Clèves, d'Aix-la-Chapelle et de Saarbruck, qui, par leur situation comme par la mission spéciale qui leur est attribuée, sont mieux à même que qui que ce soit de savoir ce qui se passe en fait de maladie contagieuse.
C'est par Clè\es seulement que la Prusse rhénane parait vulnérable aux atteintes du typhus, en raison des trop faciles communications qui sur ce point existent entre elle et la Hollande. Afin de lui fermer autant que possible les portes et de lui ôler les moyens d'introduction par une voie ou par une autre, les régences royales de Dusseldorf et d'Aix-la-Chaptlle ont rendu une décision par laquehe sont prohibés à l'entrée en Prusse par les frontières de Hollande, de Belgique et de Luxembourg, « les bêtes bovines, les moutons, les cochons, les chèvres, les chiens, les chats, les pigeons et toutes autres espèces de volatiles, le suif en branche ou fondu, la viande fraîche, salée ou fumée, les peaux fraîches ou salées, les poils de bêtes, les cornes, les bouts de cornes, les os, les débris d'animaux de toute espèce, les vieux habits, les chiffons, le fourrage, la paille, le foin, le regain, la laine brute, les objets de toute espèce ayant servi au nettoyage des écuries, et les engrais, sauf le" guano pulvérisé et emballé en sacs dont l'origine d'outre-mer est certifiée. » La paille et le foin ne peuvent pas même être utilisés pour l'emballage des marchandises.
Ce luxe d'énumération vous est une preuve, monsieur le ministre, de ce qu'on pourrait appeler le luxe des précautions que prend le gouvernement prussien pour se garantir de la peste.
Mêmes mesures ont été adoptées par le gouvernement d'Oppelen (Silésie prussienne), à la date du 5 janvier, en raison de l'état des provinces autrichiennes limitrophes. Dans ce gouvernement, les mesures prohibitives s'appliquent même aux personnes : i Toute personne qui, par sa profession, est présumée s'occuper d'un commerce qui la met en contact avec les bêtes bovines, par exemple les marchands de bestiaux ou de cuir, les bouchers, les tanneurs, mégissiers, équarrisseurs, doivent être repoussés à l'entrée du pays, à moins qu'il n'y ait des motifs sérieux pour la leur accorder ; mais ils devront, dans ce cas, se soumettre d'abord, sous la surveillance de la police, à une désinfection scrupuleusement faite. »
Cette dernière mesure, la désinfection des personnes, a été aussi prescrite dans la Prusse rhénane, pour les voyageurs qui viennent de Hollande.
Ainsi, monsieur le ministre, la Prusse est, comme la Belgique, sur une défensive énergique, et nous pouvons avoir la certitude absolue qu'elle ne laissera se développer dans aucune de ses provinces un foyer de contagion capable de nous inquiéter. Le grand souci qu'elle a de sa propre conservation, la parfaite organisation, chez elle, du service sanitaire vétérinaire, l'activité intelligente de son administration et la fidélité de ses agents à exécuter les ordres qu'ils reçoivent, ce sont là pour nous autant de garanties de notre propre sécurité.
Ce qui est vrai de la Prusse, l'est également du grand-duché de Luxembourg, de la Bavière rhénane et du grand-duché de Bade.
Grâce aux précautions dont il a su s'entourer depuis que la peste bovine s'est montrée dans plu-
sieurs pays de l'Europe occidentale, le duché de Luxembourg a eu l'habileté de se mettre à l'abri de ce fléau. La police sanitaire y est très-bien organisée; lorsque l'épizootie menace sur l'une ou sur l'autre de ses frontières, on procède sans délai sur la frontière menacée au recensement du bétail; le signalement de chaque sujet est fait avec soin et Inscrit sur une pancarte placée derrière lui; la maniue officielle lui est imprimée sur une partie déterminée du corps, et pas un changement ne peut avoir lieu, en plus ou en moins, dans la population d'une établ", sans la permission du bourgmestre, qui exerce à cet égard la surveillance la plus active. Aucun animal ne peut être conduit d'un lieu dans un autre sans être muni d'un certificat émanant du liourgmestre, indiquant d'où il vient, oii il va, et l'état sanitaire parfait du pays de provenance. Enfin les instructions sont données pour tracer la règle de condnite h suivre dans le cas d'invasion de la peste, règle de conduite qui n'est autre que celle qu'on observe en Prusse et en Belgique.
A l'égard de la. Bavière et du grand-duché de Bade, je n'aurais qu'à répéter ce que je viens de dire pour le Luxembourg. Ces deux pays sont exempts de la peste bovine, et toutes les mesures y sont prises pour prévenir son invasion et. pour l'étouffer sur place si elle venait à franchir les frontières.
En résumé, monsieur le ministre, d'après tout ce que j'ai vu par moi-même et d'après les renseignements que j'ai recueillis dans les pays qUi bordent nos frontières de l'est, depuis la Belgique jusques et y compris la Suisse, que j'ai visitée au mois d'octobre dernier, je me crois autorisé à dire que ces pays nous protègent très-efficacement contre l'mvasion de la peste bovine, par l'énergie des mesures auxquelles ils ont recours pour empêcher ce fléau de s'introduire sur leur propre territoire et de s'y propager lorsqu'il est parvenu à en franchir les frontières. Ces pays limitrophes du nôtre sont pour nous comme des avant-gardes parfiiitement organisées pour la défense, parfaitement commandées, et qui exercent, à notre grand bénéfice, la surveillance la plus active, la plus clairvoyante.
J'ajouterai enfin, monsieur le ministre, qu'au delà de ces pays nous avons encore de grandes garanties de sécurité dans la Bavière et dans le 'Wurteniberg, qui se maintiennent toujours sur la défensive à l'égard de l'Autriche cl ferment leurs frontières dès que de ce côté elles sentent une menace, comme dans les circonstances actuelles, par exemple.
Sans doute que, malgré toutes les mesures prohibitives, quelques explosions de typhus peuvent bien avoir lieu çà et là dans les pays qui cherchent le plus à se protéger eux-mêmes; on en a signalé des cas dans la Bavière, au delà du Rhin; mais ces explosions ne sont pas redoutables, parce que les administrations allemandes savent ce qu'elles ont à faire et ne restent pas inactives en présence du danger. Nous n'avons donc pas à craindre de voir s'allumer dans les pays d'Allemagne de ces grands foyers de contagion qu'on ne sait plus comment éteindra, et qui constitueraient pour nous un danger permanent.
Que si maintenant, malgré la protection que nous assure la bonne gestion des affaires sanitaires dans les pays limitrophes de la France, et malgré les mesures préservatrices, jusqu'à présent si efficaces, qu'a prises l'administration française de l'agriculture, la peste bovine pénétrait jusque sur notre territoire, nous savons, monsieur le ministre, p.ar l'expérience des autres et par la notre propre, ce que nous aurions à faire pour empêcher ses envahissements. En ISGô, nous sommes parvenus à lutter avec succès contre ce fléau dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, un instant envahis, et au Jardin d'acclimatation de Paris. Grâce aux mesures bien concertées auxquelles, à cette époque, on a su recourir, l'épizootie a été immédiatement enrayée dans les différentes localités où elle avait fait irruption, et nos pertes sont restées insignifiantes. Ce succès du passé est une garar.tie pour l'avenir, et j'ai la ferme confiance que nous réussirons à épargner à notre agriculture les désastres qui suivraient l'invasion de la peste bovine et surtout sa propagation sur une grande échelle. • Telles sont, monsieur le ministre, les conclusions rassurantes par lesquelles je me crois autorisé à terminer ce compte rendu de ma mission. Veuillez agréer, etc. H. Bouleï,
Inspecteur général des écoles inipéria'es vétérinaires.
Paris, 18 mars 1867.
ftlon cher collègue.
Il y a, selon moi, duvrai et du faux dans l'article de M. Teyssier des Farges sur le crédit agricole, à propos du comptoir de Seine-et-Marne. Je vais essayer de faire la part de l'un et de l'autre, telle que je la comprends.
1. Voir le numéro du 5 mars, p. 459. — Voir aussi plus loin, à la suite de l'article de M. de Lavergne, les documents relatifs au comptoir de Seine-et-Marne.
Avant tout, je dois commencer par rendre hommage à la marche du comptoir. Avec un capital effectif de 400,000 fr., cet utile établissement a fait, en 1866, pour 19 millions d'affaires, ce qui suppose une moyenne de 4 à 5 millions de prêts à la fois , avec une durée de 90 jours. C'est un très-beau résultat obtenu en trois ans. Quand d'autres discutent encore, le comptoir de Seine-et-Marne montre tous les jours que le crédit agricole est possible. Il va- doubler son capital et le ])orter à 800,000 fr.; espérons avec M. Teyssier des Farges qu'il y trouvera les moyens de doubler au moins ses affaires; plus il en fera avec profit, plus il prouvera son utilité.
Le revenu des actionnaires a été de 11 pour 100. N'aurait-il pas mieux valu s'en tenir à 8 ou 9 pour 100 et porter le surplus à la réserve? C'est une question que je soumets à l'habile administration du comptoir. Il paraît, du reste, qu'on y a songé, car on annonce pour 1868 la création d'un fonds de prévoyance^ en sus du fonds actuel de réserve.
Après avoir rappelé que le comptoir ne peut aujourd'hui se procurer des ressources qu'en escomptant ses effets au Crédit agricole de Paris qui les passe lui-même à la Banque de France, M. Teyssier des Farges, ajoute : « Cette organisation ne sera complète qu'autant que l'industrie agricole sera à même de se procurer l'argent à bon marché, c'est-à-dire au taux de l'escompte de la Banque de France, sans commission supplémentaire, ce qui est aujourd'hui complètement impossible. »
Je suis sur ce point tout à fait de son avis. Les emprunteurs du comptoir ont payé, en 1866, 6 fr. 10 cent, pour 100, tandis que l'escompte était à la Banque de 3 fr. 60 cent.; ils ont donc eu à supporter 2 fr. 50 cent, de plus que ceux qui s'adressent directement à la Banque. C'est celte différence qu'il serait bon de faire disparaître, mais comment?
M. Teyssier des Farges pense, et je partage encore son opinion, que pour prêter à bon marché, il faut avoir recours à des banques d'émission; le dissentiment ne commence que quand il s'agit de l'organisation de ces banques.
« Des hommes éclairés, dit-il, reconnaissant que le billet de banque n'est possible pour longtemps en France qu'autant qu'il aura reçu à un titre quelconque le contrôle de l'autorité publique, proposent d'établir des banques régionales soumises à certaines conditions et obligées d'avoir un comptoir d'escompte dans chacun des chef-lieux d'arrondissement de leur circonscription, ce qui pour le moment serait suffisant. Si ces banques régionales devaient se relier à une banquemère, subir sa surveillance et être solidaires les unes des autres, je serais de cet avis. Si elles devaient, au contraire, agir isolément, je n'en serais plus. Pour quelques-unes qui feraient de bonnes affaires, beaucoup languiraient ou succomberaient avec leurs comptoirs. >'
C'est à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse, car c'est moi qui ai proposé des banques régionales, ayant un comptoir par arrondissement.
Je dois dire d'abord que je n'ai aucune objection fondamentale au système de M. Teyssier des Farges. S'il se présente une banque-mère pour instituer des banques locales, soit par région^ soit par départe-