Sixième conférence de Viucennes, page 347. — V
merait-il les principes que j'ai posés? N'ai-je pas dit et imprimé que mes formules d'engrais n'étaient point des recettes inflexibles;, mais des formules symboliques dont les praticiens judicieux doivent s'efforcer de se rapprocber le plus possible à l'aide des ressources qui sont à leur portée (^'). Ce qui prouve au surplus qu'il n'y a pas eu de méprise à.cet égard, c'est le langage d'une presse placée trop loin pour que les considérations personnelles puissent agir sur elle.
<t Ce qu'il. y a de plus remarquable daos le système de M. Ville, dit le Commercial de la Guadeloupe, c'est une sûreté et une fixité de principes qui ne se sont pas démenties un seul instant; dès les premières conférences, M. Ville nous a dit : Quatre éléments, l'azote, l'acide phosphorique, la potasse et la chaux sont les éléments constitutifs de tous les végétaux dont il est nécessaire d'additionner le sol. Les plantes trouvent dans l'air, dans l'eau, dans toutes les terres, tous les autres éléments qui les constituent. Ce qu'il a dit, dès le début, il l'a dit toujours et invariablement, il l'a encore répété dans la dernière conférence de Vincennes("). Quant au mode d'application et aux proportions de ses agents, il n'a cessé de répéter, et s'il ne l'avait pas dit, la raison et le bon sens l'auraient dit pour lui , qu'ils devaient varier suivant les climats, la nature du sol et la plante cultivée : enfin suivant la valeur vénale des agents dont la forme et la quantité devaient être subordonnées dans une certaine mesure aux exigences économiques de l'agriculture. »
Passons à une autre objection. Vous blâmez, monsieur, la préférence que je donne au sulfate d'ammoniaque sur toutes les autres matières azotées, lorsqu'il s'agit du froment et des autres graminées. La raison qui a décidé mon choix est bien simple. Le sulfate d'ammoniaque m'a donné jusqu'ici les meilleurs résultats. Pour les betteraves, les nitrates sont préférables; mais pour les graminées, l'avantage reste aux composés ammoniacaux.
Vous au contraire, monsieur, vous préférez à ces sels, d'un emploi si commode et d'un effet si sûr, les matières animales de votre fabrication ; cela se conçoit, et il n'était pas nécessaire d'invoquer des arguments sans fin pour justifier une opinion qui naît de votre situation personnelle {^).
(1\) Mêmes observations qu'au renvoi 16 {numéro du 20 mars, page 558). — R.
(22) Encore une fois, il n'y a li absolument rien de nouveau ; M. Ville n'a découvert aucune de ces vérités fondamentales, parfaitement connues et très-clairement démontrées avant même qu'il ne fût né à la vie scientifique. — R.
(23) Cette tirade peut être d'un effet superbe aux yeux de ceux qui ne sont pas précisément au fait de ces questions, car M. Ville joue là sur les mots. Est-ce que les matières animales que Fou confie au sol ne sont pas toujours entièrement transformées en composés ammonisciux et en nitrates selon la nature des terrains et les influences cUmati'ri jues et météorologiques? M. Ville trouve bien d'imposer è. la végétation du sulfate d'ammoniaque, c'est-à-dire un produit fabriqué, tandis qu'il nous paraît beaucoup plus naturel, et p ir conséquent beaucoup plus rationnel, de laisser à la fermentation et aux composants du sol le soin d'arranger les choses selon les lois naturelles de la décomposition, et nous croyons être dans le vrai par d'autres raisons que voici : Le sulfate d'ammoniaque ne réussit pas partout, et partout oii il échoue, la matière animale réussit. C'est bien simple : pour agir avec quelque chance de succès, le sulfate d'ammoniaque doit trouver dans la couche arable des carbonates calcaires qui, précisément, font presque toujours défa'it dans les sols silico-argileux qui forment la grande majorité de nos terres en culture. Le sulfate d'ammoniaque n'agit donc, quand il agit, que parce qu'il a été transformé en carbonate d'ammoniaque, c'est-à-dire justement le produit que donne toujours la décomposition des matières animales, mais avec cette dilTérence que la matière animale produit du carbonate d'ammoniaque sans avoir besoin du calcaire que réclame le sulfate d'ammoniaque pour agir sûrement.
Et puis enfin, l'un des grands reproches à faire à tous les produits trop solubles, c'e^t qu'il est 5 craindre, après des pluies diluviennes, comme celles de ces derniers jours, qu'une grande partie' de la richesse ne soit entraînée dans le sous-sol, aux dépens de la couche arable et des produits à
« Conçoit-on, dites-vous, une terre condamnéeà être saturée, à un moment donné, d'acide sulfurique, ou au moins une terre dans laquelle le calcaire toujours si utile, sera nécessairement détruit par l'acide sulfurique, et tranformé en plaire qui ne sert à rien ni pour les céréales, ni pour les betteraves, ni pour la vigne, ni pour le colza, ni pour la plupart des autres cultures industrielles? Non-seulement il ne sert àj'ien, mais il pourra devenir nuisible, et après, comment s'en débarrasser? La question est assez sérieuse et mérite d'être posée. La prévoyance de M. Ville aurait dû aller jusque-là, et il y a manqué. Quand on touche h des questions de cette nature, on doit en prévoir toutes les conséquences. »
Ceci, monsieur, n'est ni de la science, ni de la critique, c'est de la haute fantaisie. Je m'efforcerai cependant de rester sérieux, me condamnant à réfuter cette objection comme si elle était digne de l'être. Le sulfate de chaux est à vos yeux un produit inutile, sinon nuisible. Mon expérience me conduit à un résiiltat tout opposé (''). Sans parler des prai-
obtenir, particulièrement dans les terrains trop pernaéables, tandis que malgré les pluies torrentielles, la matière animale reste déposée sur le sol, comme elle le serait sur un filtre. C'est par ces motifs, beaucoup trop réels et beaucoup trop sérieux, que l'emploi agricole des matières animales est général et à peu près illiàilté, tandiBqiie' l'emploi des engrais salins est au contraire extrêmement iimilc. • ■ ■■ :- '. :■- •]; i
Qu'il nous soit permis de rappeler en terminant ce que nous disions, en 1S62 et 1863, au sujet de l'emploi du sulfate d'ammoniaque. A celte époque, il n'était nullement question du prétendu système de M. Ville, et ton va voir que ce que nous disons aujourd'hui n'est point une affaire de parti pris contre les idées de M. Ville. Dans une première lettre à M. le Comte de Selles, nous ili-ioiis : " Le sulfate d'ammoniaque peut être une précieuse ressource à un moment donné, mais c'est tout.... 11 eu est un peu de l'alimentation végétale comme de l'alimentation animale, et autre chose est d'employer l'azote à l'état salin ou à l'état de matière orgrnique. Dans le premier cas, c'est nous, industrie, qui a\on3 arrangé l'azote ; dans le second cas, c'est la fermentation naturelle qui s'est chargée de cet arrangement , et je trouve que c'est bien différent. C'est un peu l'histoire de l'azote que nous prenons sous forme de salpêtre, et qui ne nous nourrit pas du tout, qui n'agit que comme purgatif, comme diurétique, tandis que, pris à l'état de filet de bœuf ou de gigot de mouton, c'est tout différent.
« Je n'ai pas tellement peur des produits chimiques que je n'ose les regarder en face; seulement, je les regarde en deux fois avant d'opter pour. eux; et plus l'expérience de chaque jour vient m'éclairer, plus je m'aperçois que j'ai raison à ce point de vue. » [Atinuaire des engrais. 1862, p. 44.)
Voyons la conclusion pratique à laquelle ces déductions ont conduit M. le Comte de Selles, auquel nous avions conseillé de n'employer le sulfate d'ammoniaque que là où le calcaire est un peu abondant, et apiès un mélange préalable avec des débris végétaux, c'est-à-dire contrairement à la thèse que M. Ville soutient aujourd'hui. « D'après vos conseils, nous dit M. de Selles, dont je me suis parfaitement trouvé, et pour lesquels je suis heureux de vous adresser mes remerciements, j'avais fume quelques prairies en terres très-calcaires, avec des mélanges dans lesquels le sulfate d'ammoniaque entrait pour une notable proportion. Ces expériences m'ayant donné un résultat plus favorable que je n'avais osé l'espérer, je suis décidé à les continuer désormais sur une plus grande échelle, etc. i
Ces faits prouvent ce que nous voulons prouver, c'est-à-dise que jamais nous n'avons fait d'exclusion systématique contre aucun produit utile, mais que nous avons toujours redouté les illusions ou les excès dangereux dans lesquels on pouvait tomber. En voici une dernière preuve.
« Il ne faut abuser de rien, pas même des succès. Un peu de sulfate d'ammoniaque peut faire beaucoup de bien, mais beaucoup peut faire beaucoup de mal. On a émis des tliéories impossibles sur l'action de certains sels azotés, et nous nous expliquerons sur ce point quand le moment sera venu; mais nous devons constater en passant qu'on a quelquefois fait dire aux plantes ce qu'elles n'avaient pas dit du tout, et interprété avec beaucoup trop d'empressement certains faits, très-réels sans doute, mais qui ne concluaient pas du tout dans le sens qu'on leur a attribué. Le sulfate d'ammoniaque, employé une fois en passant et donnant de trè.s-bons résultats, ne suffit pas pour prouver que son emploi puisse être continué indéfiniment, même avec addition de phosphates trèsassimilables. Notre conviction est si solidement faite à ce sujet, que nous n'hésiterions pas à affirmer qu'en continuant à opérer, pendant une série d'années, comme il vient de le faire, M. le Comte de Selles verrait baisser successivement les résultats, et descendre à 50, par exemple, une récolta qui , sous l'influence du sulfate d'ammoniaque, aurait donné à l'origine un rendement égal à 100. » {Annuaire. 1863, p. 32.) Donc, bien évidemment, nous n'avons jamais redouté que les abus que Ton pouvait commettre avec les engrais chimiques, et^ notre langage do 1862 et 1863 est entièrement conforme à celui de 18G7. — R.
(24] Qdclle expérience? Où est-elle? Où sont les travaux de M. Ville sur ce sujet, renversant tout ce que l'on sait, et établissant l'utilité réelle du plâtre pour toutes les cultures que nous ve-
ries artificielles sur lesquelles il produit de si précieux effets, tout me porte à le considérer comme !e composé calcaire le plus efficace i^) . Ignorez-vous qu'il y a des sols qui contiennent jusqu'à 6 pour 100 ou plus de sulfate de cliaux^, sans que la végétation en souffre'? Or à la dose de 2 pour 100 de plâtre, la quantité d'acide sulfurique que le sol contient de ce chef s'élève à 37,040 kilog. par hectare. Que devient en face de ce chiffre l'objection tirée des 120 ou des 150 kilog. que le sulfate d'ammoniaque y amenés annuellement? Ignorez-vous d'ailleurs que le sulfate de chaux éprouve dans le sol une décomposition lente mais continue, et qu'une partie de la chaux repasse à l'état de carbonate? Ignorez-vous que le sulfate de chaux est entraîné par les eaux pluviales de préférence à tous les autres sels, et que si certaines cultures, comme le froment ou la betterave, en exigent des faibles quantités, d'autres en exigent des quantités considérables? Ignorez-vous que dans une récolte de luzerne et de colza, la proportion de l'acide sulfurique atteint de 40 à 50 kilog., et que, dans une récolte de choux, elle s'élève jusqu'à 200 kilog. ^? Mais enfin, monsieur, si les sulfates sont à vos yeux des sels si redoutables pour la végétation, comment ne voyez-vous pas qu en proposant de substituer la potasse brute à la potasse épurée, et les phosphates acides contre lesquels vous lanciez naguère de si véhéments anathèmes, de préférence aux phosphates neutres, vous en introduirez vous-même fort gratuitement des quantités considérables dans le sol? Si le sulfate de chaux est si pernicieux, pourquoi M. Barrai en a-t-il fait un des éléments principaux de son phosphonitre dont tout le monde peut lire maintenant l'édifiante histoire dans l'enquête sur les engrais (tome I"', page 109, tome II, page 289) (^).
J'ai dit en commençant cet article que chaque constituant de l'engrais complet remplit une fonction prédominante ou subordonnée suivant la nature des plantes; que la matière azotée est l'élément dominant à l'égard du froment, de la betterave et du colza; alors que la potasse remplit la même fonction à l'égard des légumineuses. A ce propos vous vous indignez presque, monsieur, et me dites :
nous d'indiquer'? Et si M. Ville n'a pas de faits bien constatés à nous opposer, que nous contestet-ir? Dans un instant, M. Ville va nous parler des prairies; mais nous n'avons jamais nié l'utilité du plâtre sur les prairies, tandis que la pratique agricole, éclairée par l'agronomie, a constaté l'inefficacité du plâtre sur la plupart des autres cultures, et notamment des céréales. Les faits sont là, et l'on peut consulter le rajiport de Bosc, au nom de la Société centrale d'agriculture, après une enquête spéciale sur ce sujet, ainsi qse l'Économie rurale de M. Boussingault (t. II, p. 29), et VEnc'jclopédie pratique de iaijrimUure, de MM. Moll et Gayot (t. XII, p. 59Û). — R.
ilh) Quel est l'agriculteur qui ne sourira pas à l'idée de cette préférence accordée au plùtie, parce qu'il est « plus efficace » que la marne dans l'amendement des terres. M. Ville devrait tenter cette substitution sur les terres de la Sologne et de la Bretagne, qui se chargeraient si bien de lui répondre. Après cela, comment M. Ville a-t-il pu dire qu'en matière d'engrais il n'y avait pas de substitution possible? Pourquoi aussi M. Ville emploie-t-il, dans ses mélanges, le calcaire le plus pur, si le plâtre est plus efficace? Tout cela est bien contradictoire, et prouve l'esprit de dénégation systématique qui dicte ces réponses. — R. i