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LA DÉPOPULATION DES CAMPAGNES

Plus de cinquante personnes appartenant aux plus hautes régions de la science, de la pratique et du journalisme agricoles, se sont réunies,

i3î) Encore une fois, ce que l'on .ippelte ici le procédé de M. Ville n'est pas autre ctiose qu'une extension pure et simple de l'idée de M. Bobierre et de l'application qu'il avait faite de cette idée bien avant M. Ville. A chacun sa part légitime. — R.

au dernier dîner mensuel de l'agriculture, pour discuter, sous la présidence de M. Léonce de Lavergne, la question des causes de la dépopulation des campagnes, qui avait été mise à l'ordre du jour. La discussion a été pleine d'intérêt, de cordialité et de déférence pour l'adversaire que l'on combat. Pas de bruit, mais des arguments; pas de verbiage, mais de l'éloquence et une véritable connaissance du sujet. La soirée du 21 mars a été bonne pour l'agriculture, qui était brillamment représentée. Nous pouvons citer en effet, au nombre des convives, des noms qui en disent plus que tout l'éloge qu'on pourrait en faire. Autour de M. de Lavergne, nous avons remarqué MM. F. Bella, de Kergorlay, Nadault de BulYon, Pasquier, Barrai, membres de la Société centrale d'agriculture; marquis d'Andelarre, Glais-Bizoin, Léopold Javal, baron de Veauce, députés au Corps législatif; Demeufve, ancien représentant; Batbie, professeur- d'économie politique à l'École de droit; comte Foucher de Careil, Teyssier des Farges, Albert Tachard, marquis de Fournès, A. de la Morvonnais, André Cochut, comte Guy de Charnacé, Valserres, gpmte de Coral, conseiller à la cour des comptes; baron Daurier, baron Arthur d'Aubigny, de Bressolles, baron de Larcy, Bignon, Gérard (de Blincourt), Hovyn, Victor Emion, avocat à la Cour impériale, de Fraville, Jules Casanova, comte d'Esterno, vicomte Oscar de Poli, Jean de la Rocca, Perrot, Boursier, Pilât (de Brebières), Claron, Félix Yidalin, Vic-Kersanté, de Termont, Maurand (de l'Ain), etc., etc.

M. le marquis d'Andelarre, qui avait demandé au mois de février qu'on mît à l'ordre du jour du dîner suivant cette question capitale, des causes qui entraînent nos populations rurales à quitter les champs pour n'y plus revenir, a le premier la parole. 11 fait une ravissante idylle de la vie de la campagne, et il expose avec un véritable chagrin, le dédain et l'oubli que le paysan professe aujourd'hui pour la vie simple des champs. La faute en est à nous autres riches : nous avons donné le fatal exemple, en abandonnant nos terres et nos châteaux pour aller dépenser à la ville un argent gagné à la campagne. Les pauvres aussi sont partis. Ils avaient un capital, leurs bras, ils ont été le vendre là où on l'achetait plus cher, à cause de notre concentration dans les grands centres, où la jouissance est d'autant plus vive qu'elle tue plus vite. Il faut ramener les populations dans les campagnes en y r£venaut soi-même. Que les riches retournent là où le cœur, l'esprit et le corps sont tous les trois à la fois satisfaits par les plaisirs les plus doux, et où l'on prend sans cesse dans la nature un grand bain de pureté et de vertu.

* « La dépopulation des campagnes, a dit M. d'Andelarre, est le fait grave du moment. L'enquête agricole officielle de 1866, comme l'enquête libre de 1865, ont mis ce fait en saillie. On a été unanime pour le signaler comme la plaie de l'époque.

« Il est donc hors de toute discussion. — Quelle en est la cause ? — Les populaiions des campagnes se précipitent-elles vers la ville par un mouvement réfléchi? Emigrent- elles pourémigrer, pour trouver à la ville, comme on se tue de le dire, l'oisiveté et les plaisirs? — Non.

« Les populations des campagnes suivent le trarvail partout où il se trouve. Est-il peu rémunérateur à la campagne? productif et avantageux à la ville? Elles vont à la ville, où la main-d'œuvre est aux enchère^, à la ville pour laquelle on a tout fait, où elles trouvent des salaires élevés, l'école gratuite, la Société de secours mutuels, les soins et l'hospice.

« Et l'on s'étonne ! Ce dont on devrait s'étonner, c'est de cet étonnement.

« Lesprix des denrées agricoles se sont arrêtés. Par quelle cause? Je n'ai pas à le dire, l'heure du silence est arrivée; il s'agit aujourd'hui d'autre chose : il s'agit de chercher des compensations. L'exposé de la situation de l'Empire offre à l'agriculture comme compensation du prix avili qu'elle a trouvé de ses récoltes de 1864 et de 1865, qu'elle avait, les prix élevés de la récolte de 1866, qu'elle n'a pasl

« Singulière compensation ! Des prix fictifs compensant des perles réelles 1 Des prix élevés au petit cultivateur, qui achète, et ne vend pas ?

« Et l'on s'étonne que les populations de nos campagnes qui souffrent, aillent chercher ailleurs, des places d'abord, qui dispensent du travail et de la santé, des salaires élevés que la ville offre à nos ouvriers ruraux qui se trouvaient Lien dans les champs, mais qui ne résistent pas au mieux.

« Non, non, ce n'est pas à eux qu'il faut s'en prendre, mais à nous. Nous ne nous contentons pas de les abandonner pour le tumulte des villes, de porter notre argent et nos capitaux à la ville, parce que nous pensons que l'argent appelle l'argent et le plaisir. — Nous entassons tentation sur tentation pour appeler la campagne à la ville, pour substituer le plaisir au bonheur, l'aisance factice à la sécurité des vieux jours, l'agitation au calme des esprits!

« Voulons-nous l'émigration continue des campagnes vers la ville, avec son cortège, la démoralisation et la stérilité des mariages? Continuons comme nous faisons. Multiplions les travaux des villes, faisons partout des rues de Rivoli, votons des levées en masse. Sommes-nous effrayés de la marche des choses? Faisons le contraire. Votons une bonne armée, bien armée, bien approvisionnée, bien exercée, appuyée sur une bonne réserve qui ait tout entière passé sous le drapeau, mais limitons-la aux nécessités et aux proportions de nos finances. Si nous avions encore des dieux lares et des pénates, je dirais : « Transportons-les aux champs, créons des travaux productifs, faisons -les bons et rémunérateurs, donnons à nos ouvriers de larges salaires , sous la seule condition qu'il les gagnent bien. Alors ils resteront à la campagne avec nous, ils y trouveront, avec l'indépendance de l'homme des champs, la paix et la vie douce et facile, l'honorabilité et la satisfaction de l'homme qui ne doit rien à personne, le repos et l'aisance des vieux jours.

« Voilà ce qui nous arrivera', le jour oti nous le voudrons, car, ici comme partout, vouloir c'est pouvoir. »

M. le comte Fouclier de Careil expose à son tour, à peu près dans les termes suivants, les causes de la dépopulation des campagnes dans nos départements et particulièrement dans celui du Calvados, qui possède léminent orateur pour conseiller général.

« La dépopulation des campagnes est un fait malheureusement certain. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter au recensement quinquennal de 1866, émané du ministère de l'intérieur. 31 départements voient leur population diminuer. 57 ont peine à réparer leurs pertes, et ce sont quelques villes privilégiées, pour la plupart au-dessus de 30,000 âmes, qui bénéficient du reste. Si ces faits ne sont pas niés par vous et ils ne peuvent pas l'être, nous pouvons les prendre comme une base solide et sûre pour toute notre discussion. Mais si le fait lui-même est certain, la question est complexe : elle renferme deux ordres d'idées : 1° l'inégalité croissante de répartition de la population entre les villes et les campagnes; 2° l'arrêt ou-le ralentissement de la population générale du pays dont la dépopulation des campagnes n'est qu'un cas particulier et le plus affligeant symptôme. Un mot sur chacune de ces deux questions.

« On dit, lorsqu'on veut dire quelque chose pour répondre à nos justes plaintes : Mais d'abord cela est naturel et parfaitement normal. De quoi donc vous plaignezvous? On ajoute qu'eu France tous les Français sont libres et que c'est un usage naturel qu'ils funt de cette liberté en se déplaçant. Enfin, quand nous insistons on dit : Ce sont les chemins de fer. Il est facile d'avoir raison de ces trois objections.

«■ Je réponds à la première :

« Non, cela n'est pas naturel ni normal. Si l'émigratiou des campagnes avait coïncidé avec une croissance générale de la population, vous auriez raison. Mais c'est le contraire qui a eu lieu, c'est-à-dire un ralentissement anormal de la population, déterminé par une diminution des naissances et surtout par un accroissement de la mortalité. Donc ce n'est ni naturel ni normal.

<t Mais, ajoute-t-on, si les habitants des campagnes vont vers les villes, nul ne les y oblige, nul ne les y force. Oh ! non, sans doute. Nul ne les y force, mais la question est de savoir, si nul ne les y engage. Car vous l'avouerez, si vous, habilants, ou maires, ou préfets des grandes villes, vous les y attirez par la plus value extraordinaire du travail factice que vous y créez, si ces travaux sont des travaux extraordinaires payés avec des ressources extraordinaires, telles que des emprunts ou le produit des octrois dont je ne veux pas parler ici, si enfin ce fait anormal anti-économique tend k devenir un système pour toute la France, je dis que, d'une part, ces populations ne sont pas libres de ne pas préférer la situation économique nouvelle que vous faites miroiter à leurs yeux aux lois de la bonne économie politique qui leur conseille de rester aux champs et que vous détruisez à plaisir, et que, d'autre part, c'est une véritable prime à l'émigration que vous offrez aux ouvriers des campagnes.

« Oui, messieurs, une prime à l'émigration. Je maintiens le mot, parce qu'il est le vrai.

■t Et alors vous n'avez pas le droit de dire que c'est un fruit naturel de la liberté.

«t Oh I si c'était un fruit naturel de la liberté, croyez bien que nous ne nous en plaindrions pas. Mais il serait vraiment trop facile de démontrer que c'est précisément tout le contraire, et je passe.

« Restent les chemins de fer, le grand cheval de bataille de quelques-uns de nos contradicteurs. Eh bien ! celui-là ne vaut pas mieux que les deux autres.

^ Que les chemins de fer, en effet, soient le véhicule de cette circulation et même la facilitent, nul ne le nie. Mais ils n'en sont que l'instrument et non la cause. Or, ce sont les causes que vous demandez et qui nous occupent. « Les chemins de fer rapprochent les distances et portent la population vers les villes où elle trouve des salaires plus élevés, mais ils peuvent fort bien aussi avoir pour eilet de réduire le nombre des villes existantes en supprimant certains intermédiaires devenus inutiles. Il n'y a donc rien à induire de ce fait que les chemins de fer servent de véhicule à l'émigration. Ils sont un moyen, ils ne sont pas la cause déterminante de ce mouvement.

<t Mais la dépopulation des campagnes n'est elle même qu'un cas particulier d'un fait beaucoup plus grave et plus affligeant dont il faut dire un mot : je veux dire la décroissance générale de la population du pays.

« Et sans m'arrêter ici aux petites causes, aux causes particulières, j'en veux signaler une générale qui est de nature à saisir tous les esprits et à nous faire faire de tiès-strieuses réflexions. C'est la dégénérescence de la race.

« Messieurs, je serais moins affirmatif sur ce point si je n'avais pour moi une autorité toute récente et bien grave, celle du général Allard dans son rapport sur la nouvelle réforme militaire.

« Oui, messieurs, cet homme compétent, qui n'est pas un économiste, mais qui manie depuis longtemps le contingent, affirme, contrairement aux économistes qui le niaient, que la race dégénère comme faille et comme qualité.

« Ceci est grave, messieurs, et nul ne contestera la gravité de ce fait qui sert de préface à la nouvelle loi de l'armée, A quoi tient-il? A deux ordres de causes.

« Il y a d'abord les causes morales qu'il faut toujours rappeler, le vice, l'ivrognerie, le besoin de jouissances qui amène la population dans les grandes villes et fait rayonner ^'immoralité dans nos campagnes, de sorte que la dépopulation des campagnes est tout à la fois cause et eS'et de cette dégénérescence de la race.

« Puis il y a la grande cause physique, la guerre, qui appauvrit la race en la privant de ses reproducteurs nécessaires.

« Oh 1 je le reconnais, car je ne veux rien exagérer, la race est bien forte encore en France. Il faut qu'elle ait un tempérament bien robuste pour avoir résisté à ces coupes réglées auxquelles on l'a soumise. Avouez qu'un propriétaire de bois qui traiterait ainsi ses taillis ou ses réserves n'obtiendrait plus aucun rendement.

« Eh bien I cette admirable race à laquelle nous appartenons résiste à ce dur traitement. Elle renaît sous le fer. Mais est-ce une raison de l'épuiser sans cesse et de lui demander de nouveaux sacrifices? Oh ! non, messieurs, personne de vous ne le croira.

« La loi de Malthus à laquelle je ne crois pas beaucoup est démontrée fausse par les faits récents et que je connais bien en ce qui concerne mon pays, la Normandie.

« Là c'est la viande qui dans ces dernières années a cru en proportion géométrique

et la population qui a peine à croître en proportion arithmétique, et la ville de Caen, elle même,ô surprise, se dépeuple.

Il Ce sont là des faits regrettables qui pourraient faire conclure à l'appauvrissement de la race. Cet appauvrissement, je ne le crois pas encore arrivé à 1 état chronique, je ne crois pas qu'il atteste une décadence réelle. Toutefois l'histoire est là qui nous enseigne comment déclinent les empires, et je crois qu'il n'est pas trop tôt d'y porter les remèdes.

<t Les remèdes, messieurs, et c'iist par là que je termine, car, apris avoir signalé les causes, il faut aussi indiquer les remèdes, il y en a deux principaux, que j'indique d'un mot et qui sont comme la conséquence forcée de toutes mes paroles.

« C'est la décentralisation et le désarmement, deux grands mots qui signifient de grandes choses.

« La décentralisation d'abord 1 Car si les campagnes affluent vers les villes, c'est apparemment que les campagnes sont mal organisées et que les villes le sont mieux.

« Qu'est-ce qui attire vers les villes? c'est une centralisation exagérée.

« Qu'est-ce qui ramènera vers les campagnes? c'est une décentralisation modérée.

« Et le désarmement? C'est bien hardi de parler de désarmement dans un moment oîi tout le monde arme de plus en plus.

I Eh bien ! non, messieurs, et j'espère avec tous les hommes sensés que de l'excès du mal naîtra le remède.

<t En tout cas, messieurs, ne l'oublions pas, à toutes les époques historiques, la dépopulation des campagnes a toujours été le signe du déclin des peuples. Toujours les races fortes et conquérantes out fini non par abondance, non par exubérance de leurs principes, mais par consomption et par appauvrissement.

« Et toujours aussi la guerre a amené cet appauvrissement et cette consomption.

o Voilà les faits, les causes et les remèdes brièvement exposés. C'est à vous à en tirer les conséquences pratiques qui y sont impliquées. »

M. le comte d'Esternô prétend que la dépopulation des campagnes a toujours eu lieu, tantôt au profit d'un pays, tantôt au profit d'un autre, tantôt au détriment de celui-ci et tantôt au détriment de celui-là. Cela revient à supprimer le mot dépopulation et à le remplacer par l'expression de mouvement de la population. Voici du reste la façon dont M. d'Esternô a soutenu son opinion.

« L'émigration a toujours eu à peu près la même cause; lorsqu'un pays ou une carrière nous offre des avantages très-supérieurs à ceux que nous trouvons dans notre carrière ou notre pays, nous quittons nos occupations ou nos foyers pour en aller chercher d'autres plus prospères et qui nons offrent de meilleures chances de fortune.

« C'est là le motif unique qui pousse les Allemands elles Irlandais vers l'Amérique et qui a toujours poussé les émigrants de tous les siècles et de tous les peuples ; il n'y a pas d'exception pour les émigrants de l'agriculture. L'émigration peut avoir lieu à l'extérieur ou à l'intérieur. C'est le premier cas qui se présente surtout dans nos campagnes.

« Les principaux avantages qui tentent les hommes sont l'argent, le plaisir, la renommée. Les villes les fournissent en France beaucoup plus abondamment que les campagnes.

i Comme argent, les salaires sont beaucoup plus élevés; les occasions de profits industriels, de spéculations heureuses sont beaucoup plus fréquentes. Les grandes fortunes se font toutes dans les villes ou les industries non agricoles.

« On peut trouver à Paris des centaines de fortunes de plusieurs millions créées en entier et assez rapidement par leur propriétaire parti de rien. Dans les campagnes, il y a un agriculteur sur cent mille qui se crée en cinquante ans de travail une fortune de 500,000 ou 600,000 fr. C'est un quine à la loterie; il n'y faut pas penser. Les fortunes ordinaires créées par un cultivateur intelligent sont de 10,000 ou 12,000 fr. de capital. Il n'y a pas un agriculteur sur cent qui en arrive là.

c< Gomme plaisir, la comparaison n'est pas possible, tout est à l'avantage des villes.

« Il est vrai qu'on n'y trouve pas le charme particulier de la campagne que per-

sonne du reste n'apprécie plus vivement que moi. Mais, pour en jouir, il faut avoir de l'aisance et du loisir : il est nul pour le paysan accablé de misères et de travaux.

« II n'y trouve ni secours dans ses maladies, ni ressources pour l'éducation de ses enfants, telles que crèches, salles d'asile, et ni police perfectionnée.

« Comme renommée, comme carrière polilique, comme satisfaction quelconque donnée à l'amour-propre et à une légitime et modeste ambition, il n'y a à peu près rien pour l'agriculteur.

" C'est donc vainement que nous cherchons à persuader au cultivateur qu'il est heureux; nous lui récitons des idylles qu'il sait par cœur et qu'il n'écoute plus. Elles ne suffisent pas pour le fixer dans ses foyers ; il part pour la ville et nous laisse prêcher dans le désert.

« Pourquoi ne pas reconnaître franchement ce qui est? C'est d'avantages matériels que la campagne a besoin et non de fleurs de rhétorique. L'agriculture ne peut prospérer que si elle peut avancer à la terre un capital d'au moins 500 fr. à 1 ,000 fr. par hectare : en moyenne, elle ne lui avance pas en France plus de 150 fr. I)ans de telles conditions, elle ne peut que végéter. Il faudrait, avant tout, non lui envoyer des capitaux, mais au moins ne pas les empêcher de lui arriver.

« Aujourd'liui l'émigration des capitaux des campagnes est aussi régulière et aussi vaste que celle des ouvriers. On les y attire par tous les moyens possibles et on prévient leur retour à leur pays natal.

<t L'argent se concentrant dans les villes y attire forcément la main-d'œuvre.

« Ce n'est pas en méconnaissant l'existence du mal que nous pourrons en trouver le remède; c'est en le proclamant sans restriction. Demandons pour l'agriculture des moyens de crédit et une représentation sérieuse, et l'égalité avec les autres industries.

" Les ouvriers resteront dans les campagnes lorsqu'ils y trouveront un sort aussi heureux que celui qu'ils ne trouvent aujourd'hui que dans les grands centres de population. »

"Parmi les causes qui provoquent la dépopulation des campagnes, M. Jacques Valserres placeen première ligne le recrutement de l'armée. Cette cause conduit à des résultats doublement pernicieux. D'une part, elle est un agent très-actif de la dégénérescence de la race, de l'autre elle habitue le soldat à la vie oisive de garnison, elle le démoralise parfois, lui crée des besoins factices, et très-souvent le détermine à se fixer à la ville au grand dommage de l'agriculture.

11 est certain aujourd liui que la race se détériore, car depuis le commencement du siècle, trois fois déjà on a diminué la taille du soldat. C'est là certainement un signe de dégénérescence. D'un autre côté, ajoute M. J. Valserres, la vie de garnison expose le soldat à contracter des maladies contagieuses, qui l'affaiblissent et ruinent son tempérament, et lorsque ensuite ces hommes se marient, ils ont presque toujours des enfants scrofuleux ou entachés de vices héréditaires. Comment espérer dès lors que la population s'améliore ?

" Le recrutement, dit M. Valserres, ne laisse pour la reproduction que des types plus ou moins défectueux. Il prend toute la partie masculine qui pourrait donner de beaux enfants. Dès lors, chaque génération nouvelle doit être moins forte, moins robuste que la devancière. Si un pareil système s'appliquait aux animaux domestiques, bientôt les races tomberaient dans l'abâtardissement le plus complet. Il y a donc là un mal auquel il faut promptement porter remède, si l'on ne veut pas qu'un jour notre agriculture en soit réduite à ne plus trouver de bras capables de supporter ses rudes labeurs.

» Pour ramener le soldat libéré au foyer natal, il faudrait que les écoles régimentaires fussent pourvues d'une chaire d'économie rurale. Ce serait un grand bienfait pour le pays. Il faudrait aussi que les jardins militaires^i heureusement établis depuis quelques années au camp de Châlons et autour de quelques places de guerre, se multipliassent partout ou le génie militaire possède des terrains à la portée de centres de garnison.

« La seconde cause de la dépopulation des campagnes se trouve dans la forme des assolements. Les pays d'herbages tels que la Normandie, le Nivernais, sont une cause permanente d'émigrations vers les villes. Ces pays n'offrent presque pas de travail aux cultivateurs. Pour exploiter un hectare d'herbage, il faut à peine une ou deux personnes qui vont acheter les bœufs d'engraissement au mois de mars dans les foires et les expédient ensuite sur nos marchés. Combien faudrait-il de bras pour exploiter un hectare couvert de céréales? un plus grand nombre. Combien en faudrait-il pour exploiter un hectare couvert de plantes industrielles ? un bien plus grand nombre encore. Donc les pays d'herbages , faute de pouvoir offrir du travail aux auxiliaires de l'agriculture, les forcent à émigrer dans les villes.

« On dit, il est vrai, qu'en Normandie, par exemple, où la population diminue à chaque nouveau recensement, il faut l'attribuer à la diminut;on des naissances. Sans doute le bien-être inspire des idées de prévoyance au père de famille qui s'efforce alors de limiter le nombre de ses enfants. Mais, en supposant que les naissances fussent en progrès dans les pays d'herbages, le surcroît de population n'en continuerait pas moins à émigrer, parce que le travail est très-limité dans ces pays, et que partout où la main-d'œuvi-e manque, les ouvriers émigrent. C'est là une cause agissante dont les économistes qui s'occupent de population ne tiennent pas assez compte.

« Dans les pays où la culture des céréales est la principale industrie, il faut un peu plus de travailleurs que dans les pays d'herbages. La culture d'un hectare exige des labours répétés, il faut moissonner, il faut battre les grains. Mais cette industrie n'occupe pas les cultivateurs durant toute l'année. Il y a forcément des chômages pendant lesquels il faut vivre. Or, les ouvriers qui vi/ent au jour le jour, et Îui veulent utiliser les temps de chômage se dirigent vers la ville la plus prochaine, luelquefois ils s'en reviennent à la reprise des travaux; plus souvent ils restent à la ville, parce que pour eux la vie est plus facile, les chômages moins fréquents, les plaisirs plusvariés qu'au village. C'est ainsi, qu'on s'en rende bien compte, que la culture presque exclusive des céréales est une cause qui pousse à la dépopulation des campagnes.

« Dans les départements dont les cultures industrielles sont la base de l'assolement, les émigrations vers les villes n'existent pour ainsi dire pas, parce que le travail ne chôme jamais. Le Nord en offre un exemple palpable. Ce département cultive la betterave, le coka, l'œillette, le lin, le houblon, etc., qui alternent avec les céréales et les fourrages. Le tiers du territoire est toujours occupé par les plantes industrielles. Or, pendant l'été, alors que la culture des céréales n'exige pas de maind'œuvre, les ouvriers sont occupés aux binages et aux sarclages qui requièrent un grand nombre de bras. Lorsque l'hiver arrive et que les labours ne sont plus possibles, les ouvriers qui ont travaillé à la culture des plantes industrielles entrent dans des usines qui transforment les mêmes plantes. Ils font du sucre, de l'alcool ; ils fabriquent de l'huile; ils teillent et peignent le lin, etc. Ils n'éprouvent ainsi pas un jour de chômage. Eh bien, les travailleurs qui ont des salaires constants ne songent pointàquitter la campagnepour aller dans les villes. Aussi la population des pays où les plantes industrielles forment la base de l'assolement, le Nord, par exemple, progresse chaque année, tandis qu'elle décroit ou demeure stationnaire dans les pays d'herbages où l'exploitation de la terre n'exige presque pas de travail, et dans les pays à céréales où le travail chôme durant des mois entiers. Ces faits paraissent décisifs, et forcent à conclure que la forme de l'assolement joue un très-grand rôle dans la dépopulation des campagnes. »

D'auti'es causes qui ne manquent pas d'importance sont signalées par M. J. Valserres, Il cite la mauvaise direction donnée à l'enseignement primaire; l'oi^ganisation incomplète du crédit; l'état d'abandon dans lequel on laisse les villages qui offrent un aspect repoussant ; enfin le peu d'attrait que présente la vie rurale avec son individualisme.

i En 1833, lorsqu'on fit la loi sur l'instruction primaire, lèvent ne soufflait point encore à l'agriculture, les idées d'enseignement professionnel n'étaient point écloses, on se borna donc à comprendre la lecture, l'écriture, les quatre règles et quelques notions d'histoire dans le programme des écoles populaires. A cette époque la profession de cultivateur était en discrédit, il ne restait aux champs que les hommes

sans aptitudes. Tous ceux qui se sentaient la moindre intelligence se dirigeaient vers l'industrie, vers le commerce ou la domesticité daas les villes. Pour arrêter ces tendances malheureuses, il aurait fallu que la loi sur l'instruction primaire embrassât les éléments d'agriculture dans son programme en faisant éclore les vocations; elle aurait ainsi arrêté la dépopulation des campagDes ; elle aurait ramené sur leurs domaines les propriétaires fixés dans les villes, en leur proposant des auxiliaires qui leur auraient permis d'exploiter eux-mêmes.

<i Mais il fallait que plusieurs années s'écoulassent avant que cette transformation pût s'accomplir. L'enseignement de l'économie rurale dans les écoles primaires est dû à l'initiative de quelques hommes d'élite et aux efforts persévérants des Sociétés d'agriculture. Aujourd'hui, il y a dans chaque école normale une chaire spéciale et un terrain d'expériences sur leo,uel les élèves-maîtres s'iuitieut aux éléments de l'horticulture et de l'arboriculture. 27 mille écoles publiques sont pourvues d'un jardin dans lequel les élèves s'exercent à la taille et h. la grelfe des arbres et à la culture des plantes potagères. Lorsque toutes les écoles publiques soronl dotées d'un instituteur possédant des notions d'économie rurale et d'un jardin qui servira de champ d'études, la transformation sera complète. Alors les jeunes générations acquerront le goiît des choses rurales et ne songeront plus à émigrer dans les villes. La dépopulation des campagnes tient donc à des causes multiples. Pour les faire disparaître, il faut tout un ensemble d'mstitutions nouvelles, de combinaisons économiques qu'il s'agit de faire prévaloir. Mais pour que ces changements puissent s'accomplir, il faut que nos mœurs et nos habitudes se modifient à leur tour : en d'autres termes, il faut que le temps, ce promoteur de toutes les résolutions, ait reconstitué en partie les bases de la société française.

« Pourquoi voudrait on que le petit cultivateur se fixât sur la terre qui l'a vu naître, lorsqu'il est sans espoir de pouvoir un jour se l'approprier? Il sait, cet homme déshérité, que parmi les ouvriers de l'industrie il en est qui finissent par devenir palrous. Pourquoi lui-même ne deviendrait-il pas propriétaire ? Pour résoudre ce difficile problème, que lui faudrait-il ? Des institutions de crédit. S'il y avait dans les campagnes des banques pour commanditer le travail, qui tiendraient surtout compte des garanties morales offertes par l'emprunteur , les émigrations seraient moins fréquentes. Donnez à l'ouvrier agricole le moyen d'acquérir les instruments de production, savoir : les outils, le bétail et la terre, et pas un seul de ceux qui seront ainsi pourvus ne songera h s'en aller. Le paysan éprouve un véritable amour pour la terre qu'il arrose de ses sueurs.

« Donnez-lui les moyens d'acquérir cette terre et il restera sur elle comme nu immeuble par destination.

« Cet amour de la terre n'exclut pas le sentiment du beau que l'on retrouve toujours, quoique à des degrés moindres, chez l'homme le plus inculte. Le paysan qui parcourt une ville admire la régularité des édifices, la largeur et la propreté des rues, raisan:e relative des habitants, lorsqu'il rentre le soir il se trouve eu face di; misérables chaumières, de ruelles étroites et remplies de fumiers, d'hommes presque déguenillés; ce tableau choque sa vue et n'est pas propre à lui inspirer l'amour de son village. D'un autre côté, il sait qu'à la ville il existe des hospice^ pour les indigents, des écoles gratuites pour les enfants pauvres. 11 sait encore qu'à la ville il y a des lieux de divertissement, qu'on y donne parfois des fêtes et que It's citadins eux-mêmes sont plus élevés dans l'échelle sociale que les campagnards. E'i faut-il davantaga pour tourner la tête du cultivateur et lui donner des idées d'ambition?

« Pour atténuer celte cause d'émigrations, il faudrait achever rapidement b.s chemins vicinaux; embellir les villages; organiser des lieux de réunions; établir des bibliothèques, avoir des salons de lecture, de conférences; en un mot, faire quelque chose pour la vie intellectuelle et morale qui n'existe pas encore dans les campagnes. C'est ainsi que l'on pourrait rendre leur séjour agréable et empêcher ceux qui les habitent de s'en aller dans les villes.

<! Tel est l'ensenible des réformes qu'il faudrait accomplir pour fixer les cultivateurs dans les lieux qui les ont vus naître. Je suis profonHément convainci{, qu'en dehors do ce cercle d'idées, toutes les autres solutions mises en avant doivent demeurer stériles. »

M. Glais-Bizoin dit avec une grande force de langage que la dcpo-

pulalion des campagnes se fait au profit de toutes les villes daas tous les pavs, parce que la proteclion qu'on devrait accorder aux classes agricoles qui nourrissent le pays est un vain mot quand on voit toutes les charges qui pèsent sur la propriété foncière. M. le baron de Yeauee exprime éloqueniraent une très-juste idée. Aujourd'hui^ dit-il, qu'avec son argent on achète facilement des rentes sur l'État, ou des valeurs mobilières de toutes sortes qui donnent des l'evenus à l'acquéreur sans lui demander du travail^ le paysan abandonne la terre qui lui réclame, outre un capital pour son achat, des sueurs et des fatigues continuelles pour obtenir un revenu qui n'arrive pas de lui-même comme par les valeurs mobilières. Cette différence anormale, et suprêmement injuste, entre la situation du propriétaire mobilier et la situation du propriétaire foncier, est une des causes les plus vivaces de la dépopulation des campagnes toujours croissante depuis quelques années. En effet, vous avez, d'un côté, le revenu qui vient sans qu'on s'en préoccupe, c'est le capital qui travaille pour vous. De l'autre côté, c'eèt le revenu qui n'arrive pas quand la maladie ou des fléaux détruisent le capital, ou quand le travail du propriétaue vient à manquer.

M. Jules Casanova accuse trois faits importants d'encourager l'émigration des villages vers les villes ; il développe en ces termes soii opinion :

« J'ai déjà essayé de traiter, dans une Lrocliure, la question des migrations des ouvriers ruraux vers les villes. Cette question, pleine d'un intérêt si palpitant, est soumise aujourd'hui aux membres les plus éclairés de la grande famille agricole; je n'essayerai donc pas de faire connaître à cette lionorable réunion ce qu'elle sait déjà, mais puisqu'on me permet d'émettre mon opinion, je remplis cette tâche avec tout l'amour que je porte à l'agiiculture.

« Trois causes essentielles me paraissent contribuer radicalement à la dépopulation de nos campagnes :

I 1° L'ignorance des populations rurales; 2° l'indifférence des classes aisées pour la culture; o" l'avenir incertain de l'ouvrier rural.

ï L'ouvrier ignorant ne remplit sa journée qu'avec indifférence; les connaissances nécessaires aux travaux des champs qui lui manquent, ne lui permettent pas de s'attacher et de suivre, par une culture raisonuée, l'admirable prodige de la végétation; aussi n'est-il attaché à son état d'ouvrier rural que par une nécessité forcée, mais n'en doutez pas, dès qu'il pourra se placer (comme l'ouvrier dit), dans une maison bourgeoise à la ville, où l'on gagne de plus beaux gages sans avoir rien à faire, il quittera la sape et la charrue.

« Et pourquoi cela? Parce que l'ignorance dans laquelle il se trouve l'éloi^-ae de son métier. Celte ignorance chez l'ouvrier est si grande que, môme en matière de religion, la plupart ne se rappellent plus l'Ave Maria, jugez alors ce qu'ils doivent savoir en matière de culture.

K L'indifférence d'une très-grande partie de la classe riche et intelligente existe dans une proporiion eff'rayante. Au lieu de passer son temps dans un cercle, dans un steeple-chase, ou de confier ses capitaux à des opérations aléatoires de lous genres, pourquoi cette classe ne consacre-t-elle pas cette instruction, cette intelligence et cette fortune à restaurer le domaine paternel? Pourquoi néglige-t-elle ce qui pourrait accroître la prospérité foncière de son pays? Pourquoi, dis-je, délaisset-elle la situation si intéressante de l'ouvrier?

0 Hélas! on est trop porté malheureusement à oublier que celui qui a travaillé pour nous aujourd'hui, n'aura pas de pain peut-être demain. Que la récompense de celui qui a eu une existence longue, laborieuse et honnête, sera tout au plus celle d'obtenir une place dans un hospice eu cas de maladie, et lorsque la convalescence arrivera, ce vieillard estropié ou incapable de manier un instrument sera obligé de marcher de porte eu porte, appuyé sur le bdlon douloureux et caduc de l'hwnitianle mendicité.

« Oui, mon cœur saigne devant un pareil tableau. L'ouvrier pèche par ignorance en délaissant et en abandonnant sa chaumière, l'homme éclairé et riche est coupable par indifférence; que ce dernier s'occupe un peu plus du bien-être de l'ouvrier, et une des causes des migrations si désastreuses k noire agriculture disparaîtra.

a La troisième cause de la dépopulation des campagnes est celle de l'avenir incertain de l'ouvrier rural. C'est dans cet avenir, messieurs, que se trouve la pierre d'achoppement de notre agriculture. Je l'ai déjà dit quelque part, assurez un avenir à l'ouvrier, ne lui permettez plus qu'il se dise ce mot .si cruel et si vrai : Ma vie est faite pour un travail constant, pour des privations fréquentes et pas d'avenir. Que ce modeste et si indispensable auxiliaire de notre fortune ne soit pas un soldat de l'Etat, mais un soldat de notre grande famille. Fondons des asiles agricoles pour l'homme infirme ou âgé, c'est dans ces asiles que la jeunesse apprendra les premiers éléments de la culture et écoutera les honnêtes réflexions du vétéran agricole. N'attendons pas pour créer ces établissements si utiles le secours de personne, notre famille à nous est assez nombreuse pour que, par une contribution minime que le cultivateur et l'ouvrier s'imposeront, ils puissent fonder des asiles agricoles. C'est dans cette admirable association toute chrétienne, dans cet avenir assuré au travailleur des champs, que nous trouverons les éléments vitaux et indissolubles de l'amélioration des populations ouvrières et la prospérité foncière de la France, i

Après ces communications et avant le résumé remarquable à tous égards de M. de Lavergue, nous placerons des communications qui ont été adressées à l'avance par MM. l'abbé Tounissoux, lieddebault, Michel Grefr, qui s'excusaient de ne pouvoir probablement pas assister au dîner. Nous placerons aussi ici une note de M. delà Morvonnais qui eût désiré prendre la parole, mais n'a pu le faire en raison de l'heure avancée de la soirée.

M. de la Morvonnais pense que les causes générales et funestes de la diminution de la population signalée pour certaines parties de la France, lorsqu'au contraire l'augmentation a été constamment progressive en Angleterre et en Prusse, doivent trouver une guérison dans l'application chez nous du régime économique suivi chez ces deux peuples.

« Avant que n'aient apparu les idées matérialistes de Malthus, on pensait avec juste raison que là où est la population, là est la force. Louis XIV, Napoléon, avaient offert des récompenses aux familles nombreuses, et on se souvient encore dans les campagnes que le septième des enfants mâles était élevé aux frais de l'Empereur.

« Chacun sait que le vainqueur de Fontenoy, le maréchal de Saxe, s'occupant à sa manière d'économie politique, et pour augmenter l'énergie des naissances, quitta un jour son domaine de Cliambord et vint gravement proposer au roi de modiher la loi sjar les mariages, demandant qu'il fût permis à tout Français de contracter par périodes quinquennales trois unions, dont la dernière seule devait être indissoluble. Il est vrai que Montaigne raconte plaisamment que, sur les plaintes du beau sexe, une reine fantasque, Catherine d'Aragon, crut devoir réglementer les rapports matrimoniaux.

X Quoi qu'il en soit, la doctrine de Malthus rencontra des partisans et en compte, paraît-il, encore aujourd'hui, et ils pensent que les principes du maître doivent descendre dans la pratique pour l'amélioration elle-même de la race. Ils admettent que la population est forcément limitée par les moyens d'existence, ce 'qui serait relativement vrai, si une nation n'a d'autre mission que de vivre et mourir sur le territoire chargé de la nourrir, sans songer que si la race anglo-saxonne, dont la clientèle couvre aujourd'hui les deux tiers du monde, avait pratiqué la doctrine de Malthus, elle serait encore enfermée dans les limites naturelles de la Grande-Bretagne.

« Les partisans de Malthus rejettent donc comme un mal toute augmentation de population condamnée à vivre soit dans l'indigence, soit dans une misère complète.

ce Au moment où de bons esprits se préoccupent de la diminution de la population dans les campagnes, nous avons été surpris de voir un écrivain préconiser au nom d'un célèbre économiste, dont les écrits, pleins d'un charme tout nouveau en France, n'ont pas peu contribué au goût des classes élevées pour l'agriculture et la résidence des champs, préconiser, disonsnous, l'aphorisme qu'il faut accroître les produits sans accroître proportionnellement les hommes, ce qui revient à une amélioration par suppression.

» Heureusement que la doctrine de Malthus n'est pour rien dans les graves révélations d'une statistique qui démontre un affaiblissement presque graduel dans la population, non pas, il est vrai, par la diminution des naissances, mais par l'accroissement des décès, ainsi que l'a démontré M. de Lavergne.

« Sans rechercher les causes morales ou religieuses, ou celles indiquées par Liebig dans des procédés de cultures spoliatrices qui conduisent à l'épuisement d'un sol que l'habitant abandonne, parce qu'il n'offre plus que le découragement à ses efforts, M. de Lavergne a constaté que la diminution de la population est en raison inverse de l'augmentation du contingent militaire appelé par la conscription.

" Il n'est pas non plus exact de dire, suivant M. de Lavergne, que l'augmentation de la richesse, pas plus que le morcellement de la propriété, aient été des causes de la dépopulation, et si une diminution de la population s'est manifestée, notamment dans la plantureuse Normandie, ce n'est pas qu'on y suit instinctivement la doctrine de Malthus, mais c'est que l'exploitation des herbages, qui couvrent aujourd'hui ces départements, n'y attire pas une population qui se porte où les salaires l'appellent.

« C'est à d'autres causes, suivant M. le baron de Veauce, qu'est due la dépopulation des campagnes, — à une législation qui remonte déjà à une époque où la fortune mobilière, qui dépasse aujourd'hui la fortune immobilièie, n'existait pas, — où l'on considérait que c'était un avantage d'être propriétaire foncier, lorsqu'au contraire la propriété n'est souvent que le fruit des plus pénibles labeurs, — et la loi fait peser encore à cette heure sur les biens immeubles toutes les charges dont sont exonérées les valeurs mobilières échappant à l'impôt, se transmettant et se consignant avec la plus grande facilité, et procurant des revenus qui ne sont pas représentatifs d'un travail dont elles éloignent forcément le goût pour les jouissances faciles et gratuites qui se rencontrent dans les villes.

« Ces considérations qui doivent, selon MM. de Veauce et Barrai, amener de profondes modifications dans nos lois, nous ont semblé une réfutation péremptoire d'un article consacré h la défense des valeurs mobilières et publié dans un journal agricole à la date du 24 janvier; l'agriculture y est représentée avec des larmes plus intéressées que celles d'une bonne mère de famille pleurant l'enfant prodigue, — et cet enfant prodigue, c'est le capital. Enfant prodigue, en effet, qui est allé confier l'épargne de la famille à des débiteurs étrangers sans garantie, et a encouru des disgrâces qu'eiit peut-être épargnées une direction qu'un illustre orateur comparait, il y a quelques jours, à celle d'un honnête commerçant pour l'intérêt de ses enfants.

« Il suffit de signaler les conditions de la propriété foncière vis-à-vis de l'impôt résultant des ventes, des mutations, etc., pour juger de son état précaire. L'enquête a révélé que le prix de la vente immobilière sur licitation d'un bien au-dessous de 1,000 fr. passait en entier aux mains du trésor et des gens d'affaires, et qu'un héritage fraternel de 2,000 fr. enlevait par les divers droits de mutation trois années de revenu au bénéficiaire, auquel il ne reste d'autre moyen que de s'adresser à l'usurier en l'absence des conditions honnêtes de crédit agricole.

tt Toutes ces causes de la non -restitution au sol des éléments de fertilisation enlevés par des cultures spoliatrices, par la conscription, parles mutations, licitations, etc., sont autant de motifs de la dépopulation; et pas n'est besoin de recourir aujourd'hui à la pratique des lois de Malthus, lorsque nous considérons, avec le vicaire de Wakefield, que celui qui élève une grande famille est le vrai citoyen, car les mérites sont ici-bas en raison directe des difficultés qu'on y rencontre. »

Barrai croit que la dépopulation des campagnes est certaine sur-

tout en ce qui concerne les hommes dans la force de l'âge. Selon lui il faudrait l'amélioralion de tout le régime économique qui conduit aujourd'liui l'agriculture, pour arrêter le mal dans !sa racine, il pense aussi, comme M. Heddebault, président du Comice agricole de Lille, que les octrois sont une prime à la dépopulation des campagnes, tandis qu'ils ne sont pas ce qu'il faudrait, c'est-à-dire un véritable modérateur à l'accroissement des populations urbaines.

M II en serait ainsi, ajoute M. Heddebault, si le produit des octrois des villes, comme tous les impôts, retournait dans les caisses de l'Etat; s'il servait à l'aire des pavés dans les campagnes, des écoles dans nos villages; oui, ainsi les octrois seraient i)eut-étre les modérateurs signalés. Et non, assurément non, si ce sont au contraire les écus des campagnes prélevés aux portes des villes qui servent à faire du pain et des logements au rabais à l'ouvrier des villes ; si ce sont les écus des paysans qui payent les dépenses folles des municipalités des villes, dépenses de bâtisses et de transformation des cités qui appellent l'ouvrier des champs à la ville ; non, si ce sont les producteursde l'agriculture qui payent les hôpitaux, les hospices, les asiles de la ville et jusqu'à la surveillance de ces hideuses maisons, goutfres de démoralisation qui heureusement jusqu'aujourd'liui ne sont pas tolérées dans nos campagnes ! »

La dépopulation des campagnes, selon M. l'abbé Tounissoux, vient de causes multiples dont plusieurs sont inévitables dans un siècle de progrès matériel.

K Parmi les causes que l'on aurait pu éviter sans entraver sérieusement lo progrès daus sa marche naturelle, je dirai même dans le but de lui imprimer une direction plus féconde en résultats précieux, il en est que l'on peut attribuer à l'imprudence des gouvernements et des autorités locales ; je veux parler surtout de la trop grande impulsion donnée aux améliorations matérielles et même morales des villes.

« Rien de mieux que d'établir la gratuité de l'instruction primaire, que de multiplier les établissements de bienfaisance, que d'élargir les rues, embellir les édifices publics, etc. ; mais ce résultat no peut être réalisé sans inconvénients qu'autant qu'il est possible de l'obtenir en même temps dans les campagnes et dans les villes. 'Travailler à sa réalisation pour les villes exclusivement, c'est attirer dans ces villes des bras et des capitaux au détriment des campao;nes; c'est faciliter, c'est même rendre nécessaire jusqu'à un certain point l'abandon des villages.

a Quant aux individus, ce qui tend le plus k attirer dans les villes ceux qui n'obéissent point à des inspirations d'immorahté, c'est le taux élevé des salaires. Tel qui ne gagne que 2 francs par jour dans son village s'imagine qu'il sera deux fois plus heureux quand il pourra gagner 4 francs dans une ville. Ce sont là des illusions que fait naître l'ignorance sur le véritable état des choses, et qu'il serait urgent de dissiper pour éviter des déceptions inliniment regrettables.

« Non-seulement l'ouvrier des villes trouve beaucûu)j plus d'occasions dangereuses que celui des campagnes pour se débaucher, et par cela même pour dépenser davantage ; mais il se voit condamné à débourser deux et trois fois plus, par suite de la cherté des loyers et des denrées.

« C'est aux bons propriétaires des villages, c'est aux bourgeois les plus éclairés qu'il appartient de dissiper des illusions si préjudiciables chez ceux qui les entourent; c'est à eux k donner le bon exemple eu réservant à l'amélioration de leurs propriétés des capitaux dont ils privent souvent les campagnes, en les confiant aux entreprises les plus téméraires de l'industrie. »

M. Michel Greff trouve que les causes de la dépopulation des campagnes sont peu comprises par ceux qu'elles touchent cependant le plus, et que la portée de ce fait est immense parce qu'il peut ruiner même une grande nation. 11 expose toutes ces raisons de la façon suivante :

« Il est temps du reste qu'elles soient élucidées, les causes du dépeuplement des

DINER DE l'agriculture. — DÉPOPULATION DES CAMPAGNES. 83

campnfrnes, car elles sont hien peu comprises. La grande culture constate ol dt^plore le mal, mais ello n'en indique ni l'origine ni le remède, .l'entends la véritable orij;ine et le remède n'ellemenl eflicace. On ne peut admettre sérieusement comme i-ause les travaux des villes ni comme remède l'oblifration du livret. Les travaux des villes ont pu èlre uno occasion de dépleuplement, non la cautic; ces travaux n'auraient pas eu lieu ijuc le mouvement se serait i)roduit dans une aiilro direction, vers l'Auic^rique peut-être, comme il continuerait si ces travaux cessaient demain.

• (Juant au livret, le moment est sinçrnlièrement choisi pour imposer ce diplôme lie doineslicité. Ku elïet, servir est si peu daus le goiil du jour que les .serviteurs des villes, 1rs mieux partagés assurément, répudient jus(|u'à la dénomination : il n'y a plus de doraeslinues, mais des (jeiis de maison. Le livret serait, à mon sens, une mefure aussi illusoire que maladroite; ce serait une chaîne de verre. Or, une chaîne, si légère qu'elle soit, pèse lourdement, et on sait quelle est la résistance du verre.

I II a été question aussi de différents autres moyens, comme de l'établissement d'hôpitaux.... Des hôpitaux à la campagne! On ignore donc que l'hôpital est un objet de terreur pour le campagnard? En quillaut sou village, le paysan se promet bien d'y revenir sur ses vieux jours. La perspective de mourir îi l'hôpital le retiendrait au village. Est-ce pour lui ôler cette crainte salutaire qu'on lui otire l'hôpital? Et puis, est-il bien utile de hâter l'afFaiblissemeul des sentiments de la famille"?

« On conçoit que le déî^arroi trouble les idées, mais il n'est pas permis d'enlasser ainsi contradictions sur contradictions. Presque tous les moyens qui sont proposés se ressentent de la même préoccupation et sont tous aussi logiques. Cette méprise générale est la preuve évitlente de ce que je disais en commençant, c'est-à-dire que les causes de l'émigration des villageois sont mal appréciées.

0 Je puis me tromper îi mon tour, mais je ne vois dans le problème de la dépopulation des campngnes qu'une simple question de niveau. Les populations me semblent obéir à une loi analogue h la loi de l'équilibre qui régit les liquides. Lorsque la balance des besoins matériels et moraux est détruite d'une manàère notable sur un point, la tendance h rétablir l'équilibre se manifeste. Seulement la pression ne s'exerce, en ce cas, que de bas en haut. Des circonstances peuvent favoriser ou caractériser l'efl'et de cette poussée; il y aurait danger à vouloir l'arrêter indéfiniment. Le ressort de cette tendance est un fait de la nature de l'homme, et des résistances inconsidérées détermineraient tôt ou tard une explosion. L'histoire fournit des exemples du fait.

" Le phénomène social qui afflige la grande culture est tout à fait naturel, selon moi Dans la bourgeoisie, le bien-être, garantie d'indépendance, et l'instruction, source de jouissances intellectuelles, ont notablement élevé leur niveau; dans la classe ouvrière de la campagne, il est demeuré stationnaire, ou peut s'en faut, sous ce double rapport. De là rupture de l'équilibre entre les deux et effort de la part des travailleurs à le rétablir, en s'élevant h leur tour. Le moyen employé pour y arriver peut n'être pas le meilleur, mais h qui la faute si le paysan se trompe par ignorance? Les friches ne produisent que do mauvaises herbes. Si les travailleurs agricoles trouvaient à satisfaire leurs aspirations, fort légitiaies d'ailleurs, ils ne se seraient pas tournés vers les villes et l'industrie. Les classes dirigeantes expient leur égoï-me.

« Ai-je besoin de dire ce que je regarde, moi, comme la cause première, radicale de l'éniigralion des campagnes? A tort ou h raison, je no puis la voir (juc dans l'ignorance où est restée la population rurale touchant les moyens de rendre la culture profitable et attrayante. Le remède au mal ne peut être fourni que par l'instruction agricole bien entendue et largemeut accordée.

» Autrefois, l'ipnorance complète, cette glace de l'esprit, et l'isolement, gage du sommeil des intelligences et des inspirations importante", maintenaient une double barrière autour des villages. On n'emigrait point. Aujourd'hui qu'un commencement d'instruction a fondu la glace et que les chemins de fer ont établi des communications rapides et incessantes avec les villes, il n'y a plus qu'un moyen sérieux d'élever uno digue efficace contre le débordement des campagnes, celui auquel songe enfin le gouvernement, l'enseignement agricole. Ce moyen ri'pondra à l'attente de l'agriculture, à la condition d'être fortement organisé à tous les degrés pour les femmes comme pour les hommes. Si l'on commettait, dans l'en.seignament agricole, la faute qui a été commise, en 1833, au sujet de l'enseignement primaire, on s'a-

percevrait bientôt que les femmes de la campagne ont une grande influence dans leur sphère d'action et que leur ignorance des véritables intérêts de leurs familles et du pays paralyse tous les efforts. Il faudrait faire alors pour l'instruction agricole ce que l'on fait en ce moment, après trente années perdues, pour les écoles primaires. J'espère que la faute ne se renouvellera point, que l'instruction agricole sera largement donnée aux deux sexes. En même temps qu'elle rétablira d'une manière rationnelle l'équilibre dans l'ordre intellectuel, l'instruction spéciale dont il s'agit sera l'instrument à l'aide duquel le niveau matériel montera bientôt à un degré satisfaisant. Oui, ma conviction profonde est qu'il n'y a de salut pour notre agriculture que dans l'instruction agricole. Dans tous les autres moyens, je ne vois que dilution, palliatifs, expédients, déception. Que l'on choisisse.

« Maintenant, faut-il se chagriner outre mesure de l'état actuel des choses, et le mal n'est-il atténué par aucune compensation? Le délaissement des campagnes est une 'cause de malaise pour la grande culture; mais le mouvement vers les centres industriels abrégera peut-être la transition que traverse l'agriculture française ; il hâte la nouvelle constitution de la propriété rurale. Une partie de l'argent gagné dans les villes prend chaque jour le chemin des villages et y augmente le nombre des petits propriétaires. Or, tant que le partage du sol n'aura pas atteint certaines limites, l'agriculture nationale ne trouvera point sa voie définitive

« C'est ainsi que tout s'enchaîne et s'engrène dans les choses de ce monde. Des faits où nous ne voyons d'abord que désordre, renferment souvent le germe d'un ordre nouveau et plus parfait. Les évolutions sociales ne s'accomplissent peut-être point au hasard, comme on pourrait le croire. Si le bien réagit le bien, le mal réagit le mal. Aidons-nous et le ciel nous aidera. »

M. Léonce de Lavergne résume habilement les opinions émises par les divers orateurs. 11 ajoute qu'il est complètement d'accord avec les préopinants sur presque tous les points. Il voudrait seulement dégager la discussion de ce qu'il regarde comme des exagérations de détail. Il ne croit pas nécessaire de tout changer dans nos lois. Il faut des changements, sans doute, et de considérables, mais il faut respecter les bases de la société française, telle que l'ont faite les principes de liberté et d'égalité que nous avons reçus de nos pères. Au lieu de s'éloigner de ces principes, il faut s'en rapprocher. On doit bien se garder, par exemple, d'attribuer à l'égalité des partages et à la division de la propriété une action mauvaise sur le progrès de la population. L'égalité des partages est la loi de toute la France, et nous voyons de grandes différences entre les départements quant à la marche de la population; ce ne sont pas les plus divisés dont la population s'accroît le moins vite. De tout temps, on a considéré la division de la propriété comme favorable à la propagation de l'espèce, et, s'il s'est présenté des exceptions au principe, la loi générale n'a pas changé. Sortez de France; allez en Belgique, sur les bords du Rhin, et vous verrez une population rapidement croissante coïncider avec une grande division de la propriété.

« Il ne paraît pas plus exact, dit vivement M. de Lavergne, de dire que la diminution des naissances soit la conséquence ordinaire d'un surcroît de richesse. Le fait se présente, il est vrai, dans quatre ou cinq départements, mais il ne se présente que là, et il ne faut pas faire de l'e.xception la règle. Nous avons, en France, vingt départements aussi riches et quelques-uns même plus riches que la Manche, le Calvados, l'Eure et l'Orne ; dans la Flandre, l'Artois, la Picardie, l'Alsace, la Lorraine, la Bretagne, les naissances sont nombreuses, malgré le progrès constantlde la richesse. Le plus riche des départements normands, la Seine-Inférieure, est en même temps le plus fécond. Hors de France, voyez l'Angleterre, la Belgique, tous les pays riches : la population s'y développe rapidement. Ce serait une sorte de blasphème que de considérer la richesse comme un instrument de dépopulation.

a Enfin, c'est pousser trop loin le pessimisme que de présenter la lenteur actuelle

du mouvement de la population française comme un fait normal et permanent. De 1816 à 1847, notre population a marché assez vite; un ralentissement prononcé s'est déclaré après 1847 et a été en croissant pendant dix ans, de manière à exciter les alarmes les plus vives; à partir de 1860, des symptômes meilleurs ont reparu, et aujourd'hui, si nous ne sommes pas revenus aux temps antérieurs à la crise, les deux derniers recensements ont donné du moins des résultats meilleurs que les précédents. Ce ralentissement survenu depuis vingt ans a- 1- il pour cause principale, comme on a paru le croire, la diminution des naissances? Non. Les naissances ont diminué dans la France entière, de 1847 à 1851, et surtout de 1852 à 1857; mais à partir de 1857, elles ont remonté, et elles sont aujourd'hui au même chiffre qu'avant 1847. Elles n'ont perdu que ce qu'elles auraient dû gagner par l'augmentation de la population, qui a été extrêmement faible. La plus puissante cause du ralentissement, celle qui dure encore, a été la multiplication des décès. Ce surcroît de mortalité a été surtout effrayant dans la période quinquennale de 1851 à à 1856 ; depuis 1860, il y a eu une amélioration, mais moins marquée que pour hs naissances.

« Sans aller chercher bien loin les causes de cette diminution de naissances et de cet accroissement de mortalité, on les trouve tout naturellement dans les deux faits qui ont été signalés par tout le monde, l'augmentation de notre efiéctif militaire depuis quinze ans et les travaux extraordinaires des villes, deux causes essentiellement transitoires.

0 La plus active des deux est l'exagération de notre état militaire. 11 ne faut pas croire qu'une nation, même aussi puissante que la nôtre, puisse impunément tenir sur piecl une armée de 600,000 hommes et faire la guerre dans les quatre parties du monde. De pareils efforts coûtent cher. L'influence des levées annuelles est telle que le mouvement de la population s'est à peu près réglé, depuis cinquante ans, sur le chiffre des contingents. Dans les premières années de la Restauration, le contingent annuel était de 40,000 hommes, la population marchait rapidement; quand le contingent a été porté à 60,000, le progrès s'est ralenti; h. 80,000, il s'est ralenti plus encore; à 100,000, plus encore, et dans les années 1854 et 1855, quand le contingent a été porté à 140,000 hommes, la population ne s'est pas seulement arrêtée, elle a reculé. Les hommes sous les drapeaux ne font pas d'enfants, et ils meurent en bien plus grand nombre que s'ils n'avaient pas quitté leur village. Outre les ravages que la guerre proprement dite a faits dans leurs rangs, la vie de caserne en a tue beaucoup; et si, depuis six ans, une amélioration s'est manifestée, c'est que l'établissement de la réserve a un peu atténué les effets de ces fortes levées, sans les détruire complètement.

« Quant aux travaux extraordinaires des villes, et surtout de Paris, on vient d'en parler en termes assez forts et .assez justes pour qu'il soit inutile d'insister. Nouseulement ils déplacent le travail par des salaires factices et désorganisent l'atelier rural au profit de travaux beaucoup moins utiles et quelquefois même destructifs, mais ils exercent une influence fâcheuse sur le progrès de la population générale. Ils séparent les hommes qui vont à la ville des femmes qui restent aux champs, et, par conséquent, mettent obstacle aux mariages et aux naissances, et portent la perturbation dans les familles. Ils font plus, ils accroissent la mortalité en provoquant toute sorte de désordres, car tous les renseignements statistiques nous apprennent que la mortalité est plus forte et la vie moyenne plus courte dans les villes que dans les campagnes.

"t L'exemple des nations de l'Europe dont la population s'accroît bien plus vite que la nôtre confirme ces données. Aux premier rangs sont l'Angleterre et la Prusse . Dans ces deux pays, la population a doublé depuis cinquante ans. Sans doute, les causes de celte progression si inquiétante pour nous sont multiples, mais la principale est la différence de l'organisation militaire. La Prusse n'a pas eu une seule guerre à soutenir de 1815 à 1865; elle n'a eu ni la guerre d'Afrique, ni la guerre de Crimée, ni la guerre d'Italie, ni la guerre du Mexique, qui ont consommé en France tant d'hommes adultes, la force et la fleur de la nation. De plus, jusqu'à ces dernières années, elle n'a presque pas eu d'armée active ; son unique force militaire était la landwehr, qui laissait la population entière dans ses foyers et qui ne mettait aucun obstacle aux mariages. Joignez-y les avantages de l'administration financière la plus économique, presque pas de dette publique, un budget total de 600 millions, dont 150 millions seulement pour les dépenses militaires, et vous comprendrez

comment s'est formée de longue main cette puissance qui a éclaté tout d'un coup. L'Angleterre aussi a eu longtemps une armée active qui n'excédait pas cent mille hommes. La conscription y est inconnue, l'enrôlement volontaire suffit. Le mariage est d'ailleurs permis dans l'armée anglaise, et il suffit d'al'er dans les promenades publiques pour voir des soldats se promener sans armes avec leurs femmes et leurs enfants. L'armée anglaise se rapproche, sous ce rapport, de notre gendarmerie.

— - Il a été convenu qu'au prochain dîner on traiterait la question de la diminution des charges qui pèsent sur la propriété rurale.

Georges Barral.

m MOT SUR LE MÉTAYAGE EN LIMOUSIN.

Le Limousin est plus fait pour produire la viande de boucherie que pour produire le vin, surtout pour la production de l'espèce bovine et porcine. (J'ai vu, chez M. Noaillé, la gigantesque race craonnaise dans toute sa beauté.) J'admire donc qu'il produise l'espèce bovine et l'espèce porcine, et je l'y encouragerais de toutes mes forces, s'il en était besoin et si j'en avais le pouvoir. Mais ce n'est pas seulement par ses ingénieuses irrigations et par les immenses tapis de prairies dont il a garni les lianes et les fonds de ses riants et pittoresques vallons, que le Limousin a excité mon plus vif intérêt : c'est surtout par son mode d'exploitation rurale, qui a pour base, à peu près absolue et presque unique, le métayage à partage de tous fruits et de tijus produits végétaux et animaux, le vin comme le blé, le bétail comme le blé et le vin.

Certes ce n'est pas la première fois, ni la première province où je vois le métayage dominant en tout et partout. Ce n'est pas la première fois que je rencontre la douceur et la bonté des mœurs, ainsi que les rapports faciles et agréables entre la propriété et la main-d'œuvre rurale, comme conséquence constante et forcée de l'intérêt commun du propriétaire et de la famille ouvrière aux produits de la terre, mais c'est la première fois que je vois le métayage aussi nettement fondé sur des exploitations semi-agricoles et semi-pastorales.

Quarante hectares sont la moyenne surface accordée à chaque métairie; six à huit hectares de prairies, autant de hautes et de basses céréales, un hectare de pommes de terre (qui rendent ï'20 hectolitres pour 12), un hectare de raves du Limousin, un de topinambours, quelques hectares de jarosses et de trèfle, le reste, la moitié le plus souvent, en châtaigneraies, pacages et landes, sur quoi sont nourris six bœufs, six vaches et leurs suites, quatre à six porcs et parfois un petit troupeau de moutons. (Le Limousin convient peu au mouton par la même raison qu'il convient peu au raisin, par l'humidité des prairies et de l'atmosphère.) Malheureusement chaque métairie compte à peine, en moyenne, dix individus; un ou deux hommes mariés, un ou deux garçons, une ou deux femmes, une ou deux lilles, des enfants peu, trois ou quatre : tandis qu'en Beaujolais, en Maçonnais et dans d'autres pays, où peu ou beaucoup de vignes sont annexées à la métairie de cinq à huit hectares, on compte également dix individus dans l'aisance ; un et deux individus par hectare, au lieu d'un quart d'individu !

Pourtant les terres du Limoasin sont, en général, d'une rare fécon-

dite; elles rendent souvent vingt pour un en froment, sans fumier, et sont facilement portées à trente avec le fumier; elles donnent, facilement et avec peu d'engrais, deux cents hectolitres de pommes de terre à l'hectare ; elles pourraient rendre soixante hectolitres de vin ahmentaire. Où trouver de pareilles conditions pour développer la population? et pourtant le Limousin n'est pas peuplé, parce que les grandes vérités, les grands principes du développement de la richesse agricole, ceux qui assurent l'accroissement de la population, ne sont point encouragés : on tend, au contraire, aux prétendues nécessités malthusiennes, et l'on s'éloigne des nécessités parfaitement prévues par les lois chrétiennes.

S'il était bien démontré aux propriétaires qu'une famille rurale mise sur leur terre, dans une chaumière, avec cinq ou dix hectares, est un capital de 20,000 francs qu'ils y apportent pour peu de chose (et c'est la vérité sans hyperbole ni fiction), comme ils s'empresseraient de couper leurs quarante hectares de métairies en quaîre et en huit! comme ils caresseraient les nombreuses familles! comme ils couronneraient les rosières! comme ils encourageraient les mœurs et les mariages! comme ils feraient des maisons proprettes pour les offrir aux jeunes ménages! dix familles, 200,000 francs à gagner pour féconder cent hectares ! de quel œil irrité ne regarderaient-ils pas ces garçons stériles ou trouble-familles, de quels mépris ne poursuivraient-ils pas leur lâcheté et leur égoïsme! et, en vérité, ces vieux garçons mériteraient toute proscription et tout mépris; car voilà de gentilles maisons, voilà de bonnes terres, voilà des jeunes filles qui aspirent légitimement au bonheur d'être mères : quel serait donc le misérable qui refuserait d'obéir à la voix la plus impérieuse de la nature, et sous quel prétexte? pour échapper au travail productif, la seule vertu, le vrai bonheur, le devoir absolu de l'homme sauvage ou en société !

D'un autre côté les propriétaires sauraient bientôt que la terre est comme un rucher qui n'est pas complet tant qu'il ne contient pas autant de ruches que son étendue le comporte; qui est relativement stérile, s'il ne contient pas autant d'essaims que de ruches; qu'un espace de terre qui est mal cultivé, peu cultivé, pas cultivé, est une ruche vide dans le rucher; que toute ruche vide ne donne point de miel, et que le rendement total n'est jamais proportionnel au nombre déplaces, ni au nombre de ruches, mais au nombre des essaims.

Pas d'essaims, pas de miel ! Oh! comme ils soigneraient leurs abeilles les propriétaires; comme ils leur laisseraient la moitié du miel pour qu'elles se portassent bien; comme ils leur en fourniraient pour les conserver, dans les rudes années! ils commenceraient à faire ainsi par raison et par intérêt, mais bientôt ils y trouveraient tant de bonheur, tant de satisfaction profonde, ils seraient si heureux des joies qu'ils n'ont jamais goûtées, qu'ils accompliraient ces nobles et intelligents devoirs de patriarches avec passion, avec amour. Croyez-moi, grands et excellents propriétaires du Limousin, la fonction de patriarche est plus noble et plus élevée dans l'ordre intellectuel, moral et financier, que celle des bergers, porchers, bouviers, vachers, maquignons, marchands, industriels, banquiers, etc. Vous faites et vous élevez des hommes agricoles, qui seuls créent les matières premières

et qui seuls à la fois sont producteurs et consommateurs ; qui seuls font la force, la valeur, la puissance excédant le nécessaire courant, c'est-à-dire le capital avec lequel vont traflquer les marchands, que vont transformer les industriels, que vont décimer et user les banquiers. C'est vous qui faites le capital et non le capital qui vous crée; ce capital est une force utile, immense, qui peut aider au progrès humain, mais qui peut démoraliser, désorganiser, détruire, si, chacun cessant de le produire, tout le monde se met à le dévorer : c'est alors l'essaim qui met son miel au pillage, qui s'attache à l'effet au lieu de s'attacher à la cause.

Essayez donc de nourrir vos abeilles exclusivement avec du miel! essayez donc de les faire multiplier et essaimer avec du miel! vous n'aurez bientôt plus ni miel ni abeilles. Votre fonction, votre gloire, est de faire du capital argent avec le capital bras, cœur et tête ; faites donc du capital argent en excès; mais ne comptez pas sur lui, si ce n'est comme ressource dans les accidents, comme aide dans les empêchements; mais comme bras, jamais! c'est vous qui êtes sa base : vous tourneriez dans un cercle vicieux et fatal, vous marcheriez la tète en bas, et l'usure vous dévorerait.

Le Limousin n'est pas peuplé : deux cent quatre-vingt-quinze mille habitants sur cinq cent cinquante-quatre mille deux cent soixante-six hectares.

La vigne n'y produit que 1 ,500,000 francs (3,000 X 20 X 25), sur un revenu total agricole de 35,000,000 (23'^ partie du revenu sur la 180° partie du territoire). La vigne donne un revenu brut de 500 francs (20''X25'), la prairie irriguée donne 180 francs, et non irriguée 120 francs par hectare.

Chaque métairie du Limousin devrait en former quatre d'abord, qui rendraient autant chacune que la grande métairie : plus tard elles en formeraient huit en doublant encore les profits.

Les châtaigneraies, qui ne rendent rien ou presque rien, si ce n'est quelques châtaignes pour les cochons (M. Benoist-Dubois et M. E. Muret m'ont dit que le propriétaire le plus souvent ne réclamait aucun partage des châtaigneraies ni des jardins), seraient remplacées, au centuple de produit, sur le même espace; les landes et les pacages disparaîtraient au grand profit de la stabulalion et des fumiers. Les bois devraient se rétrécir aussi et rendre ainsi de vastes surfaces au soleil, dont la chaleur doublerait les produits des prairies irriguées, car la chaleur double et triple les produits des herbages irrigués, comme de tous les végétaux trouvant assez d'eau dans la terre pour répondre à l'action de ce puissant moteur de la végétation.

La vigne, à son tour, pourrait reparaître avec avantage et occuper les coteaux et les plateaux qu'elle enrichissait autrefois, d'après toutes les traditions locales, et au vu et su des anciens encore existants. Aucune ville n'a autant ni de plus belles caves à vin que Limoges, qui était entourée de vignes; il en est de même de Rochechouart, de Bellac, etc.

Cela n'a rien qui puisse étonner, car, si la silviculture a le pouvoir de ramener les pays les plus chauds à l'ancienne froidure ainsi qu'aux brumes et aux pluies abondantes de la vieille Gaule, si les forêts amè-

nent les inondations et les gelées partout où elles prédominent, l'agriculture, qui est Tantillièse de la silviculture, a le pouvoir d'assainir et de réchauffer le climat, au point d'en augmenter et d'en améliorer tous les produits.

D'' Jules Gutot.

Cette chronique ne vient pas à son heure. Les travaux du premier printempt sont pressants et laissent peu de répit aux horticulteurs. C'est le moment où tous s'accumule, où l'œil du maître doit être universel. La taille, les semis, les emblavures du printemps, les rempotages, les expéditions d'arbres; et la sève qui fait craquer la verte écorce; et les beaux et longs jours qui s'avancent à grands pas, tout cela fait que l'activité doit doubler et qu'il est demandé aux praticiens plus de faits que de paroles. Les loisirs de l'hiver sont passés. Tout feuille et tout fleurit. Dans les buissons, l'Épine noire et la Pervenche, la Violette et les Primevères aux tubes jaunes et penchés; dans les jardins, le Perce-neige et le Caljcanthe précoce sont passés. Yoici le tour du Cognassier du Japon, du Forsythia aux clochettes jaunes et de la Gynoglosse prinlanière, qui rit de son œil bleu sous la feuille nouvelle.

Les Aucubas du Japon sont en fleur, peu brillants sans doute avec leurs petites corolles à 4 pétales bruns, mais bien intéressants si vous consentez à les aider un peu. Vous savez, — j'aime à le croire, ami lecteur, — que nos Aucubas des jardins, avec leurs grandes feuilles persistantes ponctuées de jaune sur un fond vert, sont tous femelles, et que ce sexe aimable ne suffit pas tout seul pour obtenir des fruits. Or, un grand voyageur botaniste, M. Fortune, nous a apporté du Japon le mâle depuis deux ou trois ans. On commence à le livrer au commerce. Achetez donc un pied fleuri d'Aucuba mâle, et, avec la poussière jauue (pollen) que vous trouverez dans quatre petits grains au milieu de la corolle, touchez le sommet de la colonnette verte (stigmate) de la fleur femelle des Aucubas de votre jardin. L'hiver prochain, ils seront couverts de Laies écarlates, de la couleur du Houx, et deux ou trois fois plus grosses. C'est un des plus jolis ornements des jardins, à l'époque où tout est glacé et dépouillé de verdure et de fleurs. Les bons horticulteurs de Paris ont tous maintenant des Aucubas mâles. Pour citer MM. Thibaut etRételeèr, rue de Charonne, 146, on ne nous accusera pas de réclame, et nous aurons évité à plusieurs de chercher longtemps une adresse.

La recrudescence inattendue de l'hiver qui s'est faite depuis notre dernière chronique aura rudement sévi sur l'horticulture parisienne. Les Amandiers sont gelés, beaucoup d'Abricotiers aussi, et bon nombre de jeunes pousses d'arbustes. Les Abricots seront rares et chers, à moins que la Limagne d'Auvergne ne soit sauve et ne nous dédommage. Si Alphonse Karr revenait de son Eden sauvage des bords de la Méditerranée, il s'écrierait encore que cela n'a rien d'étonnant, que de tout temps les Abricots ont manqué et le commerce a mal été.

En attendant, que ceci nous soit une leçon. Abritons d'une toile légère les Abricotiers et les Pêchers en fleur aujourd'hui, et pour les autres espèces c[ui montrent trop d'empressement à s'ouvrir, imitons la prudence des jardiniers du Jardin des plantes, qui coiffent chaque matin d'un petit bonnet de coton de papier tous les boutons prêts à s'ouvrir de leurs Pivoines. On n'est pas plus soigneux, nous allions dire plus méticuleux.

Ainsi font de leur côté les exposants d'arbres fruitiers formés du jardin du Champ de Mars. Les Pêchers de M. Chevalier, de Montreuil, y sont entourés de précautions infinies : si l'on osait, on mettrait chaque fleur sous cloche. Pas un rameau ne dépasse l'autre; c'est la taille géométrique des arbres fruitiers. Les arbres sont superbes, si l'on peut appeler ainsi le résultat de ces tours de force, qui consistent à plier chaque feuille d'un végétal à la fantaisie bizarre du tailleur d'arbres. Pour moi, ces procédés sont ridicules, et ils ne contribueront pas peu à faire rentrer la taille exagérée à son véritable rôle d'enfantillage. Que de choses utiles ne pourrait pas faire un homme intelligent pendant ce temps perdu ?

L'Exposition, puisque nous y sommes, est l'actualité présente. Elle sera ouverte

quand paraîtront ces lignes, écrites au sortir d'une visite détaillée à ce fameux jardin, autour duquel gravite tout un peuple d'horticulteurs émérites. Nous ne parlons, s'entend, que de la section spéciale à l'horticulture, dans le jardin réservé qui fait le coin de l'Ecole militaire et de l'avenue de Labourdonnaye. Tout s'y prépare à grand train, mais les délaie seront dépassés. La première des quatorze expositions bimensuelles qui doivent se succéder d'avril à octobre n'aura eu lieu que le 4 du présent mois. Ce premier concours, plus particulièrement attribué aux camélias, comprend aussi les nouveautés de serre chaude, semis ou introduction, et les semis de serre tempérée ou de pleine terre obtenus sur le continent. Que sera cette première lutte? Je l'ignore à l'heure qu'il est (30 mars), mais on m'a montré aujourd'hui — en confidence — des apports cachés à tous les regards jusqu'à l'heure du jury, et dont je m'empresse de parler aussi indiscrètement que possible, selon le devoir de tout chroniqueur. Ce sont des orchidées magnifiquement fleuries, de nouvelles espèces de conifères, particulièrement un Retinospora inédit, nommé fdiformis par l'exposant, et un Amaryllis pardina, en pleine floraison, tout frais arrivé du Pérou. C'est \k de l'actualité dont nous ne craignons pas de nous voir enlever la primeur. Que fera le jury pour MM. Veitch, de Londres, qui apportent si hâtivement ces belles choses ï Nous l'ignorons; mais il faudra que la récompense soit large, eu égard au mérite.

A propos de jury, MM. les exposants de l'horticulture, habitués à remporter des médailles plein leurs poches, se sont émus de la parcimonie, disaient-ils, avec laquelle le programme leur mesurait les récompenses. Gomme un seul homme, ils ont voté une adresse au commissaire général, tendant à obtenir un plus grand nombre de médailles, et surtout des médailles d'or. Quand on prend du galon!...

M. Le Play a répondu que les horticulteurs se méprenaient sur lavaleur des distinctions qui devaient leur être attribuées; qu'une médaille de bronze de l'Exposition universelle vaudrait mieux qu'une d'or des exhibitions ordinaires; que leur industrie ne pouvait, de la meilleure foi du monde, être mise au-dessus de celles des autres exposants ; que l'égalité devait pi'ésider à la répartition générale des récompenses; que, que.... enfin, qu'ils eussent à se trouver très-contents de ce qu'on avait fait pour eux. Le tout est de s'entendre, et il faut, dans l'espèce, mettre la valeur relative au-dessus de la valeur absolue.

Le coup d'oeil que présente actuellement l'Exposition d'horticulture est fort saisissant. La fourmillière humaine qui pioche, se démène et met l'ordre dans ce chaos, forme le spectacle le plus animé. La grande serre, palais de cristal gigantesque auquel il ne manque que de la longueur pour rappeler le Palm slove de Kew, se termine et bientôt sera débarrassée d'échafaudages. Une douzaine d'autres serres s'alignent sur les bords du jardin, et vont être garnies de plantes. Les ponts, rivières, rochers, aquariums d'eau douce et aquariums d'eau de mer, volières, kiosques, pavillons, salle des plans, galerie d'arbres fruitiers, diorama pour les vues des végétations équatoriales, reçoivent le dernier poli. On sème partout les pelouses, et des massifs de conifères, de houx, d'arbustes verts, de rhododendrons, de magnolias, où se lisent les noms de MM. Deseine, Oudin, Croux, Veitch, Leroy, et bien d'autres, sont déjà en place. Le Thuia giganlca, de M. Cochet, est un des plus beaux arbres que j'aie jamais vus. Il a pour rivaux VAbies nordmanniana, que M. Krelage a envoyé de Haarlem (Hollande), et VAbies pinsapo, de M. Oudin, de Lisieux.

Mais nous empiétons sur d'autres domaines, et voilà que l'Exposition nous absorbe, oublieux que nous sommes, en parlant d'abondance de cette grande chose, des matières qui encombrent la chronique actuelle.

Le parc des Buttes-Chaumont a été livré au public le l" avril. On a voulu que son ouverture coïncidât avec celle de l'Exposition. Les travaux dont nous avons été chargé dans ce nouveau jardin ne nous laissent pas la liberté de pouvoir l'apprécier publiquement, mais il nous sera permis de louer la pensée élevée qui en a inspiré la création dans un quartier déshérité jusqu'ici de promenades. Les sympathies populaires ne manquent pas à cette œuvre, et la curiosité du public trouve déjà un aliment des plus attrayants dans la situation exceptionnellement pittoresque que présente le site des Buttes-Chaumont arrangé par les travaux récents. L'idée première en est due à l'Empereur, et sous l'inspiration de M. Haussmann, préfet de la Seine, MM. Alphand, ingénieur en chef, et Darcel, ingénieur ordinaire, ont été chargés des travaux.

Les nouvelles modifications du Luxembourg, opérées sous la même direction, touchent aussi à leur terme. Nous y reviendrons en détail dans un autre moment.

Signalons d'excellents petits livres. Il sont trois, simples, clairs, bien faits, pleins de bons conseils et accessibles à tous. L'un s'appelle » Conseils sur la culture des légumes, pour la régmi du Sud-Est. » L'auteur est M. le comte L. de Lambertye, un nom qui est au-dessus de l'éloge, un maître, un praticien, un savant, un bienfaiteur des familles rurales parmi lesquelles il passe sa vie. Son livre, ou mieux sa brochure, coûte quelques sous, et se vend chez Prudhomme, de Grenoble, un éditeur comme je n'en vois guère pour aimer et relever le niveau de l'agriculture, tant par son journal le Sud-Est, que par son initiative personnelle de cultivateur. Les Conseils de M. de La'ubertye s'adressent aux paysans. Nous ne connaissons pas un jardinier de maison bourgeoise, pas un amateur, qui ne prenne grand profit à l'étude et à l'application de ces sages préceptes. Nous indiquons aux propriétaires un bon moyen d'améliorer le sort de leurs protégés des campagnes, c'est d'acheter chacun une ou plusieurs douzaines de cet opuscule et d'en faire des cadeaux profitables plus qu'on ne saurait croire.

Les deux autres petits livres, de ]\I. Courtois-Gérard, sont édités par Donnaud-, 9, rue Cassette. Ils traitent, l'unduchcpx et de la culture des Graminées pour pelouses et prairies, l'autre du choix et de lu culture des Pommes de terre. "Tous deux sont écrits d'une manière claire et tout à fait pratique, et des gravures dessinées avec soin ne font qu'ajouter à leur mérite. Nous les recommandons avec grand plaisir, comme de petits traités complets et fort utiles aux plus habiles.

Une autre brochure de M. de Lambertye, consacrée à la culture forcée du Haricot et de la Tomate, forme la 4"^ livraison, attendue depuis longtemps, du Traité de la culture forcée par le Ihermosiphon. i Je ne vais pas vite, dil l'auteur, c'est ma manière; mais j'arriverai au but. » Il y arrive, en effet, à la grande satisfaction des amateurs de culture perfectionnée. Vous allez dire que nous sommes tout à la louange, sur ce chapitre. Mais que voulez-vous ? Voilà des auteurs pleins de bons enseignements, il faut bien les ranger à leur place. Les inepties à taire ne manquent pas d'ailleurs.

Nous ne pouvons clore cette chronique sans ajouter un souvenir pour de vaillants pionniers de l'horticulture. M. le vicomte de Cussy, l'introducteur du PaUr loivnia imperialis en France, et M. Ure Skinner, remarquable voyageur botaniste, collecteur d'Orchidées, viennent de mourir. L'exemple qu'ils ont dionné ne sera pas perdu pour les hommes de la génération actuelle.

Ed. André.

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