III. — Sur les prix de revient en aririculttire
L'enquête agricole qui se poursuit aujourd'hui bien lentement n'a pas cessé d'être néanmoins l'objet de la préoccupation des agriculteurs. On attend avec impatience un rapport de la commission supérieure. A défaut de ce document, on continue à discuter sur les diverses questions soulevées, et nous savons que, notamment dans la session agricole du congrès des Sociétés savantes qui va commencer le 23 avril, un débat général aura lieu sur l'enquête. Parmi toutes les questions en litige, il n'en est pas de plus controversée que celledesprix.de revient. A ce sujet, la note lue à la Société centrale d'agriculture par notre éminent collaborateur, M. Paul de Gasparin, et que nous avons insérée dans le Journal (t. II de 1866, p. 379), a suscité dans divers journaux une vive polémique. On n'a pas bien compris que M. de Gasparin avait déterminé une limite, la limite extrême de l'abaissement possible du prix de l'hectolitre de blé dans des conditions qu'il avait nettement déterminées. La lettre suivante rectiflera, nous l'espérons, des opinions qui ne reposaient pas sur une juste appréciation des faits.
Orauge, 4 avril 1867.
Mon cher directeur,
La note que j'ai lue l'automne dernier à la Société centrale , publiée par le Journal de l'Agricxdlure, et qui traitait des frais d'exploitation dans les terres d'alluvion de 1" et de 2' classe de la vallée du Rhône, a soulevé une polémique d'autant plus vive que ce travail a reçu, de l'approbation de la Société, une consistance qu'il n'aurait pas eue sans cette consécration. Dans cette polémique (à l'instar de toutes les polémiques) on a étendu outre mesure le sens et la portée de la note.
Je me rappelle parfaitement les termes dans lesquels s'est exprimé le savant président de la Société. Il m'a loué d'avoir distingaé, dans les documents que je soumettais à la Société, les différentes qualités des terres, et d'avoir nettement spécifié celles auxquelles s'appliquaient les cliifl'res et les réflexions que j'en déduisais.
Je n'ai pas besoin d'expliquer que dans cette polémique chacun a pris fait et cause pour sa position particulière ; et, supposant que je parlais pour lui, a déclaré mes chiffres inexacts et mes déductions erronées, en sorte que des terres argilocalcaires de la hasse vallée du Rhône, d'une valeur de 4,000 fr. l'hectare, étaient confondues avec des terres des vallées des Alpes ou du Poitou, dont il ne m'appartient pas d'estimer la valeur et le mode de culture.
Enfin, on oubliait que je m'étais attaché très-particulièrement à demander que la division du sol en petites métairies, et la variété des produits réduisant dans chaque exploitation la quantité de blé revenant au cultivateur à sa consommation personnelle, il ne renoncerait pas facilement à une culture que rien ne pouvait remplacer dans ses assolements, qui utilisait ses attelages, et qui lui fournissait la nourriture de sa famille sans qu'il eût à s'inquiéter des mercuriales.
La question était ainsi parfaitement circonscrite, et ce n'est pas sans un sentiment de tristesse que j'ai vu des personnes éclairées méconnaître à ce point la modestie de la note, et l'approbation donnée par la Société à. cette modestie même.
Mais comme la discussion et la lutte sont toujours chose saine et qui porte des fruits, je crois qu'on peut retirer de celles-ci un enseignement qui n'est pas bien nouveau peut-être, mais qui mérite d'être souvent reproduit. Cet enseignement, à mon avis, est que l'on ne saurait trop se tenir en garde contre les déterminations des prix de revient en agricultuie. Je l'avais dit dans ma note, et même d'une façon un peu vive, puisque j'avais déclaré la recherche des prix de revient à peu près chimérique. En revanche, il y a beaucoup à gagner à l'exposition sincère des comptes d'exploitation dont vous nous avez donné de si complets modèles.
CHRONIQUE AGRICOLE (PRaMIÈUE Q'.IINZAINE l/ AVRIL 1867). 107
La comparaison de ces comptes dans des terres de qualité analogue fournit les indications les plus précieuses. Il n'est pas indifférent en effet, quoi qu'en puissent penser certaines personnes, de suivre, dans des terrains déterminés, tel ou tel mode d'exploitation, sous la seule condition d'observer un bon assolement, de donner de bonnes cultures en temps utile et des fumures suffisantes. Il y a un écart énorme entre les frais de culture d'un possesseur faisant faire ses œuvres à journée ou à façon, et ceux d'un agriculteur ayant un train de ménagerie, maître absolu de son temps, de ses forces et de ses engrais.
C'est une iJillérence analogue à celle qu'on trouverait entre les déboursés d'un spéculateur qui ferait fabriquer chez lui une étoffe en achetant successivement les matières de fabrication et en embauchant à tour de rôle les différents ouvriers pour chaque façon, et ceux d'un industriel installé et outillé pour la fabrication de cette étoffe et qui la produirait d'une manière continue. Je ne parle pas de la difficulté de se procurer les agents au moment le plus favorable, pomt capital en industrie. Je n'hésite pas en tout cas à affirmer que les frais d'exploitation peuvent varier ainsi du simple au double.
Raison de plus pour se méfier des prix de revient et pour demander, dans l'intérêt de l'avancement de la pratique et de la science agricole, des comptes complets d'exploitation embrassant toute une rotation au moins.
Quant à l'exactitude des chiffres que j'ai soumis à la Société centrale, je ne la crois pas contestable, et j'en donnerai pour terminer une preuve qui me paraît sans réplique.
Ces terrains de 1" classe que j'ai appelés terres à luzernes, et qui sont évalués 4,000 fr. l'hectare, se louent très- facilement, en choisissant les preneurs et en fixant les conditions de fumure, à 180 fr. l'hectare.
Ils payent 16 fr. d'impositions. Reste net au propriétaire 164 fr.
Le propriétaire reçoit donc 44 fr. de plus que le revenu à 3 pour 100.
Le locataire produit en neuf ans deux blés, soit à 20 hectolitres par hectare, 40 hectolitres en neuf ans.
Si le propriétaire se contentait d'un revenu de 3 pour 100, ce qui est l'hypothèse de ma note, il pourrait remettre au locataire 396 fr. pour la durée du bail. Cette somme représenterait à peu près exactement 10 fr. de diminution dans le prix de chaque hectolitre de blé.
Comme le fermier, en louant 180 fr., compte sur le prix de 20 fr. l'hectolitre, sa situation ne serait pas assurée en vendant 10 fr. l'hectolitre, s'il louait 136 fr. Mais nous faisons une hypothèse absolue; comme le locataire produit le blé pour sa consommation, le propriétaire pourrait consentir un sacrifice beaucoup moins considérable sans opprimer le locataire, et conserver encore 3 et 1/2 pour 100 de revenu de son fonds, le prix du blé descendant à 10 fr.
Voilà, mon cher directeur, la contre-épreuve du compte d'exploitation présenté en novembre dernier à la Société centrale.
Recevez, etc.
P. DE Gasparin.
Il est absolument nécessaire, dans toute discussion du prix de revient, d'embrasser un nombre d années suffisamment grand. Les variations d'une année à l'autre peuvent aller du simple au double. Dans tous les cas, les comptes que l'on donne ne sont jamais applicables qu'à des circonstances particulières;, c'est ce que l'on trouvera nettement établi dans le premier volume de notre ouvrage sur l'agriculture du Nord qui va enfin paraître.