VIII. — Les engrais chimiques et la doctrine de Liebig
Nous terminons aujourd'hui l'insertion de la réponse de M. Ville aux critiques que M. Rohart a faites du prétendu système nouveau du professeur de physique végétale du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Les notes mises par M. Rohart au bas de l'article dé M. Ville font assez justice des erreurs de ce dernier pour que nous n'ayons pas à intsrvenir. Il restera de ce débat que les engrais chimiques sont utiles comme des compléments, et qu'ils ne sauraient, quoi qu'on en dise, suppléer à l'emploi du fumier. Le professeur du Muséum, croyant inventer un système excellent, a simplement exagéré des principes découverts avant lui, en les faussant parfois. Jlais nous ne voulons pas entrer ici dans le fond de la question que l'on trouvera traitée dans notre Trilogie agricole qui va paraître. Une chose certaine, c'est que les plantes puisent entièrement dans le sol leurs éléments minéraux, et qu'elles savent y trouver, pour les condenser dans leurs organes, ceux de ces éléments qui n'existent qu'en très-petite quantité dans la terre. A ce sujet, nous devons insérer la lettre suivante que nous adresse notre confrère M. Bobierre.
« Nantes, le 30 avril 1867.
a Mon cher monsieur Barrai,
a Les discussions de priorité intéressent médiocrement l'agriculture; ce qu'on doit leur préférer, c'est la recherche et la vulgarisation des vérités positives. En ce qui me concerne, je n'aurais certes rien ajouté à ce que M. Rohart a récemment établi au sujet de la méthode de recherche de l'acide phosphorique dans les terres, que j'ai publiée en 1854, après l'avoir professée dans l'hiver de 1853. A mon retour d'une excursion à la campagne, je viens de lire une lettre insérée dans votre numéro du 20 avril (p. 112), et dans laquelle M. S. Hézard attribue exclusivement à l'illustre chimiste Liebig la méthode d'analyse agricole du sol qu'il appelle avec raison la meilleure. M. Hézard cite un article de Liebig, traduit par M. E. Risler et inséré dans le Journal d'Agriculture pratique du 5 janvier 1855. Ce serait dans cet article, selon votre correspondant, que se trouverait mentionné le procédé dont l'origine est en discussion.
« Je viens de lire avec attention l'article de Liebig, traduit par M. E. Risler. Il est extrait de la Zeitschrifl Deutsche. Landoirthe de janvier 1855, c'est-à-dire bien postérieur à l'impression de mon propre travail. Cela seul trancherait radicalement la question, si je la faisais consister dans un litige de misérable amour-propre; mais comme il me semble préférable de placer la discussion sur un terrain plus élevé, j'irai au fond des choses et je dirai deux mois de l'article de Liebig invoqué avec bonne foi mais sans examen suffisant par M. Hézard.
212 CHRONIQUE AGRICOLE (DEUXIÈME QUINZAINE b'AVRIL 1867).
« L'illustre chimiste allemand formule dans son travail les lois générales de la nutrition végétale, il n'y dit peut-être rien de bien nouveau, mais il condense admirablement avec cet esprit phylosophique qui caractérise ses écrits, toutes les connaissances acquises sur la nutrition des plantes. Il démontre la solidarité des principes qui concourent à la fertilité, il insiste sur la nécessité, proclamée par la tradition et le bon sens, de réunir dans le sol arable les éléments dont l'analyse fait reconnaître la présence dans les récoltes; enfin, après avoir rappelé que le défaut d'un seul élément fertilisant nécessaire paralyse l'action des autres éléments, le savant chimiste dit explicitement que « dans un sol dont on ne connaît pas la composition minéralogique, des essais faits isolément avec certains éléments actifs des engrais peuvent faire connaître la composition du sol et la présence des autres principes de ces mêmes engrais. Quand par exemple, ajoute ;Liebig, le [phosphate de chaux agit favorablement, il accroît le rendement du terrain, on peut en conclure que ce sel calcaire manquerait ou se trouverait en quantité trop faible, etc., etc. »
« Le passage, le seul qui ait un rapport très-éloigné avec ma publication, a trait à des faits dont je n'ai nullement abordé l'examen. Je me suis berné à démontrer, en 1853 et 1854, que la recherche analytique de l'acide phosphorique dans le sol pouvait avoir lieu par l'utilisation de la force végétative et j'ai donné ce procédé comme un moyen de condensation pur et simple. Un an plus tard, Liebig a dit d'une manière générale que dans un sol de composition inconnue, l'emploi successif de telle ou telle matière fertilisante pouvait indiquer ce qui manquait et par suite ce qu'il fallait ajouter pour que la fumure fût normale; j'avoue que je cherche en vain dans les deux idées essentiellement distinctes une similitude ou même une parenté éloignée. En réalité elles n'ont aucun rapport et il n'est pas une seule personne compétente qui, après avoir lu la traduction de M. E. Risler, puisse en douter un seul instant.
« Faut-il répéter que je n'interviens qu'à regretdansce débat, que je fais très-bon marché de la question de priorité et de personne, et que j'eusse gardé le silence si la lettre dn M. Hézard n'avait établi dans les faits une confusion regrettable.
« Veuillez agréer, etc.
« A. BOBIERRE, « Correspondant de la Société impériale et centrale d'agriculture de France. »
Sur la même question de la vie végétale et de la part prise par M. de Liihig à la découverte des vrais principes de la physiologie végétale, nous avons reçu de M. de la Morvonnais la lettre suivante :
« Paris, le 27 avril 1867.
« Monsieur,
« M. le baron J. de Liebig est venu à Paris prendre part aux travaux du jury de l'Exposition universelle. Il est dès lors probable que cet illustre savant n'aura pas pu lire l'article que j'ai publié dernièrement dans le Journal de l'Agriculture sous le titre : La Doctrine de Liebig et l'agriculture (voirie t. I de 1867, pages 405 et 529). Cependant je crois devoir vous faire observer que les modifications apportées à la copie en ont changé le sens.
<t L'honorable correcteur ne partage pas sans doute le principe absolu d'une double circulation d'oxygène et d'azote comme l'illustre chimiste de Munich, à savoir ; « Que le composé de carbone et d'oxygène qu'expirent les animaux et qu'on nomme acide carbonique, passe par la plante pour y déposer son carbone, tandis que l'oxygène entre dans l'air pour servir à l'entretien de la vie animale et redevenir acide carbonique ; tandis que d'un autre côté ce savant a découvert que l'azote des plantes provient de l'ammoniaque, que les derniers produits de la décomposition des substances azotées sont l'ammoniaque et l'acide carbonique; et comme il a admis une circulation d'oxygène, il admet une circulation de l'azote. »
Ou il faut admettre la doctrine de l'illustre chimiste telle qu'elle est, ou la combattre. Or le correcteur a changé la copie en disant : « Liebig apensé trouver, etc., cherche à admettre en principe, etc. j>
« De plus, l'article du 5 mars contient une erreur qui n'est pas dans la copie en disant : « En effet il ne viendra dans l'esprit de personne de considérer autrement que comme des produits de la nature organique, etc.... », il faut lire inorganique.
<t Je ne vous deuianderai pas, monsieur, d'adresser cet article ainsi reclihé à
CHRONIQUE AGRICOLE (Dj:UXIÈME QtIINZA.INE l/ AVRIL 1867). 213
M. le baron de Liebig, mais je crois être en droit de vous prier d'en faire dans votre prochain numéro la rectification.
« Agréez, etc. i A. de la Morvonnais. »
Il faut beaucoup pardonner aux correcteursd'imprimerie qui revoient les épreuves au dernier moment, et souvent après les fatigues d'une longue nuit de travail. Plus tard il est impossible de retrouver d'où vient l'erreur. Mais après tout, les lecteurs savent bien faire eux-mêmes les corrections qui ont de l'importance. En ce qui concerne les doctrines de M. de Liebig, nul plus que nous ne rend justice à leur importance. Elles ont été; avec les travaux de M. Boussingault, un fanal pour l'agriculture.
IX. — Fraudes commises en Angleterre dans le commerce de graines de trèfle.
Les pluies qui ont régné pendant toute la durée de l'automne dernier en Angleterre, ont contribué à donner à la graine de trèfle une valeur exceptionnelle. L'importation de graines de trèfle étrangères s'est alors établie sur une vaste échelle, et le prix de celte denrée a été conséquemment soumis à une élévation considérable manifestée par des oscillations allant de 64 shellings à 160 sliellings (de 80 à'200 fr.) par quintal. Les graines de trèfle obtenues en Angleterre étaient en petit nombre et se trouvaient mélangées à des semences de mauvaises herbes dont le criblage était difficile et coûteux. Le Gardeners' Chronicle signale aujourd'hui une fraude aussi habile qu'audacieuse, exercée par quelques industriels, et contre laquelle il n'est pas inutile de prémunir nos compatriotes. Le rédacteur de ce journal a eu l'occasion d'examiner plusieurs spécimens qui lui ont été remis, et voici le résultat de son expertise : à simple vue, ces graines n'offraient aucune différence avec une masse de graines saines; mais en les faisant germer, il reconnut que la masse soumise à son examen contenait une quantité notable de medicago lupidina. La coloration jaune brillante des graines de medicugo avait été altérée par une teinture rouge pourpre destinée à imiter la coloration spéciale des graines de trèfle rouge.
Dans le but de déterminer la proportion relative de graines falsifiées et de graines saines, l'observateur a expérimenté sur quatre lots de graines, et il a reconnu dans le premier tas une proportion de 1 5 graines fausses sur 100; dans le deuxième tas de 13, et dans les deux derniers tas, de 14 pour 100. Celte fraude, on le voit, méritait d'être dévoilée. Mais, dira-t-on, les graines de medicago lupulina peuvent fournir aussi un aliment aux animaux, un aliment secondaire, il est vrai, mais encore utile. Il n'en est rien. La teinture de ces graines, ainsi que d'ailleurs on pouvait le prévoir, arrête toute germination, et c'est ce que l'expertise attentive du rédacteur du Gardeners Chronicle lui a révélé de la façon la plus nette. Aucune des graines teintes qu'il a recueillies et semées n'a pu pousser. La fraude était extrêmement lucrative, puisqu'il l'époque où la graine de trèfle rouge coûtait 120 shellings (1 50 fr.), la graine de medicago lupulina atteignait à peine le prix de 40 shellings (50 fr.) par quintal.
A propos de graines fourragères, nous insérerons ici la rectification d'une erreur qui s'est glissée dans l'article de notre collaborateur M. P. 'Vidal sur la culture des plantes fourragères, publié dans le tome I
de 1867 du Journal, page 538. Le second alinéa de la page 540, commençant par ces mots : « J'ai tenu à donner ces petits détails » doit
être porté à la page précédente, avant l'alinéa commençant par ces mots : Anthillis vulnéraire.
X. — Suite de la fondation du Journal de l'Agriculture. Depuis la publication de notre dernière liste, ont bien voulu se faire inscrire comme fondateurs du Journal de l'Agriculture : MM. Groualle, président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation; — de Lestapis, à Mont (Basses-P^'rénées) ; — de Montaignac, président du Comice de Montluçon ; — Nouette-Delorme , agriculteur dans le Loiret ; — et comme collaborateurs : MM. Amadieu , à Martel (Lot); — Henri Bayrou, vétérinaire à Montauban (Tarn-et-Garonne) ;
— de Cossigny, à Allogny (Cher) ; — Emile Dat, percepteur des contributions à Villasavary (Aude) ; — Desbreux, à la Grabonerie (Indre);
— Léon Jouron, à Avize (Marne) ; — Juillien, trésorier de la Société d'agriculture du Cher ; — Louis Léouzon, ancien élève de la Saulsaie, membre de la Société d'agriculture de Valence, secrétaire du Comice de Loriol (Drôme) ; — Paie, rédacteur du Bélier, à Nancy ; — Tisserant, professeur à l'École vétérinaire de Lyon. Le nombre total des fondateurs, collaborateui's et correspondants du Journal, est actuellement de 468.
Nous remercions les amis de l'agriculture qui veulent bien continuer à nous aider à fonder une oîuvre qui sera la leur plus que la nôtre. Dans tous les cas, le Journal de r Agriculture est entre leurs mains pour servir exclusivement leurs intérêts. J.-A. Barral.