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LA CHARRUE FRANÇAISE ET LA CHARRUE ANGLAISE, ETC

labourée et non une terre à défricher. De plus, il eût fallu voir fonctionner les instruments dans des terres fortes comme dans des terres légères, et charger le jury d'examiner sérieusement, de visu, la marche des instruments, les difficultés imprévues et accidentelles qu'ils pouvaient rencontrer dans leur fonctionnement, et de s'éclairer auprès du fabricant ou de l'inventeur des résultats qu'il compte obtenir de son instrument, quitte au jury à réserver in petto son jugement final qui ne s'accomplirait qu'après avoir étudié la marche de l'instrument^ la quantité de travail qu'il peut faire et l'économie de temps et d'argent qu'il offre.

A Billancourt voici comment les choses se sont passées. L'heure du concours était fixée pour midi; les charrues, les herses, les rouleaux, les défonceuses, etc., présentaient, dans le champ pacifique de Billancourt, un front de bataille aligné sur l'allée latérale de droite. Sur le gazon ou vieille prairie se trouvaient les chevaux que les exposants avaient loués, à défaut de laboureurs, à des marchands de chevaux. Les cultivateurs, quelques curieux, quelques invités des exposants, des journalistes, des sénateurs, des conseillers d'État, des députés, etc., se présentaient sur le champ de manœuvre, lorsque, par ordre de l'autorité, des employés de la Commission firent éloigner du champ d'expérience tous les visiteurs, alléguant pour prétexte que le jury international avait demandé à rester seul. Nous avons entendu plusieurs membres très-accrédités de la presse agricole se plaindre de cette injuste sévérité. Quel est le coupable? Nous pourrons répondre comme on le

faisait il y a quelque temps : Je me le demande Cependant, nous

pouvons affirmer que le président, général Allard, était complètement étranger à cette mesure intempestive.

Le signal du départ fut donné. C'est alors que nous avons assisté à un navrant spectable; telle charrue française qui avait obtenu naguère les premiers prix dans les concours, était entraînée de droite et de gauche par des chevaux indociles. D'autres charrues labourant parfaitement dans des conditions d'attelage réglé, tracèrent quelques sillons désordonnés. Quelques-unes se tinrent parfaitement en ligne et purent lutter avec de très-grands efforts contre l'iudocihté de chevaux qui n'avaient jamais labouré.

Les Anglais, par contre, avaient de magnifiques attelages conduits par des laboureurs venus de leurs fermes d'Angleterre, et qui, trois semaines avant le concours, faisaient manœuvrer leurs chevaux et leurs charrues dans une ferme voisine de Billancourt. Aussi valets et chevaux marchèrent avec une précision supérieure à celle des Français. Mais fautil conclure de là que la charrue anglaise l'emporte sur la charrue française? On nous a dit que, vu le travail^ les charrues anglaises auraient peut-être les prédilections du jury.

Examinons cette question importante, sérieusement et avec connaissance de cause. Y a-t-il eu parité entre les charrues anglaises et les charrues françaises, dans les moyens mis à la disposition des exposants? Evidemment, très-évidemment non. L'île de Billancourt est le terrain qui convient souverainement aux charrues anglaises et nullement aux charrues françaises. On nous répondra: Une charrue doit marcher partout. C'est là une très-grande erreur, et une pareille réponse ne

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pourrait être dictée que par l'ignorance des choses les plus élémentaires en agriculture. Interrogez les laboureurs de nos campagnes^ et ils vous répondront que toutes les charrues qui marchent en général très-bien dans certains terrains pourront ne pas fonctionner aussi régulièrement dans d'autres. Prenez la charrue aux socs et aux versoirs allongés, polis et brillants comme l'acier, si vantée par les anglomancs; mettez-la dans un terrain argilo-calcaire ou tout simplement calcaire, comme on en trouve tant, nous vous promettons que, dans de pareilles conditions, la charrue anglaise vous rappellera cette plaintive élégie : Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, f espace d'un matin. Nous douions même qu'elle résiste pendant une matinée aux vibrations violentes qu'une charrue rencontre dans un terrain calcaire.

Voyons maintenant la charrue anglaise dans une terre de consistance moyenne ou très-forte. La charrue anglaise peut-elle labourer, comme nos charrues françaises, à 20 ou 25 centimètres de profondeur? Nous ne le croyons pas. Pourquoi? La raison en est simple. Le poitrail et le versoir de la charrue, très-allongés et ressemblant assez par la forme à une nageoire de poisson, sont très-bas; le repoussoir fixé à l'étançon de derrière et au versoir donne naissance à un écarlement notable comme dans la charrue française; c'est là aussi ce qui va faire surgir un grave inconvénient. Vous désirez labourer, je suppose, à 25 centimètres de profondeur, non pas dans une terre en friche, mais dans un deuxième ou un troisième labour. Dans ces conditions, là terre, ayant été mûrie par l'air, la pluie, le soleil, etc., ne présentera plus des bandes de terre très-compactes et gazonneuses, elle s'émieltera en ti'ès-petites mottes; le soc et le poitrail de la charrue feront monter dans leur travail, non plus des bandes de terre, mais de petites masses de terre qui s'élèveront inévitablement par-dessus le versoir peu élevé et s'éparpilleront, les deux tiers à droite sur le guéret, tandis que l'autre tiers viendra constamment se jeter dans l'espace vide qui existe entre le versoir et l'étançon. De cette façon les attelages seront très-gênés dans leur marche, les hommes fatigueront davantage, le sol de la raie sera haché, parce que la terre qui se trouvera sous le talon de la charrue obligera le laboureur à lui donner le saut pour la faire marcher.

Un autre inconvénient des plus graves nous arriverait avec les charrues anglaises. Cette même terre qui, par le peu d'élévation du versoir, a permis à la bande émiettée de se glisser dans la raie à chaque retour du laboureur, sera foulée par les pieds des chevaux, et, tout calcul fait, une très-grande partie du terrain labouré sera tassée d'une manière très-inégale à quelques centimètres de la surface du sol.

Serait-ce là le labourage que nous désirerions? Evidemment non. Nous ferions une fausse route, et qui nous mènerait à ne rien récolter dans nos champs. Que les Anglais, dont le sol est d'une nature différente de celle du nôtre; que leur culture, qui diffère essentiellement de la nôtre, se trouvent bien, très-bien de leur charrue, nous ne le contestons pas; mais vouloir par là faire croire à la supériorité de cet instrument sur notre charrue, c'est là une très-grosse erreur. La charrue française pourra, si elle est bien attelée et bien menée, labourer parfaitement les terres anglaises dans toutes les conditions, tandis que la charrue anglaise né pourra faire un travail régulier que dans

les terres ressemblant assez à la terre en friche de l'île de Billancourt. Parcourez tous les bassins de la France, vous trouverez à profusion des vignobles, beaucoup de terres labourables; mais à peine rencontrerez-vous quelques parcelles de terres à défricher, terres qui, nous le répétons, conviennent essentiellement à la charrue anglaise.

Nous avons voulu entrer dans tous ces détails pour prévenir nos agriculteurs contre un fol enthousiasme qui se traduirait pour eux en un mirage trompeur. 11 faut être calme et froid devant des triomphes qui n'auraient pas, dans le cas d'une application à nos terres en général, une base sérieuse, économique et rationnelle. Celui qui, dans nos terres, naviguerait avec la charme anglaise, serait certain de ne pas arriver au port. Faisons franchement la part de l'incontestable mérite qui revient aux Anglais; ils ont des terres à eux, ils les traitent avec des instruments qui leur conviennent; cela est très-sensé; mais ne nous laissons pas aller à la sempiternelle manie d'imiter les autres, ou, si nous voulons imiter les Anglais, faisons-le, mais très-franchement, et faisons ce qu'ils font; ils n'imitent personne, et ils restent Anglais dans leur manière de travailler. Restons donc aussi nousmêmes, et travaillons aussi aveo nos instruments, et restons Français.

Au moment de la lutte, qui ne pouvait être appréciée dans tous ses détails que par les représentants de la presse agricole et par de vrais laboureurs, nous avons vu d'honorables et laborieux exposants pleurer à chaudes larmes de l'insuccès de leurs instruments, et cela par la faute des mauvais attelages et non par la faute de ces instruments. On nous dira: Et pourquoi les Français ne s'équipent-ils pas comme les Anglais? Yoici la réponse à cette question :

Après avoir installé nos instruments à Billancourt dans le délai fixé par le programme; après nous être entendu avec un fermier des environs pour la location d'un champ afin d'y faire des expériences; après avoir arrêté des chevaux de labour; après nous être informé auprès d'un employé de l'Exposition si nous pouvions essayer nos instruments qui venaient d'arriver et avoir obtenu de celui-ci une réponse affirmative, nous nous sommes adressé en dernier ressort au chef de service, lequel nous a déclaré qu'il était expressément défendu de sortir de Billancourt avec un instrument, sous peine de ne plus y rentrer. Comme nous avions le respect profond des lois et le désir de concourir, nous témoignâmes tout notre regret de ne pouvoir essa3'er nos instruments, et force nous fut de rester dans l'inaction.

La Commission nous avait promis des chevaux de labour, et le marchand de chevaux qui devait nous les louer nous les garantissait comme tels; mais, hélas 1 à l'œuvre, on reconnut que les chevaux avaient pu passer à côté des charrues, mais qu'ils n'y avaient jamais été attelés. Nous fîmes remarquer au général Allard, qui le reconnut, tous les éléments défavorables qu'avaient contre eux les exposants français, et nous nous limes celte amère réflexion que, de ce concours, plusieurs pères de famille, après avoir bien travaillé, attendaient non-seulement la gloire, mais la récompense si légitime due au travail. Dans ce rayon de gloire, ils espéraient trouver la rémunération de leurs frais, de leurs longues et hévreuses insomnies. Le mal se borne-t-il làr L'honorable travailleur qui a échoué, non pas parce que son instru-

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