Nous avons rétabli les prix d'après les cours actuels
de chacun de ces agents; nous saurons ainsi si l'apport est réellement sufOsant, s'il est aussi complet que le professe M. Ville, s'il n'y a pas là une illusion dangereuse laissant croire à la suffisance des engrais employés, ou bien si réellement les matériaux du sol ne sont pas obligés de fournir un appoint qui manque.
Ainsi posée sur son véritable terrain économique, la question est pleine d'intérêt et doit être examinée de près. Suivons les produits :
r Tumeps. — On estime une bonne récolte à 70,000 kilog. de racines, par hectare, sans compter les feuilles. Souvent aussi, on n'obtient que 00,000 kilog., mais M. Ville affirmant toujours les rendements les plus élevés, il est donc raisonnable de compter sur 70,000 kilog.
Les racines normales renferment 86 pour 100 d'humidité, ce qui réduit la récolte complètement desséchée à 9,800 kilog. environ. Johnston a constaté que dans cet état les turneps renfermaient 8 pour 100 de matières minérales, et les feuilles 13 pour 100. Soit 784 kilog. de matières minérales emportées par les racines seulement.
En partant de l'analyse des cendres du turneps (Chimie agricole de M. Isid. Pierre, 1863, page 77), on trouve que les 784 kilog. de matières minérales des i-acines représentent 328 kilog. de potasse réelle, 59 kilog. 584 d'acide phosphorique correspondant à 129 kilog. de phosphate de chaux ordinaire, et 106 kilog. 624 de chaux.
Quant à l'azote, voici la donnée: dans 100 de turneps récoltés à Haguenau, M. Boussingault a dosé 0.25 d'azote contenus dans 1.60 d'albumine et de caséine que renfermaient 100 de racines à l'état normal. Par conséquent, 1 ,000 kilog. de racines fraîches égalent 2 kilog. 500 d'azote, et les 70,000 kilog. de la récolte égalent 1 75 kilog. d'azote.
Résumons les soustractions de cette première récolte; nous ferons le total quand nous serons arrivés à la fin de la rotation.
Éléments emportés par une récolle de turneps.
328 kilog. ôOO de potasse; — 129 kilog. de phosphate de chaux des os; — 106 kilog. 624 de chaux ; — 175 kilog. d'azote.
Passons à la deuxième année.
"2" Blé. — M. Ville annonce 35 hectolitres de froment et 5,000 kilog. de paille à l'hectare. Prenons ces chiffres et com[itons.
Les 35 hectolitres de la récolte se réduiront à 33, en déduisant les 2 hectolitres de semence fournis au sol à l'origine. 33 hectolitres de froment à 77 kilog. égalent 2,541 kilog.
1 00 kilog. de froment emportent les richesses suivantes : *
Kil.
Azote 2 . 290
Acide phosphorique 1.14, correspondant à phosphate de chaux des os. 2.470
Chaux 0.070
Potasse j... 0.720
Par conséquent, les 2,541 kilog. de froment représentant 33 hectolitres, auront pris, pour se constituer :
58 kilog. 188 d'azote; — 62 kilog. 762 de phosphate des os; — 1 kilog. 178 de chaux (pour mémoire) ; — 1 kilog. 829 de potasse.
D'un autre côté, la sonlme des matériaux utiles emportés par la paille de froment s'exprime ainsi :
M. Boussingault a constaté (Économ. rur., t. II, page 215) que 2,T90 kilog. de paille prennent au sol 6 kilog. d'acide phosphorique, plus 16 kilog. 600 de chaux, plus 18 kilog. 600 de potasse et soude (cette dernière en proportion insignifiante). En établissant le rapport de ces chiffres aux 5,00(3 kilog. de paille de la récolte de M. Ville, nous aurons :
Acide phosphorique : 10 kilog. 800, coi-respondant à :
Kil.
Phosphate de chaux des os 23.400
Chaux 29. 750
Potasse et soude 33.350
L'azote normal de la paille de froment varie de 0.24 à 0.49 pour 100, selon la nature des semences, l'état du soi, l'abondance des fumures, etc. Donc, la moyenne de la richesse des pailles de froment en azote égale 0.36 pour 100. D'où 5,000 kilog. de paille de la récolte égalent 18 kilog. d'azote.
Résumons les soustractions de cette deuxième récolte :
, Élimenls emportes par une récolte de 33 hectolitres de froment et 5,000 kilog. de paille.
Kil.
A^<"« i de' f;Sie :::::::: Wom i -" '''■''' '^'-°"=-
Phosphate. ..\ 'Il ^^^^- ■■■■-■ C2;^62 \ soit 86^.162 de phosphates. P°t»'^« I de iT pa"ilie ! ! .' ! l ! ! i àfl 1 =°'' 35M79 de potasse.
c^*"" 1 t^i^iie:::::::: e:\ll 1 ^oit 3o^928 de chaux.
Voyons la troisième année.
3" Tr'èjJe. — Dans un tableau indiquant la nature et les quantités des substances minérales enlevées sur un hectare, et reproduit, en raison de son exactitude, dans les ouvrages de chimie agricole et d'agriculture les plus estimés, nous trouvons, d'après les expériences faites sur le domaine de Bechelbronn, les chiffres suivants pour un hectare de trèfle :
Acide phosphorique : 19 kilog. 500, correspondant à : ■'"'
Phosphate de cha.ux des os 42.258
Chaux 76.300
Potasse et soude 84 . 1 00
Azote : 22 à 23 kilog. 500 pour 1,000 kilog. de foin sec; d'où : moyenne en azote, 22 kilog. 750, et pour les 4,.500 kilog. de foin de la récolte ; 102 kilog. 375 d'azote.
4' année. Blé. — Rlèmes chiffres que pour ceux de la seconde année. Résumons la rotation :
1" année : turneps.
2' année : blé
3° année : trèfle... .
4" année : blé
Azole.
Phosphates.
Potasse.
Chaux.
Kil.
Kil.
Kil.
Kil.
Soit, pour la rotation entière. 429.751 343.582 482.958 244.780
Ainsi, en restant dans la réalité des chjffres et des faits, voici ce qui ressort de cet examen :
M. Ville conseille 136''.500 dazote
là où il faut 429 .751 —
Différence en moins 293'. 251 d'azote.
L'apport en phosphate conseillé par M. Ville est de 360''. 000
Nous Ysnons de voir que son assolement en prend 343 .582
Soit, excédant en phosphate 16'. 418
Evidemment, il n'y a, pour ce dei'nier cas, nul inconvénient, et cette différence en plus est tout à fait insignifiante. Poursuivons.
M. Ville emploie également 170 kilog. de chaux.
Les chiffres prouvent qu'il en faudrait. .... 2."in kilog. environ .
Différence en moins KO kilog.
Nous ne constatons cette dernière différence qu'afin d'envisager l'ensemble des chiffres, car la chaux contenue dans les 360 kilog. de phosphates suffit, bien au delà, pour couvrir cette différence.
Donc, les erreurs de M. Ville ne portent ni sur la chaux ni sur les phosphates, c'est-à-dire sur les produits qui coûtent le moins, tandis qu'elles portent tout entières sur l'azote et sur la potasse qui sont précisément les agents qui coûtent le' plus cher. Peut-être n'y a-t-il là qu'une simple coïncidence, mais enfin le fait existe, et nous allons encore le retrouver plus loin.
Fixons la valeur représentative des produits qui manquent, que les récoltes sont forcées de prendre au sol, et nous saurons exactement quel serait le coût réel de la fumure conseillée par M. Ville si elle avait apporté à chaque hectare mis en culture tous les matériaux dont les récoltes ont besoin.
Fr.
Nous avons vu que la fumure conseillée par M. Ville coûtait 564.50
Nous (levons nécessairement y ajouter la valeur de 293''. 251 d'azote qui manquent et qui sont à porter au débit de la récolte, puisqu'elle les aura pris au sol; soit, à raison
de 1 fr. 70, valeyr minimum. 498.52
Idem, valeur de 298''.958 de potasse dont le prix s'établit ainsi ; 300 kilog. de potasse raffinée coulent 255 fr. et contiennent 184 kilog. de potasse réelle. Par conséquent, le kilog. de potasse revient à 1 fr. 836. Donc, les 298'-. 958 qui manquent, et auxquels la richesse du sol devra pourvoir représentent - 414.35
Ensemble, prix de revient réel de la fumure 1,477.37
Que n'obtiendrait-on avec une pareille fumure en fumier de ferme fournissant aux récoltes, et en surabondance, tous les éléments organiques et inorganiques qui leur sont nécessaires?
En donnant au fumier des bestiaux la valeur très-modeste de 12 fr. par 1,000 kilog., les 1,477 fr. ci-dessus représentent 123,100 kilog., soit 30,775 kilog. par hectare et par an.
Mais pour rester dans les chiffres posés par M. Ville, et afin de bien prouver la supériorité économique du fumier de ferme, comparativement aux produits de M. Ville, voyons quelle est, dans les deux cas, la somme des matériaux utiles obtenus à dépense égale.
Le bon fumier type des fermes contient, par 1,000 kilog., 5 kilog, d'azote, plus 7 kilog. 180 d'acide phosphorique correspondant à 15 kilog. 559 de phosphate des os, plus 4 kilog. de potasse, plus 5 kilog. de chaux, sans parler de la magnésie, de la sihce soluble, des oxides métalliques, et surtout de l'humus.
Pour .564 fr. 50, la formule de M. Ville donne Pour 564 fr. de fumier, représentés par
à l'agriculture : 47,000 kilog. à 12 fr. la tonne, l'agriculture
obtient :
136 kilog. 500 d'azote ; 237 kilog. d'azote ;
360 kilog. de phosphates ; 731 kilog. 895 de phosphates;
184 kJog. de potasse; 188 kilog. de potasse;
170 kilog. de chaux. 235 kilog. de chaux.
Ainsi, pour une même dépense, l'agriculture peut obtenir chez elle 100 kilog. d'azote à 1 fr. 70; 371 kilog. 895 de phosphates à 15 cent.;
4 kilog. de potasse à 1 fr. 83, et 65 kilog. de chaux de plus que ce que donne le mélange de M. Ville pour le même prix. Soit, en faveur du fumier, une valeur totale de 233 fr. 79 sur 564, soit une économie de près de 42 pour 100.
En nous arrêtant à la simple apparence des chiffres de M. Ville, et en attribuant aux deux récolles de blé de la rotation la moitié des frais de la fumure en engrais chimiques, on trouve que l'hectolitre de froment, qui ne paraît coûter, en engrais seulement, que 4 fr. 28, revient en réalité à 11 fr. 19. Voici les éléments permettant de se bien rendre compte ; la moitié du coût de la fumure de M. Ville égale 282 fr. 1 5, et représente, pour les deux années de blé, 66 hectolitres coûtant ainsi 4 fr. 28 chacun. Voilà pour l'apparence, mais voici la réalité :
Moitié prix du coût de la fumure (1,477 fr. 37), d'après les chiffres que nous venons de voir, égale 738 fr. 50 ; soit, pour les deux années de blé représentant ensemble 66 hectolitres de grain, une dépense de 1 1 fr. 19 par hectolitre, tandis que dans les conditions culturales ordinaires, la fumure en fumier de ferme n'entre pas pour plus de 5 fr. dans le prix de revient d'un hectolitre de grains.
Singulier moyen d'entendre l'économie agricole, et d'abaisser, au profit du producteur et du consommateur, le prix de revient des subsistances, car il est évident que le rapport de la dépense aux produits obtenus restera le même pour toutes les autres récoltes qui seront soumises au même régime. Nous allons en avoir une nouvelle preuve dans un instant.
Tout cela est pitoyable et ne justifie que trop nos protestations, tout en nous donnant cent fois raison. Ce n'est pas le tout de produire des récoltes; il faut savoir exactement à quel prix réel on les obtient. En matière de travail productif, c'est l'économie des résultats qui, en fin de compte, constitue la valeur des idées et des moyens.
Avant de déaiager de ces chiffres et de ces faits toutes les tristes conclusions qui en découlent, voyons les applications concernant la culture de la betterave, d'après les conseils de M. Ville lui-même, et en prenant encore ses propres chiffres. Nous devons montrer à quelles illusions on s'est laissé aller, à l'exemple de M. Ville, en produisant, ici comme dans le Journal des fabricants de sucre, des résultats qui, précisément, auraient dû être mis à l'index si l'on s'était donné la peine d'examiner de près les chiffres qui ont été pubhés et que l'on considérait comme impliquant des résultats merveilleux.
M. du Peyrat, M. Cavallier et M. Leroy ont donné, tour à tour, le détail des applications qu'ils ont faites. Elles sont à peu près semblables. Prenons celles de M. du Peyrat puisqu'elles émanent d'un homme qui nous honore de son estime, dont le mérite est certainement incontestable, et qui ne pourra que nous savoir gré de chercher à faire la lumière.
Voici la donnée de M. du Peyrat :
Bicarré. — Engrais chimiques selon les indications de M. Ville. Suit le détail d'après lequel 17 kilog. d'engrais chimiques ont permis d'obtenir une récolte de 539 kilog. 500 de betteraves et 35 kilog. de feuilles. Pour plus de simphcité, laissons de côté les 35 kilog. de feuilles, et comptons :
100 kilog. de betteraves à l'état normal égalent. 0''.210 d'azote
Donc la rocolte a emporté 1 .132 —
M. du Peyrat a employé 4 kilog. de nitrate de soude, dont la richesse Azote, maximum en azote égale 16.50 pour 100; soit donc ' 0^660
Plus 1 kilog. de sulfate d'ammoniaque à 21 pour 100 d'azote, égal 0 -210
Total C-.STO
D'où, différence en moins : 253 grammes. Ce chiffre paraît de peu d'importance parce qu"il s'agit d'une petite surface, mais il est considérable quand on le rapporte à un hectare. Dans tous les cas, il constitue un écart au moins de 22.35 pour 100 pour l'azote seulement.
Voyons maintenant ce qui concerne les matières minérales, et spécialement la potasse et les phosphates :
100 kilog. de betteraves normales égalent 6.24 pour 100 de matières minérales; par conséquent, les 539 kilog. 500 de la récolte de M. du Peyrat égalent 33 kilog. 664. M. Ville en fournit 17 kilog. en tout.
1 00 kilog de cendres de betteraves égalent 6 pour 1 00 d'acide phosphorique correspondant à 13 kilog. de phosphate des os et 39 kilog. de potasse. D'où il suit que les 33 kilog. 664 de cendres de la récolte de M. du Peyrat ont emporté 2 kilog. 019 d'acide phosphorique , ou 4 kilog. 375 de phosphate des os et 13 kilog. 127 de potasse, tandis qu'on n'a employé que 2 kilog. de potasse raffinée contenant 1 kilog. 226 de potasse réelle et 6 kilog. de phosphate acide représentant 9 kilog. 336 de phosphate des os. Résumons :
Kil. Kil.
Azote employé 0.879 j A^ote en moins 0.253
Au lieu de 1.132 1
Aui"u^"!!?t":::::::::;: à:'lt ) potasse en moins u.902
iu°i&.!"'^!?!!!::::::::: Ifâ \ pi^osphatesenpius... 4.961
En ramenant les 4 kilog. de chaux employés, à la quantité enlevée par la récolte, on trouve encore, comme pour les chiffres de l'assolement quadriennal, un excès des produits qui ont le moins de valeur (chaux et phosphates), et un déficit énorme dans les quantités d'azote et de potasse qui sont justement les produits possédant le plus de valeur.
Que conclure de cette double concordance? C'est à chacun de décider; mais l'examen attentif des chiffres que nous venons de relever prouve que les conclusions qu'on invoque trop souvent au nom de ce qu'on appelle des résulats pratiques, ne répond pas toujours à la réalité des faits, et qu'il faut prendre garde de faire dire à ces mêmes faits ce qu'ils ne disent pas du tout.
Comment taire la vérité quand on se trouve en présence d'un système qui ne repose que sur de dangereuses illusions, qui prétend s'affirmer en faisant croire à des résultats merveilleux, tandis qu'ils sont doublement désastreux, non-seulement parce qu'ils font ressortir au prix de revient de 1 ,477 fr. par hectare une fumure que l'on ne compte que pour 564 fr., mais encore parce que l'agriculteur, confiant dans les belles promesses de M. Ville, peut ruiner ainsi la fécondité du sol par un épuisement certain.
Triste réalité et triste progrès. Il n'y a pas à nier ici. Sauf les frac-
lions de chiffres, tout cela est mathématiquement vrai. C'est donc une vraie fantasmagorie agricole, car les végétaux ne créant pas les matériaux dont ils sont formés, il faut absolument qu'ils prennent au sol tous ceux que les engrais ne leur apportent pas, sauf quelques gaz de l'atmosphère.
Après cela, peut-on s'étonner du refus de M. Ville d'accepter des essais contradictoires sous la direction et le contrôle d'hommes compétents et de se refuser aussi à la publicité des résultats? On devait s'y attendre. C'est de l'agriculture épuisante au premier chef, puisque les apports sont insuffisants et incomplets, absolument comme à l'égard des engrais Dusseau, Huguin,Bickès et autres, qui ont soulevé, on s'en souvient, de si énergiques protestations. C'est qu'en effet il y avait là, comme dans le système de M. Ville, tout le contraire de cette culture améliorante qui doit tendre sans cesse à enrichir le sol et non à l'appauvrir, à accroître la fertilité, à augmenter enfin les facultés productives de nos terres, comme moyen d'abaisser, au profit du producteur et du consommateur, le prix de revient des productions obtenues.
C'est bien grave tout cela, au point de vue des intérêts agricoles, surtout quand on parle au nom de la science. Quelle plus étrange façon de comprendre, d'enseigner et de faire pratiquer 1 économie rurale! Ne croirait-on pas voir une -idée datant du siècle dernier, c'est-à-dire se produisant sans tenir aucun compte de l'économie des résultats? Qu'est-ce, aujourd'hui, qu'une application nouvelle qui ne se traduit pas par un moyen de faire mieux, plus, ou plus économiquement?
Pauvres colonies, qui espèrent trouver là leur régénération et qui ne doivent s'attendre qu'à l'épuisement graduel, mais certain, du sol; qu'à des prix de revient beaucoup plus élevés et à la perte de leur avenir si elles ont le malheur d'entrer dans cette voie. Tout cela doit être dit, parce que M. Ville a là un enjeu dont l'agriculture fera seule les frais, et que des intérêts considérables peuvent être compromis. Prouvons encore.
Dans les conditions de fumure indiquées par M. Ville, les rendements ne sont plus un revenu proprement dit, puisque la valeur foncière est entamée; c'est une transformation pure et simple du capital représenté par la richesse du sol, puisque la fumure n'entre dans la confection des produits obtenus que pour 5C4 fr. 50, et que la richesse de la terre contribue pour 912 fr. 87 dans la somme des récoltes produites par la rotation. Ce n'est donc pas un moyen nouveau de production plus économique, ni un accroissement de richesse, ni une création de valeurs nouvelles, mais un simple déplacement de la valeur foncière, un trompe-l'œil, un mirage plein de séduction, et un danger très-réel.
Les maladies de nos espèces végétales les plus précieuses n'ont fait que beaucoup trop de mal jusqu'ici, et nul n'oserait contester l'influence funeste que doit exercer l'épuisement du sol résultant de la restitution insuffisante des éléments emportés par chaque récolte. Or, tel est précisément l'un des côtés les plus dangereux de la doctrine de M. Ville. Ce n'est jamais impunément que l'on fait violence aux lois fondamentales de la reproduction des espèces.
Un dernier mot pour finir.
Dans l'espérance d'amoindrir les constatations utiles que nous pou-
vions faire au sujet de son système, M. Ville n'a pas manqué d'invoquer notre position de producteur d'engrais et même d'y insister souvent, comme si l'évidence des faits et le positivisme des chiffres pouvaient en être affaiblis. Est-ce que la vérité doit être dite par Pierre ou par Paul pour être une vérité? Est-ce qu'un axiome a besoin du nom de quelqu'un pour être prouvé?
Pauvre argument, qui ne révèle que trop la pénurie de la défense. Que peut faire ce prétexte et toutes les autres personnalitées auxquelles M. Ville a dû recourir, quand l'évidence est là, quand tout le monde, sans exception, peut contrôler les chiffres et refaire ces calculs aussi bien que nous.
Nous n'avons aucun système à opposer à M. Ville, et notre situation de critique est des plus nettes. Aujourd'hui, comme il y a quinze ans, nous soutenons simplement que le fumier de ferme étant le proto type de tous les enjiçrais, ceux qui aspirent à le remplacer, ou au moins à rendre autant de services que lui, devront s'approcher le plus possible de sa composition.
C'est bien simple. C'est là ce que nous avons toujours soutenu, ce que nous soutenons encore contre M. Ville, et que nous croyons pouvoir appeler la théorie du sens commun.
Les idées que nous défendons ici, nous les défendions en 1858 dans le Guide des engrais, avant d'être devenu fabricant malgré nous. Et en persistant dans notre apologie du fumier de ferme, nous sommes complètement hors de cause sous le rapport des intérêts, car ce n'est pas là, généralement, la doctrine des marchands qui, tous, ont plus ou moins la prétention de faire beaucoup mieux ou beaucoup plus que le fumier des bestiaux.
Nous avons dit que c'était là une prétention absurde, et M. Ville vient de nous mettre à même de le prouver encore une fois de plus.. Nous ne soutenons donc cette thèse que parce que M. Ville lui a déclaré la guerre en professant que l'emploi exclusif des engrais chimiques pouvait permettre de se passer complètement de fumier, et que si les agriculteurs se plaignaient, c'est parce qu'ils n'étaient que des routiniers.
Voilà tout le débat résumé en deux mots, et pour compléter ce que nous avons à dire, ajoutons que nous avons toujours déclaré que les engrais industi-iels ou commerciaux, quels qu'ils soient, ne devaient être considérés que comme un appoint, un moyen de suppléera l'insuffisance des fumiers de ferme, ou comme une ressource précieuse pour parvenir plus rapidementàla mise en valeur d'une exploitation agricole jusqu'au jour où la production des engrais de ferme est devenue suffisante. Hors de là, répétons-le, tout n'est qu'illusions ou mensonges.
Donc, nous ne défendons rien de plus aujourd'hui qu'il y a dix ans; donc, encore, nous ne faisons ni opposition, ni critique systématique contre M. Ville, et, comme précédemment, nous concluons en disant : L'humus est une condition sine quâ non de la faculté productive du sol dans les conditions normales de culture. Non-seulement l'humus exerce des fonctions multiples importantes, mais on ne doit pas perdre de vue l'action purement physique qui lui permet de conserver l'humidité du sol et de la distribuer lentement aux récoltes, aux époques où elles en ont tant besoin, c'est-à-dire lorsque la terre se dessèche partout sous l'action brûlante du soleil.
Il n'y a pas de produits chimiques capables de suppléer à l'humus, et leur emploi exclusif ne pourrait au contraire que faire le plus grand mal en contribuant à un dessèchement plus rapide du sol. Quand M. Ville soutient le contraire et déclare pouvoir remplacer indéfiniment l'humus du fumier par des produits salins, nous disons que c'est de la témérité dangereuse pour les intérêts de ceux qui auront la faiblesse d'y croire, et nous protestons de toutes nos forces en disant : Jamais! jamais! jamais !
Tout le monde doit protester contre des doctrines qui violent les lois de la production agricole, et qui sont d'autant plus dangereuses qu'elles se font savantes.
Par la raison que tous les maîtres ont formulé des principes qui sont aux antipodes des doctrines de iM. Yille, ce dernier n'a contre les maîtres que des paroles de colère. C'est tout simple. M. Dumas a dit : « Toute agriculture qui ne reconstitue pas le sol est désastreuse. » C'est là un axiome agronomique admis dans le monde entier et représenté partout. Seule, la simili-culture de M. Ville n'en tient aucun compte, et elle aspire à la généralisation. Elle n améliore pas , elle épuise ; elle ne fait pas la tirelire du sol, elle la brise ; elle n'amasse pas, elle dissipe ce qui est amassé. C'est de l'agriculture d'enfant prodigue, qui prend 100, et restitue à peine 25 ou 30.
On n"a que beaucoup trop abusé de l'agriculture épuisante, sans tenir compte de la nécessité de restituer l'équivalent de ce que chaque récolte enlève à la richesse du sol ; et, précisément, les doctrines de M. Ville sont en plein dans ce détestable courant d'idées qui caractérise si bien l'époque actuelle, et qui consiste un peu trop à dévorer le présent sans nul souci de l'avenir, comme si la fin du monde devait arriver demain.
Le jour n'est pas loin peut-être oîi l'on s'apercevra enfin que dans ces derniers temps il y a eu probablement, pour ne pas dire certainement, plus de richesse déplacée que de richesse créée réellement; et il est bien à craindre que nos neveux ne portent, le poids de toutes ces fautes, car il est incontestable qu'on a singulièrement hypothéqué l'avenir en s'atta'quant partout à la richesse latente du sol.
Ce sont là les tendances que nous combattons. Elles sont d'autant plus à craindre qu'elles revêtent des formes scientifiques, et qu'elles flattent davantage des tendances qui ne sont déjà que beaucoup trop générales.
Il faut savoir distinguer entre-ce qui flatte simplement nos convoitises et nos faiblesses, et les sentiments qui ne s'inspirent que de cet amour du sol qui est vraiment l'amour de la patrie.
L'agriculture au jour le jour est la pire de toutes; c'est plus que de la témérité, c'est de la folie; c'es la plus dangereuse parce qu'elle tarit dans sa source les ressources de l'avenir, parce que la fortune des pères n'est obtenue qu'au prix de la ruine des enfants. Non ce n'est pas là l'organisation du travail agricole, c'est sa désorganisation certaine, infaillible.
Vous avez beau faire, ce que vous prenez aujourd'hui à la richesse de la terre, il faudra le restituer tôt ou tard, et les restitutions viendront en décharge d'un gain que Vous aurez dévoré par anticipation. Vous
n'aurez donc fait qu'une prospérité apparente, illusoire , éminemment dangereuse, séduisante pour les gens cupides, mais qui, en réalité, n au^ra pas créé la richesse, qui l'aura simplement déplacée ; absolument comme ceux qui, ne considérant que les résultats obtenus sous la seule influence de la chaux, en ont imprudemment prolongé l'emploi abusif, parce qu'ils trouvaient tout simple d'obtenir pour 100 francs de récoltes là où ils n'avaient dépensé qu'un écu de cent sous, et qui, aujourd'hui, n'obtiennent plus rien ^u tout. C'est le châtiment qui conimence ; c'est la punition de la cupidité inintelligente qui ne croit qu'à elle-même, qui reste sourde à tous les enseignements, et qui croit si volontiers que le succès d'aujourd'hui peut la dispenser de toute sage prévoyance pour l'avenir.
i" J ^ F. ROHART.