I. — L'Agriculture à l'Exposition universelle
La distribution solennelle des récompenses paraît toujours devoir avoir lieu le 1" juillet prochain. Les travaux du jury sont complètement terminés. On a ajourné seulement quelques récompenses qui seront décernées lorsque les expériences et les exhibitions de Billancourt auront pris fin. Il ne nous appartient pas de commettre des indiscrétions en désijinant dès maintenant les principaux lauréats, mais nous pouvons affirmer que les agriculteurs ont remporté un assez grand nombre de médailles. La viticulture a été particulièrement bien partagée; elle formait la classe 73, qui comprenait toutes les boissons fei'mentées : vins, alcools, eaux-de-vie et cidres. Cette classe comptait environ 8,000 exposants qui ont présenté 22,000 échantillons de leurs produits. On conçoit que les jurés ont dû se faire aider par beaucoup de dégustateurs pour arriver à classer tant de boissons. Nous avons lieu de présumer que les récompenses accordées par cette classe se répartissent ainsi qu'il suit entre les diverses nations qui ont pris part au concours :
Sur 89 médailles d'or, la France en a obtenu 41, l'Autriche 12, le Portugal 10, la Prusse 8, l'Espagne 8, l'Italie 4, le Palalinat 2, l'Angleterre (bière) 2, le Wurtemberg (id.) 1, la Bavière (id.) 1.
Sur 204 médailles d'argent, la France en a eu 141, l'Allemagne 17, l'Espagne 12, l'Autriche 8, l'Italie 8, l'Angleterre 5, la Russie 2, la Suisse 1, la Grèce 1, la Turquie 1.
Sur 244 médailles de bronze, la France en a 117, le Porlugil 21, l'Autriche 21, l'Allemagne 20, l'Espagne 18, ses colonies 3, l'Italie 16, l'Autriche 5, le Gap de Bonne-Espérance .3, la Guyane anglaise 1, la Russie 6, la Suisse 9, le Chili 2, la Turquie 1, les Pays-Bas 1.
Sur 300 mentions honorables, la France en a 137, l'Italie 30, l'Espagne 30, le Poriugal 20, l'Allemagne 21, l'Autriche 17,1a Suisse 10, l'Angleterre 10, l'Australie 9, le cap de Bonne-Espérance 6, la Belgique 4, l'Inde 1 , les Etats-Unis 6, les Pays-Bas 2, le Pérou 2, le Chili 1, la Grèce 1, la Turquie 1, la Confédération argentine 1.
Ainsi, sur un total de 837 récompenses décernées par la classe 73, la France en a obtenu 436, et elles ont été accordées à peu près complètement pour ses vins. On comprendra l'importance de ces chiffres quand on saura que le nombre total des récompenses pour toute l'E.vposition est d'environ 900 médailles d'or, 3,500 médailles d'argent, 4,500 médailles de bronze et autant de mentions honorables pour à peu près GO, 000 exposants. Les autres classes agricoles ont été bien moins
T. Il de 1867. — 20 juin. 18
partagées que la viticulture. Ainsi, par exemple, la classe 43, qui embrasse les laines, les lins , les chanvres, les cotons, les fibres textiles diverses, les tabacs, les houblons, les huiles, les miels, les cires, les glucoses, les fourrages, les plantes tinctoriales, les produits médicinaux, les collections de graines, les collections destinées à faire connaître l'état de l'agriculture des diverses contrées, n'a eu en partage qu'environ 35 médailles d'or, 1 15 d'argent, 380 de bronze et 400 mentions honorables ; elle compte cependant plus de 4,000 exposants. La répartition entre les différentes classes ne semble pas avoir toujours été faite en proportion des besoins des mérites à honorer ; mais il est juste de dire que la commission impériale a dû rencontrer bien des difficultés pour l'accomplissement de sa tâche en présence des demandes qui lui ont été faites de toutes parts. Les commissaires des diverses nations, puis les présidents des jurys des groupes et des classes, ont livré bien des assauts. Ajoutons qu'un certain nombre de grands prix ont été décernés par le conseil supérieur du jury pour des services ou des mérites qui ont semblé tout à fait exceptionnels.
Nos lecteurs savent qu'on a projeté un grand banquet agricole à Foccosion de la distribution des récompenses. Cette distribution aura lieu un lundi. Nous dirons dans 1 un de nos prochains Bulletins hebdomadaires si le banquet pourra se faire le même jour.
— En ce moment les animaux de basse-cour affluent à Billancourt; on dit qu'ils sont très -nombreux; ils seront visibles jusque vers le 2G ou le 27. Us seront remplacés pendant la première quinzaine de juillet par les animaux reproducteurs des races bovines de travail, et pendant la deuxième quinzaine de juillet par les races chevalines de luxe (chevaux de selle, de chasse, carrossiers, poneys, elc). Ces derniers, avec l'exposition mulassière qui aura lieu en septembre, compléteront l'exposition des races chevalines de trait qui a occupé les stalles pendant cette dernière quinzaine, et qui a mérité aux exposants les récompenses suivantes :
Premiers prix — M. le baron de Fourmant, à Gercamps (Pas-de-Calais), pour 1 étalon percheron de 7 ans. — La Compagnie générale des omnibus, pour I étalon parcheron de 8 ans. — M. Perpère , au Pin-la- Garenne , près Mostagen (Orne), pour 2 étalons percherons de 5 et de 8 ans. — M. Moreau Chaslon (Georges), entrepreneur des chemias de fer de l'Ouest, pour trois juments percheronnes, âgées de 3, 5 et 8 ans. — M. Alexandre Lacour, à Saint-Fargeau (Yonne) , pour trois juments de 5, 6 et 11 ans. — M. Guillemin (Alexis), à Vilemerle (Eure-et-Loire), pour 1 jument percheronne de 9 ans. — M. J. Howard, de Bedford (Angleterre), pour un cbeval étranger de 10 ans.
Deuxième prix. — M. Simon (Jean), à Corranges (Orne), pour 1 étalon percheroa âgé de? ans.
Troisièmes prix. — M. le baron de Fourment (Pas-de-Calais) , pour 1 étalon bourbonnais, âgé de 4 ans. — M. Fardouet, à Verrière (Orne), pour un étalon percheron â,i;é de 5 ans. — Meritte (Jules), à ViUemerle (Eure-et-Loire), pour une jument percheronne âgée de 6 ans.
Mentions honurables. — M. Perpère, au Pin-la-Garenne (Orne), pour un étalon percheron de 4 ans. — M. Armand de Ruseman, à Tesponenam (Finistère), pour un étalon breton de 9 ans. — M. Ginract (Yvon), à Droué (Loir-et-Cher), pour une jument percheronne de 6 ans (suitée). — M. Moreau-Chaslon, pour une jument normande de 6 ans (suitée). — M. Leroy (Portien), au Ghaply (Orue) pour une jument percheronne âgée de 5 ans.
En nous envoyant lés notes nécessaires pour faire celte liste, notre collaborateur, M. de la Morvonnais, nous ajoute les observations judicieuses qui suivent :
Vous connaissez Turbigo, vous l'avez vu à Amiens. C'est un superbe cheval sans aucun doute; il était inscrit comme percheron, mais aux yeux de quelques-uns il a du boulonnais par l'arrière. Quoiqu'il en soit, il mérite le premier prix qui lui a été attribué. Quant aux trois chevaux appartenant à la Compagnie des omnibus ou à M. Perpère, c'étaient bien des percherons ; mais on fait plus léger an jour (Phv i . Estce la sélection ou l'effet des conditions agricoles qui ont changé et les conditions actuelles des communications? Nous l'ignorons. Toutefois nous n'avons plus retrouvé ces longues crinières qui tombaient jusqu'au.^ sabots, le cou de cygne et le chanfrein qui nous étaient restés dans la mémoire ; mais les avant-bras sont nets et bien soudés. On a donné un premier prix, hors concours il est vrai, aux chevaux de MM. J. et F. Howard. Ce sont les mêmes chevaux qui ont si bien servi les anglais dans leurs labours; mais nous avouons notre préférence pour nos chevaux du Perche. Sans doute le cheval de labour travaille par son poids {moU sua slat) nous l'avons bien vu; nous maintenons cependant que les chevaux de MM. Perpère, Simon et autres feraient aussi bien ou mieux, surtout si John, l'homme de MM. Howard, était entre les mancherons de la charrue.
Que prouve cette exhibition? Rien au point de vue de l'élevage, qui ne doit être encouragé que par les récompenses locales des pays où on élève ; mais elle atteste que nous avons d'excellents chevaux et que nous n'avons rien à envier aux Russes, aux Anglais, etc. La Compagnie des omnibus, celle des chemins de fer du Nord ont certainement le droit de posséder dans leurs écuries les beaux chevaux qu'elles ont exhibés; mais elles ne sont pas des éleveurs. Il y avait là peu de boulonnais et ils appartenaient à M. le baron de Fourment et venaient du concours d'Amiens. Nous avons aussi remarqué un cheval breton, solide petit gaillard, bonne poitrine, un peu d'ensellement. — Du reste les dispositions du concours étaient bonnes et font honneur à MM. les commissaires.
Nos lecteurs savent que, à l'occasion de l'exposition des bœufs qui aura lieu dans la seconde quinzaine d'août, on refera les expériences de labourage qui ont donné lieu à tant de discussions et à une polémique si ardente. On pourra alors véritablement vérifier de nouveau si réellement les charrues françaises sont au-dessous des charrues anglaises autant qu'elles l'ont paru dans les premières expériences. C'est encore sur ce sujet que notre excellent collaborateur M. Casanova nous adresse la lettre suivante :
« Monsieur le Directeur, «Ma note du 20 mai, sur les charrues françaises et anglaises à Billancourt, a engagé M. Douglas à faire quelques réflexions qui ne reproduisent pas exactement la pensée que j'ai expiimée. Si j'ai manifesté une opinion personnelle sur la charrue anglaise, je n'ai jamais eu en horreur les Anglais. J'ai d'excellents amis en Angleterre, et il me serait douloureux qu'on leur répétât une chose qui est loin de ma pensée. Je n'ai pas non plus méprisé la charrue anglaise; j'en ai même fait l'éloge; seulement, j'ai signalé deux défauts, défauts qui me paraissent devoir la mettre au-dessous de la charrue française. Cette dernière, construite en bois et en fer, a plus de solidité que la charrue anglaise, construite avec une assez légère armature en fer. Le peu d'élévation du versoir de la charrue ordinaire anglaise a l'inconvénient, dans les deuxième et troisième labours, de permettre à une partie delà terre de retomber dans la raie. M. Douglas, puisqu'il possède cet instrument, peut en faire l'expérience journalière. Je ne veux pas énumérer les autres défauts de la charrue anglaise ; cependant je dois dire que, dans une terre argileuse, pour peu que le sol soit humide, la forme allongée de la charrue anglaise, en raison même de sa construction, -paiera, comme on dit vulgairement, et retiendra captive une plus grande quantité de terre que la charrue française. Ce nouvel inconvénient arrêtera constamment la charrue, alors même qu'on en doublerait l'attelage. Un autre inconvénient également à signaler est celui-ci : le peu d'élévation du poitrail de la charrue et l'abaissement de l'âge adhérent à ce même poitrail, fera bourrer la
harrue, au moment où l'on voudra enterrer du fumier pailleux; le même inconvénient aura lieu lorsqu'il s'agira de rompre un sainfoin ou une luzerne, et toutes les fois qu'il y aura, dans un terrain à labourer, de mauvaises racines.
« Je sais parfaitement que les Anglais ont des charrues aptes à toutes les terres; mais je sais également que la charrue simple anglaise a les défauts que j'ai déjà signalés, défauts que la charrue française ordinaire n'a pas.
« La charrue anglaise a labouré à Billancourt très-régulièrement, et a fait, je me plais à le dire, une véritable marqueterie ; mais si la charrue française, par son genre de construction, fait un travail moins agréable k la vue, s'ensuit-il de là que nos terres ne peuvent pas rapporter d'abondantes récoltes? Chacun sait le contraire. La charrue française a encore sur la charrue anglaise un suprême avantage : celui d'une extrême solidité jointe à un prix moins élevé; elle nous permet en outre de cultiver nos terres selon les habitudes françaises, qui me paraissent les meilleures. Que M. Douglas préfère la charrue anglaise, rien ne me paraît plus naturel; quant à moi, j'ai une pTédilection marquée pour la charrue française, prédilection basée sur l'expérience pratique que j ai faite de cet instrument.
(1 M. Douglas est surpris de ce qu'un praticien ignore qu'en Angleterre on laboure à 20 centimètres de profondeur, .le ne contesle pas la chose; en tous cas, je crois que c'est le plus petit nombre de cultivateurs qui emploient ce système; on laboura en moyenne de 12 à 15 cenlimètres; c'est l'avis général. Toutefois, je ne passerai pas sous silence un fait important : lorsqu'il s'agira de donner une deuxième ou une troisième façon, la charrue simple, au versoir bas et allongé, sera soumise aux graves inconvénients que j'ai déjà, signalés. Pour éviter ces inconvénients, il faudra avoir recours à une très-forte charrue munie d'un versoir à forme élevée, comme celui de la charrue française, qui demandera, dans une terre forte ou même de consistance moyenne, à ce qu'on double les attelages. Je n'ignore pas, et cela je le savais alors que j'étais sur les bancs du collège, que le sol de l'Angleterre se compose de sable, de pierres et d'argile. En est-il autrement pour toute l'enveloppe terrestre? Non.... Du moins, lorsque je faisais des études de géologie, mon professeur me rexpli(.|uait ainsi. Seulement, la question est de savoir si, en France, la charrue anglaise, malgré l'apparente supériorité qu'elle a eue à Billancourt, convient mieux à nos terres que la charrue française. Voilà le point que j'ai voulu élucider et soumettre à l'appréciation des agriculteurs français. Ceci établi, j'apprécie à leur juste valeur, et le mérite des cultivateurs anglais et celui de leurs instruments; mais cela ne m'empêchera pas de reconnaître les qualités exceptionnelles de la charrue française et la valeur des constructeurs et des cultivateurs français.
« Maintenant, qu'en .Angleterre toutes les variétés du sol soient classées, cela est incontestable; mais il est également incontestable que le sol calcaire, granitique, est, en Angleterre, en bien moins grande partie qu'en France.
a M. Douglas cite un passage de M. de la Morvonnais où ce dernier engage ceux qui ont été battus à ne pas se désoler et à saisir une occasion nouvelle pour prendre leur revanche. Envisageons sérieusement la chose, et disons, avec M. de la Morvonnais : I Que prouvent ces prétendus échecs et ces succès des charrues à Billancourt? Rien, absolument rien, pas même pour MM. J. et F. Howard, Ransomes et Cie. » Et plus loin, il ajoute : « Je m'engagerais bien à faire, dans des conditions données et avec votre charrue, trois fois plus de travail utile qu'avec celle de M. Howard; mais je ne l'aurais pas engagée dans les conditions qui lui étaient réservées à Billancourt. » Quelles étaient ces mauvaises conditions? Le défaut de bons laboureurs et le manque d'attelages réglés.
« Cette victoire, qui n'en est pas une pour les vrais laboureurs, est-elle si accablante pour les charrues françaises? M. Douglas ne le pense pas : il faut accorder à chaque chose l'importance qu'elle mérite; l'exagération atténue en quelque sorte l'éclat d'une victoire. Si les charrues françaises ont été moins régulières dans leur travail que les charrues anglaises, on en connaît les causes, et telle charrue française qui a eu de la peine à tracer un sillon régulier dans la terre en friche de Billancourt, n'en avait pas moins remporté, dans des concours sérieux, les premiers prix.
« Je remercie M. Douglas de m'avoir fourni l'occasion d'affirmer de nouveau ce que j'ai déjà exprimé dans ma note du 20 mai. M. Douglas ne pouvant me faire partager ses convictions, tout débat sur cette "question devient entre nous inutile.
« Veuillez agréer, etc.,
I J. Casanova, laboureur. »
A propos de l'échec des charrues françaises à Billancourt, une lettre d'un de nos correspondants contient les justes observationsqui suivent :
1 Au lieu de se récrier contre les Anglais qui ont amené des attelages et des la boureurs, ne vaudrait-il pas mieux y recueillir une leçon utile. Qui nous empêchait, nous Français, d'en faire autant, au lieu de compter sur des commissions ou iniprévoyantes ou étrangères à la pratique et surtout aux imprévus des concours. Il est évident qu'une faute a été commise ; on devait prévenir les agriculteurs de se pourvoir d'attelages ou en mettre à leur disposition. A qui incombe cette responsabilité? Je ne me prononcerai pas : je dirai seulement que nous aurions dû avoir la même prévoyance que nos voisins et le concours de Billancourt aurait laissé d'autres résultats que des plaintes sans fondement.
«■ Fennebresque, " Vice-Président delà Société d'agriculture d'Indre-et-Loire.) »
Nous ne ferons qu'une observation sur la lettre de M. Casanova, c'est que s'il y a en Angleterre des labours de 1 5 centimètres seulement, il y en a de plus profonds. Tout dépend d'ailleurs de la nature du sol et de la quantité d'engrais qu'on peut lui donner. Pour obtenir de très-forts rendements il faut à la fois des labours très-profonds et des fumures très-abondantes. Ajoutons encore que pour obtenir de bons résultats avec de bonnes charrues, il faut encore de bons laboureurs et de bons attelages.
IL — Les concours régionaux.
Le onzième concours régional, celui de Caen, a eu lieu au commencement de cette quinzaine. Le lauréat de la grande prime d'honneur a été M. Delaville, propriétaire éleveur à Bretteville-sur-Odon, arrondissement de Caen. Il ne reste plus que le concours régional de Colmar qui aura lieu à la fin daoïit. En attendant, nous continuons l'insertion des comptes rendus que nous adressent nos correspondants. Nos lecteurs remarqueront sans doute combien leur études sont complètes. Nous nous efforçons là comme pour tous les autres intérêts agricoles, de faire en sorte que rien d'utile ne soit laissé de côté.