XI. — L'enquête agricole, la popidalion et la viliculture
Nous nous étions proposé de revenir sur les conséquences du dernier recensement dont nous avons donné le résultat dans le Bulletin n° 4. Mais le Gouvernement n'a pas encore publié les tables qui doivent paraître au Bulletin des lois, et sans lesquelles il est bien difficile de connaître ce qui concerne la population rurale et la population urbaine. Nous reviendrons donc dans une prochaine chronique sur cette question qui est une des plus graves de l'enquête. Nous devons aussi ajourner l'analyse d'un grand nombre de brochures nouvelles qui nous sont parvenues. Aussi bien ce numéro contient un grand nombre de discussions sur l'enquête elle-même. Enfin, nous tenons plus loin (p. 276) notre promesse en publiant le tableau synoptique du système de viticulture de notre éminent ami le docteur Guyot et des systèmes qui lui ont été opposés. Nous insérerons une autre fois les énergiques protestations qui nous sont parvenues d'un grand nombre de départements contre les accusations envers l'homme qui a rendu le plus de services à la viticulture française. J.-A. Barral.
}■ a-t-il eu une crise agricole .^
La question mise à l'ordre du jour pour le dîner de l'agriculture qui a eu lieu le merci'edi 23 janvier, au Grand-Hôtel, avait attiré un grand nombre de convives. On se rappelle qu'au dîner de décembre, M. Léopold Javal ayant émis cette proposition : Y a-t-il eu une Crise agricole , la réunion avait pensé que, puisqu'une pai'eille question était posée, elle devait être discutée. Nous pouvons dire qu'elle a servi de thème aux improvisations les plus éloquentes et les plus nourries de faits et de preuves, démontrant que la crise a existé et qu'elle existe encore. La discussion s'est prolongée fort avant dans la soirée, sans qu aucun des convives n'ait pensé un seul instant, retenus que tous étaient sous le charme delà parole des orateurs, à partir avant la fin de la conversation. Parmi les convives on comptait MM. de Lavergne, de Kergorlay, de Vogué, Gareau, Barral, membres de la Société centrale d'agriculture; Anselme Petetin, conseiller d'État, baron de Veauce, député ; de Champvans , La Tour du Pin-Chambly, marquis de Montlaur, comte de Montlaur, de la Morvonnais; baron Daurier, directeur de la bergerie impériale de Rambouillet ; comte de Coral, conseiller à la Cour des comptes ; comte d'Esterno, Perrot, Rohart, comte du Maisniel, baron Arthur d'Aubigny, A. Vermorel, Bigno-n aîné, Gérard (de Blincourt), Goudal, Pallu, Guézou-Duval, Léon Dudouy, Jacques Valserres ; Louis Hervé, directeur de la Gazelle îles Cainpai/nes; Léon Calmels, de laTeiliais, Zambaux, etc., etc.
L'absence de M. Javal, qui avait pris l'initiative de la proposition a été vivemsnt regrettée par tout le monde. Il eût été certainement le premier à démontrer qu'il avait malicieusement posé un paradoxe, pour qu'il fût bien établi, comme on ne l'avait pas toujours dit partout, dans les régions officielles, que la crise agricole avait été immense, — et il l'eût fait avec toute l'autorité qu'on lui connaît. Il s'est trouvé cependant quelques convives pour se faire les avocats du diable, ainsi qu'on l'a répété avec esprit. Si les éloquentes réponses des autres orateurs ne les ont pas convaincus, leur opinion aété du moins fort ébranlée dans la base. Mais, comme on le sait, le diable ne se convertit qu'en devenant ermite... ou bon agriculteur.
Avant de passer à la discussion de la crise agricole, le président, M. de Lavergne, a mis aux voix la question du dîner prochain. Sur la proposition de M. deCbampvans, on. a adopté celle-ci : De la réforme de l'impôt des boissons. — M. de Champvans a démontré, à peu près dans les termes suivants, l'importance de cette question :
" Maintenant que l'enquête est terminée, que tous les inlérèts et tous les besoins ont été recherchés et étudiés par chacun de nous dans sa contrée, ce qu'il importe c'est de reconnaître, parmi ces besoins et ces intérêts, ceux qui sont communs à tous et de mettre de l'accord dans les demandes de l'agriculture. Toute conduite qui consisterait à vouloir faire triompher les intérêts spéciaux, conduirait à l'antagonisme des produclions différentes et aljoutirait infailliblement à la ruine générale de l'agriculture. — J'entends dire à certains agriculteurs : L'agriculture soufl're; mais la viticulture est prospère et les causes qui nous ruinent sont pour elle une source de profits. Détrompez-vous, messieurs ; si la viticulture est rémunérée dans ses grands vins et dans ses vins fins, elle est inquiète et troublée pour l'immense majorité de ses produits, les vins ordinaires. La fiscalité combinée, coaliséesecrètement avec levinage à haute dose, pour le maintien des octrois, menace son e.\istence. Voulez-vous savoir la vérité sur l'effet des tiaités de commerce relativement à lavisiculture? la voici : Le libre échange annoncé à l'extérieur n'existe pas suffisamment, la réciprocité des droits n'a été obtenue nulle part, et sur plusieurs points tels que l'Espagne, la Russie, l'Italie, les États-Unis, on signale des écarts énormes et des ta^es qui équivalent à la prohibition, de sorte que l'introduction en franchise des blés étrangers chez nous n'a pas même pour compensation l'entrée facile d'un des produits importants de l'une des branches principales de l'agriculture française, au dehors.
(I Si du marché extérieur à peu près fermé, la viticulture considère le marché intérieur, quelle cause de ruine et de perte n'y trouve-t-elle pas? Un système presque prohibitif est établi contre elle dans la plupart des grandes villes, et des formaUtés inextricables entravent la circulation de ses produits. Isolés dans notre action, confinés dans nos Comices, divisés même dans nos réclamations, car la variété de nos crus et l'inégalité de nos produits révèlent dans chaque contrée viticole des besoins spéciaux, la plus grande de nos difficultés est de nous réunir sur le terrain commun d'une entente équitable où nous devons également nous rencontrer avec les agriculteurs, car il y a entre les blés et les vins des rapports intimes et complexes dont il ne faut pas méconnaître l'accord, si l'on veut sortir de la crise actuelle. — Moins de fiscalité et le libre échange à l'intérieur. Tel est le désir de la viticulture, et c'est pourquoi je propose donc de mettre à notre ordre du jour : La réforme de l'impôl sur les boissons. »
M. le comte d'Esterno avait commencé par demander qu'on mît à l'ordre du jour la question de l'enquête agricole. Mais on a répondu que la commission supérieure n'aurait certainement pas terminé son travail à lépoque du prochain dîner, et qu'il est préférable de remettre la discussion de cette question capitale au moment où une publication officielle aura eu lieu. Puis M. de Lavergne a donné la parole à M. Barrai, pour exposer en quelques mots les opinions diverses de
202 niNER DE L'AGRICULTURE.
membres absents dont on avait reçu des communications. M. Barrai commence par donner lecture d'une lettre de M. IMichel Grefî, de la Moselle, qui ne croit pas à toutes les idées reçues dans la presse agricole. Celte lettre est ainsi conçue :
K Je n'ai pas cru tout d'abord à refficacité de l'enquête, et je ne crois point aux avantages que quelques-uns pensent encore aujourd'hui en tirer pour l'agriculture. La grande culture a été seule entendue, et elle était exclusivement préoccupée de ses intérêts et de ses théories, théories et intérêts qui sont loin d'être ceux de la petite culluie, c'est-à-dire de l'immense majorité des cultivateurs i'ranrais. Le plus heureux de l'euquête, c'est que le résultat soit négatif, les doléances et les vœux d'un département étant le contrepied d'un département voisin, au moins sur des points radicaux.
« Il avait parfaitement raison, le confrère qui aposé cette question : }' a-t-U eu crise agricole? Non, il n'y a pas crise, mais fausse route et imprévoyance de la part de la grande culture. Elle a voulu transporter sur le sol français, au milieu des habitudes et des mœurs françaises, ra.,-ricuUure anglaise, sans songer que nous n'avons ni les mêmes moyens de production ni les mêmes voies d'écoulement, sans songer, en un mot, que la France n'est pas l'Angleterre, ni les Français des Anglais. La grande culture et la culture intensive sont deux magnifiques idéals, mais il ne faut pas vouloir les réaliser en dépit de la nature des choses contraires. La France est démocratique et, par suite, destinée à voir son sol se morceler; elle sent que la reconstitution de la grande propriété, rêvée par quelques-uns, serait un danger pour sa récente émancipation. La culture intensive, avec les moyens propres à notre pays, est réservée à la moyenne et à la petite culture. Si le gouvernement voulait hâter l'avènement de cette culture, la seule nationale, il s'appliquerait à provoquer le mouvement progressif dans la masse des cultivateurs, au lieu de continuer à prodiguer ses faveurs et ses encouragements à la grande culture. L'expérience dure depuis trente ans. Qu'a-t-elle produit? L'éclatant aveu d'impuissance qu'on a voulu présenter comme une crise générale. Ne l'ai-je pas dit en commençant, j"ai parfois des idées paradoxa'es? Mais il arrive plus d'une fois que le paradoxe d'aujourd'hu i devient une proposition banale le lendemain. »
M. Decrombecque, lauréat de la prime d'honneur du Pas-de-Calais, se range dans le camp de M. Michel Greff. M. Barrai cite de sa lettre la phrase suivante :
« 11 n'y a pas eu crise, mais il y a beaucoup à faire pour l'enseignement de Tagriculture et pour les charges trop onéreuses qu'elle supporte comparativement avec toutes les autres industries. »
Voici maintenant des opinions contraires. M. Teyssier des Farges écrit :
" Il importe de ne pas oublier que la crise agricole existe à des points de vue différents, savoir : à cause de la gêne à peu près générale, ce qui est impossible à nier, témoins les prêts faits par le Comptoir de Seine-et-Marne, dans un des départements les plus riches de la France, puis au point de vue des légitimes et trop légitimes aspirations de l'agriculture, qui entend ne pas rester plus longtemps la bête de somme du pays et qui réclame l'égalité des charges, alors qu'elle serait fondée à être l'industrie la moins grevée. »
M. le marquis de Fournès écrit de son côté :
« Si j'avais pu assister au dîner de l'agriculture, j'aurais expliqué de mon mieux à M. Javal, pourquoi l'autre jour, lorsqu'il a émis son iuterrogation,avec une naïveté purement apparente, j'avais proposé de changer son passé en présent. La crise agricole, selon moi, existe et existera toujours, tant qu'on n'aura rien lait. Le prix actuel des céréales ne signifie rien, mais.... »
M. Yidalin, de la Corrt"'ze, dans le passage suivant, tiré d'une lettre adressée aussi à M. Barrai, à propos de la question mise à l'ordre du jour pour le dîner de l'agriculture s'exprime en ces termes :
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« Des gens qui vendent fort mal des produits leur coûtant lort cher en salaires, ne seronljamais disposés h. croire que la crise agricole u'a pas existé pour eux. Demandez si la crise existe encore actuellement, mais ne mettez pas en doute la crise dont nous avons tous souffert. »
Ces citations diverses ayant montré la question sous différentes couleurs, M. de Lavergne donne successivement la parole aux divers orateurs, dont nous allons rapporter, à peu près, les improvisations.
M. Vermorel demande d'abord à poser une simple observation.
c Ne pourrait-on pas dire, continue-t-il, qu'il n'y a pas eu crise agricole, en ce sens que, si la position des grands cultivateurs est devenue plus précaire, celle des petits cultivateurs se serait plutôt améliorée. Les charges qui pèsent sur l'agriculture, directement ou indirectement, impôts, octrois, conscription, dont on se plaint à bon droit, ne constituent pourtant pas des éléments e.'sceptionnels de crise; ces choses ont existé de tout temps. Un symptôme plus-grave, c'est l'augmentation disproportionnée du salaire des ouvriers agricoles. Eh bien , précisément cette charge est tout entière supportée par la grande culture. Le petit cultivateur, qui cultive lui-même, ne connaît pas cette cause de souffrance; il n'emploie pas de bras mercenaires et obtient même gratuitement, par réciprocité, des services payés fort chers ailleurs : il bénéficie au contraire de cette situation, puisque c'est lui qui met à prix ses services. D'autre part, il est bien évident que cette situation constitue un état fâcheux pour la prospérité publique. L'agriculture est maintenue en enfance entre les mains de ces parcellaires ignoranls et égoïstes, qui, en même temps, rançonnent la consommation pour ne lui fournir qu'un approvisionnement aussi peu satisfaisant au point de vue de la qualité qu'au point de vue de la quantité.
« Mon observation n'a pas tant pour but de contester la réalité de la crise que d'en dégager plus nettement le caractère, eu faisant entrer dans mon appréciation des considérations dont on n'a peut-être point assez tenu compte. Et, suivant cette idée, j'arrive à indiquer qu'il y a moins une crise spéciale agricole qu'une crise générale, une crise sociale, qui s'étend également à l'industrie et à l'agriculture.
t Or, en insistant aussi vivement que personne, au point de vue auquel je me place, j'oserai presque dire, plus vivement que personne, sur le dégrèvement demandé des charges, il me semble cependant que ce serait là un remède insuffisant : son résultat serait plutôt de réduire les facteurs de la proportion, sans modifier aucunement les termes du problème. Il y aurait différentes autres réformes à étudier : le développement de l'association coopérative entre les petits proprié'aires qui, en groupant leurs terres et leurs efforts, pourrait leur donner les avantages et l'importance des grandes exploitations agricoles; les grands propriétaires devraient développer sur leurs terres le loétayage qui associe le travailleur agricole à la propriété ; il y aurait même à étudier un système de mise en action des grandes propriétés, qui intéresserait directement les travailleurs agricoles sans déposséder pourtant les grands propriétaires, qui resteraient les gérants naturels de la propriété. Il est bien évident que c'est Icà une grosse question qui ne tend à rien moins qu'à transformer la propriété agricole : mais il s'ugit de savoir précisément si la crise n'est pas une mise en demeure, faite à la grande propriété, de seconder une transformation devenue nécessaire parle développement de l'esprit démocratique.
«t Enfin, en restant sur un terrain borné, et sans contester la solidarité étroite qui existe entre la grande et la petite culture, n'est-ii pas certains besoins essentiels particuliers à la petite culture, et qu'il apparlient à la grande, culture de satisfaire, au premier rang desquels, l'enseignement professionnel ? »
Tous les agriculteurs ont souffert de la crise, a répondu d'abord M. le marquis de Vogiié, qui a été aussi spirituel qu'incisif dans son improvisation, que nous regrettons de ne pas pouvoir donner à nos lecteurs, — et les petits comme les grands ont eu à se plaindre amèrement de leur dure condition. Mais voyons bien toutes les situations. Le pauvre, seul, n'a rien à vendre et ne lire de la terre que ses munitions personnelles. Il n'a rien alors pour les autres besoins de la vie, qu'il ne peut obtenir que par la vente ou l'échange des produits de son champ. On devrait tou-
jours se rappeler que c'est l'agriculture qui nourrit la société avec ses produits disponibles, et laisse alors à d'autres le temps et le soin de s'occuper de l'industrie, des arts, des sciences et de la grandeur du pays, mais qui aussi demande la juste rémunération de ses travaux. L'avenir indiqué par M. Vermorel, la mise en actions du sol, a paru un rêve à M. de Vogué, un rêve qui serait funeste, parce qu'en préparant une révolution sociale pour organiser un mode nouveau de propriété, d'une perfection très-contestable, il ébranlerait le sentiment et le respect actuel de la propriété, sa confiance dans le succès des travaux qu'elle entreprend chaque jour pour répondre à ses devoirs et à sa mission sociale.
M. Eug. Gareau demande qu'on sache bien que l'agriculture, dans l'état de crise où elle est, ne demande pas à en sortir par une nouvelle surélévation des prix. Elle est trop près des souffrances, sa vie est trop ditEcile par les misères qu'elle voit autour d'elle, pour quelle désire l'emploi du plus haut prix. Mais l'agriculture des céréales souffre parce que, malgré les hauts prix, la recette brute en blé n'est pas égale même à la recette de l'année dernière. Quant à la petite culture, elle souffre tout comme la grande ; elle a besoin de vendre pour compléter son existence, et là où ce complément s'obtient par le blé, elle est obligée de garder tout ce qu'elle a pour pouvoir subsister elle-même; toute la vie complémentaire, les habits, le sel, etc., tout cela lui manque.
M. d'Esteruo, répondant à quelques paroles prononcées sur l'enquête agricole dans ses rapports avec l'agriculture, déclare que, jusqu'à présent, la nature de ces rapports lui paraît douteuse; qu'avant d'identifier la cause de l'enquête agricole avec celle de l'agricultuae, il faut savoir si l'agriculture l'acceptera comme ayant été faite par elle et pour elle. Jusqu'à ce que l'agriculture se soit prononcée, ce qu'elle ne pourra faire qu'après un examen sérieux des résultats de l'enquête, qui ne lui sont pas encore connus, il serait prématuré de supposer à l'avance, entre l'agriculture et l'enquête agricole une sympathie et une similitude de vues qui, peut-être, seront loin d'exister.
Un des convives, M. Zambaux, ayant dit que parmi les causes de la crise agricole, on n'avait pas signalé le libre échange, qui avait été cependant la cause principale, et que c'était là une lacune dans la discussion, M. de Lavergne a répondu que le libre échange avait atténué la crise au lieu de l'aggraver, par l'essor qu'il avait donné à l'exportation des denrées agricoles, et qu'au lieu de l'accuser, l'agriculture devait l'accepter avec reconnaissance. Alors, s'est écrié M. Valserres, « pourquoi demandez-vous un droit d'entrée sur les produits agricoles étrangers? » M. de Lavergne a répondu que c'était là une tout autre question, que le principe du libre échange n'était nul-, lement en jeu, qu'un droit de cinq pour cent n'avait jamais passé pour un droit protecteur, que c'était un droit purement fiscal destiné à balancer les charges de l'impôt et à fournir des ressources au Trésor qui lui permissent d'alléger d'autres charges, que ce principe de l'égalité d'impôt était de toute équité, et qu'au lieu de constituer un privilège en faveur des produits français, il s'agissait de supprimer le privilège dont jouissent aujourd'hui les produits étrangers; il a ajouté que, dépuis dix ans, dans un temps où le libre échange n'était pas aussi eu faveur qu'aujourd'hui, et où il travaillait à l'obtenir dansl'in-
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térêt de l'agriculture^ il avait demande ce même droit de cinq pour cent et par les mêmes raisons, et qu'enfin la loi de 1861 elle-même posait le principe d'un droit fixe sur le blé et qu'il n'y avait aucun motif pour ne pas soumettre à des droits fixes les autres produits agricoles étrangers.
M. Jacques Valserres ne partage pas l'opinion des personnes qui déclarent que les souffrances de l'agriculture sont permanentes, qu'elles durent depuis des siècles. M. Valserres n'est pas si pessimiste. Il reconnaît que les pays dans lesquels on cultive presque exclusivement les céréales ont beaucoup souffert de l'avilissement des prix; mais la crise a passé presque inaperçue dans les pays où les plantes industrielles alternent avec le blé. Les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, de l'Oise en sont la preuve. Pour prévenir le retour de semblables souffrances, il faut que les pays exclusivement producteurs de céréales introduisent les plantes industrielles dans leur assolement. M. Jacques Valserres parle ensuite des pays viticoles; il cite l'Hérault, dont la maladie de la vigne a fait la fortune. L'Hérault a su employer le soufre avec intelligence, il a pu, au moyen de cet expédient, obtenir des récoltes fabuleuses. Il a vendu ses vins fort cher, et ce département qui, sous Louis-Philippe, était criblé de dettes, possède aujourd'hui treize millions de rente sur le Grand-Livre. Le soufrage a donc, en quelque sorte, atténué les pertes que la maladie des vers à soie fait éprouver à la région séricicole. Il avoue que tous les centres viticoles ne sont pas aussi prospères que le Gard, l'Hérault, l'Aude et les Pyrénées orientales. Mais à qui la faute si le Gers, si le Lot-et-Garonne, le Tarn-et-Garonne, si les BasscE- Pyrénées se plaignent de la crise? — aux vignerons de ces départements qui n'ont pas voulu recourir au soufrage. D'autres pays encore n'ont pas le droit de se plaindre. Il s'agit de la Normandie et du Nivernais, dont les fertiles herbages engraissent chaque année un nombre considérable de bœufs. La viande est très-chère en France, surtout depuis que le typhus ravage l'Angleterre. Qui donc pourrait soutenir que le; herbagers traversent une crise? Sans doute il y a des provinces qui souffrent; mais d'autres sont prospères. Dire que l'agriculture a toujours souffert depuis des siècles, c'est faire un sophisme; car, quelle est l'industrie qui, durant des sièles, pourrait être constamment en perte et continuerait toujours à subsister? Répondant à un autre membre, M. J. Valserres soutient que la petite culture est loin d'éprouver les mêmes embarras que la grande culture. Cette dernière paye chèrement les travailleurs, et, par conséquent, n'obtient ses produits qu'à un prix très-élevé. Elle est obligée de subir toutes les variations des mercuriales. Au contraire, la petite culture n'emploie que très-peu d'ouvriers auxiliaires. Elle consomme elle-même la plus grande partie de ses produits, elle n'a donc que très-peu à se plaindre et de l'augmentation des salaires et de l'avilissement des prix.
Mais, ajoute M. Valserres; la petite culture qui se fait avec des secours presque exclusivement, pourrait-elle longtemps supporter la concurrence de la grande culture? Pourra-t-elle, lorsque par la propriété actionnaire on reconstituera les vastes exploitations, lutter avec succès contre les grands capitaux, les machines, une direction savante.
elle qui est si pauvre, si isolée, si dépourvue des connaissances sans lesquelles il n'y a point de succès ? M. Yalserres ne le croit pas. Il pense qu'alors une crise terrible commencera pour la petite culture, et que son suprême salut sera dans l'association. Il partage à cet égard les croyances de M. Vermorel.
L'opinion exprimée si radicalement par M. Yalserres excite l'étonnement des convives. — M. Alfred Dudoûy la combat dans les termes suivants :
B Pour ma part, je vous avoue qu'en lisant dans la convocation de l'honorable M. Barrai, la question à l'ordre du jour, ainsi posée : 5' a-t-il eu crise agricole? — j'ai été stupéfait! Comment nier, comment douter même que les agriculteurs n'aient subi de poignantes épreuves pendant ces dernières années! Et je me suis dit : Sans nul doute la pensée de l'auteur de l'étrange question a été celle-ci. On entend généralement par crise la cessation subite et momentanée d'une prospérité déjà conquise, déjà en pleine évolution. Par exemple, il y a eu crise pour l'industrie cotonuière le jour où la guerre des deux Amériques a paralysé les arrivages de la matière première. Or, comme notre agriculture n'a jamais été prospère, ses dernières épreuves n'ont pas été pour elle une crise, mais bien plutôt un redoublement de souffrances. Il n'y a donc pas eu crise agricole. Voilà comment je m'expliquais la position de la question, et je crois qu'il n'est pas possible de l'admettre autrement.
ï Dans certaines contrées, malheureusement peu nombreuses, la culture, dit-on, n'a pas été atteinte. Dans d'autres contrées la petite culture s'est moins ressentie de la secousse que les grandes exploitations. C'est possible ; mais ce qui est incontestable, ce qui est grave, ce qui doit être l'objet des préoccupations de tous, c'est que le mal est plus intime, plus primordial que toutes les circonstances extérieures qui l'ont récemment aggravé, mais non pas créé. De tout temps, l'agriculture a été malheureuse en France et .«^es souffrances durent encore. Elle souffre par le manque d'instruction, par l'absence de cette âme du travail humain. Elle souffre par le manque de capital, ce levier indispensable à tout effort intelligent. Elle souffre par la rareté des bras qui, faute d'instruction, méconnaissent la valeur du sol et le délaissent. Elle souffre par l'élévation des salaires que, faute du capital nécessaire à l'accroissement de sa production et de ses bénéfices, elle ne peut élever à un chiffre en rapport avec le salaire des villes. Elle souffre par l'absence de ces voies de comriiunication, faciles ou rapides, dont jouissent les industries urbaines qui se fixent, elles, là où ces voies existent, tandis que la terre ne peut se déplacer et doit attendre que les communications viennent la trouver. Elle souffre par le poids des impôts et autres charges fiscales qui se concentrent d'autant plus volontiers sur elle, que le soi est le plus stable et le plus sûr des contriljuables.
« Tels sont les maux réels qui atrophient la plus magnifique branche de l'activité humaine, la plus importante des industries, la mère de toutes les autres, et que nos vingt millions d'agriculteurs ont supportés patiemment jusqu'à ce jour, en s'imposant des fatigues et des privations inconnues dans les villes.
« Eh bien, en présence des doutes manifestés, en dehors du monde agricole, par des personnes qui, par position, devraient être mieux renseignées; doutes que les excellentes paroles de M. Barrai viennent de vous signaler et que moi-même j'ai entendu exprimer, malgré l'enquête, malgré ce solennel hommage rendu à la sincérité de ceux qui se plaignent, ne nous bornons pas à répondre par un sourire à ceux qui nous demandent si, franchement, V agricuUure est à plaindre. Disons tous, à haute et intelligible voix, que le mal est profond, que la plaie est large et qu'il est grand temps de la fermer. Belever l'agriculture, c'est raviver la nation dans sa source; c'est replacer le cône .'ur sa base. »
M. l'abbé Tounissoux vient affirmer que dans son département (la Creuse), les souffrances agricoles ont été affreuses depuis quelques années. Pour lui, il croit encore à la durée plus ou moins prolongée d'une crise violente qui ne diminuera d'intensité que lorsque les agriculteurs auront été mis, parles bienfaits de l'instruction, à la bauteur de la tâcbe agricole et sociale qu'ils ont à accomplir dans le monde.
M. Barrai reprend la parole pour appuyer les paroles de ceux qui croient, comme lui, que l'agriculture a de légitimes aspirations vers des temps meilleurs, et qu'elle cessera de souffrir le jour où elle aura touché la teri-e promise dont l'entrée aujourd'hui lui est interdite. M. Barrai donne comme un type des vœux exprimés par l'agriculture entière, devant les divers bureaux d'enquête, ceux que 1 arrondissement de Mirandea si bien exprimés par la voix de tous ses déposants, vœux que M. Jules Seillan a reproduits succinctement dans une brochure. Ces vœux se réduisent ainsi : suppression des acquits à caution ; liberté commerciale ; dégrèvement de la propriété foncière ; diminution des droits d'enregistrement sur les ventes et les échanges; achèvement du Code rural; réduction du prix de transport, sur les chemins de fer, des machines agricoles et des engrais commerciaux; diminution de l'armée; abolition ou diminution considérable des octrois ; création d'assurances agricoles bien constituées ; instruction primaire mieux dirigée vers l'agriculture; extension du crédit agricole.
M. Louis Hervé fait observer que le langage tenu par les agriculteurs du Gers est d'accord avec celui de leurs confrères de tout le territoire français. Les documents reçus dès aujourd'hui par les organes de la presse agricole forment un faisceau d'informations assez complet pour affirmer hautement deux faits: 'l"que c'est sur la presque totalité du territoire, et à part des localités exceptionnelles qu'il est facile de discerner, que l'agriculture française traverse une situation difficile et qui en certaines localités tend à s'aggraver dans des proportions alarmantes; — le second fait, c'est que, parmi les moyens réclamés pour remédier au mal, il y a des réformes considérables sur lesquelles le monde agricole manifeste lapins éclatante unanimité, et d'autres en petit nombre sur lesquelles il y a des divergences tenant ou à des partis pris d'école, ou à des intérêts de localité. — Quoi qu'il en soit, en présence de deux faits capitaux aussi hautement et aussi unanimement proclamés par les représentants naturels de notre agricultu.re ; en présence de leurs vœux unanimes pour la prompte réalisation de certaines réformes, la marche à suivre par les défenseurs de la cause agricole ne peut laisser prise au moindre doute. — En travaillant de concert à obtenir ce qui est unanimement proclamé nécessaire, ils découvriront infailliblement des solutions pour les questions dont l'insolubilité apparente tient à leur complexité. Mais toujours est-il qu'aujourd'hui le terrain d'une action commune et énergique est assez large, est assez solide sous les pieds des amis de l'agriculture pour y planter leur drapeau, pour réclamer ensemble des pouvoirs de l'Etat, les réformes dues à l'agriculture, et en même temps pour demander à l'agriculture ce qu'elle se doit à elle-même, afin de devenir de plus en plus l'âme et la force du pays dont elle est la principale richesse.
M. de Lavergne pense qu'il faut réunir en un seul faisceau tous les intérêts engagés dans l'agriculture, pour exprimer des doléances communes; mais il pense en même temps qu'il ne faut pas s'en tenir là, et qu'il faut faire appel aussi à tous les intérêts non agricoles, qui sont différents en apparence mais identiques en réalité, pour arriver à dégager l'intérêt d'ensemble , l'intérêt général et national.
Il ne faut pas qu'on puisse accuser l'agriculture de faire bande à part et de ne consulter que son égoïsme. De même que, dans l'ordre agricole, les intérêts de la grande propriété et de la grande culture sont unis à ceux de la petite propriété et de la petite culture ; de même que la culture des céréales et l'élève du bétail n'ont pas d'autres besoins que la culture de la vigne, du mûrier ou des plantes industrielles ; de même, les intérêts des producteurs et ceux des consommateurs se confondent, et ce qui est bon ou mauvais pour les uns doit êtz'e bon ou mauvais pour les autres. M. de Lavergne a ajouté les considérations suivantes :
« Ce qui donne une nouvelle preuve de la solidarité de tous les intérêts, c'est que l'agriculture n'a pas été la seule à souffrir dans ces derniers temps. La crise a éclaté dans toutes les branches du travail, dans l'industrie et le commerce comme dans l'agriculture, et si les immeubles ont perdu une partie de leur valeur, les placements mobiliers n'ont pas été plus beureux, au contraire. Tant il est vrai que, dans un grand pays, tous les intérêts sont solidaires. L'agriculture ne peut pas souffrir sans que tout le reste souffre, et réciproquement.
•1 Maintenant ne nous e.xagérons pas le mal. M. Yermorel a prononcé le mot de crise sociale. Ce mot est trop fort. Il y a eu et il y a encore une crise économique, non une crise sociale. Les remèdes sont des remèdes économiques, non des remèdes sociaux. On a parlé d'association, mais rien n'empècbe aujourd'hui l'association. L'agriculture offre déjà, dans le métayage, un des plus anciens et des meilleurs types d'association connus. Si l'on veut tenter d'autres formes de sociétés agricoles, qu'on essaye ; nous sommes tout prêts à applaudir au succès. M. Yermorel a laissé entendre que la grande culture devait peut-être abdiquer; mais la plupart de ceux qui se sont livrés à la grande culture ne demandent pas mieux. Qu'on leur offre les moyens de. la remplacer avantageusement, et ils ne s'obstineront pas à compromettre leur temps et leur argent. Il faut, dit-il, que le règne du travail arrive; n'est-il donc pas arrivé ? Ceux qu'on appelle les grands propriétaires, comme les grands fermiers, n'ont-ils pas aussi leur part de travail et de responsabilité ? Ne voit-on pas ceux qui ne travaillent pas ou travaillent mal aboutir à la ruine ?
1 Le fait est que la petite propriété et la petite culture, qu'on nous présente comme en progrès, ne souffrent pas moins que les autres. Ce qui écrase surtout l'agriculture, ce sont les charges qu'elle supporte. Est-ce que ces charges sont moindres pour le petit cultivateur que pour le grand? Elles sont en réalité plus lourdes. L'augmentation du contingent militaire, par exemple, enlève au grand cultivateur des ouvriers, mais le petit cultivateur y perd ses enfants qu'il a eu bien de la peine à élever et qui s'en vont au moment où ils pourraient lui être utiles ; les droits de mutation et les~ frais de tout genre ébrèchent les grandes propriétés, mais ils dévorent les petites. J'habite le département de la Creuse, qui est un pays de petite propriété ; je peux affirmer qu'elle y est dans un état perpétuel de crise. Les pa3'sans font des prodiges de patience et d'économie, et ils n'arrivent pas toujours à joindre les deux bouts. Beaucoup de ces petits biens se vendent par autorité de justice.
» M. VaLserres a parlé de la vigne, comme si elle avait fait exception, et en particulier du département de l'Hérault. Ce département a en effet gagné beaucoup d'argent dans ces dernières années, par suite d'un concours de circonstances. L'oïdium ayant ravagé tous les vignobles de France, la récolte générale du vin est tombée de moitié et même des trois quarts. L'Hérault a trouvé dans le soufrage le moyen de conjurer la maladie, et comme les vignes rapportent en moyenne dans ce pays-là beaucoup plus qu'ailleurs, il a eu une abondante récolte, au moment où les autres n'en avaient pas. En même temps, le réseau des chemins de fer a atteint le midi de la France, et de nouveaux débouchés se sont ouverts. Sous l'empire de ces circonstances, le prix du vin a quintuplé. On comprend que les bénéfices ont dû êlre énormes ; mais depuis deux ans, la maladie a diminué dans les autres vignobles, la récolte est revenue à l'état normal, et les vins de l'Hérault ont baissé: en même temps les frais de culture se sont considérablement accrus pendant la période des hauts prix, et en ce moment, les gros bénéfices ont disparu.
" Partout ailleurs que dans l'Hérault, l'oïdium a déterminé unç crise terrible dans la viticulture. M. Yalserres a cité lui-même les départements du bassin de la Garonne ; !a récolte du vin a été nulle pendant plusieurs années dans ces départements, qui occupent ordinairement les premiers rangs dans la production. La faute en est, dit M. Yalserres, aux viticulteurs qui n'ont pas soufré; mais le soufrage n'a pas également réussi pailout. Il a réussi dans l'Hérault et sur la côte de la Méditerranée en général, parce que cette région n'est pas sujette aux pluies d'été. Partout ailleurs les pluies ont neutralisé l'eflet du soufre. On a dû soufrer jusqu'à trois et quatre fois, et on n'était pas sûr du résultat. Ces incertitudes et ces frais ont fait abandonner l'emploi du remède.
» On peut dire que ces faits n'ont pas de rapport direct avec la question, et que l'oïdium appartient aux causes naturelles et non aux causes économiques. Cela est vrai; M. de Lavergne ne les rappelle que pour répondre à cette affirmation qu'il n'y a pas eu de crise dans la viticulture. La grande abondance de blé en 1865 et la mauvaise récolte de 1866 ont été aussi amenées par des causes climatériques. D'où vient que la crise qui s'en est suivie a soulevé des plaintes contre l'organisation économique du pays? C'est qu'à ces causes naturelles sont venues se joindre des causes économiques qui en ont aggravé les effets. L'agriculture est une industrie dont les bénéfices sont nécessairement restreints ; comme elle ne produit que des matières de première nécessité, les hauts prix de ses denrées seraient une calamité publique ; toute la ma^se des intérêts nationaux agit pour réduire ces prix le plus possible. Dans cette situation, le moindre accident qui fait baisser encore les prix ou qui accroît brusquement les frais de production fait disparaître les bénéfices. Voilà pourquoi il faut que l'agriculture soit ménagée par le fisc, et elle ne l'est pas, elle est au contraire surchargée.
<t II n'y a qu'un moyen de lutter contre les accidents de tout genre qui menacent sans cesse l'agriculture, car il n'y a pas d'industrie plus exposée à tous les hasards; c'est l'accumulation du capital. Avec des cultivateurs aisés, des terres bien fumées et bien travaillées, des avances de tout genre en capitaux d'exploitation et de roulement, on peut atténuer les mauvais effets des intempéries. Une culture pauvre ne le peut pas. On dit que certains départements ont souffert moins que d'autres. Gela n'est pas douteux; mais pourquoi ? Parce qu'ils sont plus riches, parce qu'à la faveur de circonstances exceptionnelles, le capital agricole s'y est accumulé de longue main. Que faut-il donc faire pour rendre ces crises moins fréquentes et moins dures? On ne peut agir sur le ciel, qui envoie quand il lui plaît les saisons fécondes ou les fléaux destructeurs, mais on peut ménager le capital des cultivateurs à mesure qu'il se forme, on peut aider à sa formation en multipliant les débouchés et en développant les moyens de crédit; c'est là ce qui a été généralement réclamé dans l'enquête, et, encore un coup, la petite propriété et la petite culture y sont encore plus intéressées que la grande. Les consommateurs ne le sont pas moins, car plus la culture est riche, plus elle peut produire à bon marché des quantités croissantes ; la culture pauvre est, au contraire, étroitement limitée dans ses produits, ï
M. Barrai, pour résumer la discussion , et en donner en quelques mots l'essence et l'esprit véritable, dit avec beaucoup d'énergie, qu'il est incontestable que l'agriculture a supporté une crise terrible. Il ne faut pas dire, ajoute-t-il, parce que nos départements privilégiés n'ont pas encore été atteints, grâce à une situation exceptionnelle, qu'ils ne pâtiront pas aussi à leur tour. Ils sentent bien qu'ils seraient bientùtpris aussi des mêmes souffrances, et cela est si vrai que les vœux généraux qu'ils ont exprimés, sont identiquement les mêmes que ceux des autres départements. Lorsque, dans une famille, un membre a été emporté par le choléra et que le fléau a épargné le reste, le deuil existe pour tous, et il ne faut pas conclure que le mal a été petit, parce qu'il n'a l'ait tomber ici et là qu'une seule personne. Demain, si vous n'y preniez garde, et si vous ne saviez employer des remèdes efficaces, peut-être la mort serait dans tous vos rangs. Nos agriculteurs souffrent, voilà ce
T. I lie 1867. — 5 février. 10
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qui est bien constaté. Ceux qui n'ont pas encore éprouvé les mêmes douleurs doivent les prévenir en prêtant un concours actif aux malades. Les agriculteurs ne demandent pas que leurs produits soient payés par les consommateurs à des prix plus élevés ; une crise alimentaire ne ferait qu'aggraver le mal. Ils demandent que leur industrie soit dégrevée des charges qui l'écrasent et qui l'empêchent de progresser et de commencer enfin pour la France une ère de bonheur et d'abondance.
Georges Bahral.
Au moment du battage des blés ou des avoines, les cultivateurs de nos campagnes, en général, font leurs meules de paille en entassant celle-ci. Lorsqu'ils procèdent à cette opération, chacun de nous sait comment ils s'y prennent. Mais notons en passant le personnel qu'il est nécessaire d'employer pour faire un travail incomplet; nous disons incomplet, car, malgré le nombre suffisant de bras, les cultivateurs ne pourront jamais, par le procédé habituel, mettre à couvert la paille qui servira en très-grande partie à l'alimentation des troupeaux et des chevaux, ainsi qu'à leur faire de la litière.
La paille mise en contact avec la pluie ou l'humidité, devient noire et contracte une odeur de moisi, et dans ce cas on ne pourrait même pas, sans nuire à la santé des bestiaux, la leur mettre en litière. Que faire de cette paille? Il faudra donc la jeter dans la fosse à fumier sans qu'elle ait pu puiser dans les écuines la substance des sels fertilisants si essentielle à la formation d'un bon fumier. En outre, vous pourrez manquer de paille pour nourrir votre bétail. 11 vous faudra, pour l'entretenir, lui donner des fourrages, et si vous n'en avez pas en quantité suffisante, vous serez donc forcé d'en acheter. Ajoutez à cela le temps que vos hommes et vos attelages perdront pour aller les chercher. Cet état de choses nous paraît très-onéreux pour les intérêts des cultivateurs. Nous avons pensé qu'un système plus rapide et plus économique pourrait lefaire cesser, etvoici comment nous avons construit nos meules de paille. Nous avons planté à des distances voulues plusieurs perches pour fixer la paille et l'empêcher de tomber ou de s'ébouler lorsqu'on entamait les meules lors de la distribution de paille aux bestiaux. Au moment du battage, trois hommes, munis chacun d'un fourchet, prenaient, près de la batteuse, la paille que leur passaient les tendeurs; ils y enfonçaient leur instrument et la chargeaient sur leurs épaules pour la porter en dehors de la grange où l'on construisait la meule. Là se trouvaient trois autres hommes qui avaient la charge d'écarter la paille et de la tasser, en ayant soin de faire ce travail d'une manière régulière, car, au bout de quelques jours, la meule s'affaisse sous son propre poids pour prendre, comme on dit vulgairement, son aplomb. Si le travail a été mal conduit, la meule s'écroulera inévitablement; jugez du dommage.
Un autre inconvénient est celui-ci : Il arrive fréquemment que, pendant le battage, un orage ou des pluies vous surprennent, car.
pour construire une meule de paille, on est obligé (bien qu'ascensionnellement on lui donne la forme conique) de mettre la paille en larges couches horizontales; la pluie arrive, et Teau ne pouvant pas trouver l'écoulement nécessaire, tombe juste au milieu, pénètre au sein de la meule commencée et finit par la mouiller complètement. Le cas dont nous parlons arrive malheureusement trop souvent; aussi ne saurait on jamais prendre trop de précautions pour s'en défendre en changeant ce système défectueux.
Dans toute exploitation où président l'ordre, l'intelligence et l'économie, on a l'habitude de faire botteler la paille. Ainsi disposée, elle se conserve mieux, elle est mangée avec plus de plaisir par les bestiaux; en outre le gaspillage devient impossible, le bottelage permettant d'en faire des distributions exactes. On ne se trouve pas, de cette façon, exposé à manquer d'un fourrage si essentiel.
D'après l'ancien système, pour procéder au bottelage de la paille, il
ri{;. 23. — Meule île paille imperméable du système Casanova.
fallait prendre cette même paille que six hommes avaient mise en meules, et payer de nouveau un supplément de 1 fr. 25 par mille aux botteleurs. Comme on le voit, ce moyen, quoique n'étant pas des plus économiques, était pourtant encore naguère le meilleur. Cependant, un système encore plus simple, plus rapide, bien moins dispendieux et qui permît de garantir la paille des orages et des pluies continues était possible. Voici ce que nous avons fait au moment du battage. Nous avons pris tout simplement deux botteleurs qui recevaient des tendeurs la paille battue; ils la bottelaient au fur et à mesure et avaient soin de former de petites pyramides avec la paille bottelée. A midi, après le repas des hommes (à l'exception des charretiers occupés au pansage des chevaux), nous employions tout notre personnel à la construction de la meule de paille, dont la figure 23 montre l'ensemble, et dont voici d'ailleurs la description.
On commence par mettre deux bottes de paille à côté l'une de l'autre; puis une troisième par dessus, et l'on continue ainsi selon la
grandeur que Ton veut donner à la meule. On en place ensuite d'autres à côté et au-dessus, suivant toujours la forme d'un toit de maison. Lorsqu'on a atteint la hauteur voulue, pour donner plus de solidité à la meule, on prend les deux côtés opposés en superposant les unes sur les autres d'autres bottes de paille, de manière à former une pyramide. 11 faut avoir soin de disposer les bottes de manière à ce que les dernières posées puissent recouvrir les vides ou interstices qui peuvent exister entre les premières. Lorsque la meule est arrivée à l'élévation voulue, pour permettre à la pluie de mieux s'écouler en dehors, on place au sommet des bottes dans le sens transversal, de manière à former un faîtage. On les tixe avec des bois aigus de 2 mètres de longueur; elles résistent ainsi aux vents les plus impétueux. De cette façon, la meule (la couche extérieure exceptée) se trouve pendant toute l'année préservée de la pluie ou de l'humidité.
Ce procédé si économique, et qui est à la portée de tous, rendra, nous en avons l'espoir, un véritable service aux cultivateurs qui en feront l'application. Aussi sommes-nous très-heureux de lui donner toute la publicité possible.
J. Casanova,
lalioureur.