‹ Journal de l'expédition d'EgypteChapitre 1 sur 171 · PERRIN ET C‘% LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION

Le 19 mai 1798, deux jeunes lieutenants d’artillerie Jean-Pierre et Louis Doguereau parlaient de Toulon abord du vaisseau \e Spartiate, allant suivre la fortune de la grande expédition que Bonaparte conduisait à la conquête de l’Egypte. L’un et l’autre furent d’abord attaches en qualité d’aides de camp à la personne du général Dommartin, commandant l’artillerie de l’armée d’Orient. Au moment de la campagne de Syrie, l’aîné Jean-Pierre Doguereau. fut appelé à remplir les fonctions de chef d’état-major de l'artillerie, qu’il devait conserver pendant une partie de l’expédition. En octobre 1799, il se vit séparé de son frère, quiobtintlapermission de rentrer en France en raison d’une grave blessure reçue au siège de Saint-Jean-d’Acre ; lui-même continua encore pendant deux ans de servir sous les commandementsde Kleber et de Menou ; il nequitta l’Égypte

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qu’au momentdel’évacuation définitive decepays.

Ce sont ces trois ann ées de campagnes don t J ean- Pierre Doguereau a écrit le récit très exact dans le Journal que nous livrons, pour la première fois, à la publicité. Les postes qu’il avait occupés lui permettaient de bien connaître non seulement le détail des événements, mais encore leurs causes et leurs conséquences. En faisant l’analyse critique de son œuvre au point de vue documentaire, nous montrerons quel degré de confiance méritent ses affirmations.

Au préalable, il ne paraît pas sans intérêt de fournir quelques renseignements biographiques sur Jean-Pierre Doguereau ainsi que sur son frère, dont la destinée a été souvent liée à la sienne. Bien que leur carrière, spécialisée dans l’arme de l’artillerie, ne soit pas marquée par des événements d’importance majeure, ils tiennent un rang honorable dans la pléiade des officiers généraux qu’ont fait surgir les guerres delà Révolution et de l’Empire.

Us étaient fils de Jean-Pierre-Parfait Doguereau, qui avait épousé Anne-Louise Foureau. Nous

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ne possédons pas d’autre renseignement sur leur famille, qui paraît être de condition modeste1 et d’origine beauceronne. Jean-Pierre naquit, le 11 janvier 1774, à Orléans; Louis, le 12 juillet 1777, à Dreux, où ses parents résidaient encore au début de la guerre contre la première coalition : nous en trouvons la preuve dans un certificat du 16 mai 1792, attestant que « M. Doguereau, volontaire de la lre compagnie de la garde nationale de Dreux, sert la patrie depuis l’époque de la Révolution » et qu’il s’est toujours montré un « brave et honnête citoyen2 ».

Les deux frères suivirent de bonne heure la patriotique impulsion qui groupait sous les drapeaux les meilleurs éléments de la jeunesse française. Dèsle lerjuin 1793, Jean-Pierre Doguereau entra, comme élève-sous-lieutenant, à l’École d’artillerie de Châlons. Après en avoir suivi les cours avec zèle et distinction3, il fut nommé

1. L'acte de baptême de Jean-Pierre Doguereau (dressé le II janvier 1774 par A. Bigot, vicaire de Sainte-Catherine à Orléans) qualifie le père « employé des fermes du Roi ». La profession de « maître perruquier» lui est attribuée par l'acte de baptême de Louis (dressé le samedi 12 juillet 1777 par Noël Baudran, vicaire de Saint-Pierre de Dreux).

2. Certificat signé : Chaproy, aide de camp ; Lecharpy, chevalier de Saint-Louis, commandant en chef; Lattré, adjudant-major; La Motte, capitaine ( Archives administratives de la Guerre).

3. Voir une requête de Doguereau aîné au Ministre de la Guerre, en vue d’obtenir un congé de trois semaines pour aller à Dreux,

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(10 février 1794), lieutenant en second au 5e régiment d’artillerie à pied et affecté à la compagnie Yigier, qui faisait partie de l’armée du Rhin, réunie quelques mois plus tard à celle de la Moselle. 11 resta pendant quatre ans à cette armée et fit avec elle les campagnes de 1794, 1795, 1796, 1797 ; ses états de service mentionnent sa présence aux sièges de Mannheim et de Ivehl.

Quelques semaines après que son aîné eut quitté l’école de Châlons, Louis Doguereau y entra à son tour (19 mars 1794), en qualité d’élève sous-lieutenant. Le 5 mars 1795, il fut nommé lieutenant en second et également affecté au 5e régiment d’artillerie à pied. Il se retrou-

lieu de résidence de sa famille. «Sa demande est fondée sur ce que des affaires d’où dépend sa fortune, exigent impérieusement sa présence auprès de ses parents ; il observe qu’ayant dans ce moment quelque avance sur les salles de mathématiques, et d’ailleurs promettant de redoubler de zèle pour les rattraper à son retour, il sera peu de temps après à hauteur de l'instruction de ses collègues.» Cette demande (datée de Châlons, du 2° jour du 2° mois de l’an II de la République!, est apostillée par le chef de bataillon Saint-Vincent, commandant par intérim l’école ; il déclare : «Sa bonne conduite et son application au travail méritent pour lui que le citoyen ministre prenne en considération sa demande.» (Arch.admin. de la Guerre .)

Saint-Vincent est sévèrement apprécié par le colonel d’artillerie Pion des Loches, qui suivit les cours de Châlons deux ans après Doguereau : « ... L’homme le plus inepte et le plus nul qu’il y eût alors dans le corps... Sans moyens, sans vertus militaires..., intrigant, ambitieux, rampant, homme de circonstances, tour à tour jacobin ou modéré...» [Mes Campagnes (1792-1S1 ;j j. Paris, Didot, 1889, p. 36.].

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vait ainsi avec son frère à l’armée de Rhin-et- Moselle, dans les rangs de laquelle il servit pendant les campagnes de 1795, 1796 et 1797.

A peine le traité de Campo-Formio avait-il rétabli la paix continentale que l'expédition d’Egypte vint ouvrir un nouveau champ aux jeunes activités qui ne pouvaient plus s’employer sur le Rhin et en Allemagne. Un ordre ministériel du 25 ventôse an VI (15 mars 1798) prescrivit au lieutenant Doguereau aîné de se rendre de Paris à Toulon « pour y être employé sous les ordres du général Dommartin 1 ». Par

I. Une somme de 381 livres 10 sols, lui fut allouée (26 ventôse) pour ses frais de route.

A propos de l'organisation de l'état-major de l'artillerie du corps expéditionnaire, Pion des Loches donne quelques détails qu'il n’est pas sans intérêt de reproduire, tout en faisant remarquer qu’il montre généralement peu de sympathie pour les frères Doguereau :

« Sur la fin de pluviôse (février), le parc dut rentrer à Strasbourg. L'ordre de ce changement fut apporté par le lieutenant Doguereau l’aîné, adjoint à l’état-major du général Dommartin; je le connaissais de réputation, on le disait aimable et spirituel, je lui trouvai le ton haut, l'air tranchant et beaucoup de prétention. Il m’annonça la formation à Douai d'un équipage d'artillerie sous les ordres du général Dommartin pour une expédition contre l'Angleterre. Il se disait chargé de composer un état-major brillant de jeunes officiers bien nés et instruits, et il ajouta : «J'ai entendu « parler de vous très avantageusement ; si vous voulez y entrer, je « vous ferai donner un ordre de service dès votre arrivée à Stras- « bourg.» Son ton m'indisposa; je trouvais si plaisante cette protection d'un officier de même grade et de moins de deux ans plus ancien, et cette idée d'un état-major formé par un tel recruteur que je faillis lui .rire au nez. Je lui répondis que, jeune officier, n’ayant pas d’expérience, je ne me croyais pas propre à la carrière des états-majors et que je me proposais d’apprendre mon

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un ordre de la veille (24 ventôse-14 mars), la même affectation avait été donnée à Louis Doguereau, qui était alors employé à Rennes L Destinés à servir auprès du général Dommartin, ils allaient ainsi affronter, côte à côte, les chances de cette lointaine campagne.

A ce propos, il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que les contrôles de l’armée d’Orient (notamment dans les états-majors et les services) présentent un grand nombre de couples d’officiers, ainsi liés par une étroite parenté. Cette particularité s’explique par le caractère même de l’expédition et par les circonstances de son organisation enveloppée de mystère. Ceux qui avaient bénéficié des confidences plus ou moins complètes du général en chef s’étaient naturellement efforcés de recruter des compagnons ou des auxiliaires parmi des parents ou

métier dans ma compagnie. S’il s’y fût pris plus adroitement, j’aurais accepté sa proposition; j’avais alors grande envie de voir du pays; mes finances étaient en très bon état. Cette expédition n’eut point lieu, mais tous les officiers d’artillerie qui y avaient été appelés passèrent à celle d'Egypte. » (Mes Campagnes, p. 66.)

1. Les lieutenants Cœuret, Digeon et Talbot, qui servaient à Rennes avec Doguereau cadet, furent également désignés. Voir la lettre du Ministre au général de brigade d’artillerie Lemaire (commandant le 5e arrondissement d’artillerie à Rennes). Le Ministre accorde 600 livres à chacun de ces officiers pour «leur faciliter les moyens de se rendre promptement à leur destination» ( Arch . admin. de la Guerre. Dossier Digeon).

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des amis intimes, dont la présence atténuerait les rigueurs d’un séjour si éloigné de la patrie.

Bonaparte emmenait avec lui, en qualité d'aides de camp, son frère Louis et le fils de Joséphine, Eugène de £)eauharnais. Les généraux Dugua et Leclerc avaient leur fils comme aide de camp ; les généraux Lanusse et Vial, leur frère. Le frère du général Reynier fut placé à la tête de l’administration de l’enregistrement et des domaines. Ce sont encore les deux frères Damas, les Donzelot, les Croisier, les Jullien, les Mailly de Châteaurenaud, etc. *. Quelques familles avaient même trois représentants : tels sont les Davout2, les Colbert h les Le Père4.

Le lecteur trouvera dans le Journal de Dogue-

1. Les frères Damas étaient l'un, général chef d’état-major de la division Kleber, le second, aide de camp de Kleber. L'aîné des Donzelot était chef d’état-major de Desaix, le second adjoint à l'étatmajor. Les Croisier étaient, l’un aide de camp de Bonaparte, l’autre adjoint à l'état-major général ; les Jullien, adjudant général et aide de camp. Les frères Mailly de Châteaurenaud, tous deux adjoints à l'état-major, périrent le même jour, l’un prisonnier de Djezzar, égorgé par ordre de ce prince, l'autre en montant à l’assaut de Saint-Jean-d'Acre. On peut citer encore : Champy, directeur des Poudres, et son fds; Junot, aide de camp de Bonaparte et son frère payeur du quartier général ; le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire et son frère, officier du génie.

2. Le général Davout avait un frère adjoint à l’état-major, et un autre sous-lieutenant de dragons.

3. Les deux aînés étaient commissaires des guerres, le troisième, aide de camp de Murat. Tous trois devinrent généraux sous le premier Empire.

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