MISSION A ALEXANDRIE
bataillon carré. Nous continuàmesnotre route, qui nous présenta jusqu’à Aboukir le spectacle affligeant du désastre de notre flotte. Le rivage était couvert de débris des vaisseaux, et de cadavres sur lesquels nous tombions à chaque instant avec nos ânes, qui se trouvaient embarrassés dans les planches, poutres, etc- A la pointe du jour, nous arrivâmes bien fatigués chez le commandant du fort d’Aboukir, qui nous offrit sa chambre pour reposer en attendant le dîner qu’il nous (it préparer. Nous dormîmes sur les nattes jusqu’au dîner, qui nous fit le plus grand plaisir. Nous y bûmes du vin, dont nous n’avions pas goûté depuis longtemps.
Aussitôt que notre escorte fut prête, le soir nous nous mimes en route; nous rencontrâmes à moitié chemin un général accompagné des commandants du génie et de l’artillerie, qui allaient faire une reconnaissance à Aboukir; après une pause d’une demi-heure, nous marchâmes jusqu’à Alexandrie. Nous nousennuyàmes beaucoup d’être obligés d’attendre deux heures à la porte; mais enfin les clefs arrivèrent, et nous entrâmes1.
1. Dans la soirée du 9 fructidor (26 août), Kleber écrit à Bonaparte : « Le général Dommartin arrive chez moi à cinq heures du matin, Citoyen Général, et me remet votre lettre du 4. J’ai été plein de joie de voir enfin un témoin oculaire des événements qui ont eu lieu dans le désert et le Delta... »
82 JOURNAL DE L’EXPÉDITION d’ÉGYPTE
Le 9 (26 août), nous fûmes occupés de nous logée; on nous mit chez le consul de Suède, qui s'y prêta de mauvaise grâce; nous dînâmes chez le général Ivleber et nous continuâmes d’y manger jusqu’à notre départ. Nous allions, le soir, nous promener en canot dans la rade; nous fûmes quelquefois aux catacombes et aux bains de Cléopâtre. Je passais quelques moments à faire l'impériale avec notre camarade Cœuret, qui nous amusait beaucoup de ses amours avec la fille de la maison, surveillée par deux vieilles tantes et à qui il ne parlait que par signes, ne sachant ni l’italien, ni l’arabe.
Le 12 (29 août), nous fûmes dîner à bord d’une frégate chez un chef de division ; quoiqu’il fit peu de mer, quand j’en sortis, je commençais déjà à en être incommodé.
Notre voyage n’avait pas encore produit grand effet; on n’évacuait rien, faute de moyens de transports. Le passage par mer n’était pas libre; il y eut devant Alexandrie, à cette époque, jusqu’à 16 voiles, tous bâtiments de guerre. Le canal de Rahmanieh n’était pas encore navigable; on prévoyait d’ailleurs combien peu il offrirait de ressources. Le général Dommartin envoya un officier sur le lac Madieh pour reconnaître s’il ne serait pas navigable depuis Aboukir jusque dans les environs de Rosette ; le résultat ne fut pas
ARRIVÉE DE L’AVISO l’aNÉMONE
conforme à nos désirs. On faisait faire des convois au peu de chevaux et de chameaux qu’on possédait et qu’on avait beaucoup de peine à nourrir ' .
On ordonna de proliter de certains moments d’absence de la croisière pour envoyer à Rosette par mer certains objets, dont la prise ne pouvait être ni utile à l’ennemi ni préjudiciable pour nous, et dont d’ailleurs nous ne manquions pas. On attendit que le canal devînt navigable.
Nous eûmes sous les yeux, avant notre départ d’Alexandrie, un accident bien malheureux. Un aviso venant de France2 fut aperçu par les Anglais entre le Marabout et la T our des Arabes, et bientôt chassé. Le capitaine de ce bîitiment, se voyant très pressé, en vue d’Alexandrie, crut que le meilleur parti était de s’échouer, descendre à terre en canot et suivre la côte. 11 exécuta son projet, emportant ses dépêches et sauvant son équipage avec ce qu'il avait de plus précieux; il n’eut point la précaution de prendre les armes du bâtiment. A peine les Français furent-ils sur
1. On trouve beaucoup de plaintes à ce sujet dans les correspondances des généraux et chefs de service. L’insécurité des moyens de communication ne permettait pas de faire venir à Alexandrie les fourrages nécessaires.
2. L'aviso V Anémone, parti le 17 juillet de Toulon, après divers incidents de traversée, arriva dans la nuit du l“r au 2 septembre en vue de la côte d’Afrique. Au jour, il fut chassé par les Anglais et se jeta à la côte. L’équipage et les passagers furent presque tous massacrés par les Arabes.
84 JOURNAL DE L’EXPÉDITION ü’ÉGYPTE
le sable qu’assaillis par une tribu d’Arabes, ils furent dépouillés, mis nus comme des vers et très maltraités; quelques-uns furent tués. Les Arabes, qui avaient à piller les effets, les abandonnèrent pour s’occuper de nouvelles prises. Les Français s’en allaient, lorsque d’autres Arabes les aperçurent, tombèrent dessus à coups de sabre et en tuèrent la plus grande partie. Las du carnage, réfléchissant peut-être que le rachat de ceux qu’ils garderaient pourrait leur valoir de l’argent, ces cruels habitants du désert, après avoir beaucoup maltraité ceux qui vivaient encore, les emmenèrent à leur camp.
Sur 70 hommes, passagers ou de l’équipage, 17 furent épargnés. L’adjudant général Camin et un capitaine, son adjoint, furent tués. Les Arabes firent annoncer le lendemain au général Kleber que, s’il voulait envoyer une certaine somme, ils remettraient les prisonniers, qui vinrent effectivement nus, brûlés par le soleil et à moitié morts. Ils rendirent aussi les dépêches dont une partie avait été sauvée1.
Le 18 (4 septembre), au soir, nous nous remîmes en route. Nous avions conservé nos chameaux et nos baudets. La caravane se mit en marche à la nuit; nous étions de compagnie avec le général
1. Le courrier Lesimple, qui apportait des dépêches du Directoire et du Ministre à Bonaparte, échappa au massacre.
RETOUR AU CAIRE
Marmont, qui retournait à Rosette1, et le contreamiral Ganteaume, qui allait au Caire.
Le 19 (5 septembre), au matin, nous arrivâmes à la pointe du jour à Aboukir. Nous nous couchâmes un instant sur les nattes et dormîmes très bien jusqu’au déjeuner que nous donna le commandant du fort. Aussitôt que notre escorte fut prête, nous nous remîmes en marche. Le passage du lac Madieh fut un peu difficile; mon baudet se coucha sous moi dans l’eau, et je fus fort mal à mon aise ; mais il faisait soleil, et mes habits se séchèrent.
Vers les quatre heures, nous fîmes balte près d’une mosquée et prîmes un fort bon repas. Certaines bouteilles de vin de Bordeaux et quelques excellents pâtés, dont étaient munis nos camarades de voyage, nous mirent en gaieté ; nous avions fort bon appétit. Après une halte d’une heure et demie, nous repartîmes. Sur les dix heures du soir, nous arrivâmes extrêmement fatigués chez le général Marmont, qui nous donna à coucher.
Le 20 (6 septembre), nous partîmes après déjeuner. Nous arrivâmes à Rahmanieh à la
1. Marmont venait de passer quatre jours à Alexandrie (où il était arrivé le 30 août, au matin), pour se concerter avec Kleber au sujet de la protection du canal d'Alexandrie au Nil [ordre de Bonaparte du 1er fructidor (US août)]. Dans une lettre à Bonaparte [de Rosette, 19 fructidor (5 septembre)], Marmont dit : « Je suis arrivé hier au soir d'Alexandrie. »
86 JOURNAL DE L'EXPÉDITION d’ÉGYPTE
nuit; le général Dommartin s’y arrêta un instant pour donner des ordres à l’officier d’artillerie qui y commandait.
Le 21 (7 septembre), au matin, nous nous arrêtâmes près d’un village que nous fûmes visiter ; le vent était tombé depuis deux heures du matin, nous ne pouvions avancer; sur les dix heures, nous fîmes route jusqu’à la nuit; le vent cessa, nous nous arrêtâmes.
Le 22 (8 septembre), sur les dix heures, nous nous remîmes en route ; nous arrivâmes à quatre heures du soir à Boulak. Je revis avec plaisir nos amis qui n’avaient point été du voyage, Fouler, Digeon et mon frère. Je trouvai fort doux de coucher dans un bon lit ; depuis mon départ, je ne m’étais pas déshabillé.
Nous continuâmes à mener une vie très uniforme, sachant toujours ce que nous avions à faire le lendemain, par ce que nous avions fait la veille ; nous nous ennuyions toujours beaucoup.
Quelques jours après notre arrivée ’, nous fûmes à la fête de l’ouverture du Khalig, qui est
1. La Tête de l’ouverture du canal eut lieu le 18 août (1" fructidor), c’est-à-dire quelques jours après que Doguereau fut revenu de Salheyeh au Caire, et avant son départ pour Alexandrie. Il est probable que, dans la transcription de son Journal, Doguereau a interverti, par erreur, l’ordre chronologique des notes qu’il avait recueillies.
FÊTE DE L’OUVERTURE DU KlIALIG
le canal qui conduit l’eau dans la ville et sur les places. Tous les ans, lorsque le Nil esta une certaine hauteur déterminée, on rompt la digue qui empêche les eaux d’entrer dans le canal et c’est l’objet d’une fête.
Le général Bonaparte accompagné de l’étatmajor général, des cheiks, ulémas, agas et principaux habitants du Caire, se rendit au Khalig près de la digue; les troupes y étaient sous les armes. Le Nil était couvert de barques pavillonnées et qui, par intervalles, tiraient des coups de canon. Une foule immense de gens du peuple étaient occupés à démolir la digue ; ils quittaient momentanément leur ouvrage pour venir ramasser des parats 1 que, selon l’usage, Bonaparte leur jetait par poignées. La digue enfin fut rompue, et l’on vit tous ces gaillards, nageant comme' des poissons, venant encore audessous de l’endroit où était le général pour avoir des parats; ils plongeaient pour chercher au fond ceux qu’il y jetait. On vit le cheik du Nil sur sa barque entrer dans le canal lorsque l’eau faisait encore cascade ; appuyé sur un bâton, il resta ferme sans tomber. Quelques décharges de mousqueterie, quelques coups de canon annoncèrent l’entrée des eaux dans le
I. Parats , petite monnaie ( .Xote de Doguereau). La valeur du parat est de 0 fr. 03.->7.
88 JOURNAL DE L’EXPÉDITION ü’ÉGYPTE
canal; une infinité de barques allant en ville y entrèrent. On fit le procès-verbal d’ouverture; le général Bonaparte fit des cadeaux de coutume à certains personnages ; c’étaient des espèces de robes, comme des chasubles, elles étaient bariolées et ressemblaient assez à celles que portent les habitants de l’Arabie. On dîna chez le général en chef.
Le 1er vendémiaire an YII (22 septembre), les troupes manœuvrèrent sur la place Esbekieh ; on avait empêché l’eau d’y venir.
Après différentes évolutions et manœuvres dans lesquelles on fit des feux de bataillon, de peloton et de file, tous les troupes défilèrent devant le général qui avait fait, au milieu de la cérémonie, un discours à l’armée. 11 y eut grand dîner chez Bonaparte ; on éleva ensuite un ballon qui étonna beaucoup les Egyptiens1. La soirée, il y eut feu d’artifice et illumination.
Le 10 (1er octobre), je fus avec le général Dommartin faire une reconnaissance au fort de Torrah, situé sur les montagnes à trois lieues et demie du Caire vers la Haute-Egypte. Nous y
1. L'enlèvement d’une montgolfière avait été prévu dans le programme de la fête ; mais l'arrivée tardive des aérostiers (longtemps restés à Alexandrie) n’avait point permis de donner ce spectacle à la population du Caire. Ce fut le 30 novëmbre qu'eut lieu le premier lancement.
FORT DE TORRAH
fûmes avec un officier du génie ; nous étions escortés par un détachement de dragons; nous aperçûmes, en revenant, des Arabes; ils ne nous inquiétèrent pas b
Le 20 (11 octobre), nous fûmes au fort de Birket-el-IIadji, ou Lac des pèlerins, escortés par les ordonnances du général Dommartin. Nous repassâmes par Héliopolis pour voir l’obélisque qu’on y trouve encore ; il ressemble à ceux que nous avions vus à Alexandrie, les caractères hiéroglyphiques en sont plus distincts. On trouve beaucoup de ruines qui ne laissent pas de doute sur la position de cette ancienne demeure des prêtres égyptiens.
Le 2, nous fûmes avec le général Bonaparte faire une course dans le désert ; nous visitâmes le polygone des Mameluks et le village de Matarieh.
Nous entrâmes dans une vallée derrière le Mokattam et, après une heure de chemin dans la montagne, nous revînmes en gagnant son sommet; nous eûmes les plus grandes difficultés pour descendre près des tombeaux; nous fûmes obligés, de crainte d’être écrasés par nos che-
1. Ouelques jours après cette visite, Bonaparte prescrivit d’évacuer le camp d'Abou-Seïfeni, qui avait été occupé, sur la rive gauche du Nil, à hauteur de Torrah, pour protéger le Caire du côté du sud [Voir ses ordres à Berthier et à Cati’arelli, 21 vendémiaire (12 octobre)].