‹ Journal de l'expédition d'EgypteChapitre 56 sur 171 · GAZA · texte numérisé non relu

GAZA

ment qu’en Égypte; les pluies fréquentes nécessitent cette solidité. Les habitants sont plus propres que les Egyptiens, leur physionomie est beaucoup plus belle; nous les trouvâmes moins méchants.

Je fus faire l’inventaire des objets d’artillerie qui se trouvaient dans une espèce de fort, ou maison carrée tlanquée de tours rondes. Toutes les munitions et les artilices de guerre étaient fort bien conditionnés; tout venait de Constantinople; nous n’avions rien trouvé d’aussi soigné en Égypte. Une partie des munitions d’artillerie, cartouches à boulets et à fusil, pierres à feu, poudre, etc., fut destinée à l’approvisionnement de ce fort; le reste y fut conservé comme dépôt et pour être à la disposition de l’armée. Les provisions de bouche pour hommes et animaux nous furent de la plus grande ressource ; il est difficile de concevoir comment l’ennemi, conseillé par des Européens, nous abandonna autant de vivres, sans lesquels l’armée, même sans essuyer de défaite, eût péri de faim. Ce fut l’ennemi qui constamment jusqu’à Saint-Jean-d’Acre nous approvisionna1.

Le 9 (27 février), nous restâmes à Gaza.

1. L’insuffisance des moyens de transport avait mis l'armée française dans une situation très critique pendant la traversée ■du désert et à son entrée en Syrie. Ce fut pour elle une très lieu-

Le 10 (28 février), nous nous mîmes en marche par un temps pluvieux. A une lieue, nous eûmes à traverser un torrent, et nous commençâmes à entrer dans des chemins affreux, où nos chevaux enfonçaient dans la boue jusqu’au ventre. Les chameaux, accoutumés à marcher dans les sables, glissaient dans la boue ; beaucoup ne se relevaient plus une fois tombés; l’artillerie marchait avec une peine infinie. Nous vîmes quelques Arabes; ils nous côtoyaient de loin. Après quelques heures, le chemin devint un peu moins mauvais. Nous passâmes différents torrents et dûmes traverser des marais.

Une heure avant la nuit, nous arrivâmes à Esdoud, l’ancienne Azoth. Le quartier général fut placé sur une petite éminence qui domine le village. Nous vîmes, près de cet endroit, avant d’arriver au village les ruines d’une église bâtie

reuse fortune de trouver à Gaza, à Ramleh et à Jatf'a d'importants approvisionnements que l’ennemi avait négligé de détruire.

Le chef d’état-major du génie Detroye fait ressortir, dans son Journal , combien Bonaparte se vit favorisé par les circonstances :

« Qu’on admire la fortune de Bonaparte. Sans magasins préparés, il traverse un désert immense et prend El-Arich au moment où il ne restait plus de vivres à ses troupes. Quelque biscuit trouvé dans El-Arich nous amène à Gaza, où l’ennemi avait formé des magasins considérables, qu’il a la stupidité de nous abandonner sans les défendre ni les corrompre. Arrivés à Ramleh et à Lydda avec ces vivres, nous y trouvons de nouveaux magasins. Enfin Jaffa nous fournit pour vingt-cinq jours de vivres de toute espèce pour aller à Acre. » (Journal inédit conservé aux Archives historiques de la Guerre.)

CAMPEMENT A ESDUUD

au temps des Croisades. Nos équipages arrivèrent très tard; les chameaux eurent beaucoup de peine à se tirer des mauvais chemins; nous fîmes des feux en les attendant; et, comme nous faisions toujours marcher deux dromadaires avec nous, nous fîmes un petit avant-souper avec le général Calfarelli et notre ami Detroye. Sur les neuf heures, nos tentes furent dressées. Nos domestiques déterrèrent, dans une maison du village, de l’orge pour nos chevaux.

Le 11 ventôse (1er mars), nous décampâmes au jour; contre l’ordinaire, nous restâmes peu de temps après que nos tentes furent abattues. On avait coutume de battre la diane au moins deux heures et demie avant de partir, et nous restions ce temps à grelotter de froid. Nous commençâmes à revenir sur cet abus et nous ne décampions plus que peu de temps avant le départ. Nous fûmes obligés de faire un très grand détour en appuyant sur notre gauche pour éviter de traverser des terrains inondés dans lesquels nous vîmes s’embourber les premiers partis; nous n’en eûmes pas moins de très mauvais chemins et des ravins à traverser. Dans plusieurs endroits, il nous fallut marcher avec les plus grandes précautions; nos chevaux étaient dans une boue épaisse jusqu’au ventre. AP rès quelques lieues, nous gagnâmes la crête d’une petite hauteur qui

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se prolongeait et que nous suivîmes ; nous marchâmes quelque temps dans cette route au milieu d’un petit bois. Nous traversâmes une division dont les troupes juraient et étaient de fort mauvaise humeur; les hommes marchaient depuis Gaza presque continuellement dans des marais et sous une pluie à peu près ininterrompue ; ils ne devaient pas être trop contents, faisant d’ailleurs très mauvaise chair. Dans le peu de villages que nous avions traversés, il n’y avait pas une âme; les habitants, avec leurs bestiaux et leurs effets, qui sont toujours très peu de chose, s’étaient enfoncés à droite dans les montagnes; on était absolument réduit aux mauvaises rations de distribution. Nous fîmes halte depuis midi jusqu’à une heure sur une petite éminence, où nous trouvâmes le général Kleber observant dans le lointain avec sa lunette; on crut un moment apercevoir l’ennemi ; bientôt on reconnut que c’étaient des files d’arbres.

Après une petite halte, nous marchâmes sur Ramleh, où nous comptions trouver l’ennemi; nous laissâmes la route de Jaffa à gauche, et nous eûmes des chemins sablonneux et beaucoup meilleurs que ceux où nous avions passé le matin. Vers trois heures après midi, nous arrivâmes près de Ramleh. Le général Kleber envoya un de ses aides de camp en reconnaissance avec de la

ARRIVÉE A RAMLEH

cavalerie. Le quartier général mit pied à terre sur un rideau qui se trouve à une demi-lieue avant la ville. Mon général et moi nous goûtâmes avec le général Junot, qui nous offrit de partager avec lui un pâté et une bonne bouteille de bordeaux, dont depuis longtemps nous n’avions pas bu1.

Nous sûmes bientôt que l’ennemi avait évacué Ramleh. Les principaux habitants de la ville, dont la plupart sont chrétiens, et les Pères Capucins vinrent trouver le général en chef; presque tous parlaient un peu d’italien; ils nous dirent qu’il y avait dans Ramleh des magasins considérables de riz, de blé, d’orge, de biscuit et d’outres pour passer le désert; qu’Ibrahim-Bey était parti la veille, qu’il était venu au couvent et

1. Le 15 janvier, Junot était parti du Caire pour aller commander à Suez; il n’avait pas tardé à être relevé de ce commandement pour prendre part à la campagne de Syrie. Parti de Suez le 14 février, il rejoignit l’armée à Gaza, le lendemain de l’occupation de celte ville. Marchant avec une petite escorte de 50 Maltais et quelques cavaliers, il avait pu organiser ses équipages, de façon à éviter les privations dont les troupes avaient tant souffert. Le commissaire des guerres, Miot, venant rejoindre l’armée d’El- Arich à Gaza, relate ce détail: « Pour achever de me réjouir, je fis une rencontre fortunée; ce fut celle du général Junot; il venait rejoindre l'armée et faisait un fort bon déjeuner sur l’herbe. 11 m’offrit de le partager, et j’avoue que je fis là, un des meilleurs repas de ma vie.

« Peut-on se faire une idée du plaisir de boire un verre de vin, lorsqu’on ne s'est désaltéré pendant quinze jours qu’avec de l’eau saumâtre... J’accompagnai le général Junot jusqu’à Gaza, où était l’armée. >> ( Mémoires pour servir à l'histoire des Expéditions en Eyypte et en Syrie, 1" édit., 1804. p. 124.)

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avait été très honnête à leur égard, qu’il s’était dirigé sur Jérusalem; que l’armée de Djezzar était plus loin que Jaffa, où il y avait une garnison très forte, décidée à bien se battre. Ils nous apprirent aussi que la garnison faite prisonnière à El-Arich avait passé à Ramleli et s’en allait trouver Djezzar à Acre; qu’ils avaient dit qu’ils ne tiendraient pas les articles de la capitulation, que nous avions violés les premiers en les désarmant h Ils portaient à 12.000 hommes le nombre des troupes qui étaient dans Jaffa et assuraient qu’il s’y trouvait beaucoup de canons et de munitions de guerre arrivées de Constantinople.

Après avoir un peu péroré ces gens-là et les avoir assurés qu’il était venu en Syrie, non pour pour leur faire du mal, mais pour les délivrer du joug sous lequel les tenait Djezzar, Bonaparte les renvoya; ils parurent contents de notre arrivée, ils nous témoignaient de l’amitié. On envoya de suite des gardes aux magasins, et l’on en plaça d’autres aux portes pour empêcher l’ar-

1. Dans les premiers pourparlers au sujet de la capitulation, Bonaparte avait demandé que la garnison d’El-Arich posât les armes. Cette clause ayant été énergiquement repoussée, Bonaparte avait, en définitive, consenti à la supprimer. Le but de cette concession était de hâter la reddition du fort et, par conséquent, de mettre fin à la situation très critique où la pénurie de vivres plaçait l’armée. Une fois le fort entre ses mains, Bonaparte prescrivit d'en désarmer les défenseurs, malgré l'engagement formel qu’il avait pris.

ARRIVEE A RAMLEH

mée de piller la ville. Nous fûmes au couvent des Capucins, où nous trouvâmes plusieurs appartements remplis des femmes chrétiennes qui mouraient de peur à l’approche de l’armée ; elles furent rassurées en voyant que nous ne leur voulions faire aucun mal; ceux qui étaient revenus après avoir parlé au général en chef les avaient déjà fait revenir de leur terreur. Il y avait cinq ou six pères au couvent; ils étaient assez bien logés ; leur chapelle est fort jolie. Ils nous offrirent des rafraîchissements. Ceux qui les premiers arrivèrent à la ville purent faire quelques provisions en payant bien cher; on trouva un peu de vin.

La petite ville de Ramleh est située au pied des montagnes et près de la gorge qui conduit à Jérusalem, qui n’en est éloignée que de quelques lieues. Les environs sont agréables, ce sont des plantations de fort beaux palmiers. Les maisons sont bâties en pierres ; quoique ce soit peu de chose, c’est encore ce que nous avions vu de mieux en Syrie. On y remarque les ruines d’une très grande église, près de laquelle on distinguait aussi celles d’un couvent; il y a dans la ville des mosquées bâties sur des restes d’églises. Presque tous les habitants turcs s’étaient enfoncés dans les montagnes; beaucoup de chrétiens avaient aussi fui. Le muphti était allé à Jaffa.

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On choisit, pour camper, un emplacement dans un bois de palmiers qui se trouve à l’entrée de la ville. L’endroit eût été très propice à cet effet, s’il n’eût été rempli de citernes dans lesquelles plusieurs personnes ont failli se jeter pendant que nous y restâmes.

Quelques heures après notre arrivée, nos équipages arrivèrent, et nous dressâmes nos tentes. Le terrain était humide et le temps pluvieux, ce qui nous engagea à abattre beaucoup débranchés de palmiers pour ne pas coucher dans l’eau comme les autres nuits; la précaution ne fut pas inutile, car il tomba de l’eau à verse toute la nuit; elle passait au travers de nos tentes, et nous étions toujours très mal.

Le 12 ventôse (2 mars), nous eûmes séjour à Ramleh ; on voulait réunir l'armée avant d’arriver devant Jaffa ; la division Bon arriva; mais le parc et la division Reynier, qui l’escortait, n’arrivèrent point. On fit l’inventaire des magasins; on trouva 100.000 rations de biscuit, beaucoup plus d’orge et 1.500 outres. On établit un hôpital au couvent. Il y avait beaucoup d’Arabes dans les environs; ils nous causèrent une alerte la nuit; on en prit qui se glissaient tout nus pour voler des chevaux, on se mit en garde contre eux. Un sapeur, qui avait dépassé le poste avancé, fut tué près de notre tente par le factionnaire

ARRIVÉE A RAMLEH

qui le prit pour un Arabe. Nous eûmes deux sentinelles tuées par ces voleurs aux environs du camp, autour duquel ils rôdèrent tout le temps que nous fûmes campés à Ramleli.

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