INVESTISSEMENT DE JAFFA
monticules, jusque sur une petite hauteur à 150 toises de la place. On avait déjà placé un poste dans un Santon qui se trouvait là. Bonaparte s’approcha à 100 toises avec peu de monde; en retournant, nous fûmes aperçus; un des boulets que l’ennemi tira sur nous tomba bien près <1 u général en chef, qui en fut couvert de terre.
Le général Dommartin m’envoya faire la reconnaissance de la place ; j’emmenai avec moi Cœuret. 11 était trop tard pour bien reconnaître une place dont le développement est assez considérable et dont les environs étaient remplis de jardins entoures de haies. Je n’avais pas un soldat avec moi, pas un sapeur; j’eus toutes les peines du monde à passer des haies de nopal que je rencontrais à chaque instant. Les factionnaires les plus avancés étaient loin derrière moi; j’aurais eu besoin de quelques hommes pour les placer en vedettes, pendant que je m’arrêtais pour observer. Je lis une reconnaissance assez imparfaite; comment eus-je pu mieux faire? Les ingénieurs, qui y étaient depuis le matin et qui s’étaient partagé la besogne entre sept ou huit, chacun avec quelques hommes pour les soutenir, purent à peine l’avoir faite pour la nuit. J’approchai, à différents endroits, à 50 toises de la place; je ne pus reconnaître passablement que la partie occidentale de la ville, depuis la mer jusqu’à la
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porte ; la nuit vint, et je fis mon rapport tel quel. En parcourant les jardins, j’avais rencontré un homme qui se dirigeait sur la ville; je voulus l’arrêter, mais il se sauva facilement, connaissant bien le terrain; d’ailleurs, c’était si près des murs qu’en avançant je me serais fait canarder.
Les divisions Bon et Lannes prirent les postes qu’occupait autour de la ville la division Kleber qui, formant l’avant-garde, fut envoyée de suite en observation pour couvrir le siège à 2 lieues en avant sur la rivière de la Hoya1. La division Bon investissait le front droit, et la division Lannes, le front gauche.
Nos équipages arrivèrent et nous campâmes près de la mare d’eau dans un endroit assez élevé qui n’était cependant pas hors de portée du canon de la place; il nous tira d’abord quelques volées, mais s’attacha depuis à tirer sur les troupes placées plus près. L’ennemi démasqua de tous les points de l’enceinte une quarantaine de pièces de canon, desquelles il fit un feu vif et assez soutenu la première soirée. Comme on vit qu’on allait décidément avoir un siège à faire, le général en chef pressait l’arrivée du parc; j’écrivis de suite au directeur du parc pour le prévenir
1. Nahar-el-Ougeh. Dans cette position, Kleber surveillait la route de Saint-Jean-d'Acre, ainsi que les débouchés des montagnes de Naplouse.
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des dispositions de l’ennemi et de celles que nous serions obligés de faire; je l’invitais, d’après l’ordre de mon général, à faire en sorte d’arriver le lendemain à midi et de laisser, si c’était nécessaire, à Ramleh tout ce qui pourrait être dans le cas de le retarder. Nous passâmes la nuit assez tranquillement.
Le 14 ventôse (4 mars), au matin, on crut s’apercevoir que des bâtiments voulaient sortir du port. On envoya des officiers du génie, de l’artillerie et de la marine reconnaître l’emplacement pour une batterie, composée d’une pièce de 8 et d’un obusier de 6 pouces sur le rivage et dans la direction du front du nord de la place, en vue de battre la passe du port et d’empêcher qu’aucun bâtiment ne pût y entrer ou en sortir. Elle fut placée à 200 toises de laville. On établit sur une hauteur une batterie de 2 pièces pour contrebattre une casemate près de la mer, à la gauche de la place; elle fit peu d’effet, elle était trop éloignée. On n’y tira que pendant quelques heures.
Nous fûmes reconnaître l’emplacement des batteries d’approche et de celles de siège. On avait décidé que le front d’attaque serait la partie orientale, depuis la mer jusqu’au tiers de l’enceinte. Cette enceinte s’étendait circulairement, s’appuyant à la mer des deux côtés; elle
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était flanquée par des tours rondes, espacées d’environ 60 à 80 toises. Il n’y avait point de fossé. Le front d’attaque était la partie la plus forte et la plus élevée ; des monticules, des jardins, qui offraient des approches faciles jusqu’à 50 toises, décidaient la position des batteriesd’approche et de brèche. On eut de la peine à trouver des bois propres à la construction des gabions et des saucissons; quelques maisons qu’on démolit procurèrent des bois pour les platesformes. Le parc n’arrivait pas, et l’on attendait avec impatience les outils; on n’en avait que quelques-uns appartenant au génie ou à l’artillerie des divisions.
Le 15 (5 mars), le parc arriva. On fit de suite commencer les travaux ; on installa des atelierspour construire les gabions et les saucissons ; toute la nuit, on travailla à l’établissement de deux batteries de contre-approche et de la batterie de brèche sur le front d’attaque. La batterie de brèche était à 40 toises de la place, les deux autres à 150 toises ; elles ne furent tracées qu’à la nuit. Nous fûmes bien mouillés par une forte pluie pendant que nous y étions occupés. On commença aussi sur le front droit l’établissement de deux batteries, dont l’une de mortiers de 5 pouces 6 lignes. On travailla toute la nuit.
Le 16 (6 mars), les différentes batteries
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s’avancèrent. Les travaux en furent un peu retardés par une sortie que fit l’ennemi. On vif une foule d’hommes, diversement costumés et de toutes les couleurs, se porter sur la batterie de brèche: c’étaient des Moghrebins, des Albanais, des Kurdes, des Anatoliens, des Caramaniens, des Damasquins, desAlepins, des noirs de Takrour ; ils furent vivement repoussés et rentrèrent plus vite qu’ils n’auraient voulu1. Quand ils furent rentrés, on reprit les travaux ; les batteries furent achevées; on mit les pièces en batterie.
La batterie de brèche était composée de trois pièces de 12 et une pièce de 8.
Les deux batteries, placées en arrière et destinées à contrebattre les tours du front d’attaque, étaient composées l’une de 2 pièces de 8 et l’autre de 2 obusiers etune pièce de 8. Toutes ces bouches à feu étaient des pièces de campagne.
Les batteries du front droit étaient l’une de petits mortiers, et l’autre d’une pièce de 8 et d’un obusier.
Des détachements d’ouvriers, munis de haches, et d’artificiers avec des engins incendiaires, étaient commandés pour montera l’assaut avec les premiers grenadiers.
Les tranchées qui conduisaient à la batterie
I. Ces détails sur la sortie du 6 mars sont empruntés à la lettre de Bonaparte au Directoire, du 23 ventôse (13 mars).
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de brèche et à une espèce de parallèle, placée à 50 toises de l’enceinte, sur le front d’attaque, étaient assez mauvaises. Rien ne défendait l’entrée dans cette ligne, si l’ennemi eût fait une sortie pour venir l’attaquer.
Le 17 (7 mars), à la pointe du jour, on fît sommer le gouverneur de se rendre. Le chef de l’état-major lui écrivit la lettre suivante.
Alexandre Berthier , chef de V état-major de l'armée , au commandant de la 'place de Jaffa.
« Dieu est clément et miséricordieux.
« Le général en chef Bonaparte me charge de vous faire connaître que Djezzar-Pacha a commencé les hostilités contre l’Egypte, en envahissant le fort d’El-Arich ; que Dieu, qui seconde Injustice, a donné la victoire à l’armée française, qui a repris le fort d’El-Arich ; que c’est par suite de la même opération qu’il est entré dans la Palestine, d’où il veut chasser les troupes de Djezzar, qui n’auraientjamais dû y entrer.
« Que la place de Jaffa est cernée de tous côtés; que les batteries de plein fouet, à bombes et de brèche vont, dans deux heures, en culbuter la muraille et en ruiner les défenses.
« Que son cœur est touché des maux qu’encourrait la ville entière en se laissant prendre
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d’assaut; qu’il offre sauvegarde à la garnison, protection à la ville ; qu’il retarde en conséquence le commencement du feu jusqu’à sept heures du matin.
« Berthier. »
Le commandant de Jaffa fit couper la tète à l’envové et ne répondit point. A sept heures, le feu commença. Les batteries, destinées à contrebattre les ouvrages de l’ennemi, éteignirent ses feux en quelques heures. Les défenseurs ne conservèrent que leurs batteries de mortiers, qu’ils tiraient fort bien ; elles inquiétaient laseule batterie de brèche, qui tira continuellement et dont une des pièces éclata. A une heure, Bonaparte jugea la brèche praticable ; on fit les dispositions pour l’assaut. Le capitaine Netherwood, lieu tenantcolonel suédois ’, monta le premier avec 10 carabiniers, qui furentbientôt suivis de 3 compagnies de grenadiers. On se battit longtemps sur la brèche et dans les environs ; on s’occupa à se loger dans des maisons attenant à la muraille. Les feux les plus dangereux furent dès lors ceux qui venaient des terrasses les plus élevées; on eut beaucoup de peine à en déloger l’ennemi. Les
I. Adjoint à l'état-major général. Cet officier servit avec beaucoup de distinction en Egypte; il prit part ensuite à l’expédition de Saint-Domingue, où il périt en 1803.
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Turcs abandonnèrent l’enceinte du front d’attaque, se retirèrent dans les tours fermées en dedans et s’y défendirent longtemps.
A cinq heures, nous étions dans la ville ; l’ennemi se retira en foule vers la mer, jetant ses armes; mais, ne trouvant point d’embarcations prêtes à mettre à la voile, les fuyards se jetèrent aux pieds du vainqueur. 11 y eut un massacre horrible ; pendant vingt-quatre heures, la ville fut livrée aux horreurs de la guerre. 11 n’est pas possible de se représenter un spectacle plus affreux ; les rues étaient encombrées de cadavres ; on y voyait des enfants égorgés dans les bras de leur mère, on entendait partout les cris lamentables des femmes dont les maris étaient morts.
On trouva dans les maisons, dans les caves et dans les tours, 4.000 hommes des troupes de Djezzar, dont 800 canonniers venus de Constantinople. Après les avoirgardés vingt-quatre heures devant nos tentes, on les conduisit sur le bord de la mer et on les fusilla. On fut forcé à cette horrible mesure; on n’avait point de vivres à leur donner, on ne savait qu’en faire C
1. Les aides de camp de Bonaparte, Eugène de Beauharnais et Croisier, avaient déterminé les derniers défenseurs de Jaffa à se rendre, en leur promettant la vie sauve. Bonaparte ne jugea pas devoir ratifier cet engagement et fit passer les prisonniers par les armes. La difficulté de les nourrir a été invoquée comme la principale raison de cette mesure de rigueur; cependant les importants approvisionnements de vivres trouvés à Jatîa auraient pu, sans