‹ Journal de l'expédition des portes de ferChapitre 1 sur 17 · Journal de l'expédition des portes de fer · texte numérisé non relu

Journal de l'expédition des portes de fer

Il est fort naturel qu’on se demande pourquoi mon nom se trouve attaché au journal d’une expédition de Mgr le duc d’Orléans, et quelle part j’ai pu y prendre, étranger que je suis , par toutes les conditions de ma vie , aux mouvements de la politique et de la guerre, et surtout au commerce du monde et de la cour. La réponse indispensable que je dois à cette question est la plus difficile de toutes les préfaces, puisqu’elle me force à parler de moi. J’en parlerai peu ; j’en parlerai seulement comme intermédiaire obligé d’un récit nécessaire, et j’aimerais mieux n’en point parler, si je n’étais engagé envers la mémoire du meilleur des

AVERTISSEMENT

princes par le plus tendre et le plus respectueux souvenir. 11 me suffira sans doute, pour excuser ce qu’il y a de trop personnel dans ces détails, de rappeler au lecteur qu’entre l’époque ou j’écris et celle des faits que je raconte, il s’est passé un jour à jamais fatal et déplorable pour tous, le i3 juillet 1842.

Ce n’est donc pas ici une introduction historique; cest, comme je l’ai dit, un simple avertissement, une notice, une page préliminaire. L’historien de l’Algérie arrivera; il dira le fait merveilleux de la conquête, les difficultés de l’établissement, les agrandissements acquis par la victoire; il n’oubliera pas l’expédition hardie, et cependant toute pacifique, de M. le duc d’Orléans, à travers ces régions si peu connues , où l’ardeur infatigable de Rome a laissé à peine quelques traces. Il verra peutêtre dans cette entreprise, si faite pour inspirer aux populations africaines l’étonnement et l’admiration, si capable d’entretenir et d’échauffer encore la ferveur aventureuse du soldat, si

DE L’ÉDITEUR

importante aux études d’un capitaine qui a ies yeux fixés sur l’avenir, des motifs d’approbation et de louange que le Prince voulait se dissimuler à lui-même, et dont sa modestie nous a interdit l’examen. Ma tâche se renferme dans des bornes beaucoup plus étroites , et je ne les franchirai pas.

M. le duc d’Orléans s’était arrêté avec plaisir, et on en verra tout à l’heure la raison , à l’idée de publier le récit de l’expédition des Portes de Fer; il paraît même qu’il était préoccupé de cette pensée en commençant son voyage, puisqu’il s’était fait accompagner d’un dessinateur bien connu par son talent , et d’un naturaliste distingué par ses connaissances spéciales en géologie. Le caractère sérieux du Prince ne lui permettait pas de négliger, dans la moindre de ses opérations, le moindre des objets d’utilité réelle qu elle pût offrir, et if savait qu’il allait parcourir une région presque nouvelle pour l’antiquaire et pour le savant comme pour le guerrier civilisateur. C’était une

AVERTISSEMENT

route désormais ouverte à l’archéologue, au botaniste, au peintre, au poète, et sur laquelle il se contentait de tracer leur itinéraire et de marquer leurs stations, par le chemin qu’il avait suivi et les points qu’il avait jalonnés luimême, au-devant d’une des belles conquêtes sociales de nos armes. Quant à l’histoire fort circonscrite des faits et des impressions du voyage, il se contentait de la jeter en notes rapides dans un journal écrit de sa main, le jour sur la selle de son cheval, le soir et la nuit sous la tente, et où il aimait à conserver, pour ses compagnons et pour lui , le souvenir de cette Odyssée de vingt jours. C’est de ce journal sans épisodes et sans ornements que M. le duc d’Orléans résolut, un peu plus tard, de faire un livre, non pas un livre historique, un livre littéraire, un livre poétique, le récit de Xénophon, les Commentaires de César, le poëme d’Ulysse (ces prétentions étaient bien loin de sa pensée ) , mais un livre privé, familier, écrit pour quelques-uns, pour ceux-là seulement qui y étaient

DE L’ÉDITEUR

vu

désignés d’une manière plus ou moins directe par leurs emplois, par leurs grades, par le numéro de leur régiment : livre orné d’ailleurs, élégant, presque magnifique, comme doivent l’être les présents qu’un prince fait à ses amis , pour leur rappeler sa mémoire quand il sera séparé d’eux ; et je suis sur de me servir ici de ses propres expressions. Quelle étrange inspiration avait averti cette grande âme, réservée en apparence à de si grandes destinées, que ce témoignage d’affectueuse et reconnaissante sympathie pouvait être un adieu éternel ? Les soins assidus qu’il donnait avec tant d’amour à cette publication favorite semblent du moins en révéler le pressentiment ; et on croirait que quelque voix, inentendue par le reste des hommes , murmurait alors à son oreille :

. Si qua fata aspera rumpas.

Tu Marcellus eris!

Réglé dans ses actions publiques par cette modestie de l’homme supérieur qui le carac-

AVERTISSEMENT

térisait entre tous, le Prince avait daigné me confier la rédaction définitive de ses notes, comme pour manifester, sans doute, dans le choix même de l’interprète qu’il donnait à ses pensées, l’absence de toute ambition littéraire et l’abnégation complète de tous les succès de la publicité. Je m’effrayai cependant du travail trop facile qui m’était imposé, parce qu’il devait m’initier à un genre de communications tout à fait nouveau pour moi; mais c’est que je ne connaissais pas encore cette politesse pleine d’aménité, cette bienveillance expansive et touchante qui a sa source dans le cœur, et à laquelle la plus haute éducation n’a prêté que des formes; cet abandon presque familier de procédés et de langage qui semble gagner en grâce et en séduction tout ce qu’il veut bien perdre en dignité ; cette affabilité exquise dont on oserait dire quelle a l’air d’aimer et de demander qu’on l’aime ; et je subis bientôt cet ascendant sans l’expliquer, car j’ignorais alors que j’obéisse au plus invariable instinct de ma

DE L’ÉDITEUR

vie, et que le sentiment qui m’entraînait avec tant de force fût le dernier effet de la secrète destinée qui a voué mes plus vives affections au malheur. Je le sus le 1 3 juillet.

Ce n’est pourtant pas sans inquiétude que je me préparais à remplir les obligations qu’un choix trop flatteur m’avait fait contracter, et que tant de bonté me rendait si chères. J’avais entre les mains ce récit sans prétentions, sans art, sans parure (car la vérité des sentiments et la propriété des expressions n’en sont pas une); animé quelquefois par la puissance du fait ou l’intérêt du souvenir, jamais par l’artifice de la composition; simple et nu comme la vérité , mais facile , correct et pur comme la conversation d’un homme éminent, parfaitement éclairé sur les choses et les personnes dont il parle ; et c’était là l’ouvrage qu’il fallait refaire ! Je n’étais pas tout à fait étranger, peutêtre , à fart trop commun et trop aisé de broder des périodes sur une idée, jusqu’à ce que l’accessoire ait fait entièrement oublier le prin-

AVERTISSEMENT

cipal; de prêter à l’heureux naturel d’un excellent langage, toujours élégant d’ailleurs , je ne sais quelle élégance factice et maniérée dont il se passerait si bien ; de cacher à force de soins le substantif sous l’épithète et le sens propre sous la métaphore ; de suppléer à l’intérêt absent de quelques jours moins remplis que les autres par les digressions du rhéteur, les dissertations de l’érudit ou les inventions du romancier. Je me croyais aussi familier qu’un autre avec ces ressources banales du métier d’écrire, au moyen desquelles on embellit le vrai, qu’il ne faut jamais embellir, sous peine d’être faux, et je me sentais capable comme tout le monde de gâter ce qui est bien , sous le prétexte de faire mieux. Mais cette profanation d’un style admirablement spontané, que je trouvais irréprochable, répugnait à ma conscience d’écrivain , et j’allais me soustraire par un refus respectueux au dangereux honneur de paraphraser un bon texte pour le rendre mauvais, quand j’appris de la bouche même du

DE L’EDITEUR

Prince, à travers les restrictions que lui inspirait une défiance bien injuste de lui-même , qu’il partageait en tout point ma manière de voir sur la nature et la forme de l’ouvrage. Son plan excluait, comme on l’a déjà vu, tout ce qui constitue, sous le rapport du style, une composition d’apparat. « Il n’y a ici, me dit-il, qu’un soldat qui parle à des soldats, et qui, à défaut de grands faits d’armes à leur raconter, prend plaisir à les entretenir du moins de marches, d’étapes et de campements. L’éloquence et la poésie n’ont rien à démêler avec ce langage. N’y voyez, je vous en prie, que le français peu étudié du soldat voyageur, soumis par un acte de déférence tout naturel à la critique de l’académicien. — Et puis, quand on écrit de soi et pour soi , on obéit trop souvent, sans le savoir, à des préoccupations personnelles. Il faut bien, sans doute, que j’apparaisse quelquefois dans le récit de l’expédition des Portes de Fer, mais la plus habile des combinaisons serait celle qui m’y tiendrait le plus caché.

AVERTISSEMENT

C’est tout le contraire pour les soldats. Je serais heureux qu’ils s’y retrouvassent partout. Le but de l’ouvrage ainsi que je l’ai conçu est d’éveiller à toutes les pages, dans l’esprit de mes braves et chers compagnons, la réflexion du pigeon de la Fontaine. Qu’ils disent : « ... J’é- « tais là; telle chose m’advint, » et le livre sera tout ce que j’ai souhaité qu’il fût. »

Les devoirs de ma modeste collaboration ( et je demande grâce pour cette expression peu modeste , parce quelle est la seule qui puisse rendre ma pensée) étaient tracés trop nettement dans ces paroles pour me laisser le moindre doute sur ce qu’ils exigeaient de moi; je les embrassai avec d’autant plus de ferveur qu’ils étaient tels que je les avais compris, et je me livrai ardemment au travail , rectifiant çà et là quelques erreurs de distraction échappées à la précipitation de la plume; rétablissant où il le fallait l’ordre et l’enchaînement de quelques faits, lorsqu’il avait été interrompu par une impression passagère et sans importance; éla-

DE L’ÉDITEUR

guant de temps en temps quelques-uns de ces ornements étrangers au sujet, dont le Prince ne se défiait pas sans raison, car sa belle imagination, nourrie d’études charmantes, ne les évitait pas toujours, et c’était celui de mes soins qui me coûtait le plus, comme c’était celui sur lequel il insistait davantage. Un jour que je cherchais à lui dissimuler par l’adresse de la lecture un de ces traits vifs et pittoresques, mais un peu hors-d’œuvre, dont le goût de l’historien doit peut-être se défendre , et que toutefois le goût du critique le plus sévère n’oserait pas effacer : « Arrêtez , mon cher Nodier, me dit-il, n’ êtes-vous pas trop poëte? » Ce joli passage, répondis-je, est tout entier de la plume de Monseigneur. Je n’ai fait que le copier. « Alors , reprit-il en riant, ne suis -je pas trop poëte?» — Et le passage disparut.

Je ne rapporterai qu’un exemple de ce genre de sacrifice , auquel je me soumettais rarement sans regret, mais dont le tact infaillible de l’auteur finissait toujours par me démontrer

AVERTISSEMENT

la nécessité. Dès la première page du journal, et quand le bâtiment qui emportait le Prince commençait à s’éloigner de Port-Vendres , il avait écrit ces lignes aimables et touchantes que ma mémoire doit avoir exactement conservées : « Je suis resté longtemps sur le pont, les yeux tournés vers la ville , et attachés à une fenêtre du château où s’agitait un mouchoir blanc. Tout avait cessé d’être visible que je regardais encore. » A cet endroit de la lecture, le Prince m’interrompit : « Je n’ai pas oublié cette impression, me dit-il d’une voix émue, et je l’ai retracée comme je l’éprouvais. S’il m’était arrivé de la manifester à haute voix , elle aurait trouvé alors de la sympathie parmi les voyageurs, car il en était quelques-uns qui laissaient comme moi leurs plus chères affections au rivage. Aujourd’hui, je suis revenu et revenu sans eux. Je jouis du bonheur que nous avons regretté ensemble , et qu’ils regrettent toujours. C’est une réflexion amère qu’il faut épargner à leur sensibilité. Quand j’écrivais ceci, j’écrivais

DE L’EDITEUR

pour moi. Rappelons-nous maintenant que nous écrivons pour eux. »

Quelquefois au contraire, au lieu d’une circonstance à supprimer, c’était un fait particulier, un trait de détail, un nom propre omis dans le premier travail , qui venait se présenter à son ordre et réclamer une place. Quoique je me sois déjà trop souvent exposé à faire parler M. le duc d’Orléans , et que je ne puisse garantir partout l’infaillibilité sténographique de mes souvenirs, je ne saurais me défendre de rapporter un exemple aussi de ce genre de changements, et on me dispensera aisément de dire pourquoi il m’a profondément touché. Le Prince s’était contenté de marquer, en passant à Sidi-Feruch, que ce lieu était immortel par le débarquement de l’armée française en 1 83 o : «A Sidi-Feruch, secria-t-il, l’armée française avait un général dont il n’est pas permis de passer le nom sous silence , quoique l’histoire n’ait aucun besoin qu’on le lui rappelle. M. de Bourmont s’y couvrit de gloire, et sa gloire,

xvi AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.

hélas! continua-t-il avec attendrissement, lui a coûté assez cher : il l’a payée du sang d’un fils. »

Ici la mort a interrompu l’écrivain. Cette préface, où notre noble et illustre prince recevait de M. Charles Nodier un si délicat hommage , restera comme le dernier monument de ce charmant esprit. Ce monument est à la fois littéraire et historique; nous avons cru devoir le respecter religieusement, n’y rien retrancher, n’y rien ajouter. On comprendra notre réserve, on l’approuvera sans nul doute. Nous donnons donc, telles que M. Charles Nodier les a laissées, ces quelques pages exquises, pleines de grâce, de bonhomie et de charme, achevées, mais non finies.

ORAN

5(3ort=93enbreS.

ORAN

e 19 septembre 1839, à dix heures du matin, la petite ville de Port-Vendres, élégamment pavoisée, recevait LL. AA. RR.

le duc et la duchesse d’Orléans. Sa populagrossie de toute celle des villages voisins,

ÜRAN.

remplissait les rues et le port. Deux navires à vapeur étaient en rade, le Phare , commandé par M. de Gasquet, lieutenant de vaisseau, et le Crocodile, commandé par M. Simon, officier du même grade, sous le commandement supérieur de M. Delassaux, capitaine.

A midi le prince royal était monté à bord du Phare. A une heure l’ancre dérapée quittait le fond, et l’équipage s’éloignait des côtes de France sans les perdre du regard.

Un instant après le rivage offrait aux voyageurs un spectacle pittoresque et solennel. Le peuple couvrait les hauteurs ou ruisselait sur les chemins, ou venait inonder la grève. Derrière les collines qui embrassent la ville, les montagnes les plus voisines paraissaient comme étagées en échelons ou en gradins, et plus loin l’horizon était fermé par la haute chaîne des Pyrénées, que surmontait la pointe abrupte du Canigou.

Le temps était superbe. Le Phare cinglait au milieu d’une multitude de bateaux français et catalans, aux voiles latines, qui le saluaient en

ORAN

passant. Le vent semble se montrer contraire, et la mer devient houleuse au moment où l’on double le cap Creuss, mais l’air n’a pas cessé d’être pur et transparent, et au bout de quelques heures le bâtiment a laissé derrière lui les côtes d’Espagne, dont l’azur se confond peu à peu avec celui du ciel.

Le vendredi 20, à huit heures du matin, le vent est debout, la mer est un peu agitée, mais le Phare file six nœuds. Le Crocodile le suit à la portée du canon.

Vers midi, au sud-sud-ouest se découvre el Toro, la plus haute montagne de l’île de Minorque, semblable à une pyramide renversée sur

ORAN

le côté. C’est là que s’appuierait la pile colossale d’un pont de Titans jeté entre l’Europe et l’Afrique.

A six heures, au déclin du jour, le Phare double la Mola et entre dans la passe pendant que le soleil achève de s’abaisser à l’occident, et que la lune commence à s’élever du côté opposé, tableau sublime dont le vaste espace de la mer agrandit le cadre. On a essayé quelquefois de le peindre ou de le décrire, mais c’est dans le ciel qu’il faut le voir, car il n’y a ni plume ni pinceau qui puisse en retracer la magnificence.

A gauche disparaissent rapidement le fort Saint- Philippe et le village de San-Carlos, à droite le lazaret. Au fond de sa belle rade, Mahon se déploie en amphithéâtre, avec ses maisons peintes de jaune et de blanc, et, à mesure que la nuit rend les objets moins visibles, les lumières de la ville brillent avec plus d’éclat.

Le Phare vient mouiller près du stationnaire français la Lamproie. Soumis à la réserve discrète de l’incognito, le Crocodile tient la mer.

Le samedi 2 1 , à six heures du matin, le prince

descend à Mahon avec quelques officiers, sans y être annoncé. On gravit les rues escarpées qui

conduisent à la ville haute, et on visite l’église des Carmes et la cathédrale de Santa-Maria, édifice du xviie siècle, et par conséquent de peu d’importance pour l’art, où l’on remarque cependant un bel autel à colonnes torses, dorées et sculptées, avec des figures enroulées, d’un effet assez piquant. L’auditoire a quelque chose de plus neuf et de plus curieux pour le voyageur qui n’a jamais pénétré auparavant dans une basilique espagnole. Ce sont, sur les bas côtés, des

ORAN

centaines de femmes immobiles, dans leur costume lugubre et monotone, agenouillées comme des statues de marbre noir, et que Ton croirait pétrifiées en effet , si la vie , qui manque à toute leur apparence extérieure, ne s’était réfugiée dans leurs regards; puis, çà et là, des groupes épars et pittoresques de soldats, de paysans baléares, de mendiants fièrement drapés dans leurs haillons, et qui semblent attendre le pinceau d’un grand artiste. Au maître-autel , c’est le prêtre , officiant sous sa chasuble en forme de violoncelle, et murmurant les prières de la messe d’une voix basse qui ne trouble pas le silence universel, à peine animé par le perpétuel mouvement des éventails ou abanicos.

A huit heures cette petite station était finie : le Phare sortait des passes et rejoignait le Crocodile. Le ciel était pur, le vent debout, la mer grosse et houleuse.

Le dimanche 2 2 le temps n’a pas cessé d’être magnifique. On a vu avec émotion file de Cabrera, si douloureusement mémorable par les souffrances inouïes des prisonniers français. On

ORAN

reconnaît à une heure le cap Tenez. Les bonites qui bondissent le long du bord annoncent le voisinage des mers chaudes. Le bâtiment longe la côte à dix lieues au large.

Lundi le vent , toujours debout, semble tourner avec le vaisseau; il passe à midi au calme plat. Le Phare distingue bientôt l’embouchure du Chélif, la rivière sacrée des Arabes. On nomme tour à tour Mostaganem, Arzew, le cap Fera, la montagne des Lions , si remarquable par sa belle

couleur fauve, ses rochers, ses cavernes, et dont les contours se dessinent si nettement sur le fond bleu de l’horizon. Le bâtiment gouverne sur Merzel-Kebir.

A quatre heures on aperçoit Oran. Située sur

ORAN

les deux crêtes d’un ravin qui court du sud au nord, cette ville présente un aspect pittoresque et singulier. L’œil saisit d’abord dans son ensemble la Casbah ou Casauba, qui se distingue de tous les autres bâtiments par son imposante dimension, ses deux grosses tours rondes et blanches, et sa ceinture crénelée, hérissée de canons; elle s’élève à la partie orientale du ravin. Du même côté on remarque encore le fort Saint- André, construction gigantesque des Espagnols, qui n’est peut-être pas irréprochable aux yeux d’un ingénieur habile, mais qui ne laisse rien à désirer, comme fabrique, à l’imagination et au goût de l’artiste. Il en est de même des trois forts échelonnés qui se superposent à l’ouest : le fort de Santa-Cruz, au sommet de la montagne; le fort San-Gregorio , qui s’assied au milieu du revers, et le fort inférieur, qui vient baigner dans la mer le pied de ses murailles; ce dernier commande la route nouvelle qui conduit d’Oran à Merz-el-Kebir. La crête rougeâtre de la montagne relie entre elles ces trois forteresses. L’intérieur du ravin est rempli de peupliers de Hollande , de

• «cl pittoresque >>.-+* abord clans son en- ‘ A t , pii se distingue de »t*. uar son imposante dipi «* tours i ndes et blan- » » éc, hérissée de canons; i lie orientale du ravin. Du *rque encore le fort Saint- Ejantf ue des Espagnols, , . iu < aux yeux

se rien à et au • t*

ORAN

figuiers, de cactus énormes, et la fraîcheur de cette belle végétation est entretenue par un courant d’eau vive qui descend jusqu’à son embouchure, en arrosant çà et là de nombreux jardins étendus sur l’un et l’autre flanc de ces collines jumelles, comme une tapisserie de verdure.

Peu à peu le point de vue se rapproche, les détails deviennent plus nets, les maisons se détachent les unes des autres , éclatantes de blancheur, comme dans presque tout l’Orient, et si resplendissantes au soleil , qu’ elles font comprendre le prestige de ces compagnons de Cortez qui prirent les premières villes mexicaines pour des villes d’argent.

Le maréchal gouverneur avait été retenu à Alger. Le général Guéheneuc était malade. Le prince royal fut reçu au débarcadère par les colonels de Montpezat, de Maussion et Devaux.

Une multitude d’Arabes accroupis à la base de tous les rochers se dressaient en même temps dans leurs burnous blancs, comme des groupes de fantômes, et se précipitaient jusque dans les rangs des soldats pour voir de près le fds du sul-

ORAN

tan français. Plus loin, les Français, les Espagnols, les juifs, les Turcs, les noirs, les Arabes, confondus , encombraient les rues tortueuses , étroites et malaisées qui conduisent à la Casbah.

Les maisons blanches aux brillants reflets, les rochers rouges aux formes âpres et austères, la verdure mobile et changeante du peuplier, la verdure lustrée du figuier, la verdure mate du cactus, la fumée du canon des forts, la clarté pure et bleue du ciel et de la mer, répandaient

ORAN

sur cet étrange tableau les plus étranges accidents de lumière et de couleur, et l’âme des spectateurs, profondément émue, apportait aussi son tribut de poésie à cette sublime poésie d’une nature énergique et nouvelle. Il y avait là aussi de grandes choses pour la pensée, des souvenirs d’admiration , des espérances de gloire, un monde envahi par le courage et donné à l’intelligence; c’était la terre si vaillamment conquise par notre jeune armée, et sur laquelle doit s’accomplir un des plus grands événements des siècles modernes; c’était le berceau d’une civilisation réservée à de glorieuses destinées; c’était encore la patrie : c’était l’Afrique de la France.

Parmi les voyageurs, plusieurs avaient déjà visité ce rivage , plusieurs connaissaient Oran , et ils avaient peine à le reconnaître. Le contact des affaires, des intérêts, des mœurs de l’Europe, en a fait une ville nouvelle. Oran s’est peuplé, s’est agrandi, s’est embelli; il y a quatre ans qu’il ne comptait que cinq mille habitants : il en renferme douze mille. Ce surcroît de population se compose presque entièrement d’Espagnols, et

ORAN

surtout de Valenciens, heureux d’échapper aux désastres de la guerre civile, et de trouver aux côtes d’Afrique, sous la protection de nos armes, une patrie plus paisible et plus belle que celle qu’ils ont quittée. Le mouvement perpétuel de ces races différentes, qui se mêlent sans perdre leur caractère , est à lui seul le plus piquant des spectacles. Les yeux ne sauraient se détacher de cette foule, variée dans les vêtements, dans les physionomies , dans les attitudes , comme celle qui se répand sous les voûtes de nos théâtres et de nos salons, aux nuits fantasques et turbulentes des bals masqués. L’esprit se complaît à cette rumeur de bruits confus où percent le cri guttural des Arabes, le gloussement des femmes, le viva el rey des Espagnols; à cette agitation sans désordre qui n’est que l’expansion d’une vie puissante, émeute du plaisir chez un peuple jeune, dont les impressions sont naïves encore comme celles des enfants; tumulte inoffensif et joyeux que maintient dans de justes bornes la présence imposante des chiaoux, et où suffit, pour tout calmer, le moindre mouvement de leur canne

ORAN

creuse et retentissante, qui fait plus de bruit que de mal.

Nous atteignons une rue ombragée de magnifiques peupliers de Hollande; les boutiques, plus vastes et plus riches, à l’ombre de ces beaux arbres, indiquent que l’on approche du cœur de la cité ; la Casbah n’est pas éloignée; bientôt les pieds des chevaux retentissent sous la voûte de son unique porte.

La Casbah paraît à elle seule une petite ville ; c’est une suite de bâtiments séparés par de grandes cours , dans chacune desquelles coule une fontaine abondante. A travers ces cours, on parvient à la cour d’honneur, dont trois côtés sont embrassés par un péristyle d’un goût simple et gracieux, qui se compose d’arcs arabes supportés par des colonnes sveltes et légères. Tout cela est simplement blanchi à la chaux, et brille de cette propreté agréable aux yeux qui caractérise l’extérieur des constructions du pays.

La porte de la salle de réception s’ouvre à deux battants devant le prince. Elle est d’un bois peint et sculpté dont les ornements forment ces ingé-

ORAN

nieuses combinaisons où l’imagination des Orientaux reconnaît une espèce de mythe, et que l’on nomme le cachet de Soleïman ou Salomon.

Cette salle est divisée en deux par une colonnade en marbre blanc, que lient d’élégants arceaux jetés d’une colonne à l’autre; chaque colonne est formée, de sa base au tiers de son élévation, d’un prisme à cinq côtés, et se prolonge, du prisme à son chapiteau composite, en cannelures spirales. Les archivoltes, les parois,

ORAN

les épaisseurs des arcs, sont revêtues de faïences peintes, chargées de fleurs et d’ornements. Le plafond est remarquable par ses solives peintes, entre lesquelles courent des enroulements de fleurs en arabesques. Trois croisées de cette grande pièce prennent jour sur la campagne, et découvrent au regard les dernières vertèbres de l’Atlas dans leur couleur sanglante et leur désolante aridité.

A l’angle du nord-est s’ouvre un escalier étroit, qui conduit à une petite chambre éclairée sur la mer par une petite croisée, d’où l’on respire l’air tiède et délicieux du soir. Ce modeste réduit, qui n’a pour tout luxe qu’une heureuse exposition et une exacte propreté, fut occupé par son altesse royale pendant son séjour à Oran.

De ce point élevé , l’aspect de la ville est assez imposant. Sur le premier plan se présente la plus grande mosquée d’Oran, dont le madeneh s’élance resplendissant de l’émail des faïences qui le couvrent de toutes parts. Les trois ou quatre madeneh des autres mosquées sont moins remarquables. L’un de ces temples musulmans sert de

ORAN

caserne à un régiment de chasseurs d’Afrique.

L’intérieur d’Oran , vu de plus près, a quelque chose de vague et de confus , comme sa population hybride, et il en sera de même jusqu’au moment où l’habitude des rapports et des intérêts y aura fondé cette unité sociale qui est l’ouvrage du temps. Au premier voyage, c’était l’apparence d’une ville qui tombe; au second, c’est l’apparence d’une ville qu’on bâtit. Il s’en faut de beaucoup encore que le nombre des habitants soit en proportion de l’espace qu’ils peuvent occuper. Des quartiers tout entiers sont chargés de monceaux de pierre, entre lesquels se dressent çà et là quelques pans de murailles. Deux beaux faubourgs ont été ruinés par la guerre , et il ne reste d’autre vestige de leur splendeur passée qu’une avalanche immobile de cailloux et de débris suspendue à la pente du ravin.

Oran n’avait jusqu’ici que deux rues commerçantes , où les boutiques , percées uniformément dans de longs murs blancs de sept à huit pieds de hauteur, représentent assez bien les cases d’une ménagerie; le jour n’y pénétrait que par cette

ORAN

ouverture; et, pour peu que le soleil fût voilé d’un nuage, on ne voyait briller au fond de ces cryptes ténébreuses que les yeux luisants et les

dents blanches du vieux juif qui s’y tient accroupi comme une bête de proie dans sa tanière ; mais ici la description de la veille est infidèle pour le lendemain : l’industrie européenne marche si vite !

Le mardi 2 4 la journée commence par une visite à l’hôpital. Tous les dignitaires d’Oran et des environs s’étaient empressés sur le chemin

ORAN

des voyageurs venus de France. On remarquait parmi eux les chefs des Douares, les chefs des Smélas, le rabbin des juifs, famyn des nègres, et un personnage mystérieux et solennel qui figure infailliblement dans les cérémonies orientales, le bourreau.

Nous passons à travers un marché, que fournit abondamment de beaux fruits la nouvelle population de Valenciens émigrés, reconnaissables entre

ORAN

les indigènes et les étrangers à leurs chapeaux pointus surmontés d’une houppe noire. L’hôpital est tenu avec soin , les malades sont peu nombreux , la nature des maladies n’a pas de gravité.

Le reste de la matinée fut occupé par un de ces divertissements dont la nouveauté fait le plus grand charme : c’était la danse maure, exécutée par un corps de ballet venu du fond de l’Afrique. Un des danseurs était né à Tombouctou. Le tambour de la bande noire se plaça au centre d’un cercle formé d’une quinzaine de musiciens dansants, et y demeura seul, immobile et bruyant, tandis que ses compagnons tournaient rapidement autour de lui , mais en se détachant un à un pour venir successivement exécuter un solo bizarre dans l’espace compris entre le centre et la circonférence. Chacun de ces pas isolés se terminait par un tournoiement général d’une vivacité inexprimable. Cette composition chorégraphique, s’il est permis de l’appeler ainsi, n’est pas sans analogie avec quelques-unes des danses populaires de nos provinces; mais elle a un autre caractère : là, comme dans les théories grecques,

ORAN

c’est le ballet qui accompagne ou c’est l’orchestre qui danse, et la diversité des instruments pourrait s’apprécier à peu près par le nombre des acteurs. Les uns font bruire sous leurs doigts d’énormes castagnettes en fer, auxquelles pendent une queue de vache pour ornement et des coquillages marins pour grelots; les autres tirent un son aigu et déchirant d’un roseau recourbé, creux et percé comme une flûte, mais qui est loin d’en avoir la douceur. Plusieurs portent sous le bras gauche une espèce de long tambour en forme de cône tronqué, dont ils frappent rudement la base avec la paume de la main droite; et, chose étrange, ce bruit discord et assourdissant, mais dont l’effet est plus puissant qu’on ne pourrait l’imaginer; ce tumulte horrible et confus, dans lequel il est impossible de distinguer une intention d’harmonie , était encore dominé par les sifflements et les cris frénétiques d’une négresse placée en dehors du cercle, qui est probablement f imprésario, de cette troupe nomade. Ses gestes, ses regards, sa voix, animaient toute cette scène, et portaient jusqu’au délire l’exaltation presque

nt sous le r mbour en forme nt rudement la droite; et, chose i m lissant, mais t pourrait

Page 1