‹ Journal de l'expédition des portes de ferChapitre 2 sur 17 · Œ 3 3 CH · texte numérisé non relu

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épileptique d’un bal et d’un concert dont il ne faut pas chercher à se faire d’idée en Europe.

La danse africaine dont nous parlons a un commencement si soudain , qu elle saisit l’attention avant de l’avoir avertie, et on ne concevrait pas qu elle eût une fin , si la compassion ou la fatigue des spectateurs ne suppléait au soin du machiniste de nos théâtres, qui fait descendre le rideau sur un tableau en action; leur volonté seule impose un terme à cette mimique passionnée, dont le paroxysme a quelque chose d’effrayant. Comment ce violent exercice s’est-il introduit chez un peuple naturellement indolent, et qui répugne à toute agitation, à tout mouvement, s’il n’a été prescrit, dans quelque vue fort sage sans doute, par l’enseignement religieux du sauvage? En effet, ces jeux robustes et grossiers, mais graves et modestes, qui sont exécutés par des hommes , et que nous serions tentés d’appeler une cérémonie, n’ont rien de la licence lascive qui caractérise la danse dans une civilisation corrompue ou dans une civilisation qui va se corrompre. Jusqu’au milieu de l’élan le plus vif

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et le plus effréné , les attitudes et les mouvements conservent l’expression d’un acte solennel et d’un sentiment respectueux. L’autorité de cette conjecture sur l’origine sérieuse et presque sacrée du plus frivole des arts se fonde sur le témoignage de toutes les histoires , sur les récits de tous les voyages et sur les traditions de tous les pays.

Dans l’après-midi du même jour le prince monta à cheval pour aller visiter le camp de Mez-er-Ghin , situé à trois lieues d’Oran , sur les

bords du lac Salé. On suit, pour s’y rendre, la rue de Napoléon, qui s’ouvre sur la campagne

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par la porte de Mascara. C’est la voie militaire, à laquelle vient se réunir plus loin un chemin pratiqué immédiatement au penchant du ravin, jusqu’à la source d’où proviennent les eaux qui l’ont creusé, et celui-ci offre une vue charmante. On y voit presque partout des eaux vives jaillissant du milieu des rochers, des bouquets de palmiers élancés, des jardins admirablement cultivés par les Valenciens ou par les Maures, et remplis de grenadiers énormes. Cette belle végétation ne se retrouve qu’à la sortie de Ras-el-Aïn , où se groupent avec grâce des massifs d’aloès géants, couronnés de leurs élégantes girandoles de fleurs.

La route nouvelle est plus austère. A un quart de lieue de la ville s’élève un blockhaus ou petit fortin en bois, dont il faut traverser les fossés sur un pont. L’aspect de ce chemin sauvage et presque nu n’est égayé que par la feuille rude et sauvage des aloès poudreux qui le bordent, et par la rare verdure de quelques palmistes épars, dont la teinte pâle, encore obscurcie par le sable dont les vents la couvrent incessamment, con-

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traste à peine et à de longs intervalles avec le fond rouge et brûlé du sol. C’est parmi ces arbustes malades et dégénérés, ornements flétris d’une plaine stérile, que les sangliers, les chacals, les porcs-épics, les délicates gazelles, viennent chercher un refuge contre les progrès du travail et de la culture. C’est au milieu de cette poussière chaude, suffocante comme les cendres d’un incendie, et qu’on respire avec l’air, que les Arabes aiment à goûter le plaisir laborieux d’une chasse pénible et souvent périlleuse. A l’horizon, la chaîne de l’Atlas élance ses pics bleuâtres ,’ et se découpe sur un ciel tout chargé de ces vapeurs blondes et dorées qui accompagnent quelquefois chez nous un beau coucher du soleil d’été. C’est le chemin souvent parcouru par ces populations malheureuses que le paresseux commerce établi entre les diverses tribus pousse nonchalamment dans ces mornes solitudes ; ces nomades trafiquants chargent leurs dromadaires, partent et se soumettent aux plus rudes privations , pour un gain problématique , trop heureux s’ils évitent la rencontre des vaga-

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bonds arabes dont la singulière industrie exploite ces étranges grands chemins !

Enfin, du sommet d’une éminence, on découvre quatre ou cinq maisons blanches , deux ou trois groupes de cabanes et quelques massifs de verdure qui annoncent Mez-er-Ghin, colonie militaire établie depuis dix-huit mois au plus, et

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dont les développements rapides promettent déjà un bel avenir.

Le lac Salé, desséché par les ardeurs de l’été, n’offre aujourd’hui qu’une vaste nappe de sel efflorescent qui étincelle au soleil, comme si la nature avait voulu donner à ces contrées , dévorées par un ciel de feu, quelque image de nos glaciers éternels. Ce plan argenté d’un paysage africain, dont le sombre Atlas occupe le fond, encadre merveilleusement les brillantes évolutions du beau régiment des spahis commandés par l’intrépide Youssouf, qui viennent exécuter devant le prince les jeux belliqueux de \a. fantasia.

La fantasia est un exercice arabe dont le nom franc ou italien dément un peu l’origine, mais qui se ressent à la fois de la barbarie numide et de la courtoisie mauresque. Tous les cavaliers du peloton, détachés deux à deux, viennent successivement, au grand galop, faire feu de leurs armes sur la personne qu’ils veulent honorer, ou aux pieds de son cheval. C’est l’acte d’une ancienne liberté qui ne s’aliène pas tout entière,

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qui se souvient quelle est armée, et qui 11e se soumet qu’au courage.

Dans ce spectacle, il faut le dire, Youssoufest à lui seul un spectacle: sa jeunesse, sa beauté, le caractère énergique et fier de sa physionomie attirent d’abord les regards. A cette impression se rattachent d’ailleurs plus de souvenirs saisissants qu’il ne compte d’années : le mystère impénétrable de son enfance; les chances aventureuses d’une captivité commencée au berceau et terminée dans un sérail ; l’éclat romanesque et tragique de ses amours, de ses haines, de ses vengeances; la renommée de sa force, de sa bravoure , de ses grands faits d’armes , aussi nombreux que les batailles auxquelles il a pris part, et dont on croirait le récit emprunté aux chants du Romancero ou aux pages des chroniques. Youssouf est une de ces figures chevaleresques qui inspiraient les poètes aux siècles de poésie, une tradition jeune et vivante du vieil Orient.

Les environs du camp sont peuplés de Douares protégés par les spahis. Leurs tentes , en poil de

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chameau noir, sont attachées à des pieux fixés dans la terre, ou suspendues par leur sommet aux branches les plus vigoureuses des palmistes. L’ouverture en est très-basse, et la tente ellemême n’est pas assez élevée dans sa plus grande hauteur pour qu’un homme puisse s’y tenir debout. Les habitants de ces misérables demeures s’y glissent en rampant par l’ouverture, et s’y accroupissent en s’appuyant aux parois intérieures.

C’est là tout le domicile de l’Arabe; mais il est peu tenté de le changer contre un autre, parce qu’il y vit libre et qu’il le transporte avec lui.

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