‹ Journal de l'expédition des portes de ferChapitre 14 sur 17 · ARMÉE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ARMÉE FRANÇAISE

La grande halte au sortir de ce sombre défilé est une des plus joyeuses que fera jamais l’armée

LES PORTES DE FER

d’Afrique. Le soleil éclaire la vallée, où chaque soldat arrive en agitant dans ses mains une palme ravie aux troncs des palmiers séculaires qu’a si longtemps protégés l’ombre redoutée des rochers du Biban. Cependant, comme l’orage se fait craindre, il faut se remettre en roule. A quatre heures nous nous séparons de nos guides, les cheikhs des Beni-Abbas. Nous laissons encore sur nos côtés une muraille de blocs calcaires reliés entre eux par des fdons de marbre ; nous passons ensuite devant de grandes falaises de schistes noirs en décomposition, et nous suivons toujours le cours de l’Oued-Bouketon, qui prend, après le passage des Portes, le nom de l’Oued-Biban.

Malheureusement l’orage en éclatant retarde la colonne , qui ne peut atteindre le Beni-Mansour, et qui est obligée de bivouaquer à deux lieues des Bibans, sur les bords d’une rivière, dont l’eau chargée de magnésie n’est propre ni au breuvage ni à l’usage de la cuisine. La soupe et le café manquent au modeste banquet du soldat, réduit à se nourrir de mets grillés ou rôtis ; mais il se rappelle le dicton arabe, qui nomme si juste-

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LES PORTES DE FER

les maisons , couvertes en briques , sont entourées de jardins. Ces villages, presque tous construits sur des mamelons isolés, sont d’un effet charmant, et les contre-forts du Jurjura, qu’éclaire un beau soleil levant, rappelleraient leCanigou, s’ils n’étaient plus élevés et d’un ton rouge beaucoup plus chaud.

Notre route traverse quatre gros villages réunis , appelés les Beni-Mansour, lieu qui avait été désigné d’abord pour notre bivouac de la veille. Les habitants, surpris au delà de toute expression, en voyant sortir du chemin des Bibans,

après une pluie d’orage, ces chrétiens auxquels ils ne pensaient point, et dont la jalousie des

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Beni-Abbas leur avait complètement caché la marche, s’apprêtent d’abord à fuir; mais un mouvement subit de la cavalerie du prince leur fait craindre d’être atteints et sabrés dans la plaine. Les cheikhs, qui, dit-on, sont dévoués à Abd-el-Kader, accourent à S. A. R. et lui font, ainsi qu’au maréchal, les plus vives protestations.

Le prince réclame d’eux ce qui est nécessaire

aux besoins des troupes, moyennant le prix légitime de leurs fournitures, et leur promet qu’au-

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cun soldat ne pénétrera dans les habitations; mais il ajoute que, si un seul coup de fusil est tiré sur les Français, il ne restera pas une maison debout, pas un olivier sur pied , et que personne ne sera épargné.

Ce langage rigoureux est nécessaire pour assurer le passage de notre arrière-garde dans une contrée où l’humeur belliqueuse du peuple est exaltée par un fanatisme impitoyable.

Si l’expédition était arrivée par la route d’Alger, elle n’aurait pas traversé le pays sans combats.

Au delà de Beni-Mansour, toute la vallée, large de plusieurs lieues, n’offre qu’un immense verger d’oliviers; le nombre des villages diminue à mesure qu’on s’avance, et le dernier de tous, situé à deux lieues sur notre droite, se distingue par deux grands minarets.

Nous trouvons enfin l’eau douce, et nous nous arrêtons sur l’Oued-Beni-Mansour pour faire boire les chevaux et les mulets.

A une heure, après l’avoir rendue guéable, nous traversons le large lit de cette rivière, qui présente, dans ses cailloux roulés, les plus belles

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variétés de grès, de marbres et de poudingues.

Nous cheminons dans la belle plaine qui mène à Hamza, au milieu des maïs, des lentisques et des myrtes-boules, assez semblables à nos charmilles, quand les premiers hommes de l’avantgarde se trouvent face à face de cinq Kabyles armés qui s’écrient avec effroi : J a el roumiale!

(voilà les chrétiens). Ils venaient des montagnes d’Ouennougah , et nous apprirent que le camp du kalifat d’Abd-el-Kader, Achmet- Ben -Salem, était à peu de distance. Ils avaient pris part euxmêmes à une razzia exécutée par ce chef sur les tribus de la province de Constantine. M. le maré-

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chai prescrit à la cavalerie de se porter en avant, appuyée par le 2 e léger. Le convoi reste sous la garde du 17e léger et du 2 3e de ligne, commandés par le colonel Corbin. Le prince royal et M. le maréchal marchent avec l’avant-garde.

En battant la plaine en tous sens, on découvre et on arrête encore deux courriers d’Abd-el-Kader; on saisit sur eux des lettres de l’émir adressées aux habitants de Djigelly, dans lesquelles il excite les tribus à un soulèvement général.

Il était devenu impossible d’atteindre Hamza dans la journée. On doit remarquer à cette occasion que les itinéraires turcs sont trop longs pour nos colonnes, et que les Bibans sont plus près de Constantine, et conséquemment plus loin d’Alger qu’on ne le suppose ordinairement à l’inspection des cartes.

Toutefois l’avant-garde hâte la marche pour prendre position avant la nuit; l’armée franchit l’Oued-Redgala, et à six heures du soir le camp est établi sur la rive droite de ce torrent.

Le mercredi 3o octobre, l’armée marche de Kaf-Redgala à Beni-Djad.

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Après avoir pris les ordres du maréchal, M. le duc d’Orléans met une partie de sa division en mouvement, dès quatre heures et demie du matin, dans le but d’empêcher le bey de Sebaou de s’établir avant nous sur le plateau d’Hamza, et de lui ôter tout moyen , soit d’occuper le fort, soit d’en évacuer les magasins. Il marche rapidement, et à huit heures, du haut d’un mamelon, il découvre, à une distance d’une demi-lieue environ, les troupes du bey qui descendent de la montagne TOuennougah, et qui marchent sur le fort. Aussitôt les dispositions sont prises pour leur couper la route. L’infanterie se dirige en droite ligne vers Hamza, tandis que la cavalerie, sous les ordres du colonel Miltgen, est lancée dans la vallée. Achmet-Ben-Salem , qui ne savait pas les Français si près de lui, abandonne son projet, et n’a que le temps d’ordonner à ses cavaliers de se retirer et de se porter vers l’ouest en se repliant sur Médéah.

A peine la cavalerie a fini de couronner les hauteurs abandonnées par les Arabes, que S. A. R. qui s’y est portée de sa personne, ordonne à fin-

fanterie de remonter la vallée et d’occuper le fort d’Hamza. C’est un carré étoilé dont les murs en assez mauvais état ont vingt pieds de haut; il a huit embrasures et onze pièces sans affûts.

A midi le maréchal rejoint le reste de la division. Le fort d’Hamza est bâti sur le sommet d’une hauteur dont les pentes escarpées vers le sud ne présentent aucune prise; le versant du nord, au contraire, fort doux, est complètement soumis au feu du fort. C’est de ce côté qu’il conviendra de tracer la route, soit quelle aboutisse au fort, soit quelle vienne de Beni-Mansour. Hamza est sur la rive gauche de la rivière qui porte son nom dans cette partie de son cours, et que l’on désigne au-dessus de ce point sous le nom d’Oued- Lakal, et au-dessous, sous celui d’Oued-Redgala. C’est un affluent de gauche de

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l’Oued-Nougah, qui, après avoir reçu ses eaux, prend le nom de Oued-Beni-Mansour. Le fleuve se prolonge ensuite dans la direction du nordest, pénètre dans les montagnes de Callaa, et, après avoir reçu l’Oued-Bousselah, prend le nom de Bou-Messaoud, et vient se jeter dans le golfe de Bougie, presque sous les murs de cette ville.

M. le maréchal ne juge pas convenable de laisser une garnison dans le fort d’Hamza. Il serait trop difficile de l’approvisionner pendant l’hiver, et elle ne pourrait d’ailleurs trouver d’abri dans les bâtiments délabrés et ruineux qu’ont habités les Turcs.

La position du fort d’Hamza n’est pas aussi avantageuse quelle aurait pu l’être; il est trop éloigné du ruisseau, dont il ne voit pas le passage; d’un autre côté, il ne commande ni les

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routes de Médeah à Bougie et à Constantine, qui se développent sur la droite de l’Oued-Lakal, ni celle d’Alger à M’Sila , qui laisse Hamza à trois ou quatre lieues sur la gauche. Cette position devra être étudiée avec soin. Une carte spéciale est levée pour indiquer la direction à donner aux différentes branches de cette route , dans les parties où il ne sera pas possible de conserver le tracé suivi par les Turcs.

Aucune ruine romaine n’a été remarquée aux environs d’Hamza. C’est donc par erreur que l’ancienne Aurea se trouve indiquée dans la position qu’occupe actuellement le fort. Les ruines de cette ville existent probablement à sept ou huit lieues plus à l’ouest, sur le point connu sous le nom de Sour-Surlan. C’est une preuve nouvelle que la grande voie qui réunissait Cirtha à Julia Cæsarea tournait les montagnes d’Ouennougah et se rapprochait beaucoup du désert.

Après une halte de deux heures, la colonne se dirige vers le nord pour descendre dans le bassin de l’Isser; la route devient difficile, et, après une marche assez pénible, le camp est établi dans une

jolie prairie, à l’entrée du pays des Beni-Djad, tribu placée sous la domination d’Abd-el-Kader. Bientôt les feux aromatiques et pétillants des lentisques ne brillent que de loin en loin; le silence succède au tumulte de la journée; les profds pittoresques des montagnes se dessinent avec une netteté merveilleuse sur le fond d’un ciel pur et semé d’étoiles. La pensée se recueille dans une admiration muette à la vue de ce tableau qui réunit le charme le plus doux à la plus imposante solennité. Oh! combien de fois peut-être l’illustre voyageur dont nous suivons la destinée regrettera , du milieu des agitations et des épreuves de sa difficile carrière, le calme délicieux de ces belles solitudes de l’Atlas où, aux prises avec les éléments et la barbarie, il coula cependant des heures paisibles et douces, entouré d’une poignée de Français dont le dévouement obscur et ignoré fut du moins constant et infatigable!

Le jeudi 3i octobre nous quittons les bords de l’Oued-Rekam, ou de la rivière de marbre, pour gagner Ben-Ini.

Dès le milieu de la nuit quelques coups de

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fusil isolés tirés sur le camp nous avaient indiqué des dispositions malveillantes de la part des tribus. Au point du jour, cest-à-dire à six heures du matin, la colonne se met en marche, par ordre de M. le maréchal. On fait éclairer toutes les directions, et on prend les précautions nécessaires pour être en mesure de repousser toutes les attaques.

Le 1 7e léger marche en avant, le 2 3e au centre, la cavalerie et l’artillerie viennent ensuite, le 2e léger forme l’arrière-garde. A huit heures et demie, après avoir franchi le plateau de Draa-el- Bagahall, ou plateau des mules, par un froid assez piquant, et lorsque nous commençons à descendre en ordre vers la vallée de l’Oued-Zeytoun , nous voyons venir à nous une soixantaine d’Arabes et un grand nombre de Kabyles, tant à pied qu’à cheval, descendus d’une montagne voisine. Quelques coups de fusil sont tirés sur le 2 e léger, qui reçoit l’ordre de ne point riposter encore. Cependant le nombre des ennemis grossit; ils s’approchent de plus en plus; un voltigeur est blessé; le cheval du colonel Changarnier est

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sur un bois d’oliviers où les Arabes sont embusqués, et un feu vif, bien dirigé, fait mordre la poussière à plusieurs. Pendant quelque temps la colonne continue son mouvement sans être inquiétée, mais, deux lieues plus loin, des groupes plus nombreux recommencent cette attaque contre notre arrière-garde; une charge de trente chasseurs, faite à propos par le lieutenant Malatrie,

et soutenue par les tirailleurs du 2e léger, permet à notre immense bagage de parcourir sans obstacles un défdé assez difficile; mais les Arabes arrivent bientôt de toutes parts; les costumes des troupes soi-disant régulières du bey de Sebaou se font remarquer dans cette foule tumultueuse et confuse, et le prince juge qu’une affaire sérieuse est devenue indispensable. Il donne ses ordres en conséquence. Alors nos intrépides voyageurs, tout fatigués qu’ils soient par des marches forcées, relèvent une tête fière où brillent des yeux animés de l’ardeur des combats; les officiers se débarrassent de leurs manteaux, les soldats fouillent avec enthousiasme dans leurs cartouchières, la colonne se réveille comme un vieux lion qui s’apprête, en secouant sa crinière, à fondre sur son ennemi. Le maréchal se charge d’emmener le convoi avec le 17e léger et le 2 3e, pour les établir au bout de la vallée, que traverse un ravin profond, boisé, dominé à gauche par des crêtes garnies de makis épais.

Le prince envoie le 2 e léger, moins trois compagnies d’extrême arrière-garde , au delà du ravin ,

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et les Kabyles, poursuivis jusqu’au douar prochain, y sont atteints et taillés en pièces.

Profitant du moment où les Arabes en déroute repassent le ravin sous la fusillade de la compagnie qui y est embusquée, le prince retire les compagnies qui sont au delà et commence le mouvement de retraite.

Le combat a été court, mais vif : sur quarante

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cavaliers qui ont abordé les Arabes par la droite, on ne compte qu’un soldat tué, deux officiers blessés, MM. de Lestapis et Ducrest, qui ont eu chacun la poitrine traversée d’un coup de feu , et six soldats blessés. Les chasseurs de gauche , qui n’ont pas souffert , ont fait onze prisonniers. Les blessés du 2 e léger ne veulent pas quitter le combat, et restent dans les rangs. Les capitaines Bouisset, Forey et Sautoul, et le sergent-major Bray, ont mené l’attaque avec une grande vigueur. Les soldats ont combattu , malgré leur ardeur extrême , avec un sang-froid admirable. Cette alliance de qualités héroïques ne se comprend peut-être au même degré que dans des soldats français.

Pendant près de deux heures encore les Arabes suivent nos tirailleurs , et échangent avec eux quelques coups de feu; notre insouciance les encourage; ils s’approchent davantage, en ayant soin de s’abriter derrière les plis du terrain , ou de se tenir cachés derrière des arbustes; mais bientôt ils se montrent à découvert. Le prince, voyant que les groupes assaillants se reforment et cou-

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ronnent chaque position à mesure que nous l’évacuons , fait avancer un obusier : deux obus ,

envoyés avec une grande justesse de coup d’œil , divisent les masses et achèvent de décourager l’ennemi , qui cesse d’inquiéter la retraite en échelons qu’exécutent nos chasseurs.

Cet épisode de quelques heures délasse le soldat de la fatigue d’une marche monotone. S’il éprouve un regret, c’est de n’avoir pas eu à combattre un ennemi plus nombreux et moins insaisissable. Ces combats d’Afrique exercent quelquefois la patience du soldat; à peine est-il animé par l’odeur de la poudre, que l’adversaire a disparu.

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A la nuit tombante , nous arrivons en bon ordre au pont de Ben-Ini, et nous passons Tisser

à gué , pour camper sur le plateau élevé qui domine la rive gaucbe. Le pont de Ben-Ini, qui n’a pas soixante-cinq ans d’existence , a été emporté par les eaux terribles de Tisser, qui , il y a deux jours, n’était pas guéable. C’était un ouvrage remarquable, exécuté par les ordres d’Omar- Pacha , le plus illustre des vieux deys. Hussein- Dey, que nous avons détrôné , était le cinquième successeur de ce prince.

Le docteur Pasquier, qui a partagé toutes nos

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fatigues, va visiter et panser les blessés, et le prince apprend avec bonheur qu’aucun d’eux n’est en danger. Le sentiment moral est si puissant parmi nos soldats, qu’il n’y a pas de malades.

Ces résultats heureux sont dus en partie , à la vérité, aux soins habiles et actifs d’une excellente

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administration, qui n’a laissé en souffrance aucune partie du service.

Demain nous serons au Fondouck, et le Fondouck, c’est la France!

Le vendredi ier novembre, à six heures et demie , l’avant-garde, conduite par Mgr le duc d’Orléans, s’engage dans le défdé, qui commence sur la rive même d’un affluent de l isser, à une

portée de fusil du camp , pour aller, à deux lieues et demie au delà , occuper le col d’ Aïn-Sultan ,

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qui est la clef de la route. Le chemin est hérissé de difficultés; nous gravissons des escaliers de rochers, tour à tour ronds et roulants comme des bombes ou pointus comme des fers de lance, entremêlés de broussailles épineuses qui déchirent tout ce quelles touchent. Tantôt la route est tellement encaissée qu’il faut se courber pour passer sous les buissons qui la recouvrent; tantôt elle court en étroite chaussée au-dessus de précipices effrayants. L’arrière-garde, composée du 17e léger, d’un escadron de chasseurs et de deux obusiers , reste en position en avant du camp pour protéger la marche du convoi dont l’escorte est doublée. De cette manière, l’entrée et la sortie du défilé sont occupées et gardées à la fois.

En arrivant à Aïn-Sultan , le prince est averti que l’arrière-garde est attaquée ; il reprend aussitôt le chemin que nous venions de parcourir avec tant de peine, et rejoint la ligne des tirailleurs à l’instant où un mouvement vigoureux de quelques compagnies venait de faire éprouver aux Arabes une perte assez considérable. Cependant ils reprenaient courage ; leur nombre s’augmen-

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tait sans cesse , et leurs cris frénétiques semblaient redoubler d’audace et de fureur. Aussitôt

le prince resserre la ligne des tirailleurs, la restreint aux crêtes qui couvrent immédiatement le défdé, et jugeant que tout mouvement de retraite doit être assuré par un acte de vigueur, il augmente les réserves , les réunit , rassemble la colonne , fait porter du côté du convoi la cavalerie , qui ne peut être utile sur un terrain aussi accidenté, et place deux obusiers dans un pli du chemin , d’où ils battent le point par lequel les Arabes doivent se retirer. Ces dispositions prises ,

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il fait brusquement sonner la charge à deux compagnies du 17e, qui s’élancent sur l’ennemi, conduites par les capitaines Bisson et Magagnosc. A l’extrême gauche, les carabiniers du capitaine Froidefond exécutent la même manœuvre. Les Arabes débusqués fuient en perdant beaucoup de monde ; deux coups d’obusier sur leurs masses en désordre complètent leur déroute.

Quelques minutes après , deux nouveaux coups d’obusier sont tirés, et la retraite commence en bon ordre : cependant à la fontaine d’Aïn-Aga, les Arabes essaient encore un hourra; mais deux compagnies du 17e léger, déployées en tirailleurs, leur répondent de telle sorte, que cet effort désespéré des assaillants paraît devoir être le dernier. Cette affaire nous coûte malheureusement six blessés.

Après Aïn-Sultan, nous traversons de jolis villages arabes dont les habitants viennent faire leur soumission; nous parvenons ensuite au sommet delà montagne, et nous nous y arrêtons quelques instants, avant de descendre vers l’Oued-Kaddara, cette limite si célèbre et si contestée, pour

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contempler Alger, la Metidja et la mer. Nous saluons Alger, nous forçons le pas, et nous rejoignons la colonne sur les bords de l’Oued-Kaddara. Là nous entrons dans un nouveau défdé, plus dangereux, au dire de tous, que ceux que nous avons traversés, mais qui, malgré sa mauvaise réputation, est parcouru sans obstacles et sans périls; nos éclaireurs rencontrent bientôt les sentinelles françaises qui couvrent l’Oued-Kaddara. Un mouvement électrique se communique à toute la division; il semble que l’air de la France passe dans celui que nous respirons. Peu après nous rejoignons enfin l’avant-garde de la division du général Rulhières, commandée par le général Dampierre, et plus loin la division, composée d’un bataillon de zouaves, de deux bataillons du 62e, d’un bataillon du 48e, de deux escadrons du ier de chasseurs, d’un escadron de spahis, de quatre obusiers et d’une compagnie du génie.

Si l’on voyait briller sur les visages de tous nos frères d’armes la joie de nous voir arriver, on y lisait aussi le noble regret de n’avoir pu dépasser la limite imposée, pour venir partager

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nos dangers et nos fatigues. Le 1 7e léger n’arrive qu’à huit heures du soir avec le convoi et les

blessés. Le Fondouck, qui nous paraissait, il y a six semaines, si triste et si sévère, devient pour nous une station délicieuse ; chaque soldat trouve dans la garnison un ami qui le fête, et dont il paye l’hospitalité par le récit de sa courte mais aventureuse campagne. Cette nuit destinée au repos s’écoule en bruyants plaisirs.

Le samedi 2 novembre, à six heures du matin, après un court sommeil troublé par un des coups de vent les plus brûlants du désert, et souvent plus agréablement interrompu par les éclats de la joie des soldats, la division se met en marche. Les vapeurs du matin se dissipent peu à peu, et

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un beau soleil , dont la chaleur est tempérée par la brise de mer, éclaire la marche de la colonne, qui chemine joyeusement en chantant les refrains favoris de ses régiments. A mesure que l’on gagne du terrain vers Alger, il semble que l’on se rapproche insensiblement de la patrie. Avant la grande halte que l’on se propose de faire à la Maison- Carrée, et au moment de quitter son commandement, le prince veut rendre à tous un témoignage mérité. Il défde à la tête des troupes

devant le maréchal , qui a conduit cette opération difficile avec tant de prudence, et qui a déployé dans cette expédition une résolution si rare et une si grande habileté. Il serre sa division en

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masse, réunit autour de lui les officiers de tout grade et leur adresse ses adieux dans cette allocution touchante :

« Messieurs,

« En vous faisant mes adieux au moment d une séparation que je vois arriver avec regret, je suis heureux de pouvoir vous remercier du concours que vous m’avez prêté et du dévouement que vous avez apporté à la belle entreprise que l’habileté consommée du chef illustre qui nous commande et un concours particulier de circonstances heureuses nous a permis d’accomplir avec un si éclatant succès. L’honneur d’avoir marché à votre tête dans cette circonstance mémorable sera toujours un des plus beaux souvenirs de ma vie. Votre campagne est finie aujourd’hui, Messieurs; ma tâche à moi va commencer: c’est de faire connaître les titres que vous acquérez chaque jour à la reconnaissance de la patrie et aux récompenses du Roi dans ce difficile pays, où tout s’use excepté le cœur des hommes énergiques comme vous. En cessant d’être votre chef et le compa-

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gnon de vos travaux, je resterai l ardent défenseur de vos droits; la cause est bonne, puissé-je la gagner! Je dirai toutes les grandes choses que l’armée a faites en Afrique, toutes les épreuves quelle subit avec un dévouement d’autant plus admirable, qu’il est souvent ignoré et quelquefois méconnu. Dans les pays inconnus que nous avons traversés ensemble, je ne me suis pas cru absent de la France, car la patrie est pour moi partout où il y a un camp français; je ne me suis pas cru éloigné de ma famille, car j’en ai trouvé une au milieu de vous et parmi les soldats dont j’ai admiré la persévérance dans les fatigues, la résignation dans les souffrances, le courage dans le combat. La plupart d’entre vous ont déjà presque entièrement payé dans ce pays la dette que leur a imposée le service de la patrie, et si de nouvelles circonstances me rappelaient en Afrique, je n’y trouverais que de nouveaux régiments auxquels vous avez montré l’exemple; mais partout où le service de la France vous appellera, vous me verrez accourir au milieu de vous, et là où sera votre drapeau, là sera toujours ma pensée. »

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Les cris de Vive le roi ! Vive le duc d’Orléans ! éclatent avec enthousiasme; le prince, vivement ému et les yeux humides de larmes , ordonne un roulement et va se mettre à la tête du 2 e léger. Un instant après, cette poignée de Français, qui représentent si dignement les conquérants de l’Algérie, commencent à défder. On ne saurait imaginer une revue plus solennelle. Nous assistons à ce spectacle touchant, d’une hauteur d’où l’on découvre à la fois Alger et la Metidja. Le fond du tableau est occupé par la Maison-Carrée, emblème de la domination turque que nous avons renversée; et la mer, sur laquelle on aperçoit trois bateaux à vapeur, notre lien avec la mère patrie. Le maréchal partage l’émotion générale, et on l’entend prononcer ces paroles : « Il faudrait mourir maintenant; après avoir compté dans mon armée trois fils du Roi , et en avoir vu deux au feu , je ne puis plus que déchoir. »

Après le déjeuner la colonne se remet en marche; la foule qui vient au-devant de nous grossit petit à petit , et nous renaissons en quelque sorte à notre vie habituelle en retrouvant à

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chaque pas , dans toutes les scènes du voyage , les habitudes françaises mêlées aux coutumes orientales, qui donnent à Alger un cachet si frappant d’originalité.

Personne ne savait à Alger que l’expédition des Portes de Fer dût avoir lieu. On était sans nouvelles du corps expéditionnaire, lorsque l’autorité fit afficher dans la matinée un simple avis, ainsi conçu : « S. A. R. Mgr le duc d’Orléans et M. le maréchal gouverneur général sont arrivés hier au Fondouck, venant de Constantine par terre. »

Aussitôt, sans ordre et sans invitation, la population de toutes les origines et de toutes les croyances se met en habits de fête; chacun pavoise sa maison; et cette multitude accourt, empressée et joyeuse, au-devant des soldats qui viennent de traverser l’ Algérie dans sa partie la plus sauvage, et de déployer le drapeau français dans des lieux où les Turcs baissaient le leur et où les Romains n’avaient jamais porté leurs aigles.

A mesure que nous approchons de la ville , la foule augmente autour de nous; les dames euro-

LES POETES DE FEE

péennes aux chapeaux roses agitent leurs mouchoirs; les hommes crient : Vive le roi! Les colons de la plaine s’associent à l’accueil que nous fait le peuple de la ville ; les femmes musulmanes se groupent autour des arbres ou sur le toit des maisons, en chantant au son des instruments, et toutes les corporations mahométanes marchent à la rencontre du prince. Les bourgeois distribuent aux soldats du vin et des cigares, et se chargent de leurs sacs.

A la porte d’Alger, le prince est reçu par le comte Guyot et toutes les autorités civiles.

M. le comte Guyot retrace dans les termes suivants l’émotion que tout le monde éprouve en ce moment mémorable :

« Monseigneur,

« La population d’Alger, heureuse de posséder une seconde fois Votre Altesse Royale dans ses murs, et dés circonstances qui l’y ramènent, se porte en foule au-devant de vous et des braves qui vous accompagnent.

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céder, fiers de vous complimenter les premiers sur le brillant succès d’une entreprise admirable par le courage et la résolution qui l’ont accomplie comme parla pensée qui l’a conçue, qui aura pour l’avenir de ce pays des résultats immenses, et qui va rehausser encore la gloire de Votre Altesse Royale et de l’armée, du Roi et de la patrie.

«Vive le roi! Vive le duc d’Orléans! »

« Et moi, Messieurs ( répond le prince ), je suis heureux de l’accueil fait par la population d’Alger à l’armée qui vient d’accomplir encore une grande et difficile opération , et au chef entreprenant et habile qui, en assurant le succès de cette belle entreprise, vient d’ajouter à tous les services qu’il a déjà rendus à la colonie un nouveau gage de stabilité et d’avenir, sans compromettre une paix dont elle retire déjà de précieux avantages. Je m’enorgueillis de rentrer par la bonne porte , par la porte de terre, dans la capitale de cette nouvelle France, que l’armée a conquise, sillonnée de routes , couverte de beaux et d’utiles travaux, et que vous saurez tous féconder, peupler et

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rendre digne de la mère patrie. J’ attends, comme vous , un grand effet des circonstances qui me ramènent au milieu de vous. J’espère que c’est un grand pas fait vers le développement de cette colonie à jamais française. J’espère que les résultats obtenus feront des Algériens de tant d’hommes qui, jusqu’à présent, n’ont pas eu foi dans l’Afrique; et je regarde comme un grand honneur et un grand bonheur pour moi d’avoir pu concourir à un des plus grands événements de ce siècle, à la conversion en provinces françaises et civilisées de cette terre jusqu’à présent barbare et hostile. »

Ce discours est suivi de longues acclamations : pendant quelques minutes les cris de Vive le roi ! Vive le duc d’Orléans! retentissent de toutes parts. Le cortège, devenu immense, se dirige vers la place du Gouvernement, à travers une foule si compacte qu’il n’est plus possible d’apercevoir le sol. En passant sous la porte Bab-Azoun , la musique du 2 e léger fait entendre la marche favorite dont les rochers des Bibans ont retenti, et qui

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désormais, sera désignée dans l’armée sous le titre de marche des Portes de. Fer.

La ville reproduit partout le spectacle que nous venons de décrire; arrivés enfin sur la place, le

maréchal et le prince s’arrêtent en face de l’horloge de Jemina, et la colonne passe devant eux aux acclamations de la multitude.

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En voyant défiler la têtefière, l’œil ardent, ces braves camarades à demi déguenillés, ces blessés qui n’avaient pas voulu quitter les rangs, ni au jour du combat, ni au jour de la parade, l’émotion est au comble .

Le lundi 4 novembre est le jour fixé pour le banquet offert au nom de la colonie. L’hôtel de la Régence, élégamment décoré, est entouré d’une foule immense.

La ville s’illumine et prend part à la joie qui anime les nombreux convives appelés à s’asseoir autour du prince royal.

Les habitants d’Alger ont convoqué à cette fête toutes les autorités civiles et militaires de l’Algérie et tous les officiers supérieurs qui viennent d’accomplir avec S. A. R. l’expédition des Bibans. La colonie a voulu témoigner ainsi les sentiments d’affection et de concorde qui unissent l’armée et le pays , et prouver que les hommes de travail et de labeur savent apprécier l’admirable résignation et le brillant courage des soldats.

A six heures et demie, Mgr le duc d’Orléans, précédé par les commissaires de la fête, arrive

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dans la salle du festin. Deux cents couverts ont été dressés dans le plus vaste salon de rhôtel. Le prince prend place, ayant à ses côtés M. Bonneville , président de la chambre du commerce , et M. Lacrouts, président du tribunal du commerce; en face de lui s’assied M. le maréchal gouverneur général, entre MM. de Saint-Guilhem et Urtis, deux des colons les plus actifs et les plus dévoués à l’avenir de l’Algérie. La salle est trop petite pour contenir tous les citoyens qui auraient voulu prendre part à cette démonstration si complète de la joie de la colonie.

Vers la fin du banquet, M. Bonneville se lève, et, au nom de la colonie, porte le toast suivant :

« Au Roi ! au Roi ! au père de la patrie ! car l’Algérie et la France ne font qu’un dans son cœur, et les habitants des deux contrées lui doivent un égal tribut d’affection et de reconnaissance. Notre amour de l’ordre et du travail est digne de ses royales sympathies. Nos efforts seconderont ses vues pour la prospérité de la colonie, et cet heureux concours enrichira d’un nouvel et brillant

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fleuron la couronne de France. Au Roi! vers qui ses enfants de l’Algérie portent leurs espérances et leurs vœux! au Roi! »

Pendant quelques instants, les cris de Vive le roi! que ce discours excite dans l’assemblée, ne permettent pas à la voix de Mgr le duc d’Orléans de se faire entendre.

Le silence se rétablit, et le prince répond en ces termes :

« Messieurs,

« Je suis heureux de représenter le Roi dans cette belle réunion, de pouvoir vous remercier en son nom de la santé que vous venez de lui porter, et de vous assurer de sa constante sollicitude pour nos possessions d’Afrique qui sont désormais un des premiers intérêts de la France. Ainsi que vous l’avez dit, il confond dans son cœur la France d’Europe et cette France africaine qui n’a d’autres limites que celles que nous nous sommes nous-mêmes tracées, et je suis certain d’être son fidèle interprète en vous proposant ce toast :

« A la prospérité et au développement rapide de la colonie française d’Afrique! »

Les cris de Vive le roi! Vive le duc d’Orléans! recommencent après ce discours, et l’on entend pendant longtemps les acclamations du peuple de l’extérieur qui se joignent à celles des convives.

M. le baron de Vialard se lève et porte la santé de S. A. R. Mgr le duc d’Orléans :

« Au duc d’Orléans!

«Vous avez voulu, Monseigneur, faire vousmême une grande enquête de nos besoins, des causes de nos revers et de nos succès, des immenses ressources du pays, pour en doter à jamais la fortune de la France.

« C’est dans ces hautes vues, et non pour l’éclat d’une gloire passagère, que vous avez parcouru des contrées encore inconnues de nos armées, et dans ce voyage, qui rappelle ceux du peuple dominateur qui seul avant les Français ait colonisé l’Algérie, vous avez gravé en caractères

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ineffaçables sur les roches du Biban la prise de possession de la France. Près de cette porte de terre, devenue glorieuse, vous avez salué Alger de capitale d’un nouveau royaume. Il doit un jour doubler notre patrie. Ce langage qui nous a remplis d’enthousiaspie sera compris de la France; vous vaincrez l’ignorance et les préjugés ennemis de l’Algérie, comme vous vaincriez ses autres ennemis, et, sous vos auspices, s’accomplira cette grande tâche, la gloire de notre époque, la colonisation progressive et entière de toute cette contrée. »

Le prince royal répond en ces termes :

« Je vous remercie , Monsieur, d’avoir rendu justice à l’attachement que depuis longtemps je porte à cette belle contrée. La conquête de l’Afrique est, à mes yeux, la plus grande chance qui se soit offerte depuis longtemps à la France, qui a le sentiment et le besoin des grandes choses, et , selon moi , tous ceux qui se consacrent à cette noble tâche ont bien mérité de la patrie. Plus les

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travaux sont pénibles et les obstacles grands, plus aussi il faut honorer leur persévérance; car, dans une société dont le travail est la loi fondamentale, chacun doit être classé selon la part pour laquelle il contribue au bien général. En retournant à Paris , je dirai ce que j’ai vu en Afrique; je dirai le caractère de permanence qu’une administration habile a donné à nos possessions; je dirai les efforts intelligents et hardis d’une population qui supplée par son activité au nombre, qui bientôt ne manquera plus. Cette vaste salle, ditesvous aujourd’hui, est trop petite pour contenir tous les colons ; puisse-t-il en être bientôt de même de la Metidja ! »

A la suite de ce discours , accueilli par les mêmes acclamations , M. Urtis propose ce toast :

« Au maréchal Valée, gouverneur général !

«Vous avez, Monsieur le Maréchal, affermi par votre puissante épée la domination française en Afrique. Devant la marche triomphale de nos

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soldats, l’Arabe vient de s’arrêter étonné et impuissant. Aux trophées militaires vous voudrez joindre la palme non moins précieuse de la conquête industrielle du pays. Vous serez, Monsieur le Gouverneur, dignement secondé dans votre patriotique tâche par ces chefs d’administration qui , sous vos ordres , rivalisent de zèle pour les intérêts civils de la colonie, et qui, eux aussi, ont droit au juste tribut de notre gratitude. C’est à vous, Monsieur le Gouverneur, que nous devrons la colonisation , c’est-à-dire la mise en production du sol le plus fertile. C’est une question d’honneur pour la France, de gloire pour vous, de reconnaissance pour la colonie. « Au maréchal Valée ! »

Le maréchal se lève et répond :

« Messieurs,

« Mes efforts ont toujours eu pour but le développement rapide de la colonisation. L’Afrique a désormais traversé l’époque d’épreuves qui marque la naissance de tous les grands établisse-

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ments coloniaux; elle marche maintenant par sa propre force, et nous touchons au moment où vos nobles efforts recevront une glorieuse récompense. Fertiliser une terre stérile depuis tant de siècles , appeler à la civilisation tant de peuples barbares, c’est la mission qui convient à une grande nation. Vous la remplirez, Messieurs, et la gloire que donnent les grandes entreprises s’attachera à vos noms. Pour moi , je suis heureux que le Roi ait daigné m’appeler à seconder vos efforts, et je vous remercie du concours que vous avez bien voulu m’accorder depuis que S. M. m’a envoyé parmi vous. »

Enfin , pour que rien ne manquât à l’expression des sentiments qui animaient l’assemblée entière, M. de Saint-Guilhem demande à porter la santé de l’armée :

« A l’armée ! »

M. le maréchal prend la parole au nom des soldats placés sous son commandement, et il

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exprime en ces termes les sentiments qui vivent dans les cœurs de ses frères d’armes :

« Messieurs ,

«Je vous remercie, au nom de l’armée, du souvenir que vous avez conservé des services qu elle a rendus à la colonie. Depuis neuf années que le drapeau français flotte sur cette terre d’Afrique si glorieusement conquise par nos soldats , le dévouement des troupes ne s’est pas démenti un seul instant, et d’immenses travaux, exécutés avec une admirable activité, ont, non moins que de glorieux combats, acquis des droits à la reconnaissance de la patrie. L’armée , dans l’Algérie, est un corps producteur; elle sait quelle partage avec vous la noble mission d’appeler à la civilisation le vaste empire soumis désormais à nos lois. Elle n’oubliera jamais les devoirs qui lui sont imposés , et j’ai la profonde conviction que les colons trouveront toujours dans nos rangs des amis sincères , des compatriotes dévoués. »

Peu de moments après , le prince roval se

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lève ; l’assemblée tout entière le suit dans les salons qui touchent à la salle de bal. S. A. R. s’entretient longtemps avec les colons ; elle exprime plusieurs fois l’espoir de voir fixer à jamais l’avenir de la colonie ; et , en rappelant de nouveau la sollicitude du Roi pour cette belle partie de ses États , le prince répète que la création de la colonie sera une des gloires du règne de S. M., comme son développement rapide et complet deviendra pour lui-même, à une autre époque, un devoir et un bonheur.

A neuf heures le bal commence; les femmes les plus élégantes de la capitale africaine et des environs ont voulu assister à cette fête. Par une pensée pleine de convenance et de grâce, le portrait de S. A. R. Mme la duchesse d’Orléans avait été placé au milieu du salon, de manière à ce qu’on la vît présider en quelque sorte à la fête donnée à l’héritier du trône et prendre sa part des hommages qui lui étaient rendus. Celles des conviées dont les maris ont accompagné le prince et partagé ses dangers doivent se dire entre elles que sur les marches du trône il est aussi des in-

quiétudes et des chagrins. Le prince royal, doucement fatigué de tant d’émotions, se retire vers onze heures; mais la fête se prolonge très-avant dans la nuit et se termine au milieu de bruyantes et joyeuses acclamations.

Le 5 novembre, S. A. R. donne à dîner à toute la division qui a fait avec lui l’expédition des Bibans. Officiers, sous-officiers et soldats, tous sont conviés à cette fête de famille; et, pour que le souvenir en vive longtemps dans la mémoire des troupes qui servent en Afrique, des détachements de tous les corps actuellement à Alger sont invités à s’asseoir auprès de leurs heureux camarades.

Le prince royal réunit aussi autour de lui une partie des notables habitants qui lui avaient offert une fête la veille; ils représentent, avec les autorités civiles, la population de l’Algérie, que le prince, qui doit être roi, ne peut, même au milieu de ses soldats, oublier un seul moment.

La place Bab-el-Oued a été choisie pour salle à manger : entre le Fort-Neuf et celui des Vingt- Quatre-Heures, un immense carré de tables a

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été formé : trois mille deux cent quarante -deux couverts sont dressés. Au centre se trouve une vaste table destinée aux officiers de tous grades, et au milieu de laquelle S. A. R. se place, ayant auprès d’elle M. le maréchal gouverneur général et tout le brillant état-major de la colonie. Le plus beau temps favorise cette magnifique réunion, et le spectacle qui s’offre à tous les regards est admirable. La population entière de la ville s’est rangée sur la première pente de la montagne à laquelle Alger est adossée. Le jardin des condamnés a été envahi par la foule : les costumes de toutes les couleurs, de toutes les nations, se marient admirablement aux teintes vertes des arbres au-dessus de la cime desquels se détache gracieusement éclairé le minaret de Sidi-Abderrhaman, mosquée révérée de l’Islam entier. Au nord, la mer, calme, se développe majestueusement : de nombreuses barques de pêcheurs , des bâtiments de commerce arrivant à Alger, montrent à l’horizon leurs blanches voiles; à gauche on aperçoit le Fort-Neuf, transformé en une immense cuisine d’où vient de sortir le dîner que le

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prince royal offre à ses compagnons d’armes : au milieu de cette vaste enceinte s’élève le buste du Roi entouré de ces glorieux drapeaux confiés par lui à l’honneur de l’armée, et qui depuis neuf années ont flotté noblement sur tous les points de l’Algérie.

A la fin du dîner, M. le maréchal se lève et porte la santé du Roi. Ce toast, cher à tous les cœurs, est accueilli par d’unanimes acclamations : les musiques des régiments se mêlent aux cris des soldats et des spectateurs, et le canon annonce au loin les vœux que les soldats forment pour le chef suprême des armées de terre et de mer.

M. le duc d’Orléans monte ensuite sur la table, et, en portant la santé de l’armée, lui adresse les paroles suivantes :

« Au nom du Roi je porte cette santé :

« A l’armée d’Afrique et à son général en chef, le maréchal Valée, sous les ordres duquel elle a accompli de si grandes choses!

«A cette armée qui a conquis à la France un

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vaste et bel empire, ouvert un champ illimité à la civilisation, dont elle est l’avant-garde, à la colonisation, dont elle est la première garantie!

«A cette armée qui, maniant tour à tour la pioche et le fusil, combattant alternativement les Arabes et la fièvre, a su affronter avec une résignation stoïque la mort sans gloire de l’hôpital, et dont la brillante valeur conserve dans notre jeune armée les traditions de nos légions les plus célèbres !

« A cette armée, compagne d’élite de la grande armée française, qui, sur le seul champ de bataille réservé à nos armes, doit devenir la pépinière des chefs futurs de l’armée française, et qui s’enorgueillit justement de ceux qui ont déjà percé à travers ses rangs!

« A cette armée qui, loin de la patrie, a le bonheur de ne connaître les discordes intestines de la France que pour les maudire, et qui, servant d’asile à ceux qui les fuient, ne leur donne à combattre, pour les intérêts généraux de la France, que la nature, les Arabes et le climat!

« Au chef illustre qui a pris Constantine, donné

à l’Afrique française un cachet ineffaçable de permanence et de stabilité, et fait flotter nos drapeaux là où les Romains avaient évité de porter leurs aigles !

« C’est au nom du Roi , qui a voulu que quatre fois ses fils vinssent prendre leur rang de bataille dans l’armée d’Afrique, que je porte ce toast.

« C’est au nom de deux frères dont je suis justement fier, dont l’un vous a commandés dans le plus beau fait d’armes que vous ayez accompli, et dont l’autre s’est vengé au Mexique d’être arrivé trop tard à Constantine, que je porte cette santé.

«C’est aussi, permettez-moi de vous le dire, comme lié d’une manière indissoluble à l’armée d’Afrique, dans les rangs de laquelle je m’honore d’avoir marché sous les ordres de deux maréchaux illustres, que je porte cette santé :

« A la gloire de l’armée d’Afrique, et au maréchal Valée, gouverneur général! »

A ce moment, un immense cri de Vive le roi!

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Vive le duc d’Orléans! s’élance de toutes les tables : le canon , qui saluait la santé du Roi , se fait encore entendre , et la population qui assiste à ce grand spectacle, entraînée par l’enthousiasme des troupes, répond de toute part : Vive le roi! Vive le duc d’Orléans ! Alors le plus ancien des lieutenants qui ont assisté à l’expédition s’approche du prince et lui offre , au nom de ses camarades de tous les corps , au nom de l’armée qui l’entoure , une palme d’honneur, cueillie aux Portes de Fer même, et qui s’est conservée verte encore.

« Monseigneur, dit M. Salaun-Penquer, cette palme vous est offerte par votre division. Cueillie

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au Biban par les mains de vos soldats, emblème de toutes les vertus guerrières dont vous leur avez si noblement donné l’exemple dans la mémorable expédition que nous venons de faire, ils ne doutent pas qu elle ne vous soit précieuse et que vous ne l’acceptiez comme un gage de leur amour et de leur reconnaissance. Vive le duc d’Orléans! »

Le prince royal répond, en se tournant vers M. le maréchal :

« Monsieur le Maréchal , vous avez été mon chef dans la mémorable circonstance dont cette palme est destinée à me retracer le souvenir : le bonheur que j’éprouve à la recevoir serait incomplet, si votre suffrage ne se joignait pas à celui des braves de qui je la tiens. Je vous demande la permission de l’accepter. »

« La voix des soldats est la voix de Dieu, Monseigneur, » répond le maréchal profondément ému, en faisant un signe d’assentiment.

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Le prince royal reprend ensuite , en se retournant vers les officiers et sous-officiers de la division :

« Je ne pourrais jamais vous exprimer combien je suis ému et touché : je contracte en ce moment, vis-à-vis de vous, une dette que je ne sais si je pourrai jamais acquitter. Dans les moments difficiles je me rappellerai que j’ai reçu cette palme de ceux dont l’héroïque persévérance emporta Constantine d’assaut ; dans les privations je me rappellerai quelle me fut donnée par des hommes dont aucune souffrance ne lassa l’énergie ; et quand, au jour du danger, je vous représenterai cette palme , vous vous souviendrez à votre tour que vous l’avez cueillie dans des lieux réputés inaccessibles , et vous saurez prouver alors que rien n’est impossible à des soldats français. »

Au moment où S. A. R. a pris des mains de M. Salaun-Penquer la palme qui lui était décernée, les soldats, qui avaient quitté leurs places pour se rapprocher de sa personne , poussent de

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nouveaux cris de Vive le roi! Vive le duc d’Orléans! que la foule répète au loin.

M. le duc d’Orléans parcourt ensuite toutes les lignes de tables, parlant aux soldats et leur rappelant les circonstances dans lesquelles il avait connu leur régiment ou leur compagnie. En revenant au centre du carré, S. A. R. trouve les consuls des nations étrangères, qui viennent lui offrir leurs félicitations sur les brillants résultats de son voyage en Afrique, et s’associer, au nom

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de leurs gouvernements, aux espérances que fait naître la prospérité toujours croissante de l’Algérie. M. d’Errico, consul général des Deux-Siciles , exprime au prince, au nom de ses collègues, le vif intérêt qu’a excité parmi eux l’expédition du Biban, et l’espoir de voir les relations commerciales s’étendre davantage encore par suite de ce grand événement, et la stabilité de la colonie assurée pour toujours. Le prince royal répond en peu de mots aux vœux exprimés par les consuls; puis chacun se retire, emportant son couvert et son assiette, car le prince a voulu que chaque soldat conservât un souvenir du grand banquet auquel il venait de prendre part. Le soir, un feu d’artifice est tiré à la porte Bab-el-Oued.

Le 6 novembre, par un temps calme et doux, la population d’Alger se presse sur les pas du prince royal, en faisant retentir l’air des plus touchantes acclamations. S. A. R. vivement émue, s’avance à regret vers le môle, se retourne pour presser encore une fois dans sa main la main de M. le maréchal gouverneur, et jette un dernier

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adieu à cette province française aussi vaste qu’un royaume.

Le Phare reçoit son hôte royal et s’éloigne rapidement. Bientôt la terre fuit, les profils des montagnes s’amollissent, les détails du tableau se perdent dans son ensemble; Alger qui décroît se noie peu à peu sous l’azur des eaux, et une nuit transparente confond peu à peu la mer et le ciel dans sa teinte uniforme. Aux bruits de la plage a succédé un silence profond et recueilli. L’esprit des voyageurs embrasse d’une pensée simultanée ces deux parties de la France dont un espace mobile et fugitif les sépare. Dans quelques heures S. A. R. verra Marseille, dans quelques jours elle sera à Paris. Elle rendra compte au Roi de l’inspection laborieuse de l’Algérie, terminée en moins de deux mois; elle lui dira cette importante communication pratiquée entre Constantine et Alger; elle enorgueillira, elle touchera son cœur paternel, en lui peignant le courage et la résignation de notre armée; elle pourra lui attester avec une confiance éprouvée parles faits que les Français de l’Algérie sont les Français de la mère patrie,

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qu’ils sont animés du même amour pour le Roi, qu’ils portent le même dévouement à nos institutions , qu’ils nourrissent les mêmes espérances pour P avenir de notre belle et glorieuse colonie.

TABLE

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