LE DUC D^ORLEANS
— Le 3 de janvier, madame la marquise du Traisnel \ fille de M. Leblanc, mourut de la petite vérole, âgée de vingt-deux ans.
— On fut ici étonné de la fausse démarche que l'abbé d'Entraigues ^ avait faite peu de jours auparavant, par un vertigo inconcevable , chez le sieur Hop , ambassadeur de Hollande, en embrassant les erreurs du calvinisme, après quoi il prit la route de La Haye.
— Le 2% les prisonniers du prieuré de Saint-Martin des Champs, au nombre de trente-huit, des deux sexes, se saisirent du geôher, de ses clefs et de ses meilleurs effets, et se mirent en liberté pour s'exempter du pèlerinage du Mississipi, auquel ils avaient été la plupart condamnés.
^ On lit en marge : Faux, puisqu'elle est encore vivante en 1747.
^ L'abbé d'Entragucs s'appelait Grémaiix de son nom de lamille; son père avait épousé une sœur de mère de la duchesse de La Vallière. « C'était lui (j^rand homme, très-bien fait, d'une pâleur singulière qu'il entretenait par des saignées qu'il appelait sa friandise, dormait Jes bras attachés en haut pour avoir de plus belles mains, et, quoique vêtu eu abbé, mis si singulièrement qu'il se faisait regarder avec surprise. » (Saint-Si mou, t. XXXni, p. 249.)
— Le 3 , on publia une ordonnance du prévôt des marchands qui fixait la voiture d'une voie de bois ou d'autres marchandises , savoir : à raison de 30 sols pour les quartiers voisins des ports et des chantiers; 40 sols pour le milieu de Paris ; 3 livres pour les lieux voisins des portes de la ville , et 4 livres pour les faubourgs , jusqu'à ce qu'autrement il en fût ordonné, à peine contre les contrevenants de 100 livres d'amende, de confiscation des charrettes, des chevaux et des harnais, et de prison, pour réprimer l'abus et l'insolence des charretiers, qui exigeaient 6, 7, 8 et 10 livres pour une voie de bois, suivant les quartiers de Paris, sous prétexte de la grande cherté de l'avoine, qui se vendait 45 livres le septier, et du foin, qui se vendait 90 livres le cent de bottes.
— Pour conTaincre de la proximité de la conclusion de la paix entre la France et l'Espagne, plusieurs marchands de Paris reçurent alors des lettres de leurs correspondants de Madrid , par lesquelles ils leur demandaient du ruban de toutes couleurs, des écharpes, des palatines, des éventails , des colliers de perles et autres ajustements pour les dames espagnoles.
— Le 13, il y eut une conférence chez M. l'évéque de Boulogne au sujet des actions qui se prenaient à la banque royale sur la Compagnie des Indes, où se trouvèrent plusieurs prélats et plusieurs célèbres docteurs en théologie, entre autres M. Le Gros, chanoine de l'église cathédrale de Reims, et le père Pouget, de l'Oratoire; lesquels condamnèrent tous non-seulement les actions comme elles se prenaient, mais aussi le commerce étonnant qui s'en faisait depuis huit mois à la rue Quincampoix et ailleurs entre des particuliers. Le P. Pouget désapprouva même la dissertation qu'il avait pubHée peu de jours avant cette conférence, par laquelle il condamnait seuiement le commerce qui se faisait au sujet des actions et tolérait la manière dont on les prenait à la banque; parce que sui-
vant les canons, nullus i)otest jîeri dives ex parwo lucro et parvo labore.
— Madame ]a duchesse du Maine, depuis son retour de Chalon-sur-Saône à sa maison do Sceaux, ayant déclaré à M. le duc d'Orléans toutes les personnes qui avaient eu part à l'affaire qui l'avait fait reléguer elle-même en Bour- (jogne, la disgrâce augmenta à l'égard du cardinal de Polignac.
— M. le marquis de Pompadour, depuis son élargissement de la Bastille, fut confiné dans une de ses terres.
— M. de Malézieux fut resserré plus étroitement à la Bastille, ainsi que la demoiselle de Launay et la dame d'honneur de la duchesse du Maine, qui chargea surtout le cardinal de Polignac et M. de Malézieux; elle protesta aussi que M. le duc du Maine ignorait absolument cette négociation, mais qu'elle était certaine qu'il n'aurait pas été facile si elle eût eu le succès dont on s'était flatté. Depuis cette déclaration, très-peu de personnes risquèrent d'aller à Sceaux rendre visite à cette princesse.
— Le 17, M. le comte d'Argenson, fils de M. le garde des sceaux , fut reçu au Parlement en qualité de lieutenant général de police, conjointement avec M. Hérault, procureur général au grand conseil, la ville et les faubourgs devant être partagés en deux parties entre ces deux nouveaux magistrats , qui furent examinés au parquet sur leur capacité et sur leurs vie et mœurs ' .
— On apprit alors que l'infant don Philippe, second fils du roi d'Espagne , du premier lit, était mort à Madrid le 29 décembre 1719, d'un abcès à la tête, à l'âge de huit ans.
— Le 16, M. Law voulant entrer avec son carrosse
* 11 y a ici une erreur; ce ne fut pas M. d'Argenson qui fut reçu au Parlement le 17 janvier 1720 comme lieutenant de police, ce fut Albert de Mazières; quant à Hérault, il n'obtini cette charge qu'en 1725.
dans la grande cour du palais des Tuileries, comme il avait fait auparavant pour aller chez le Roi, un officier des gardes l'en empêcha, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, ce qui l'obligea de mettre pied à terre à côté du corps de garde, et de traverser ainsi la cour, ce qui donna lieu à diverses conjectures.
— Le 16 , on fît partir d'ici cinq cents ouvriers de tous métiers pour le Mississipi; la Compagnie des Indes leur avait fait des avances considérables pour les engager à aller s'établir dans ce nouveau monde.
— L'abbé d'Entraigues, dont on a parlé, en passant à Lille, on Flandre, fut arrêté et enfermé dans la citadelle '.
— M. Law fut alors déclaré contrôleur général des finances.
— Le 15, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui prorogea le cours des espèces d'or et d'argent jusqu'au V de mars suivant, an rapport du sieur Law, conseiller du Roi en tous ses conseils , et contrôleur général des finances.
— M. le cardinal de Noailles ayant conféré une cure à un ecclésiastique d'un grand mérite, sans attendre la nomination des prêtres du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, et ayant été informé que ces missionnaires s'étaient là-dessus assemblés, l'un d'entre eux s'était émancipé jusqu'à dire avec chaleur : « Est-il possible que M. le cardinal de Noailles nous donne toujours des hérétiques dans les cures qui sont à notre nomination? » Son Eminence avait dit à ce propos : « Ne pouvons-nous pas bien nous passer de ces Sulpiciens en mettant des gens plus pacifiques à leur place ^ ? »
' Il abjura le calvinisme dans cette prison; cette affaire n'eut pas de suite. Saint-Simon dit que l'abbé d'Ent>'agues finit fort chrétiennement une vie fort peu chrétienne. (Voyez aussi Journal de Marais, juin 1720.)
^ On lit en marge : Ceci parait équivoque, car les prêtres de ce séminaire n'ont aucune cure à leur nomination.
— On travaillait alors à Elbeuf, j)roche de Rouen, à un canal par le moyen duquel on prétendait faire monter le reflux de la mer dans la Seine, jusqu'à peu de distance de Paris, afin de rendre cette rivière plus navi(j,able de ce côtë-là, et d'y voiturer en tout temps des marcliandises en abondance et moins chères.
— Depuis six mois, on travaillait aussi, en Bour^jogne, à un canal pour (jrossir la même rivière des eaux de quelques autres, afin que les cantons voisins pussent envoyer à Paris leurs vins, leurs blés, leurs bois et autres denrées qui se sont toujours consommées chez eux sans en tirer
aucun autre avantage.
— 'Le 21, on apprit par un courrier de Rome que M. le cardinal de La Trémouille y était mort le 10.
— Le 24, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui rétablit les louis d'or à trente-six livres, les écus à six livres, les vieux écus à sept livres, et les vieux louis d'or à quarante livres.
— On résolut, au conseil, d'établir quatre hôtels des monnaies dans Paris; l'ancien pour les espèces d'or; le deuxième, à la })épinière du Roi, au Pioule, pour les espèces d'argent; le troisième, à la porte Montmartre, pour les pièces de deux sols six deniers ; le quatrième , au bas de Ghaillot, au bout du cours de la Reine, pour les douzains et pour les liards de cuivre rouge, et l'on travaillait avec empressement aux bâtiments des trois derniers.
— Le 8 de février 1720, on pubha un arrêt du conseil d'Etat qui réduisit les pièces de vingt sols, et même celles de la fabrication du mois de décembre 1719, à dix-huit sols, et les pièces de dix sols à neuf sols, à commencer au V de mars prochain.
— Le dimanche 4, M. le duc d'Orléans étant au conseil, dit au Roi : « Sire, Votre Majesté n'a plus de guerre à soutenir, la paix est faite avec le roi d'Espagne. » Par ce traité, le roi d'Espagne consentait que les royaumes
de Naples et de Sicile restassent à l'Empereur; mais que la Sardaigne lui restât, que l'Empereur lui donnât l'investiture du duché de Toscane , et que Port-Mahon , l'île de Minorque et Gibraltar lui fussent rendus. Il écrivit à M. le duc d'Orléans en des termes très-obligeants, lui remettant tous ses intérêts pour en disposer de la manière qu'il jugerait à propos.
— Le 10, on publia un arrêt du conseil d'État qui faisait défense à toute personne de porter et d'acheter aucune pierrerie ni diamant, sur ce que plusieurs étrangers, Anglais et Hollandais, en avaient apporté une grande quantité en France, afin d'en emporter avec euK la valeur en espèces d'or et d'argent.
— On confisqua la valeur de quarante millions en or qui sortaient du royaume du côté de la Suisse , sur plusieurs charrettes, et furent portés à la Monnaie au profit de la Compagnie des Indes.
— Le 17, on apprit que quatre voleurs masqués, à cheval , avaient arrêté le carrosse de Bordeaux , et qu'après en avoir fiiit descendre trois messieurs et trois dames qui y étaient , les avaient attachés séparément à des arbres , et même le cocher et le postillon la tête en bas, et qu'après avoir enlevé ce qu'il y avait dans cette voiture, ils les avaient tous détachés , et avaient dit au cocher de prendre un autre chemin que l'ordinaire. Il y avait dans ce carrosse une dame qui amenait sa fille à Paris avec une somme considérable en or et autres choses précieuses pour la marier. Outre la perte que cette dame fit de tout ce qu'elle apportait, elle eut encore la douleuj* de voir sa fille morte de frayeur de s'être vue prise et attachée de la sorte par ces scélérats. Le postillon qui allait de Paris à Bayonne fut aussi arrêté par d'autres voleurs qui lui enlevèrent sa malle.
— On apprit de Rome que les trois nuits du 15 , IG et 17 janvier, on avait vu en l'air, au-dessus de cette ville
capitale, pliisieiirs phénomènes, l'un en forme de poutre enflammée qui s'était ensuite chan^jée en plusieurs mains effroyables; un autre comme une étoile extraordinairement grande et lumineuse qui parut encore jusqu'à midi, et le troisième comme deux grands bras ouverts.
— Le 12 février, M. le duc de Chartres épousa mademoiselle de Valois , sa sœur, au nom du prince de Modène, âgé de vingt-deux ans, en vertu de sa procuration. M. le cardinal de Rohan , grand aumônier de France , en fit la cérémonie dans la chapelle du palais des Tuileries, en présence du Roi et de M. le duc d'Orléans et de toute la cour, tous superbement vêtus, et du marquis Rangoni, envoyé du duc de Modène. Le curé de Saint-Germain l'Auxerrois et celui de Saint-Eustache y avaient porté leurs registres pour y insérer cet illustre mariage.
— Le curé ' et les margiiilliers de l'église paroissiale de Saint-Laurent firent ôter les colonnes et les figures de cuivre du grand autel de cette église, et on trouva que le tout pesait cent dix milliers de livres de cuivre jaune qui fut alors estimé , à raison de quarante-cinq sols la livre , la somme de deux cent quarante-sept mille cinq cents livres; au lieu desquelles colonnes et figures de cuivre ils firent entourer le chœur d'un grillage de fer, et construire le grand autel de la manière qu'il se voit aujourd'hui , avec des colonnes et autres ornements de marbre.
— On prétendait que M. le prince de Bombes et M. le comte d'Eu, fils de M. le duc du Maine, devaient bientôt épouser mademoiselle de Gharolais et mademoiselle de Glermont, sœurs de M. le duc de Bourbon, la première née en juin 1695 , et l'autre en octobre 1697.
' De Lamet.