‹ Journal de la régenceChapitre 11 sur 32 · Oraison funèbre du Système, par M. l'abbé de €o(*tlogon · texte numérisé non relu

Oraison funèbre du Système, par M. l'abbé de €o(*tlogon

23. La vie du marquis de Gourcillon, par le P. Enceline; dédié aux pagres.

24. La vie de madame la duchesse de Berry, par madame la marquise de Mouchy; dédié à M. le comte de Riom.

25. Recueil de poésies au sujet du Régent; in-folio, S volumes.

26. Le parallèle du cardinal Dubois et du cardinal de Noailles , par le sieur Dominique "^ ; dédié au sacré collège.

27. Nouvelle traduction du Livide de la Sagesse avec des remarques, par M. le duc de Riciielieu ; dédié à M. le prince de Conti.

28. Traité des devoirs d'un prince envers sa patrie, par le chevalier de Bouillon; dédié à M. le prince de Conti.

' Jean Terrasson , né en 1670, mort le 15 se])toinl)io 1750, professeur au Collège de Erance, membre des Académies française et des sciences : l'abbé Terrasson dut à ses opérations financières, lors du système de Law, nue grande fortune que le même système lui fit perdre peu après.

^ Pierre-Eraiiçois Biaucolelh, dit Domi/iici?ie , né en 1680, mort à la fin du dix-liuitièuie siècle, se rendit célèbre au tlicàtie par la perfection avec laquelle il jouait les Pierrots et les Arlequins.

29. Traité de la chasteté conjugale, par M. le marquis Je Nesle; dédié à madame la marquise de Poliguac\

Inscription au sujet des billets de banque et de la rareté des espèces monnayées.

Sub diversis specieljus Sigiiis tantum et non rébus Latent res eximiae.

Antre inscription au sujet des deux LL mises au-dessus de la porte de l'hôtel de la Banque royale, rue de Richelieu, qu'on appelait ci-devant l' hôtel de Nevers,

Ut citius anfugiat.

Ce qui s'est vérifié par la suite.

— Le 13 de ce mois, on publia un arrêt du conseil d'Etat, rendu le 10, portant suppression des billets de banque à commencer du L"' novembre suivant

Par la récapitulation insérée à la fin de cet arrêt , il paraît qu'il avait été fabriqué en billets de banque pour la somme de deux milliards six cent quatre-vingt-seize millions quatre cent mille livres; qu'il en avait été brûlé pour sept cent sept millions trois cent vingt -sept mille quatre cent soixante livres, et qu'il en restait encore en nature pour un milliard neuf cent quatre-vingt-neuf millions soixantedouze mille cinq cent quarante livres.

— Un particulier qui avait observé la quantité des différents billets répandus dans le public, en conséquence des arrêts publiés, conclut en lui-même que la suite n'en pourrait être que fatale , et se [^arda bien de s'en char(>er beaucoup et de porter son ar(jent à la Banque, maljjré

' Alhision an duel an ])isto]et qni ent lien entre les manjnises de jNesle et do Poli^jnac, et qni fnt occasionné par nne rivalité amoureuse.

l'arrêt qui défendait de (jarder chez soi plus de cinq cents livres en espèces, et malgré leurs diminutions fréquentes'.

M. Grozat l'aîné n'eut pas la même fermeté, puisqu'après avoir essuyé une perte de plus de quinze cent mille livres sur ses espèces, causée par les diminutions, se détermina enfin à porter ce qui lui en restait à la Banque , où il eut des billets en échangée dont plusieurs cassettes étaient remplies.

M. de Targny, qui se confiait entièrement sur la solidité de ces billets et qui croyait qu'elle durerait au moins quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à la majorité du Roi, n'hésita point de porter à la Banque une somme de plus de soixante-cinq mille livres, on disait même de quatrevingt-dix mille livres, dont il eut aussi du papier en échange ; ce qu'il fit pour obéir à la défense de garder plus de cinq cents livres comptant, et pour éviter la confiscation et l'amende, ce qui lui fit dire plus d'une fois : « Je sais bien où j'en suis « , pour marquer sa confiance mal fondée.

— Le 15, on pubha un arrêt du conseil d'État qui prorogea les espèces d'or et d'argent jusqu'au P"" novembre.

— Le bruit courut alors que la populace de Lyon avait pillé la maison de l'intendant, qui était M. Lepeletier des Forts ^, et celle de la Banque, et avait mis le feu à une partie de l'hôtel de ville.

— On assurait aussi que le parlement de Toulouse voyant que M. le Régent n'avait pas eu égard au Mémoire qu'il avait fait présenter à Son Altesse Royale, en forme dt?

' Nous nous tromperions fort si ce particulier n'était pas Tauleur du Journal hii-même, qui se congratule d'avoir sauvé sa petite fortune de l'abîme où le système de Law en conduisit tant d'autres.

^ L'intendant de Lyon était i\L Poulletier de Nainville; Le Pelctier des Forts était alors conseiller d'Etat et membre du conseil du commerce.

180 JOURNAL DE LÀ RÉGEXCi:.

du pain. Les boulan^jers ayant examiné ces grains et reconnu qu'ils étaient [;âtés et corrompus, représentèrent à l'intendant qu'ils ne pouvaient pas lui obéir en cela, parce que le pain qu'ils en feraient serait capable d'empoisonner ceux qui en man^jeraient et de causer des maladies dangereuses ; l'intendant fit pendre deux boulangers les plus obstinés. Sur quoi les autres boulangers joints à la populace investirent la maison de l'intendant, qui, voyant les portes enfoncées , se sauva dans un couvent de religieux qui joignait son logis. La populace ne l'ayant pas trouve'; chez lui, enfonça les portes du monastère, où il fut encore impossible de le découvrir. Le bruit courut aussi qu'on l'avait précipité dans un puits.

— Le 25, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui fit défense de porter aucun billet de banque aux hôtels des monnaies, et qui fixa le marc d'or à onze cent soixante-dix livres, et celui d'argent à soixante-dix-huit livres en espèces ou autres matières d'or et d'argent.

— On en publia un autre qui prorogeait le cours des espèces d'or et d'argent jusqu'au F' de décembre; les louis d'or de vingt-cinq au marc à quarante-cinq livres seize sols, et les écus de dix au marc à sept livres seize sols et les autres à proportion.

— Le 27, on en publia un autre, rendu le 25, qui ordonna de fermer la Bourse établie à l'hôtel de Soissons , à commencer le 29, avec défense à toutes personnes de s'y assembler aux environs ni en aucun autre lieu, sous peine de trois mille livres d'amende. Par le môme arrêt , on établit soixante agents de change par conmiission , pour faire seuls les négociations du papier, à l'exclusion de toutes autres personnes, sous les peines y portées; ayant été enfin reconnu que l'établissement de la Bourse à l'hôtel de Soissons avait été très-pr(3Jndiciable, malgré les mesures et les précautions qu'on avait prises pour empêcher les abus, les fraudes et les usures inouïes qui se sont faites

])ar une infinité de personnes de tout sexe et de toute condition.

— Par l'arrêt (jui fut publié le i25 , il était fait défense de porter davantage les hillets de bancpie aux hôtels des monnaies. Il était dit aussi que le Uoi ne l'avait fait qu'en (considération que la Gompa(]nie des Indes , à qui Sa Majesté avait ci-devant accordé le bénéfice des monnaies pour l'espace de neuf années, s'était obli^jée de donner au Roi par forme de don (>ratuit une somme de vin^jt millions en quatre payements à raison de cinq millions par mois, à commencer au V^ de novembre prochain, et une somme de dix millions aussi par mois, outre le prix convenu des fermes et des domaines de Sa Majesté.

— Par un arrêt du 24 , il était permis aux porteurs des billets de banque de les porter à l'hôtel de ville pour les convertir en rentes ])erpétuelles ou viagères, ou à la Banque pour les convertir en actions sur la Gompagiiie des Indes, ou en comptes en banque.

— On écrivait de Lyon que les portes de la ville s'y tenaient exactement fermées, sans permettre à personne d'y ^ntier venant de Provence , où la peste continuait de faire un terrible ravage, et même dans Avignon.

— On écrivait aussi de Bretagne que les fièvres malignes V enlevaient tous les jours un grand nombre de gens.

— Le 30, on publia une ordonnance du Roi qui faisait défense, sous peine de la vie, à toutes personnes de sortir du royaume jusqu'au V^ janvier prochain, sans un passeport ou permission expresse du Roi , signée de sa main et contre-signée de l'un des secrétaires d'Etat, pour ceux qui résidaient à Paris, et pour ceux qui étaient dans les provinces sans passe-])ort ou permission signée des gouverneurs ou commandants et des intendants des lieux; avec ordre d'arrêter tous ceux qui voudraient sortir du royaume sans passe-port et permission , et de leur instruire et parfaire leur procès; et ce, pour empêcher qu'aucun action-

naire ou agioteur compris dans les rôles arrêtés au conseil suivant l'arrêt du conseil d'État rendu le 24 , ne sortît du royaume avec ses effets, à moins qu'il n'eût rapporté en compte à la Banque le nombre d'actions pour lequel il aurait été compris dans lesdits rôles, dans la quinzaine à compter du jour de la signification qui devait lui être faite desdits rôles.

— Ledit jour 30, on publia une ordonnance du prévôt des marcbands qui fixa le sac de charbon à cent sols, et la voie de bois neuf et flotté comme ci-devant.

— Le 29, on publia une sentence du lieutenant général de police qui condamnait le nommé Bouron et deux autres maîtres chandeliers de la rue Saint-Jacques, à cinq cents livres d'amende chacun , et ledit Bouron à avoir sa boutique murée pendant un mois, pour n'avoir pas voulu vendre de la chandelle au public , quoiqu'ils en eussent de toutes grosseurs et quantité de suifs dans leurs caves.

— Les soixante nouveaux agents de change recevaient alors les billets de banque à raison de vingt et de vingtquatre livres pour cent de bon , le surplus en pure perte pour ceux qui les leur abandonnaient.

— La princesse de Hanovre arriva le 4 de novembre à Paris, et descendit au palais du Luxembourg avec u!i équipage de vingt chaises à quatre chevaux chacune. Elle avait couché à Clave, qui est à six lieues de cette ville, où un grand nombre de seigneurs et de dames l'attendaient, et même M. le duc de Bourbon, comme sa parente, à cause de madame la princesse de Gondé, son aïeule, qui était de la maison de Hanovre. Gette princesse est la mère de l'Impératrice douairière, veuve de l'empereur Joseph ' .

> Cette princesse de Hanovre était Bénédicte-Henriette, iiUv du comte Edouard de Pfalz-Simmern, et femme de Jean-Frédéric, duc de Hanovre; elle était sœur de Anne-Henrielte-Jiilic , née en 1648, morte en 1723, femme de Henri-Jules, prince de Gondé, et mèie de Wilhelmine-Amélie de Hanovre, veuve de

— On écrivait de Marti(jues en Provence, du 22 octobre, que depuis le jour de Saint-r^Iatthieu, 21 de septembre, on s'était aperçu à Aix que la peste s'y était communiquée, ce qui avait obligé le Parlement d'en sortir et de se retirer au voisina(|e de Saint-Remy, pour y faire la quarantaine avant que d'entrer dans cette petite ville.

Que cette maladie ravageait trente-cinq endroits de Provence; qu'il n'y avait plus que Martigues, Saint-Gbamas et quelques autres bourgs ou villages qui en fussent encore exempts; qu'on avait fait entrer dans Martigues et dans Saint-Gbamas deux bataillons de miquelets pour empécber toute communication par mer et par terre ; que la maladie avait attaqué le bourg d'Alençon \ qui est à quatre lieues de Marseille ; qu'il y mourait trente-cinq et quarante personnes par jour, et qu'il en était déjà mort onze cents; que l'on comptait plus de quatre-vingt mille morts à Marseille et aux environs dans les bastides; qu'il n'y restait plus aucun capucin ni aucun récollet, que presque tous les autres religieux et toutes les religieuses avaient eu le même sort, ainsi que presque tous les forçats, avec trente-cinq maîtres chirurgiens, leurs gaiçons et quatre médecins de la ville; qu'on ne vovait que cadavres pourris et meubles dans les rues de cette ville infortunée, qu'on avait jetés j)ar les fenêtres ; ce qui était un spectacle des plus affreux ; que vingt-cinq tombereaux ne suffisaient pas pour enlever ces cadavres, et que le marquis de Langeron avait écrit à la cour qu'il se trouvait extraordinairement embarrassé, n'y ayant presque plus ni forçats ni personne en état de secourir les malades et d'enterrer les morts; que toutes les

l'empereur Joseph , frère aîné de Gliarles VI , née le 26 avril 1673. (Voyez Ge?ieatogisc/ie Tabellen von Trangott Gotthilf Voigtel, Halle, 1811.)

' 11 n'existe pas près de ^larseille de localité de ce nom; Taiiteur do Journal a peut-être voulu écriie Salon, chef-lieu de canton du département des Bouches-du-Rliône.

é^>lises étaient fermées depuis plus de deux mois , n'y restant quasi plus de prêtres ni de religieux " pour faire le service divin et pour administrer les sacrements aux malades.

— Le sieur Lory de Vernesobre, l'un des directeurs de la Banque , trouva le secret de se sauver en Hollande avec quatre millions en or et avec des pierreries pour une pareille valeur, quoiqu'on eût dépêché plusieurs courriers à ses trousses du côté d'Orléans et de Lorraine pour l'arrêter ' .

— Le 3 de ce mois de novembre, un filou eut l'adresse de voler un portefeuille où il y avait pour vin(jt-cinq mille livres de billets de banque, dans la poche de M. le marquis de Sourches, grand prévôt de la maison du Roi, dans le temps que ce marquis était au lever de M. le Régent dans sa chambre.

— Son Altesse Royale établit alors un nouveau conseil de conscience composé de M. le cardinal de Noailles, président; de M. le cardinal de Bissy, de M. l'archevêque de Cambrai, de M. l'évêque de Fréjus et de M. l'évêque de Glermont, auxquels M. l'abbé Thézut devait présenter la feuille qui devait contenir les noms des sujets destinés à remplir les bénéfices vacants, dont M. le Régent voulut se décharger pour se délivrer des sollicitations qui le fatiguaient beaucoup.

— On arrêta deux voleurs dans une chambre au faubourg Saint-Marceau, étant couchés avec une courtisane; et s'étant mis en défense avec des pistolets , un archer en blessa un au bras d'un coup de baïonnette et l'autre eut une jambe cassée d'un coup de pistolet; puis on les mena au Châtelet en cet état avec la créature. On les accusait d'avoir assassiné, huit jours auparavant, dans la rue des Lombards, le sieur Véron , exempt nouvellement marié,

' On lit en marge : Il s'est retiré à Berlin.

[1720] AOVKMliUE. 185

laissant sa femme ^jrosse, âgée de quinze ou seize ans. En tuant cet exempt, ces malheureux disaient : « A cette heure nous ne craindrons phis que tu nous prennes. »

— Le 8 , on sut que le nonce du Pape avait déchue , quelques jours auparavant, à M. le Régent, que Sa Sainteté n'était pas contente de l'enre^jistrement de la constitution LJnigenitus au [jrand conseil, et que le Saint-Père souhaitait que cela se fit au Parlement; sur quoi M. le Ré^^ent avait dit à ses courtisans, a])rès le départ du nonce, avec sa franchise ordinaire, en parlant du Pape : « Qu'il vienne lui-même la faire enregistrer'. »

— Le 10, M. Joly de Fleury, procureur général, déclara au Parlement de se disposer à partir de Pontoise pour aller à Blois^.

— Quelques jours après, M. le premier président étant allé prendre congé du Roi , assura Sa Majesté qu'en exécution de ses ordres, le Parlement allait se disposer pour se rendre à Blois, et que tous les officiers qui le composaient lui seraient toujours fidèles en tout ce qui concernerait le hien de son service et celui de l'Etat. Sur quoi M. le maréchal de Villeroy dit au Roi : « Sire, mon maître, vous pouvez répondre au Parlement que jusqu'à présent vous n'avez point d'ordre à donner, mais que vous recommandez instamment au Parlement de continuer à vous être fidèle, et à prendre toujours les intérêts de Votre Majesté et ceux de l'Etat. »

— Le même jour, on publia un arrêt du conseil d'Etat

' Mathieu Marais rapporte le même fait en d'autres termes. Selon lui, le Régent aurait répondu à d'Aguesscau : u Va te faire

f avec tes sceaux », et au noace : " Oh! que votre pape y

vienne, pour voir s'il pourra mettre à la raison tous ces b -

là : pour moi , je ne puis faire mieux. » Journal, t. I, p. 483.

^ Toujours à cause du refus du Parlement d'enregistrer la constitution Vnùjenitus; cette translation à Hlois n'eut pas lieu. (Voyez Barbier, t. I, p. 59, et Marais, t. I, p. 478.)

qui ordonnait aux porteurs des billets de banque de dix mille livres et de mille livres de les porter à l'hôtel de ville pour en prendre des rentes viagères ou perpétuelles, ou de les convertir en actions à la Banque.

— Par ordre de M. le Régent, on tira des lignes aux environs de Marseille, où l'on posta des troupes de distance eu distance, afin d'empêcher les habitants de cette ville de les passer sous peine de la vie.

— Tout se disposait alors pour le congrès de Cambrai, pour lequel on assurait que le plénipotentiaire d'Angleterre y avait fait retenir pour lui et pour les gens de sa suite deux petites maisons à raison de trois mille livres par mois.

— La Compagnie des Indes augmenta pour lors le bail des fermes du Roi d'une somme de vingt-six miUions par an .

— On publia un arrêt du conseil d'État qui prorogeait jusqu'au 23 de ce mois de novembre inclusivement, le délai de porter en dépôt les actions à la Banque.

— Le 12, M. le marquis de La Vrillière, secrétaire d'Etat, fut à Pontoise, et délivra au Parlement des lettres de cachet qui lui ordonnaient d'aller tenir ses séances à Blois.

— La chambre des vacations , qui finit le 9 ses séances au grand couvent des Augustins, les reprit le 12 pour les continuer jusqu'au rappel du Parlement.

— Le 17, M. le Régent parut fort indigné de ce que M. le chancelier persistait à ne pas vouloir signer la déclaration du Roi qui ordonnait la translation du Parlement de Pontoise à Blois , de sorte que ce prince lui déclara qu'il ne lui donnait que vingt-quatre heures pour se résoudre à se défaire de sa charge; sur quoi ce magistrat lui représenta avec sa douceur ordinaire : « Monseigneur, il ne vous est pas plus permis de m'ôter la charge de chancelier de France, qu'à moi de vous obliger à vous démettre de la régence du royaume. "

Le bruit courut alors que Son Altesse Royale avant voulu donner les sceaux à M. le marquis de La Vrillière, à M. d'Argenson et à M. d'Annenon ville, consécutivement ils avaient prié Son Altesse Royale de vouloir chantier de sentiment.

— MM. les ducs et pairs et maréchaux de France s'étant assemblés au sujet de la translation du Parlement à Rlois , représentèrent à M. le Régent que si le Parlement allait à Blois , il fallait non-seulement que le Roi s'en approchât avec tous les princes et seigneurs de la cour, mais aussi que cela engageait les uns et les autres à des dépenses extraordinaires, surtout dans un temps de cherté excessive de toutes choses et de rareté des espèces d'or et d'argent; outre que le Parlement devait être défrayé en pareil cas aux dépens du Roi; de toutes lesquelles dépenses on pouvait sagement se dispenser.

— Le même jour 17, M. le premier président, accompagné des principaux officiers du Parlement, fut au Palais- Royal, où, dans une longue audience, il représenta à M. le duc d'Orléans les raisons que le Parlement avait eues de ne pouvoir enregistrer les lettres patentes du Roi concernant l'accommodement de la constitution Unigenitus, et touchant les affaires courantes.

— Le 20, on publia un mandement de M. le cardinal de Noailles au sujet de cet accommodement.

— M. Joly de Fleury, procureur général, ayant fait savoir à la communauté des procureurs au Parlement de se disposer à prendre le chemin de Blois pour obéir aux ordres du Roi , ils s'étaient assemblés pour en délibérer ; cinquante d'entre eux opinèrent pour faire le voyage, à condition que les autres contribueraient aux frais , mais le plus grand nombre rejeta cet avis; sur quoi ils dressèrent un mémoire qui contenait les raisons pour et contre.

— M. le premier président avait fait préparer à Pon toise un grand repas pour en régaler tout le Parlement, peu de

jours après la Saint-Martin , dont la dépense avait coûté cinquante mille francs, en y comprenant le dessert, qui revenait seul à douze mille livres. Tous ces apprêts furent inutiles' ; M. le premier président ni aucun des conviés ne s'étant trouvé à Pontoise au jour indiqué. On en imputa la cause à une né(]Ociation particulière qui s'était faite pour en^o^ager le premier président, les présidents de Novion , Portail et quelques autres membres de leur parti à l'enrefjistrement de la constitution Unigenitus de la manière qu'il s'était fait au (^rand conseil, et de quelques édits contre lesquels le Parlement s'était toujours roidi. On assurait même que lors de l'audience du 17, M. le Régent, pour les y engager, aurait dit au premier président, aux présidents de Lamoignon , Portail et de Novion , au procureur général et à tous ceux qui étaient j)résents : « Je vous passerai les effets, et vous, passez-moi les motifs, w Ainsi ces enregistrements devaient se faire pendant l'absence de plusieurs membres du Parlement les plus zélés et les plus inébranlables.

— Le :21, on tint conseil au Palais-Royal, où l'on agita si l'on continuerait le système du sieur I^aw^, ou si on l'abandonnerait. On y conclut pour la continuation.

— Les sieurs Pajot, directeurs de la poste, de concert avec les sieurs Paris, donnèrent un mémoire à la cour, par lequel ils offraient de s'engager à retirer tous les billets de banque qui restaient entre les mains des particuliers, et à en payer la valeur intrinsèque en espèces sonnantes, pourvu qu'on leur accordât le double des ports de lettres pendant six années consécutives. Sur quoi il leur fut

^ Le premier président de ÎMesmes rerut plus de cent mille écus du Régent à l'époque de la translation du Parlement à Pontoise; du reste, cet exil était fort doux, et les parlementaires s'y consolaient par la bonne chère. Rarbier cite avec éloge la table des présidents Chauvelin et Le Peletier, et celle des conseillers Rernard et Rouillé de Meslay.

accordé un sol d'augmentation au lieu de deux sols qu'ils avaient demandés.

— On étalilit alors des Suisses en (jarnison chez plusieurs agioteurs que l'on disait au nombre de trente-cinii mille, suivant une liste qui en avait été donnée, avec leurs noms et domiciles.

— On assurait que chez le sieur Sohier', agioteur qui logeait sur le pont au Change, et qui, dix-huit mois auparavant, était garçon de boutique d'un marchand de papier et sans aucun bien , on avait trouvé le poids de six mille marcs en espèces d'or, et de j)lus de virjgt mille marcs en espèces d'argent , tant de France que d'Espagne , de Portugal, d'Angleterre et d'autres pays étrangers. Lesquelles espèces furent confisquées.

— On conduisit en prison le sieur Dupin et sa femme, qui logeaient en la rue de la Verrerie. On saisit chez lui le poids de cinquante mille marcs aussi en espèces d'or et d'argent, et environ quatre cents montres d'or des plus belles.

— Le 26 , on publia un arrêt du conseil d'Etat qui ordonnait que du jour de la publication de cet arrêt jusqu'au 21 décembre, les actionnaires fourniraient à la Banque la valeur de cent cinquante livres, les deux tiers en espèces, l'autre tiers en billets de banque, pour chacune action. Faute de quoi , après ledit terme passé, leurs actions seraient réputées nulles et de nulle valeur; que les agioteurs payeraient ensemble la somme de vingt-deux millions cinq cent mille livres, les deux tiers payables en espèces sonnantes, et l'autre tiers en billets de banque.

— Le 4 décembre, l'envoyé de l'Empereur présenta à M. le duc d'Orléans un mémoire par lequel les marchands et négociants de Milan avaient représenté à Sa Majesté Impériale qu'ayant envoyé de l'argent et des marchandises

' Barbier, t. I, p. i)l . et Marais, t. I, p. 40(), le nomment Morier et Morié.

pour des sommes considérables à ceux de Lyon, ceux-ci ayant été obligés de porter leurs espèces d'or et d'argent à la monnaie de Lyon, en conséquence des édits du Roi, ne pouvaient payer ceux de Milan qu'en billets de banque. Sur quoi ils avaient supplié l'Empereur de leur en procurer satisfaction en espèces ou la restitution de ce qu'ils avaient envoyé à Lyon.

— Le même jour, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui ordonnait de porter dans le cours de ce mois à la Banque les billets de dix mille livres et de mille livres qui restaient entre les mains des particuliers pour les convertir en actions rentières ou en dixièmes d'actions; après lequel juois passé, lesdits billets seraient réputés nuls et de nulle valeur.

— Le 3, on roua vif en la place de Grève un juif ^ pour avoir assassiné un autre juif et pour lui avoir volé plus de quatre millions en espèces et en pierreries , et pour avoir ensuite cassé la tête à la femme du défunt et pour lui avoir coupé le doigt où elle avait un diamant de grand prix qu'il n'avait pu lui ôter ; laquelle femme étant revenue de l'étourdissement que lui avaient causé les coups qu'elle avait reçus à la tête, se récria au secours^. Sur quoi un commissaire du Châtelet se transporta avec des archers chez le voleur et assassin, qui logeait au Soleil d'or, en la rue Poupée, proche de la rue de la Harpe, lequel fut aussitôt conduit en prison, avec l'hôte et l'hôtesse et tous ceux qui étaient logés dans l'auberge, en cas de complicité. Le |uif étant appliqué à la question avoua son crime, et qu'il avait enfermé le corps de son confrère dans une armoire, qui en fut tiré pour lui être confronté; lequel cadavre fut ensuite emporté dans un carrosse par d'autres juifs, avec la permission de la justice, qui le firent enterrer dans un

* Barbier, t. î, p. G2, nomme ce juif Joseph Lévi. ^ Cette femme mourut le 8 ou le 10 décembre; elle était fort jolie, à ce qu'assure Barbier.

[1720] DÉCEMBRE. Ii)l

jardin du fauboiir,fj Saint-Laurent, au maître duquel jardin ils donnèrent cinquante écus pour la fosse.

— Dans la recherche qui se faisait chez les agioteurs, on trouva chez un d'entre eux quantité de vaisselle d'argent, des calices, des croix, des chandeliers et des encensoirs d'argent et de vermeil doré qvi'ils avaient achetés chez des orfèvres sous divers prétextes, afin de réaliser leurs billets de banque , ce que pratiquaient alors presque tous les agioteurs.

— On donna aussi des taxes aux intéressés de la Compagnie du Mississipi.

— Le sieur Cornuau, l'un des directeurs de la Compagnie des Indes, fut taxé à donner huit cents actions, qui, à raison de treize mille livres chacune . faisaient ensemble une somme de dix millions quatre cent mille livres.

— On saisit chez le sieur Tarquini, l'un des caissiers de la Banque, soixante-dix-sept mille louis d'or de vingt au marc, qui, dans le mois de juillet et d'août de la même année 1720, valaient quatre-vingt-dix livres chacun. Ces louis s'appelaient des Noailles pour avoir été fabriqués pendant le ministère du duc de Noailles, ce qui, sur ce pied, faisait la somme de sept millions trente mille livres.

— On conduisit à la Bastille plusieurs agioteurs accusés d'avoir fondu quantité de louis d'or pour en fbrmer des lingots.

— Le 3 de ce mois, le Parlement, séant à Pontoise, enregistra enfin les lettres patentes et la déclaration du Roi concernant l'accommodement de la constitution Unigenitus, selon les explications dressées par M. le cardinal de Noailles, et le jour précédeirt ou v avait célébré solennellement la messe qui se dit tous les ans le jour de Saint-Martin.

— Le même jour 3, M. de Saint-Contest \ l'un des plé-

^ Successivement maître des requêtes ;, intendant à Metz, troisième plénipotentiaire à Bade, et enfin conseiller d'Etat.

]1)2 JOURNAL DE LA rxÉGE.^CE.

iiipotentiaires du Roi , prit la route de Cambrai pour assister au congrès de la paix rpie l'on y devait traiter.

— Le même jour, M. le lièrent fut à la Banque où se trouva le sieur Law, avec tous les directeurs, et où la conférence dura plus de deux heures.

— Le samedi 14 de ce mois, le sieur Law partit de Paris en carrosse à six chevaux, accompagné de M. Lepeletier de La ttotissaye, chancelier de M. le duc d'Orléans, et de la marquise de Prie; et au sortir de cette ville, il monta dans une chaise de poste qui appartenait à M. le duc de Bourbon, qu'un postillon de ce prince conduisait, et prit la route de Flandre, d'autres disaient de Suisse.

— Le 16, M. le curé de Saint-Eustache ayant chargé une dame de l'assemblée qui se tient chaque semaine chez lui, pour chercher les moyens d'assister les pauvres honteux de la paroisse, d'aller chez un particulier qui avait grand besoin de secours ; cette dame ayant oublié d'y aller le jour précédent, et après avoir heurté plusieurs fois inutilement à la porte du logement de ce particulier, elle apprit des voisins que depuis plusieurs jours on ne l'avait pas vu, ni sa femme ni aucun de leurs enfants. Ce qui ayant donné lieu à la dame de soupçonner quelque sinistre accident, elle fit venir un commissaire, lequel fit enfoncer la porte. Lorsqu'on fut entré dans la chambre, on fut bien étonné d'v trouver le mari pendu et sa femme et ses trois enfants égorgés. On visita par toute la chambre, on trouva seulement six sols de monnaie et pour deux cent mille livres de billets de banque que l'on disait provenir de remboursement de rentes sur l'hôtel de ville. On les enterra tous cinq la nuit suivante au cimetière des Saints-Innocents, sans autre recherche.

— Le 20, M. Pin, l'un des vicaires de la même paroisse de Saint-Eustache, étant prié d'aller confesser un particulier très-malade dans une chambre située au cinquième étage, et où il n'v avait qu'un mauvais lit et deux vieilles

diaises do paille pour meubles, le malade dit à ce vicaire, (]u'avaiit de se confesser il serait bien aise de faire son testament, et pour premier article ayant déclaré qu'il destinait dix mille écus j)our les pauvres de la paroisse , M. Pin lui demanda s'il n'avait pas de proches parents qui devaient passer avant les pauvres. Le malade avoua (pi'il avait un frère et une sœur qui étaient domestiques et qu'il leur destinait à chacun six mille livres, dont il croyait qu'ils se trouveraient fort contents. M. Pin lui demanda comment il fondait ses legs. Le malade avoua qu'il avait actuellement la valeur de cinq cent mille livres en espèces d'or et d'argent. M. Pin lui demanda de quelle manière il avait acquis cette somme si considérable, et si c'était par le commerce de l'agio. Le malade avoua que s'en étant mêlé, il avait fondu tous ses billets de banque et ses actions pour en avoir de l'argent comptant. Sur cela, M. Pin réfléchissant qu'il avait besoin de consulter quelqu'un pour savoir de quelle manière il se comporterait en cette affaire, fit entendre au malade qu'un autre malade l'attendait pour se confesser, et qu'il ne tarderait pas à revenir le joindre. Etant sorti et après avoir pris conseil, il remonta chez l'agioteur qu'il trouva mort. La justice fut ensuite dans la chambre du défunt, et après avoir fait inventaire, le commissaire fit tiansporter tout l'argent, selon l'ordre qu'il avait du Palais-Royal.

— Le !21, on mit à la îîastille les sieurs Bourgeois, Durvey, Fénelon, Fromaget et deux autres directeurs de la Compagnie des Lides, et le sieur Landivisiau, caissier général de la Banque', tous accusés de malversations.

— Le 28 , on publia un arrêt du conseil d'Etat qui supprima les comptes en banque, et ordonna de les convertir en constitutions de rentes sur l'hôtel de ville.

' On lit en marge : Landivisiau était maître des requêtes, et ne fut jamais caissier de la Compagnie; c'était le nommé Des Ilayes, homme brusque et fougueux.

T. II. ITj

— Le 30 , on en publia un autre qui confirma celui du 24 novembre précédent, et qui prorogea le délai jusqu'au dernier jour de janvier suivant 1721 , pour prendre des rentes sur les tailles et sur les autres impositions avec des billets de cent livres, de cinquante livres et de dix livres au denier cinquante ou deux et demi pour cent.

— Le même jour, on en publia un autre qui prorogea le délai pour le mois de janvier 1721, pour porter à la Banque les billets de dix mille livres et de mille livres, afin d'en prendre des actions ou des actions rentières, après lequel temps passé, lesdits billets seraient déclarés nuls et de nulle valeur.

— Le premier jour de janvier 1721, on en publia un autre qui prorogea jusqu'au 1" de février suivant le cours des espèces vieilles et modernes à raison de cinquante sols les neuves, etc., et déclara les anciennes liors de cours et de commerce à commencer audit jour P'" février; après lequel temps , elles ne devaient plus être reçues et seraient sujettes à confiscation.

— Le 4 , on en publia un autre qui supprima le mandement que M. l'archevêque d'Arles avait publié dans son diocèse en octobre 1720, comme contraire à la déclaration précédente du Roi.

— Le même jour, on en publia un autre qui supprima et annula l'acte d'appel des quatre évêques de Mirepoix, de Boulogne, de Senez et de Montpellier, qu'ils avaient interjeté de la constitution Unigenitus.

— Le même jour, il se tint une longue conférence à la Banque, où assistèrent M. le Régent, M. le duc de Bourbon, M. le prince de Gonti, d'autres seigneurs de la cour,

M. LepeJetier de La Hoiissaye, contrôleur (j^énéral des finances ^ , et les directeurs de la Compagnie des Indes. On Y convint d'autres arrangements sur les affaires publiques, et M. le duc de Bourbon s'y porta garant de la Compagnie des Indes pour ce qui regardait le commerce.

— Le 6, on publia un arrêt du conseil d'État qui annula le bail des fermes générales et le bail de la ré^ne des monnaies^ ci -devant accordés à la Compagnie des Indes, et lui réserva seulement la ferme du tabac et du commerce.

— Sur la fin de décembre 1720, M. l'abbé Lemeunier, conseiller au Parlement et doyen de la grand'cbambre, mourut âgé de soixante- quinze ans, ricbe de quarante mille livres de rente. On trouva sous le scellé de ses effets plus de cinq cent mille livres en espèces et entre autres des louis d'or de Varin ^ , frappés sous le règne du roi Louis XIII, qu'il avait gardées sans se soucier de la défense de garder plus de cinq cents livres en espèces.

— On apprit alors que le 21 de décembre, le sieur Law^ étant arrivé le 20 au soir à Bruxelles, était allé saluer le gouverneur des Pays-Bas catholiques, qui le reçut avec grande distinction , comme principal ministre d'Etat de France, et le reconduisit même jusqu'au bas de l'escalier, ce qu'il n'avait pas encore pratiqué à l'égard de plusieurs seigneurs d'un rang bien différent de celui du sieur Law^, après l'avoir régalé splendidement. On ajoutait qu'en passant à Maubeuge , M. d'Argenson , intendant de cette place, l'avait fait arrêter nonobstant ses passe-ports qu'il ne croyait pas suffisants, pour n'avoir reçu de la cour aucun avis de son départ. Sur quoi ayant dépêché un

^ En remplacement de Law. Lepeletier de La Houssaye fut nommé contrôleur général des finances par lettres patentes en date du 12 décembre 1720.

— Jean Varin, célèbre graveur de médailles, né en 1604, à Liège, mort le 26 août 1692.

— Le 30, on en publia un autre qui confirma celui du 24 novembre précédent, et qui prorogea le délai jusqu'au dernier jour de janvier suivant 1721 , pour prendre des rentes sur les tailles et sur les autres impositions avec des billets de cent livres, de cinquante livres et de dix livres au denier cinquante ou deux et demi pour cent.

— Le même jour, on en publia un autre qui prorogea le délai pour le mois de janvier 1721, pour porter à la Banque les billets de dix mille livres et de mille livres, afin d'en prendre des actions ou des actions rentières, après lequel temps passé, lesdits billets seraient déclarés nuls et de nulle valeur.

— Le premier jour de janvier 1721, on en publia un autre qui prorogea jusqu'au P"" de février suivant le cours des espèces vieilles et modernes à raison de cinquante sols les neuves, etc., et déclara les anciennes hors de cours et de commerce à commencer audit jour V^ février; après lequel temps, elles ne devaient plus être reçues et seraient sujettes à confiscation.

— Le 4, on en publia un autre qui supprima le mandement que M. l'archevêque d'Arles avait publié dans son diocèse en octobre 1720, comme contraire à la déclaration précédente du Roi.

— Le même jour, on en publia un autre qui supprima et annula l'acte d'appel des quatre évêques de Mirepoix, de Boulogne, de Senez et de Montpelher, qu'ils avaient interjeté de la constitution Unigenitus.

— Le même jour, il se tint une longue conférence à la Banque, où assistèrent M. le Régent, M. le duc de Bourbon, M. le prince de Gonti, d'autres seigneurs de la cour,

M. LepeJetier de Léi Houssaye, contrôleur ^^énéral des finances ^ , et les directeurs de la Compagnie des Indes. On Y convint d'autres arrangements sur les affaires pujjliques, et M. le duc de Bourbon s'y porta garant de la Compagnie des Indes pour ce qui regardait le commerce.

— Le G, on publia un arrêt du conseil d'État qui annula le bail des fermes générales et le bail de la ré^ae des monnaies^ ci- devant accordés à la Compagnie des Indes, et lui réserva seulement la ferme du tabac et du commerce.

— Sur la fin de décembre 1720, M. l'abbé Lemeunier, conseiller au Parlement et doyen de la grand'cbambre, mourut âgé de soixante- quinze ans, ricbe de quarante mille livres de rente. On trouva sous le scellé de ses effets plus de cinq cent mille livres en espèces et entre autres des louis d'or de Varin ^ , frappés sous le règne du roi Louis XIII, qu'il avait gardées sans se soucier de la défense de garder plus de cinq cents livres en espèces.

— On apprit alors que le 21 de décembre, le sieur Law^ étant arrivé le 20 au soir à Bruxelles, était allé saluer le gouverneur des Pays-Bas catholiques, qui le reçut avec grande distinction , comme principal ministre d'État de France, et le reconduisit même jusqu'au bas de l'escalier, ce qu'il n'avait pas encore pratiqué à l'égard de plusieurs seigneurs d'un rang bien différent de celui du sieur Law^, après l'avoir régalé splendidement. On ajoutait qu'en passant à Maubeuge , M. d'Argenson , intendant de cette place, l'avait fait arrêter nonobstant ses passe-ports qu'il ne croyait pas suffisants, pour n'avoir reçu de la cour aucun avis de son départ. Sur quoi ayant dépêché un

^ En remplacement de Law. Lepeletier de La Houssaye fut nommé contrôleur général des finances par lettres patentes en date du 12 décembre 1720.

— Jean Varin, célèbre graveur de médailles, né en 1604, à Liège, mort le 26 août 1692.

courrier, il reçut ordre de le laisser passer, et de retenir une cassette où il y avait quantité de pierreries de grand prix ' .

— Le L4, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui établit de nouveaux receveurs généraux des finances avec les anciens, à condition qu'ils financeraient cliacun la somme de cent cinquante mille livres en espèces.

— Le 14, on en publia un autre qui établit quarante fermiers généraux qui devaient aussi financer une pareille somme chacun.

— On apprit de Rome que le prince Jacques Sobieski y avait envoyé quatre seigneurs polonais pour être témoins de l'accouchement de la princesse sa fille , épouse du chevalier de Saint- Georges ^, pour laquelle cérémonie il y avait aussi à Rome quatre seigneurs anglais, écossais et irlandais, ainsi qu'il se pratique à Londres aux couches des reines d'Angleterre.

— Le 15, on apprit par des lettres de Marseille du l""" de ce mois que la peste continuait d'y régner avec fureur; que cette ville, qu'on avait vue avant cette cruelle maladie si florissante et si agréable, n'était plus aujourd'hui qu'un cloaque rempli de cadavres presque pourris et de moribonds qui achevaient d'expirer dans les rues le long des maisons, pour n'avoir pas eu la force de se retirer dans leurs domiciles , ayant été surpris de ce terrible mal en allant chercher ou acheter quelques denrées nécessaires; que quarante tombereaux par jour ne suffisaient pas pour

' Ou lit en marge : Law ne passa pas à Maiibeiigc, mais à Yalencienries, où il fat arrêté par le lieutenant du Roi, auquel il moutra un passe-port particulier de la main du Régent.

^ L'enfant qui uaquit de cette union fut baptisé par l'évoque de Montefiascoue et nommé Carlo - Odoardo -Luigi - Casimiro- Pliilippo; il est connu dans l'histoire sous le nom de Charles- Edouard, dit le Prétendant, titre qu'avait aussi porté son père; il mourut le 31 janvier 1788. (Voyez Marais, janvier 1721, Revue rétrospective, 1" série, t. VIL)

[1721 J JANVIEU. 197

transporter les corps morts hors de la ville, pour les enterrer dans de profondes fosses que l'on faisait dans les champs ; que comme ces tomhereaux ne pouvaient pas suffinî, on avait hrûlé quantité de ces cadavn^s sur des bûchers qu'on avait allumés et dressés hors de la ville avec (lu bois coupé dans les forêts voisines; que toutes les manufactures qu'on y avait vues si bien établies étaient abandonnées et désertes; que toutes les églises continuaient d'être fermées depuis plus de six mois; que les plus riches bourgeois qui s'étaient retirés de la ville au commencement de ce terrible fléau, y étant revenus depuis quelques semaines, s'en étaient trouvés atteints et en étaient morts la plupart en très-peu de jours; que le mal s'était aussi répandu dans les villes d'Arles, de Beaucaire, de Tarascon, de Salon, d'Aix, de Toulon, et dans presque tous les bourgs et villages de la Provence, où il fiiisait tous les jours de pareils ravages qu'à Marseille et dans Avignon.

Le bruit courait aussi que le Dauphiné s'en trouvait infecté.

— Les billets de banque , nonobstant les défenses portées par divers arrêts du conseil d'Etat, ne laissaient pas que de se négocier à Paris en la rue Quincampoix et au voisinage, proche l'hôtel de Toulouse en la rue des Petits-Champs, en celle de Richelieu dans les cours de l'hôtel de la Banque, et en d'autres endroits de cette ville, mais à si bas prix, que les agioteurs ne donnaient que G livres 10 sols et 7 livres pour un billet de 100 livres; 3 livres 6 sols pour un de 50 livres; 60 ou 70 livres pour un de 1,000 livres, et 25 ou 30 sols pour un de 10 livres. Et pour une action qui avait valu 13,500 livres ou 9,000 livres, ils en donnaient seulement 2,000 livres ou 3,400 en billets de bancjue, ou seulement 200 livres en deniers comptants, ce qui se pratiquait depuis plus d'un mois.

— Le 2(3, on agita au conseil l'afftiire des actions et des billets de banque qu'on voulait anéantir. Pour diminuer

le nombre excessif des actions, M. le Régnent avoua la faute qu'il avait faite de s'être laissé séduire par le sieur Law^, et dit au Roi : « Sire, je suis prêt de sacrifier à Votre Majesté les quatre mille actions que ce séducteur m'a persuadé de prendre. »

Pour se conformer à l'exemple de M. le duc d'Orléans, M. le duc de Bourbon dit qu'il en remettait quinze cents et qu'il réservait soixante autres actions parce qu'elles ne lui appartenaient pas , quoiqu'il eût payé le montant des quinze cents actions qu'il sacrifiait. M. le prince de Conti en remit deux cents , et ajouta que du surplus il en avait acheté par retrait le duché de Mercœur, qu'il remettrait aussi au Roi, si on le souhaitait. Sur quoi M. le duc de Bourbon dit au prince de Conti : a 11 fallait remettre aussi ce duché avant que le dire. » M. le comte de Toulouse en remit trois cents; M. le duc d'Antin en remit deux cents. On fut scandalisé au conseil de ce que M. le maréchal d'Estrées et M. le duc de La Force avaient (jardé le silence en cette occasion, à l'égard du g^rand nombre d'actions qu'ils avaient l'un et l'autre.

— Voici une relation ample et fidèle de ce qu-i se passa au conseil d'Etat, au sujet de ce qu'on vient de toucher en abrégé : Quand le conseil fut assemblé, M. le Régent prit la parole et dit au Roi : « Sire, il s'agit aujourd'hui d'une affaire très -importante concernant la Compagnie des Indes et le papier, dont M. de La Houssaye va rendre compte à Votre Majesté. » M. le Duc se leva et dit : « Sire, je n'ai entendu parler de cette affaire que ce matin, et j'avais résolu de garder le silence, parce que je craignais que ce que je dirais ne parût d'un homme intéressé. J'ai accordé ma protection à la Compagnie des Indes, autant que j'ai cru qu'il était du bien du service de Votre Majesté et du bien de vos sujets. J'ai déposé quinze cent quatrevingt-quatre actions; les quatre-vingt-quatre ne m'appartiennent pas, et je fais présent du reste à la Compagnie.

[1721] JAISYIER. 199

J'ai passé chez moi pour les prendre et les apporter ici pour les jeter au feu en présence du conseil, mais celui qui en est le («ardien ne s'y étant pas trouvé, je les porterai à M. le Ré(j^ent pour les brûler. »

M. le ])rince de Gonti dit : « Tout le monde sait bien (jue depuis longtemps je n'ai pas d'actions ; je n'en ai eu que depuis mon retour d'Es])a^ne, que je rendis à Law; je n'en ai de bénéfice ({ue la terre de Mercœur, que j'offre de remettre. » M. le Duc répliqua : « Des offres vagues ne suffisent pas ; il faut de la réalité et de l'exécution. » M. de La Houssaye fit ensuite le rapport des comptes de la Compagnie des Indes, faits avec la même Compagnie, et conclut à ce que cette Compagnie fût déclarée redevable de tous les billets de banque, et (pie ceux qiû ne seraient pas absorbés par les quinze cents millions de récépissés que la Compagnie a retirés, elle en devrait l'excédant au Roi, attendu qu'il s'en est chargé ; que c'était une suite naturelle de l'union qui avait été faite de la Banque à la Compagnie des Indes au mois de février 1720, où le Roi avait donné à la Compagnie le bénéfice et la charge de ladite Banque. M. le Duc répondit là-dessus, que par la même assemblée il avait été réglé qu'on ne ferait plus d'achat d'actions ; qu'il ne serait point fait de billets de banque que ])ar une assemblée générale; qu'il n'y en a point eu; que s'il a été fait des achats d'actions et des billets de banque, cela a été par ordre du Roi, par arrêts de son conseil et de son propre mouvement; qu'ainsi, c'est le Roi qui doit en être tenu. M. le Régent répondit cpie Law était l'homme de la Compagnie, aussi bien que celui du Roi; que ce (ju'il avait fait, il croyait l'avoir fait pour le bien de la Compagnie; que cela est si vrai, que dans l'arrêt qui ordonne l'achat des actions, il est dit que le dividende accroîtra aux autres actionnaires ; que c'était aussi Law qui avait fait faire les billets de banque pour cet emploi ; afin de faire valoir les actions. M. le Duc a répliqué que Law

no pouvait pas en[ja[ier la Compagnie, puisqu'il était l'homme du Roi comme contrôleur (général des finances; qu'il n'y avait eu d'arrêts que j)our fabriquer des billets de banque pour la valeur de douze cents millions; qu'il avait même été conclu dans l'assemblée générale qu'on supprimerait les billets de dix livres; que loin de cela, il en avait été fait pour plus de cent millions des mêmes billets, et qu'il y avait eu dans le pul)lic pour plus de deux milliards sept cent millions de billets de banque; que cela ne pouvait jamais être regardé comme un fait de la Compagnie. M. le Régent répondit que l'excédant des billets de banque avait été fait par des arrêts du conseil rendus sous la cheminée; que même après l'arrêt du 21 mai 1720, lorsque l'on nomma des commissaires à la Banque, il se trouva pour six cents millions de billets que Law avait fait faire sans arrêt et même lâchés; qu'il y avait de quoi lui faire faire son procès , et qu'il avait été obligé de faire donner un arrêt après coup pour le sauver et pour faire valider les billets.

« Il faut l)ien, lui dit M. le Duc, qu'il les ait fait faire par vos ordres, car sans cela vous n'auriez pas mis à couvert un crime capital de cette manière, et ne l'auriez pas fait sortir de cette manière du royaume. »

a C'est vous. Monsieur, dit M. le Régent, qui lui avez envoyé des passe-ports. "

« Il est vrai. Monsieur, repartit M. le Duc; mais c'est vous qui me les envoyâtes sans que je vous en eusse jamais parlé, et qui avez souhaité qu'il sortît. Je sais qu'on a voulu me jeter le chat aux jambes dans le public, et je suis bien aise d'expliquer au Roi et au conseil comment la chose s'est passée. Je n'ai jamais été d'avis que Law sortît de France; j'ai même fait tout ce que j'ai pu auprès de vous pour qu'il y restât; je me suis toujours opposé à ce qu'on le mit à la Bastille, et qu'on lui fît son procès comme on le voulait , parce qu'on ne pouvait rien faire contre lui qui

[17:>l] JANVIER. 201

ne retoml)ât sur vous. Ce fut vous qui me donnâtes les passe-ports que je ne vous avais pas demandés, et vous- me char(»('àtes de les lui envoyer; ainsi on ne doit pas m'imputer sa sortie hors du royaume. »

Sur cela M. le Régent dit : « Je l'ai fait sortir parce qu'on m'a fait entendre que sa présence en France nuirait au crédit public et empêclierait les opérations (pi'on voulait faire. "

M. de La Houssaye continua ensuite son rapport, et insista à ce que la Compagnie des Indes fût déclarée débitrice envers le lloi des billets de banque. Ensuite, il proposa que comme il y avait plusieurs particuliers (pii avaient mis tous leurs biens dans les actions sur la foi donnée au public, il n'était pas juste que par la dette immense de la Compagnie envers le Roi ils se trouvassent ruinés , et réciproquement (jue ceux qui étaient sortis de la Compagnie dans le bon temps, qui avaient converti leurs actions en billets, ou (jui en avaient acheté à vil prix sur la place, ou qui les avaient employées en acquisitions de rentes perpétuelles ou viagères, en comptes en banque ou en actions rentières , profitassent du malheur des actionnaires de bonne foi. Qu'ainsi, il fallait nommer des commissaires pour liquider tous ces papiers et parchemins, et annuler ceux qui ne proviendraient pas de conversions ou de biens réels.

Là-dessus, M. le Duc dit que s'il y avait des gens à liquider, ce ne serait pas ceux qui étaient anciens porteurs d'effets publics, que le discrédit les ruinait assez; mais qu'il fallait rechercher ceux qui avaient réalisé en or et en argent, en terres et en maisons, ou qui avaient vendu leurs immeubles à des prix exorbitants.

M. de La Houssaye dit qu'on les taxerait aussi, et que la taxe était plus facile par rapport à ceux qui avaient des immeubles, qu'à l'égard de ceux qui avaient réalisé en or et en argent, par la difficulté qu'il y avait de les connaître;

mais qu'il arriverait pourtant un bien de l'arrangement que l'on proposait aujourd'hui, parce que le Roi reprenant un nouveau crédit et absorbant une partie des intérêts, les réalisenrs en or et en argent mettraient leurs ressources au jour pour les prêter au Roi , vu la facilité des billets payables au porteur.

Après ce discours, M. de La Houssave persista à ce qu'il fût nommé des commissaires pour liquider les rentes sur le Roi, tant perpétuelles que viagères, les actions rentières et intéressées, les comptes en Banque et les billets de banque. M. le Régent dit ensuite qu'il fallait faire un règlement qui serait apporté au conseil de la Régence pour prescrire aux commissaires les règles qu'ils auraient à tenir; après quoi il ne s'en mêlerait en aucune façon, et renverrait tout aux commissaires sans faire grâce à personne. M. le Duc lui repartit : « Ce sera fort bien fait, Monsieur, et c'est le moyen (jue tout se fasse dans les règles. »

— Le 15, M. le Régent étant allé voir madame la douairière, sa mère, qui était alors incommodée d'un rJnmie, cette princesse lui dit : « Mon fds, j'ai besoin d\u'gent pour payer les officiers de ma maison et mes autres domestiques qui languissent, parce que je n'ai (pie des billets de banque pour la valeur de quatre cent mille livres. » Sur quoi M. le Régent dit : « Cela ne se peut pas, ])arce qu'il n'y a pas de comptant à la Banque. » Madame lui répliqua en mère : « Il m'en faut, j'en veux absolument, il ne tient qu'à vous. » Auxquelles paroles M. le Régent ne fit aucune réplique, et la quitta brusquement. Ce qui chagrina si fort cette princesse, que la fièvre survint avec des redoublements, et que les plaies qu'elle avait aux jambes se fermèrent, de manière que l'on craignait pour sa vie; cependant, à force de remèdes qu'on y appliqua, les plaies se rouvrirent et modérèrent l'ardeur de la fièvre.

— Le dimanche 23 de ce mois, M. l'évêque d'Orléans

assistant à la graiicl'messe en ro(|lise cathédrale de Sainte- Croix, ayant appris que M. Georges, chanoine de cette é(>lise , fort âgé , était malade à l'extrémité , sortit du choeur accompagné de ses aumôniers , de ses officiers , de deux appariteurs et du doyen, qu'il ohligea de le suivre, sans avoir égard aux remontrances que ce doyen hii fit, (ju'il n'avait ni entendu ni dit ki messe; étant arrivé avec ce cortège dans la chambre du malade, ce prélat s'approcha du lit et lui dit : « Çà! monsieur Georges, il est temps à présent de déclarer si vous ne voulez pas rentrer dans le sein de l'Eglise. » A ces mots, le sieur Kichard, trésorier de France, neveu du moribond, dit : « Monseigneur, je ne crois pas que mon oncle en soit jamais sorti; s'il en est sorti, nous en sommes aussi sortis. » Le prélat lui répliqua : « Le trouble que vous me faites en ce moment m'obligera d'en porter mes plaintes à la cour. » Le doyen remontra là -dessus à Tévêque que M. Georges lui avait dit plusieurs fois qu'il était prêt d'accepter la Constitution, et que sur son silence on pouvait juger de son acceptation: puis M. Richard, chanoine de l'église collégiale de Saint- Aignan, s'étant approché du lit du malade, dit : « Mon cher oncle, il s'agit ici de rendre témoignage à la vérité en déclarant en votre conscience à Monseigneur notre évéque quels sont vos sentiments à l'égard de la Constitution , et si vous continuez d'y persister. » Sur quoi M. Georges dit : « Oui, Monseigneur, je persiste dans mes premiers sentiments à l'égard de cette Constitution, dont le fait est faux, et j'espère que Dieu me fera miséricorde. » Ce qu'ayant dit, le prélat s'en retourna comme il était venu.

— Le 4 de février, on publia un arrêt du conseil d'Etat portant que le Roi s'étant fait représenter en son conseil tous les édits, déclarations et arrêts rendus, soit pour l'établissement de la Banque royale et pour celui de la Compagnie des Indes, soit pour indiquer au public les

divers emplois qu'on pourrait faire des billets de ladite Banque, Sa Majesté a ordonné et ordonne : L* Que dans deux mois à compter du jour de la publication du présent arrêt , tous les contrats de rentes perpétuelles et viagères, constituées sur l'bôtel de ville de Paris, ensemble les (|uittances des rentes provinciales , même les récépissés qui ont été délivrés tant par les gardes du Trésor royal que par les receveurs des tailles, ])our toutes les rentes dont les contrats ou (piittances de finances ne sont pas encore expédiées; toutes les actions et dixièmes d'actions de la Compagnie des Indes , même les états ou reconnaissances de celles desdites actions qui ont été déposées ou retenues à ladite Compagnie; tous les certificats pour les comptes en banque qui sont inscrits sur ses livres ; toutes les actions rentières et dixièmes desdites actions; contrats de rentes viagères assignées sur la même Compagnie , ensemble tous les billets de la Banque royale seront représentés par les propriétaires de chacun de ces effets, savoir: à Paris , par-devant les sieurs commissaires du conseil qui seront pour ce nommés, et dans les provinces, devant les sieurs intendants et commissaires départis et leurs subdélégués, lesquels Sa Majesté a commis et commet à cet effet; laquelle représentation sera faite gratuitement et sans frais par l'entremise des notaires tant du Chàtelet de Paris (jue de chacune des villes et lieux où se trouveront lesdits effets; auxqviels notaires Sa Majesté se réserve de pourvoir de salaires raisonnables;

2^ Pourront lesdits sieurs commissaires et intendants et leurs subdélégués mander et faire venir devant eux les propriétaires desdits effets, lorsqu'ils le jugeront à propos, pour en recevoir les éclaircissements nécessaires, et même dresser des procès-verbaux de leurs dires et déclarations, si le cas y échoit ;

3° Veut Sa Majesté que les propriétaires de ces différents effets soient tenus de rapporter dans le même

temps qu'ils les représenteront, un bordereau à la tête duquel ils seront teiuis d'indiquer leurs noms, surnoms, qualités, professions, et le lieu de leur domicile, ledit bordereau contenant en détail la date, le numéro et le montant desdits effets; sur lesquels effets ils certifieront qu'ils leur appartiennent, et dateront et signeront ladite certification s'ils savent signer, sinon , il en sera fait mention par le notaire au bas dudit bordereau;

4° Seront en outre tenus lesdits propriétaires de déclarer et indiquer par un mémoire, aussi signé d'eux et certifié véritable, et qu'ils fourniront en même temps, à quel titre ils possèdent lesdits effets, quelle valeur ils ont fournie et d'où proviennent les deniers qu'ils ont employés à leur acquisition ; et seront lesdits bordereaux et mémoires visés, paraphés et numérotés à l'instant ])ar l'un desdits sieurs commissaires, intendants ou leurs subdélégués, et après la vérification faite, lesdits effets seront rendus aux propriétaires ;

5" Lesdits certificats et mémoires seront visés et numérotés par lesdits sieurs commissaires, intendants et subdélégués ;

6" Ordonne Sa Majesté qu'après ledit délai de deux mois expirés, tous les effets qui n'auront pas été représentés en la forme ci -dessus demeureront nuls, éteints et supprimés, sans pouvoir en prétendre dans la suite aucune valeur;

7*^ Pour ôter tout prétexte aux propriétaires desdits effets de se dispenser de les faire représenter. Sa Majesté veut et entend que tous trésoriers, receveurs et autres préposés à la recette et mandement des deniers royaux, ensemble tous receveurs des consignations , commissaires aux saisies réelles, greffiers, notaires, huissiers, sergents ou autres dépositaires publics, même tous exécuteurs testamentaires et généralement tous séquestres, et dépositaires particuliers de quelque qualité et condition que ce

puisse être , qui ont entre leurs mains quelques effets des différentes espèces ci-dessus désignées, soient tenus de les représenter dans le même délai de deux mois, et de déclarer les noms, qualités et domiciles de ceux à qui ils appartiennent ou qui les leur auront remis; le tout à peine de nullité et d'extinction desdits effets, et, en outre, de demeurer garants et responsables de leur valeur en leurs propres et privés noms ;

S*' Ordonne pareillement Sa Majesté que tous les effets de semblable qualité qui pourraient se trouver sous les scellés, seront représentés dans le même délai de deux mois , à la diligence des héritiers ou créanciers , à l'effet de quoi ils se pourvoiront devant les juges des lieux, lesquels, sur leur réquisition , pourront ordonner que lesdits effets étant sous les scellés seront remis entre les mains d'un notaire convenu , ou faute d'en convenir entre lesdits héritiers ou créanciers, en celles du notaire qui sera nommé d'office par le juge, afin de les représenter devant lesdits commissaires, intendants ou subdélégués ;

9° Sa Majesté fait défense à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, de prêter leur nom pour se dire et paraître propriétaires d'aucun desdits effets qui ne leur appartiendront pas , ce dont ils se purgeront par serment devant les notaires chargés de leurs effets, qui en feront mention au bas des bordereaux fournis par les parties ; et sera ledit serment fait en personne ou par procuration spéciale ; le tout à peine de confiscation des effets faussement déclarés et de l'amende du double de la somme ou valeur des effets confisqués, et ladite amende sera payée en argent, savoir : moitié par celui qui aura prêté son nom, et l'autre moitié par celui à qui il l'aura prêté; de laquelle amende la moitié appartiendra au dénonciateur, et l'autre moitié à l'Hôpital général et à l'Hotel-Dieu de Paris, ou aux hôpitaux des lieux hors de Paris;

10" Ordonne Sa Majesté que le jour de la publication

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du présent arrêt et jusqu'à nouvel ordre, ii sera sursis par les gardes du Trésor royal à la conversion des récéjjissés pour rentes via(jères et perpétuelles ou provinciales en quittance de finances ; le tout sans préjudice de la continuation du payement qui sera fait à l'ordinaire des arréra^jes des rentes pour lesquels les contrats ont été expédiés ou les quittances de finances délivrées, après que les contrats en auront été passés en la manière accoutumée.

— Le même jour 4 février, on publia un autre arrêt du conseil d'Etat qui ordonna que la Gompa(>nie des Indes serait tenue de rendre compte de la Banque qui lui avait été unie par arrêt du 23 février 1720.

— Le G, on en publia un autre qui rétablit les quatre sols pour livre sur les entrées des marchandises et des denrées.

— Le même jour, on en publia mi autre qui nomma les commissaires pour viser et vérifier les actions, les billets de banque, etc.

— On publia aussi un édit qui créa trente payeurs et trente contrôleurs des rentes de l'hôtel de ville.

— Le 3 , M. de Saint-Gontest et M. le comte de Morville prirent le chemin de Cambrai, pour assister aux conférences de la paix d'Espa(]Tie.

— Quelques jours auparavant, on saisit un magasin de suifs que l'on prétendait appartenir à M. le duc de La Force, et qui se distribuaient secrètement aux chandeliers.

révoqua la nullité portée par deux autres arrêts de novembre 1720 et de janvier 1721, contre ceux qui n'auraient pas satisfait à l'emprunt de cent cinq livres par action dans les délais de décembre 1720 et de janvier dernier; mais qui les menaçait d'être exclus des dividendes et des autres profits pendant une ou plusieurs années, ainsi que la Compagnie des Indes le jugerait à propos. On assurait que cet arrêt avait été rendu sur les instances de M. le duc de Bourbon, disant qu'il était injuste que ceux qui

avaient acquis lé^ntimement des actions en fussent privés pour ne pouvoir financer cinq cents livres par action, et que, pour cette raison, il y avait eu au conseil de grosses paroles entre ce prince et M. le duc d'Orléans.

— Le même jour, on publia un autre arrêt qui établit quatre sols pour livre sur les droits d'entrée des marcliandises et des denrées, afin que ces fonds pussent servir en partie à payer les arrérages des rentes de l'hôtel de ville, ainsi qu'il avait été porté par les arrêts de 1706, 1715 et autres suivants.

— Le 11, un fourrier de la maison du Roi marqua avec de la craie toutes les maisons principales de la grand 'rue du faubourg Saint-Antoine, afin d'y loger les gens de la suite de l'ambassadeur de l'empereur des Turcs.

— M. Vivans, ci-devant curé de Saint-Méderic de Paris, et depuis grand vicaire de Strasbourg, partit de Paris pour aller à Rome et y préparer un palais pour l'arrivée de M. le cardinal de Rohan , qui devait bientôt le suivre pour y résider en qualité d'ambassadeur extraordinaire de France.

— Le 10, on brûla à l'hôtel de ville la quantité de trente-trois mille quatre-vingt-seize promesses de la Compagnie des Indes, de cinq mille livres chacune, qui faisaient ensemble la somme de cent soixante-cinq millions quatre cent quatre-vingt mille livres, que cette Comj^agnie avait su adroitement retirer à vil prix, comme elle faisait à l'égard des actions et des billets de banque depuis le 21 juillet 1 720, par ses émissaires ou agioteurs , lorsqu'elle cessa de payer à la Banque.

— Le 12, les agioteurs donnaient seulement quatre francs pour un billet de banque de cent livres.

— Les sieurs Crozat l'ainé, Samuel Bernard et Paris de La Montagne , travaillaient avec attention à trouver les moyens d'acquitter les billets de banque et les autres papiers de la Compagnie des Indes.

— Les sieurs Paris étaient depuis (jnehjue temps revenus du Dau[)liiné, M. le llé^jent ayant eu la bonté d'abré(»er leur exil. Sur quoi ^I. de Vendôme, ci-devant grand prieur de France, étonné, ne put, disait-on, s'empêcher de dire à ce prince : « A quoi diable Votre Altesse Royale s'est-elle amusée pour faire revenir ces fripons-là ! »

— Le 13, les maîtres et gardes ou jurés de la communauté des marchands épiciers de cette ville de Paris , accompagnés d'un commissaire du Ghâtelet et de plusieurs archers, se transportèrent au grand couvent des Augustins, où ils saisirent quantité de marchandises qui y étaient en dépôt dans le lieu même où se tenait la chambre rovale, comme sucres, savons, toutes sortes d'épiceries, suifs, cires, bougies, chandelles, étains, plombs, cuivres, cuirs, charbons déterre, et cent cinquante pipes d'eau-de-vie, le tout appartenant, disait-on, à M. le duc de La Force ', sous divers noms empruntés.

Il V avait encore un autre magasin semblable au grand couvent des Gordeliers, et quelques autres dans plusieurs maisons du faubourg Saint-Antoine.

On saisit toutes ces marchandises que ce seigneur avait fait acheter par le sieur Bernard , son intendant et avocat au Parlement , par son maître d'hôtel et par ses valets de chambre , sous leur nom et sous le nom de quelques autres particuliers, avec des billets de banque avant le mois de juillet et avant leur discrédit, pour la valeur de plusieurs millions.

Laquelle saisie fut déclarée bonne et valable par arrêt du Parlement, qui s'assembla extraordinaircment le 13 de ce mois à ce sujet, à la grand'chambre, où les princes et

* Ces marchandises y avaient été déposées par un nommé Orient, marchand qui les vendait au détail; mis en état d'arrestation, cet industriel déclara qu'elles appartenaient au duc de La Force. (Voyez, sur cette affaire, Barbier, t. I, p. 73, et Marais, Revue rétrospective, 2" série, t. VII, p. 347.)

les ducs et pairs se trouvèrent. Sur quoi il intervint arrêt qui adjugea la moitié de la saisie au profit des hôpitaux de cette ville de Paris, et l'autre moitié au profit des dénonciateurs, sur laquelle seconde moitié il devait être préalablement pris la somme de imit cents livres pour les frais faits par les maîtres et gardes de la communauté des marchands épiciers.

Par le même arrêt , plusieurs épiciers furent condamnés à une amende , et déclarés déchus de la maîtrise et à avoir leurs boutiques fermées pour avoir débité quantité de ces marchandises, et ainsi pour avoir contrevenu aux statuts et règlements de leur communauté.

Par le même arrêt, le duc de La Force fut ajourné personnellement à comparaître en la grand'chambre au premier jour. Lequel y ayant comparu le 20 dudit mois, on l'obligea de quitter l'épée avant que de subir l'interrogatoire, à quoi il fallut se soumettre, quoique avec peine; et y ayant déclaré que les marchandises en question avaient été achetées sans son ordre par son intendant , cet intendant, par arrêt du même jour, fut condamné aux galères et conduit à la Conciergerie avec un valet de chambre.

Le 14, M. Isabeau, greffier du Parlement, suivant l'ordre qu'il avait reçu, écrivit une lettre circukiire aux princes et aux ducs et pairs en ces termes : « Isabeau, secrétaire de la cour du Parlement, prie M. le duc — de se trouver demain, à huit heures du matin, à la grand'chambre, pour y délibérer sur une affaire importante qui regarde M. le duc de La Force. »

Le 15, M. le prince de Conti arriva au palais à sept heures et demie du matin , avec une suite de soixante personnes; M. le duc de Bourbon et M. le comte de Charolais y arrivèrent sur les huit heures. Un grand nombre de pairs ecclésiastiques et les deux tiers des pairs laïques s'y trouvèrent aussi à la même heure.

Le Parlement étant assemblé, on fit sortir tous ceux

qui n'y avaient pas séance. On plaida la cause à huis clos. Les f^ens du Roi ayant parlé, le premier président recueillit les avis.

Le maréchal de Villars, disant le sien à son tour, fit un {jrand éloge de la maison de La Force, des talents, des services et du mérite du duc de La Force en particulier, et soutint qu'il ne pouvait ajouter foi aux bruits qu'on avait répandus contre l'honneur et contre la réputation de ce seigneur, et qu'il lui semblait nécessaire de l'ouïr personnellement avant que de procéder au jugement.

M. le duc d'Antin dit que ce seigneur était excusable, pour avoir employé ses billets de banque comme il avait pu.

M. le duc de Saint-Simon et M. le maréchal d'Estrées ne s'y trouvèrent pas, ce qui augmenta les soupçons contre eux et contre d'autres seigneurs d'avoir fait un pareil négoce \ Enfin, la pluralité des voix fut qu'il fallait l'ajourner en personne.

— On apprit alors que l'Empereur avait levé l'interdiction du commerce entre la France et les Pays-Bas catholiques, en justifiant de bons certificats que les marchandises ne viendraient pas de Provence. Cette interdiction avait duré sept ou huit mois.

— M. le maréchal de Villeroy fit aussi alors suspendre la représentation du ballet^ qui s'était fait quatre fois au palais des Tuileries, parce que cela durait trop longtemps, et que cela avait causé un gros rhume au Roi pour s'être trop échauffé à la danse et ensuite pour avoir eu froid.

— Un marchand cirier avait fourni des flambeaux et

^ On lit en marge, de la main de Duclos : Le duc de Saint- Simon ne s'y trouva pas, parce qu'il niait la compétence du Parlement; sept autres pairs s'en dispensèrent par la môme raison. Le maréchal d'Estrées n'était pas encore duc, et ne le (lit qu'en 1723, à la mort de son frère (le duc d'Estrées.)

- Le ballet de la pièce intitulée Cardenio , par Charles Coypel. (Voyez Mathieu Marais, Revue rétrospective , 2" série, t. Vil, p. 333 et note 2.)

de la bougie pour lu valeur de trente mille francs à chaque représentation , ce qui allait à quarante mille écus pour les quatre ballets.

— M, le duc d'Orléans assigna aussi pour lors des fonds considérables pour les frais d'une maison superbe qu'il avait lésolu de faire bâtir à Argenteuil, près d'Asnières, pour madame de Parabère.

— Le 15 , on apprit que les états de Languedoc avaient accordé au Roi un don gratuit de trois millions, dont une partie devait être payée en billets de banque et l'autre en espèces.

— Le 16, l'ambassadeur turc arriva à Poitiers avec tonte sa suite.

— Le 2(3, M. le cardinal de Roban partit de Paris pour aller à Rome en qualité d'ambassadeur extraordinaire de France , avec douze gendarmes de la maison du Roi , qui devaient rester auprès de Son Eminence pendant son ambassade. On assurait que ce cardinal avait emporté une somme de cinq millions pour sa dépense.

— Madame la marquise de Lautrec, fille de M. le premier président de Mesmes, intenta une action en séparation de corps et de biens contre monsieur son mari \

— Le 17, M. le prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, fils du feu prince d'Armagnac, étant allé rendre visite à M. le duc de Noailles, dont il avait épousé une fille depuis deux ans, ce prince dit au duc :

« Beau-père, \e vais vous dire une chose qui ne vous plaira peut-être pas; j'ai retranché depuis peu ma maison et plusieurs domestiques, parce que je ne me trouve plus en état de soutenir une si grosse dépense, et vous me feriez plaisir de reprendre votre fille chez vous. — Vous voulez rire, mon gendre? dit le duc. — Nullement, » répliqua le prince Charles, et il le quitta brusquement là-dessus.

' « Elle est ronsse, dit J\Lirais, et on ajoute qu'elle eu a les défauts. » Revue rétrospective , 2'^ série, t. VJI, p. 362.

Le lendemain matin , Je prince Charles demanda à madame son épouse si elle avait vu monsieur son père. Ayant dit (pie non : « Je croyais, ajouta-t-il, que vous l'auriez vu; je lui dis hier qu'il serait à propos que vous retournassiez dans sa maison, parce que je me vois obli(jé de retrancher heaucoup de ma dépense. » Et hii ayant répété ce qu'il avait dit à M. le duc de Noailles, cette dame, qui n'était encore à^ée que de seize ans, lui représenta : « Monsieur, vous m'avez donné quatre laquais, je n'en réserverai qu'un seul et deux chevaux au lieu de six, et du reste à proportion. — J'ai tort, répliqua le prince, de parler de la dépense ; mais nous ne nous convenons point d'humeur vous et moi ; nous aurions souvent des différends ensem])le, et je n'en veux point; ainsi vous n'avez qu'à prendre le parti de retourner chez votre père. » La princesse lui repartit : « Dans l'état où je suis, la maison de mon père n'est plus la mienne. Si vous parlez sérieusement, monsieur, c'est un couvent qu'il me faut. » Puis, fondant en larmes, elle ajouta : « Je m'en vais de ce pas auprès de ma tante, aux Filles de Sainte-Marie, » où elle se transporta dans le moment. '

— Le 11), l'affaire de M. le duc de La Force fut a[}itée au Parlement par les avocats de part et d'autre.

Le 21, tout le Parlement s'assembla, les ducs et pairs prirent leur séance, ainsi que M. le duc de La Force, auquel on dit qu'il n'aurait pas dû y paraître.

M. l'avocat général ayant entamé son discours, et M. le duc de La Force l'ayant interrompu, M. le j)remier président lui dit : « On n'interrompt jamais les ^ens du lloi. » L'avocat [;énéral ayant continué de parler, le duc l'interrompit encore. L'avocat (^;énéral lui dit (jravement : « Monsieur, il n'y a que le premier j)résident qui puisse me faire répéter ce qu'il n'aurait ])as entendu : laissez-moi parler. » L'avocat (général poursuivit sou discours ; après lequel, avant que d'aller aux opinions, M. le premier

président dit au duc de La Force : « On va opiner sur ce qui vous regarde, il faut que vous sortiez, vous ne pouvez pas y être présent. » Sur quoi ce seigneur dit cavalièrement : « Pourquoi sortirais-je de ma place? » M. le premier président lui dit doucement : « Gela doit être ainsi; voulez-vous m'obliger d'ordonner aux huissiers de vous mettre dehors? » Sur quoi, le duc de La Force se leva tout en colère, on disait les larmes aux yeux, de dépit et de confusion; et voulant sortir par le parquet, M. le premier président lui dit : « Ge passage est réservé aux princes du sang. — Par où sortirai -je donc? reprit le duc. — Sortez par la lanterne, « lui répliqua le premier président.

Etant sorti , M. le premier président fut aux opinions; après lesquelles intervint arrêt , par lequel le duc de La Force fut ajourné à comparaître en personne pour répondre sur les faits et articles dont il était accusé, et cependant déclaré déchu de la séance qu'il avait au Parlement et au conseil d'Etat, jusqu'à ce que son affaire fût terminée.

On l'accusait aussi de rébellion , pour avoir méprisé les ordres du Roi, en froissant entre ses mains et mettant comme en peloton une lettre de cachet dont un commissaire du Ghâtelet avait été chargé pour faire visite de ce qu'il y avait dans son hôtel et dans quelques maisons voisines.

Le Parlement nomma M. Paris et un autre conseiller ^ de la grand'chambre pour examiner cette affaire et pour en faire leur rapport.

Le sieur Rivière, fameux avocat, travaillait alors à un factum en faveur de ce duc ^.

' Le conseiller Le Féion, dit Barbier; mais les registres du Parlement disent le conseiller Ferrand.

- Barbier, t. I, p. 78, dit que le duc de La Force avait Terrassoii pour avocat.

— Comme on soupçonnait M. le duc d'Antin et M. le maréchal d'Estrées d'avoir fait un commerce semblable à celui qu'on imputait à M. le duc de La Force, ainsi que M. l'avocat (jénéral l'avait assez fait entendre dans son plaidoyer au sujet du duc de La Force, on assurait que les autres ducs et pairs avaient résolu de présenter requête au Roi pour faire évoquer cette cause au conseil de Sa Majesté, pour y être ju(]ée, ou du moins afin de donner commission expresse au Parlement avec pouvoir de la juger. Pour cette raison, les pairs ecclésiastiques s'assemblèrent chez M. le cardinal de Mailly, archevêque duc de Reims, et les pairs laïques chez M. le duc de Luxembourg].

— Le 28, deux bateaux chargés d'eau-de-vie étant arrivés au port du Louvre, les commis y étant entrés demandèrent pour qui cette eau-de-vie était destinée. Le maître batelier dit qu'il n'en savait rien , mais qu'avant son départ de Rouen on lui avait fait entendre qu'à son arrivée à Paris il trouverait des ordres pour la décharger. Mais personne n'ayant paru pour la réclamer, cette eau-de-Aie fut confisquée. On prétendait que M. le duc de Guiche , pour le compte duquel on avait amené ces deux bateaux chargés d'eau-de-vie, avait mieux aimé courir le risque de la perdre que de s'exposer aux chicanes que M. le duc de La Force avait déjà essuyées.

— Le 1" jour de mars, M. le premier président se transporta au palais des Tuileries, accompagné des députés du Parlement avant à leur tête M. le duc de Bourbon , M. le comte de Charolais et M. le prince de Conti , princes du sang, et plusieurs ducs et pairs; M. le premier président fit de nouvelles remontrances au Roi , au sujet du duc de La Force, où il rappela tout ce que le Parlement avait ci-devant prévu, touchant les billets de banque, qui avaient causé la ruine du commerce et des sujets du royaume.

M. le premier président ayant fini son discours, le Roi

dit : « Mon cliancelier vous dira mes intentions. » Sur quoi M. le chancelier jjarla d'une manière si amphibolo- (jique et si obscure, que le premier président lui dit : « Monsieur, comme je suis obligé de faire rapport à la compagnie de la réponse du Roi, émanée par votre bouche, je me vois aussi obligé de vous la demander par écrit, pour ne l'avoir pas bien comprise, quoique j'y aie prêté toute mon attention. » On assurait que les trois princes du sang poursuivaient alors vivement la condamnatioii du duc de La Force et sa dégradation.

— On assurait qu'à Orléans il y avait des magasins remplis de toutes sortes de marchandises et d'épiceries, pour la valeur de plus de quatre-vingts millions, pour le compte de M. le Régent.

— On disait que le sénat de Venise avait fait savoir au sieur Law, qui avait pris le nom de chevalier des Jardins, qu'il eût à sortir incessamment des Etats de la république.

— Le 3 de ce mois , on publia un arrêt du conseil qui permit de se servir de papier non timbré pour faire les déclarations, de qnelle manière chaque particulier avait acquis les billets de banque, les actions et autres papiers qu'il avait actuellement en sa possession.

— Un particulier dn i^aubourg Saint-Marceau, en 1711), profita de plus de quarante mille francs, que lui avait valu sa glacière, qui s'était trouvée remplie de glace provenant de l'hiver de l'année 1717, celui de 1718 ayant toujours été pluvieux. Le même particulier, qui avait encore sa glacière garnie de glace, eut l'imprudence de refuser une somme de cent cinquante mille livres, qu'on kii offrit le 5 février 1721, de sa provision de glace, en espèces sonnantes, payable eu plusieurs payements, ])arce (pi'il prétendait en tirer davantage, d'autant plus qu'il ne pouvait pas s'imaginer que la saison étant si avancée il dut faire encore aucune forte gelée; cependant, il fut trompé

dans sa conjecture, puisque le 8 de février il gela fortement et qu'il tomba de la nei(je en abondance buit jours de suite, sans discontinuer, et que la (jelée dura quinze jours, de sorte que ceux qui avaient des glacières eurent le temps de les rempbr de neige et de glace, et que cet usurier en eut du rabat-joie.

— Le 27 dudit mois de février, on saisit dans une cave de la Montagne de Sainte- Geneviève, pour la valeur de plus de cinq cent mille livres de vins d'Espagne et d'Alicante que personne n'osa réclamer.

— On fit cantonner à Vincennes et à Saint-Denis le régiment du Roi, d'infanterie, celui de la cornette blanche de cavalerie, et celui des dragons d'Orléans, pour augmenter les troupes de la maison du Roi, au sujet de l'arrivée de l'ambassadeur turc , qui se nommait Géléby- Méhémet-Effendi , grand trésorier de l'empereur des Ottomans, qui arriva le 23 février à Poitiers.

— Le 7 de ce mois , on publia un arrêt du conseil d'Etat qui prorogea le temps de recevoir les vieilles espèces d'or et d'argent dans les recettes, aux changes et à la Monnaie, jusqu'à ce qu'il fût intervenu un autre arrêt qui dût ordonner la diminution des espèces.

— Depuis la contagion de Provence, la route d'Italie se prenait par Strasbourg au lieij de Lyon.

— Le 9 de ce mois, on publia un arrêt du conseil d'Etat par lequel le Roi nomma les quatre princes du sang, quatre ducs et pairs, et quatre conseillers d'Etat, pour examiner et pour juger l'affaire de M. le duc de La Force.

— Le 4, on fit, cbez M. le duc de Ghaulnes, un grand nombre de copies d'un mémoire en faveur de M. le duc de La Force, son voisin \ par lequel ce seigneur déclarait

* Le duc de La Force demeurait rue Taranne, et le duc de Gliauliies rue Saiut-Domiuique.

que les marchandises saisies au couvent des Augustins et ailleurs, ne lui avaient jamais appartenu, et qu'elles ne lui avaient point été adressées directement ni ituiirectement, qu'ainsi il demandait la cassation des arrêts de la cour du Parlement, du 15 et 21 février dernier, comme rendus sur de faux prétextes à son égard , et demandait l'évocation de cette affaire au Roi ou devant tels juges qu'il plairait à Sa Majesté de nommer, pour la juger définitivement.

— Le 8 , l'ambassadeur turc arriva au faubourg Saint- Antoine avec sa suite, composée de quatre-vingts personnes, et fut logé rue de Gharenton, en une maison appelée la Maison du diable^ accompagné de M. le prince de Lambesc et de M. le maréchal d'Estrées, vice-amiral de France, qui étaient allés, le 7, à Gorbeil pour le recevoir de la part du Roi. M. de La Baume, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi , était aussi allé , de la part de Sa Majesté, le recevoir au port de Maguelone, et l'accompagna toujours. Sa suite était composée du fils de Son Excellence, d'un intendant, d'un iman ou prêtre turc, d'un trésorier garde-sceau, d'un maître de garde-robe, d'un maître d'office, d'un cafetier, d'un officier qui avait le soin de lui remplir sa pipe et de la lui présenter; avec un blanchisseur, un parfumeur, un barbier, un autre chargé du soin de garnir les chandeliers, treize agas qui faisaient la fonction de valets de chambre, un maître des cérémonies, un maître d'hôtel, un écuyer, un chef de cuisine, un médecin, un valet du médecin, Soliman, capitaine de vaisseau, que cet ambassadeur avait racheté en passant à Malte où il était esclave, pour la somme de quatre mille piastres ; avec six aides de cuisine , quatre garde-tentes, un jaca, un porteur d'eau, deux palefreniers, deux pelissiers, un tailleur d'habits, cinq pourvoyeurs de sa maison avec deux valets.

Une partie du régiment du Roi fut mise en garde à la

porte du Jogement de cet ambassadeur, et y resta jusqu'au jour de sou entrée publique ^.

— Le 7, les trois escadrons du régiment de la cornette blanche de cavalerie passèrent au travers de Paris, ayant tous l'épée nue à la main, venant de leurs quartiers, de Mantes, de Meulan et de Pontoise, et furent loger à Saint- Denis.

— On assurait que le sieur Law, étant à Venise, avait fait offrir au sénat une grosse somme d'argent pour faire agréger son fils au corps de la noblesse ; sur quoi le sénat lui avait fait savoir qu'il eût à sortir de la ville et des Etats de la république dans vingt-quatre heures, sous peine d'être arrêté et puni comme perturbateur du repos public.

— Le 10, sur les trois heures après midi, le sieur Isabeau, secrétaire du Parlement, alla quérir M. le duc de La Force en son hôtel, accompagné de M. Paris et de M. Ferrand , qui le conduisirent au Parlement, qui était alors assemblé en la grand'chambre, où étant debout, la tête nue, sans épée et sans manteau, il fut interrogé pendant l'espace de quatre heures. Le Parlement fit assigner les directeurs et les caissiers de la douane , afin qu'ils portassent leurs registres à la Cour, afin de voir sous quels noms étaient entrées telles et telles marchandises que l'on disait appartenir à ce duc.

Les Augustins du grand couvent et les particuliers chez qui on avait saisi ces marchandises, furent pareillement assignés, afin de déclarer à qui ils avaient loué les lieux qui renfermaient ces marchandises saisies.

— Le 10, les quarante-deux commissaires du conseil

' u II existe, dit l'éditeur de la Revue l'e'trospective , 2® série, t. VII, p. 372, une narration du séjour de l'ambassadeur de Turquie à Paris; elle est intitulée Relation de l'ambassade de Méheniet-Effendl à la cour de France en 1721, écrite par luimême et traduite du turque. Cette traduction fut publiée en 1757. »

s'assemblèrent pour la première fois au vieux Louvre, clans le bas appartement de la Heine, pour viser les billets de la Banque, les actions de la Compagnie des Indes et les autres papiers de la Banque. Il y avait trois cents commis occupés à les enregistrer sur des journaux et sur des registres que les sieurs Paris avaient eu soin de disposer.

On prétendait alors que les billets de banque légitimement acquis seraient alloués dans leur valeur, et que ceux acquis par le moyen de l'agio seraient anéantis et déchirés en présence des agioteurs qui les auraient produits ; qu'on déduirait deux cinquièmes de ceux qui se trouveraient appartenir aux particuliers qui auraient porté leur argent comptant à la Banque.

— he 10, la déclaration du Roi, qui remit la connaissance de l'affoire de M. le duc de La Force au Parlement, y lut enregistrée sur les conclusions de M. le procureur général, qui portaient que les procès criminels des ducs et pairs seraient faits et parfaits en la cour de Parlement, sans avoir besoin d'aucune lettre du Roi, sans néanmoins préjudicier en aucune manière aux droits des princes du sang, et de ceux qui Oiit séance au Parlement.

— Madame la princesse d'Armagnac, femme du prince Charles, grand écuyer de France, quitta le monastère des Filles de Sainte-Marie, de la rue du Bac, pour se retirer en celui des Filles de la Ville-l'Evéque au faubourg Saint- Honoré , avec madame la maréchale de Noailles , son aïeule.

— Le dimanche 16 de ce mois, l'ambassadeur du Grand Seigneur fit son entrée publique à Paris, depuis son logement de la rue de Charenton, accompagné de M. le maréchal d'Estrées, à droite, et de M. Raymond, introducteur des ambassadeurs, à gauche, l'ambassadeur au milieu, tous trois à cheval, ainsi que tous ceux de sa suite. Un Turc portait d'abord une espèce de lamj)e d'argent de la main gauche , un autre portait un turban vert

enveloppe d'un voile blanc d'étoffe de soie à fleurs d'or. Les housses de douze chevaux, que ses palefreniers conduisaient en main par la hride, étaient brodées d'or à la levantine, et descendaient assez bas sur le derrière de chaque cheval. On voyait quatorze jeunes Turcs qui portaient chacun une pique, avec des ornements de ruban au bout de la pique, et un pareil nombre de Turcs plus âgés, qui, à cheval, portaient chacun un fusil sur l'épaule à ]vuv manière, dont la crosse et le bois étaient enrichis de nacre de perles, d'ar^jent et de marqueterie; quelques chevaux avaient la bride et les ornements de la tète enrichis de pierreries de diverses couleurs, avec des chaînons d'ar(]^ent ; comme plusieurs de ces Turcs qui portaient la pique à cheval étaient jeunes, sans barbe et fort blancs de visa^je, quoique (jrands détaille, bien des (>ens s'imaginaient faussement que c'étaient des filles.

La marche fut précédée par une compagnie de chevaulégers du Roi, ensuite par le régiment des dragons d'Orléans, puis par les chevaux de l'écurie du Roi, conduits parles palefreniers. Les grenadiers à cheval suivaient l'ambassadeur avec leurs tambours battant, puis le régiment de la cornette blanche, avec les timbales et trompettes.

L'ambassadeur entra dans la place Royale, en fît le tour et passa devant le Roi , qui était à un balcon de l'hôtel de Richelieu pour voir cette marche; M. le duc d'Orléans était à un autre balcon chez madame la grande-duchesse de Toscane.

Le sieur Bon, ingénieur français, son valet, et le sieur Lenoir, Provençal, interprète du Roi, qui tîtaient venus de Constantino])le avec cet aml)assadeur, étaient aussi à son entrée , ainsi que les sieurs de Fienne et Yon , interprètes de Sa Majesté.

Cet ambassadeur fut loger avec sa suite à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires en la rue -de Tournon , où après avoir été conduit dans l'appartement (jui lui était

destiné, il reconduisit M. le maréchal d'Estrées jusqu'à son carrosse, en quoi il observa la même civilité qui se pratique en France entre les seigneurs de distinction.

— Le 19, M. le comte d'Estaing quitta la dame sa femme , au bout de trente ans de mariage ; on ne savait par quel travers d'esprit.

— Le marquis de Bully et le sieur de Cartigny, qui faisaient partie des neuf syndics de la Compagnie des Indes, furent mis à la Bastille pour avoir voulu dissuader MM. de Mâchant, Trudaine et Fagon , conseillers d'État, d'accepter la commission qui leur avait été donnée pour travailler au visa des billets de banque et des autres papiers , sur ce que le public pourrait en tirer de mauvaises conjectures, d'autant plus que ces trois magistrats avaient toujours paru désapprouver la conduite de la Compagnie des Indes.

— Suivant les ordres de la Cour, M. de Beaudry, lieutenant général de police , fit venir en son hôtel , à différentes heures, M. l'abbé d'Asfeld, et environ quarante autres ecclésiastiques, que l'on disait du nombre de treize mille nouveaux appelants de la constitution Unigenùus , et leur demanda : 1" S'ils avaient signé cet appel : « Oui, Monsieur, » lui répondirent-ils. 2" Où étaient leurs signatures et où elles étaient déposées? A quoi ils répondirent : « Notre conscience nous défend d'être délateurs de nos frères. » Sur quoi, un religieux bénédictin ajouta : " Je suis certain qu'on ne les trouvera pas ni à Reims, ni à Soissons, ni dans Amiens. » 3" Pourquoi ils avaient renouvelé leur appel? Ils répondirent : « Nous avons cru y être obligés en conscience , parce que la religion paraissait renversée par la Constitution, et nous ne pouvions consentir à l'accommodement que M. le cardinal de Noailles avait signé. » -i^ Qu'en cela ils désobéissaient au Roi ; à quoi ils répliquèrent : « Nous sommes plus obligés d'obéir à Dieu qu'aux hommes. » M. de Beaudry ayant fait son

rapport do cette conférence à la Cour, on ju^ea à propos de ne plus faire qu'une question aux autres appelants, s'ils avaient renouvelé leur appel ou non?

— On publia un arrêt du conseil d'Etat qui ordonna que le dividende qui restait à payer des actions serait payé aux actionnaires en billets de banque, jusqu'au dernier jour de ce mois de mars, et que ce qui n'en serait pas alors payé par la négli^jence des actionnaires serait porté ou déposé au Trésor royal.

— Le 20, on en publia ini autre qui prorogea le visa des billets de banque et des autres papiers jusqu'au 26® ]0\iY de mai suivant.

— Un particulier déposa cbez un notaire pour la valeur de deux millions cinq cent et tant de mille livres en billets de banque de dix livres chacun , tous de la première façon , dentelés et si(jnés à la main ; ce particulier s'étant imaginé qu'ils seraient les meilleurs et les plus solvables.

— M. le cardinal de Gesvres présidait alors au conseil de conscience, pendant l'ambassade de M. le cardinal de Rohan et pendant son séjour à Rome, et M. l'évéque de Nantes y assistait durant l'absence de M. l'évéque de Glermont.

— M. Vivant, ci-devant curé de Saint-Méderic de Paris, et grand vicaire de Strasbourg, qui avait suivi M. le cardinal de Rohan à Rome, fut alors destiné pour être confesseur du Roi, à la place de M. l'abbé Fleury, qui s'en était démis en sa faveur.

— M. l'abbé Bignon, conseiller d'Etat et bibliothécaire du Roi , se démit alors du doyenné de Saint-Germain l'Auxerrois de Paris, qui vaut neuf à dix mille livres de rente, en faveur du même ^I. Vivant, lequel résigna à cet abbé un prieuré de trois mille livres de revenu, situé à Senlis, avec une pension de quatre mille livres par an.

— Le 21 , l'ambassadeur turc fut admis à l'audience du Roi avec beaucoup de distinction et de cérémonie. Les

(jeiis de sa suite n'avaient alors ni piques ni fusils; ils entrèrent tous à cheval par le pont tournant dans le jardin du palais des Tuileries, précédés et suivis des mêmes troupes qu'on a dit au jour de son entrée publique. Les (gendarmes étaient en ordre de bataille devant le pont; puis les gardes du corps ; puis les mousquetaires ; et proche la porte Saint-Honoré était le régiment du Roi, dans le même ordre. Il partit de l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires, passa par le pont Neuf, par la rue du Roule, par la rue et par la porte de Saint-Honoré, pour entrer dans les Tuileries. Il sortit par le même ])ont tournant, rentra dans Paris par la porte de la Conférence, traversa le pont Roval et le quai des Théatins, pour reprendre la rue Dauphine et la rue de Tournon. Toutes les rues de son passage et tout le terrain qui est devant le jardin des Tuileries étaient remplis de monde, ainsi que toutes les fenêtres des maisons, comme au jour de son entrée.

Voici la harangue que cet ambassadeur fit au Roi : « Le Grand Seigneur, mon maître, m'envoie en ambassade vers le très-puissant et très-magnifique empereur de France, pour témoigner l'estime que Sa Hautesse a pour Votre Sublime Majesté, et pour donner des marques publi(jues de la sincère et constante amitié qui règne depuis si longtemps entre les deux empires. Quelle gloire n'est-ce pas pour moi , d'avoir été revêtu d'une dignité qui me procure l'honneur de voir la face d'un si grand empereur, et d'un soleil si bnllant et si majestueux dès son lever. Je souhaite qu'il daigne répandre sur moi ses rayons les plus doux, et que ma personne puisse lui être agréal)le. »

Voici la réponse du Roi prononcée par M. le maréchal de Villeroy : « Le très-magnifique et très-puissant Empereur, mon maître, est très-sensible aux marques d'amitié du très-magnifique et très-puissant Empereur des Ottomans, et très-satisfait de son ambassadeur qui vient l'en assurer. «

En sortant de l'audience du Roi, cet ambassadeur était si pénétré des lionneurs (ju'on lui avait rendus à sa réception, (ju'il s'écria qu'il allait dépêcher lui de ses gens pour en donner part au Grand 8ei(jneur son maître, et rui'il voudrait de tout son cœur que le courrier pût arriver à Gonstantinople avec la même vitesse qu'il avait conçu ce désir.

Cet ambassadeur se nommait Géléby-Méliémet-Efïendi, , était le tefterdar ou ()rand trésorier de l'empire ottoman , et secrétaire du divan ou conseil d'Etat.

Le 23, après diner, madame la marquise de Biron, accompa^juée de plusieurs demoiselles ses filles, étant allée rendre visite à cet ambassadeur, lui dit entre autres choses qu'elle s'étonnait de ce qu'il n'avait point amené quelquesimes de ses femmes. Sur quoi il dit : « Deux raisons m'en ont empêché : premièrement, la longueur du voyage et la mer auraient ])u les fatiguer beaucoup; secondement, j'étais persuadé que je trouverais en France des dames infiniment plus belles et plus spirituelles que toutes celles que j'aurais pu amener de Gonstantinople ; que de soixante enfants que j'ai eus de deux cents femmes, il me reste seulement un fils qui m'a suivi et une fdle que j'ai laissée à Gonstantinople. .l'ai vu bien des fois madame la marquise de Bonnac votre fille, qui charme tous ceux qui la voient quand ils se trouvent chez M. l'ambassadeur de France, son mari. »

Voici le détail de ce qui se passa à l'audience que le Roi donna à cet ambassadeur : Les dames les plus qualifiées de la cour, au nombre de près de trois cents, à la tête desquelles étaient les princesses du sang, étaient placées dans la grande galerie, au fond de hupielle on avait mis le trône du lloi sur une estrade de huit degrés. La galerie était tapissée de la belle tenture des (Tobelins qui repreisente les principales actions de la vie du feu roi Louis XIV. Le trône était séparé du reste de la galerie par une balus-

trade dorée. Le haut du dais était eu gros reliefs de broderie d'or eu bosse , ornée de cartouches de soie à personnages naturels, de petit point d'un ouvrage parfait et très-magnifique. Le trône était de bois doré de sculpture à jour, surhaussé de deux génies qui tenaient une couronne. Le dossier était d'une étoffe à fond d'or, siu' laquelle brillait un grand soleil à rayons, fait d'une quantité prodigieuse de pierreries et de perles d'une richesse inestimable.

L'ambassadeur étant arrivé au fond de l'escalier de l'appartement du Roi, M. le duc de Noailles, capitaine des gardes du corps , fut le recevoir et le conduisit jusqu'à la porte du grand cabinet.

Le Roi étant averti que ram])assadeur approchait, monta sur son trône, vêtu d'un habit de velours de coideur de feu, enrichi d'agréments en forme de boutonnières, avec les plus beaux diamants de la couronne, autour desquels régnait une broderie d'or qui rehaussait l'éclat des diamants. Cet habit était chargé de pierreries pour la valeur de plus de vingt -cinq millions, et pesait trentecinq à quarante livres. Tous les princes du sang et les grands officiers de la couronne y parurent vêtus d'une magnificence extraordinaire.

Tout étant disposé de la manière qu'on vient de dire, les Turcs se rangèrent à droite et à gauche, puis l'ambassadeur commença avec eux en même temps à faire une première inclination profonde, mettant la main droite sur sa poitrine ; puis l'ambassadeur étant monté seul sur l'estrade du trône, fit une seconde inclination comme la première, et s'étant approché du Roi jusqu'au dernier degré du trône, il fit une troisième inclination en portant la main droite sur son turban et détournant le visage un peu de côté, ce qui est la marque du plus profond respect qui se pratique chez les Turcs.

Alors cet ambassadeur commença son discours en sa

langue naturelle par ces mots : « Honneur, g^loire et victoire au souverain Empereur des Français » , et continua sa harangue qu'on a ci-dessus rapportée. M. le maréchal de Villeroy, comme doven ou le phis ancien des maréchaux de France, représentant le connétable, prit la parole et dit : « L'Empereur, mon maître, est très-sensible aux témoi[]^nag^es d'amitié que lui donne aujourd'hui l'Empereur des Ottomans, et est très-satisfait du choix qu'il a fait de vous. »

Puis l'ambassadeur ayant pris la lettre du Sultan son maître , des mains de son fils , enveloppée dans une étoffe de soie, la baisa et la remit entre les mains de M. l'abbé Dubois, secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, qui la présenta au Roi , avec celle du grand vizir, en disant : « Voici la lettre du très-magnifique et très-puissant Empereur des Ottomans, sultan Aclimet, fils du sultan Méhémet, accompagnée de celle du grand vizir Ibrahim-Pacha , son gendre. »

On a oublié de dire que le Roi resta assis et couvert sur son trône , et que les princes du sang demeurèrent découverts; que le Roi avait alors à son chapeau une agrafe de gros diamants, parmi lesquels on distinguait facilement celui qui se nomme le Sancy , sur l'épaule, dont le nœud était de perles et de diamants , avec le gros diamant qui avait été acheté depuis peu d'un seigneur anglais nommé Pitt, pour deux millions cinq cent mille livres^.

Le justaucorps de M. le Régent était de velours bleu brodé en or; celui de M. le duc de Chartres était enrichi de perles et de diamants, ainsi que ceux de M. le duc de Rourbon , de M. le comte de Gharolais et de M. le prince de Gonti. M. l'abbé de Glermont était en soutane et manteau long. M. le comte de Toulouse et les grands officiers de la couronne, qui ont droit d'être sous le haut dais, v

^ Le Régent.

parurent aussi tous superbement vêtus. M. l'abbé Dubois, secrétaire d'Etat et arcbevéque de Cambrai, et M. l'évéque de Fréjus, en soutanes et manteaux violets, étaient sur l'estrade. Puis l'ambassadeur, après avoir fait les mêmes inclinations qu'à son abord, se retira dans le même ordre qu'il était venu, et par le chemin qu'on a dit ci-devant.

Le 23, il fut avec sa suite au Palais-Royal, escorté du ré(;iment des dragons d'Orléans, et suivi du carrosse d'arf^ent de M. le duc d'Orléans et de celui de madame la douairière sa mère, précédé de tout le {]uet à cheval, des pages à cheval et des palefreniers de Son Altesse Royale, menant cliacun un cheval de main , couvert d'un caparaçon brodé. Etant arrivé au Palais-Royal, il descendit de cheval au bas du grand escalier, où il fut reçu par M. le marquis d'Etampes, et après avoir traversé les appartements, il trouva M. le Régent dans la galerie, assis sur un fauteuil, vêtu de son habit bleu brodé d'or et avant une grosse agrafe de diamants à son chapeau, avec les ordres du Saint-Esprit et de la Toison d'or, enrichis de diamants. '

L'ambassadeur salua M. le Régent à la manière des Turcs, et Son Altesse Royale ôta son chapeau pendant que l'ambassadeur lui fit sa harangue, dont voici la traduction : « Voici la lettre que Ibrahim-Pacha, grand vizir et gendre du Grand Seigneur mon maître, a l'honneur d'écrire à Votre Altesse Royale, régent de l'empire de France. Le très-puissant Empereur des Ottomans, mon maître, a choisi le temps de la régence de Votre Altesse Royale pour donner des marques publiques à tout l'univers du cas qu'il fait de la sincère et constante amitié qui règne depuis un temps immémorial entre les deux empires. Elle ne peut que s'affermir sous la régence d'un prince aussi grand, aussi magnanime et aussi éclairé que l'est Votre Altesse Royale. Quelle gloire ne sera-ce point pour mon ambassade, si je puis mériter sa bienveillance! » M. le Régent répondit à ce discours : « Je suis charmé du choix

que le Grand 8ei(>neur a fait de votre ])ersoniie. » L'ambassadeur répliqua : « Je tâcherai , pendant mon séjour à la cour de France, de vous faire conserver la bonne opinion que Votre Altesse Royale a conçue de moi. » Puis il présenta la lettre du (jrand vizir à M. le Ré(jent, qui la remit aussitôt à M. l'abbé de Thézut, secrétaire de ses commandements, laquelle était enveloppée dans un sac de satin cramoisi, puis il se retira en faisant les mêmes inclinations, et fut reconduit avec les mêmes cérémonies par M. de Marpré, introducteur des ambassadeurs, dans le carrosse de M. le Ré(jent.

Le 2(3, il fut, avec la même escorte, chez M. l'archevêque de Cambrai, qui lui avait envoyé six carrosses à six chevaux de sa livrée, avec son écuyer, pour l'accompagner et pour le conduire au Palais-Royal en son nouvel appartement, dont l'ameublement revenait à plus de deux cent mille livres. Etant dans la chambre d'audience, M. l'abbé Dubois le fit asseoir dans un fauteuil et se mit dans un autre , une table entre deux. Après la conversation , M. l'archevêque de Cambrai lui fit présenter toutes sortes de rafraichissemeiits et de confitures sèches, après quoi il s'en retourna comme il était venu.

Le 27, il fut à l'Opéra, où il y eut une si (jrande affluence de monde, que les premières loges furent louées cent francs chacune et cent sols les places du parterre. Il y parut si charmé, qu'on le voyait faire sans cesse des gestes de la tête et des mains. Un de ses officiers ne put aussi s'empêcher de rire pendant toute la pièce de Thésée ' , qui se jouait alors.

Voici les présents que cet ambassadeur fit au Roi : deux petits chevaux arabes, dont l'un était harnaché de peaux d'bermine qui furent trouvées si belles, qu'on les destina poiu" servir de doublure au manteau pour la cérémonie du

* Paroles tic Qnjnaull, musique de Lidli.

sacre du Roi, deux pièces d'étoffes d'or très-riches, huit pièces de inoussehiie très-fine, six. boîtes de baume de la Mecque, un arc avec un carquois (jarni de soixante flèches, le tout très-bien travaillé en marqueterie. •

— Le 28 , un courrier de Rome rapporta au Palais- Royal que le Pape était mort le 19 de ce mois, à dix heures du matin. Sur quoi M. l'abbé Dubois eut ordre de M. le Régent de le faire savoir aux cardinaux de Bissy, de PoH(]nac, de Gesvres et de Mailly, afin qu'ils se disposassent au voya(]e de Rome pour assister au conclave.

—^ M. l'évêque de Boulogne interdit les Minimes et les Capucins de Calais, pour avoir soutenu publiquement la validité de la constitution Unigenîtus , et enjoignit au curé de Boulogne de refuser l'absolution à ceux de sa paroisse qui communiqueraient avec ces religieux sur les choses de la religion.

— Le conseil du Roi rendit un arrêt qui adjugea les biens de la succession du feu comte de Tourville , marquis de Cotentin ' , qui étaient de trente-cinq mille livres de rente, à Michel, son fils aîné, au préjudice de son frère cadet qui se croyait l'aîné, lequel avait refusé de donner une pension à son frère Michel qui l'avait demandée pour s'entretenir honnêtement. On disait à ce propos que la division s'étant mise entre le feu comte de Tourville et la comtesse sa femme, ils s'étaient séparés. La dame s'étant retirée à Dieppe, elle y accoucha d'un fils qui fut nommé Michel du Désert. Michel y fut élevé. La comtesse s'étant peu après réconciliée avec son mari, elle devint grosse et accoucha d'un second fils, que le père regarda comme son fils aîné. La mère fit venir chez elle son fils Michel, alors âgé de neuf ou dix ans, qui y fut élevé honnêtement comme le fils d'un sien parent.

' Aniie-Ililaiioii de Cotentin , comte de Tourville, vice-amiral et maréchal de France, mort le 28 mai 1701, à cinquanteneuf ans.

— M. l'abbé JH^non étant allé visiter raml)assacleiir turc, la conversation roula sur les sciences et sur les arts ; après laquelle cet ambassadeur remit à cet illustre abbé une litur(jie (jrecque et deux auties en arménien manuscrites, dont M. le marquis de Bonnac l'avait chargé à Gonstantinoj)le pour la bibliothèque du Roi, avec un autre manuscrit qui est une traduction (»recque de Boèce, faite par Pi an u de.

CHANSON

Su7' l'air : Qu'il est doux d'être pécheur.

Français, garde tpn argent ; Laisse dire le Régent, (bis)

Le fripon de Law va être pendu; Un écu est un écii ; Ses billets de banque, Ses billets de banque, Un écu est un écu,

Ses billets de banque Sont pour torcher mon c...

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