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ÉPIGRAMME

Par un étrange mouvement,

Nous voyons maintenant en France

Un si cruel renversement ,

Qu'un chacun craint sa décadence.

Ce qui nous paraissait le plus solide appui

Doit être une inutile amorce.

Ne comptons plus sur rien, tout cède à la force,

Et La Force cède aujourd'hui.

— Le 1" de ce mois d'avril, M. le cardinal de Bissy partit pour aller à Rome au conclave avec peu de suite , et prit le chemin de Strasbourg, à cause de la contagion de Provence. M. le cardinal de Noailles fut dis[)ensé de ce

voya.<jc, à cause de son grand à(;e; M. le cardinal de Polignac le fut aussi pour être hors d'état d'en faire la dépense; M. le cardinal de Gesvres le fut encore pour ses infu^mités, et M. le cardinal de Mailly s'eu dispensa de raéme pour n'être pas encore guéri de la fistule, dont le sieur Maréchal , ])remier chirurgien du Roi , lui avait depuis peu fait l'opération. Ainsi, ce cardinal renvoya au Trésor royal la somme de cinquante mille livres que M. le Régent lui avait ordonnée pour le voyage de Rome.

— Dans le hàtiment que le sieur Law avait fait commencer à la place de la Pépinière du Roi , au Roule, pour y établir un hôtel de monnaies, on trouva à la fin de mars dernier plus de deux cents tonnes remplies de tabac de Virginie en feuilles, bien conditionné, que personne n'osa réclamer, et qui furent réclamées par le procureur général de la cour des monnaies, qui, depuis quinze jours, travaillait à faire inventorier les effets de ce bâtiment, qui était alors très-peu avancé.

— Milord Londonderrv étant arrivé à Paris, fut au Palais-Royal, où il représenta à M. le duc d'Orléans qu'on le persécutait en Angleterre pour le payement de deux cent mille livres contenues en plusieurs lettres de change qu'on avait tirées sur lui et qu'il avait acceptées pour faire plaisir à Law ; sur quoi le prince dit : « Je ne me mêle point des affaires de Law ; prenez vos mesures comme vous pourrez. » Sur cela le milord protesta qu'il s'en allait chercher Law pour en avoir raison , à quekpie prix que ce fût. On prétendait alors que le sieur Law avait eu la précaution de se faire agréger au nombre des citoyens romains, dans la vue de se garantir des poursuites de quantité de lettres de change pour la valeur de vingt millions cinquante mille ducats d'or. Mais d'un autre côté, on disait qu'on avait aussi eu la précaution de faire courir ces lettres de change de place en place à l'ordre d'un citoyen romain, par le moyen de quoi le sieur Law ne

pouvait se dispenser de les acquitter. Ou disait même (lue dans cett^ appréhension il avait hésité d'aller à Jlome occuper le palais Orsini , (pi'il y avait fait acheter sous sou nom.

— La miit du 28 au 29 de mars, le feu prit à un chantier de bois de charpente dans l'île Louviers , proche l'Arsenal de Paris, par l'imprudence de trois ouvriers qui, après avoir trop bu, s'étaient endormis en fumant du tabac dans une l)araque de sapin où ils couchaient ordinairement, où ils furent étouffés et trouvés à demi rôtis. Ce qui causa un dommage de pins de cent mille francs.

— Le 29 mars , M. le duc de Chartres se transporta au couvent des Carmes des Billettes, où il fit pour la j)remière fois les fonctions de grand maître des ordres de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare. Ce prince ayant été pourvu de cette dignité après le marquis de Dangeau, laquelle vaut quatre-vingt mille livres de rente par an.

— Le 7 de ce mois, le conseil de la Régence se tint en présence du Roi , où il fut résolu de supprimer la Compagnie des Indes. Le conseil étant assemblé , M. le duc de Bourbon dit d'abord : « Je j^révois la résolution qui va se prendre au préjudice de la Compagnie des Indes; ainsi je crois devoir protester contre les inconvénients qui poiu'ront en résulter contre les intérêts du Roi, de l'État et du public, afin que dans la suite on ne m'en impute pas la faute. »

Sur cette résolution de suppression, la Compagnie des Indes prit le parti de présenter une requête au Roi, qui fut dressée par le sieur Cornuau, avocat au Parlement et l'un des directeurs de cette Compagnie, où, entre autres choses, il fut énoncé qu'elle n'avait jamais eu part aux entreprises de la Banque, concernant les billets de ban(]ue, dont on avait voulu rendre responsable la Compagnie des Indes.

On assurait alors que les actions seraient bientôt réduites à trente-huit mille.

— M. le cardinal de Poli(piac refusa de recevoir une pareille somme de cinquante mille livres qui avait été ordonnée à M. le cardinal de Mailly pour le voyaj^^e, parce qu'elle ne suffisait pas poiu' sa dépense, et qu'il se voyait hors d'état d'en faire beaucoup depuis qu'il s'était restreint à une pension de dix mille livres par aiî , afin de pouvoir satisfaire ses créanciers , auxquels il avait abandonné le reveuu de ses ])iens et de ses bénéfices, et parce qu'il devait encore beaucoup à Rome, pendant qu'il y résidait en qualité d'auditeur de rote.

— M. le duc de La Force fit distribuer aux princes du sang et aux ducs et pairs copie d'un long mémoire ou factum en trois colonnes concernant son affaire au Parlement.

— Les maîtres et gardes de la communauté des marchands épiciers firent publier et afficher un monitoire touchant cette affaire, afin de pouvoir en avoir de plus grands éclaircissements par des révélations ou dépositions particulières et secrètes que les prête-noms auraient pu faire aux curés des paroisses de cette ville. On assurait qu'ils avaient encore découvert plus de soixante autres magasins remplis de toutes sortes de marchandises concernant leur négoce, que l'on disait apj)artenir à différents particuliers, et où ils faisaient tenir des espions jour et nuit, afin que rien n'en fût détourné sans qu'ils en eussent connaissance.

— On afficha la vente des deux cents tonnes de tabac de Virginie dont on a ci-devant parlé, et que personne ne réclamait.

— On pubha et afficha une ordonnance du lieutenant de police qui ordonna de fermer et de murer la boutique du sieur Destouches, limonadier, rue Neuve des Petits- Champs, pour avoir reçu dans sa boutique et dans ses chambres plus de cent cinquante agioteurs qui y faisaient le même commerce qu'à la rue Quincampoix et au jardin

de l'hôtel de Soissons, en disant hautement : « Oui veut de l'ai^jent pour des hillets de hanque, et qui a des actions à vendre, ou qui veut en acheter? » nonobstant les défenses portées par divers arrêts du conseil diktat. Les sieurs Dubois et Hornet, cabaretiers, rue de Richeheu, furent condamnés à une amende pour avoir aussi reçu chez eux des agioteurs qui y faisaient le même commerce. Il y avait cependant tous les jours, fêtes et dimanches, un g^rand nond^re de ces agioteurs en divers pelotons, rue Neuve des Petits-Champs et rue de Richeheu, au voisinage de la Banque, qui faisaient impunément ce commerce et qui ne donnaient que six hvres dix sols pour un billet de cent francs, trois livres cinq sols pour un billet de cinquante, neuf sols pour un de dix, et soixante-dix livres ou quatre-vingts livres pour une action qui avait coûté dix mille livres ou treize mille livres.

révoqua et cassa la Compagnie des Indes et qui la déclara redevable envers le Roi de plus de six cents millions, et qui fit espérer d'en établir incessamment une autre, composée de gens de probité et plus experts dans le commerce. Et que le Roi ferait payer de bonne foi ce qui serait dû aux actionnaires sur les effets appartenant à la Compagnie des Indes supprimée.

— Les cardinaux du sacré collège , avant que d'entrer au conclave, écrivirent une lettre en des termes les plus obligeants à M. le cardinal de Noailles pour l'inviter à s'y rendre; mais ce cardinal fit là-dessus entendre à M. Maffei, nonce du feu pape , que depuis son voyage de Rome en 1700, il avait résolu de n'y plus aller.

— - Mustapha-Aga, aventurier qui se disait Turc de nation, descendant de la famille des princes ottomans, proche parent et même fils du Grand Seigneur Achmet III , reçut alors une lettre de cachet du Roi , avec ordre de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures et de se retirer inces-

samment à Montbéliard , dont la principauté appartient au duc de Wurtemberg, pour donner en quelque sorte satisfaction à l'ambassadeur du Grand Seigneur, qui avait fait instance auprès du Roi et de M. le duc d'Orléans afin que cet aventurier fut puni de son imposture.

On disait qu'étant arrivé à Paris il y avait plusieurs années, il avait servi à la cuisine du séminaire de Saint- Magloire; qu'ayant quitté ce bas em])loi il avait passé en Italie, où il avait pris le titre de prince ottoman, et qu'en cette qualité la réjiublique de Venise lui avait donné de l'emploi dans les troupes qu'elle avait sur pied contre les Turcs, où il s'était distin(]ué en plusieurs occasions; qu'après la paix de Carlowitz il était revenu en France, où le feu roi Louis XIV lui avait fait aussi donner de l'emploi dans son armée de Flandre, où s'étant distingué, Sa Majesté l'avait fait chevalier de l'ordre de Saint-Louis , avec une pension considérable, et qu'il avait continué ses services jusqu'à la paix générale conclue à Utrecht en 1713; qu'ensuite il avait eu aussi de l'emploi dans la guerre contre l'Espagne en 1718 et 1719, depuis laquelle son emploi ayant cessé, M. le duc d'Orléans lui avait permis de tenir une académie de jeu de dés dans son logement , ce qui lui avait produit de gros émoluments ; qu'il souffrait qu'on le traitât chez lui de monseigneur et que même on lui donnât le titre d'altesse, non-seulement par ses domestiques, mais aussi par les personnes qui le fréquentaient et qui allaient jouer chez lui.

— Suivant les avis de Provence du 6 de ce mois, la peste faisait beaucoup de ravages à Toulon , dont le gouverneur, M. Dupont, était mort, regretté pour sa valeur et pour sa grande expérience dans l'art militaire; ce qui avait obligé plusieurs médecins et chirurgiens qui étaient à Marseille de se transporter en diligence à Toulon pour tâcher de remédier à cette maladie terrible qui ne discontinuait pas à Marseille; que depuis le 23 mars il n'en était

mort que huit personnes à Tarascon , où l'on avait piolon^jé la (juaiantaine jusqu'à soixante jours.

— Les états de Provence firent alors solliciter les quatre sieurs Paris de leur prêter lui million en deniers comptants.

— M. le maréchal de Villeroy ayant remarqué une égfrati(}nure au nez du Iloi, lui demanda d'où cela j)rovenait. Le Roi lui dit : « C'est mon chat qui en badinant avec moi m'a donné de sa j)atte. - — Quoi ! dit le maréchal apostrophant le chat, tu es bien insolent d'avoir blessé ton maître qui te fait tant de caresses. — Or çà , dit le Roi, mon prand-papa , ne savez-vous pas bien que mon chat n'aime pqs plus les remontrances que mon oncle le Régnent ? » Ce qui fit rire le maréchal et tous ceux qui ouïrent la réplique du Roi.

— Le 17, le Roi fut à Vincennes prendre le divertissement de la chasse à l'oiseau , où toute la cour se trouva ainsi que l'ambassadeur turc. En revenant j)ar la rue Saint-Martin , le carrosse de madame la duchesse douairière d'Orléans fut arrêté par un embarras de carrosses et de charrettes. Une femme mal vêtue et coiffée comme une harengère s'en approcha et dit à cette princesse : « Vraiment, madame, pour une femme comme vous, vous n'en agissez guère bien. — Que veux-tu, ma bonne femme? dit la princesse. — Quoi ! madame, est-ce bien en agir que votre fils fasse mourir tout le monde de faim? Que diable veut-il qu'on fasse de ses maudits billets de banque? Je ne mangeons pas de papier; il n'est pas où il en j)ense; qu'il prenne garde à lui, on saura bien à la fin lui faire sentir ce qu'il mérite. Ainsi, madame, vous ferez bien de lui faire faire autrement qu'il ne fait. » Les dames qui étaient dans le carrosse de la princesse et ]es gardes qui en étaient proches ne purent s'empêcher de rire de la hardiesse et du dialogue de cette femme, qui se retira au <lépart du carrosse.

— Le 14, M. Chamillart, ci-devant contrôleur général des finances, ministre et secrétaire d'Etat pour le département de la guerre, mourut en sa maison de campagne. Il jouissait d'une pension de soixante mille livres par an sur les postes ; le Roi en réserva vingt mille francs à la dame sa femme , qui , comme veuve de secrétaire d'État, jouissait aussi d'une autre pension de quarante mille livres.

— Le 20, on publia dans les paroisses de Paris, au sermon de l'après-dînée, un mandement de M. le cardinal de Noailles, par lequel Son Emiuence faisait défense à tous prêtres séculiers et réguliers de dire la messe après l'heure de midi sonnée sous peine d'en être interdits; on y publia en même temps l'extrait de deux arrêts du parlement de Paris qui faisaient défense à tous maîtres et maîtresses, de quelque qualité et condition qu'ils fussent, qui seraient obligés de rendre le pain bénit à leur tour, d'envoyer leurs servantes pour le présenter à leur place , sous peine de dix livres d'amende; et qu'au cas que les maîtresses ne pussent le rendre personnellement pour cause légitime , il leur était enjoint de commettre une dame de leur profession ou de leur qualité égale, pour le rendre à leur place avec plus de bienséance.

— Le 22, M. Desmarets, ci-devant contrôleur général des finances, mourut à Paris en son bel hôtel, rue Saint- Marc, proche la porte de Richelieu, qu'il avait acquis du sieur Rivier moyennant deux cent mille livres seulement.

— M. le duc d'Antin obtint alors en faveur du marquis de Gondrin, son petit-fils, la survivance du gouvernement de l'Orléanais et de la charge de surintendant des bâtiments du Roi *.

* Par lettres patentes du Roi, en date du 18 avril 1721 ; cette survivance avait d'abord été accordée au second fils du duc d'Antin, Gabriel-Rahha^ar de Pardaillau de Gondrin, marquis de Rellegarde, qui venait de mourir.

— Le 19, l'ambassculeur turc alla rendre visite à ^I. le maréchal de Yilleroy, qui le reçut avec toute la distinction qu'il pouvait souhaiter et qui lui donna une collation splendide, pendajit laquelle le Roi entra chez ce maréchal sans s'être fait annoncer, pour ne point déranger l'ambassadeur. Et étant retourné sur le soir à la rue de Tournon, il y eut dans son hôtel un grand concert de voix et d'instruments de musique par les musiciens du Roi, dont cet ambassadeur fut charmé, pendant lequel il donna une superbe collation aux dames et à tous ceux qui s'y trouvèrent, et où madame la marquise de Biron se trouva.

Le jour précédent, cet ambassadeur, accompagné de cinquante Turcs à cheval, fut à la chasse à l'oiseau, dont le Roi prenait le divertissement au parc de Vincennes.

— Le prince et la princesse de Modène, qui étaient allés au pèlerinage de Notre-Dame de Lorette dans le dessein de venir en France, s'en retournèrent à Modène, par ordre du Roi, sans être sortis d'Italie. '

— Le 23, jour de la rentrée de l'Académie des sciences, M. de Fontenelle ' y fit lecture d'un éloge du feu marquis de Dangeau, par lequel il exalta beaucoup le caractère galant et la politesse de ce marquis , son habileté pour le jeu et son algèbre naturelle qui lui faisait prendre à propos les heureux moments de la fortune pour n'en être pas la dupe, quoiqu'il jouât toujours en homme d'honneur.

— M. le duc d'Orléans permit à la Provence de payer en billets de banque le montant des subsides qu'elle devait fournir au Roi durant cette année, Son Altesse Royale ayant voulu avoir égard en cela aux pertes que la contagion avait causées à cette province infortunée.

— Le 23, M. le comte de la Marche'^, fils aîné de

' Bernard Le Bouycr de Fontenelle, né à Rouen le 11 février 1657, mort à Paris le 9 janvier 1757.

— Louis de Rourbon-Conti , comte de La Marche, né à Paris le 13 août 1717.

M. le prince de Gonti , fut baptisé dans la chapelle du palais des Tuileries et nommé Louis par le Roi, qui en fut le parrain, et madame la duchesse douairière d'Orléans en fut la marraine.

— Le 21, l'ambassadeur turc rendit à M. le maréchal de Villeroy une lettre du (jrand vizir enveloppée dans un sac d'étoffe d'or, selon l'usa^^e des Orientaux; le lendemain, ce maréchal, accompagné de toute sa famille, rendit la visite à cet ambassadeur.

— Le 23, un prince de Hesse, luthérien de religion, s'étant trouvé à la messe du Roi dans la chapelle et ne s'étant pas mis à genoux au moment de l'élévation de la sainte hostie, M. le maréchal de Villeroy, qui s'en aperçut, lui dit : « Monsieur, il faut vous mettre à genoux en ce moment ou sortir de la chapelle. » il acquiesça aussitôt en se mettant à genoux.

— Le Roi accorda à l'hôpital des Enfants trouvés une loterie à vingt sols le billet, avec le bénéfice de quinze pour cent, pour aider à soutenir cet hôpital, pour l'entretien de ces enfants, dont le nombre augmentait tous les jours.

— Suivant les avis de Rome, M. le cardinal de Rohan était entré le 31 mars au conclave, et le même jour le cardinal Alberoni était entré dans Rome accompagné d'un grand nombre de personnes de distinction , et sur le soir au conclave.

— Le 29, M. le cardinal de Noailles fut aux Invalides, où il prêcha revêtu de ses habits pontificaux, et ensuite il administra le sacrement de confirmation à quatre cents soldats invalides, dont un était âgé de quatre-vingt-sept ans.

— Le 3® de mai , le Roi fit la revue des deux régiments des gardes françaises et suisses dans la plaine des Sablons, en présence de M. le duc d'Orléans, des princes et des princesses, des seigneurs et des dames de la cour, de l'ambassadeur turc et de toute sa suite à cheval. La pluie

[1721] MAI. 2il

survint alors en abondance. Les dames étaient vétnes en amazones à cheval, avec un chapeau sur Ui tête orne de ])hmies de diverses couleurs; elles furent bien mouillées, aussi bien que les sei(>neurs qui avaient le chapeau bas; dont le Roi se mit à rire de bon cœur. Lorsque les troupes vinrent à défiler par batailloji , le Roi avait l'ambassadeur turc à sa droite et M. le duc d'Orléans à sa [jauche ; et à mesure que les officiers passaient, ils saluaient le Roi de la pique et du drapeau , et le roi les saluait à mesure en ôtant son chapeau fort bas. L'ambassadeur ne pouvait assez admirer cette manœuvre, et ceux de sa suite étaient comme extasiés en voyant toutes ces choses, et surtout les dames si superbement et si (^>alamment vêtues, comme n'étant pas accoutumés de voir si librement les dames en Turquifcî dans de pareils exercices de troupes, et leurs yeux paraissaient uniquement attachés à regarder ces dames. Le Roi alla ensuite au château de la JNIuette pour se rafraîchir avec M. le maréchal de Villeroy, qui était monté sur un petit cheval pareil à celui du Roi.

— Le 2, on mit à la Bastille le prince de Montauban, colonel du régiment de Picardie \

— Le 3, on conduisit au Ghâtelet le sieur de La Motte, changeiu', rue Saint-Denis, vis-à-vis de la rue de la Ferronnerie, pour s'être trouvé chez lui la valeur de quatre cent mille livres en vieux louis d'or, qui furent confisqués •pom^ ne les avoir pas portés à la Monnaie, ainsi qu'il était ordonné par un arrêt du conseil d'Etat. On mit le scellé

* Le prince de Montauban reçut quelques années phis tard le surnom de Capitaine des cuirassiers ; en voici la raison : un jour, à un combat, on le vit paraître en redingote boutonnée; cette précaution, que ni la saison ni le lieu (c'était en Italie) ne semblaient justifier, excita une sujprisc générale, mais le fait s'expliqua (|iiaiRl on s'aj)erçiit que sous la redin(»ote il v avait une cuirasse qui lui fut en effet très-ntile, puisque sans cette précaution il eût été tué. (Voyez lîarbier, t. II, p. ()2.)

2i2 JOURNAL DE LA RÉGENCE.

sur ses meubles et sur son ar^jenterie, que l'on disait valoir deux cent mille francs et très-bien façonnée. On l'accusait aussi d'avoir fait passer quantité de vieux louis d'or à Lille en Flandre, d'où on lui renvoyait d'autres louis d'or de quarante-cinq livres cbacun en échange de la nouvelle fabrique, sur quoi il faisait de gros gains.

— On apprit alors que le 30 avril la diligence de Lyon, passant dans le Bourbonnais, proche la forêt d'Empoigne et du bourg de Saulieu , avait été arrêtée par six hommes à cheval , masqués et vêtus de bleu , avec des cocardes noires à leurs chapeaux, lesquels maltraitèrent d'abord le postillon qui voulait s'opposer à leurs violences, et api'ès avoir fait descendre les personnes qui étaient dans le carrosse , ils leur prirent ce qu'elles avaient dans leurs poches, montres, tabatières et argent monnayé; ils défirent la ceinture d'un des voyageurs dans laquelle il avait cousu pour la valeur de douze mille livres en louis d'or, puis ils les firent tous coucher le ventre à terre sans pouvoir lever la tête , quatre de ces voleurs les observant avec le pistolet en main , et les menaçant de les tuer s'ils avaient bougé de cette situation, pendant que les deux autres visitaient le carrosse, ayant la lettre de voiture en main qu'ils avaient forcé le cocher de leur donner; ils en emportèrent la valeur de deux cent mille écus en espèces d'or ou d'argent, en bardes et en marchandises, mais ils laissèrent échapper un paquet enveloppé de toile cirée qui contenait une somme de soixante-douze mille livres en louis d'or, quoiqu'ils eussent plusieurs fois manié ce paquet. Après cette opération ils laissèrent aller la voiture.

— Le même jour, le messager d'Angers et son postillon furent tués à trois quarts de lieue de Chartres par quatre voleurs qui étaient en embuscade. Le cheval que montait le messager, effrayé du bruit des coups de fusil , prit le mors aux dents et s'enfuit au galop dans une ferme voisine

où il fut arrêté, et on le trouva charjjé d'une somme de vin^t-quatre mille livres en espèces d'or et d'ar^^ent, dont ces voleurs ne purent profiter.

— On travaillait alors à une réforme qui devait épargner vin{jt-cinq millions par an, savoir : chaque compa<)nie des gardes françaises fut réduite à cent vin(>t-six hommes au lieu de cent cinquante, à l'exception de celle des grenadiers; tous les hataillons d'infanterie française furent réduits à neuf compagnies chacun et chaque compagnie réduite à soixante-neuf hommes au lieu de quatrevingt-un , à la réserve des cinq bataillons du régiment royal d'artillerie et des compagnies de grenadiers; chaque compagnie des régiments suisses réduite à cent soixante hommes au lieu de deux cents , les officiers compris ; chaque compagnie allemande et d'autre infanterie étrangère réduite à quatre-vingts hommes au lieu de cent; chaque compagnie du régiment royal d'infanterie italienne réduite à cinquante hommes au lieu de soixante-sept; chaque compagnie de cavalerie et même des carabiniers et des houssards réduite à vingt-cinq maîtres, y compris les deux brigadiers , le trompette et le timbalier s'il y en avait; chaque compagnie de dragons réduite à vingt et un dragons montés et à vingt à pied , en y comprenant les deux brigadiers et le tambour.

— Le 6, on trouva dans un tas de fumier, derrière le mur des Chartreux , le corps du comte Sporlen , Suédois , dont on était en peine depuis quelque temps, percé de plusieurs coups d'épée et tailladé en divers endroits; on trouva son épée à côté de lui, une fort belle montre et plusieurs bijoux dans ses poches.

— Le 7, par sentence des juges-consuls de Paris, le sieur du Tronchot, receveur général des finances de la Rochelle, fut condamné à payer en espèces la valeur de quarante mille piastres à un particulier qui depuis six mois était revenu de la Martinique; à son arrivée en

France , ce particulier les avait vendues aux correspondants du sieur du Troncliot.

— M. Guinet, intendant à Gaen , eut ordre de la cour d'aller instruire le procès à quelques officiers de l'amirauté pour avoir laissé débarquer en Normandie des marchandises qui venaient de Provence.

— Le sieur Guillaume Law, frère du sieur Jean I^aw^, après avoir vendu son carrosse et ses chevaux , congédié ses domestiques et s'être retiré à Versailles, fut conduit, le 8 de ce mois, à la Bastille. On disait qu'on avait trouvé dans son logement la valeur de trois millions en espèces d'or et cinquante registres de minutes d'actions qui devaient encore se répandre dans le public.

— M. le duc de Bourbon étant à Chantilly à la chasse avec plusieurs seigneurs, s'écarta d'eux avec M. le duc de Richelieu , qu'il obligea de mettre l'épée à la main en lui disant : « Richelieu, tu sais qu'il y a longtemps que je t'en veux, c'est à cette heure qu'il faut m'en faire raison. » Le duc étonné lui dit : « Monseigneur, je sais le respect que je vous dois, ainsi je ne suis pas homme à me battre contre vous. » Mais se voyant pressé du prince il se mit en défense, de sorte qu'il le blessa de trois coups; puis ayant crié au secours du prince, on le porta dans son lit où il fut pansé de ses blessures, et le lendemain il avoua qu'il avait forcé le duc de Richelieu de mettre l'épée à la main ^ .

— Le 8 de ce mois, M. d'Argenson , ci-devant lieutenant général de police, garde des sceaux et chancelier de l'ordre de Saint-Louis, passa de ce monde dans l'autre.

— Le 9 , les agioteurs donnaient seulement huit livres d'un billet de cent livres en la rue Quincampoix, où ils s'attroupaient de nouveau.

* On attribua ce duel, dans le pul)Hc, au désir que le duc de Bourbon avait de voir cesser une intrigue qui existait entre Louise-Anne de Charolais de Bourlion-Condé, sa sœur, et le duc de Richelieu.

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