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Suivant les chaleurs de ta bile.
Tu maltraites tous les Sénats;
Dans Paris, et dans chaque ville,
Les magistrats ne sont-ils pas oculi mei?
Tu ressentiras leur misère;
Attends qu'on ait vu le soleil
Parcourir trois fois riiémisplière,
Si tu ne suis pas mon conseil saiuiare.
Par la splendeur de la couronne
En vain tes yeux sont éblouis :
Ne crois pas que je te la donne,
Je prétends conserver Louis tuum.
Quitte les rênes de l'empire,
Remets-lui son pouvoir en main :
Son cœur est droit, et je puis dire
Qu'il ne suivra pas le chemin quod par asti.
Que j'aime à voir ce cœur docile,
Goûter le solide aliment
Des vertus qu'un prélat habile
Lui représente incessamment ante faciem.
Quoique dans un â^e encor tendre ,
Il est l'ornement de sa cour;
Par les bienfaits qu'il sait répandra,
Il s'est concilié l'amour omnium populorum.
Par lui, règle ta conscience, Travaille à réparer le tort Que tu fais à toute la France :
Pour cela, je te laisse encor lumen.
Profite du temps qui te reste :
Si je diffère à te punir.
Ton sort en sera plus funeste Lorsque je te ferai venir ad reveiationem.
Les débauches, les adultères, Et les autres débordements Qui sont tes plaisirs ordinaires, Excitent les ^gémissements yentium.
Les ennemis de mon Eglise
De là prennent occasion
De traiter ma loi de sottise ,
Et de blasphémer mon saint nom. . . et glorlam, .
Si tu ne brises pas les chaînes
Dont tes crimes chargent ton cœur,
Je t'infligerai mille peines
Qui satisferont la fureur plebis tuœ.
Je suis le maître de ta vie;
Mon pouvoir n'est point limité :
Grains donc le sort du prince impie
Qui tenait en captivité Israël.
— Le 16, M. Lecomte, lieutenant criminel, fut démis de cette chargée , et reçut un ajournement personnel pour comparaître à la Tournelle criminelle, et sa charge devait être exercée par commission par un ancien conseiller du Châtelet ' .
— On travaillait alors à la Banque à l'impression de certains billets payables au porteur, pour l'acquit des liquidations, et qu'on devait expédier au visa, mais qu'on jugea à propos de supprimer.
* Le lieutenant criminel (Lecomte) et le procureur du Roi (Moreau) avaient été, dit-on, dénoncés par Cartouche et Balagny comme ayant sauvé plusieurs voleurs de la corde moyennant finance. Ils furent réprimandés par le Parlement pour avoir permis que des visiteurs entrassent dans la prison de Cartouche.
— Le 13, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui enjoig^nait aux receveurs (généraux et particuliers des deniers royaux de produire leurs reg^istres dans le terme d'un mois, afin de voir s'ils n'auraient pas rapporté au Trésor royal des billets de banque au delà de leurs fonds et des espèces qu'ils devaient avoir dans les caisses de leurs recettes.
— Le 7 de ce mois, une femme étant morte dans une maison de la rue du Figuier, dans le quartier Saint-Paul , et aucun héritier ne s'étant présenté pour en recueillir la succession, qui était considérable, en meubles et autres effets, un commissaire y apposa le scellé, lequel étant levé, on trouva vingt-deux lettres que le fameux Cartouche avait écrites à cette femme.
— Le gouvernement du comté de Foix , qui était seulement de douze mille livres de rente , fut augmenté jusqu'à vingt-quatre mille livres par an en faveur du marquis de Puységur, pour avoir épousé une sœur de l'abbé de Saint- Albin, évêque de Laon, depuis archevêque de Cambrai.
— Le 13 , la fièvre ayant repris à M. le duc de Chartres avec redoublement, on le saigna du pied et le soir on lui fit prendre l'émétique, et le lendemain ce prince se trouva hors de danger.
- — Le 12, une fille âgée de dix-huit ans accoucha à l'Hôtel-Dieu d'une fille qui avait un turban sur la tête, sans yeux et sans nez, et comme une fente au lieu de la bouche , ayant le reste du corps assez bien proportionné , laquelle vécut seulement deux jours.
— Le Roi assigna à la dame Law une pension de douze mille livres sur le bénéfice des monnaies.
— On apprit, par des lettres de Langres, qu'il y avait eu un tumulte entre les bourgeois et les ecclésiastiques, sur ce que les bourgeois prétendaient que les ecclésiastiques étaient également obligés à la garde de la ville en cas de peste, dont on se voyait menacé par les progrès que
cette maladie faisait alors en diverses provinces du royaume ; ce qui avait obli(jc4 le [jouverneur d'y accourir avec des troupes pour contenir les uns et les autres dans la tranquillité ; et que cependant on y faisait de (grandes provisions de vivres , et d'autres choses nécessaires en cas de besoin.
— On apprit aussi que M. l'évêque de Montpellier avait fait vendre son argenterie et ses meilleurs effets pour en employer la valeur à des provisions, afin d'en assister les pauvres de la ville, qui se voyait à la veille d'être attaquée de la peste, et que ce prélat avait déjà établi dans son palais épiscopal une infirmerie pour les ecclésiastiques séculiers et réguliers qui en seraient infectés.
— Le 15, la Sorbonne étant assemblée, on y lut une lettre de cachet du Roi, par laquelle MM. Lambert, de Bragelonne, chanoine de Notre-Dame, Bécureau, curé de Saint-Barthélémy, de Bonair, vicaire de Saint-Hilaire, et de Vau , vicaire de Saint-Jacques du Haut-Pas , se trouvèrent exclus de toutes les fonctions du doctorat.
Statuts des philosophes en belle humeur.
Celui qui veut être compté Dans notre confraternité, Ne sera trop fou ni trop sage :
Dans le milieu la vertu gît , Un ingénieux badinage Produit la joie et la nourrit.
Point de pédant; c'est une race Qui décide avec trop d'audace.
Dont tout le monde est révolté :
Si quelqu'un eu usait de môme, Au fond de l' Université Envoyons-le dicter un thème.
Item, excluons pour jamais Tous les railleurs à malins traits, Les gens à lang^ue envenimée; Et nous ne voulons pas de sel Dont la pointe de fiel trempée Porte à l'honneur un coup mortel.
Nous admettons la raillerie Quand l'heureuse et vive saillie En assaisonne l'agrément.
Nous choisissons le sel attique, Qui chatouille plus qu'il ne pique Et qui corrige en badinant.
Point de misanthrope entre nous, C'est genre semblable au hibou.
Qui vit comme bête ferouche :
De fiel le grondeur se nourrit; Soit qu'il se lève ou qu'il se couche, Dans son âme il est toujours nuit.
Que les confrères soient affables, Doux, courtois, humains, sociables.
Complaisants, polis sans fadeur; Que d'égards chacun se prévienne, Qu'en eux revive la candeur.
Avec l'urbanité romaine.
Dans la dispute point d'aigreur; Dans les manières point d'humeur; Dans le jeu pas de pétulance ; Ces défauts dans l'excès portés, Quoique légers en apparence, Détruisent les sociétés.
Ne disputer que pour s'instruire, Savoir à propos se dédire, Etre au jeu désintéressé, Ce sont d'aimables caractères Qui doivent se trouver tracés Dans le cœur de tous les confrères.
Le convive, à table placé.
Aura l'esprit débarrassé Des soins qui traversent la vie :
Point de ces hommes inquiets Dont la tête est toujours farcie De mille frivoles projets.
On ne forcera point à boire; Le sage ne met point sa gloire A triompher de la raison ; La pointe de vin est permise.
Notre auteur est le vieux Caton :
Rien de trop est notre devise.
Parmi nos tranquilles plaisirs.
Que de ses amoureux désirs Nul ne vienne mêler l'absinthe :
Fermons l'entrée au noir souci; Aux genoux de la fière Aminthe Qu'on laisse l'amoureux transi.
Point d'âmes mesquines et basses.
Point de ces avarices crasses Qui font honte à Thumanité.
Si nos fortunes sont bornées, C'est dans la médiocrité Que brillent les âmes bien nées.
Comme toute société,
Sans une pleine liberté
N'est qu'une ombre qui se dissipe,
Nous statuons tous de concert,
Comme un fondamental principe.
De ne parler qu'à cœur ouvert.
Point de confrère impénétrable, Que l'épancbement de la table N'excite jamais à s'ouvrir :
Une excessive retenue De nos repas doit se bannir :
Le parleur en chiffre nous tue.
Entre nous jamais de débat Sur les affaires de l'Etat :
Tel sur cette matière brille, Qui , par son indiscrétion , De son repas à la Bastille Va faire la digestion.
11 est mille bons mots pour rire Qu'en sûreté nous pouvons dire, Et qui serviront d'entretien :
Mais l'abrégé de la prudence Est de savoir ne dire rien Dont on craigne la conséquence.
Pour en revenir aux bons mots , Nous ne les dirons qu'à huis clos.
Sans que d'autres en puissent rire :
Le plus innocent tour d'esprit Est toujours, sitôt qu'il transpire, Avec malignité redit.
Gardons entre le molinisme Et le scrupuleux jansénisme » Une exacte neutralité.
Partout la grâce est un mystère,
Respectons-en l'obscurité,
De quelque façon qu'elle opère.
Sur la bulle Unigenitus ^
Entre les confrères motus :
Sur nous ne donnons point à mordre.
Le Pape est infaillible ou non.
Mais le clergé du second ordre
Ne saurait faire de canon.
Ainsi fut par nous arrêté.
De toute la société C'est le résultat unanime :
Tout postulant sera proscrit S'il est ici quelque maxime A laquelle il n'ait pas souscrit.
— Le 19 de janvier, on publia un édit du Roi, rendu en novembre 1722, et registre au Parlement le 18 de janvier suivant, qui établissait buit maîtres dans chacune des communautés des arts et métiers à Paris, six dans les villes où il y a cour de parlement , quatre dans celles où il y a siège présidial , et deux dans les autres villes et dans les bourgs du royaume. Ces nouvelles maîtrises et les frais d'icelles devaient être pavables en contrats de rente sur
l'hôtel de ville de Paris ou de rentes provinciales, et en d'autres effets liquidés de la Banque. Lesquels nouveaux maîtres devaient être aussi reçus sans être o])li(^ês de faire aucun chef-d'œuvre, et néanmoins admis, dans la suite, à être reçus jurés et à jouir des mêmes droits et des mêmes ])rivilé(>es des autres maîtres de chaque communauté ; à l'exception des apothicaires , des chirur(jiens et des orfèvres.
— Sur les instances de M. de Verneuil, qui a succédé au privilé(je de la Gazette de France, qu'avait feu M. l'ahhé Renaudot, son oncle, M. le comte d'Ar^^enson , lieutenant général de police, manda les nouvellistes et leur fit défense de répandre dorénavant aucun feuillet de nouvelles du temps par écrit, sous des peines rigoureuses, et ohligea ceux qu'il voulut bien conserver dans cet exercice, de lui porter deux fois la semaine une double copie de ces sortes de nouvelles qu'ils auraient ramassées , dont un exemplaire devait lui rester, et l'autre rendu à tel nouvelliste, corrigé ou châtié, avec défense d'y rien ajouter. On n'a jamais dit que M. l'abbé Renaudot se soit avisé d'empêcher ce débit.
— On fit sortir alors de la Conciergerie le sieur Vincent Leblanc, grand audiencier de France, qui logeait en la rue Jean-Pain-Mollet, lequel était prisonnier depuis quelques mois, jusqu'à ce qu'il eût payé la somme de sept millions, à laquelle il avait été taxé et compris dans une liste des agioteurs ; au jugement de laquelle somme il fut obligé de se résoudre, comme il fit, pour être mis en liberté. On assurait qu'il avait acquis sept maisons, situées en la place des Victoires, et d'autres biens immenses. Qu'ayant produit au visa un nombre de quinze cents actions de la Compagnie des Indes, avec beaucoup d'autres effets de la Banque, les sieurs commissaires, étonnés de ce qu'un particulier se trouvait chargé d'une pareille quantité d'actions, qui, à raison de dix mille cinq cents livres
chacune, composaient une somme de quinze millions sept cent cinquante mille livres , s'assemblèrent pour en délibérer : sur quoi ils avaient unanimement résolu d'annuler le tout et de rayer la déclaration, qui fut aussitôt lacérée et brûlée.
— Le 7 du mois de février, au matin , on fut alarmé à Versailles de ce que le Roi avait eu une faiblesse qui l'avait fait évanouir, mais qui ne l'empêcha pas de dîner à son ordinaire; cependant la fièvre survint et n'eut pas de suite plus fâcheuse.
— Le 12, à la pointe du jour, on tira le canon à la Bastille, à la Grève et au jardin des Tuileries : ce qui fut réitéré entre quatre et cinq heures du soir, après qu'on eut chanté le le Deum i\ Notre-Dame , en actions de grâces de l'entière cessation de la peste à Marseille, en Provence et dans les provinces voisines, qui en étaient affligées, et pour le rétablissement du commerce. Ce qui devait se pratiquer dans toutes les villes du royaume ^
* Lettre du Roi au cardinal de Noailles, pour faire chanter le Te Deum à propos de la cessation de la peste en Provence.
u Mon Cousin , lorsque la peste attaqua la Provence avec une fureur qui semblait ne devoir rien épargner, je tremblai pour tous mes sujets ou menacés d'une mort la plus prompte de toutes et la plus cruelle dans ses circonstances, ou d'une extrême diminution de leur fortune par la cessation entière du commerce, ou au moins du spectacle affreux d'une désolation qui pouvait devenir générale; mais les ordres que mon oncle le duc d'Orléans a donnés partout avec toute la vigilance et la sagesse nécessaires ont arrêté le progrès d'un mal si funeste. Dieu a béni ces soins ; il a réconqoensé le zèle héroïque des évêques et de tous les ordres du clergé; il a écouté les prières des âmes pures et innocentes, et elles ont obtenu qu'il retirât de dessus nos têtes l'un des plus terribles fléaux de sa colère : ce mal contagieux, qui en désolant une province répandait la terreur dans tout le royaume, est entièrement cessé : nos voisins ne peuvent plus regarder nos frontières avec frayeur; les Français, qui se craignaient euxmêmes les uns les autres, sont délivrés de cette pernicieuse
— L'hôtel de Pomponne, de la place des Victoires, et la seigneurie d'Ivry-sur-Seine, furent mis en vente, après avoir été saisis sur le sieur et la dame Gliaumont. Cette agioteuse avait acheté cet hôtel et l'avait loué à la Compagnie des Indes, qui s'y assemblait; elle en retirait quarante mille livres par an.
— Le 16, le lioi étant devenu majeur, commença, le soir, à donner l'ordre aux mousquetaires et aux gardes du corps , qui le recevaient auparavant de M. le duc d'Orléans.
— Le 17, Sa Majesté nomma ducs et pairs le marquis de Biron, le marquis de La Vallière et le marquis de Lévis.
— Le 22, sur les neuf heures du matin, le Roi se transporta au Palais, en la cour du Parlement, accompagné de M. le duc d'Orléans, de M. le duc de Bourbon, de M. le comte de Charolais, de M. le comte de Glermont, et de M. le prince de Conti, qui était dans le carrosse de Sa Majesté , pour y être reconnu majeur.
Toute la maison du Roi , à pied et à cheval , marchait devant et après le carrosse. Après l'enregistrement de cet acte, le Roi s'en retourna avec la même suite aux Tuileries. Les régiments des gardes françaises et suisses bordaient des deux côtés les rues, depuis les Tuileries jusqu'au Palais.
crainte, et il no nous reste plus qu'à rendre grâces à Dieu de s'être laissé fléchir et d'avoir bien voulu ne nous punir ou ne nous éprouver que par des calauiités passagères. Notre intention est donc que, pour remercier le ciel de sa clémence, et pour en avoir de nouvelles bénédictions, vous fassiez chanter le Te Deum dans l'église métropolitaine de ma bonne ville de Paris, au jour et à l'heure que le grand maître ou maître des cérémonies vous dira de ma part, et je donne ordre à mes cours d'y assister en la manière accoutumée. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin , en sa sainte et digne garde. Écrit à Versailles le 8 février 1723. »
M. d'Armenonville, (jarcle des sceaux, repi'éseiitaut le chancelier, dans le discours qu'il prononça en cette occasion, dit : Que toutes les grandes actions du feu roi Louis XIV n'étaient point comparables à celles que M. le duc d'Orléans avait faites pendant sa régence, pour maintenir le royaume en paix, et pour remplir d'argent les coffres du lloi, qui, par ce moyen, se trouvait en état de prêter de l'argent à ses sujets, au lieu d'en emprunter '.
— Le 25 , sur les dix heures du matin , le Roi et toute la cour partit de Paris pour retoui'ner à Versailles.
— Le jour que le Roi fut au Parlement, on vit affiché à la porte de la grand'chambre la pasquinade qui suit : Marforio demandant à Pasquin : « Qui parlera? » Pasquin répondait : « Que t'importe, que ce soit sot ou scélérat? "
Pièce présentée an Roi, le jour de sa naissance et de sa majorité, le 15 février 1723.
Prince, voici le jour où, maître do vous-même,
Vous allez supporter le poids du diadème.
Notre félicité fut l'objet do vos vœux.
Elle sera le fruit de vos soins généreux.
Dans vos yenx, dans nos cœurs, nous lisons ces présages;
L'étoile du matin écartant les nuages.
Au soleil qui la suit a préparé son cours.
Et lui laisse l'honneur de faire nos beaux jours.
Do combien do succès vont être couronnées
Les vertus qu'on a vu croître avec vos années !
Un empire paisible en vos mains est remis.
Vous ne voyez qu'Etats alliés ou soumis.
Le grand Roi, dont le ciel vous transmet riioritago,
Autour de son berceau vit s'élever l'orage :
' Voyez Pièces justificatives, \\° 2, II, le procès-verbal du lit de justice tenu au Parlement pour la majorité du Roi.
Mais vous, loin d'éprouver de semblables revers,
Vous naissez au milieu des vœux de l'univers.
Tout va vous seconder; des ministres fidèles,
l*rès du trône des rois lumières immortelles;
Entre tous vos sujets un ordre barmonieux,
De sages mafjistrats, un peuple industrieux, ,
Des cbefs et des soldais foiinés par la victoire :
Prince, que de talents tournés à votre (jloire!
Non, votre seul exemple élèvera les cœurs.
Leur sagesse sera l'ouvrage de vos mœurs.
Les talents s'étendront sous vos regards propices;
D'un règne florissant les arts sont les délices :
Jusqu'ici vos plaisirs ont occupé nos voix.
Bientôt, par vos vertus, nous instruirons les Rois.
— On publia un arrêt du conseil d'État, rendu à Versailles le 24 mars, par lequel le Iloi nomma M. le cardinal Dubois premier ministre, pour remplir la place de chef du Conseil des Indes ou de la Compagnie des Indes; M. Dodun , contrôleur général des finances, pour président, et pour conseillers du même Conseil des Indes, du premier bureau : le sieur Fagon , conseiller d'Etat et au conseil royal des finances , le sieur Fortia , conseiller d'État; le sieur Duguay-Trouin , ch'^f d'escadre; le sieur Angran , maître des requêtes ; le sieur de Camilly, capitaine de vaisseau ; le sieur de Fontanieu , maître des requêtes ; le sieur Houille, maître des requêtes ; le sieur de Fayet, capitaine de frégate; le sieur de Rocbepierre, capitaine de frégate; et le sieur Peirenc de Moras, maître des requêtes.
Pour conseillers du second bureau : le sieur Bâillon de Blanpignon, le sieur Randot, le sieur Castagnier, le sieur Duché, le sieur de Laboidaye, le sieur Godeheu, le sieur Hardancourt, le sieur Lecordier, le sieur Fromaget et le sieur des Hayes.
Pour procureur général, le sieur Lefebvre de La Planche; pour secrétaire (général, le sieur de Galigny, et pour greffier, le sieur Farouard.
Suivant cet arrêt, chaque action de la Compagnie des Indes fut fixée à la somme de cent livres de dividende pour l'année 1722, à commencer le 15 d'avril de cette année 1723, pour le payement des premiers six mois, et le P"" de juillet suivant, pour les six derniers mois de ladite année 1722, et ce indépendamment des profits du commerce de la même Compagnie des Indes.
Et à l'égard du dividende pour cette année 1723 et pour les années suivantes, il devait être de cent cinquante livres par action , indépendamment aussi des bénéfices provenant du commerce de ladite Compagnie, par demiannée, à commencer au 1" de janvier et V^ de juillet 1724?, et ainsi chaque année dans la suite des temps, en observant le numéro des actions.
— Le 30 du mois d'avril, le sieur Février, caissier du bureau de la lettre A du visa, et le sieur Morin, son commis; le sieur Gally, caissier du bureau de la lettre G, et le sieur Nipx , son commis ; le sieur Sanson , caissier du bureau de la lettre ; et le sieur Dodé , contrôleur général des actions de la Compagnie des Indes, furent arrêtés en l'hôtel de la Banque par M. d'Argenson, qui s'y était transporté à sept heures du matin , par ordre de la Cour, avec le sieur des Landes , et plusieurs autres commissaires du Ghàtelet, pour examiner leurs registres, afin de vérifier les malversations qui s'étaient faites touchant lesdites actions; ils étaient accusés aussi d'en avoir fiiit phisieurs fausses et d'avoir contrefait la signature du sieur Bréhamel ; ils furent tous conduits à la Bastille.
— Le sieur de La Rivière de Talhouët ^ maître des requêtes , et l'un des commissaires du conseil pour le
* Marais et Barbier disent : cle La Pierre de Talhouët.
visa, fut aussi mené à la Bastille, accusé dépareilles malversations et d'intelligences avec les commis de la Banque arrêtés.
— On assurait qu'ils avaient fait vendre à vil prix , sur la place de l'agio, des effets de la Banque pour la valeur àe douze millions : ces effets appartenaient à des particuliers, et ils se les étaient appropriés. Ce qui avait été la cause que les certificats de liquidation n'étaient pas montés à plus de 60 livres pour cent, et qu'au contraire on les avait donnés à 18 et 19 pour cent; ce qui avait facilité aux nouveaux maîtres ^ le moyen d'en acheter ainsi sur le pied de 18 et de 19 pour cent et d'en payer leurs maîtrises.
— On assurait que chez le sieur Février on avait trouvé vingt douzaines d'assiettes d'argent, du poids de quatre marcs chacune , et quantité d'autre argenterie trèsbelle à proportion, plus deux cents louis d'or et trente actions, enfin , suivant sa déclaration, il avait mis ailleurs soixante autres actions. Il était fils d'un chirurgien, pro che de Saint- Sauveur, chez qui il avait un logement particulier.
— Le 22 juin, il fit un orage extraordinaire, et le tonnerre tomba sur la ville de Ghàteaudun en Gâtinais, qui est à neuf lieues d'Orléans. Il mit le feu partout, de telle sorte qu'il n'en échappa que quarante maisons, toutes les autres ayant été réduites en cendres avec les sept églises de la même ville.
— Le 1" du mois de juillet, M. Leblanc, secrétaire d'État, venant de Meudon, où la Cour était alors depuis quelque temps, et étant aux Invalides, reçut une lettre de cachet que lui donna M. le marquis de La Vrillière, secrétaire d'État, et le lendemain à deux heures du matin il
* Ceux qui avaient été créés par l'édit de janvier 1723. Voyez à cette date.
partit (le Paris pour se rendre à Doiie en Brie, où il fut exilé.
Dans le conseil qui s'était tenu à ce sujet à Meudon, M. le duc d'Orléans dit : « J'ai beaucoup de peine à consentir à l'éloi^jnement de M. Leblanc, qui m'a rendu des services essentiels durant les mouvements de Paris en 1721. » Sur quoi M. le cardinal Dubois répondit : « Monseigneur, il ne s'a.fjit pas ici des services particuliers rendus à Votre Altesse Royale , il faut préférer le bien public. »
Après le conseil , le bruit s'étant répandu de cette disgrâce, les maréchaux de Berwick et de Bezons joignirent le cardinal, et le prièrent en faveur de M. Leblanc; sur quoi Son Éminence dit hautement, pour être ouï de tous ceux qui l'environnaient : « Si j'avais suivi mon inclination, je l'aurais fait arrêter prisonnier '. "
— M. le baron de Breteuil, maître des requêtes et intendant à Limoges, fut aussitôt nommé secrétaire d'Etat à la place de M. Leblanc^.
— Le 8, M. de Talhouët fut dégradé et déclaré incapable d'exercer aucune charge.
^ Encore une intrigue do femmes : le ministre Leblanc vivait avec madame Bertbelot de Pléneuf, dont la fille, la marquise de Prie, était en relations de galanterie avec le duc de Bourbon. La marquise détestait sa mère et cherchait tous les moyens de lui nuire; sur ces entrefaites, La Jonchère, trésorier de l'extraordinaire des guerres, fit banqueroute; il avait été très-protégé par Leblanc, qui s'intéressait fort à lui à cause do sa femme qui était très -jolie; il n'en fallut pas davantage jiour que madame de Prie excitât le duc do Bourbon contre Leblanc, qui fut représenté comme ayant contribué à la faillite de La Jonchère en puisant souvent dans sa caisse.
^ On prétendit alors que Dubois fit avoir ce poste à j\L de Breteuil, comme récompense du service qu'il lui avait rendu en arrachant des registres de Brives la Gaillarde le feuillet où se trouvait inscrit son acte de mariage.
— Le môme jour, on condaisit à la Bastille le sieur abbé Clément, conseiller au (jrand conseil, fils du sieur Clément, cbirur(j;ien et célèbre accoucheur, et l'un des sieurs commissaires du visa; il était accusé de malversations pareilles à celles du sieur de Talhouët.
— Le 1 G, on décréta un ajournement personnel contre M. le comte de Belle-Isle \ contre le chevalier de Belle- Isle^, son frère, et contre les sieurs de Conches et de Maizières, officiers militaires attachés à M. Leblanc.
Une seule voix de la chambre royale empêcha que M. Leblanc ne fut aussi décrété; ce dont M. le cardinal Dubois parut fort indigné. On prétendait l'obli^jer à rendre compte de trente millions qu'il avait eus pour la (juerre ou pour ce qui concernait son ministère.
On décréta en même temps les quatre courriers de confiance qui l'avaient servi durant son ministère.
On arrêta de plus trois commis de l'extraordinaire des guerres.
— Le 14?, on donna les osselets^ aux sieurs Février et Gally pour leur faire avouer leurs friponneries.
Le même jour, on arrêta un autre commis du visa.
— Le sieur abbé Clément avouait sans peine tout ce qu'il savait; le sieur de Talhouët devint muet, et s'obstina de ne plus faire aucune réponse aux interrogatoires que les juges lui faisaient.
' Gharles-Louis-Aiigustc Fouquet, comte de Belle-lsle, petitfils du surintendant, né en 1684 à Viliofranche, mort le 2G janvier 1761, maréchal de France, duc et pair, membre de l'Académie française.
2 Louis-Gliarles-Armand Fouquet, chevalier de Belle-lsle, né à Agde en 1693, tué à l'affaire du col de l'Assiette, en Piémont, le 19 juillet 1746.
* Os attachés à de petites cordes, qu'on mettait entre les doigts des accusés pour leur faire avouer la vérité.
442 JOUll.XAL DE LA RÉGENCE.
Chanson sur le ministère du cardinal Dubois.
Si Galigiila, dans Rome, Gréa consul son cheval , Le Régent, tout ainsi comme, A fait Dubois cardinal.
C'est du mirliton, don daine, C'est du mirliton, don don.
Tibère, ce grand politique.
Prit pour son bardot Séjan ; Dubois , par môme pratique , N'est que l'âne du Régent.
C'est du mirliton , etc.
Ce ministre est fort habile; Il fait tout et ne fait rien :
Son éminence inutile j\e nous procure aucun bien,
Que du mirliton, etc.
Il a fait deux mariages :
Voilà son grand coup d'État; Par lui , d'autres pucelages Se sont perdus sans éclat.
C'est du mirliton, etc.
Richelieu, sous Louis treize, Fut l'àme de ses exploits; Mais Dubois, pour la fadaise.
Ira plus loin mille fois.
Pour le mirliton , etc.
On le mettra dans l'histoire Au-dessus de Mazarin , Et, pour couronner sa gloire, On y verra ce refrain :
C'est du mirliton, etc.
Monsieur de La Peyronie ' Visitant le cardinal , Dit : u C'est à la vessie Que Son Éminence a mal,
Et au mirliton, don daine, Et au mirliton, don don. »
— Par des lettres de Marseille, du 4 de ce mois, on apprit qu'il y régnait encore une maladie que les médecins appelaient Périnémonie, qui emportait beaucoup de monde en très-peu de jours, et dont on était garanti par la saignée; et que les pluies continuelles retardaient beaucoup la récolte en Provence.
' François Gigot de La Peyronie, né à Montpellier le 15 janvier 1678, mort le 25 avril 1747, chirurgien fameux, soigna Dubois dans sa dernière maladie, et remplaça Maréchal comme premier chirurgien du Roi, en 1736.
Ui JOURx\AL DE LA RÉGENCE.
— L'ajournement personnel lait au comte de Belle-Isle n'empêchait pas les ouvriers de travailler à perfectionner le superbe palais qu'il faisait construire au bout du pont Royal , vis-à-vis le jardin des Tuileries ; pour lequel bâtiment M. de La Joncbère, trésorier de l'extraordinaire des guerres, était convenu de lui fournir une somme de trente mille livres par mois.
— On assurait que M. le cardinal Dubois voulait que les commissaires fissent une recherche rigoureuse de la distraction des deniers du Roi et de l'Etat, afin d'en punir sévèrement les coupables.
— On assurait que l'abbé Clément avait été convaincu d'avoir travaillé conjointement avec M. de Talhouët, et d'avoir prévariqué en son particulier dès le commencement du visa.
— Plusieurs domestiques du comte de Belle-Isle furent décrétés d'ajournement personnel.
— Le 15, le duc d'Estrées mourut, le soir, en moins de demi-heure, d'une violente attaque d'apoplexie, qui le surprit après avoir achevé de dire ces mots : « Je n'ai jamais eu tant de plaisir que je viens d'en avoir avec une telle » , qu'il nomma.
— Le 16, M. le maréchal d'Estrées fut déclaré duc et pair de France.
— Le même jour, M. le cardinal Dubois fut obligé de garder le lit et de travailler en cet état. On disait qu'il avait une incontinence d'urine, et qu'il souffrait de cuisantes douleurs que lui causait un ulcère dans la vessie.
— Le 18 , à dix heures du soir, le feu prit par accident au château du Tillet, proche les cascades de Saint-Cloud, avec tant de violence qu'il fut réduit en cendres, ainsi que presque toutes les maisons du village; ce château était occupé par madame la duchesse de Siorza.
— Le 21 , on publia un arrêt du conseil d'Etat qui réduisit les louis d'or de 45 livres à 44 livres, et les pièces
[172;î] juillet. 445
de 25 deniers à 24 deniers, et qui permit aux particuliers de porter, par exemple , des certificats de lifpiidation pour la valeur de 100 livres, avec une somme de 700 livres en vieilles espèces, à raison de ()0 livres le marc, à l'hôtel des Monnaies , où ils devaient être payés , et recevoir 800 livres en louis d'or de 44 livres chacun et autres espèces courantes ; ainsi il fallait pour cela porter sept parties en vieilles espèces monnayées, et une huitième partie en certificats de liquidation.
— Le 20, on conduisit à la Bastille le jeune duc de La Meilleraye; en voici le sujet : Ce jeune seigneur, conduisant lui-même son phaéton et passant proche l'église de vSaint-Sulpice , faillit culhuter une paysanne qui passait, montée sur un cheval avec des paniers. Un prêtre en surplis, qui sortait à ce moment de la même église, dit au duc : « Hé, monsieur, ayez un peu de charité pour cette pauvre femme. « A ces mots, le duc donna de son fouet au visage de cet ecclésiastique, en lui disant des impertinences. Le prêtre en alla porter aussitôt ses plaintes au curé de cette paroisse, et le curé à M. le cardinal de Noailles : sur quoi Son Eminence fulmina une excommunication contre le jeune duc. Le Roi en ayant été informé, ainsi que M. le duc d'Orléans et M. le cardinal Duhois, on expédia aussitôt une lettre de cachet, par laquelle ce jeune duc eut ordre de se rendre à la Bastille ', à quoi
* Lettre du Roi à M. le duc de La Meilieraye pour se rendre à la Bastille.
« Mon Cousin, estimant à propos, par des raisons qui me sont connues, que vous vous rendiez, aussitôt que vous aurez connaissance de la présente, dans mou château de la Bastille, pour y rester jusqu'à nouvel ordre, de ma part; je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à vous conformer eu cela à ce qui est mon intention; et, n'étant la présente à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Écrit à Meudon, le 20 juillet 1723. »
Le duc de La Meilleraye était fils du duc de ^Mazariu.
n'ayant pas voulu obéir, un exempt fut commandé pour l'y conduire.
— Les sieurs Gally et Dodé furent alors confinés dans un cachot, avec deux livres de pain et une cruche d'eau qu'on leur donnait par jour.
— Le 21 , le 23 et le 25 de ce mois, le comte de Belle- Isle fut interrogé sur soixante-dix articles, auxquels il répondit sans se troubler; le chevalier son frère fut aussi interrogé le 22.
— On prétendait que M. Pinon d'Avaur et M. d'Orgeval étaient impliqués dans l'affaire épineuse de M. de La Jonchère et dans celle de la Banque. '
— On assurait que M. l'abbé Clément avait reçu cent dix sacs, de mille francs chacun, en deniers comptants, que le sieur Dodé lui avait fait porter; ce Dodé était dans un cachot parce qu'il n'avait rien voulu déclarer et qu'on le disait le plus coupable pour avoir dressé le plan des friponneries faites au visa.
— M. de Talhouêt dit un jour au greffier de la chambre royale qu'il parlerait quand il en serait temps , et qu'alors il prouverait son innocence.
— Le 27, le sieur Gally fut conduit de la Bastille à la Banque, et y fut interrogé depuis quatre heures après midi jusqu'à dix heures du soir par M. d'Argenson, lieutenant général de police.
— Les sieurs Angran, Maboul, Parisot, Chopin d'Arnouville et de Villanier, furent nommés pour augmenter le nombre des commissaires qui s'assemblaient à l'Arsenal pour l'affaire de M. de La Jonchère. On disait M. Parisot dévoué à M. le duc de Bourbon, et M. Chopin au cardinal Dubois.
— Le 28, MM. les commissaires des deux chambres, haute et basse, de l'Arsenal, se transportèrent à Meudon, où ils dînèrent chez M. le cardinal Dubois, qui était logé superbement dans un bâtiment construit depuis peu à côté
de l'ancien château ; ils en eurent une audience assez courte , parce que Son Eininence souffrait. Il obli^jea cependant tous ces commissaires de lui prêter serment de ne rien révéler de ce qui se passerait dans l'affaire de M. de La Jonchère et des autres prisonniers de la Bastille qui pouvaient y être impliqués, et au sujet du visa de la Banque.
— M. Fagon eut l'honneur de dîner seul avec le cardinal, par une distinction particulière, et ne fut pas peu étonné de voir Son Éminence manger très-peu ce jour-là.
— Le 29, le marquis de Bully porta l'enchère de l'hôtel de Nevers ou de la Banque à la somme de six cent vingt mille livres , et le sieur Tartel , contrôleur général des rentes, la poussa jusqu'à six cent trente mille livres, parce qu'il avait ordre de couvrir toutes les enchères qui se feraient au sujet de la vente de cet hôtel ; ainsi l'affaire fut remise à quinzaine. Cela se passait devant M. Amelot, conseiller d'Etat, et quelques autres commissaires que le Roi avait nommés pour la terminer.
— Le même jour, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui portait création de quatre millions de rentes viagères au denier vingt-cinq, ou à quatre pour cent sur les tailles, et création de quatre autres millions de rentes perpétuelles , à deux pour cent ou au denier cinquante ; le tout en faveur des porteurs de certificats de liquidation, jusqu'au 1" jour de novembre suivant inclusivement, après lequel temps passé lesdits certificats doivent être annulés.
— Le 30, on en publia un autre en faveur des porteurs de bulletins de la Compagnie des Indes, de cent cinquante livres et de cent cinq livres chacun , donnés par emprunt à ladite Compagnie au sujet des actions pour y apposer un second et un troisième timbre, afin que, pour la valeur desdits bulletins, les porteurs d'iceux eussent à prendre des rentes au denier cinquante ou à deux pour cent.
On espérait alors que si la Compagnie des Indes eût été
chargée de la ferme du tabac, les actions auraient pu avoir une plus grande valeur.
Par le même arrêt, il était aussi permis de porter aux hôtels des monnaies un huitième de hquidations avec sept huitièmes en vieilles espèces ou en matières d'or et d'argent , pour quoi le total y serait payé en espèces courantes jusqu'au P"" jour d'octobre suivant.
— Le même jour, 30 juillet, le cardinal Dubois se trouva mal à la fin du conseil de conscience, et sa voix diminuait de jour en jour, aussi bien que sa personne, qui maigrissait à vue d'œil.
— Le P"" d'août, le comte de Belle-Isle fut encore interrogé au sujet d'une cassette remplie de papiers que M. de La Jonchère avait fait porter chez lui. Le chevalier de Belle-lsle fut aussi interrogé au sujet de cette cassette, qu'il déclara avoir donnée à madame Fouquet, sa mère, laquelle déclara ne savoir ce qu'elle était devenue.
— Le même jour, le cardinal Dubois se fit habiller à six heures du matin , et au bout d'une heure il fut obligé de se remettre au lit.
— Le comte de Belle-Isle et le chevalier son frère furent encore interrogés sur soixante-trois articles, et y répondirent; ce qui avait donné lieu à cent cinquante interrogatoires en quatre fois, et étant retournés en leur hôtel, ils mirent par écrit toutes les demandes qu'on leur avait faites, avec les réponses, snns en avoir rien oublié. On disait que toutes ces formalités n'avaient pas produit ce que l'on en avait espéré.
— Le 3 , M. Leblanc fut gardé à vue, et l'on assurait qu'il n'était plus si bien dans l'esprit de M. le duc d'Orléans.
— Le 4, M. le cardinal Dubois continua de se mal porter, pour les cuisantes douleurs que lui causait l'ulcère qu'il avait dans la vessie; en se plaignant, il disait alors :
« Les mauvais traitements que l'on fait au comte de Belle-
[1723] AOUT. Ud
Isle, mon ami, me mettent en ce triste état, pour le chagrin que j'en ressens. » Son Eminence n'avait plus que la peau sur les os, et était sans goût et sans appétit.
— Le même jour, on publia lin arrêt du conseil d'Etat qui ordonnait de peser les louis d'or de sept deniers quinze et seize grains chacun. Ceux de seize deniers (juatorze grains devaient perdre cinq sols chacun. Ce qui causa un grand trouble dans le public, aux particuliers qui en donnaient ou en recevaient en payement. Ce qui donna lieu aux faiseurs de trébuchets d'en préparer au plus vite, et d'en vendre beaucouji à raison de quatre livres dix sols chacun.
— Le 6, M. le duc d'Orléans eut la bonté de faire tenir le conseil dans la chambre du cardinal Dubois , qui était au lit.
— Le 7, les commissaires de l'Arsenal s'assemblèrent pour déterminer si M. Leblanc serait décrété et amené à la Bastille; il ne fut rien résolu, chacun le croyant innocent.
— Le 8, M. le cardinal Dubois, qui gardait le lit depuis huit jours, fut transporté le soir à Versailles, les médecins s'étant imaginé que l'air étant trop vif à Meudon , celui de Versailles conviendrait mieux au rétablissement de sa santé.
Le 9, étant à Versailles, on lui fit l'opération à quatre heures après midi, M. le duc d'Orléans l'ayant voulu absolument et l'y ayant fait résoudre.
Le 10, à pareille heure, Son Eminence mourut, et la mort mit fin à son ambition démesurée. Il était âgé de soixante-huit ans, natif de Brives la Gaillarde en Limousin, et fils d'un chirurgien. Dans sa jeunesse il avait été boursier à Paris au collège de Saint-Michel, en la rue de Bièvre, proche la place Maubert. Étant boursier, M. le marquis de Saint-Laurent, gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis duc d'Orléans et Régent du royaume, ayant besoin d'un lecteur, en parla à M. l'abbé Faur, cha- T. II. 29
noine de Reims, lequel proposa le jeune boursier, qui fut accepte sur le pied de six cents livres d'appointements, avec le logement et la table au Palais- Royal. Quelque temps après, feu Monsieur, s'entretenant un soir avec ses courtisans à son coucher, dit : « On m'a rapporté que le jeune abbé Dubois s'attachait beaucoup auprès de mon fils; cela me fait plaisir : ainsi j'ai résolu de le mettre sur l'état de ma maison sur le pied de mille francs, afin de l'encourager h s'y attacher de mieux en mieux. »
Monsieur étant couché , un des courtisans , croyant faire plaisir à l'abbé Dubois, vint lui annoncer cette nouvelle. L'abbé la reçut assez froidement, et dit : « Monsieur, cela n'empêche pas que je ne vous sois fort obligé de la peine que vous avez prise de m'annoncer la bonne volonté du prince à mon égard. Mais je puis dire par avance que c'est bien peu pour un homme qui compte au moins cent mille écus de rente au bout de sa carrière. »
M. le duc de Chartres étant devenu duc d'Orléans après la mort de Monsieur, affectionna toujours l'abbé Dubois , et lui accorda sa nomination à plusieurs abbayes qui étaient situées dans son apanage.
Après la mort du Roi , M. le duc d'Orléans étant devenu régent du royaume, ce prince, en 1716 et 1717, envoya l'abbé Dubois en ambassade à Hanovre , à la Haye et à Londres , auprès du roi d'Angleterre et des États Généraux des Provinces-Unies, lui donna la charge de secrétaire du cabinet du Roi, vacante par la mort de M. de Caillières, le fit conseiller d'État et secrétaire d'État, le nomma à l'archevêché de Cambrai , et par ce moyen il devint duc et prince de l'Empire , lui procura le chapeau de cardinal, le fit premier et principal ministre, et lui donna la surintendance des postes de France.
— Après la mort de ce fameux cardinal, M. le comte de Morville fut nommé secrétaire d'État pour les affaires étrangères; M. le marquis de Maurepas fut aussi nommé
secrétaire d'État pour la marine, au lieu de M. le comte de Morville.
— Après l'opération qu'il eut à subir, le cardinal Dubois eut une longue conférence avec M. l'abbé Dubois, son neveu, chanoine de Saint-Honoré.
Le 10, sur les onze heures du matin, il tomba dans le délire , la connaissance ne revint plus , et il mourut à quatre heures et demie après midi , à la même heure , comme on l'observa, et au bout de l'année qu'il avait fait enlever M. le maréchal de Villeroy. Il mourut sans avoir fait de testament.
Après la mort de ce cardinal, M. le duc d'Orléans en rendit compte au Roi à Meudon , et lui dit : « Sire, je ne vois personne qui soit plus en état que moi pour rendre service à Votre Majesté en qualité de premier ministre, et sans faire attention à mon rang et à ma dignité de premier prince de votre sang, je prêterai demain le serment de fidélité à Votre Majesté. » Ce qui fut exécuté.
On observa que pendant que M. le marquis de La Vrillière faisait la lecture du serment de fidélité ', le Roi ne fît aucune réponse, non plus que le jour précédent, lorsque M. le duc d'Orléans lui fit la proposition de devenir ministre.
On assura que Son Altesse Royale s'était réservé la surintendance des postes.
— Le 11, M. le duc d'Orléans entra dans l'appartement
* Voici la teneur de ce serment : u Vous jurez et promettez à Dieu, sur la part que vous prétendez en paradis, de bien et loyalement servir le Roi en l'état de son principal ministre; que vous garderez et observerez, que vous ferez garder et observer de tout votre pouvoir les droits et autorités de sa justice, de sa couronne et de son domaine, sans y souffrir aucun abus ni malversation ou autre chose contraire au Roi et à l'Etat, et que vous donnerez à Sa Majesté les conseils que vous croirez en votre honneur et conscience être les plus utiles à son service : ainsi, vous le jurez et promettez. »
du cardinal Dubois, où s'ëtant fait apporter ses papiers, il jeta au feu tous ceux qu'il jugea à propos, ainsi que le cardinal en avait prié Son Altesse Royale.
— Ce cardinal se voyant proche de sa fin, tira le diamant qu'il avait au doi(;t, et le donna à un sien valet de chambre qui le servait depuis longtemps. Mais M. Dubois, frère du cardinal, après sa mort, obligea le valet de chambre de lui remettre le diamant, et lui retrancha la dépendance de la garde-robe concernant la barbe, dont ce valet de chambre devait profiter légitimement, ainsi qu'il se pratique chez les personnes de distinction. M. Dubois fut blâmé pour son peu de générosité.
— Le 9, à sept heures du matin , le cardinal fut transporté de Meudon à Versailles; le même jour, M. le duc d'Orléans y alla et le fit résoudre à souffrir l'opération, comme on l'a déjà dit, laquelle se fit à quatre heures et demie du soir et dura cinq minutes, pendant lesquelles il eut de furieux emportements contre les chirurgiens. Avant l'opération on l'obligea de se confesser au Père Germain , récollet, avec lequel il demeura seulement trois minutes. Et comme les médecins et les chirurgiens avaient eu la précaution d'envoyer à l'église paroissiale pour lui apporter le saint viatique, on lui dit, après sa confession, que le curé approchait pour le lui administrer ; sur quoi il dit brusquement : « Pourquoi se presser si fort? J'ai des réflexions à faire à cause de ma dignité de cardinal , il faut qu'un cardinal me l'administre ; ainsi il faut écrire à M. le cardinal de Bissy pour qu'il me vienne faire cette fonction , qui dépend du cérémonial des cardinaux quand ils sont malades ; ainsi il faut renvoyer le curé à la paroisse. »
Enfin, le cardinal étant mort, on porta son corps, le soir, en dépôt en l'église de la paroisse de Versailles, et comme les prêtres accompagnaient le cercueil, il s'éleva un ouragan si impétueux, avec une poussière si épaisse et si incommode, que les prêtres, pendant tout le chemin,
depuis la surintendance du château jusqu'à l'é(]lise, furent obligés de s'envelopper la tête avec leurs surplis, et que tous les luminaires ([ui environnaient le cercueil furent éteints et rompus par la violence du vent. Le lendemain un pareil ouragan dura depuis Versailles jusqu'à Sèvres, de sorte que les chevaux des carrosses et ceux qui les conduisaient furent presque aveuglés de la poussière, parmi laquelle plusieurs personnes assurèrent avoir vu quantité d'étincelles de feu à l'entour et au-dessus du carrosse où était le corps du cardinal, qui fut enfin mis en dépôt dans l'éghse de Saint-Honoré de Paris, dont il avait été autrefois chanoine, lequel canonicat il avait résigné successivement à deux de ses neveux.
Le 19, on fit la pompe funèbre dans cette église avec beaucoup de magnificence. On avait invité un grand nombre de personnes de distinction, mais la plupart se dispensèrent d'y assister; après la cérémonie le corps fut inhumé dans la cave du chapitre de cette église, où ses héritiers ont fait dresser un superbe mausolée dans une chapelle à main droite, où la figure assez naturelle de Son Éminence parait à genoux sur un prie-Dieu, ayant les deux mains jointes; le tout est de marbre, et il y a une épitaphe au bas *.
* Le mausolée du cardinal Dubois était de Couston jeiuie, et
l'épitaplie que l'on va lire, de M. Couture, de l'Université
de Paris.
Ad (train inajorem ,
In conininni canonicoruin scpulcro
S Uns est
G U I L f. E L M U s DUBOIS;
s. R. E. Cardinalis
Aychlcpiscopus et dnx Cumeracensix
S. Itnperii princcps
Re<ji a secretioribus fon.v ////.«•, niandatis
Et légation ihus ;
Publico/uni ciirsonun prrfcctiis
— M. le comte de Morville paya une somme de trois cent mille livres à M. Dubois, frère du feu cardinal ; M. le baron de Breteuil, qui succéda à M. Leblanc, paya aussi à M. Dubois une somme de cinq cent mille livres. Lesquelles deux sommes , qui font ensemble celle de huit cent mille livres , servirent à acquitter le brevet de retenue ^ de pareille somme de huit cent mille livres, que le feu cardinal Dubois s'était fait donner sur la surintendance des postes, dont il n'avait pourtant payé que trois cent mille livres à M. le marquis de Torcy. Outre ces deux sommes,
Primas regni administer,
Hujus ecclesiœ canouicux honorarius.
Quid autein hi tituli?
Nisi arcus colotritiis et fiimus
Ad modicum païens.
Viator,
Slabiliora , solidioiaque hona rnortuo
Apprecare ;
OBIIT ANKO M.D. GGXXni.
Heredes
Grati erg a regem et summum pontijicem
Animi , monumentum posuere.
Voici une épitaplie d'un autre genre qui fut faite sur Dubois :
Malgré le lien conjugal,
Je fus évêque et cardinal.
De maint logis abbatial
Je fis mon patrimonial ;
Malgré mon naturel brutal,
Je fus ministre principal;
Le tout grâce au Palais-Royal ,
Par quelque entregent virginal.
Passant, apprends que ce canal
Peut donner le sceptre papal ,
Mais qu'il donne aussi certain mal
Très-connu dans l'Escurial,
Et qui m'a rendu le vassal
Du roi de l'empire infernal.
* Brevet par lequel le Roi assurait une certaine somme sur le prix d'une charge, laquelle devait être payée aux héritiers ou aux créanciers du titulaire par celui qui le remplaçait.
M. Dubois profita encore d'une cassette pleine d'oi-, que le chanoine son fils n'oublia pas d'emporter aussitôt qu'il vit que le cardinal était mort, sans parler de l'ar^jcnterie, des bijoux, des pierreries et des meubles précieux que Son Éminence avait laissés dans ses appartements. Et cependant M. Dubois, pendant la messe de la pompe funèbre, se souvint de dire au cuisinier du feu cardinal qu'il n'^ avait plus de table pour aucun domestique de Son Eminence.
— Le 7 de ce mois de septembre, MM. de Talhouët et l'abbé Clément furent condamnés à un exil perpétuel, le premier à l'île de Sainte-Mar(^uerite en Provence, et l'autre au château de Saumur; ils furent conduits chacun par un exempt et quelques archers en carrosse ' .
— Le 16, le bruit courut que le sieur Sanson était mort à la Bastille ; lorsqu'il avait été interrogé , peu de temps auparavant, il était en bonne santé.
— Le 20, M. Lepeletier de La Houssaye, chancelier de M. le duc d'Orléans, mourut d'une hydropisie de poitrine, et comme M. d'Ar^jenson, lieutenant général de police , travaillait avec ce prince dans le moment où le fils du défunt vint lui en apprendre la nouvelle. Son Altesse Royale donna aussitôt la charge à M. d'Argenson, au préjudice du fils du défunt qui croyait en avoir la survivance. Il aurait pu l'obtenir s'il avait attendu le départ de M. d'Argenson, et s'il n'avait pas eu tant d'empressement à annoncer cette mort; ainsi il s'en retourna trèsmortifié de n'avoir pas obtenu ce qu'il avait espéré.
— Les régisseurs du tabac de la Compagnie des Indes prétendaient faire valoir le produit du tabac jusqu'à quatorze et quinze millions par an. Laquelle ferme du tabac avait été donnée, en 1722, par feu M. de La Houssaye,
' Ils avaient d'abord été condamnés à avoir la tête tranchée, comme on le verra plus bas, mais leur peine fut commuée en un bannissement perpétuel , j)uis en une détention perpétuelle.
étant contrôleur (jénéral des finances et chancelier de M. le duc d'Orléans, à une compa{jnie de gens d'affaires, pour en rendre seulement treize ou quatorze cent mille livres par an, suivant l'avis des sieurs Paris, qui en étaient les croupiers.
— Le ^^j les actions se négociaient sur la place à raison de 1,350 livres chacune, et les certificats de liquidation se donnaient à 120 livres 10 sols pour cent.
On assurait que le sieur Vincent Leblanc , célèbre a^jioteur, donnait le mouvement à ces effets de la Banque par ordre supérieur.
— On apprit alors que six voleurs masqués avaient assassiné, proche de Calais, un jeune milord an^jlais, et blessé dangereusement son gouverneur et un domestique, les cin(| autres valets de ce milord s'en étant garantis par la fuite.
— Le 12, M. Dodun, contrôleur général des finances, présenta à M. le duc d'Orléans le sieur de Meuve et le sieur Bertrand, banquiers de Languedoc, comme offrant en leur nom et au nom de leurs associés la somme de six millions cinq cent mille livres par an pour la ferme du tabac; sur laquelle somme la Compagnie des Indes aurait pu prendre trois millions.
— Le 20 , on publia un édit du Roi qui réduisit les louis d'or de 44 livi'es, du poids de sept deniers quinze grains trébuchants, à 39 livres 12 sols; les écus de 7 livres
10 sols à 6 livres 18 sols; les pièces de 50 sols à 46 sols; celles de 25 sols à 23 sols ; et celles de 12 sols 6 deniers à
11 sols 6 deniers.
— Le sieur Robin et le sieur Héron furent congédiés quelques jours après la mort du cardinal Dubois ; le sieur Duparc fut conservé pour le renvoi des lettres et des paquets sous M. le duc d'Orléans, ainsi que le sieur Dubreuil.
Par ordre du feu cardinal Duboi^ , la marquise de
[17-23] si:pti:miu\e. 457
Prie fut payée d'iirie (jrosse pension qu'elle avait sur la ferme du tabac, poiu' avoir employé son crédit au])rès de Son Eminence en faveur des fermiers, et même de sept années par avance.
— Peu après la mort du cardinal, plusieurs 'personnes qu'il avait exilées furent rappelées, et entre autres le marquis de Noce. Quand il parut devant le duc d'Orléans, ce prince lui dit : « Ne parlons j)lus du passé, je n'ai pu faire autrement; mais à présent, demande-moi ce que tu voudras, je te l'accorderai '. » Sur quoi M. de Noce lui dit : « Je supplie Votre Altesse Royale que la Tencin soit mise à la Salpétrière, la Destouche-Canon aux Petites-Maisons, et la Raymond à la potence. " Ce qui fit rire le prince de tout son cœur.
— On arrêta le sieur Duplessis, capitaine au ré^jiment du comte de Belle-Isle, qui était avec le régiment du côté de Bordeaux.
— On joignit la ferme du tabac et les droits d'entrée du café à la Compagnie des Indes. Les douze nouveaux directeurs de cette Compagnie, les huit régisseurs du tabac et les quatre inspecteurs furent obligés de rapporter cinquante actions chacun; suivant ces conditions, on assurait que les actionnaires auraient un dividende fixe de 200 livres par action, chaque année, à commencer au 1" janvier suivant. On exclut de cette Compagnie le sieur Duché, qui était ennemi juré des actions et des actionnaires. On disait qu'il avait proposé de régler le payement du dividende à 50 livres par action en deux fois, à 25 livres chaque fois.
M. le duc d'Orléans fut déclaré gouverneur perpétuel de cette Compagnie, et M. le duc de Bourbon sousgouverneur.
* On dit que le Régent annonça par écrit, au marquis de Noce, la mort de Dubois en ces termes : « Morte la bête, mort le venin. »
— La peine de mort prononcée contre MM. de Tallioûet et l'abbe' Clément fut commuée en un bannissement, et ce bannissement fut converti en une prison perpétuelle. Lorsqu'ils furent ju^jés, il fut impossible aux juges de faire asseoir le sieur de Talhouet sur la sellette, et après sa condamnation , il dit au gouverneur de la Bastille : « Faitesnous faire bonne chère, et faites-nous boire du vin de Pomart. »
— Les sieurs Gally et Do dé furent en même temps condamnés à être pendus. On disait que leurs femmes s'étaient évadées avec les effets.
— Le procès du sieur Février fut sursis par une lettre de cachet, pour avoir déclaré tout ce qu'il savait des malversations et des friponneries du visa.
— Le 27, les actions montèrent de 900 livres à 1,200 livres et à 1,300 livres; le 30, à 1 ,400 livres.
— Le 3 octobre, on proposa de nouveau à M. le chancelier d'Aguesseau une grosse pension , une charge de président à mortier pour son fils aîné, et une compagnie de gendarmes pour son second fils, en cas qu'il voulut donner sa démission de la charge de chancelier.
— On apprit alors que les rhétoriciens du collège de la Flèche en Anjou s'étaient soulevés contre leur régent, pour avoir voulu faire fouetter un écolier de cette classe , lequel avait deux pistolets de poche, dont il tua un des deux dragons que les jésuites avaient fait venir. La chose fut poussée de telle sorte que cinq jésuites et dix-sept écoliers furent tués et plusieurs blessés. Les valets des écoliers ou des pensionnaires du collège les appuyèrent aussi contre les jésuites.
— On apprit aussi par des avis d'Espagne que la nuit du 1 5 au 1 6 de septembre il avait fait un orage extraordinaire d'éclairs et de tonnerre affreux, accompagné d'une pluie pendant plus de six heures, si abondante, qu'il y avait de l'eau jusqu'à six pieds de hauteur dans les rues
de Madrid, et jusqu'au second éta^je en quelques-unes, de sorte que les eaux ayant renversé trente toises des murailles de la ville, elles se répandirent avec rapidité dans la campagne, où elles causèrent un très-grand dommage par le renversement de quantité de maisons, et un grand nombre de bestiaux et de personnes furent noyés. Le prince et la princesse de La Mirandole, la princesse Pio, une autre dame et trente domestiques furent aussi noyés dans une maison de plaisance voisine de Madrid, qui fut renversée. Le prince de Gellamare, qui était du nombre des conviés qui se réjouissaient dans cette maison, sauva sa vie pour avoir grimpé sur une roue de derrière d'un carrosse que la violence de l'eau avait culbuté. Le sieur Annibal Garaffa, général de la cavalerie espagnole, qui avait cru pouvoir se sauver à cheval , fut trouvé le lendemain noyé à trois lieues de cet endroit.
— Le 20, un courrier fut dépéché à M. le duc de Noailles pour le rappeler de son exil en Limousin.
— On apprit aussi que le grand-duc de Toscane était mort à Florence.
— M. de Targny, célèbre docteur en théologie de la faculté de Paris, de la société de Sorbonne, trésorier de l'église métropolitaine de Reims , et préposé à la garde de la bibliothèque du Roi , fut nommé à l'abbaye d'Aubazine en Limousin , de six à sept mille livres de rente , laquelle lui fut, quelque temps après, changée en celle de Saint-Lô, en basse Normandie , de pareil revenu , et à laquelle sont attachées plusieurs prérogatives considérables.
— Le 25, les actions se négociaient à raison de 1,320 livres chacune, et les liquidations à 18 livres 7 sols 6 deniers pour cent.
Le 28, les actions montèrent à 1,350 livres.
— Les bestiaux et les volailles continuaient de périr à la campagne, presque par tout le royaume, parce que l'on y manquait d'eau pour les abreuver et de quoi les nourrir,
4(30 JOURNAL DE LA PiEGENCE.
à cause de la sécheresse qui durait depuis ciuq ou six mois.
Pour cette raison, la chandelle se vendait 15 sols la livre , le pain 3 sols 6 deniers et 4 sols 6 deniers la livre ; et la viande à un prix excessif, selon le caprice des bouchers , des rôtisseurs et des charcutiers. Les chantiers étaient presque tous épuisés de bois de chauffa^jc, parce qu'on ne pouvait alors en faire venir ])ar eau ni autre chose.
— Le 25, on découvrit la châsse de sainte Geneviève, et l'on fit des prières publiques dans toutes les églises de Paris et du diocèse, avec exposition du saint Sacrement, pour prier Dieu d'envoyer de la pluie et de préserver le royaume de maladies dont la continuation de la sécheresse semblait menacer, n'étant presque pas tombé d'eau depuis le mois de mars.
La plupart des puits se trouvaient alors sans eau à Paris et ailleurs.
— Le 10 de ce mois de novembre, M. le duc de Noailles ayant paru devant M. le duc d'Orléans, qui l'avait rappelé de son exil, ce prince l'embrassa fort tendrement et lui dit ces mots : « Laus Deo , pax vivis , requies defunctis. » M. le duc de Noailles ayant quitté le prince et rencontrant M. Dodun, contrôleur général des finances, sur l'escalier du Palais-Roval, l'embrassa en lui disant : « Je vous trouve , monsieur, bien engraissé » , ce qui pouvait s'entendre diversement.
— Le 3 de ce mois de décembre , on apprit avec étonnement ce qui suit : Monseigneur le duc d'Orléans descendit hier à midi chez madame la duchesse d'Orléans pour prendre du chocolat, selon sa coutume. Le prince lui dit :
«« Je me sens la tête fort chargée et une grande pesanteur dans l'estomac : il faut pourtant que j'aille travailler avec M. Couturier pour des affaires pressantes. » Son Altesse Royale resta donc jusqu'à trois heures avec la princesse
son épouse, puis il alla joindre le sieur Couturier, avec lequel il travailla jusqu'à six heures; après quoi, avant appelé le sieur Renaud , l'un de ses valets de chambre et qui était toujours auprès de sa personne, il lui demanda s'il y avait quelques femmes dans le (jrand cabinet pour le divertir de leurs raisonnements. Le valet de chambre dit qu'il y avait madame la marquise de Prie, madame la duchesse de Falari et M. le chevalier d'Orléans, qui se chauffaient auprès du feu. Il fit renvoyer ^a marquise, parce qu'il ne voulait pas lui parler, puis il passa dans le cabinet, où il (jronda beaucoup le grand prieur ou chevalier d'Orléans, pour quehjues fredaines qu'il avait faites. Puis ayant fait venir la duchesse de Falari, qui est d'une humeur joviale, il lui fit cette question ; « Crois-tu de bonne foi qu'il y ait un Dieu, qu'il y ait un enfer et un paradis après cette vie? — Oui, mon prince, je le crois certainement, lui dit-elle. — Si cela est comme tu le dis, reprit-il , tu es donc bien malheureuse de mener la vie que tu mènes. — J'espère cependant, répliqua la dame , que Dieu me fera miséricorde. »
Après ce petit dialogue, M. le Régent se plaignit alors d'une grande pesanteur dans l'estomac, ce qui l'obligea de prendre un peu de cinnamome, qui est une liqueur que le sieur Renaud portait toujours sur lui dans une petite bouteille, pour en donner au Prince quand il en souhaitait. Puis il s'assit dans un fauteuil, sur les bras duquel il appuyait ses coudes, et ayant la tête penchée au devant, comme s'il eut rêvé à qiu'lque chose de sérieux.
Mais au moment que la duchesse de Falari lui demandait s'il se trouvait mal , il se renversa sur le dossier d'un fauteuil, se roidit et glissa snr le parquet. La dame s'écria aussitôt au secours, et elle ne cessait de ré])éter : « Jésus, Maria, ayez pitié de moi. » On accourut, mais le Prince fut suffoqué en très-])eu de temps par une attaque d'apoplexie si violente qu'il expira sur les sept heures du soir.
M. de Chirac, premier médecin du Roi, qui arrivait de Paris, entra dans l'appartement de M. le Régent et le fit aussitôt saigner par le chirurgien de M. le prince de Soubise, qui se trouva là par hasard, et qui lui tira une très-grande quantité de sang , pour tâcher de le faire revenir, mais par malheur cela fut inutile, et ce grand prince mourut sans avoir pu dire aucun mot \
On dépêcha aussitôt un page à M. le duc de Chartres, qui était alors à Paris à l'Opéra, et madame la duchesse de Bourbon reconduisit madame la Régente jusqu'à son appartement, en la consolant le mieux qu'elle pouvait dans une si triste conjoncture ^.
Ce prince étant mort, M. le duc de Bourbon, qui se trouvait aussi pour lors à Versailles , ne manqua pas d'aller aussitôt demander au Roi la continuation de la charge de son premier ministre, ce qu'ayant obtenu, il m
prêta sur-le-champ serment entre les mains de Sa Majesté. 1
— Madame Dodun, qui était restée à Versailles, dépêcha un courrier à M. le contrôleur général, son mari, pour lui porter la nouvelle de la mort de M. le duc d'Orléans. Le courrier ayant paru dans la salle où M. Dodun donnait alors à souper à plusieurs personnes de distinction et à sa famille, il voulut parler, mais M. Dodun lui imposa silence plusieurs fois, en lui enjoignant de garder le silence et de conserver son paquet
* On connaît le mot de madame de Sabran, qui s'opposait à cette saignée en disant : u Ne le saignez pas , il sort d'avec une gueuse » , faisant ainsi allusion à la dernière entrevue du Régent avec madame de Falari.
- Barbier raconte (|ue lors de l'ouverture du cadavre dn duc d'Orléans, le cœur ayant été mis à part, un grand chien danois qui avait appartenu à ce prince se précipita dessus et en dévora la moitié. Sur les honneurs funèbres rendus au duc d'Orléans, voyez Pièces justificatives, n" 3. Voyez aussi le Mercui^e de France, décembre 1723, p. 1362 à 1364 et 1367, et février 1724, p. 267 et 268.
jusqu'à ce que la compagnie fût sortie de table, étant bien aise de souper en repos, d'autant plus qu'il croyait que ce courrier était chargé d'une lettre de cachet contre lui, lettre dont il se croyait menacé. Cependant, le courrier s'émancipa de dire hautement : « Je suis venu, Monseigneur, à toutes jambes, pour vous annoncer que monseigneur le Régent est mort subitement » , ce qu'ayant achevé de dire , il ])résenta librement le paquet de madame Dodun, qui confirma le dire du courrier, et rassura M. le contrôleur général et sa compagnie.
— On assurait alors qu'au premier conseil M. le Régent avait résolu de faire approuver du nouveau papier, pour le répandre dans le public sous le nom de billets de confiance, et de rappeler le sieur Law, à qui l'on disait même que Son Altesse Royale avait dépéché un exprès, après lequel M. le duc de Bourbon en avait envoyé un autre pour le contremander.
Épùaphes sur le Régent,
Passant, ci-gît un esprit fort, Dont le sort est digne d'envie :
Il a su jouir de la vie, Et n'a point aperçu la mort.
On dit qu'il ne crut pas à la Divinité, Mais è'est une imposture insigne :
Plutus, Cypris, et le dieu de la vigne Lui tenaient lieu de Trinité.
Philippe est mort à la sourdine, Il est descendu dans l'enfer; C'est pour enlever Proserpine Ou pour détrôner Lucifer.
Sans tambour et sans trompette Le Régent s'est éclipsé; Il a laissé sa lorgnette Au Parlement, pour viser Tous les mirlitons, don daine.
Tous les mirlitons, don don.
Dubois, sur l'onde infernale Voyant venir le Régent, Cria d'iuie voix biutale :
u II n'est point ici d'argent, jNi de mirliton, don daine.
Ni de uiirliton, don don. »
— On trouva, disait-on, parmi les papiers de ce (j^rand prince , un état de distribution du produit du joyeux avènement , qui devait s'établir par tout le royaume comme une taxe qui devait se j)ayer par tous les sujets du Roi; suivant lequel état de distribution, le produit en était destiné aux dames de Falari, de Sabran , Houëlle et Far^ify, au marquis de La Fare , au marquis de Simiane , et à quelques autres courtisans de ce Prince.
— S'il avait encore vécu quelque temps, on disait qu'il avait résolu de rappeler M. Leblanc, de lui donner la surintendance des postes , et de travailler avec lui aux affaires d'Etat, après quoi M. Leblanc aurait donné des ordres aux ministres et secrétaires d'Etat pour ce qui aurait concerné leurs départements.
— On croit pouvoir ici faire la clôture du Journal de la ■ régence de ce prince incomparable par la lettre qui suit, que M. le duc de Brancas écrivit, le 12 de janvier 1 724 , à M. le prince de Monaco, lequel duc de Brancas s'était retiré quelque temps avant la mort de Son Altesse Royale , qu'il avait accompagné^e dans ses parties de plaisir, dont ce seigneur eut le bonheur de reconnaître l'abus par des
grâces particulières du Ciel, ce qui le fit résoudre h se confiner aux Caraaldules, dont le monastère est situé dans un lieu nommé Grosbois, à trois ou (juatre lieues de Paris, où il continue de se conformer à la vie régulière de ces bons religieux :
« Je ne suis pas étonné, mon cher prince, connaissant de tout temps votre bon naturel, que vous soyez pénétré de douleur de la perte que vous avez faite d'un de vos meilleurs amis, en la personne de M. le duc d'Orléans. Le malheur de ce prince est si complet, que la religion même, en cette occasion , ne sert qu'à augmenter notre douleur. Je ne connais personne qu'il ait aimé de meilleure foi que vous. Vous pouvez vous en rapporter à moi, qui le pénétrais jusqu'au fond de l'àme. J'ai, en cela, le même sujet de le regretter; aucun de mes amis ne m'a marqué autant de soin que lui, depuis ma retraite. Je n'étais pas en droit d'exiger d'aucun particulier un détail d'attention si suivie, que ce prince, si occupé d'ailleurs, en avait pour moi. Je reçus encore, la veille de sa mort, une caisse de chocolat qu'il m'envoyait. J'ai eu enfin presque tous les jours des marques de son amitié et de son souvenir, sans excepter celui qui a terminé sa malheureuse vie. Car M. de Fréjus m'a mandé que ce jour-là même il avait parlé de moi avec toute sorte d'amitiés. Jugez, après cela, si j'ai de la peine à entrer dans vos sentiments. Mais à quoi lui servent-ils, et à nous aussi? Il ne nous reste plus qu'à adorer les jugements de Dieu, et le prier de faire passer jusqu'à notre cœur cette voix de tonnerre dont il vient de frapper vos oreilles. Profitons des délais de sa miséricorde, et reconnaissons humblement que s'il ne nous a pas choisis comme victimes de ses colères et de ses vengeances, ce n'est pas que nous ne l'ayons mérité autant que quantité d'autres. C'est une réflexion qui doit nous porter à une grande et profonde reconnaissance envers cette suprême bonté. Ma retraite me met bien moins en droit de vous j)rêcher, que
mon attachement si tendre , si sincère et si ancien à votre personne. Tâchons donc, mon cher prince, de profiter d'un aussi terrible exemple. Ne vous flattez pas des doutes que la paresse su(jgère , pour vous empêcher de mettre la main à l'œuvre. Je n'ai pris le parti de venir m'enterrer ici, tout vivant, qu'après un mûr examen des vérités qui m'y ont conduit. Il n'y a qu'une i^juorance excessive ou un aveu(>lement épouvantable qui puisse nous les cacher. Vous n'êtes point obligé de prendre un parti rigoureiix comme le mien ; vous ne le pourriez pas même , quand vous le voudriez. Recourez à Jésus-Christ au milieu de votre famille; vous l'y conduirez tout entière par votre exemple. Aidez-vous de bonnes lectures , et n'attendez pas ces derniers moments , où les sacrements reçus ne servent à nous conduire en enfer qu'avec plus de bienséance. Pardonnez, mon cher prince, cette échappée de zèle au plus ancien de vos serviteurs. Je ne crois pas que vous vous flattiez non plus d'avoir un meilleur ami au monde. C'est sous ces deux titres, qui me sont si chers, que vous devez me pardonner de dire aux autres ce que je ne devrais adresser qu'à moi-même, dans tous les instants de ma vie. Adieu, mon cher prince, honorez-moi toujours de vos bonnes grâces, et comptez sur mon parfait attachement à votre personne jusqu'à la mort. »
— Après avoir rapporté cette lettre , on ne sera peutêtre pas fâché de trouver ensuite un acte de l'abdication de la couronne d'Espagne, que le roi Philippe V en fit de son propre mouvement, et par un détachement beaucoup plus exemplaire que celle qu'en fit autrefois l'empereur Charles-Quint. Lequel acte est du 10 du même mois de janvier 1724, en faveur du prince des Asturies, fils aîné de Sa Majesté Catholique , dont voici la copie traduite de l'espagnol :
« Ayant considéré depuis quatre ans, avec beaucoup de réflexions, de sagesse, de conseil et de prudence, les
[17^4] JArsVIER. i67
misères de lu vie humaine, par rapport aux infirmités auxquelles tous les hommes sont sujets, aux (guerres et aux tribulations dont il a plu à Dieu de m'éprouver durant les vingt-trois années de mon règne, et considérant aussi que mon fils aîné don Louis, prince juré des Espagnes, se trouve dans un état suffisant, étant déjà marié, et ayant la capacité , le jugement et toutes les bonnes qualités requises pour bien régir et gouverner avec sûreté et justice cette monarchie; j'ai délibéré d'en abandonner absolument le gouvernement et le maniement, remettant tous mes États, royaumes et seigneuries d'Espagne en dépendant, audit prince don Louis, mon fils ahié , et de me retirer avec la Reine mon épouse, dans laquelle j'ai trouvé un prompt désir, agrément et volonté de m'accompagner en ce palais de Saint- Ildefonse , pour y servir Dieu, débarrassé de tous autres soins, pour ])enser à la mort et songer uniquement au salut de mon âme. J'en fais part au conseil, afin qu'il en soit informé. A Saint-Ildefonse, le 10 janvier 1724. »
Ce pieux monarque nomma en même temps l'archevêque de Tolède, le grand inquisiteur d'Espagne, le marquis de Lède, généralissime de ses troupes, le président du conseil de Gastille , le président du conseil des Indes , le président des ordres militaires, et quatre autres seigneurs dont Sa Majesté connaissait le mérite, le zèle et la probité, pour composer une junte ou conseil jusqu'à ce que le prince des Asturies fût dans un âge plus avancé et qu'il pût gouverner par lui-même.
Le marquis Grimaldi , son premier ministre , et le sieur Vallouze , son écuyer, Français de nation , qui avait suivi Sa Majesté Catholique en 1700, l'ont tous deux suivie dans un pareil détachement des biens et des grandeurs de ce monde.
Ce monanpic se réserva seulement six cent mille piastres pour l'entretien de sa maison, et cent cinquante mille
piastres par an pour chacun de ses enfants , et un million de piastres que Sa Majesté avait fait déposer à la Monnaie de Séville, pour servir à achever les hàtiments et les jardins du palais de Balsain ou Saint-Ildefonse.
La Reine son épouse, qui était alors avancée dans sa (grossesse, ne garda aussi que la princesse de Rohec et quelques dames d'honneur.
Le prince des Asturies, qui n'avait alors que dix-sept ans, ne jouit pas longtemps de la couronne, puisqu'il mourut quelques mois après de la petite vérole, et le Roi son père se vit obligé de remonter sur le trône et d'en reprendre le gouvernement, par les vives remontrances et par l'empiessement des grands et des autres seigneurs espagnols.
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OIATRIÈME PHILIP PIQUE
Quelles vastes métamorphoses, Tandis que j'étais dans les fers ', Changeaient Tordre de toutes choses, Même jusqu'au tond des enfers!
La Discorde y reprend ses chaînes; Les deux Phihppes à leurs haines Font succéder des nœuds si ])eaux.
Que, pour tant de cérémonies.
Les deux puissances réunies N'auront pas assez de flambeaux".
Koi trop pieux % tels sont les pièces Qu'un directeur vénal te tend.
Lorsqu'à ses (jenoux sacrilé(jes Tu répands ton cœur pénitent. C'est dans ce tribunal suprême Qu'il abuse du diadème Que lui soumet ta piété ; Et tous les faux pas (ju'il t'inspire, Par la chute de ton empire Relèvent la société *.
^ Lagran{je fut enfeinié aux îles Sainte-Marguerite après la i)u!)Iicati(>n des premières Pliilipplcjucs.
2 Allusion à la pai\ conclue entre la France et l'Espayne.
■^ Philippe V.
^ Le père Dauhenton, confesseur du roi d'Espagne, était jésuite. Voyez, sur le rôle qu'il joua à la cour de Philippe V, le volume de M. Michelet intitulé La Rcqence.
470 PIÈCES JUSTIFlCATiVES.
Cependant ma muse affrancliie De ces triples portes d'airain, Dans un coin de ta inonarchie Croit respirer un air serein ' ; Je crois revoir le temps célèbre Oii les bords du Tage et de l'Ebre Recevaient les fameux proscrits, Quand Sylla pratiquait dans Rome Les mêmes excès qu'un autre homme A renouvelés dans Paris.
Mais de cet asile é([uivoque Je commence à peine à jouir, Que l'Ebre esclave le révoque Quand la Seine s'est fait ouïr^.
Pour fuir un second esclava^^e, ' Irai-je voir sur le riva(^e Ou d'Ispahan ou de Memphis Si, des rois chrétiens rejetée, La vertu sera mieux traitée Chez les sultans ou les sophis?
Toi ^ dont l'or meut toute la terre Par l'espoir d'un bandeau royal, Te parais-je un foudre de (guerre?
Me prends-tu pour un Annibal?
Veux-tu partout qu'on me dénie L'asile de la Bitliynie
1 La{;range, étant parvenu à s'échapper des iles Sain te- Marguerite, se réfugia d'abord à Avignon, puis en Espagne.
2 Lorsque la paix fut signée entre la France et l'Espagne, Lagrange fut obligé de quitter ce pays.
^ Le Régent.
Ou de la ( oiir d'Aiitlocluis?
Veux-tu du Midi jusqu'à l'Ourse Me prescrire la luênie course Que prit laiille d'Inacluis?
Je vois uu peuple à qui le Tibre A trausuiis sa jjloire et ses lois, Peuple à f[ui l'ardeur d'être libre A coûté de si lon^^s exploits :
C'est là qu'un lion secourable M'offre une é(>ide impénétrable Contre un lion persécuteur; Que je puis, libre et pbilosophe, Attendre en paix la catastroplie Ou du pupille ou du tuteur'.
Tu célèbres tes funérailles
Par des danses et par des cbants,
Roi qui décliires nos entrailles
Par des spectacles si touchants.
Victime, au milieu de ces fêtes,
D'un monstre armé de quatre têtes,
Par qui ton sort est achevé.
Ne fais-tu briller tant de charmes
Que pour nous coûter plus de larmes
Quand tu nous seras enlevé?
Quel autel, quel trône s'élève^?
Pourquoi, prêtres de l'Eternel, Portez-vous cette huile et ce {;laive?
Pour qui ce l)andeau solennel?
Sur quel front voulez-vous qu'il brille? Est-ce Jephté qui, pour sa fdle,
* Il s'agit ici de la ïlollande, où l'auteur des Philippiffuef: trouva uu refuge après sa sortie d'Espagne.
- Allusion au sacre de Tjouis XV à Reims
i72 PIÈGES JUSTIFICATIVES.
Mo (jlace d'un mortel eftVoi?
Est-ce Joas que je contemple?
Le couronnez-vous, dans ce temple, Comme victime ou comme roi?
Ne soupçonne plus d'artifice Ce mémorable événement; France, où tu crains un sacrifice, Tu ne vois qu'un couronnement.
L'on y mettrait de vains obstacles.
Celui qui fait les (jrands spectacles Te répond des jours de ton Roi; Toujours ouverts sur cette pompe, Ses yeux, qu'aucun pié(je ne trompe.
Remplacent ceux de Villeroy.
D'une insolente dictature,
Sylla, justement dépouillé,
Va rendre compte à la nature
Des crimes dont il s'est souillé '.
Déjà vers le jeune Pompée
Vole la foule détrompée :
Méclmnts ! vos beaux jours sont passés ;
Trcm])lez! Par une fuite prompte,
Prévenez la mort et la boute
Dont vos forfaits sont menacés.
Soleil, dissipe ce fantôme^ Qui paraît dans un si (^rand jour; A ton départ c'est un atome, C'est un colosse à ton retour.
Rome! que veux-tu que je croie De voir que ta pourpre est la proie
1 I^a fin de la Régence.
- Le rardlnal Dubois.
p I ï: c E s j V s r i f i c vt i ^' i-: s. 47;î
De cet infâme scélérat, Par qui l'obscurité de Hrive, Pour tenir la Gaule captive, Achète le triumvirat?
Duc, que nul opprobre ne touche ', Et qui, pour l'exemple du temps.
Méritais mieux qu'Honi et Cartouche D'expier tes vols éclatants.
Un nouvel arrêt te menace D'envoyer ton ombre tenace Porter ton Iribut au nocher, Où d'Ar{jenson, prés de Sisyphe, Attend le secours de ta (>riFte Pour rouler le même rocher.
Revenez briller dans nos places, Héros indignement chassés, Plus célèbres par vos dis(jrâces Que par vos triomphes passés.
D'Aguesseau, hâte ton homma^je; Villeroy, que, malgré ton âge, Ton zèle redouble tes pas ; Noailles, à ce jeune Auguste Rends un ami sincère et jusie Qu'Antoine ne méritait pas.
Nouvelle reine de Palmyre^, Epoux ^, domestiques, enfants, Moderne Longin ^ que j'admire.
Montrez-lui vos fers triomphants.
^ Le duc de Jionrboii.
- La diicliesse du Maine.
3 Le duc du Maine.
^ Le cardinal de Polignac.
Roi, voilà ceux que tu dois croire ; Sans eux, ton pouvoir ni ta [i^loire Ne sauraient bien se rétablir; Par eux tu puniras l'offense Qui dans une éternelle enfance A voulu te faire vieillir.
Romps le charme qui t'environne.
Tire-toi d'un piège mortel;
Brise un joug: qui mit ta couronne
Dans la famille de Martel.
Que ton bras, formidable aux crimes,
Vienne achever ce que mes rimes
Ont eu l'honneur de commencer,
Et d'avoir comme aigles légères
Porté les foudres messagères
De celles que tu dois lancer.
Alors Thèbes, Troie et Mycène, Vous cesserez de vous vanter Que mon luth, amant de la scène, N'eut que vos crimes à chanter.
L'and^ition et la vengeance, Filles d'une longue régence.
Qui surpassèrent vos horreurs.
Sans remuer vos cimetières Fourniront assez de matières A mes poétiques fureurs.
PîliCES JUSTIFICATIVES. 47;
CINQUIiîMK PHILIPPIQUE.
Enfin la mort de Gapanée Sert d'exemple aux ambitieux, Et la foudre de Salmonee Cède à celle qui part des cieux.
Qui veut trop s'élever trébuche; Le crime dans sa propre embûche Se trouve souvent abattu, Et Glothos, à nos vœux propice, IjC pousse dans le précipice Dont il menaçait la vertu.
Que vois-je? à peine son pied touche
Le sombre bord du Phlé()éton,
Que pour son trône et pour sa couche
Je vois les frayeurs de Pluton ;
Je vois sur la rive infernale
Py(>malioii, Sardanapale,
Ilavis de pouvoir l'endjrasser;
Et Gacus, Sysiphe et Tantale
Donner à cette ombre royale
La gloire de les surpasser.
Bihlis n'est plus tant occupée
A faire un ruisseau de ses pleurs;
Phèdre, Jocaste et Pélopée
N'ont plus ni remords ni douleurs.
Des sanguinaires Danaïdes
Et des lascives Pi'opétides
Les hommages lui sont rendus;
Et sa fdle, qui les amène.
Lui promet un plus grand domaine
Que les Etats qu'il a perdus.
J'aperçois la reine d'itliaque
Chercher les plus creux monuments
Pour fuir une plus vive attaque
Oue celle de tous ses amants.
Je vois dans les bras d'Hector ménie
Andromaque, tremljlante et blême,
Craindre de s'en voir arracher;
Et, dans l'effroi qui la possède,
Didon appeler à son aide
Les flammes d'un nouveau bûcher.
Plus noir que le reste des ombres, D'Arjjenson vole à son secours.
Plus terrible aux rivages sombres Qu'à ceux où la Seine a son cours ; Avec sa fureur ordinaire.
Il prend le poste sanjjuinaire Qu'Eaque tient près de Pluton ; Dubois succède à Rhadamante, Et Minos, saisi d'épouvante.
Cède sa place à Daubenton.
Ravi (jue la France ait vu naître Un prince plus mauvais que lui, Des poisons qui l'ont fait connaître Charles ' lui vient offrir l'appui.
Celui qui s'acquit l'avantagée De mettre nos rois hors de page L'observe d'un œil attentif.
Et reconnaît qu'en tyrannie, Auprès d'un si rare génie.
Il ne fut qu'un simple apprentif ^
^ Charles le Mauvais , roi de Navarre. 2 Louis XI.
Chez toi vois descendre la ^juerre,
Plutoii, on va te mettre aux fers.
Il n'a pu régner sur la terre,
Il régnera dans les enfers.
Grains pour ton honneur, chaste reine;
Ge que vit autrefois la Seine,
Le Styx le verra sur .^es bords ;
Tu seras en butte à sa flamme;
Tout cède aux transports de son âme :
Sa passion vit chez les morts.
Prince, rends ton règne célèbre Sur le rivage souterrain, Sans craindre que la Seine et l'Ebre Regrettent un tel souverain.
Gontents que leurs deux monarchies Soient heureusement affranchies De tes exécrables projets, Ils te verront sans jalousie Par les lois de la frénésie Gouverner tes nouveaux sujets !