DUCHAUFFOUR, BRÛLÉ POUR CRIME DE SODOMIE
Parmi les noms des (^ens d'affaires qui furent taxés par la chambre de justice, et dont les listes se trouvent dans le tome premier de cet ouvra(je, on rencontre, pa^^e 223 du même tome, celui d'un certain Ducliauffour, qui plus tard fut condamné à mort pour sodomie. Cette affaire fît grand bruit dans le temps ; c'est qu'en effet il ne s'agissait pas d'un crime isolé, commis peut-être dans un moment d'ivresse ou d'aberration, les choses étaient bien plus graves, et la justice avait à punir des abus bien plus énormes ; Ducliauffour voulait tout simplement, en plein Paris du dix-huitième siècle, ressusciter les mœurs de l'Athènes d'Alcibiade ou de la Rome impériale; en un mot, c'était un professeur de sodomie.
Légalement , l'accusé étant domicilié à Paris , l'affaire revenait de droit à la chambre criminelle du Chàtelet , jugeant en première instance, et au Parlement, jugeant en appel ; mais Louis XV jugea à propos de dessaisir la justice ordinaire, et de renvoyer les prévenus, car ils étaient plusieurs, devant une commission composée ad hoc, jugeant prévôtalement et en dernier ressort.
Voici l'arrêt que rendit à ce sujet le conseil d'Etat :
« Du 26 février 172G. Le Roi ayant été informé qu'une licence effrénée a })orté des particuliers à se livrer à des crimes honteux, que plusieurs autres n'ont pas rougi de leur facihter en prêtant leurs maisons pour y commettre ces crimes, et y recevoir ou séduire, par surprise ou à prix d'argent, les malheureux complices de ces désordres, Sa Majesté aurait chargé le sieur Hérault, conseiller en ses
conseils, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, lieutenant général de police de la ville, prévôté et vicomte de Paris, d'appliquer tous ses soins et de se donner tous les mouvements nécessaires pour découvrir les auteurs et les complices de ces désordres, de tout temps en horreur à toutes les nations, qui les ont toujours fait punir avec une égale sévérité , en conséquence de quoi il aurait fait arrêter et conduire, de l'ordre de 8a Majesté, au château de la Bastille, les nommés Etienne-Benjamin* Ducliauffour, Nicolas Gaspard, Charles Leféhure, Jean-Baptiste Nattier et Jean- P^rançois Dozillies, prévenus de ces crimes abominables, et voulant qu'ils ne demeurent pas impunis, et qu'au contraire leur procès leur étant incessamment instruit, fait et parfait, et à leurs complices, un châtiment aussi prompt que sévère serve d'exemple pour arrêter le cours d'un débordement si criminel , et contienne ceux qu'un penchant trop malheureux pourrait porter à les imiter, ouï le rapport : Le Roi, étant en son conseil, a ordonné et ordonne qu'à la requête du sieur Moreau, procureur de Sa Majesté au Chàtelet de Paris, qu'elle commet pour procureur général de la commission, le procès sera, sans délai, instruit, fait et parfait auxdits Etienne-Benjamin Ducliauffour, Nicolas Gaspard, Charles Leféhure, Jean-Baptiste Nattier et Jean-François Dozillies, leurs complices , participes , fauteurs et adliérents , pour raison des crimes dont ils sont prévenus , circonstances et dépendances, par le sieur Hérault, conseiller en ses conseils, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, lieutenant général de police de la ville , prévôté et vicomte de Paris , et par lui jugés définitivement, et en dernier ressort avec les officiers du siège présidial du Châteîet, au nombre re([uis par les ordonnances et suivant la rigueur d'icelles, au rapport d'un des conseillers audit siège, qui sera commis à cet effet par ledit sieur Hérault en la manière accoutumée. Sa Majesté leur en attribuant toute cour, juridiction et connaissance, et icelle , interdisant à toutes ses cours et autres juges , en conséquence de quoi, les plaintes, procès-verl)aux, interrogatoires, informations et autres procédures, si aucunes ont été faites pour raison des faits, et les papiers et effets servant à
^ Les listes de la cLambre de justice le désifjneiit sons les prénoms de Paul-Edouard.
conviction , qui ont pu se trouver lors de la capture desdits accusés, seront apportés au greffe de la commission, à quoi faire tous g^reffiers et autres gardiens et dépositaires contraints par corps, quoi faisant déchargés : Sa Majesté aurait en outre commis pour greffier de la commission maître Jean- Guillaume-Marie Pellerin, l'un des greffiers des chambres civile et de police du Ghâtelet ; et sera le présent arrêt exécuté, nonobstant toutes oppositions ou empêchements quelconques, pour lesquels ne sera différé, et dont, si aucuns interviennent, Sa Majesté se réservera, et à son conseil, la connaissance et icelle interdite à tous ses autres juges.
» Signé : Fleuriau. »
Ce ne fut que deux mois plus tard, le 24 mai, que la commission rendit son arrêt. Cette pièce n'a pas été facile à trouver, car les archives du Châtelet de Paris n'ont conservé aucune trace des travaux de cette commission ; mais heureusement que de tout temps il y a eu des collectionneurs, et c'est dans un recueil d'arrêts crinnnels, formé au siècle dernier par les soins de M. Gueulette, substitut du procureur du Roi au Châtelet, que j'ai eu le bonheur de la rencontrer.
Ce recueil fait partie de la curieuse collection vendue autrefois , par le libraire Rondonneau , aux archives du royaume.
L'arrêt de mort est ainsi conçu :
« Jugement à mort en dernier ressort, rendu par M. Hérault, lieutenant général de police de la ville, prévôté et vicomte de Paris , et messieurs les gens tenant le siège présidial du Châtelet de Paris , commissaires du conseil en cette partie.
» Nous, commissaires du conseil en cette partie, en vertu du pouvoir à nous donné par l'arrêt du conseil d'Etat du Roi, du vingt-six février dernier, et les lettres patentes données sur icelui, ledit jour : Vu les conclusions du procureur général de la commission, par jugement en dernier ressort, disons qu'Etienne-Benjamin Deschauffours est déclaré dûment atteint et convaincu d'avoir commis le crime de sodomie mentionné au procès. Pour réparation et autres cas, ledit
Deschauffoiirs est condamné à être brûlé vif en la place de Grève, ses cendres ensuite jetées au vent, ses biens acquis et confisqués au Roi , ou à qui il appartiendra ; sur iceux préalablement pris la somme de cinq cents livres d'amende envers le Roi, au cas que confiscation n'ait pas lieu au profit de Sa Majesté.
» Jugé le 24 mai 1726. Signé : Pelleuin, greffier de la commission.
» Exécuté ledit jour, 24 mai 1726, vendredi à huit heures du soir. »
Au bas de cet arrêt on lit les détails suivants, écrits de la main de M. Gueulette : « Il fut étranglé avant que d'être bridé, suivant le retentum ' du jugement; cependant, un homme digne de foi, qui était près du bûcher, m'a dit qu'apparemment il n'avait pas été bien étranglé, parce qu'il lui avait vu faire un mouvement assez violent au moment où le feu l'entoura.
» Ce Deschauffours non -seulement était convaincu du crime mentionné en cette sentence , mais encore il tenait
école et b de sodomie. Il ne fut conduit en Grève qu'à
huit heures du soir, et comme il n'y avait pas d'amende honorable, il était en habit brun, façon de surtout, la tête nue, et paraissait très-repentant; c'était un petit homme, à ce qu'il m'a paru, d'assez belle physionomie, le visage assez assuré, et boiteux par accident, d'une chute qui lui avait cassé la cheville du pied. Il avait trouvé le secret, avant d'être connu pour ce qu'il était, de se faire estimer de M. Dargouges, lieutenant civil, qui l'avait même nommé tuteur onéraire ^ de mademoiselle de Mortagne , à qui il mangea près de quarante mille francs en deux" ans de temps. Il avait un beau-frère commissaire des guerres, et qui avait
1 On appelait ainsi et; que le jnjje n'exprimait pas clans son arrêt, qnod retentian est in mente curiic ; on n'employait j^uè'e le retentum qu'au criminel; par exemple, lorscpi'un individu était condamné à la roue, on mettait en i-etentum (jue l'accusé serait étranglé secrètement au premier ou au second coup.
2 Le tuteur onéraire était celui qui sollicitait les affaires d'un mineur de qualité, qui recevait ses revenus et en rendait compte.
été attaché au roi Stanislas. Il avait été marié deux fois, était veuf et avait un fils ; ce fut le curé de Saint-Paul ' qui le conduisit au supplice dans le tom])ereau.
» Le nommé Nattier, peintre des Gobelins et de l'Académie, accusé et convaincu du même crime, ainsi que plusieurs autres, ne jugea pas à propos d'attendre sa condamnation, et se tua à la Bastille la nuit du 22 au 23 mai, ayant laissé par écrit qu'il s'était confessé, avait reçu l'absolution de ses crimes , et que pour éviter l'infamie du supplice il avait résolu de s'étrang^ler, ce qu'il exécuta.
» Il y avait encore six de ses complices , parmi lesquels il se trouvait trois jeunes écoliers, séduits par lui. Il y eut, le lendemain de l'exécution de Deschauffours, un plus amplement informé à l'égard de cinq de ces malheureux , et cependant garderont prison, je crois, un an; et à l'égard du sixième , contre lequel il y avait des conclusions aux galères, il y eut une lettre de cachet portant ordre de surseoir à son jugement ^.
» Deschauffours avait , à la Bastille , fait une espèce de testament, écrit avec du charbon, par lequel il déclarait où étaient quelques-uns de ses effets, et quelques procès qui étaient entre les mains de procureurs. Il le réitéra et le fit écrire et signer par le curé de Saint-Paul, son confesseur, et le signa après la lecture de son jugement.
» La confiscation de ses biens a été donnée à son fils. »
* Guéret.
2 Lettre du Roi à M. Hérault^ pour lui dire de surseoir au jugement du nommé Gaspard, dit Champagne.
« Monsieur Hérault, étant informé que, par la sentence que vt)us avez rendue contre le nommé Deschauffours, eu exécution de ma commission du 26 février dernier, vous avez ordonné qu'il serait sursis au jugement des autres accusés jusqu'après son exécution , je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que ladite surséance soit continuée à l'égard du nommé Gaspard dit Champagne, l'un des accusés, jusqu'à ce que je vous aie plus particulièrement fait savoir ma volonté. Sur ce, je prie Dieu, etc. »
APPEi\'DICE. 503
ASSASSINAT COMMIS RUE Ql INCAMPOIX PAR LE COMTE DE HORN ET PAR LAURENT DE MILLE, SON COMPLICE.
Je trouve dans l'intéressant recueil de M. Gueulette quelques nouveaux détails sur le crime du comte de Horn. Ils m'ont paru curieux et dignes d'être mis sous les yeux du lecteur; c'est en quelque sorte le complément de ce qu'a raconté Buvat au sujet de cette affaire, pages 59 à 61 de ce volume.
11 ne faut pas oublier que M. Gueullette était contemporain des événements qu'il raconte, et qu'il était en outre substitut du procureur du lioi au Ghâtelet de Paris.
« Du mardi saint 26 mars 1720.
» Jugement de mort par délibération du conseil et jugement dernier du comte de Horn et de Laurent de Mille.
« Ils avaient, le vendredi 22 mars 1720, assassiné un courtier de la rue Quincampoix dans la rue Saint-Martin, dans un cabaret qui avait pour enseigne l'Êpée de bois, au coin de la petite rue de Venise. Par délibération du conseil et jugement dernier : Laurent de Mille, capitaine réformé dans le régiment de Brehenne-Allemand, et Antoine-Joseph, comte de Horn, capitaine réformé dans le régiment de la Cornette blanche, atteints et convaincus d'avoir assassiné un courtier de la rue Quincampoix, et de lui avoir volé son portefeuille, dans lequel était en billets de banque la valeur de plus de cent cinquante mille livres et îine prime; sont condamnés d'être roués vifs en place de Grève, leurs biens acquis et confisqués au Roi, préalablement prise la somme de dix mille livres d amende, en cas que confiscation n'ait lieu; dix mille livres de réparation civile envers les héritiers dudit défunt, et aux dépens; ledit Antoine-Joseph, comte de Horn, préala-
blement applique à la question ordinaire et extraordinaire ; la contumace continuée contre un quidam, nommé d'Étampe ou du Terne, complice dudit comte de Horn et de Mille.
)) Ce que dessus a été extrait du re(],istre du greffe criminel du temps de M^ Brusselles, jjreffier audit -greffe.
» Ces deux criminels furent exécutés le mardi saint 26 mars 1720; par le retentum du jugement, il fut dit qu'ils seraient étranglés une heure après avoir été exposés sur la roue. Laurent de Mille mourut quelques moments après avoir été roué; le comte de Horn vécut trois quarts d'heure, et mourut avec tous les sentiments d'un chrétien très-repentant de ses crimes.
» Soit que le comte de Horn et de Mille ignorassent le vérita])le nom de leur complice, soit que, étant en fuite, ils jugeassent à propos de l'estropier, ils le nommèrent d'Etampe ou du Terne; peut-être aussi y avait-il si peu de temps qu'ils étaient liés de société ensemble qu'ils ne sussent pas bien son nom. L'on a cru depuis être certain qu'il s'appelait Lestang; qu'il était fils d'un banquier de Flandre; et l'on assure que, sous le nom de Grandpré, après avoir erré dans différents royaumes, il avait passé dans les Indes, chez les Hollandais ', [où, après avoir été soldat et passé par différents grades, depuis plus de quarante ans, il est actuellement (1760) conseiller sous le nom de Grandpré; qu'il y a pendant longtemps été assez considéré, et même a épousé une femme fort aimable; mais que, ayant été reconnu et démasqué, depuis sept à huit ans, par des officiers qui s'étaient trouvés au cap Français, il y avait perdu toute la considération qu'on y avait eue pour lui, avec d'autant plus de raison qu'ayant eu habitude avec une fille, domestique de sa femme, il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la faire périr, elle et son enfant. Je tiens ces faits de trois personnes dignes de foi, qui sont arrivées du cap Français depuis environ deux mois, avec lesquelles j'ai dhié aujourd'hui 6 octobre 1760, et qui m'ont assuré que le tout était de la plus exacte vérité : ce qui faisait que ce misérable n'y était regardé qu'avec horreur, malgré sa dignité de conseiller]. Il faut que ce scélérat, car c'était
1 L(>s li(>iies qui suivent, et qui sont placées entre deux deux crochets, sont en marge du manuscrit, et d'une autre éoiture que celle de M. Gueulette.
APPEINDIGE. 505
lui qui, avec ses deux complices, avait acheté et payé le poignard avec Ie([uel fut tué le courtier, il faut, dis-je, que, s'il vit encore, il ait aujourd'hui (1764) environ soixante-cinq ans; de plus, c'était lui qui avait été chercher le courtier. Voici de quelle manière ce misérable échappa à la nV'^ueur de la justice : comme il était sur l'escalier du cabaret à faire le guet, pendant que de Mille et le comte de Horn assassinaient le courtier, il se sauva quand il entendit le bruit qui se faisait dans la chambre et les cris de celui qu'on y assassinait, se transporta dans la rue de Tournon, prés le Luxembourg, où il y avait des chevaux tout prêts pour qu'ils pussent se sauver tous trois quand ils auraient fait leur coup ; il en monta un, emporta ce qu'il put des effets de ses complices, et se retira probablement d'abord en Flandre.
» Cet assassinat fut conunis rue Saint-Martin , au coin de la petite rue de Venise, dans un cabaret où était alors pour enseigne l'Épée de bois. Aujourd'hui la maison a été abattue et rebâtie ; elle est occupée par un mercier. Comme cette action avait fait du bruit, le garçon du cabaret étant monté brusquement aux cris, il ouvrit la porte, et, la retirant aussitôt, il enferma à double tour de Mille et le comte de Horn, qui jugèrent à propos, pour se sauver, de descendre par la fenêtre qui donnait sur la rue de Venise, et, avec l'aide d'étançons qui étaient entre cette maison et celle de l'autre coin, ils sautèrent sur le pavé. Quoique de Mille se fût blessé à une jambe en tombant, il se sauva, l'épée à la main, jusque dans la halle au blé, poursuivi par la populace, qui enfin l'arrêta et le conduisit chez le commissaire Aubert, rue Comtesse d'Artois '. Le comte de Horn, se voyant entouré d'un grand nombre de peuple, dit qu'on venait de poignarder son courtier pour lui voler son portefeuille; que, pour éviter le même sort, il était sorti par la fenêtre et s'était jeté dans la rue; qu'il voulait en rendre plainte. La populace qui l'enveloppait le conduisit chez le commissaire Renard de Lussain, qui demeurait rue Saint-Martin, à la Croix de fer. Ce commissaire mit promptement sa robe, lui dit (ju'il fallait qu'il se transportât avec lui au lieu du délit, et que là, il y recevrait
1 La rue Comtesse d'Artois n'existe plus sous ce nom; elle eommençait à la pointe Saint-Eustache et finissait à la rue Mauconseil , à droite, et au cul-de-sac de la Bouteille, à gauche. C'est maintenant la rue Montorjjneil.
sa plainte. Le comte de Horn marcha à côté du commissaire; son clerc, qui l'accompa.'jnak, s' étant aperçu de l'inquiétude du comte de Horn , et qu'il re^^^ardait toutes les portes de la rue Saint-Martin qui ont des issues rue Quincampoix, dit tout bas au commissaire : « Monsieur, cet homme V cherche à se sauver; prenez-y (^arde. » Le commissaire prit alors le bras du comte de Horn» sans affectation, et, tout en causant sur cet événement, il l'emmena au cabaret de l'Epee de bots, où, en la présence de la dame du courtier, il eut l'assurance de rendre et de si(jner sa plainte.
» Pendant que le commissaire Renard travaillait, dans le cabaret de l'Epée de bois, à constater l'état dans lequel était le cadavre du courtier, de Mille, qui avait été conduit par la populace chez le commissaire Aubert, fut conduit par cekiici, qui avait été instruit de l'assassinat, au lieu où il avait été commis. Ces deux assassins, se trouvant vis-à-vis l'un de l'autre , furent si étonnés , que de Mille ayant char^jé le comte de Horn de l'assassinat du courtier et du vol de ses effets, dont il s'avoua complice, le comte de Horn convint de tout. De Mille, étant chez M. Aubert, avait demandé qu'il lui fût permis d'aller aux commodités; ceux qui l'y conduisirent ne l'ayant pas observé exactement comme ils le devaient, il convint d'avoir jeté le portefeuille du courtier dans les commodités, et d'en avoir tiré auparavant quatre billets de banque de mille livres chacun, qu'il avait mis tout ensan- {jlantés dans les rouleaux de ses bas, et un autre dans son gousset, qui y furent trouvés. On fît fouiller, le jour même, dans les commodités du commissaire Aubert : on en retira le portefeuille, où l'on trouva pour cent cinquante-quatre mille livres et plus de billets de banque et d'actions. De Mille et le comte de Horn convinrent d'avoir acheté, la veille, un poignard de dix-huit sols sur la vallée de la Ferraille, avec d'Etampe ou du Terne, et que c'était ce dernier qui avait été chercher le courtier; qu'après avoir vu, sur la table du cabaret, ce que contenait son portefeuille, le comte de Horn lui ayant jeté la nappe de la table sur la tête, de Mille, qui était derrière lui, lui avait enfoncé le poignard près du cœur; que ce pauvre malheureux ayant crié très-haut et fait du bruit, le comte de Horn avait arraché le poignard à de Mille, et en avait frappé le courtier de quatorze ou quinze coups.
Ils furent conduits siu-le-champ au Ghâtelet , le vendredi 22 mars 1720, jour de l'assassinat; et le lendemain, samedi 23, on leur signifia qu'ils allaient être ju^és par ju^^ement dernier. De Mille , dans son interrogatoire dans le cabaret, était convenu de tout, ainsi que le comte de Horn ; mais ce dernier, au Châtelet, dans les interrogatoires suivants, se dédit de tout ce qu'il avait avoué. On leur confronta celui qui leur avait vendu le poignard, qui les reconnut et déclara le leur avoir vendu. Un événement assez singulier accéléra leur jugement et empéclia peut-être M. le duc d'Orléans, régent, de commuer le genre de supplice du comte de Horn ou de le faire enfermer le reste de ses jours. Dans le cours du carnaval, le comte de Horn ayant trouvé un particulier nommé Est , principal commis d'un banquier, dont le portefeuille paraissait assez enflé, lui proposa, dans la rue Quincampoix, une négociation assez avantageuse, et lui dit que pour la faire tran([uiilement, il fallait aller dans quelque cabaret prochain. Ce jeune homme y ayant consenti, ils furent, rue des Cinq-Diamants, dans un cabaret; ils s'arrangeaient })our leur négociation, et Est ayant mis son
portefeuille sur la table, le comte de Horn mit brusquement l'épée à la main, lui en porta la pointe sur le cœur, et de la main gauche voulut se saisir de son portefeuille. Est...., qui ne perdit pas le jugement, saisit la pointe de l'épée pour en rompre la lame, et cria Au voleur! de toutes ses forces. Le garçon du cabaret étant accouru aux cris, le comte de Horn arracha son épée des mains du commis du banquier, lâcha le portefeuille, et sortit ]>i'usquement de la chambre et du cabaret , l'épée à la main , en disant que le courtier avait
voulu le voler et l'assassiner. Est , qui ne portait point
d'épée, prouva bientôt le contraire; et l'on assure qu'il alla rendre plainte contre un quidam qu'il désigna et qui l'avait
conduit au cabaret, etc. Vers la fin du carnaval. Est étant
allé au bal de l'Opéra, se trouva vis-à-vis de l'homme qui avait voulu l'assassiner rue des Cinq-Diamants; cet homme s'étant aperçu qu'il l'examinait avec attention, dit assez haut :
«Voilà un f visage qui me déplaît! » et lui appliqua un
soufflet. Est , qui était un vigoureux garçon, lui riposta
d'un autre sur-le-champ, lui sauta au collet et le terrassa; on cria A la garde! et le comte de Horn s'étant nommé et
plaint de l'insulte de ce masque, le nom du comte confirmé
par trois ou quatre de sa compagnie, fit qu'on arrêta Est ,
et qu'il fut conduit au corps de garde sans être écouté dans sa défense. Un quart d'heure a|)rès, le sieur Duchesne, agent de change, créancier du sieur Guinet, ancien directeur de l'Opéra, et l'un des syndics de ses créanciers, qui négociait
tous les jours avec Est , alla au corps de garde, et, ayant
reconnu celui que l'on y avait consigné, lui témoigna la surprise où il était de finsulte par lui faite au comte de Horn.
Est lui raconta son aventure de la rue des Cinq-Diamants,
le soufflet que lui avait donné ce scélérat, qui prenait, dit-il, faussement le nom du comte de Horn; ([ue, pour en découvrir la vérité, il demandait à être conduit avec lui chez un commissaire, mais qu'il parierait hien qu'il s'était sauvé de l'Opéra. M. Duchesne le quitta, rentra dans le bal, fit appeler et chercher M. le comte de Horn, qui, suivant l'assurance
d'Est , ne se trouva plus. Il fit alors donner la liberté à
Est , qui rentra dans le bal, et conta à qui voulut fen-
tendre fassassinat manqué sur sa personne par le prétendu comte de Horn. Le vendredi 22 mars 1720, jour de l'assassinat commis par de Mille et le comte de Horn, il y avait au Châtelet, où on venait de les conduire, une si grande affluence de monde, dans le passage du grand Châtelet, dans les cours
et sur l'escalier, qu'Est , qui revenait chez lui et sortait
du pont au Change, n'ayant pu se faire un passage, demanda le sujet de cette grande assemblée ; on lui raconta que c'était par rapport au courtier de là rue Quincampoix, assassiné par le comte de Horn, qui avait été arrêté avec un autre scélérat, et qu'on les interrogeait actuellement. Est perça la
foule, et, malgré tous les obstacles, étant parvenu à la porte du cabinet de M. le lieutenant criminel (Lecointe le père), il dit aux archers qui gardaient la porte qu'il fallait qu'il parlât à M. le lieutenant au sujet du comte de Horn. Il obtint avec peine la permission d'entrer; et ayant regardé le comte de Horn : « Quoi! Monsieur le lieutenant, s' écria-t-il , ce scé- » lérat serait véritablement le comte de Horn? 11 a voulu » m'assassiner, il y a environ six semaines, rue des Cinq-Dia- M mants, de la même façon qu'il a expédié le courtier.» Alors il raconta son aventure du cabaret, celle du bal de l'Opéra, et soutint au comte de Horn que c'était lui qui avait voulu
l'assassiner. Tout cela fut écrit. Le comte de Horn nia tous ces faits, qu'il avoua depuis à la question.
» Le grand conseil, à la suggestion de gens de considération, donna, le lundi 25 mars, un arrêt qui défendait au lieutenant criminel de connaître de cette affaire; mais M. le duc d'Orléans, régent, fit le même jour donner un arrêt du Conseil privé, par lequel le lieutenant criminel fut commis pour juger de Mille et le comte de Horn, sans aj)pel. En vain on demanda sa grâce, ou du moins qu'on lui sauvât l'ignominie. On assure que le Régent répondit à leurs prières par ce vers du Comte d'Essex, de Corneille le jeune :
Le criuic fait la honte, et non pas i'écliafaud.
« On prétend qu'il ajouta que, du temps de Louis XIV, il se serait mis, connue parent, à la tête de tous ceux qui s'intéressaient pour le comte de Horn ; mais que , dans la j)lace qu'il occupait, il était d'une trop dangereuse conséquence de pardonner un crime si noir et de n'en pas faire un exemple ; à quoi on assure qu'il fut poussé par Lav\s qui dans ce temps, comme auteur du système, avait très-grand crédit en cour; représenta que le comte de Horn avait manqué, quelques mois auparavant, d'assassiner le sieur Est , et raconta
au Régent l'aventure du cabaret de la rue des Cinq-Diamants et celle du bal de l'Opéra.
» Enfin le lendemain mardi saint au matin, 26 mars 1720, on prononça au comte de Horn et à de Mille leur jugement, qui portait qu'ils seraient roués vifs et expireraient sur la roue, le comte de Horn préalablement appliqué à la question; lequel jugement ne fut ni imprimé ni par conséquent publié. Il y a lieu de croire que si de Mille ne fut j)às condamné à la question, c'est qu'il avoua tout; et que le comte de Horn, au contraire, qui, au premier interrogatoire du commissaire Renard de Lussain, était convenu de l'assassinat et de toutes ses particularités , nia ensuite tous les faits. Enfin le jugement fut 'exécuté le même jour, sur les quatre heures du soir, en place de Grève : le comte de Horn fut roué le premier et mourut le dernier; de Mille expira sur la petite roue quelques moments après y avoir été mis, et le comte de Horn y fut trois grands quarts d'heure. On assure
qu'il témoigna dans ses derniers moments beaucoup de fermeté et de piété, ainsi que de Mille.
» Le nommé d'Etampe ou du Terne fut roué en effigie; il est mort le dernier novembre ou le premier décembre de cette année (1764).
M II parut dans ce temps une lettre que le curé de Saint- Paul, M. Guéret \ confesseur du comte de Horn, écrivit, à sa prière, à madame la supérieure des Filles Sainte-Marie, faubourjj Saint-Jacques, où était mademoiselle de Horn, sa sœur, par laquelle il lui demandait pardon de l'affront qu'il faisait à sa famille. Cette lettre était fort belle, et marquait que ce grand criminel était disposé à souffrir son supplice avec beaucoup de patience et de résignation.
» Comme on fait souvent des prédictions après coup , on disait alors que le comte de Horn étant à Venise, et s'y étant fait dire sa bonne aventure sur la place de Saint-Marc, on lui avait prédit qu'il ferait un assassinat dans une rue de Venise et qu'il mourrait sur la Grève, ce qui lui fit quitter -J
Venise : il poignarda le courtier au coin de la rue de Venise, à Paris, et finit ses jours en Grève. »
^ M. Giiéiet était oiuoie vivant en novembre 1764; c'est lui qui a fait la même fonction auprès du parricide Damiens. (Note de M. Gueulette .)
Tome I, pa(;e 228, ligne 1. — On trouve dans le tome XX de la Correspondance de Voltaire, édition Beucliot, page 33, les détails suivants sur le cardinal de Tournon : « Le fait est qu'un prêtre savoyard, nomnié Maillard, élevé à Rome dans le collège de la Propagande, lut envoyé en Chine, en 170G, par le j)apc Clément XI, pour rendre compte à la congrégation de cette propagande de la dispute des jacobins et des jésuites sur deux mots de la langue chinoise. Maillard prit le nom de Tournon. Il eut bientôt des lettres de vicaire apostolique en Chine. Dés qu'il fut vicaire- apôtre, il crut savoir mieux le chinois que Tempereur Kang-hi. Il manda au pape Clément XI que l'empereur et les jésuites étaient des hérétiques. L'empereur se contenta de le faire conduire en prison à Macao. On a écrit que les jésuites l'empoisonnèrent; mais avant que le poison eût opéré, il eut, dit-on, le crédit d'obtenir une l>arrette du Pape. Les Chinois ne savent guère ce que c'est qu'une barrette. Maillard moiu'ut dès que sa barrette fut arrivée. Voilà l'histoire fidèle de cette facétie. »
Tome I, page 320, note 2. — Cette note est relative à la famille de Voltaire; elle doit être lue comme il suit : Le frère de Voltaire s'appelait Armand Arouet; il demeurait à la chambre des comptes, cour du palais. Il devint janséniste et convulsionnaire. Voltaire dit qu'il choisissait ses maîtresses parmi les plus jolies sectatrices du diacre Paris. Il mourut, à la fin de 1745, en mauvaise intelligence avec son frère.
Outre ce frère, l'auteur de la Henriade avait une sœur, Marie Arouet, mariée à Pieire-François Mignot, correcteur de la Chambre des comptes; elle mourut en 1726, laissant quatre enfants. :
1" Louise Mignot, née vers 1710, que Voltaire avait voulu marier, en 1737, à M. de Champbonin, son })arent, fils de celle qui l'appelait mon qros chat. Louise Mignot épousa l'année suivante M. Denis, ancien olficier, devenu commissaire des guerres. Veuve en 1744, elle tint la maison de son oncle jusqu'à la mort de celui-ci, arrivée en 1778. L'année d'après, elle se remaria. Les Mémoires de Bachaumont,.
tome XV, pa(je 27 et suivantes, font à ce propos les réflexions suivantes : « Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, vient de faire une sottise, dans son (jenre à peu près aussi forte que celle de la veuve de J. J. Rousseau : elle s'est remariée à un certain M. du Vivier, qui a commencé par être soldat, a été ensuite occupé en qualité de copiste à la secrétairerie du comte de Maillebois, a plu à ce seigneur, qui se Fest attaché , en a fait son secrétaire en titre , et lui a fait avoir une charge de commissaire des guerres.
» Madame Denis a soixante-huit ans; elle est laide, grosse comme un muid et d'une mauvaise santé. »
Et plus loin, page 31 : « On ne saïuait rendre l'indignation publique du mariage de madame Denis avec Nicolas Toupet, sobriquet resté au sieur du Vivier depuis qu'il est parvenu, parce qu'il éidit frater de son métier, et que c'est lui qui accommodait, étant soldat, ceux de la chambrée.»
Madame Denis mourut en 1790.
2" N Mignot, conseiller correcteur à la Chambre des
comptes, né vers 1711, mort en juin 1740.
3'' Marie-Elisabeth Mignot, née en 1715, mariée en 1738 à M. de Dompierre de Fontaine, veuve en 1756, remariée en 1762 au marcjuis de Florian, oncle de l'auteur des Fables, et morte en février 1771. De son premier mariage elle eut un fds, M. de Donq^ierre d'Hornoy, né en 1742, conseiller au Parlement de Paris, et mort en 1828.
4" Alexandre-Jean Mignot, né vers 1725; il fut d'abord militaire , puis entra dans les ordres , et devint conseiller clerc au grand Conseil, en 1750. 11 était abbé commendataire de Notre-Dame de Sellières, près de Troyes, en Champagne, et v fit inhumer son oncle. 11 mourut en 1790.
Enfin Voltaire avait un cousin germain du nom de Marchand, qui était né{;ociant, et qui eut deux fils, dont l'un, Marchand de la Houlière, était brigadier des armées du Roi en 1770; et l'autre. Marchand de Varenne, après avoir été maître d'hôtel du Roi, ol)tint l'emploi de fermier général. (Voyez : Mémoires de hong champ ; Wagnière, Examen des Mémoires de Bachaumoni ; et Voltaire, Correspondance, édition Beuchot, tomes 1, II, III, IV et V passim.)
Tome I, page 371, ligne 30, Buvat parle d'un marquis de Boisdavy, que Saint-Simon nomme Bois-David. Ne serait-
ce pas un parent de Pierre- François, comte de Montai{ju, connu d'abord sous le nom de Bois-David, qui devint en 1743 aml)assadeur à Venise, et sous lequel J. J. Rousseau fut secrétaire d'ambassade? La notice bio(;iapiiique que M. de Musset-Pathay a consacrée à ce singulier persoimaj^e, dans le tome l""" de son Supphhncnt à riustoire de la vie et des ouvrages de /.' /. Rousseau, Paris, Paul Dupont, 18125, pa^je 485 et suivantes, nous porterait à le croire.