JUI
liant (jënëral de police, accompa(}né de deux exempts et de quatre archers, lut, en la rue Saint-Nicaise, arrêter un (;arde du corps et deux a(jioteurs accusés d'avoir contrefait des actions et des billets de banque.
— La même nuit, le marquis d'Entragues fut tué par le [fuet.
— Le 27 au soir, un fameux agioteur sortant de la ])lace Vendôme dans son carrosse, fut arrêté et conduit au Ghàtelet par un exempt et ving^t archers, accusé de n'avoir lait aucune raison à plusieurs particuliers qui lui avaient confié de bonne foi quantité d'actions et d'autres papiers pour les négocier à la rue Quincampoix, sur lesquels il avait fait des gains immenses, et sans même avoir voulu leur rendre le principal porté par les reconnaissances qu'il leur en avait données par écrit signé de sa main.
— Le 28 et autres jours précédents, il fut pavé à la place Vendôme jusqu'à cent vingt livres et cent cinquante en billets de banque pour un louis d'or aux quatre cou-
ronnes ' .
— On publia un anêt du conseil d'Etat, donné le 22 sur la requête du sieur Bourgeois, caissier de la Banque, ((ui ordonnait que les billets de dix mille livres et de mille livres chacun qui se trouvaient alors actuellement dans sa caisse seraient bàtonnés et coupés par le milieu en présence des sieurs Lepeletier des Forts, d'Ormesson et Landivisiau, commissaires du conseil, des sieurs prévôt des marchands et échevins"^ de l'hôtel de ville de Paris, dont
* Louis d'or fabriqués en 1710; ds représentaient d'un côté le Roi avec la couronne en tête, et de l'antre qnatie écnssons, deux de Fiance et deux de Navarre posés en croix, les pointes opposées, surmontés chacun d'une couronne de France, et cantonnés de fleurs de lis.
- De Rosncl, écuyer; Ballin, écuycr, notaire au Châtelet; Santreau, écnver, conseiller du lloi et de la ville, et Balichon, (cnyer.
102 JOURNAL DE LA RÉGErsGE.
une moitié contenant le numéro resterait entre les mains dudit sieur Bour[jeois pour lui servir à justifier ses comptes, et l'autre moitié serait brûlée en l'hôtel de ville.
— Le premier jour de juillet fut employé à la Banque à couper des billets de cent livres en billets de dix livres, et l'on n'y fit aucun payement.
— Le 29 de juin, les commissaires duGhàtelet, voisins des marchés pubhcs, donnèrent en espèces aux boulangers la valeur des billets de dix livres dont ils étaient char(jés, pour leur donner le moyen d'acheter du blé, parce (]ue les marchands de blé refusaient de recevoir ces sortes de billets en payement de leius grains.
— Le 3 de juillet, on publia une ordonnance de la cour des monnaies qui, en conséquence de celles du Roi, faisait défense à toutes personnes de vendre et d'acheter aucune espèce ou matière d'or et d'argent à plus haut prix que celui qui était porté par les ordonnances de Sa Majesté, à peiue d'amende du double et de confiscation desdites espèces ou matières contre les vendeurs et acheteurs pour la première fois, et du carcan et des galères en cas de récidive; laquelle ordonnance fut rendue et publiée parce que plusieurs particuliers avaient vendu et acheté des louis d'or de vingt au marc jusqu'à quatre-vingts, cent vingt et cent cinquante livres pour chacun en espèces d'argent qui avaient cours.
— On vit alors en plusieurs endroits un placard affiché qui portait ce qui suit : « Soixante mille livres à gagner pour celui qui ramènera uu vieux chien noir, ayant un collier rouge, qui s'est pei'du depuis la rue Saint-Antoine jusqu'au Palais-Royal, ou jusqu'au palais des Tuileries, où on le voyait souvent aller et venir. On pourra s'adresser à l'abbaye de la Madeleine du Traisnel au faubourg Saint- Antoine. »
On prétendait alors que j)ar la désignation du vieux chien noir on faisait allusion à M. d'Argenson, depuis
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peu démis de la charge de garde des sociaux , lequel M. d'Argenson était revêtu du grand cordon roupe de l'ordre de Saint-Louis, et par la perte de ce chien prétendu, on faisait allusion à la démission de ce magistrat et à sa disgrâce, survenue pour avoir été le principal promoteur de la réduction des hillets de hanque à vingt pour cent de perte; et par l'indication ou adresse de l'ahbaye du Traisnel, c'était parce que ce magistrat avait une maison qui en était voisine , où il s'était retiré depuis sa démission. Laquelle réduction fit tomber tout à coup la confiance que le public avait aux billets de banque, et qu'il a été dans la suite impossible de rétablir.
— Le procès inteiité par madame la princesse de Gonti, au sujet du retrait du duché de Mercœur, que M. le marquis de Lassay avait acheté, fut jugé le 28 de juin en faveur de cette princesse, et le marquis fut condamné à lui rétrocéder ce duché.
— Le 1" de ce mois, on brûla en l'hôtel de ville de Paris pour la valeur de cinquante-cinq millions d'actions, qui, jointes à celles qu'on y avait brûlées huit jours auparavant, faisaient une somme de deux cent soixante-douze millions.
— On y brûla en même temps pour la valeur de cinquante millions de billets de banque de dix mille livres chacun , qui , avec ceux brûlés auparavant , faisaient deux cent quatre-vingt-deux millions.
— Le commissaire Cailly, et les exempts Simonnet, etc. , furent renvoyés absous , après avoir subi deux fois l'interrogatoire en la chambre de la Tournelle criminelle , et le nommé Ghantepie fut condamné à exécuter le reste de son ban '.
* Cet arrêt fut rendu le 28 juin 1720; en voici la teneur : « Arrête : le commissaire Gailly, plus amplement informé nsquequo mis en liberté; Doucct (marchand drapier), La Cousture (déserteur condamné aux galères), Chastaignère (écrivain
— Le sieur Papillon, ci-devant commis de M. Desmarets, contrôleur général des finances, offrit au sieur Law une somme considérable pour être chargée de la recherche de ceux qui avaient ftiit passer des espèces d'or et d'argent hors du royaume , et qui avaient pris des actions à la banque de Londres et d'Amsterdam.
— On perdait alors vingt-cinq, trente, trente-trois et quarante-cinq livres par cent sur les billets de banque.
— On apprit que madame la princesse de Modène était arrivée, le 5 de juin, à Saint-Pierre d'Arena, avec les galères de France, commandées par M. le chevalier d'Orléans, et qu'elle avait été complimentée par les députés du sénat de Gènes après avoir débarqué au bruit du canon et de la mousqueterie des galères de France, d'Espagne et de la république de Gènes. Elle et toute sa suite montèrent dans des carrosses et dans des chaises, à la clarté des flambeaux, pour aller descendre au palais qu'on lui avait préparé, où elle fut magnifiquement traitée aux frais de la République. La comtesse liangoni, et autres dames de la cour de Modène , allèrent aussitôt complimenter cette princesse sur son heureuse arrivée.
Le lendemain , le sénat envoya un régal de cinquantequatre bassins de confitures sèches et liquides, de vins et d'autres liqueurs , au chevalier d'Orléans , qui donna soixante - deux pistoles à ceux qui avaient apporté C(; régal.
La princesse assista incognito à la procession solennelle de l'octave du saint sacrement, sous le nom de Dona Teresa^ où le doge et le sénat en corps assistèrent, la
public), et Fontaine (contrôleur d'exploits), blâmés; Bazin (lieutenant de la compagnie du lieutenant criminel de robe courte), Gliantepie des Balances, Godeau (marchand), Duroclicr (chirurgien), et Simonnet (inspecteur de police), hors de cour; Sallard (contrôleur d'exploits), liuron (ci-devant clerc du commissaire Gailly), admonestés. »
princesse étant soutenue par le duc et par la duchesse de Tarsis.
M. le chevalier d'Orléans lut obli(jé de prendre son lo^jement chez l'envoyé de France, à cause de la rougeole dont il se trouva pour lors attaqué.
Et le 1 1 du même mois de juin , la princesse partit de Gènes et prit la route de Plaisance pour aller à Parme et à Modène, après avoir congédié les dames et les seigneurs de France qui l'avaient accompagnée.
— Le 11 de juillet, on ne fit à la Banque que couper des billets de cent livres en ceux de dix livres.
— Le 12 et le 13 , on y paya seulement la valeur d'un billet de dix livres à chaque particulier, et il y avait une si grande foule de gens de la populace, que plusieurs en furent étouffés et foulés aux pieds ; peu s'en fallut que je ne fusse de ce nombre.
— Le 16 et le 17, on y paya dix livres deux sols six deniers par billet de dix livres ; les directeurs de la Banque ayant bien voulu sacrifier deux sols six deniers pour éviter l'embarras qui n'aurait pas manqué d'arriver si chaque particulier avait été obligé de rendre deux sols six deniers avec un l)illet de dix livres , la plupart n'ayant peut-être pas un sol dans sa poche , et ces deux sols six deniers de surplus qu'il aurait fallu rendre, provenaient d'une augmentation des espèces nouvellement publiée.
— Le 17, la foule y fut si extraordinai rement, que douze ou quinze personnes furent étouffées dans la presse , et foulées aux pieds de ceux qui faisaient leur possible d'avancer, sans pouvoir reculer ni se dégager de la presse, dans une enfilade longue d'environ sept ou huit toises, entre le mur et une barricade de charpente, par laquelle enfilade il fallait absolument passer pour arriver dans la galerie basse de l'hôtel Mazarin , où l'on faisait ce gros payement de dix livres à chaque particulier, homme ou femme, qui présentait un billet de dix livres.
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Il est bon de remarquer que plusieurs ouvriers et artisans, maîtres et compagnons des plus robustes, se postaient sur cette barricade, et pour (ja(]ner leur rang se jetaient comme à corps perdu du haut de la barricade dans la foule de ceux qui étaient dans l'enfilade, et en se jetant de la sorte augmentaient la presse et culbutaient quelquefois les moins robustes, qui, pour ne pouvoir se relever, se trouvaient foule;s aux pieds de ceux qui poussaient toujours successivement, malgré les cris qu'on entendait sans cesse, tant il y avait d'empressement pour aller de cette manière chercher le payement d'une misérable pistole, au péril de la vie, d'autant que les ouvriers ne recevaient que des billets de ban(jue pour le payement de leurs ouvrages et de leurs salaires, pour laquelle raison ils étaient contraints de perdre une partie de leur journée, en allant ainsi recevoir ce maigre payement au risque et au péril de leur vie.
Il faut aussi remarquer que, dès trois heures du matin, la rue Vivienne se trouvait remplie de monde d'un bout à l'autre , qui partaient de tous les quartiers de la ville et des faubourgs les plus éloignés, afin de pouvoir être des premiers à l'ouverture de la porte du jardin de l'hôtel Mazarin , et à l'ouverture de la barricade, quand il plaisait aux directeurs de la Compagnie des Indes et aux commis de se trouver dans les bureaux de la galerie pour faire le payement, qui ne commençait qu'à huit ou neuf heures du matin, jusqu'à midi ou une heure après midi; au sortir de laquelle galerie, tous ceux qui avaient reçu une pistole se jetaient la plupart dans un cabaret pour prendre haleine et pour y avaler quelques verres de vin pour se remettre les sens à demi perdus, et pour s'essuyer la sueur qui pénétrait tous les habillements comme s'ils fussent sortis de la rivière. On en vit quantité qui s'avisèrent de grimper sur les ruines des maisons que le sieur Lav^ avait fait abattre en la rue Vivienne, et qui se coulaient comme à cheval le long du mur du jardin du palais
Mazariu , et (jui , par le moyen des Jiranclies de quelques maiioiiuiers plantes le Ion(> de ce mur, se laissaient couler en bas, dans le jardin , pour y prendre place en attendant l'ouverture de la barricade, trois ou quatre heures auparavant. Ce fut aussi dans le moment que j'étais en^a^é dans l'enfilade, que cinq ou six ouvriers, j)ercliés sur la barricade, se jetèrent en bas, et peu s'en fallut que je ne lusse étouffé et culbuté. Voilà ce qui se produisait tous les jours et chaque fois que l'on faisait ce beau payement à la Banque.
Le même jour 17, fut remarquable par le désordre qui y arriva. On retira une femme et trois hommes étouffes de cette manière, et on les porta ainsi au Palais-Koyal , afin d'exciter la compassion de M. ie l{é(>ent. Un jeune homme bien fait et proprement vêtu fut enterré au cimetière de l'hôpital des (Juinze-Vingts \ trois autres au cimetière des Innocents, et quatre autres furent exposés à la morgue du Ghàtelet. Un plus grand nombre se trouvèrent moribonds , un jeune honmie aida à retirer son père du nombre des morts.
La populace en fut si émue, qu'ayant remarqué le carrosse du sieur Law dans la rue de Ilichelieu, à la petite porte du Palais-Uoyal, où il eut le bonheiu' de se sauver, sans quoi il aurait été mis en pièces comme son carrosse, du siège duquel son cocher fut culbuté et en eut une jambe rompue, pour avoir eu l'insolence de crier qu'il fallait pendre toute cette canaille; et>se voyant en cet état, il demanda que du moins on lui épargnât la vie, et demanda pardon de son impudence. Ce qui fit assez connaître à M. Law le contraire de ce qu'il s'était imaginé quelque temps auparavant, lorsqu'on lui représenta le tumulte et les murmures que causaient les paj)iers de son invention ,
' L'hôpital des Quinze-Vingts, qui se trouve maintenant rue de Gharenton, faubonrg Saint-Antoine, était situé alors près du Palais-Royal.
la rareté et le prix excessif de toutes les denrées , en disant que les Anglais ne criaient pas y mais qu'ils mordaient ^ et que les Français criaient beaucoup , mais qu'ils ne mordaient pas.
Une femme, dont le mari venait d'être étouffé dans la presse à la Banque, prit M. Leblanc, secrétaire d'État, à la cravate, en disant qu'ayant perdu son mari, elle n'avait plus rien à perdre. On eut de la peine de le tirer des mains de cette femme, qui était au désespoir. Cependant ce ministre ne voulut pas qu'on fît aucun mal à cette femme ni qu'on la mit en prison.
— Sur ce désordre, on tint conseil au Palais-Royal, dont toutes les portes furent fermées pendant toute la matinée ; et sur le soir, on vit aux portes de la Banque un jilacard qui disait qu^ pour le désordre arrivé le matin , on suspendait la distribution des petits billets jusqu'à nouvel ordre.
— Le 16, on y avait affiché qu'on y recevrait trois actions pour la valeur de deux actions, si mieux n'aimaient les porteurs d'actions y donner un supplément de trois mille livres en billets de banque, pour les convertir en actions nouvelles.
— Le I 5 , le 16 et le 17, elles se vendaient quatre mille cinq cents livres chacune, au lieu de neuf et dix mille livres qu'elles valaient auparavant.
— Le 16, on brûla en l'hôtel de ville pour la valeur de cent millions de billets de banque de dix mille livres chacun .
— On continuait de fabriquer à la Monnaie des espèces de billon , composées de cuivre et d'étain , dont on avait lait venir plusieurs bateaux char^rés de ces matières : quoique le Parlement eût remontré au conseil de ré(j^ence que les étrangers refuseraient absolument ces espèces, et que cela ferait un jj^rand préjudice à la réputation du Roi et au commerce, et que les étrangers ne manqueraient pas de
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tirer tout ce qu'ils pourraient d'espèces d'or et d'arpcnt, dont la France se trouverait tout à lait épuisée.
— On y remontra de plus que la défense de porter des diamants et des pierreries serait aussi très-préjudiciable à l'Etat, et que les étran^^ers no manqueraient pas de les acheter à vil prix, pour les revendre dans la suite tout ce (ju'il leur plairait aux Français qui voudraient en avoir.
— Le 18 , on publia une ordonnance du Roi qui portait, qu'attendu le désordre arrivé le jour précédent, faisait défense à toutes personnes de s'attrouper et de s'assembler, sous peine de désobéissance, et d'être punis comme perturbateurs du repos public, suivant la rigueur des ordonnances , et qui suspendait le payement des billets de banque jusqu'à nouvel ordre.
— Le 20 , on en publia une autre en faveur des a(jioteurs, qui continuaient de s'assembler en la place Vendôme pour le né(]^oce du papier.
— Sur les instances de M. le marquis de Bonnac , ambassadeur de France à la Porte Ottomane, le Grand Seigneur permit alors aux catholiques de bâtir une chapelle proche de l'église du vSaint-Sépulcre , à Jérusalem, qui devait être desservie par quelques Capucins français, sous la protection du Roi, où ces religieux devaient avoir une entière liberté, et plus de comuiodité que n'ont les Gordehers dans l'église du Saint-Sépulcre, où ils ne reçoivent du jour que par une ouverture de la voûte, fermée d'une grille de fer, ce qui leur cause de grandes incommodités en temps de pluie. Les Grecs schismatiques jouissant du reste de cette église pour le service divin selon leur rite.
— Le 16, le marquis de ^lailloc ', âgé de soixante-dix ans, épousa la demoiselle d'Harcourt, âgée de vingt et
' Le marquis de Mailloc était allié à la maison de France. Matthieu IMarais, dans son Journal, t. I, p. 380, donne cinquante-sept ans au marié et vingt-quatre à la mariée.
un ans, fille du maréchal d'IIarcoiirt; et ce marquis mourut au mois d'octobre 1724, sans laisser aucun enfant de son mariage.
— On occupait plus de six cents ouvriers à construire un nouvel hôtel des Monnaies à la place de la Pépinière du Roi au Roule, suivant le projet du sieur Law.
— On fit alors quatre-vingt-dix baraques de charpente dans l'enclos du jardin de l'hôtel de Soissons, pour la commodité des agioteurs, qui, par autorité de la Cour, eurent la permission d'y tenir leur commerce, au lieu de la place Vendôme; et pour chacune de ces baraques, ils étaient convenus de payer la somme de cinq cents livres par mois, d'avance, au profit du prince de Garignan , ce qui devait lui produire une somme de quarante-cinq mille livres par mois, et de cinq cent quarante mille livres par an, ce qui paraîtra dans la suite incroyable, quoique la chose soit véritable ; et dans chaque baraque il y avait une table et quelques chaises de paille, avec une tapisserie de Rergame pour l'enjoliver.
— Depuis le désordre qui arriva le 17, M. Law était resté dans le Palais-Royal, et y couchait, n'osant pas en sortir de crainte d'être mis en pièces par la populace. Le guet, à pied et à cheval, marchait jour et nuit, ainsi que la maréchaussée et les soldats aux gardes, aux environs de la Banque, du Palais-Royal et de la maison du sieur Law, pour veiller aux déportements du menu peuple de Paris.
— Le 5 au matin , il y eut à la Banque une si grande foule pour la coupe des billets , qu'il y eut trois femmes et deux hommes d'étouffés, et plusieurs autres qu'on remporta moribonds ; et sur les trois heures après midi il y eut une émotion dans la rue Vivienne, plusieurs particuliers ayant jeté des pierres contre la porte du jardin du palais Mazarin , impatients de ce qu'on ne l'ouvrait pas, pour aller à la Banque par l'enfilade dont on a parlé; sur
quoi une vingtaine de soldats des Invalides en sortirent avec la Ijaïonnette au bout du fusil, et dissipèrent la populace, dont plusieurs furent tués ou blessés.
— Le 2, on exila trente personnes de distinction par autant de lettres de cachet , du nombre descpielles fut M. d'Argenson, qui fut rclé(]ué en sa maison du faubourg Saint- Antoine , proche l'abbaye de la Madeleine du Traisnel ; l'un de ses fils eut ordre de se démettre de sa charge de lieutenant général de police ', son autre fils ^ fut révoqué de l'intendance de Maubeuge. M. Fagon , intendant des finances, fut exilé; M. Trudaine, prévôt des marchands ^, fut exilé à Bordeaux et partit le lendemain ; les sieurs Paris, tous quatre exilés au voisinage de Grenoble,
— Le 6 , on afficha aux portes de la Banque un avis au public, qui disait qu'on y couperait tous les matins les billets de dix mille livres, de mille livres et de cent livres, un billet à chaque personne ; que tous ceux qui se trouveraient dans le palais Mazarin avant neuf heures seraient expédiés, qu'aussi on les priait de ne point trop se presser, pour éviter les accidents,
— Le 9, au matin , on y paya dix livres à chaque personne pour un billet de pareille valeur, ce qui devait se faire les mardis, jeudis et samedis de chaque semaine, et le matin des autres jours on y devait couper alternativement les billets ci-dessus spécifiés.
— Le même jour, on continua de brider, en la salle de
' Il fut remplacé par M. Tascliereau de Baudry.
^ Il s'agit ici de René- Louis, marquis d'Argenson, né le 18 octobre IG94, fils aine du garde des sceaux. Le marquis d'Argenson fut successivement conseiller au Parlement, intendant de lîaiuaut et de Gand)résis, et ministre d'Etat. Il mourut le 20 janvier 1657. M. Rathery publie pour la Société de lllistoire de France les Mémoires de d'Argenson.
^ Il fut remplacé par j^L de Cliâteauneiif , ancien ambassadeur.
l'hôtel de ville, des billets de dix mille livres et de mille livres , ce qui montait alors à la valeur de huit cent soixante-quatorze millions quarante-trois mille livres.
— Le 8, on publia un arrêt du conseil d'Etat, qui ordonnait à toutes personnes de porter à la Monnaie leur vaisselle plate d'argent.
— Le Roi forma pour lors un régiment composé de cent soixante jeunes gens de distinction, distribués en cinq compagnies de vingt hommes chacune, à chacun desquels on donna un fusil et une cocarde de ruban blanc et bleu, et on leur distribuait tous les jours un pain de munition. Chaque compagnie avait un capitaine, un lieutenant, un major et un caporal. Ce régiment se iiommait Royal-Terrasse, parce qu'il s'assemblait sur la terrasse du palais des Tuileries, et y faisait l'exercice tous les jours au soir, en présence du Roi, après son étude.
— Le 10, sur les dix heures du matin, le cocher de M. de Rebours étant a la porte du jardin du palais Mazarin , et tâchant de l'ouvrir pour y entrer, afin d'avoir le payement d'un Ijillet de dix livres, fut tué d'un coup de fusil que lui tira un soldat des Invalides par l'ouverture de la porte entre-bâillée ; lequel soldat, pour avoir tiré sans ordre, fut conduit en prison; après laquelle action plusieurs particuliers qui étaient dans la rue Vivienne se mirent à jeter des pierres dans le jardin , qui était alors rempli de monde, dont plusieurs personnes furent blessées : ce qui obligea une brigade de dix invalides, avec un sergent à leur tête , de sortir avec la baïonnette au bout du fusil pour écarter ceux qui jetaient des pierres, et n'ayant trouvé personne, et comme cette brigade rentrait, je profitai de l'occasion d'y entrer en même temps, et j'eus cette fois, sans peine, la valeur d'un misérable billet de dix livres. On porta le corps du cocher tué au Palais- Royal, et de là chez son maître, qui le regretta pour être un bon domestique et poiu' l'avoir envové à la
Banque chercher une pistole. Il fut encore Lien plus regretté d'une fille qu'il devait bientôt épouser.
— Ou publia un arrêt du conseil d'Etat (jui faisait défense à toutes personnes de porter aucun diamant ou pierrerie, et d'en faire entrer dans le royaume.
— On en publia un autre qui portait extinction des rentes viagères de l'hôtel de ville.
— Ou en publia un autre qui fit défense aux orfèvres de fabriquer aucune vaisselle et autres ouvrages d'or et d'argent, autrement que conformément à l'ordonnance ci-devant publiée.
— Les commissaires du Ghàtelet cessèrent, le 0 , de payer les billets de dix livres, parce qu'on s'était plaint (ju'ils favorisaient leurs parents et leurs amis, qu'ils faisaient entrer chez eux par un endroit particulier, pendant qu'ils laissaient languir le peuple toute une matinée dans la rue, devant leur porte, et que plus de la moitié en sortaient sans rien emporter que de la sueur et de la fatipue. Ce qui m'est arrivé plus d'une fois chez le commissaire Daminois ', qui demeurait alors rue Saint-Houoré, proche les Bâtons-Royaux; lequel avait une porte de derrière par laquelle on introduisait ceux qu'il voulait, avant que de faire ouvrir celle de la rue Saint-Honoré. Le commissaire Duplessis avait la même indulgence et une jjareille facilité.
— Le 30 juin, il fit un orage terrible, etle tonnerre tomba sur l'église cathédrale do Laon en Picardie, et y causa un dommage qu'on estimait monter à deux cent mille écus.
— Le 8 , au matin , ou vit à la porte de l'hôtel de la chancellerie, en la place Vendôme, un placard latin qui portait seulement ces mots : Et Homo factus est. On le
' M. de La Villegille, Jotimal de Barbiei, t. I, p. 38, fait observer avec raison qu'il y a peu d'exemples d'une magistrature exercée aussi longtenq)s par le même individu, car Daminois fut commissaire au Ghâtelet de IGJX) à 1752, c'est-à-dire pendant soixante-deux ans.
présenta à M. le chancelier; on assurait que cette allusion l'avait beaucoup frappe. On prétendait par là qu'il avait dégénéré de son intégrité et qu'il s'était comme dévoué au gouvernement pour être réintégré dans l'administration des sceaux.
— Le dimanche 21 de ce mois, avant trois heures du matin , deux cents gardes du corps , une partie des régiments des gardes françaises et suisses entrèrent dans le palais. Les gardes du corps s'emparèrent de la grande salle et de la grand'chambre, et les soldats des gardes se portèrent avec leurs armes sur le grand escalier, dans les cours, et en sentinelle à chacune des portes du palais.
Les mousquetaires furent en même temps chargés de porter chacun une lettre de cachet à chacun des présidents et des conseillers du Parlement, ahn qu'ils se disposassent tous à aller tenir leurs séances à Pontoise pour y administrer la justice, avec les greffiers, avocats et procureurs. Et par cette lettre de cachet, le Roi ne leur donnait que deux fois vingt-quatre heures pour s'y transporter. Sur quoi chacun des membres du Parlement se disposa à cette translation et envoya des domestiques à Pontoise pour retenir des logements. Et le lendemain on ne voyait que des chariots chargés de lits et d'autres ameublements, qui en prenaient la route '.
On prétendait alors que le Parlement, après avoir persisté dans le refus d'enregistrer l'édit qui déclarait la Banque perpétuelle, avait résolu de faire en sorte que le Roi se rendit le même jour, 21 , à la grand'chambre pour y tenir son lit de justice , et de le déclarer majeur par un acte authentique, et que M. le duc d'Orléans, informé de
' 11 existe un Journal de L'exil du Parlement à Pontoise, rédigé par un coidelier de cette ville, qui vient d'être publié par M. Arthur Demarsy, élève de l'École des chartes. Cet opuscule ne présente que peu d'intérêt et ne contient aucun fait nouveau.
cette résolution, avait prévenu les magistrats en faisant expédier ces lettres de cachet.
— On assurait aussi que M. le Régent, de concert avec M. le duc de Bourbon, avait aussi résolu de conduire, la nuit suivante, le Roi à Versailles, mais que M. le maréchal de Villeroy n'avait pas voulu y consentir, pour ne pas altérer la santé de Sa Majesté, et pour ne pas causer de plus grand trouble dans Paris par cette nouveauté.
— Le même jour, le bruit courut que M. le prince de Conti était exilé pour avoir dit assez hautement qu'il pourrait bien se mettre à la tête des troupes au nombre de cinquante mille hommes que M. le Régent avait fait alors avancer aux environs de Paris , pour le chasser du Palais- Royal et de la Régence qu'il exerçait avec tant de vigueur en toute manière.
— On disait aussi que M. le prince de Conti étant informé de la résolution que M. le duc d'Orléans avait de l'exiler, était allé hardiment au Palais-Royal et avait dit assez crûment à Son Altesse Royale qu'il se moquait de son exil , et qu'il casserait la tête d'un coup de pistolet à celui qui aurait la hardiesse de lui en apporter la lettre de cachet.
— Le même jour 21 , M. le Régent tint par trois fois conseil sur les affaires qui se présentaient. A six heures du matin il envoya quérir les sceaux chez M. le chancelier, qui en fut un peu alarmé aussi bien que ses officiers. M. le chancelier étant arrivé sur les sept heures au Palais-Royal pour assister au conseil, M. le Régent lui dit : « En vous attendant, j'ai scellé ce qu'il y avait de pressé pour vous en épargner la peine, et pour éviter les difficultés que vous auriez pu y apporter. » Et après le conseil, il lui dit : « Vous n'avez qu'à remporter les sceaux à l'ordinaire. »
— La nuit du 20 au 21 , le reste de la journée et la nuit du 21 au 22, le palais fut gardé de la manière qu'on a
dit et environné de troupes, ainsi que dans les rues, et le
(^uet à pied et à clieval ne fit que rôder de tous côtés. Cependant le peuple demeurait aussi tranquille qu'auparavant. Les mousquetaires continuèrent de monter la garde au Palais le 22, le 23 et le 24, et ils s'y faisaient apporter à manger.
— On perdait alors 4 livres par billet de banque de 10 livres, et l'on perdait 50, 55 et 60 livres par billet de 100 livres, et 575 livres par billet de 1,000 livres; les actions étaient à 4,600 livres et avaient baissé même à 4,300 livres et à 4,200 livres.
— M. le maréchal de Villeroy parla d'une manière très-vive au sieur Law sur le désordre des finances, dont il l'accusa.
— Le 29 , on publia une déclaration du Roi , rendue le 27, qui portait en substance qu'après avoir travaillé avec succès par les sages conseils de M. le duc d'Orléans, régent, les dettes de l'Etat se trouvaient considérablement diminuées, les revenus du Roi augmentés et le peuple soulagé par la suppression d'un grand nombre d'impositions onéreuses; cependant le Roi avait la douleur de voir que les officiers du Parlement de Paris, abusant de l'autorité que Sa Majesté leur avait confiée, et oubliant que leur unique soin devrait être de concourir au maintien de celle de Sa Majesté, y donnaient eux-mêmes atteinte en éloignant l'exécution des décisions de Sa Majesté sur l'administration de ses finances , et que l'intention du Roi étant de prévenir de nouvelles difficultés de leur part qui ne pourraient produire d'autre effet que de jeter la défiance et du trouble dans sa bonne ville de Paris, Sa Majesté avait résolu de transférer le même Parlement à Pontoise, pour ne s'y occuper qu'à rendre la justice à ses sujets , comme elle ordonnait par cette déclaration que les officiers dudit Parlement eussent à s'y transporter dans deux fois vingt-quatre heures, suivant les ordres qui leur en avaient été déjà donnés le dimanche 21 de ce mois à
quatre heures du matin, pour y commencer leurs séances dans la huitaine du jour de la date de cette déclaration , et que faute par eux d'y satisfaire, le Roi les déclarait rehelles et désohéissants à ses commaiulements et leur interdisait sous les mêmes peines l'exercice de leurs charges dans I^aris, et leur ordonnait d'y cesser toutes délihérations, à peine de faux. Défendant à toutes personnes de se pourvoir ailleurs qu'à Poutoise par-devant ledit Parlement, et à tous huissiers de donner aucun exploit sans y insérer la résidence dudit Parlement à Pontoise, à peine de nullité desdits exploits et des ju(»ements qui en interviendraient, et de deux cents livres d'amende contre chaque huissier et contre le contrôleur desdits exploits.
Cette déclaration fut enregistrée au Parlement, séant à Pontoise', pour ohéir aux ordres du Roi.
— Le 31 , on vit un placard affiché aux portes de la Banque et ailleurs, qui avertissait le puhlic que les pièces de 45 sols seraient alors reçues pour 4 livres; celles de 22 sols 6 deniers, pour 40 sols; celles de 11 sols 3 deniers, pour 20 sols; les écus de la dernière fahrication , pour 12 livres; ceux de la précédente, pour 15 livres; les louis d'or de vingt-cinq au marc, pour 70 livres chacun, qui se nommaient Chevaliers , et le premier jour d'août les liards de 4 deniers montèrent à 8 deniers chacun ; les gros sols de cuivre à 32 deniers chacun, les trois faisant 8 sols, on les appelait Law^ et les demi, à 16 deniers; les pièces de 2 sols, à 3 sols 6 deniers, et celles de 3 sols, à 5 sols chacune.
— Le même jour, 31 juillet, on publia et afficha une ordonnance du Roi qui fit défense aux agioteurs de s'assembler davantage en la place Vendôme, mais qui leur permit de s'assembler dans l'enclos du jardin de l'hôtel de Soissons, qui pour cette raison fut nommé la Bourse. Au mur duquel jardin on avait pratiqué deux portes à chacune
' Elle est datée du 21 juillet 1720, et fut enregistrée par le Parlement, séant à Pontoise, le 27 du même mois.
desquelles était u» Suisse de la livrée du Roi, avec un corps de garde composé de huit archers et d'un exempt de la prévôté qui y restaient toute la journée et la nuit, quand il en était besoin , pour empêcher le tumulte et qu'il ne s'y fit aucun désordre. La même ordonnance faisait défense d'y laisser entrer aucun carrosse , ni autre voiture, ni chaise à porteur, aucun ouvrier, ni artisan, ni colporteur, ni gens de livrée, ni gens sans aveu, et permettait aux agioteurs d'y tenir leurs assemblées en été depuis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir, et l'hiver depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, avec défense de consommer aucune négociation hors de leurs bureaux.
— On y augmenta le nombre des baraques jusqu'à celui de cent trente-sept, qui étaient numérotées au-dessus de la porte depuis le numéro un jusqu'à celui de cent trente-sept, toutes proprement tapissées et accommodées, dont chaque agioteur devait payer d'avance la somme de cinq cents livres par mois, comme on a déjà dit; ce qui devait produire celle de soixante- huit mille cinq cents livres par mois, et celle de huit cent vingt- deux mille livres par an, au profit du prince de Garignan, comme propriétaire du jardin qui dépendait de son hôtel de Soissons, duquel jardin on avait arraché tous les arbres qui en faisaient l'ornement et qui servait de promenade aux personnes du voisinage avant l'établissement de la nouvelle Bourse. ^
— Le V^ d'août, on ne fit aucun payement à la Banque , comme on l'avait fait espérer par un arrêt du conseil d'État qui assurait qu'à commencer de ce jour elle payerait en espèces la valeur de cinquante millions par mois jusqu'au ]" août de l'année suivante 1721, afin de retirer des billets de banque pour une pareille valeur, s'il s'en fût trouvé .
— Le sieur Poitrat, ci-devant clerc du sieur Golin,
procureur au Ghâtelet, ayaut fait des (jains immenses à l'a^jio, avait acheté une char(>e de maître d'iiôtel chez le Roi pour la somme de cent cpiatre-vin^t mille livres, et une maison de (grande étendue dans la rue de Richelieu, Faisant le coin de la rue Villedo, pour la somme de trois cent mille livres, et ayant fait démolir cette maison pour la rendre plus commode et plus ma^^nifique , le 27 juillet y étant allé pour voir comme l'ouvrage avançait , il observa quelque chose qui ne lui plaisait pas, dont ayant g^rondé un des ouvriers et cet ouvrier lui ayant fait une réplique (pii le choquait, il tira l'épée pour l'en fra])per, ce qui énuit les autres ouvriers de telle sorte , qu'avec leurs rè(>les ils cassèrent son épée et lui donnèrent tant de coups, (pi on fut obligé de le porter comme demi-mort chez sa femme, qu'il avait abandonnée et méprisée depuis sa grosse fortune.
— M. le duc d'Orléans eut alors la bonté d'envoyer une somme de six cents livres en espèces et autant en bilîets de banque à chacun des principaux officiers du Parlement et moitié aux autres, avant leur départ de Paris pour aller à Pontoise; ce que ces magistrats firent employer à une provision de café, de chocolat et de sucre, pour conserver plus longtemps la mémoire de cette libéralité.
— M. de Lamoignon , avocat général, en allant à Pontoise avec deux conseillers , disait : « Il y a longtemps que nous sommes extrêmement occupés ; il y a apparence qu'on nous envoie là pour nous reposer. »
— En effet, plusieurs procureurs n'y firent pas un long séjour pour s'y voir oisifs et pour le prix excessif du logement, des vivres et des denrées, le pain y ayant valu vinc/t sols la livre les trois premiers jours du marché, et le moindre vin jusqu'à vingt-cinq sols la pinte; ce qui devait être encore bien plus onéreux aux personnes qui avaient des procès à vider au Parlement , et ce qui en devait augmenter beaucoup les épices.
120 JOURNAL DE LA rxEGEXGE.
— Dej3uis le 29 juillet, il resta seulement six mousquetaires au palais pour garder la (}rand'chaml)re.
— Quantité de gens curieux ou oisifs allaient souvent à Gliarenton pour y voir la disposition du camp de quatre ré(jiments d'infanterie que M. le llégent y avait fait venir depuis trois semaines, quoiqu'ils fussent obligés de payer vin.c4 et trente livres pour un misérable carrosse de louage et que les vivres y fussent vendus à un prix excessif: un poulet assez maigre y valant trente sols, un pigeonneau quarante-cinq sols, la pinte de vin trente sols et seize sols, et le reste à proportion.
— Eu fort j)eu de jours, on transporta par eau à l'Hôtel-Dieu de Paris plus de deux cents de ces soldats malades.
— Le 31 juillet, on publia une ordonnance du Roi qui faisait défense à tous marchands et artisans de refuser en payement les billets de banque, sous ])eine de payer le douî)Ie de la somme offerte au particulier qui présenterait lesdits billets; lequel particulier en cas de refus de la part du marchand ou artisan, pourra porter sa plainte au premier commissaire du Gliâtelet, qui en ferait son rapport devant le heutenant général de police.
— Le même jour, on publia aussi à son de trompe une suspension d'armes et cessation de tout acte d'hostilité par mer entre les snjets de France et d'Espagne, laquelle avait commencé dès le premier jour de février précédent.
— Le P' d'août, on perdait à la place de la nouvelle Bourse jusqu'à 12 livres par billet de 100 livres, et rien sur ceux de 10 livres. Le 2% on y perdait seulement () livres 8 sols, et 2 livres par billet de 100 livres, suivant le caprice des agioteurs , et seulement 20 sols chez les changeurs et 4 sols par billet de 10 livres, chez qui il y avait une si grande foule de monde que peu de gens pouvaient y aborder, et je ne pus jamais en approcher.
— Le 1" de ce mois, l'ouverture de la Bourse dans l'enclos du jardin de l'hôtel de Soissons se fit au brnit des timbales, des trompettes, tambours et d'autres instruments, en présence de M. de Baudry, lieutenant f>énéral de police.
— Le même jour, à deux heures du matin, on vit vui cairosse à six chevaux, drapé de noir, précédé de six hommes vêtus de deuil avec chacun un flambeau allumé et deux hommes dans le carrosse, qui arrêta sur la demi-lune de la porte Saint-Antoine, et suivi de deux autres hommes, qui après avoir fait une fosse en cet endroit avec des pioches , aidèrent à descendre du carrosse un cercueil de ploml) enfermé dans un autre cercueil de bois, et l'enterrèrent dans la fosse; après quoi tout ccît équipage se retira et reprit le chemin du fiuibour(] Saint-Germain et rentra chez l'envoyé de Suède, d'où il était sorti.
Quelques soldats aux gardes qui avaient suivi de loin cet équipage funèbre, déterrèrent ce qu'on avait mis dans la fosse, ôtèrent le corps du défunt qu'on disait être un seigneur suédois, enlevèrent deux diamants qui étaient restés à un de ses doigts et le cercueil de plomb , remirent le corps dans le cercueil de bois et le couvrirent de terre. On assurait qu'ils vendirent ensuite le plomb la somme de cent trente-cinq livres.
L'envoyé de Suède, informé de cet attentat, en porta aussitôt ses plaintes au Palais-Royal; sur quoi un commissaire du Ghatelet fut chargé de faire en sorte de découvrir les auteurs de ce larcin extraordinaire.
— Le 2 et le 3 , les changeurs recevaient les billets de 100 livres à 20 sols de perte; le 4, à dix heures du soir, on leur envoya faire défense de les recevoir; le 5, ils reçurent seulement ceux de 10 livres à 4 sols de perte, et le 3^, ils n'en exigeaient que 1 sol de chacun.
— Le 5, les agioteurs à la Bourse exigèrent 12 et 15 livres pour cent.
— Le même jour, on réduisit les liards de 8 deniers à
I> deniers, et les sols de 3 sols G deniers à 3 sols pour une plus grande commodité du détail.
— Le même jour, on ne fit aucun payement à la Banque, quoiqu'elle l'eût fait espérer le 2 par des affiches.
— Le même jour, le Roi fut à Gharenton faire la revue des quatre régiments qui y étaient campés.
— Le Parlement, qui résidait alors à Pontoise, refusa de recevoir une somme de six cent mille livres que M. le Régent avait ordonné de payer à ces magistrats à compte de leurs gages ; lequel refus irrita ce prince de telle sorte , qu'il les menaça de les faire transférer plus loin.
CHANSON
Le Parlement est à Pontoise Sur Oise , Par ordre du Régent.
Mais nous rencira-t-on notre argent?
Non ; ce n'est que poin* chercher noise. Le Parlement est à Pontoise Sur Oise, Par ordre du Régent.
— Le 8 , on apprit ici avec douleur que la peste s'était répandue dans Marseille; ce qu'on attrihuait à quelques ballots de laine, de soie et d'autres marchandises, qu'on avait négligé ou oublié de faire parfumer au lazaret , après avoir été débarqués d'un vaisseau venu de Seyde en Syrie, où cette cruelle maladie faisait depuis plus d'un an un terrible ravage, aussi bien que dans Alep et en d'autres lieux du Levant. Lequel mal se communiqua bientôt dans Marseille par le moyen fatal de huit crocheteurs qui pour avoir porté ces ballots en moururent le lendemain , le communiquèrent à leurs familles , ])uis aux maisons voisines et par toute la ville. Sur la nouvelle de ce funeste événement, on fit défense à toute personne de sortir de Marseille et
d'y entrer, pour empêcher que le mal ne se communiquât dans les lieux voisins et dans les provinces voisines de la Provence.
Sur cela , on fit le procès au capitaine du bâtiment pour avoir produit un faux passe-port, comme venant d'un lieu non suspect ni infecté de maladie conta(>ieuse , afin de n'être pas obligé de faire îa quarantaine entière et de débiter au plus tôt sa marchandise.
On assurait déjà qu'il y mourait plus de deux cents personnes par jour; on prit aussitôt à Lyon de sa^jes mesures pour empêcher la communication de cette maladie.
— Le 12, le 13 et le 14 de ce mois,. on perdit à la Bourse 27, 30 et 35 livres par billet de 100 livres, et 34 sols par billet de 10 livres.
— On apprit alors que le 6 il avait fait un orage extraordinaire en Champagne, mêlé de grêle pesant deux livres, de tonnerre, de vent impétueux et d'un déhige d'eau, dont les maisons, les églises de Ghàlons et les biens des environs de cette ville furent très-endommagés et presque ruinés, quantité de personnes et de bestiaux tués par la grêle et noyés par le débordement subit de la rivière de Marne , ce qui fit enfler tout à coup celle de Seine extraordinairement.
— Le 10, on publia un arrêt du conseil d'État qui permit à la Compagnie des Indes de délivrer des souscriptions pour cinquante mille actions de neuf mille livres chacune.
— Le même jour, on publia une ordonnance du lieutenant général de police qui obligeait les bouchers, les tripiers et les chandeliers de se conformer aux arrêts du conseil de 1718 et de 1719, concernant les suifs et la chandelle, que ces arrêts avaient fixée à neuf sols six deniers la livre ; cependant les chandeliers continuaient de la débiter à raison de vingt-quatre sols la livre et même à trente et trente-deux sols.
— La nuit du 30 au 31 juillet, il fît un orag^e terrible de vent, d'éclairs, de tonnerre, de pluie et de ^rê\e depuis Lan(i;Tes jusqu'à Reims, rpii s'étendit jusqu'à quatre lieues de largeur; tous les fruits, les vi(jnes, les blés et les jardins des environs de Troyes, de Sainte-Menehould, de Ghàlons et de Reims furent entièrement ruinés ; les couvertures et les vitres des maisons et des é(;lises fracassées; quantité de maisons des villa^jes renversées, plusieurs personnes et quantité de bestiaux tués et noyés, tout le (j^ibier tué ou noyé. On trouva entre autres deux mille lapins morts dans la seule garenne de Gliamplaine. En moins d'un quart d'heure que la (jrêle dura,jon trouva qu'elle avait exterminé au voisinage de Ghàlons plus de (;ibier de toute espèce qu'on n'en pourrait consommer pendant six mois dans cette ville. La grêle, pour si peu de temps, tomba en si grande quantité, que le lendemain il y en avait encore sur terre jusqu'à la hauteur de deux pieds, et il se trouva des grains de grêle qui pesaient vingt-deux onces chacun. On estimait que cet orage avait causé dans toute son étendue un doramage de vingt-deux millions et de quinze cent mille livres à la seule ville de Ghàlons.
— Le 17 d'août, les agioteurs exigeaient vingt-cinq livres par billet de cent livres, et quatre cents livres par billet de mille livres.
— Le 14, on publia un arrêt du conseil d'Etat qui ordonnait que les ])orteurs de bilkîts de dix mille livres et de mille livres les convertiraient en rentes perpétuelles à deux pour cent, ou en rentes viagères à quatre pour cent, jusqu'au premier jour d'octobre suivant , après lequel temps passé, ils seraient hors de tout commerce et jusqu'au premier jour de novembre pour en prendre des actions nouvelles ou des conq)tes en Ranque; après lequel temps on ne pourrait plus prendre de ces actions nouvelles qu'avec des billets de cent livres et de dix livres. Lesquels billets auraient cours jusqu'au premier jour de mai 1721, pendant
lequel temps la Gompag^nie des Indes s'était cnjjaj'^ce de les acquitter tous selon leur valeur.
— Quelques juifs escomptèrent à la Bourse des.l)il]ets de banque pour la valeur de huit cent mille livres en espèces, et un agioteur en escom[)ta aussi pour 2,000,000 en espèces; ceux de 1,000 livres, à raison de 240 livres de perte; ceux de 100 livres, à raison de 28 livres, et ceux de 10 livres, à raison de 34 sols aussi de perte pour chaque billet.
— M. le procureur (général du Parlement fit taxer à Pontoise le pain à trois sols la livre, la viande de boucherie à dix sols, le beurre à dix-huit sols, le vin à huit sols la pinte, etc.
— Sur les remontrances que M. le marquis de Puysé^jur, lieutenant [jënéral des armées du Roi, fit alors à jM. le Ré(^ent que les entrepreneurs ne pouvaient plus fournir les habits pour les troupes à cause du prix excessif des étoffes , la Compagnie des Indes s'engagea de les fournir sur le pied ordinaire.
— Le 31 août, on publia un arrêt du conseil d'État qui permettait l'ouverture du commerce dans l'enclos du jardin de l'hôtel de Soissons, et qui supprima celui des agioteurs.
— Les billets de 100 livres se donnaient alors à 36 livres de perte, et ceux de 10 livres à 54 sols de perte chacun ; le 2 de septembre , les premiers se donnaient à 47 livres de perte, et ceux de 10 livres à 3 livres de perte chacun; le 3, à 48 livres et à 4 livres de perte.
— Le même jour, les pièces de 4 livres furent réduites à 3 livres 10 sols et les autres à proportion.
— Il parut alors une satire en vers intitulée les Philip- -piques^ en plusieurs odes qu'on attribua au sieur de La Grange, gentilhomme de Périgord, qui dans sa jeunesse avait été page de madame la princesse de Gonti, l'ancienne douairière, lequel, à l'âge de seize ou dix-sept ans, fit une
tragédie qui fut admirée et qui fut jouée à l'Opéra avec un applaudissement (>énéraL Par ordre d,u feu Roi, il fut obligé de se démettre d'une charge de maître d'hôtel qu'il avait achetée chez madame la duchesse d'Orléans, la douairière, et de se retirer en son pays à cause de sa mauvaise conduite. Pour une satire qu'il s'avisa de faire contre M. le duc de La Force, il fut relégué dans l'île de Lérins en Provence, où ayant composé les Philipjnques contre la personne de M. le Régent, il eut le bonheur de s'échapper et de se retirer en Hollande, pour éviter l'ordre que le gouverneur de cette île reçut de le faire précipiter dans la mer, afin de l'exterminer. Voici les pièces qui lui avaient attiré l'indignation de ce prince ' .
PREMIÈRE PlilLTPPIQUE.
Vous, dont l'éloquence rapide Contre deux tyrans inhumains Eut jadis l'audace intrépide D'armer les Grecs et les Romains ^ ; Contre un monstre encor plus farouche • Versez votre fiel dans ma bouche :
Je brûle de suivre vos pas , Et je vais tenter cet ouvrage, Plus charmé de votre courage Qu'effrayé de votre trépas.
A peine il ouvrit les paupières
Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,
' Voyez, sur La^range-Chancel et sur les Pliilippiques ^ le livre de M. de Lescure, publié en 1857 chez Poulet-Malassis.
^ Les Philippiques de Démosthènes, dirigées contre le roi de Macédoine, Philippe; celles de Cicéron, dirigées contre Antoine.
Il fut indif;né des barrières Qu'il vit entre le trône et lui.
Dans cette détestable idée, De l'art des Gircé, des Médée, Il fit ses uniques plaisirs; Il crut cette voie infernale Digne de remplir l'intervalle Qui s'opposait à ses désirs.
Contre ses villes mutinées
Un Roi l'appelle à son secours ' ;
Il lui commet les destinées
De son Empire et de ses jours;
Mais, prince aveugle et sans alarmes,
Vois qu'il ne prend en main les armes
Que ],oiir devenir ton tyran ,
Et pour imiter la furie
Par qui jadis ton Ibérie
Subit le joug de l'Alcoran ^ !
Que de divorces, que d'incestes ^ Seront le fruit de ses complots ' Verrons-nous les flambeaux célestes Reculer encor sous les flots?
Peuple, arme-toi, défends ton maître;
' Ce ne fut pas Philippe V qui réclama le secours du duc d'Orléans, ce fut au contraire ce prince qui sollicita madame de Maintenon pour être envoyé en Espagne. (Voyez Lescure, les PliUippiqiies , p. 257.)
2 Allusion à la conquête de l'Espagne par les Maures.
^ On a prétendu que le duc d'Orléans devait expulser Philippe V et épouser la reine douairière d'Espagne, après toutefois s'être débarrassé, par le poison, de sa propre fennue. (Voyez Lescure, p. 258.)
C'est peu que la main de ce traître Cherche à lui ravir ses Etats ; Le lit môme de tou Philippe Doit voir de Thyeste et d'OEdipe Renouveler les attentats '.
Mais ses trames sont découvertes.
Quels climats lui seront ouverts?
Quelles îles assez désertes Le cacheront à l'univers?
Sa patrie, indul(jente mère, Ouvre son sein à la vipère Avide de la déchirer.
S'il perd l'espoir d'une couronne.
Ce malheur n'a rien qui l'étonné :
11 a de quoi le réparer.
Nocher des ondes infernales, Prépare-toi , sans t'elfrayer, A passer les omhres royales Que Philippe va t'envoyer.
O dis{)râces toujours récentes !
0 pertes toujours renaissantes.
Eternels sujets de san(> lots !
Tel que sur la plaine liquide D'un cours également rapide Les ilôts sont suivis par les flots.
Ainsi, les fils pleurant le père ^, Tombent frappés des mêmes coups;
^ Allusion à la passion que le duc d'Orléans aurait inspirée à la reine d'Espagne,
2 Le grand Dauphin (14 avril 1711).
Le frère ' est suivi par le frère ', L'épouse ^ devance l'époux.
Mais, ô coups toujours plus funestes!
Sur deux lis, nos uniques restes, La faux de la Parque s'étend.
L'un ''' subit le sort de sa race, L'autre ^, dont la couleur s'efface, Penche vers son dernier instant.
0 Roi, depuis si longtemps ivre D'encens et de prospérité , Tu ne te verras plus revivre Dans ta triple postérité.
Tu sais d'où part ce coup sinistre.
Tu tiens son principal ministre ^, Monstre vomi par les enfers :
Son dé(juisement sacrilège N'usurpe point le privilège De le garantir de tes fers.
Venge ton trône et ta famille.
Arme-toi d'un juste courroux;
Prends moins garde aux pleurs de ta fille
Qu'aux attentats de son è[)oux.
Ta pitié serait ta ruine;
Sois sourd aux cris d'une héroïne
' Le duc de Bourgogne (18 février 1712). 2 Le duc de Berry (1714).
' La duchesse de Bourgogne (12 février 1712). ^ Le duc de Bretagne (8 mars 1712).
' Louis XV.
" Un cordelier nommé Chandon ou Lemarchand. (Voyez Lescure, p. 272.)
Digne d'un fils moins détesté.
Qu'il expire aven son complice; Tu sauveras par son supplice Le peu de sang qui t'est resté.
Mais, par le juge ^ que tu nommes,
Que penses-tu développer?
Car c'est bien le plus noir des hommes ;
Il ne cherche qu'à te tromper.
Sur le silence et l'imposture
Élevant sa grandeur future ,
Il se ménage un sûr appui ;
Sur cet événement tragique
Consulte la rumeur publique.
Elle est plus sincère que lui.
Vois, comme le sang du coupable N'imprime plus aucun respect; Comme la cour, inconsolable, Frémit d'horreur à son aspect !
Son âme , tremblante et confuse , Craint déjà qu'on ne lui refuse L'usage des feux et des eaux , Et que les fières Euménides N'arment contre ses parricides Leurs couleuvres et leurs flambeaux !
Enfin, le jour fatal arrive Tel qu'Albion l'avait prédit^;
' Le lieutenant de police d'Argenson fut, dit-on, nommé par le Roi pour informer au sujet des morts successives arrivées dans la famille royale.
- Allusion aux paris qui s'élevèrent en Angleterre relativement à l'époque de la mort de Louis XIY. (Voyez Lescure, p. 275)»
Louis va sur la sombre rive ;
Son ennemi s'en applaudit,
Et, prenant les mœurs de Byzance,
Gomme s'il avait eu naissance
Des Selims et des Bajazets,
Il court, par l'effroi qu'il inspire,
Avec les rênes de l'empire,
Saisir le prix de ses forfaits.
Le tyran le plus sang^uinaire
Montra d'abord quelques vertus ;
Tels furent Néron et Tibère,
Tel fut le frère de Titus.
Le bruit du passé se dissipe;
Déjà l'on transporte à Philippe
Tous les noms donnés à Trajan ;
Il suit les antiques exemples
Des Rois qui défendaient nos temples
Des attentats du Vatican '.
Et toi, cabale insociable -,
Sous le nom de Société,
De ton pouvoir insatiable
Vois détruire l'impiété.
Vois sortir de tes mains profanes,
De l'exil où tu les condamnes
Et des fers où tu les retiens,
Ces gfrands cœurs, ces esprits sublimes
Qui n'ont jamais eu d'autres crimes
Que d'avoir combattu les tiens.
Allusion à la protection que le Régnent accorda d'abord aux jansénistes.
- Les jésuites.
La pourpre, à tous tes traits en butte*. Retrouve enfin sa sûreté; La foi, que relève ta chute, Va reprendre sa pureté.
Au Caton ^ que tu veux proscrire , Des lois, soutien de cet empire, Le sacré dépôt est remis.
Tremble, crains la main équitable Qui joint le glaive redoutable la balance de Thémis.
Achève d'être notre maître, Prince digne du nom de Roi ; Les vertus que tu fais paraître Ramènent tous les cœurs à toi.
Auguste, en suivant ces maximes.
Sur ce qu'il obtint par ses crimes, S'acquit d'inviolables droits; Les usurpateurs des provinces En deviennent les justes princes Quand ils donnent de justes lois.
Ma voix le frappe, il persévère; Tous ses instants sont glorieux :
Je vois purger le iriinistère D'un triumvirat odieux ''; Nos armes longtemps négligées, Nos finances mal dirigées
■ Le cardinal de Noailles.
2 D'Aguesseau.
* Les ministres Voisin , Pontchartrain et Desmarels.
Passent en de plus di^jnes mains, Et le Cyclope impitoyable ' N'a plus le pouvoir effroyable Dont il accablait les humains.
Vous dont les palais magnifiques Se sont formés de nos débris, Auteurs des misères publiques.
Monstres de notre sangf nourris, Tels qu'on vit les fils de la Terre Dans un champ semé pour la g^uerre, Détruits aussitôt qu'enfantés , Thémis s'arme pour vous poursuivre ^ :
Rentrez, troupe indigne de vivre, Dans le néant d'où vous sortez.
Et toi , leur agent détestable Et receleur de leurs larcins ^, Dont la police épouvantable Viola les droits les plus saints , Regarde les honteux supplices Où Thémis livre tes complices; Grains pour toi les mêmes horreurs; Paris, devenu ta patrie, Attend cette dernière hostie Gomme la fin de ses malheurs ^.
' Pontchartrain était borgne.
^ La chambre de justice instituée pour informer contre ceux qui s'étaient enrichis par des concussions.
^ Le lieutenant de police d'Argenson; plusieurs individus employés par lui dans la police furent alors poursuivis par la chambre de justice.
* On a assuré qu'il fut question de décréter d'Argenson luimême.
3i JOURNAL DE LA RÉGENCE.
Mais sa fureur a beau paraître , Certain d'en braver les effets, Tu fus trop utile à ton maître Dans l'examen de ses forfaits :
Il est à présent ton réfugie ; Il fait plus, car il te rend jug^e De quiconque a cru te juger.
Ton bras, armé de son tonnerre, Fait connaître à toute la terre Qu'il n'est pas sûr de l'outrager.
Attaque d'abord ce grand homme ' Que Philippe craint encor plus Qu'autrefois le tyran de. Rome Ne craignit Sénèque et Burrhus.
Hâte sa chute et sa disgrâce ^, Le tyran te garde sa place, Elle convient mieux à tes mœurs.
Avec le prix de tes services , Tu sauras mieux flatter ses vices ; Tu serviras mieux ses fureurs.
Royal enfant, jeune monarque, Ce coup a réglé ton destin; Par lui l'inévitable Parque Ne lâchera plus son butin.
Tant qu'on te verra sans défense, Dans une assez paisible enfance
' D'Aguesscau.
2 Lors de l'exil de d'Aguesseau à Fresnes, d'Argenson fut nommé garde des sceaux.
On laissera couler tes jours ; Mais quand, par le secours de l'âge, Tes yeux s'ouvriront davantage, On les fermera pour toujours.
Enfin, le torrent en furie
Rompt la digue qui le retient;
À sa première barbarie
Le tigre apprivoisé revient.
Quel chaos ! quels affreux mélanges !
A des maux encor plus étranges
Faut-il toujours nous apprêter?
Thémis s'envole vers Astrée;
Cette détestable contrée
N'est plus digne de l'arrêter.
Quel nouveau spectacle s'apprête D'augmenter notre étonnement !
< Quelle hydre, esclave d'une tête,
S'empare du gouvernement '?
Tout commence, rien ne s'achève; Chaque sentiment qui s'élève Trouve un sentiment opposé; Il n'est point de fils secourables Contre les détours innombrables Dont ce dédale est composé.
Où va ce groupe fanatique De qui l'orgueil s'est emparé?
Pourquoi, contre l'usage antique,
' La création des divers conseils de régence, de guerre, de marine, de conscience, etc.
Veut-il faire un corps séparé ' ?
Fiers de titres ima^^inaires,
Ces g^rands cœurs au raug^ de leurs pères
Dédaignent de se voir réduits ;
Et, comme des fleuves superbes,
Ils méconnaissent sous les herbes
La source qui les a produits.
Ombres, dont par toute la terre On connaît les illustres noms :
Polignac, Rauffremont, Tonnerre; Et vous , mânes des Châtillons , Je vous vois sur le noir rivag^e.
Frémir de l'indigne esclavage Où vos neveux sont retenus Par des noms égaux à tant d'autres, Des noms obscurcis par les vôtres Et qui ne vous sont pas connus.
Contre vous, filles de Mémoire, ,
Le tyran n'est pas moins aigri ;
Des traits d'une fidèle histoire
Il voudrait se mettre à l'abri.
Surtout, ennemi de la scène
Que par une rivale obscène ^
Il a cru pouvoir avilir.
Il craint que vos jeux dramatiques
N'étalent sous des noms antiques
Ce qu'il voudrait ensevelir.
' La querelle des ducs et pairs contre le Parlement et la , noblesse.
'^ Le rétablissement de la Comédie italienne en 1716; elle avait été supprimée sous Louis XIV pour avoir représenté une comédie intitulée la Fausse Prude, qui contenait des allusions ù madame de Maintenon.
De cette crainte imajjinaire Arouet ressent les effets ; On punit les vers qu'il peut faire Plutôt que les vers qu'il a faits; C'est sur une alarme pareille Que l'imitateur des Corneille Gémit au fond du Périgord ' ; Et, quoique atteint de mille crimes, Celui dont on craint peu les rimes ^ Est exempté du même sort.
Cependant l'Etat se renverse; Tous nos trésors sont engloutis ; Partout s'interrompt le commerce, Et les arts sont anéantis.
Des traités honteux s'exécutent ^ ; Un roi que les siens persécutent Nous éprouve encor plus cruels ^.
Mais, dans un temps comme le nôtre, Les usurpateurs, l'un à l'autre.
Se doivent des soins mutuels.
Tandis qu'on brise les barrières ^ Que nous achevions d'élever,
' Viinilale^ir des Corneille, tel est le titre que Lagrange- Cliancel se donne à lui-même.
2 Le poëte ïxoy, selon les uns; Nadal ou Saurin, selon les autres. (Voyez Lescure, p. 293.)
' La triple alliance.
* Le Prétendant ou chevalier de Saint-Georges.
^ La destruction de Mardick.
Qu'on ouvre de vastes carrières A ceux qui nous voudront braver, On passe le temps en délices ; Chacun se pare de ses vices ' Comme d'un trophée éclatant;
Et l'exil , les fers et les gênes Sont toujours les suites certaines Des moindres plaintes qu'on entend.
Infâmes Héliog^abales , Votre temps revient parmi nous !
Voluptueux Sardanapales, Philippe vous surpasse tous !
Vos excès n'ont rien qui le tente; Son âme serait peu contente De les avoir tous réunis, S'il n'effaçait votre mémoire En faisant revivre l'histoire De la naissance d'Adonis '.
Toi ^ qui joins au nœud qui vous lie Des liens dont tu n'as pas d'effroi , Ni Messaline ni Julie Ne sont plus rien auprès de toi.
De ton père amante et rivale, Avec une fureur ég^ale Tu poursuis les mêmes plaisirs; Et toujours plus insatiable Quand leur nombre même t'accable, Il n'assouvit point tes désirs.
' Adonis était, dit la fable, le fils de Cyniras et de sa fille Myrrha; Lagrang-e fait allusion à une grossesse de la duchesse de Berry que l'on attribuait au duc d'Orléans son père.
'^ La duchesse de Rerry. (Voyez, pour cette strophe, Lescure, p. 296.)
Fille du plus (jrand Roi du monde \
Qui , loin de marcher sur leurs pas ,
Dans une retraite profonde
Ensevelissez vos appas ,
Seule exempte de nos intri^jues ,
Parmi nos plaisirs et nos brigues
Les vôtres ne sont pas cités.
On ne vous voit que dans nos temples,
Où vous nous donnez des exemples
Qui ne seront pas imités.
Vous, dont par un arrêt injuste ^
Le grand cœur n'est pas abattu ,
Prince , qui d'une race auguste
Emportez toute la vertu ;
Tout le reste la déshonore :
La France contre eux vous implore,
Par ses cris laissez-vous gagner,
Et forcez sa reconnaissance
D'ajouter à votre naissance
Ce qu'il y manque pour régaex.
' La princesse douairière de Conti, Anne-Marie de Bourbon, dite mademoiselle de Blois , fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière.
^ Le duc du Maine, dépouillé par le Parlement des avantages que lui faisait le testament de Louis XIV.
DEUXIÈME PIIILIPPIQUE.
Je vais rentrer dans la carrière :
Silence, lyre d'Apollon; C'est à toi, trompette (guerrière, De frapper le sacré vallon ; C'est à vous , belliqueuses fées , D'inspirer à tous nos Orphées Des chants maies et pénétrants , Dig^ncs de verser dans nos âmes Cet esprit d'intrigue et de trames Qui fait la chute des tyrans.
Toi, qui par la pourpre romaine Brillas moins que par tes vertus, Retz ', dont l'audace plus qu'humaine Relevait les cœurs abattus , Sur ton troupeau qui te réclame, Sur un sénat dont tu fus l'àme.
Daigne encore jeter les yeux ; Tends-leur d'en haut un bras propice Qui les sauve du précipice Dont lu garantis leurs aïeux.
Sacrilège faim des richesses, Osez-vous inventer des lois Pour donner trois fois aux espèces Un prix au-dessus de leur poids ^?
* François-Paul de Gondv, cardinal de Retz. ^ Les lois sur la refonte des monnaies et sur raugmentation des espèces.
[1720] SEPTEMBRE. J4i
Toi qui fus lon(»teinps (gémissante Sous l'autorité ravissante Des Vespasiens, des Galbas, Vis-tu dans ces princes avares i\i des rapines si barbares Ni des artifices si bas?
Mortels qui tenez la balance ^ Entre le Prince et ses sujets , Pouvez-vous garder un silence Qui favorise ses projets?
Craignez-vous, par des voix soumises, Par des remontrances permises , D'armer les griffes du lion , Et de voir la force et la fraude Joindre les cruautés d'Hérode Aux vices de Pygmalion?
Mais non, leur voix est entendue
De l'inflexible léopard;
De sa retraite défendue
Ils percent le dernier rempart.
Quelles réponses ! quels blasplièmes !
Des Mézences, des Polyphèmes
La bouche a vomi moins d'horreurs -;
Jamais Ajax, bravant la foudre,
De celle qui le mit en poudre
Ps'a tant mérité les fureurs.
Tremble, Paris, tu vas apprendre A quel maître tu t'es donné;
' Le Parlement.
- Le Régent envoya faire f. .... la députation du Parlement qui vint lui faire des remontrances.
im JOURNAL DE LA RÉGENCE.
De la vengeance qu'il va prendre Tu seras long:temps étonné.
Réduite à souffrir sans se plaindre, Rome n'eut jamais tant à craindre Des fureurs de Galig:ula ; Jamais tant de têtes proscrites Ne lassèrent les satellites De Marins et de Sylla.
Quels nouveaux bataillons accourent Sur nos rivages pleins d'effroi?
D'où vient que tant d'armes entourent Le sacré séjour de mon Roi ?
L'étranger est-il à nos portes?
Par de fanatiques cohortes Nos temples sont-ils menacés?
Et l'Etat, voisin de sa chute, Craindrait-il de se voir en butte Aux horreurs des siècles passés ' ? '
Quel est cet appareil sinistre Dont le jour découvre l'horreur?
Sur qui Philippe et son ministre ^ Vont-ils déployer leur fureur?
J'y vois un innocent monarque Conduit, par la main de la Parque, Comme une victime à l'autel, Par ses regards , par son silence , Autoriser la violence Qui le condamne au coup mortel.
' Le lit de justice tenu au Louvre pour l'enregistrement de l'édit qui déclarait les princes légitimés déchus du droit de succéder au trône.
- D'Argenson , garde des sceaux , qui remplit au lit de justice les fonctions de chancelier.
[1720] SEPTEMBRE. 14:j
Pour entendre les lois injustes Que vont dicter ses ennemis , Je vois deux colonnes augustes Sortir du temple de Thémis '.
Dans leur marche majestueuse Une douleur respectueuse Règne sur leurs fronts généreux ; Et le zèle qui les inspire Leur fait craindre pour cet empire Ce qu'ils ne craignent pas pour eux.
Tels s'avancèrent vers un homme
Que moins de colère emporta
Les graves pontifes de Rome
Et les prêtresses de Vesta;
Tels, dans leurs murs réduits en cendre,
A ceux dont on nous fait descendre
S'offrirent jadis ces grands cœurs;
Ces vieux confrères de Camille,
Qui par leur port noble et tranquille
Épouvantèrent leurs vainqueurs.
Digne chef d'un corps plus illustre,
En quel état je t'aperçois !
Ta gloire tire un nou\eau lustre
Des outrages que tu reçois.
En vain, dans sa lâche colère.
Aux pieds de son Dieu tutélaire
' Le Parlement se rendit au Louvre en formant deux colonnes.
14i JOURNAL DE LA RÉGENCE.
Le tyran te laisse abattu.
Les blasphèmes dont il t'accable ', Dictés par sa haine implacable, Font l'éloge de ta vertu.
Mais toi -, qu'un arrêt plus indigne Perce encor de traits plus aigus.
Prince, qui d'un trésor insigne Étais l'infatigable Argus, C'est peu qu'une injuste puissance.
Avec les droits de ta naissance.
Ait le front de te l'enlever; Dans le coup fatal qui t'opprime, Nous voyons le genre de crime Qu'elle est sur le point d'achever.
Ainsi, ta vigilance exacte.
Tes vertus, tes soins infinis ,
Ont produit ce malheureux pacte
Entre deux Cyclopcs unis ^.
Ta tendresse, au gré d'un barbare,
Fut trop soigneusement avare
D'un sang dont on veut se rougir;
Rourbon, plus dur et moins austère.
Prêtera mieux son ministère
Au maître qui le fait agir.
' Le premier président de IMesmes, que le Régent soupçonnait de pencher pour le parti de la duchesse du Maine, fut vivement interpellé par lui à ce sujet.
- Le duc du Maine.
■^ Le Régent et le duc de Rourbon étaient borgnes tous deux. On a expliqué plus haut les causes de cette infirmité chez le duc d'Orléans; quant au duc de Rourbon, il avait été atteint à l'œil par le duc de Rerry à la chasse.
Monstres d' Argos et de Mycène , Ne vantez plus vos attentats; Celui que médite la Seine Passe tous ceux de l'Eu rotas.
Toi qui pour ta famille entière N'as fait qu'un vaste cimetière De tes neig^es, de tes glaçons, Ton fils, que ta fureur immole, Nous fait reconnaître l'école Où tu vins prendre des leçons '.
Oh ! si Louis , des noirs rivages , Pouvait revenir dans sa cour.
Que penserait-il des ravages Qui la désolent chaque jour?
Mais, de quelques objets horribles, De quelques changements terribles Qu'elle épouvantât ses regards; Apprêts d'une affreuse entreprise.
Vous causeriez moins sa surprise Que la disgrâce de Villars ^.
0 toi, qu'un double parricide Joint pour jamais à ton époux,
' Allusion à la visite du czar Pierre le Grand; on sait que ce prince fit périr son fils Alexis, qui s'était révolté contre sou autorité.
- l^e maréchal de Villars aurait, dit-on, sous Louis XIV, prétendu que le duc d'Orléans était indigne du trône. Lorsque le Kégent apprit ce fait, il exila Villars dans son gouvernement. (Voyez Lescurc, p. 332.)
im JOURNAL DE LA RÉGENCE.
Tendre et fidèle Adélaïde ', Reviens nn moment j)armi nous.
Arme-toi des mêmes furies Que pour de moindres barbaries Inventa la mère d'Hector; Ne cède pas à la luxure L'honneur de venger ton injure Sur ce nouveau Polymnestor.
Aimable enfant, tu vois le gouffre
Qui doit te rendre à tes aïeux ;
On connaît ce que ton cœur souffre
Aux pleurs qui coulent de tes yeux - ;
Mais, malgré ta douleur amère.
N'espère plus revoir ce père ^
Que tes cris appellent en vain;
On estime trop peu ta vie
Pour avoir la pieuse envie
De te ramener dans son sein.
Noble compagne de sa couche ^, Pour qui la gloire a tant d'appas, Je vois que ce malheur te touche Plus que l'approche du trépas.
Un avorton de la nature ^ , Qui, malgré sa naissance obscure,
' La duchesse de Rourgogne.
^ Louis XV pleura , lorsque après le lit de justice le duc du Maine lui fut retiré.
* Le duc du Maine.
* La duchesse du Maine.
^ Le duc de Saint-Simon était de très-petite taille. (Voyez Lescure, p. 336.)
Porte un cœur plus fier que le tien, Vient, d'une bouche impitoyable, T'annoncer l'arrêt effroyable Qui confond ton rang et le sien.
Lâches, dont la paix ni la (juerre N'ont jamais distin(}"ué le nom, Inutile poids de la terre, Guiche , La Force et Saint-Simon , Votre orgueil et votre ignorance Feront le destin de la France.
Tout sentira votre pouvoir; Et l'on accablera des princes ^ De nos malheureuses provinces Et tout l'amour et tout l'espoir.
Princesse, de la tyrannie Souffre le coup sans t'émouvoir, Elle sera bientôt finie, Ses excès nous le font prévoir.
Vois quelles nouvelles tempêtes Vont chercher les plus nobles têtes Jusque dans le sein de Thémis 2, Et que, réduits à cet ouvrage.
Nos guerriers n'ont pjus de courage Que contre de tels ennemis.
Tandis que la mort et la crainte Assiègent tes persécuteurs,
' Le duc du Maine et le comte de Toulouse. ^ L'exil de plusieurs membres du Parlement aux îles d'Oléron et de Sainte-Marguerite.
Fuis, princesse, sors d'une enceinte Où d'assassins, où de flatteurs Les arts marcheront sur tes traces.
Dans tes foveurs, dans tes disgrâces Ton destin doit régler le leur.
Ils ont partagé ta fortune; D'une constance peu commune, Ils partageront ton mallieur.
Cependant, un grand Roi s'appiête ' A te rétablir dans tes droits ; L'Espagne forme une tempête Vengeresse du sang des Rois.
Objet de notre idolâtrie.
Cher Prince, sauve ta patrie; Songe qu'elle fut ton soutien, Et que dans un besoin extrême Tu dois rendre à son diadème Tout ce qu'elle a fait poui- le tien.
En vain un pouvoir tyrannique Pense t'en fermer les chemins Avec le secours britannique Et l'alliance des Germains.
Ouvre seulement la carrière , La France n'a jDas de barrière Qui ne s'abaisse sous tes pas, Ni son sein d'enfants dignes d'elle Qui n'affrontent poui" ta querelle Toutes les horreurs du trépas.
' Philippe V.
Poursuis ce Prince sans courage ', Par ses frayeurs déjà vaincu.
Fais que dans l'opproljie et la rage Il meure comme il a vécu.
Que sur sa tôle scélérate Tombe le sort de Mithridate Pressé des armes des Romains ; Et que son désespoir extrême Ait recours à ses poisons même Pour se garantir de tes mains.
TROISIÈME PÏIÏLIPPIQUE.
Coupable reine d'Amatlionte, Dont les excès impétueux Ne laissent ni remords ni lionte Dans un tyran voluptueux; C'est à toi, source d'infamie, Que ma lyre, ton ennemie, Veut adresser ses nouveaux sons , Pour célébrer une victoire Digne d'éterniser la gloire Du plus cher de tes nourrissons.
En vain l'Espagne s'émancipe De porter trop loin son pouvoir, Albion se vend à Philippe Pour la ranger à son devoir.
' Le Régent était loin d'être sans courage militaire; sa belle conduite dans les campagnes de Flandre (161);^) et d'Italie (I70(>) réduit au néant la calomnie de Fagriuige-GhcinceK
Après cet exploit authentique, Fais venir la prêtresse antique, Les honteux restes de Terra ', Et que sa main incestueuse Dresse une couche somptueuse Pour joindre Gynire à Myrrha.
Suis-le dans cette autre Caprée^ Où, non loin des yeux de Paris, Tu te vois bien mieux célébrée Que dans l'île que tu chéris.
Vers cet impudique Tibère Conduis Sabran et Parabère , Rivales sans discussion ; Et, pour achever l'allég^resse.
Mène Priape à la princesse Sous la figure de Riom.
Que parmi les lascives troupes De tes sujets les plus zélés , Le vin se verse à pleines coupes Par la main des enfants ailés ; Que la nature , sans nuages , Montre en eux tous ses avantages , Gomme dans nos premiers aïeux ; Qu'ils tournent leurs mains effrontées Contre des modes inventées Pour le supplice de leurs yeux.
' La princesse de Montauban, maîtresse de Terrât, chancelier du duc d'Orléans. (Voyez Lescure, p. 352.) ^ Saint-Gloud et la Muette.
Vainqueur de l'Inde, dieu d'Érice, Soyez les âmes du festin ; Faites que tout y renchérisse Sur Pétrone et sur l'Arétin ; Que plus d'une infâme posture, Plus d'un outrage à la nature Excitent d'impudiques ris, Et que chaque di(j^ne convive Y trace une peinture vive De Gapoue et de Sybaris.
Dans ces saturnales augustes, Mettez au rang: de vos égaux Et vos gardes les plus robustes Et vos esclaves les plus beaux ; Que la faveur ni la puissance, La fortune ni la naissance, N'y puissent remporter le prix ; Mais que sur tout autre préside Quiconque a la vigueur d'Alcide Sous un visage de Paris K
Sommeil , donne enfin quelque trêve A tant d'agréables travaux ; Il faut que la fête s'achève Par la douceur de tes pavots ;
' La duchesse de Berry avait une compagnie de quarante gardes qu'on nommait les Mirbalais; ces hommes, jeunes et vigoureux pour la plupart, prenaient une part brillante aux orgies du Régent, où on les faisait figurer comme troupe de renfort.
Que chacun, content de soi-même, Entre les bras de ce qu'il aime Se laisse tomber mollement; Et que dans l'un et l'antre sexe, La fin de cette pièce implexe Soit digne dn commencement.
Rome, tu n'es pas moins en proie A ton implacable ennemi; Tibère dort, ivre de joie.
Mais Séjan ' n'est pas endormi.
Dans ses pareils et ses complices.
Il sait aux plus justes supplices Ravir poisons , vols et duels ; Et, contre des cœurs purs et justes, Les Busiris et les Procustes N'ont jamais paru si cruels.
Sa barbare persévérance
A suivre son cruel penchant.
Du dernier soleil de la France
Avait obscurci le couchant;
Aujourd'hui, son pouvoir plus vaste
Porte sa fureur et son faste
Dans un excès encor plus grand ;
Et de tant d'horreurs qu'il prodigue,
Le fer serait la seule guide
Qui pût arrêter le torrent.
Quoi , Thémis ! ta brillante épée Est inutile dans ta main !
' D'Argenson.
[1720] SEPTEMBRE. ir,3
Pourquoi n'est-elle pas trempée Dans le san^j- de cet inhumain?
Pourquoi, pour prévenir leur chute, Sous tant de bras qu'il persécute N'est-il pas encore abattu?
Soit par force ou par industrie.
Tout crime fait pour la patrie Devient un acte de vertu.
La patrie en vain vous implore,
Vils Français ! Tremblez que sur vous.
Le ciel n'appesantisse encore
Les fers dont vous semblez jaloux.
Qui vit esclave est né pour l'être;
Armez-vous , dans le sang' du tiaître
Effacez votre déshonneur;
Dieu suspend souvent son tonnerre.
Mais il mit le fer dans la terre
Pour en frapper l'usurpateur *.
Déserteur de ton Évangile , Geai paré des plumes d'autrui , La Force ^, où sera ton asile Lorsque tu perdras cet appui?
Chez qui pourras-tu t'introduire, Quand tu n'auras pour te produire Que le secours de tes clartés, Quelques missions sérapliiques, Peu de campagnes pacifiques, Et beaucoup de vers empruntés?
' Voyez, sur cette strophe que l'on attribue à Mirabeau, Lescure, p. 361; elle ne se trouve pas, bien entendu, dans notre Journal, mais nous avons pensé qu'on la venait ici avec plaisir.
^ Le duc de La Force avait abjuré le protestantisme.
Mais, comme dans la tragédie Les acteurs muets sont permis, Ne crains pas qu'on te congédie Du rang: où le tyran t'a mis.
Pour t'approcher de sa victime, Dans un rang encor plus sublime Il va te créer un emnloi :
Tes pareils lui sont nécessaires :
Qui trahit le Dieu de ses pères Est digne de trahir son Roi.
Poursuis, Néron; de tels ministres Sont propres à te signaler ' ; Tant d'apprêts, tant de pas sinistres Ne sont pas faits pour reculer.
Veux-tu t'assurer de l'Espagne?
Cède l'Alsace à l'Allemagne, Les Trois-Evêchés au Lorrain , Et , sourd aux cris de ta patrie , Rends l'Aquitaine et la Neustrie A leurs antiques souverains - !
^ Lagrange a pris ces deux vers à Racine, Britan?iicus , acte V, scène vi, où Agrippine, s'adressant à Néron, lui dit :
.... Poursuis, INéron; avec de tels ministres, Par. des faits glorieux tu te vas signaler, etc.
^ 11 existe une quatrième et une cinquième Pliilippique , que l'auteur du Journal ne mentionne pas. (Voyez les Pièces juslificatives, n° 1.)
Epitaphe pour M. Law.
Ci-g^ît cet Ecossais célèbre, Ce calculateur sans é(jal, Qui par les règles de l'algèbre A mis la France à l'hôpital .
— On écrivait de Provence que la peste faisait mourir à Marseille quinze cents personnes par jour ; que le mal s'était communiqué dans les bastides ou maisons de campagne qui sont au voisinag^e de cette ville infortunée, où les plus riches habitants s'étaient retirés pour s'en garantir.
On assurait aussi que la disette des grains y était si grande que le menu peuple était contraint de se nourrir de poisson, de figues et d'autres fruits ; ce qui avait causé des fièvres mafignes qui faisaient autant de ravage que la peste, qui s'était communiquée à Toulon, à Aix et en d'autres endroits, et que pour cette raison le Parlement s'était transféré à Sisteron.
Les habitants de Marseille ayant fait venir du Levant un vaisseau chargé de blé, pour la valeur de trois cent mille livres , les Turcs , qui l'avaient amené , s'en retournèrent avec ce blé, pour n'avoir pas voulu recevoir des billets de banque en payement. Mais les Génois leur envoyèrent, peu après, pour deux cent mille livres de blé, avec tant de générosité , qu'ils déclarèrent ne vouloir en être payés que quand la ville de Marseille serait en meilleur état.
M. le duc d'Orléans eut aussi la bonté d'envoyer à Marseille une somme de quinze cent mille livres en espèces, pour acquitter des billets de banque pour une pareille valeur, afin de pouvoir acheter de quoi subsister dans cette situation des habitants , qu'on assurait avoir pour trente-cinq millions de ces sortes de billets lorsqu'ils se
sont vus attaqués de la peste , et presque sans argent pour remédier à leurs besoins les plus pressants.
— Le duc de Savoie fit poser des gardes sur les frontières de ses États , et planter des potences pour y attacher tous ceux qui viendraient de Provence et qui voudraient passer malgré ces gardes.
— Tous les ports d'Italie et d'Espagne étaient fermés pour tous les bâtiments de Marseille et de Provence.
— Les courriers de Madrid avaient ordre d'éviter Perpignan et de passer par Bayonne.
— La bourgeoisie et la garnison de Strasbourg se soulevèrent à l'occasion des billets de banque, et pour les apaiser, on fut obligé d'y envoyer d'autres espèces de monnaie.
— Le 28 août, le Parlement, séant à Pontoise, enregistra les lettres patentes du Roi concernant l'accommodement de la constitution Unigenitus ^ , avec les mêmes restrictions qu'il avait apposées à l'enregistrement des lettres patentes qui en ordonnèrent la publication en 1713.
— Le parlement de Douai enregistra les mêmes lettres patentes ; on apprit sur cela que les Jésuites de Douai avaient prévenu une grande partie des habitants et des soldats de la garnison de cette ville , et qu'ils avaient promis aux écoliers de leur collège un congé et une exemption de tout devoir de classe pendant huit jours, principalement à ceux qui se signaleraient dans cette occasion pour exterminer ceux qui refusaient d'accepter la même Constitution , qu'ils faisaient passer pour hérétiques ; qu'ils avaient fait préparer un feu devant la porte de leur collé(>e, en réjouissance de cet enregistrement, et que l'ayant allumé au son de plusieurs tambours, trompettes et tim-
' Il y a ici erreur. La déclaration de Louis XV [sortant règlement pour la conciliation des évoques du royaume à l'occasion de la coustitution Unicjenitiis , eu date du 4 août 1720, ue fut enregistrée par le Parleuient que le 4 décembre de la même année.
[1720] SEPTEMBRi:. 157
baies , les écoliers s'étaient mis à crier : Vivat Rex et Ponlifex! et s'étaient ensuite répandus dans les rues du côté de la maison des Pères de l'Oratoire, et qu'ayant rencontré deux de ces Pères et quelques ecclésiastiques de leur sentiment, ces écoliers leur avaient jeté de la boue et les avaient poursuivis à coups de pierres jusqu'à leur maison , où ils étaient montés avec peine ; qu'ensuite ces écoliers en avaient fracassé la porte et les vitres de la maison et de leur église; que le major de la ville, qui dînait alors cbez les Jésuites avec d'autres personnes de distinction qu'ils avaient invitées , étant informé de cette émotion , à cause de l'absence du lieutenant du Roi, qui était à Lille, les Jésuites lui firent entendre que ce n'était qu'un jeu d'écoliers. Cependant, M, le duc d'Orléans ayant été bientôl informé de cette affaire par un courrier, s'écria : « Cela mérite attention : quoi ! il me faudra donc employer des troupes dans chaque ville du royaume pour y faire recevoir la Constitution ! »
— Sur la fin du mois d'août , M. l'évéque de Boulogrje, faisant la visite de son diocèse en litière et étant arrivé au village de Saint-Paul , dont l'église paroissiale est alternativement desservie par deux curés, tous les huit jours, ce prélat fut étonné de voir dans la principale rue les femmes de ce village en haie, sans y voir aucun homme ; mais il fut bien autrement surpris lorsque , étant au milieu du village, les hommes, qui s'étaient comme retranchés derrière leurs femmes, l'accablèrent de pierres qu'ils jetèrent sur sa litière, qui en fut endommagée, et dont son aumônier, son valet de chambre et tous ceux de la suite de ce prélat furent blessés à la tète et en d'autres endroits du corps, et ces paysans le poursuivirent de la sorte avec des huées et des imprécations insolentes jusqu'à environ une lieue de chemin , où ce prélat fit un procèsverbal de cet attentat inouï , qu'il envoya aussitôt par un exprès à M. le Régent.
— On assurait qu'il était déjà mort plus de vingt-cinq mille personnes à Marseille, que les chevaux, les mulets, les chiens, les cliats, les oiseaux y étaient aussi morts à cause du mauvais air, qui tuait même les oiseaux en l'air, lorsqu'ils volaient au-dessus de la ville.
— M. le duc d'Orléans ordonna à M. de Chirac ^, son premier médecin, d'y envoyer quatre médecins et quatre chirurgiens hahiles, qui en prirent aussitôt la route.
— Le 9, on publia un arrêt du conseil d'État qui supprima les soixante agents de change, pour en établir d'autres par commission.
— Le 13, on publia un édit du Roi qui ordonnait la fabrication d'une quantité de quinze cent mille marcs d'espèces de cuivre, comme les hards, à raison de trois livres le marc, savoir : des pièces de six deniers à quarante au marc, des pièces de huit deniers et de quatre deniers chacune.
— Le 9 , on vola aux Gobelins plusieurs pièces d'écarlate et d'autres draps fins. Une vingtaine de soldats aux gardes, accusés d'avoir fait ce larcin, se retranchèrent dans une maison voisine des Gobelins, avec leurs armes, de la poudre , du plomb et des vivres , tuèrent deux archers et en blessèrent plusieurs autres , qui avaient ordre de les arrêter pour les conduire en prison.
— Par des lettres de Provence, on apprit qu'environ dix mille personnes des deux sexes , étant sorties de Marseille pour aller ailleurs, pour prolonger un peu plus leur vie, avaient été contraintes d'y rentrer, les troupes qui étaient postées aux environs ayant ordre de tuer à coups
' Pierre Chirac, né en 1650, à Conques (Rouergiie), successivement premier médecin du duc d'Orléans (1715), associé libre de l'Académie des sciences (1716), surintendant du jardin royal des Plantes (1718), anobli en 1728, et premier médecin de Louis XV en 1731, mourut le P*" mars 1732.
de fusil tous ceux qui en seraient sortis et qui ne voudraient pas y retourner.
— Le 9 et le 1 0 , les billets de mille livres perdirent quatre cent soixante livres chacun.
— Le 14 et le 16, les agioteurs ne voulaient plus donner que trois cents livres en espèces d'un billet de mille livres; quarante-cinq livres d'un billet de cent livres, et cinq livres d'un billet de dix livres.
— Les chandeliers continuaient de vendre la chandelle à raison de vingt, vingt-deux, vingt-quatre, vingt-huit, trente et trente-deux sols la livre , malgré l'arrêt du conseil d'Etat, qui l'avait fixée à douze sols la livre, et la mesure de suif à cinquante-cinq sols, qui contient cinq livres et demie, provenant des bouchers, et celle des tripiers à quarante trois sols la mesure.
Les bouchers continuaient aussi de vendre la viande excessivement cher ; celle de bœuf à quatorze sols la livre , celle de veau à vingt-cinq sols, et celle de mouton à dixhuit et vingt sols.
Les charcutiers vendaient le lard à vingt-cinq et trente sols la livre.
Le beurre frais se vendait seize, dix-huit, vingt et vingt-cinq sols la livre, et le beurre salé, seize, dix-huit et vingt sols, et le fondu, dix-huit et vingt sols.
Le pain, trois, quatre et cinq sols la livre.
En Normandie, le sac de blé se vendait trente-deux livres, au lieu de huit livres.
Ainsi, toutes les denrées étaient, depuis plus d'un an, à un prix excessif, dont les espèces et les billets de banque étaient la cause, par rapport au prix exorbitant et à la rareté des espèces, et à l'incertitude des billets et au peu de confiance qu'on y avait depuis quelque temps.
— Le 16, on publia un arrêt du conseil d'État qui ordonnait aux porteurs des billets de dix mille livres et de mille livres de les négocier jusqu'au V d'octobre suivant.
après lequel temps ils ne seraient plus reçus dans le commerce, mais seulement à l'hôtel de ville, pour les convertir en rentes viagères à quatre pour cent , et en rentes perpétuelles à deux pour cent, ou convertis en actions ou en comptes en banque, ainsi que les billets de cent livres, de cinquante livres et de dix livres.
— M. le duc de Chartres fut déclaré grand maître de l'ordre de Notre-Dame de Mont-Carmel et de Saint-Lazare, dont la charge rapporte soixante mille livres de rente, dont jouissait le marquis de Dangeau, qui mourut le 9 de ce mois.
— Le V du même mois, on publia un édit du Roi, portant création de huit millions de livres de rente, au denier cinquante , sur les recettes générales ' , dont le fonds devait être payable en billets de banque, etc., provenant de remboursements de charges , d'offices et de rentes ci-devant créés ; lequel édit fut enregistré au Parlement , séant à Pontoise, le 30 août.
— On en publia un autre de quatre millions de rentes viagères au denier vingt-cinq, ou quatre pour cent, sur les aides, gabelles ^, etc., dont le fonds était aussi payable en pareils billets avant le 1" de novembre suivant; après lequel temps lesdits billets ne devaient plus être reçus, et sans espérance d'aucun autre délai ; sans que les arrérages desdites rentes viagères pussent être saisis pour quelque cause que ce fCit, ni pour deniers et affaires du Roi.
— A l'enregistrement de ces deux édits, le Parlement insinua que le Roi serait supplié d'ordonner que les billets retirés en exécution d'iceux édits fussent biffés et brûlés,
> Édit de Louis XV portant création de 8,000,000 de rentes sur les lecettes générales, en date d'août 1720, enregistré au Parlement le 30 août de la même année.
^ Édit de Louis XV portant création de 4,000,000 de rentes viagères an deuier vingt-cinq, en date d'août 1720, enregistré au Parlement le 30 du même mois et de la même année.
ainsi qu'il était porté par la déclaration de Sa Majesté, du 19 juin 1720, concernant les rentes de l'hôtel de ville de Paris, créées par édit du même mois de juin , et de vouloir bien faire payer au denier vin^t les rentes créées par le présent édit du mois d'août.
Parodie de la dernière scène de Mithridate . (Le Réfjent mourant d'une blessure qu'il a reçue dans une sédition.)
Acteurs.
Le Régent.
Le duc de BOURBON.
LAW
LAW
Ah î que vois-je, seigneur, et quel sort est le vôtre?
LE RÉGENT
Cessez, et retenez vos larmes l'un et l'autre;
Mou cœur, de sa fureur et de tous ses forfaits
Veut d'autres sentiments que de tristes regrets :
Ma régence, plutôt digue d'être abhorrée.
Par des pleins aujourd'hui doit-elle être honorée?
J'ai désolé la France autant que je l'ai pu ;
La mort, dans ce projet, m'a seule interrompu.
Ennemi des Français et de leur opulence,
J'ai renversé les lois et détruit la finance,
Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux
Dont Mézerai traça le portrait odieux,
Nul n'a fait plus de maux, n'a plus terni sa gloire.
Ni de jours malheureux plus rempli notre histoire.
Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein
Je donnasse à mou Roi le poison de ma main :
Mais, au moins, cpielque chose eu mouraiU me console.
J'expire environné des rentiers que j'innnole,
1G2 JOURNAL DE LA RËGENeE,
Je tente avec succès un dernier attentat ;
Et mes derniers regards ont vu fuir le Sénat.
Oui, ces seuls héritiers de la vertu gauloise,
Exilés de Paris, vont inonder Pontoise;
Et du bien de l'Etat sectateuis envieux ,
De leur âpre vertu n'offensent plus mes yeux :
Au fils du grand Condé je dois cette fortune;
Il épargne à ma mort leur présence importune.
Que ne puis-je payer ce service important
De tout ce que la Banque a de plus éclatant !
Vous savez que Belle-Isle enferme ma richesse.
Vous me restez aussi, souffrez que je vous laisse.
Cher Law; et tous les vols que j'exigeais de vous,
Pour ce prince mon cœur vous les demande tous.
LAW
Vivez, vivez, seigneur, pour voir, par mon système, Triompher l'indigence et pour régner vous-même.
LE RÉGENT
C'en est fait, j'ai vécu;
(^Àu (lue (le Boiirhon.)
Prince, songez à vous, gardez-vous de prétendre Que du peuple français vous puissiez vous défendre. Bientôt ces fiers soutiens, contre vous irrités, Indiquant les Etat« fondront de tous côtés. Ne perdez point ce temps que vous laisse leur fuite A rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte. Le papier établi, les Français ruinés.
Suffisent à ma cendre et l'honorent assez.. Allez, emportez l'or.