Tome III. Cinquième Partie, i
114 MON ÈÈJOVa, AUPRES [[Aoèft
^^ part, je n'hésite pas à croire que cent gros bon- *< nets de la garde Impériale, n'eussent mis tout ^' notre rassemUement en déroute. Heureusement que nos adversaires n'en savaient pas plus que nous, tous étaient pygmées alors, bien qu'en ^^ très peu de temps on ait trouvé des géans par- '* tout.
** Cependant nous demeurions fort mécontens '^ de tout cela, sous nos tentes et sur notre mau- ^' vaise paille; mais à la Française^ notre gaité *' faisait notre salut ; notre mauvaise humeur s'ex- '* halait toute en quolibets, et en mauvaises plai- *^ sauteries. Chacun de nos chefs eut son sobri- ^* quet : il ne fut pas jusqu'au vénérable Maréchal ^^ de Broglie, notre généralissime, qui n'eut le sien, " et ceci me rappelle le conte dont nous grati- ^^ fiâmes, sans doute, un des lieutenans, qui en " demeura noyé. Si mes compagnons de tente " lisent jamais ceci, ils en riront encore :
^^ Lors d'une sortie, qui nous mit tout en émoi, '^ comme de coutume, chacun se portait en avant ; or, nous possédions deux petits canons^ que nous avions achetés, et que les o£Bciers d'artillerie ^' traînaient eux-mêmes, faute de chevaux* ^ Eh ** bien ! m*a observé l'Empereur, j'aurais pu être précisément attelé à ces mêmes canons, et pourtant quelles autres combinaisons d^ns me& des<- ^* tinée9 et dans celles du monde ! car il est incon- '^ testable, et nul ne saurait le nier, que je lui ai '^ imprimé une! direction toute, àe moi.
" reprenez.'
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liB)6.] PB l'empereur NAPOLÉON. 115
** Sire, nos deux petits canons étaient donc en " pleine route sur le grand chemin, quand l'officier-général de jour arrive au grand galop, et s'arrête d'indignation à la vue de nos petits ca- ** nbns roulant vers la place, la culasse en avant. ^* * Comment, Messieurs, le faisait-on s'écrier, sont- " ce bien des gentilshommes qui conduisent ainsi "leurs canons à l'ennemi ? Et s'il se présentait, '" comment pourriez vous tirer dessus ?' Et il ** s'obstinait à ne vouloir pas comprendre ce que " les officiers d'artillerie se tuaient à lui dire, que pourtant il en était toujours ainsi partout, et que, sous peine d'invention de sa part, on ne pouvait faire autrement. Et dès cet instant nous lui expédiâmes son brevet, que contre-sîgna " la multitude.
•* Mais bientôt tout ce burlesque tourna subite- ** ment au dernier sériçux ; la scène changea comme ** par magie, et nos malheurs apparurent aussitôt. " Soit trahison, soit faiblesse, soit intérêt de sa ^ politique, ou maladie dans son armée ; soit force " réelle on seule adresse du général Français, le ** Roi de Prusse traita secrètement avec lui, fit ** soudainement volte face, et marcha vers la fron- ^^ tîère, évacuant le territoire de la France. Alors commença pour nous la plus épouvantable débâcle ; le langage ne saurait rendre les indignés traîtemens dont nous^ fûmes l'objet, ni le juste ** ressentiment dont un cœur généreux dut se ** remplir contre les Prussiens, nos alliés. Nos
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116 MON SÉJOUR AUPRÈS [Août
^^ princes dégradés, méconnus, insultés par eux ; nos équipages, nos effets les plus nécessaires, notre linge même, pillés ; nos personnes basse- *.^ ment maltraitées : tels nous fûmes pêle-mêle, '* poussés et re vomis en dehors de la frontière, par *^ nos amis^ nos alliés ! ! !
*' Pour moi, dès le commencement de la retraite, ** succombant sous la fatigue de trop longues '^ marches, faites dans la boue, et sous des torrens *^ de pluie ; courbant sous un mousquet et tout un attirail qui n'étaient nuisibles qu'à moi, je profitai de ma prérogative de volontaire, pour sortir des rangs, et opérer seul ma retraite, selon mes forces. Je partais quand je pouvais ; je ^^ n'atteignais jamais la halte commune, la première ** métairie me servait d'asile, et soit bonheur par- '^ ticulier de ma part, ou parce qu'en effet les paysans se trouvèrent bons, et point exaspérés contre nous, j'évacuai sans malencontre. Ce ne fut qu'à quelque temps de là que je pus juger de toute l'étendue du péril auquel je m'étais exposé> ^^ quand je lus dans les papiers, que 15 ou 18 des ^^ nôtres, traînards comme moi, dont quelques-uns ^^ étaient mes voisins dans les rangs, avaient été ^^ saisis, menés à Paris, et exécutés dans les places ** publiques en espèce d'auto-darfé, et comme par *^ voie d'expiation.
^' Aussitôt hors de France, on nous signifia à ^^ tous qu'il fallait nous dissoudre ; mais cette in- <^ tiraation n'était pas nécessaire : les besoins, le
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1816.] DE l'empereur NAPOLEON. 117
** dénuement de toules choses la rendaient impérieusement indispensable. Nous nous débandâmes ; chacun prit une direction à l'aventure, et le désespoir, la rage, furent ses compagnons. " Nous traversâmes, en fugitifs, la plupart du " temps à pied, quelques-uns à peu prés nus, les •* lieux de notre splendeur et de notre luxe passés. '^ Heureux quand on ne nous en fermait pas les "portes, qu'on ne nous en repoussait pas avec " brutalité ! Et un instant on nous chassa ofli- " ciellement de partout ; on nous interdit le séjour " ou rentrée de tous les États voisins: nous fuîmes au loin et allâmes traîner, dans toute l'Europe, le spectacle de nos misères, qui durent être une ** grande leçon de morale et de politique pour les ** peuples, les grands, et les Rois.
•* Cependant, les exploits des Français firent ** expier cruellement aux étrangers les indignités *' dont ils nous avaient accablés ; tandis que de ^* notre côté, ce nous fut une espèce de consola- •* tion, que de voir l'honneur de l'émigration se " réfugier dans l'armée de Condé, qui se montrait " à tous les yeux, et s'est inscrite dans l'histoire " comme un modèle de loyauté, de valeur, et de " constance.
Telle est, Sire, cette trop fameuse époque, cette détermination fatale qui n'est, pour un grand nombre, que la seule erreur de la jeunesse et de Pinexpérience. Toutefois, à ceux-là, personne n'a le droit d'en faire le reproché qu'eux-
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118 MON sijOUB AUPRES [Août
*' mêmes. Les sentimens qui les guidèrent étaient '^ si purs, si naturels, si généreux, qu'ils pourraiecrt; ^' même au besoin s'en faire honneur ; et ce» dis^ ** positions, je dois le dire, étaient celles de la masse « parmi nous, de cette foule surtout de gentils^ ^^ hommes de province, qui, sacrifiant tout et n'at- '^ tendant rien, sans fortune comme sans espérance, ** montraient un dévouement vraiment héroA^ue^ ^' en ce qu'il n'avait d'autre but que ce qu'ils ima^ ^' ginaient être un devoir. Du reste^ le vice en ^^ était tout à notre éducation politique, qui ne ** nous apprenait pas à distinguer nos devoirs^ et ** nous faisait porter au prince seul ce qui appar- ^^ tenait à toute la patrie. Les erreurs passent ^' avec les générations, les seules vérités demeurent ! *^ Aussi dans l'avenis, quand les passions adverses ^* seront éteintes, quand il ne restera plus de traces ** des intérêts croisés ou de l'aveuglement et de la « fureur des partis, alors ce qui fut douteux pour *' nous sera positif pour d'autres. Ce qui était ** excusable ou même licite en nous, qui nous '* trouvions entre un vieil ordre de choses qui *^ finissait, et un nouveau qui s'élevait, sera tenu ^* pour hautement coupable parmi ceux qui joui- ** ront de doctrines arrêtées. Là, passeront comme «< articles de foi : 1® Que le plus grand de tous «< les crimes est d'introduire l'étranger au sein de '* la patrie* 2* Que la souveraineté ne saurait être « errante; mais qu'elle est inséparable du territoire, ^* et demeure liée à la masse des citoyens. S9 Que
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^^ la patrie ne saurait être voyageuse ; mais qu^elle " ^st immuable» et toute sur le sol sacré qui nous â ^^ douné la naissance, et où reposent les ossemens de nos pères. Telles, sont les grandes maximes, et beaucoup d'autres encore, qui demeureront *^ enfantées par notre émigration, telles sont les '^ vérités qu'on recueillera de nos malheurs i
" Très^bien, a dit TEmpereur, très-bien ; voilà ce qui s'appele être sans préjugés ! Voilà de vraies vues philosophiques! Et Ton dira de '* vous que vous avez su profiter des leçons du ^^ temps et de l'adversité.
" Sire, durant notre séjour à bord du Northum- « berland • et dans les loisirs de la traversée, les Anglais, plus d'une fois, touchèrent vis-à-vis de nous ce point délicat ; égarés par la guerre qu'ils nous avaient faite avec fureur, aussi bien, que par les maximes, dont l'intérêt du moment ^* remplissait leurs journaux, en opposition même ^^ avec leurs doctrines nationales, ils nous entre- ^^ tenaient des mérites de l'émigration, des vertus >^ dont ils avaient été les témoins^ et trouvaient la nation coupable d'y avoir désisté. Mais quand les argumens se compliquaient trop, ou que nous voulions y mettre un terme subit, '* nous l'obtenions d'un mot ; nous leur disions : ** Reportez-vons au moment de votre révolution ; figurez«vous Jacques II. vous menaçant de la rire opposée, et sous les bannières Françaises^ *^ bien qu'mitoùré de ses fidèles^ qu^auriez^vous
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lâ[0 MON SJBJOUR AUPRSS [Août
" fait ? Et si Louis XIV. vous l'eàt ramené à '* Londres à la tête de 60 mille Français, qui 'V eussent ensuite t^au garnison chez vous, ^yu'au- " riez-vous senti ? — Ah ! . . . Mais . . . Ah î • . . . , *< disaient-ils, s'efibrçant de chercher quelque dif* ** férence, et ne pouvant en trouver, ils se met- " taient à rire et se taisaient £t en effet, oteer- *' vait l'Empereur, il n'y avait pas un mot à répli- " quer." Et il s'est mis à passer en revue, avec sa rapidité et ses vues ordinaires, les divers objets que j'avais relatés ; il s'est arrêté sur l'absurdité, l'inconséquence, la grande erreur de notre émigration ; les vrais torts qu'elle avait causés à la France, au Roi, à nous-mêmes. '^ Vous avez *^ établi, consacré dans la France politique, disaitil^ une scission pareille à celle que les Catholiques et les Protestans amenèrent dans l'Europe ^^ religieuse; et quels malheurs n'en ont pas été ** la suite ! J'étais venu à bout d'en détruire les ^* conséquences;, mais ne vont-elles pas renaître!" £t il développait les moyens qu'il avait employés pour détruire ce fléau, les précauti(»is qu'il avait dû prendre, les résultats qu'il avait prétendus. Gomme tout changeait de face dans sa bcmche ; comme tout s'agrandissait à mes yeux, à mesure qu'il parlait I ^* Et le bizarre de ma situation, t^ observait-il, c'est que dam tout cela je navi- **guais moi-même constamment au milieu des i^ écueils. Chacun, jugeant d'après scm échelle, ♦^attribuait à des affections, à de simples prê-
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jngés^ à de la petitesse, ce qui, en moi, n'était pourtant que vues profondes, grandes concép- '* tioBs et maximes d'état de la plus haute éle- << vatîon ; on eût dit que je ne régnais que sur des pygmées en intelligence: je n*éuds compris de personne. Le parti national n'éprouvait que jalousie et ressentiment de ce qu'il me voyait faire en faveur des émigrés ; et ceux-ci, de leur côté, se persuadaient que je ne cherchais qu'à me donner du lustre par leur secours. Pau- " vres gens ! • • • •
Toutefois, en dépit de l'aveuglement et des préjugés réciproques, j'étais arrivé à mon but, et j'avais obtenu la satisfaction de laisser tout ' *^ calme dans le port, lorsque je me lançais, sur la ** haute mer, à la poursuite de mes grandes entre- " prises."
N. B. Depuis mon retour en Europe, mentionnant ces paroles de Napoléon à un grand officier de la couronne, qui avait l'honneur de jouir souvent de ses entretiens particuliers (le Comte de S . •. • •), il m'a raconté à son tour une conversation précisément sur le même sujet : elle coïncide trop bien avec ce qu'on vient de lire pour que je ne la rapporte pas ici. L'Empereur lui disait un jour: •^ Pourquoi croyez-vous que je cherche à m'entourer des grands noms de Tancienne monarchie ? — Sire, mais peut-être pour la splendeur ^ de votre trône et pour ménager certaines appa- * rences aux regards de l'Europe. — Ah ! vous y
I9t MON lijOUm AUFRif [AD6ft
^^ voilà bien avec votre orgueil et vos préjuges de <^ classe. £h bien ! sachez que mes victoires et ^' ma force me recommandent en Europe bien au* ^^ trement que ne pourraient le faire tous vos grands noms, et qu'au-dedans ma prédilection apparente pour eux, me fait beaucoup de tort^ '^ me dépopularisè infiniment. Vous attribues à ^^ de petites vues, ce qui tient à de fort larges. Je '^reconstitue une société^ une nation^ et je me '^ trouve sous la main des élémens tout à fait antipathiques. Les nobles et les émigrés ne sont qu*un point dans la masse, et cette masse leur '^est hostile, et demeure fort ulcérée; elle me '^ pardonne avec peine de les avoir rappelés. Pour moi, je Tai cru un devoir ; mais si je les laisse demeurer en corps, ils peuvent un jour servir à rétranger, nous devenir nuisibles et courir euxmêmes de grands dangers. Je ne cherche donc qu'à les dissoudre et à les isoler. Si j*en place autour de moi, dans les administrations, dans '^ Farmée^ c'est afin de les incruster dans la madse, '^ et pour faire en sorte que le tout ne fasse plus " qu'un ; car je suis mortel» et si je venais à vous quitter avant que cette fusion fût opérée, vous verriez quels inconvénien$ entraîneraient ces parties hétérogènes, et le terrible péril dont certaines personnes pourraient être victimes! '^ Ainsi donc. Monsieur^ mes vues tiennent toutes ^' à rhumanité et à la haute politique ; nullement ^ à de v»ins et sots préjugés/'
Mltf.] DE ;.*B|ftB«R«D|i NAPOI«àON, 19S
Et sur ee que je me récriais auprès du i»rrateur, combien peu aux Tuileries nous connaissions le véritable caractère de Napoléon, les hautes et excellentes qualités de son ame et d|e son cœur, il me répondait que pour lui il avait été personnellement plus heureux^ et qu'il allait m*eu donner une preuve qu*il choisissait entre dix : " L*£mpereur, '^ me disait-il, dans son Conseil-Privé, se montrait
" un jour fort monté contre le Général La F ^
^^ et fit une sortie des plus vives contre ses opi*- ^^ nions, ses principes, qu*il disait capables de met^ ^^ tre un £tsU; en complète dissolution ; et s*am* " maat par degrés, il se mit en une véritable co* ^Mère. Je me trouvais un des membres de ce " Conseil ; nouvellement admis et peu fait encore aux manières* de TEmpereur, bien qu'arrêté par mes deux voisins, je pris aussitôt la parole, en ^^ défense de Taccusé, assurant qu'on l'avait ca- ^^ lomnié auprès du souverain, qu'il vivait paisible dans ses terres avec des opinions personnelles qui ne causaient aucun dommage. L'Empereur, dans son état de colère, reprit tout d'abord pour inaiater avec violence ; mais au bout de cinq à ^^ six mots il s'arrête tout court, me disant : Mais ^i c'est votre ami, Monsieur, et vous avez raison. ^f ... .Je l'avais oublié. • • • Parlons d'autre chose.--^ ^^ Et pourquoi, disais-je, ne nous faisie^^vpus pas ^^ connaître, dans le temps, tout cela ? 7— Par une fatalité qui semblait tenir à l'atmosphère de Napoléon, soit prévention, soit autrement, notre
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esprit était tel qu'on ne pouvait le raconter qu'à ses intimes ; car si on en eût fait grand bruit, *^ on eût passé pour un hâbleur grossièrement ^^ courtisan, qui eût débité, non ce qu'il croyait ^^ vrai mais ce qu'il imaginait propre à lui mériter *^ de la faveur et des récompenses."
Mais puisque j'en suis à ce grand-officier de la couronne, aussi distingué d'ailleurs par les grâces de son esprit et l'aménité de ses moeurs que par la noblesse de son caractère ; voici une de ses réponses, à Napoléon, d'une flatterie aussi fine que délicate. L'Empereur, à un de ses levers, s'étant trouvé dans le cas de l'attendre, s'en montra fort choqué, et lui fit une scène à son arrivée* en présence de tous. Or, c'était le moment où cinq ou six Rois, entre autres ceux de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, se trouvaient à Paris. " Sire, ré- '* pondit le coupable, j'ai un million d'excuses sans ^^ doute à présenter à Votre Majesté; mais au- ^* jourd'hui on n'est pas toujours maître de circuler *^ dans les mes. Je viens d'avoir le malheur de <^ donner dans un embarras de Rais dont je n*ai ^< pas pu sortir plus tôt. Sire, voilà la cause de " ma négligence." Chacun sourit, et l'Empereur, d'une voix fort adoucie, se contenta de dire : ^ Quoi qu'il en soit. Monsieur, prenez dorénavant "vos précautions, et surtout ne me faites plus «♦attendre."
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Voyage Seittimenial de Napoléon. — Esprit public du ten^.
Journée du 10 Août.
3. — Le temps est devenu un peu meilleur; riknpereur a essayé de se promener au jardin. * Le Général Bingham et le Colonel du 53^™ ont fait demander à voir TËmpereur^ qui les a gardés assez long-temps. L'apparition du Gouverneur a mis tout en fuite. Le Général fiingham a disparu, et nous, nous avons gagné le bois, pour nous éloigner du terrain. ,
L'Empereur, dans sa promenade, a beaucoup causé d*un voyage qu'il avait fait en Bourgogne, au. commencement de la révolution. C'est ce qu'il appelle son Voyage Sentimental à Nuits ; il y fut souper chez son camarade Gassendi, alors capitane dans son régiment, et marié assez riche^ ment à la fille d'un médecin du lieu. Le jeune voyageur ne tarda pas, disait-il, à s'apercevoir du dissentiment des opinions politiques du beau-père et du gendre: le gentilhomme Gassendi était aristocrate comme de raison, et le médecin, chau4 patriote. Celui-ci trouva dans le convive étranger un auxiliaire puissant, et en fut si ravi, que le lendemain il était au point du jour chez lui, en visite de reconnaisance et de sympathie. L'apparition d'un jeune officier d'artillerie, d'une bonne logique et d'une langue alerte, disait l'Empereur, était une recrue précieuse et rare pour l'endroitf Il fut aisé au voyageur de s'apercevoir qu'il faisait
126 MÔK sàjOUlt AUPRES [Août
sensation. C'était un dimanche, on lui tirait le chapeau du bout de la rue. Toutefois ce triomphe ne fut pas sans échec. Il fut souper chez une M»« Maret ou Muret, auprès de laquelle un autre
de ses camarades, V , semblait fort bien
établi ; or, c'était là le repaire de l'aristocratie du canton, bien que la dame ne fut que la femme d'un marchand de vin ; mais elle avait une grande fortune, les meilleures manières, c'était la Duchesse de l'endroit, observait TEmpereiir. Là se trouvait toute la gentilhommerie des environs. Le jeune officier avait donné dans un vrai guêpier, disait-il, il lui fallut rompre force lances ; la partie n'était pas égale. Au plus fort de la mêlée, on annonce le maire. " Je crus que c'était un secours que le «* Ciel m'envoyait dans ce moment de crise, disait ** l'Empereur ; mais il se trouva le pire de tous. *' Je vois encore ce maudit homme, dans son bel "accoutrement du dimanche, bien boursoufflé " sous un grand habit cramoisi : c'était un misé- ^'rable. Heureusement la générosité de la maî- •* tresse de la maison, peut-être une secrète sym- " pathie d'opinions, me sauvèrent. Elle détourna '* constamment, avec esprit, les coups qui eussent " pu porter ; elle fut sans cesse le bouclier gra- " cieux sur lequel les armes venaient perdre leurs " forces ; enfin, elle me préserva de toute blessure, «*et il m'est toujours resté d'elle un agréable « souvenir pour le service que j'en reçus dans cette " espèce d'échauffourée."
*' Cette dirersité d*opinions, observait TEttipe- ** reur, se retrouvait alors dans toute la France. •*Dans les salons, dans la rue, sur les chemins, " dans les auberges, tous les esprits étaient prêts ^ à s enflammer, et rien de plus facile que de se ** n^éprendre sur la force des partis et de Topinion, ** suivant les localités où Ton se plaçait. Ainsi un *^ patriote s'en laissait imposer facilement, s'il se *^ trouvait dans les salons, ou parmi les rassemblë- " mens d'officiers, tant il se voyait en minorité ; *^ mais sitôt qu'il était dans la rue, ou parmi les " soldats, il se retrouvait alors au milieu de là •^ nation toute entière. Les sentimens du jour ne laissèrent pas que de gagner jusqu'aux OjËcîers mêmes, surtout après le fameux serment à là Nation, à la Lai, et au Roi. Jusque-là, continuait l'Empereur, si j'eusse reçu l'ordre de •* tourner mes canons contre le peuple, je ne '^ doute pas que l'habitude, le préjugé, Péducatîon, " le nom du Roi, ne m'eussent porté à obéir ; mais, le serment national une fois prêté, c'eût été fini, je n'eusse plus connu que la nation. Mes penchans naturels se trouvaient dès lors en harmonie avec mes devoirs, et s'arrangeaient à ^ merveille de toute la métaphysique de Passem- ^* blée* Toutefois les officiers patriotes, il faut ** en convenir, ne composaient que le petit nombre ; mais avec le levier des soldats, ils conduisaient le régiment, et faisaient la loi. Les, camarades dli parti opposé, les chefs mêmes recouraient à
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1S8 MON SÉJOUR AUPRES C^oi^t
^' nous, dans tous les roomens de crise. Je me '^ souviens, par exemple^ disait-il, d*avoir arrecbé ** à la fureur de la populace un des nôtres, dont <' le crime était d'avoir entonné, des fenêtres de *' notre salle à manger, la célèbre romance de é ^^ Richard! 6 mon R(À! Je me doutais bien peu '^ alors qu'un jour cet air serait proscrit aussi de ^' la sorte à cause de moi. Cest comme au 10 ** Août, voyant enlever le château des Tuileries et ^^ se saisir du Roi, j'étais assurément bien loin de *' penser que je le remplacerais, et que ce palais " serait ma demeiu-e."
Et s'arrêtant sur cette journée du 10 Août, il a dit : " Je me trouvais, à cette hideuse époque, à " Paris, logé rue du Mail, place des Victoires. " Au bruit du tocsin, et de la nouvelle qu'on don- " nait l'assaut aux Tuileries, je courus au Carrou- *^ sel, chez Fauvelet, frère de Bourienne, qui y '^ tenait un magasin de meubles. Il avait été mon *^ camarade à l'école militaire de Brienne. C'est " de cette maison, que, par parenthèse, je n'ai "jamais pu retrouver depuis, par les grands .^' changemens qui se sont opérés, que je pus voir <> à nton aise tous les détails de la journée. Avant " d'arriver au Carrousel, j'avais été rencontré dans " la rue des Petits-Champs, par un groupe d'honï- " mes hideux, promenant une tête au bout d'une <^ pique. Me voyant passablement vêtu, et tùe " trouvant l'air d'un ^ monsieur, ils étaient venus << à moi pour me faire crier vii^e la Nudiont ce
"que j€ fis sans peifte, coname on peut bien le *•' croire.
'* Le château se trouvait attaqué par là plus vile ^' x^aaaille. Le Roi ay^t assurément* pour sa dé- " fense au moiiis autant de tr<>upes qu'en eut de- '* pui^ la Gonvention au 13 Vendémiaire, et les *^ ennemis de celle-ci étaient bien autrement disci- " plinés et ; redoutables. Là plu$ grande . partie " de la garde nationale 3e montra pour le Roî>: on '* lui doit cette justice."
Ici le Grand-Maréchal a observé ^u'il était précisément d'u^des bataillon$ qui se montrèrent les plus dévoués. Il avait failli être massacré /plusieurs fois par le peuple, en regagnant isolément 8à demeure. Nous observions, de notre ^ côté, qu'en- générai la garde nationale à Paris âviaît cpnstamment montré les vertus de son état : ramotu: de Tordre, 1^ dévouemient à raUtorité, la crainte du pillage et la haine de Tanarchie^; et c'était aussi Topinioa de l'Empereur. -
Le palais forcé, et le Rôi rendu dans le sein
de V Asseipbléo, a-t-il continué, je me hasardai ^V^ pénétrer dans le jardin* Jamais depuis, aucuu ^^ d6-ines:€hampp de bataille ne me donna l'idée ** d'autant d^ cadavres, que; m'en présentèrent les ^ -masses d^s. Suisses; $Qit que la petitesse du ^ iocal en fît ressortir le ^nombre, spit que ce fût ** le résultat de la première impressioù que j'éprou» ** yîûs en ce -genre. J'ai vu des femmes (bien ^ mises se porter aux dernière^ indécences sur les