‹ Journal de la vie privée et des conversations de l'Empereur Napoléon à Saint Hélène (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · Tome III. Cinquième Partie. k · texte numérisé non relu

Tome III. Cinquième Partie. k

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ISO IMN SÉJOUR AUPRES . [AOÙt

^* cadavres des Suisses. Je parcourus tous lès " cafés du voisinage de TAssemblée, partout rîrri- ** tation était extrême ; la rage était dans tous les *' cœurs, elle se montrait sur toutes les figure^, '* bien que ce ne fussent pas du tout dei^ gens de *^ la classe du peuple ; et il fallait que tous ces lieux fussent journellement remplis des mêmes habitués; car bien que je n'eusse rien de par- '* txculier dans ma toilette, ou peut-être étaît-cé " encore parce que mon visage était plus calmé, " il m'était aisé de voir que j'excitais maints re- •* gards hostiles et défians, comme quelqu'un d'îti- " connu ou de suspect.'

Bab masqués. — M"'*' de Mégrigny. — Le JPUmimt et lu Piémontais. — Canaux de la France. — Rêves sur PariSi — Versailles, — Fontainebleau^ etc.

4. — Le temps était devenu meilleur. L'Empereur a demandé sa calèche, et a marché fort loin jusqu'à ce qu'elle vînt le joindre. Nous avons fait deux tours.

On parlait des bals masqués : l'Empereur les aimait particulier ement> et eq demandait souvôlit.

n y était toujours sûr d'un certaiu rende^vous qiii ne lui manquait jamais : il s'y trouvait, disait^l, entrepris chaque année par un même masque, qui hii rappelait d'anciennes intimités,et le sollicitait avec ardeur de vouloir bien le recevoir, et l'aidiiiet- -tre à sa Cour : c'était une fbiïiMe trè^aimaldé, très-bonn^ et très-belle, à qui beaucoup dëv^aâèiit

certainement beaucoup. L'Empereur, qui ne laissait pas que de Taffectionnér, lui répondait toujours: *^Je ne nie pas que vous soyez char- ^^ mante ; mais voyez un peu quelle est votre ** demande ; jugez-la vous-même, et prononcez ? ^* Vous avez deux ou trois maris, et des enfans de " tout le monde. On tiendrait à bonheur sans " doute d'avoir été complite de la première faute ; " on se fâcherait de la seconde, on la pardonnerait ** peut-être ; mais ensuite, et puis, et puis ! . . . . ** A présent soyez l'Empereur, et jugez ; que fe- '* riez-vous, à ma place, moi qui suis tenu à faire " renaître un certain décorum ?'* Alors la belle solliciteuse gardait le silence, ou lui disait : Du moins ne m'ôtez pas l'espérance, et renvoyait à l'année suivante à être plus heureuse. " Et cha- " cun de nous deux, disait P Empereur, était exact ** à ce nouveau rendez-vous."

A ces bals l'Empereur aimait fort surtout à se faire insulter, disait-il, et le recherchait. Un jour, chez Cambaçérés, il rit beaucoup de s'entendre dire par une M™ de St-D . . . . , qu'il prétend que sa nature portait d'ailleurs facilement à Taigreur, •* qu'il y avait des gens au bal qu'il faudrait met- •' tre à la porte, qu'ils n'avaient pu y entrer, sans *' doute, qu'avec des billets volés."

Une autre fois, il avait porté la douce et timide M°*® de Mégrigny à se lever et s'éloigner avec colère et les larmes aux yeux, disant qu'on abusait assurément vis-à-vis d'elle de la liberté que don-

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nait un bal masqué. L'Empereur venait de lui rappeler une faveur très-remarquable, qu'il lui avait accordée jadis, en ajoutant que personne ne doutait qu'elle ne l'eût payée par !e droit du seigneur. " Or, il n y avait qup moi, disait l'Empe- ** reur, qui pût le lui dire sans Tinsulter, parce que " cela se disait, il est vrai ; mais que j'étais bien sûr " qu'il n'en était rien." Voici l'histoire :

L'Empereur allant se faire couronner à Milan, coucha à Troyes. On lui présenta les autorités, et parmi elles une jeune pétitionnaire à la veille de se marier, et qui venait solliciter de lui une faveur de fortune. Or, comme l'Empereur désirait, disait-il, faire quelque chose qui fût, avec éclat, agréable au pays, la circonstance lui parut favorable, et il la saisit avec toute la grâce imaginable. La jeune personne (c'était Madame de Mégrigny), appartenait aux premières familles de la province^ mais tout-à-fait ruinée par l'émigration. A peine était-elle de retour au logis misé» rable de ses parens, qu'un page y entrait avec fracas, apportant le décret de l'Empereur, qui leur rendait 30 mille francs de rente, ou plus. On juge du bruit et de l'effet d'un tel événement. Toutefois comme rien n'était plus charmant, plu& complètement joli, disait- l'Empereur, que la jeune solliciteuse, on voulait que ses attraits eussent été pour quelque chose dans sa galanterie, bien qu'il eût quitté la ville quelques heures après, et qu'il n'y eût plus songé ; c'était égal. On sait comme

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se font les histoires ; et comme elle épousa un de ses écuyers, qu'elle vint conséquemment à la Cour, on avait mêlé tout cela comme de coutume ; si bien que nommée depuis Sous-gouvernante du Roi àe Rome, le choix scandalisa un moment la sévère Madame de Montesquiou, qui craignait, disait PEmpereur, de n'y voir qu'un arrangement.

L'Empereur dit qu'il renouvela à Turin, la galanterie gracieuse de Troyes, dans la personne de M"*« de Lascaris, et dans les deux endroits, du reste, il croit avoir eu à se louer de sa libéralité, et en avoir recueilli le fruit. Les deux familles se sont montrées attachées et reconnaissantes.

Il se demandait, à ce sujet, quels auront pu être les sentimens du Piémont à son égard. Il avait une affection particulière, disait-il, pour cette province. M. de Saint*Marsan, qu'il croyait lui avoir été fidèle jusqu'à la fin, l'avait assuré au moment de nos désastres, disait-il, que ce pays se ^montrerait une de ses meilleures provinces.

" Au fait, continua l'Empereur, les Piémontais ** n'aimaient point à être un petit État ; leur Roi *^ était un vrai seigneur féodal, qu'il fallait cour- ** tiser ou craindre. Il avait plus de pouvoir, *• plus d'autorité que moi, qui. Empereur des ^* Français, n'étais qu'un magistrat suprême, fai* *' sant marcher les lois, et ne pouvant en dispenser! ^* Aurais-je pu empêcher un courtisan d'être pour- ** suivi pour ses dettes ? Aurais-je pu arrêter ** l'action des lois sur qui que ce fût? etc. etc.

lS4f MON silOUH AUPR£S ^Aoùt

Dans la conversation du dîner, l'En'pereur demandait si on avait calculé la quantité d^eau fluviale qui entrait dans la Méditerranée et dans la Mer Noire, ce qui Ta conduit à désirer qu'on calculât la quantité d*eau fluviale de notre Europe, et qu*on assignât la proportion de chaque vallée et de chaque versant. Il regrettait fort de n'avoir pas présenté cette série de questions scientifiques. Cétait là son grand système, disait-il. Lui veiïaitil une idée utile, curieuse, intéressante : " A mes " levers ou dans mes communications familières, ^^ je posais des questions analogues à mes mem- " breà de l'institut, avec ordre de me les résoudre. *' La solution en était lancée dans le public ; elle ** y était analysée, combattue, adoptée ou re- " poussée ; et il n'est rien qu'on n'obtienne de la " sorte ; c'est là la grande voie des progrès dans " une grande nation, douée de beaucoup d'esprit " et de beaucoup de lumières."

L'Empereur observait encore à ce sujet qu'on n'avait jamais été plus fort en géographie qu'aujourd'hui, et qu'on en devait quelque chose à ses expéditions. Il a parlé ensuite des canaux qu'il avait fait faire en France. Il citait surtout celui de Strasbourg à Lyon, qu'il espérait avoir assez avancé pour qu'on fût obligé de le finir. Il pensait que sur 30 millions, il devait y en avoir déjà vingt-quatre d'employés.

** Aujourd'hui on communiquait, par l'intérieur, " de Bordeaux à Lyon et à Paris. J'avais con-

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\Sl€r\ DE l'^MI*£R£I;R NAPQI.ÂON. IjS^

'^ struit un grand nonibre de . canaux ; j'ep avfts " projeté bien dayantîfge/* L'un de bous ay^ant dit qu'on en avait propçsé à PËmperejur un trèsavantageux ; mais qu'on Tavait trotnpé poi^r l'enir pêcher d'accepter les offires faites à ce sujet* f* Ss^ns '^ doute que le plan n'aura été avantageux que- sur ^*le papier, disait P£mpereur; mais qu'en der- *'nière analyse, il m'aurait fallu donner de l'jir*. gent; ce qu'on m'arrachait diffîcilement-r-Non^ Sire> répondait-on^ le refus n'a été que l'effet /d'une intrigue* On a trompé Votre. Migesté.-^ " Cela n'était pas possible sur ce jpoi^, ^Yous parlez légèrement? — Mais j'en suis sûr; j,'ai connu le plan, les ofires, les souscripteurs ; n^es *' parens y étaient pour des sommes considérablçsi *^ Il s'agissait d'unir la Meuse à la Marne. Le ^* canal aurait eu moins de sept lieues,-— Maii^ yous ne dites pas toutj peut-être avec cela eiçigeait^on que je concédasse d'immenses forêts natio* ** jfisàes dans les environs ? ce que je n'aurais; pas "voulu. — Non, Sire, c'était seulement i^e in* " trigue de vos ponts et chaussées. — Mais encore '' faudrait-il iqu'ila eussent opposé quelques raisons^ "quelque apparence d'intérêt public. Que di-» "paient-ils? — Sire^ que les bénéfices auraient été ^^ trop grands. Mais alors ils me l'eussent pro- " posé, eux-mêmes, disait l'Empereur, et je l'eusse "exécuté. Je vous répète que vou» ne saurlea " ^voir raison ^ vous parlez ici à l'homme de la ^^ chose même, qui s'en (>ccupait sans cesse. Les

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1S6 MON SÉJOUR AUPRES [Août

" ponts et chaussées, de leur côté, n'étaient jamais ** plus heureux que de faire. Jamais un particu- **lîer ne m*a proposé un pont, qu'il n'ait été pris •* au mot. S'il me demandait un péage de vingt- "cinq ans, j*étais disposé à le lui accorder pour *" trente. Il m'importait peu qu'il fût utile, s'il ** ne devait me rien coûter. C'était toujours un ^* capital dont j*enrichissais le sol. Au lieu de " refuser des canaux, je courais après. Mais, mon ** cher, rien ne se ressemble moins qu'une conver- ** sation de salon et un conseil d'administration* *' L'homme à projets, dans un salon, a toujours " raison ; ses résultats seraient magnifiques, infail- *• libles, si on Pécoutait, et pour peu qu'il puisse ** lier le refus qu'il éprouve à quelques potS-de-vîn, ** à quelque intrigue de femme ou de maîtresse, le ** roman est complet ; or, voilà ce que vous aurez '^ entendu. Mais il n'en est pas ainsi dans un ** conseil d'administration, parce qu'on n'y décide •^ que sur des fiiits et le compas à la main. Quel **est votre canal, avez- vous dit? il ne saurait " m'être étranger. — Sire, de la Meuse à la Marne, ^< et de sept lieues seulement. — Eh bien ! mon

•*<;her, c'est de la Meuse à l'Aîsnè que vous voulez " dire ; et il eût été de moins de sept lieues. Cela "vu me revenir; mais il n'y a qu'une petite dif- " ficulté, c'est qu'en cet instant même il est encore "douteux qu'il soît pratidàble. Là, comme ail- ** leurs, Hyppocrate dit otit, et Gallien dit non. ♦^ Tarbé l'assurait impossible ; liiÀnt qu'il y eût

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asse^ d'eau au point du partage. Je vous répète, Continuait l'Empereur, que vous parlez à: celui •* dû monde qui s'est le pluà occupé de ces objets, ^* surtout aux environs de Paris. Il entrait dans " mes rêves perpétuels d'en faire la véritable capi- *^ taie de l'Europe ; parfois je voulais qtf elle de- ** vînt une ville de @, 3, ou 4t millions d'habitans, " par exemple, en un mot quelque chose de fâbu- **leux, de coloEfsàl, d'inconnu jusqu'à nos jours, et *^ dont les établissemens publics eussent répondu " à la population."

Quelqu'un 'ayant observé alors, que si le Ciel eût donné à l'Empereur un règne de 60 ans, comme à Louis XIV, il aurait laissé de bien grande» choses. **Si le Ciel m'eût donné seule- " ment 20 ans et un peu de loisir, a repris vive- **ment l'Empereur, on aurait cherché vainement *' l'ancien Paris ; il n'en fût pas resté de vestiges ; " et j'aurais changé la face dé la France. Archî- "mède promettait tout, si on lui laissait poser lé '*bout dé son levier; j'en eusse fait autant par- " tout où l'on m*eût laissé poser mon énergie, rna •'persévérance et mes budjets:-^ Avec lès budjets *^ôfî créerait le monde. — ^J'aurais montré la dif^ " férence d'un Empereur constitutionnel avec un *' Roi de France. Les Rois de France n'ont ^'jamais rien eu d'administratif ni de municipal. "Ils ne se sont jamais montrés que de grands ** seigneurs que ruinaient leurs gens d'aflaires. " La n^ttion elle-même n'a dans son caractère

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