Tome III. Cinquième Partie. b
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quel l'Empereur avait constamment repoussé, en dépit de tout son esprit, lors de son consulat, à cause de sa mauvaise réputation et de sa grande immoralité. Cette lecture était piquante par Textrême différence des mœurs, bien que dans des temqs si voisins. Elle lui a présenté le voyage de Louis XVL à Cherbourg, sur lequel il s*est arrêté quelque temps, puis il a passé aux travaux de Cherbourg, et a parcouru leur historique avec cette clarté, cette précision, ce piquant, qui caractérisent tout ce qu'il dit.
Cherbourg se trouve au fond d'une anse semicirculaire, dont les deux extrémités sont l'île Pelée, à droite, et la pointe querqueville à gauche. L'alignement qui joint ces deux points forme la corde ou le diamètre, et court Est et Ouest.
En face, au Nord, et à très-peu de distance, 20 lieues environ, est le fameux Portsmouth, le premier arsenal des Anglais. Le reste de leurs côtes court presque parallèlement en face des nôtres. La nature a tout fait pour nos rivaux ; à nous^ elle a tout refusé. Leurs rivages sont sains, et se nettoyent encore chaque jour. Ils présentent beaucoup de fond, une multitude d'abris, de havres, de ports excellens; nos côtes, au contraire, sont remplies d'écueils; elles ont peu d*eau, et s'encombrent journellement davantage. Nous n'avons pas un seul véritable port de grande dimension dans ces parages ; si bien que les escadres ennemies, mouillées à Portsmouth, n'ont pas
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même besoin de mettre sous voiles pour nous inquiéter, il leur suffit de quelques bâtimens légers pour les avertir ; et en un moment, sans peine et sans danger, elles se trouvent sur leur proie, on pourrait dire que de là les Anglais sont tout à la fois et chez eux et chez nous.
Si nos escadres, au contraire, osent se hasarder dans la Manche, qui ne devrait s'appeler, à bien dire, que la Mer Française, elles s'y trouvent en péril permanent ; la tempête ou la supériorité de Tennemi peut amener leur destruction totale ; parce que, dans les deux cas, il n'est point d'abri pour elles. C'est ce qui arriva à la fameuse journée de la Hogue, où Tourville, à la gloire d'un beau combat aussi inégal, eût pu joindre encore la gloire d'une belle retraite, s'il eût existé un
port où se réfugier.
Dans cet état de choses, les gens à bonnes vues, qui aiment le bien de leur pays, à force de projets et de mémoires, déterminèrent le gouvernement à chercher dans le secours de l'art ceux dont nous avait privé la nature ; et après beaucoup d'hésitation et quelque tâtonnement, on s'arrêta sur la baie de Cherbourg, qu'il s'agissait d'abriter à l'aide d'une immense digue jetée dans la mer. Par là nou^.devions obtenir, aux portes mêmes de l'ennemi, une rade artificielle où nos vaisseaux pourraient, à toute heure et par tous les vents, courir à lui, pu échapper à sa poursuite.
" C'était une magnifique et glorieuse entre-
<c ce ce et
ce
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" prise, disait TEmpereur, bien forte pour le faire " et les finances de l'époque. On imagina de for- " mer la digue par d'immenses cônes construits à ** vide dans le port et remorqués ensuite jusque sur leur emplacement, où ils étaient immergés à force de pierres dont on les remplissait *, ce qui, du reste, était fort ingénieux. Louis XVI vint honorer ces opérations de sa présence ; il quitta ^' Versailles, et ce fut un grand événement. Dans ** ces témpsJà, un Roi ne quittait jamais sa demeure ; ses excursions n'allaient pas au-delà d'une partie de chasse, ils ne couraient pas comme aujourd'hui ; et je crois bien, observait f Empereur, que moi je n'ai pas peu contribué à •* les mobiliser.
*^ Toutefois, comme il fallait bien que les cho- " ses portassent le cachet du temps, voilà la dis- " cussion interminable, la rivalité éternelle de la '* terre et de la mer qui va son train. On eût dit *' à cet égard qu'en France il y avait deux Rois, ou que celui qui régnait avait deux intérêts, et devait avoir deux volontés, ce qui faisait plutôt '* qu'il n'en avait aucune. Ici il ne s'agissait que
" de la mer, et pourtant l'on prononça pour la terre, non par la bonté de ses raisons, mais par la priorité de ses droits ; et où il s'agissait; du
" sort de l'Empire, on ne vit sans doute qu'une
* Ces cônes, de 6^0 pieds de hauteur, avaient 104 pieds de diamètre à leur base et 60 à leur sommet.
te
" affaire de hiérarchie, et par cpla seul le grand
•* but, la magnifique enterpri^e se trouva man-
quée. La terre s'établit à l'île Pelée et au fort
Querquevilljg : elle n'était appelée là que comme
auxiliaire de la digue, qui était elle-même Taf-
" faire principale ; mais au lieu de cela, la tçrre
*^ commença par s'asseoir, et força ei^suite la digue
. " de se subordonner à sa bienséance, de se placer,
*^ de se courber selon son tir. Qu'arriva-t-il ?
C'est que Pabri qu'on créait et qui devait être
calculé pour recevoir la masse de nos flottes, soit
qu'il s'agît de frapper au cœur de^l'pnnemi, soit
" que le hasard les y fît prendre refuge, n'ofïKt
^^ plus de place qu'à une quinzaine (Je vaisseaux au
•* plus, quand il en eût fallu pour cent et aii-d;e|à;
^' ce que l'on eût obtenu sans plus de peine, ni
'* beaucoup plus de dépenses, si l'on se fût porté
" plus en avant dans la mer, ; seulement au-delà
** des points que s'était adjugés et qu'avait fixés la
" terre.
Une autre bévue bien caractéristique et qu'on aurait de la peine à imaginer, c'est que toutes ^* les grandes mesures, pour la rade de Cherbourg, *' furent prises et arrêtées ; la digue commencée ; " une des passes, celle de l'Est, complétée ; et qu'on " était sur le point de former l'autre, celle de ** l'Ouest, sans s'être procuré la connaissance ^ exacte et précise, de toutes les sondes de la radej ** si bien que la passe déjà formée, celle de TEst, ** large de 5 cents toises, poussée trop près du
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** fort) n*admettait pas sang inconvénient des '^ vaisseaux à marée basse, et que celle qf^ l'on ** allait fermer à l'Ouest se serait trouvée iippra- " ticable), pu du moins fort dangereuse, si le zèle ^individuel d'un simple officier (M. de Chava- " gnac), n'avait fait à temps cette importante dé- " couverte, et forcé d'arrêter l'extrémité gauche " de la digue à mille deux cents toises du fort de ** Querqueville, chargé de sa défense ; ce qui me " semble être, et est en effet à trop grande dis- ** tance *•
" Du reste, le système des travaux de la digue, laquelle se trouve à plus d'une lieue du rivage, et porte plus de 19 cents toises de long, sur 90 pieds de large, n'a pas été sans éprouver de nom- *' breuses variations commandées, au surplus, par ^* l'expérience. Les cônes, qui dans le principe, " devaient se tçucher par la base, furent bientôt " espacés par force d'accident ou par vue d'écono- "mie: la tempête les endommagea, les vers les '* rongèrent, le temps les pourrit, on y renonça ^* tout à fait, et Ton se contenta d'y substituer de " simples pierres perdues ; et quand on s'aperçut " que la force des vagues rendait celles -ci mou- " vantes, on en vint à avoir recours à ,d'énormes
* Ce n*e3t qu'en Î789, c'est-à-dire, cinq ans après le commeticettient des travaux, que le gouvernement donna Tordre de floddÊr k rade et de constater le fond. On n'ài^it travaillé, juaqUe-l^t (^ sur. des notions vagues et ioapar&ites I ! (Mémoire du Baron Cachin, Inspecteur- Général des Ponts et Chaussées,)
fC
ce
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** blodà qiïl ont lîpi par répandre à tout ce qu'on
** Ceiï travaux se sont continués sans îtrtefrrrtpfion •* sou* Louis XVI. Nos assemblées législatives îeur ** donnèrent d'abord un redoublerhent dîactîvîté ; " mais les grands désordres qui suivirent bientôt ** les firent abandonner tout à fait, et, à Ti^oqùe du " consulat, il ne restait plus de vestige, à l'œil; de Cette fameuse digue. L'imperfection piremière, le tetnps, la violence des flots, avaient fait tout disparaître jusqu'à plusieurs pieds au-dessous du '* niveau de la basse mer.
^^ Néanmoins un de mes premiers soins, disait "l'Empereur, dès que j'eus pris le timon des " aflkires, ftit de tourner mes regards sur un point aussi important. J'ordonnai des Cdmmîssibns, je fis 'discuter devant moi, je me rendis maître *^ de l'état de$ lieux, et je prononçai que l'exhâusse- ^* ment de la digue serait repris en toute hâte et toute force ; que lés deux extrémités recevraient, avec le temps, deux massifs de fortification ; mais que dès cet instant même on allait se mettre en ** mesure d'établir au centre une batterie provisoire *^ considéi'âblè. ' Alors commencèrent de tous côtés ^*lès ihcbnvénîeils, les objections, les vues particu- *^ lières,Tamour-propre des opinions privées, etc. '^ etc. Cela ne se pouvait assurément pas, préten- *' daient plusieurs ;. je n'eo tins compte^ j'insî&taî, **. je voulus;' et cda fut fait. Enf moins de deux *^ ans, on vit surgir, comme par magie, une île
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^' véritable^ sur laqueUe se montra une batterie de gros calibre. Jusqu'à cet instant, les Anglais n'avaient guère fait que rire de nos travauic : ^* ils avaient jugé dès le principe, disaient-ils, qpi'ils ^^ demeureraient sans résultat ; ils avaient deviné que les cônes se détruiraient, que les petites pierres obéiraient aux vagues, et surtout ils s'en ** reposaient sur notre lassitude et notre incon- •* stance. Mais ici ce fut tout autre chose ; aussi firent-ils mine de vouloir nous y troubler : mais ils s'y prenaient trop tard ; j'étais déjà en mesure. La passe occidentale était demeurée, par la force ^ des choses, extrêmement large, et les deux forti- ^' cations extrêmes^ que défendait chacune leur " propre passe, ne croisant plus leur feu, il pou- ^^ vait en résulter qu'un ennemi audacieux eût pu ^ forcer le passage de TOuest, venir mouiller lui- <^ même en dedans de la digue, et recommencer là ^* le désastre d' Aboukir. Mais avec ma batterie ** centrale provisoire, j'y parais déjà. Cependant, •* comme je suis pour le permanent, j'ordonnai, en '^ dedans de la digue, à son centre et comme en " soutien, en renfort d'elle, qui lui servirait à soiï ** tour d'enveloppe, un énorme pâté elliptique, do- ** minant la. batterie centrale, et supportant lui- ^* même, en deux étages casemates, et à l'épreuve <^ de la bombe, 50 pièces de gros calibre avec 20 ^^ mortiers à grande portée, ainsi que les casernes ^ nécessaires, magasin à poudre, citerne, etc. etc.
'< iFai h satisfaction d avoir Isi^^é cp bel ouvrage
f^M^ défejîsivç pourvue, je n'avais. plps ^ tooc* **îcu|fcer qv^ de Toffensive, qui con$i3tai|;.à.p9jaYoif *•* céunir à Cherbourg 1^ masse de qqs âoitt;ç^ Oi^^ ^^Jarade »e pouvait contenir que quin?;e Vjai^sei^ux. " Pouj} en accroître le nombre, je fi^ cwusjer un p/[^Ft sM]iuYe$u ; jamais les Romains n'entreprirent 4:ieB de plus fort, de plus difficile, qui dût durer ^' davantage ! Il fut fouillé dans le granit h 50 piiçds ^*de pr(tfoDdeur; j'en fis solenniser l'ouverturo *^ paf la présence de Marie-Louise, lorsque j'étais ^^ moi-même aur les champs de bataille de la Saxe^ ^* J'obtenais de la sorte de la place poiu* 25 vais* *^ se^ux de plu^. Ce n'était point assez ^encore, *<fiuBsi comptais-je m'étendre bien autrement* ^* J'étaJ^ résolu de renouveler à Cherbourg les •^ merveilles de l'Egypte : J'avais âevé déjà dws ^' la mer ma pyramide ; j'aurais eu aussi mon lao " Mœria. Mon grand objet était de pouvoir cod- •^ centrer à Cherbourg toutes nos forces maxitinyes^ ^^ et avec le temps elles eussent été inunenses au *^ besoin» afin de pouvoir porter le grand coup à *^ TeBueoiî^ J'établissais mon terrain de manière '* à ce que les ^deux nations tout entières eussent *^ pu, pomr ainsi dire, se prendre corps à corps; et ^^l'iasue n'en devait pas être douteuse, car çuwe ^^^ttukms ébé pkis.de 40 millions de Fraxiçaia ciwÉra <^ 16 millions d'Anglais ; j'eusse termiuié. par. une " bataille d'Actium ; et puis que voulais-je de
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** TAngleterre ? Sa destruction ? Non sans doute ; «* je ne lui demandais que le terme d'utte usurpa- *' tion intolérable, la jouissance de droits impre- «* scriptibles et sacrés, Tafiranchissement, la liberté ^^des mers, l'indépendance, Thonneur de& pavit- *^ Ions ; je parlais au nom de tous et pour tous, et ^* je Teusse obtenu de gré ou de force : j'avais pour ^* moi la puissance, le bon droit, le vœu des nations, ** etc. etc. •
J'ai des raisons de croire que l'Empereur, dégoûté des pertes qu'avaient coûté sur mer les tentatives partielles, éclairé par une funeste expérience, avait adopté un nouveau système de guerre maritime.
Insensiblement la guerre entre l'Angleterre et la France avait pris la tournure d'une véritable lutte à mort. L'irritation de tous les Anglais contre Napoléon était au dernier degré ; ses décrets de Berlin et de Milan, son système continental, des expressions offensantes, avaient soulevé tous les esprits au-delà de la Manche ; tandis que les ministres, par leurs libelles, leurs impostures, et tous les moyens imaginables, avaient achevé d'y mettre en jeu toutes les passions pour nationaliser tout à fait la querelle ; aussi, en plein parlement, avait-on proclamé la guerre perpétuelle, ou dw moins viagère. L'Empereur crut devoir fkçonrlèi* ses plans siu: cet état de choses, et renonça dès^ cet instant, autant par calcul que par nécessité, à toutes croisières, toutes opérations lointaines.
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toutes.' tentatives chanceuses j il se détennina pour la stricte défensive jusqu'à ce que ses affaires du continent fussent terminées^ et que ses forces ma^ ritimes accumulées lui permissent de frapper plus tard à coup sûr. Il retint donc tous ses bâtimens dans ses ports, ne songea plus qu'à multiplier graduellement nos ressources navales, sans plu^ les compromettre: tout ne fut plus calculé que pour un résultat éloigné.
Notre marine avait fait de grandes pertes en vaisseaux : la plupart de nos bons matelots étaient prisonniers en Angleterre, et tous nos ports se trouvaient bloqués par les forces Anglaises qui en gênaient les communications. L'Empereur ordonna des canaux en Bretagne, à, l'aide desquels, en dépit de l'ennemi, on devait communiquer désormais de Bordeaux, Rochefort, Nantes, de la Hollande, Anvers, Cherbourg avec Brest, et lui procurer les approvisionnemens en tous genres dont il pouvait manquer. Il voulut avoir à Flessingue ou dans le voisinage, des bassins propres à recevoir, durant l'hiver, la flotte d'Anvers tout armée, et pouvant mettre en mer dans les vingtquatre heures : elle était retenue prisonnière dans l'Escaut 4 ou ^ mois de l'année. Enfin, il projetait, du c6te.de Boulogne ou quelqu'endroit de cette côte, une digue pareille à celle de Cherbourg, et entre Cherbourg et Brest un mouillage con* venable à i'Ile-à-Bois, le tout pour assurer, en tout temps et sans péril, la libre et pleine communica*
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tion de nos vaisseaux de haut bord depuis Anvers jusqu'à Brest. Quant au manque de matelots et aux grandes diflScultés d'en former, il fut ordonné d'y pourvoir en exerçant chaque jour de jeunes conscrits dans toutes nos rades. Ils seraient placés d'abo|*d sur de petits bâtimens légers : une flotille
de; ce genre devait même naviguer dans le Zuiderzée; de-là ils seraient versés sur les gros vaisseaux,^ et remplacés aussitôt par d'autres qui devaient suivre. Les vaisseaux, de leur côté, avaient ordre d'appareiller chaque jour, de multiplier leurs exercices, d'évoluer autant,que l'espace le permettrait, d'aller même échanger des coups de canon avec l'ennemi, pourvu qu'on fût certain de ne pas se trouver engagé, etc. etc.
Jlestait la quantité et le nombre de nos vaisseaux : il était considérable encore malgré toutes nos pertes j et l'Empereur calculait pouvoir en construire 20 ou 25 par an j les équipages s'en
trouvaient formés au fur et à mesure; si bien qu'au bout de quatre ou six ans, il eut pu compter sur 200 vaisseaux de ligne, et peut-être sur 300, si cela eût été nécessaire, en moins ,de JO ans. Et qu'était ce temps, en regard avec la guerre perpétuelle ou viagère qui ,no^s était vouée? Cependant les affaires du continent se seraient terminées ; il fût entré tout entiqr dans notre système ; l'Empereur eût r^imené le plus grand nombre de ses troupes sur nos côtes j et c'iest dans, cet état qu'il comptait enfin rendre la
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lutte décisive. Toutes les ressources respectives des deux nations eussent été mises en jeu, et nous devions alors, pensait-il, soumettre nos ennemis par la force morale, ou les étouffer par notre force matérielle.
L'Empereur projetait, pour la marine, plusieurs idées, et une partie de sa tactique de terre, H établissait sa ligne offensive et défetasive du cap Finistère, aux bouches de TElbe. Il eût eu trois corps d'escadre avec des amiraux en chef, comme il avait des corps d'armée avec leurs généraux eil chef Celui du centre aurait eu son quartier-général à Cherbourg ; celui de gauche à Brest ; et celui de droite, à Anvers. De moindres divisions aux extrémités à Rochefort et au Ferrol, au Texel et aux bouches de l'Elbe, pour tourner et débor-
der l'ennemi par ses flancs. De nombreuses stations intermédiaires unissaient tous ces points, et leurs amiraux en chef respectifs leur étaient sans cesse comme présens, à l'aide des télégraphes qui, bordant la côte, tenaient ce grand ensemble en constante communication .
Cependant quel parti eussent pris les Anglais durant nos préparatifs et notre accroissement progressif? Eussent-ils continué de bloquer nos ports? nous aurions eu la satisfaction de les voir forcer leurs croisières ; nous les aurions amenés à avoir ÏOO et 150 Vaisseaux constamment exposés chaque jour, sur nos côtes, aux hasards de la tempête, aux dangers des écueils, à toutes les
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chances de désastres ; nous offrant au contraire toutes celles de succèsj si jamais les accidens de la nature ou les fautes de leurs'amiraux amenaient quelque catastrophe imprévue, laquelle, par la suite du temps, ne pouvait manquer d'arriver. Quel avantage n'en aurions-nous pas tiré; nous/ irais et en bon état, qui guettions ce moment, toujours prêts à mettre sous voiles et à combattre! Les Anglais se seraient-ils lassés ? nos vaisseaux sortaient aussitôt pour exercer, former leurs équipages.
Nos armemens complétés, et le moment décisif approchant, les Anglais, effrayés pour leur île, se seraient-ils groupés en tête de leurs principaux arsenaux, Plymouth, Portsmouth et la Tamise?
Nos trois corps de Brest, Cherbourg et Anvers, allaient à eux, et nos ailes les tournaient par l'Irlande et par TÉcosse. Se déterminaient-ils, confians en leur adresse et leur courage, à se présenter en masse? Alors le tout se trouvait réduit à une affaire décisive, dont nous aurions choisi nousmêmes le tempSy le /zei/, la saison ; et c'est ce que l'Empereur appelait sa bataille d'Actium, dans laquelle, si nous étions battus, nous n'éprouvions que de simples pertes, tandis que si nous triomphions, l'ennemi cessait d'exister. Or, nous ne pouvipns que triompher, disait-il } car les deux nations se trouvaient alors coi'ps à corps, et nous étions quarante et quelques millions contre quinze; il en revenait toujours là. Telle avait été une de ses
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hautes idées, xine de ses gigantesques conceptions.
Napoléon a si prodigieusement fait, que ses œuvres, ses monumens se nuisent les uns les autres par leur nombre, leur variété, leur importance ; aussi aurais-je bien voulu consigner ici Pensemble de ses travaux exécutés à Cherbourg, et ceux qu'il y avait projetés. Un des hommes précisément du métier même, et Pun de ses premiers ornemens, m'en a promis le tableau. S'il me tient parole, on le rencontrera dans le volume suivant. .
Longue audience donnée au Gouverneur. — Conversation
remarquable.
16. — Sur les neuf heures, l'Empereur a fait un tour en calèche; il y avait un vaisseau en vue qu'il a lorgué. Il a fait monter le docteur qu'il a trouvé considérant ce bâtiment. Au retour nous avons déjeûné tous sous les arbres. Il a beaucoup entretenu le docteur sur la conduite du Gouverneur à notre égard, sur ses perpétuelles vexations, etc. etc.
Sur les deux heures, on est venu demander à l'Empereur s^'il voulait recevoir le Gouverneur. Il lui a donné une audience de près de deux heures ; a parcouru, sans se fâcher, disait-il, tous les objets en discussion. * Il lui a récapitulé tous nos griefs ; énûmeré tous ses torts; parlé, disait-il, toiu* à tour à sa raison, à son esprit, à ses sentimens, à son cœur. Il l'^a mis à même de tout réparer, de retravailler à neuf, assurait-il, mais vainement ; car
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cet homme était sans fibres, disait-il: il n'en fallait rien attendre.
Ce Gouverneur l'avait assuré, disait T Empereur, qu'en arrêtant le domestique de M. de Montholon, il avait ignoré qu'il fût à notre service ; il a ajouté qu'il n'avait point lu la lettre cachetée de M"** Bertrand. L'Empereur lui a observé que sa lettre au Comte Bertrand était tout à fait en dehors de nos mœurs, et tout à fait en opposition avec nos préjugés ; que si lui Empereur, étant simple général et confondu dans la vie privée, avait reçu de lui. Gouverneur, une telle lettre, il se serait coupé la gorge avec lui ; qu'on n'insultait pas, sous peine de réprobation sociale, un homme aussi connu, et aussi vénéré sans doute en Europe, que devait l'être le Grand- Maréchal ; qu'il ne jugeait pas bien sa situation avec nous ; que tout ce qu'il faisait ici était déjà Phistoire, que même la conversation de cet instant était l'histoire. Qu'il blessait chaque jour, par sa conduite, son propre gouvernement, sa propre nation ; et qu'il pourrait lui en coûter avec le temps. Que son gouvernement le désavouerait à la fin, et qu'il resterait sur son nom une tache qui rejaillirait sur ses enfans. " Voulez- " vous, lui disait l'Empereur, que je vous dise ce " que nous pensons de vous ? Nous vous croyons ** capable de tout ; mais de tout ; et tant que vous " demeurerez avec votre haine, nous demeure- ** rons avec notre pensée. J'attends encore " quelque temps, parce que j'aime à être sûr ; et •* je me plaindrai alors de ce que le plus mauvais
•* procédé des ministres n'a point été de m'envoyer ** à Ste-Hélène; mais bien de vous en avoir donné ••le commandement. Vous êtes pour nous un " plus grand' fléau que toutes les misères de cet ** affi-eux rocher."
Le Gouverneur répondait à tout cela qu'il allait rendre compte à son gouvernement ; qu'avec l'Empereur il apprenait du moins quelque chose, tandis qu'avec nous, il ne faisait que s'aigrir, et que nous envenimions tout.
Du reste, au sujet des commissaires des puissances, que le Gouverneur demandait à présenter à l'Empereur, rEmpereiu" les a refusés dans leur capacité politique j mais il a dit au Gouverneur qu'il les recevrait volontiers comme hommes privés; qu'il n'avait d'éloignement pour aucun d'eux, pas même pour celui de France, M. de Montchenu, qui pouvait êtrç un fort brave homme, qui avait été son sujet dix ans, et qui, ayant été émigré, lui devait probablement à lui. Empereur, le bienfait de sa rentrée en France j et puis, après tout, qu'il était Français; que ce titre ^ était ineflkçable pour lui, qu'il n'était point d'opinion qui pût le détruire à ses yeux, etc. etc.
Enfin, aii sujet des bâtisses nouvelles à Longwood, dont la proposition avait, été le grand objet de la visite du Gouverneur, l'Empereur avait répondu qu'il n'en voulait point, qu'il préférait demeurer mal comme il était, que d'acheter un mieux très-éloigné, au prix de beaucoup de bruit