‹ Journal de Larocque de la rivière AssiniboineChapitre 1 sur 30 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans une lettre en date du 7 novembre 1806, Sir Alexander Mackenzie écrit ce qui suit à son cousin Roderick Mckenzie: 'Lorsque je vous ai écrit au sujet de la publication d'une seconde édition de mes voyages, je n'avais pas la moindre idée de l'intention de la Compagnie de publier l'histoire du Nord-Ouest, et pour cette raison, au lieu de demander aujourd'hui votre concours, je viens vous offrir mes services puisque vous semblez être celui qui a pris l'initiative de ce projet. ' Dans les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, de L. R. Masson, se trouve un renvoi à la lettre ci-dessus qui fait mieux connaître ce projet: "L'honorable R. Mckenzie avait acquis une grande réputation littéraire et c'était un travailleur infatigable. Il semble avoir conçu à une certaine époque, le projet de publier une histoire des tribus aborigènes du Nord-Ouest de même que l'histoire de la compagnie du Nord-Ouest. Afin de se procurer les matériaux nécessaires à l'accomplissement de cette tâche, il avait transmis durant l'hiver des circulaires imprimées à plusieurs associés et commis de la compagnie du Nord-Ouest, leur demandant de recueillir et de lui faire parvenir, sous forme de lettres ou de journaux, les renseignements qu'ils pourraient obtenir au sujet de la région où ils passaient l'hiver, de même que sur les natifs, sur l'origine, la religion, les mœurs et les coutumes de ceux-ci et sur leurs principaux chefs, leur gouvernement et l'origine de leur trafic avec les blancs, etc. En réponse, il reçut plusieurs rapports, mémoires et journaux du Nord- Ouest dont quelques-uns sont publiés dans la collection {Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest.) Cependant il ne paraît pas avoir mis son projet à exécution, et il semble qu'il se soit contenté de recueillir un grand nombre d'extraits intéressants des travaux de différents voyageurs et écrivains et de les classer de façon à prouver et à établir une analogie parfaite entre les aborigènes du Nord- . Ouest et les autres nations anciennes et modernes de la terre, par suite de la similitude des idées, des coutumes et du genre de vie."

Finalement, les matériaux que Roderick Mckenzie avait recueillis devinrent la propriété du sénateur Masson et celui-ci en fit une sélection qu'il publia avec une introduction et des notes dans ses Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest. Après la mort du sénateur Masson, ces documents précieux furent vendus à l'enchère; un certain nombre de ceux-ci furent adjugés au bureau des archives du Canada, et les autres à la bibliothèque de l'université McGill. Parmi ceux de la bibliothèque de McGill se trouve un sommaire du travail que Roderick McKenzie s'était proposé de faire, travail qui apparemment aurait formé deux volumes et dont voici le titre: 'Histoire de la compagnie du Nord-Ouest, contenant la ressemblance entre les nations anciennes et modernes, par Roderick Mckenzie, directeur de cette compagnie membre du Conseil législatif du Bas-Canada, lieutenant-colonel de la milice, membre de la Société littéraire et historique de Québec, membre de la Société américaine des antiquaires et membre de la Société royale des antiquités du nord de Copenhague. ' Est-ce que Roderick McKenzie s'est effrayé en face de la tâche gigantesque qu'il avait entreprise ou découragé en considérant les dépenses requises ? Il est impossible de s'en rendre compte. En tout cas, le travail qu'il avait eu l'ambition de faire, n'a jamais vu le jour en dépit du titre qui avait été préparé.

Parmi les journaux que McKenzie avait reçus pour exécuter son travail, se trouvaient les récits d'une série d'expéditions par terre depuis l'Assiniboine jusqu'aux villages des Mandans sur le Missouri. Ces journaux rédigés par François Antoine Larocque et Charles Mackenzie, commis au service de la compagnie du Nord- Ouest comprennent les années 1804, 1805 et ISOG. Ce qui les rend intéressants, ce n'est pas seulement la lumière qu'ils jettent sur l'histoire du commerce de fourrures, mais encore les renseignements qui s'y trouvent sur la vie et les coutumes de l'une des plus remarquables tribus de l'ouest, les Mandans. Le Missouri Journal, 1804-1805 de Larocque, et la première partie des Missouri Indians de Charles Mackenzie, ont trait au même voyage. La direction de l'expédition fut confiée à Larocque et Mackenzie l'accompagna en qualité d'assistant.

La direction de la seconde expédition, beaucoup plus importante que la première, fut encore confiée à Larocque qui avait Mackenzie pour assistant. Dans la Second Expédition de Mackenzie,

en 1S05, se trouve la narration de ce voyage ou d'une partie de celui-ci, mais jusqu'à une date récente, il avait été impossible de mettre la main sur la narration de Larocque. Il est possible qu'elle ait fait partie des matériaux recueillis par Roderick Mc- Kenzie; en ce cas, Masson ne l'a pas eu en sa possession, et, de fait, ce dernier ne paraît pas en avoir eu connaissance. Dans la narration de sa Third Expédition, ISOô, Mackenzie fait allusion au journal de Larocque, mais pendant longtemps il fut impossible de retracer le document lui-même. Il est vrai que le journal original manque encore, mais il se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque de l'université Laval de Montréal, ce que l'on prétend une copie conforme de ce document avec un certain nombre d'autres manuscrits légués à cette institution par feu le juge Baby de Montréal. Ce Journal ofa Voyage to the Rocky Mountains from my leaving the Assinibois River on the 2nd juyie, 1S05, tel qu'intitulé, est imprimé aujourd'hui pour la première fois et autant qu'il est possible de s'en assurer pour le moment, c'est la transcription mot pour mot de l'original.

Mackenzie accompagna Larocque jusqu'aux \'illages Mandan et Minnetaree seulement. Jusque là le journal de l'un complète admirablement le journal de l'autre, tel que constaté lors de l'expédition précédente. Mackenzie complète le récit de Larocque quant aux préparatifs du voyage de ce dernier depuis les villages du Missouri jusqu'à la contrée des sauvages Rock}^ Mountain ou Crows et quant aux efforts de quelques Minnetarrees pour en entraver l'exécution. Quoiqu'il en soit, nous ne possédons encore sur ce qui s'est passé depuis le départ de Larocque jusqu'à son retour au mois d'octobre, aucun autre renseignement que le bref passage ci-après que l'on trouve dans la Third Expédition de Mackenzie : ' Ls 18 novembre, écrit-il (il avait été un mois absent; le journal de Larocque indique qu'il revînt le 18 octobre) nous fûmes heureux de voir revenir notre digne ami M. Larocque avec son parti, de leur visite aux Rocky Mountain. Il n'y a pas lieu d'entrer ici dans les détails de son voyage, puisque M. Larocque en a lui-même rédigé un journal; aussi, je me bornerai à faire connaître son désappointement à l'égard de son expédition, les grandes fatigues qu'il a eu à subir et qu'il lui a fallu trente-six jours pour rejoindre notre établissement. ' Pour être exact il faut ajouter qu'il lui en a fallu trente-quatre.

Avant d'aller plus loin, il peut être à propos de citer le passage intéressant ci-après, en date du 10 avril 1805, contenu dans Journal of Voyages and Travels in the Interior of North A merica de Daniel William Harmon:

'Une fois rendu à la Montagne à la Basse, M. Chaboillez me fit consentir à entreprendre une longue et difficile exploration. Je dois partir d'ici au commencement du mois de juin avec six ou sept Canadiens et deux ou trois sauvages. Le village Mandan, sur la rivière Missouri, est le premier endroit on nous arrêterons. De là nous nous dirigerons du côté des Rocky Mountain, accompagnés d'un certain nombre de sauvages Mandan qui prennent cette direction chaque printemps pour rencontrer une autre tribu sauvage qui réside de l'autre côté des Rocky Mountain et trafiquer avec celle-ci. Il est probable que nous serons de retour au mois de novembre prochain. '

Harmon ajoute ce qui suit à ce récit, probablement lorsqu'il se préparaît à publier sa narration: ''Je n'ai jamais entrepris ce voyage, car immédiatement après en avoir arrêté le projet, ma santé devint si précaire que je me trouvai dans l'obligation de me rendre au quartier général et d'avoir recours aux services du médecin. Un M. La Rocque a entrepris ce voyage, mais il ne s'est pas rendu plus loin qu'au village Mandan. " Ce compte rendu indique une grande ignorance de l'étendue du voyage de Larocque, et paraît bien étrange si l'on tient compte que Larocque et Harmon étaient tous les deux membres d'une même compagnie et que Harmon était sur un pied d'intimité avec Charles J. B. Chaboillez, le Bourgeois ou l'associé chargé de l'administration du département de la rivière Rouge ou Assiniboine, département qui avait chargé Larocque de son expédition et auquel il fit son rapport à son retour. Il est possible que pour des considérations inhérentes aux intérêts du commerce de peaux ou pour d'autres motifs, l'on ait soigneusement supprimé à cette époque les détails du voyage Larocque et que Harmon ne fut pas complètement renseigné à ce sujet. Après avoir lu la narration de Larocque, il devient évident aussi que Harmon n'est pas exact quant à la manière d'agir des sauvages sur lesquels il comptait pour l'accompagner aux Rocky Mountain.

Ce qui rend le journal de Larocque particulièrement intéressant, c'est qu'il contient la description de la première visite des blancs à la contrée des sauvages Crow, depuis l'expédition de

La Vérendiyc, 1742-13, et que l'on y trouve les premiers renseignements exacts sur cette tribu. La narration remarquablement claire et complète, dénote un voyageur intelligent et vigilant; bien que le champ parcouru soit comparativement restreint, ce journal mérite d'être classé parmi les productions de valeur relatives au commerce de peaux, entre autres, celles d'Alexander Henry, l'aîné et de son neveu du même nom, de Daniel William Harmon, de John McDonald de Gaith, d'Alexander Ross, de Gabriel Franchère, de Charles MacKenzie et de Ross Cox. Le journal de Larocque est de fait plus lisible que bien d'autres récits plus prétentieux relatifs au commerce de peaux. Il s'y trouve ici et là de ces couleurs vivides qui permettent au lecteur de parcourir cette période disparue de l'histoire de l'Oue.st, alors que des hommes intrépides et souvent héroïques ont ouvert, de nouvelles voies à travers l'immensité sauvage, et qu'en dépit des chances de succès du joueur de profession, avec lesquelles il fallait compter presque toujours, ils s'engageaient sur des rivières inconnues dans de frêles canots, s'élançaient au milieu des rigueurs de l'hiver à travers les distances qui séparaient deux postes éloignés l'un de l'autre et qu'ils s'exposaient même à mourir de faim ou d'une autre manière en s'engageant sans aide sur le territoire de tribus hostiles. Ces rudes traiteurs n'était pas des saints, mais c'étaient pour la plupart des hommes dont tout pays pourrait être fier. Ils avaient les défauts et les qualités d'une race virile. Ils furent les véritables pionniers de cette région dont l'avenir apparaît si brillant et l'on peut dire qu'ils ont largement contribué à conquérir à la civilisation la moitié de l'ouest de ce continent.

Bien que le récit de Larocque renferme surtout des renseignements sur les Crows et sur leur contrée, il éclaire aussi d'un jour nouveau les traits distinctifs des Mandans et des Minnetarees et complète avantageusement les récits de Lewis et de Clark quant aux tribus du versant du Pacifique, les Flatheads and Snakes. Comme Alexander Henry, le jeiîne, et d'autres chroniqueurs de la période relative à la traite des pelleteries, Larocque montre dans toute sa franchise les dessous du genre de vie des natifs. Le Dr. Coues a dit des sauvages dont parle Henry: "Ceuxci sont des types aborigènes et non les héros ridicules de la romance de Leather.stocking. " Pour cette raison, le récit de La-

rocque, comme pièce ethnologique de l'Amérique du nord, n'en est que plus précieux.

L'écrivain de ce journal, François Antoine Larocque est peu connu. D'après Masson, il était le frère de Joseph Larocque qui a rempli pendant plusieurs années une charge importante dans les compagnies du Nord-Ouest et de la baie d'Hudson. Masson ajoute: "Mr. F. A. Larocque était doué de grandes aptitudes et c'était un homme très courageux et très énergique. Il avait beaucoup lu, était studieux et connaissait les langues françaises et anglaise au même degré, mais il préférait décidément la dernière. La vie de traiteur n'avait pas pour lui autant d'attraction que pour son frère; il quitta bientôt le Nord-Ouest, se rendit à Montréal et se livra à un genre de commerce dans lequel il fut très malheureux. Il passa les dernières années de sa vie dans une profonde retraite où il se livrait ardemment à l'étude et mourut à un âge avancé dans le couvent de Grey à Saint-Hyacinthe. M. Larocque épousa une demoiselle Côté, fille d'un traiteur indépendant du Nord-Ouest et la sœur de M. Jules Maurice Quesnel. Il ne laissa qu'un fils, M. Alfred Larocque, qui fut le père de M. le chevalier Larocque, ex-zouave du pape, de M. Armand Larocque et de Mme Aldéric Ouimet épouse du [premier] président de la Chambre des communes. " Le Dr. Elliott Coues a publié sur Larocque dans son Henry Thompson Journals, I. 361, une note biographique puisée en partie dans les données de Masson et Joseph Tassé, dans ses Canadiens de VOuest, (II, 324-5) en fait aussi brièvement mention. Il est souvent fait allusion à Larocque dans les journaux de Lewis et de Clark qui l'avaient rencontré aux villages des Mandans sur le Missouri et il est aussi fait mention de lui par Alexander Henry, le jeune, par Charles Mackenzie et Daniel Williams Harmon. La présente publication du récit de Larocque renferme les maigres renseignements qu'il|a été impossible d'obtenir jusqu'à présent sur la vie de celui-ci dans l'Ouest avant sa première expédition au Missouri avec Charles Mackenzie durant l'autohme de 1804. L'on constatera par les note# fragmentaires qui se trouvent à la fin de son journal, qu'il partit de Montréal ou de Lachine le 26 avril 1801, pour le compte de la Compagnie X. Y. et qu'il arriva au Grand Portage à la fin du mois de juin. De là il fut envoyé au fort Charlotte f ur la rivière Pigeon et un peu plus tard durant la même année, à la rivière English où il passa l'hiver. Au printemps, il se di-

rigea vers l'ouest jusqu'au fort des Prairies et aux environs de la rivière Rouge. En 1802 il était encore à l'emploi de la compagnie X. Y. mais il ne dit pas à quel endroit il se trouvait. Durant deux années il ne donne aucun renseignement à son sujet, mais nous savons qu'il se trouvait au fort Assiniboine à l'automne de 1804 et comme il a été dit déjà, c'est alors qu'il partit avec Charles Mackenzie, J. B. Lafrance et quatre voyageurs pour se rendre chez les Mandans. Il est mentionné comme commis dans le département du Haut de la Rivière Rouge, dans la 'Liste des bourgeois, commis, engagés, et voyageurs de la Compagnie du Nord-Ouest, après la fusion de 1804' à la fin de V. I. des Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest de Masson. Il s'y trouve une carte qui permettra de suivre Larocque pas à pas depuis son départ du Fort à la Bosse sur l' Assiniboine, le 2 juin 1805, jusqu'à son retour au même endroit le 18 octobre de la même année. Les notes bibliographiques ci-après seront utiles à ceux qui désireraient exploiter davantage les mines fécondes que renferme la littérature de la traite des pelleteries de l'Ouest, sur l'ethnologie, l'histoire et la nature humaine à l'état primitif. Ces notes tiennent lieu de commentaires à l'égard du récit de Larocque:

Histoire personnelle de Larocque: —

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