‹ Journal de M. Miertsching, interprète du capitaine Mac Clure [sic] dans son voyage au pôle Nord [microforme]Chapitre 13 sur 13 · ET · texte numérisé non relu

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DE M. MIEATSCHING. 73

26 août. — Sitôt que les hommes du Bon secours et du Pionnier sont arrivés et ont été tous à bord, on a levé les ancres, déployé les voiles, et après un triple hourra, l'Etoile polaire s’est mise en marche du eôté de la patrie. Nous étions l'a deux cent soixante-dix-huit hommes bien serrés, mais qu'im= porte ! Nous voyions devant nous une mer libre, spectacle dont nous ne pouvions rassasier nOS Yeux. Mes compagnons de l’Anvestigateur et moi, nous nous serrions la main en regardant au ciel avec actions de grâces. Après tant de jours mauvais, la mesure du bien dans celui-ci n’était pas encore comblée. Nous allions doubler le cap Riley quand la vigie signala deux voiles à l'horizon. C'était le Phénix et le Talbot, arrivant d'Angleterre. Bientôt l'on ouvrit le sac des dépêches : Dieu soit béni ! tout un bon gros paquet de lettres pour moi. Avec quelle émotion je les ai parcourues d'abord, me réservant de les lire ensuite plus à l'aise !

Dimanche 27 août. -— Nous étions retournés hier, avec le Talbot et le Phénix jusqu'auprès de l'ile Beechy. Là, les vivres qu'ils apportaient en grande abondance furent débarqués pour renforcer le dépôt; puis le trop plein des hommes se répartit sur ces deux navires. Nous autres de lInvestigateur nous resmes sur l’Etoile polaire. Toute cette agitation ne laissa pas de loisir pour le service divin. de descendis à terre pour me recueillir dans une dernière promenade solitaire. Au milieu de ces plaines glacées, je repassai encore une fois les quatre années qui venaient de s’écouler ; leurs dangers, leurs privations,

le pont comine dans les cabines ; seulement la rouille et l'humidité avaient exercé un peu partout leurs ravages.

Remorqué jusqu'à New-York, le Résolu, cette riche épave, a été vendu au gouvernement américain. Après l'avoir, je ne dirai pas réparé, mais rétabli dans tout son lustre, le président Pierce l'a galamment envoyé en cadeau de Noël à la reine Victoria. Sa Majesté Britannique l'est venue recevoir elle-même à Portsmouth il y a deux mois. Malheureusement le brave capitaine Kellet était absent d'Angleterre.

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leurs bons jours et leurs délivrances signalées, et je me sentis avec un bonheur indicible, l'enfant de mon bon Père céleste. A une heure après midi, tout étant prêt, on leva l’ancre, dans l’espoir de ne la jeter de nouveau que sur le rivage d'Angleterre.

Mercredi 30'aoùt. -— Notre navigation s’est faite jusqu'ici de la manière la plus heureuse, Le détroit de Lancaster est entièrement libre de glaces flottantes. Nous avons voulu visiter un dépôt considérable laissé par l'Etoile polaire, en 1850, dans Pile de Navy-Board. Nous avons trouvé les tonneaux et les caisses brisés; la farine, le biscuit de mer répandus tout autour ; trois mille boites en zine, contenant de la viande conservée avaient été également ouvertes, et même les sacs de charbon de pierre étaient déchirés. Quant aux tonneaux de rhum, ils avaient complétement disparu.

13 septembre 185%. — Vers le soir, nous avons passé le cercle polaire. Nous y étions entrés le 27 juillet 1850 dans le détroit de Behring. J'espère bien ne repasser de ma vie cette ligne fatale.

1% septembre. — Nous sommes venus aujourd’hui en vue de notre station morave, Neuherrnhut, dans le Groënland. Le commandant Belcher, qui avait fait connaissance avec nos missions, soit au cap Bonne-Espérance, soit à Surinam, s’y serait volontiers arrêté; mais, à mon grand désappointement, le vent ne permit pas d’entrer dans la baie. Pressé comme chacun l’est de revoir l'Angleterre, il n’y avait pas moyen d’attendre un vent plus favorable.

20 septembre. — Nous doublons le cap Farewell extrémité sud du Groëland). Nous cheminons rapidement sans rencontrer le moindre glaçon. Après les années qui viennent de s’écouler pour nous, cette navigation nous semble une promenade; mais plus nous approchons du but, plus le désir de revoir la patrie devient pressant. Oh ! s’il en était ainsi pour la patrie céleste !

5 octobre 1854, — Depuis quelques jours nous rencon-

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trons des vaisseaux de plus en plus nombreux et cinglant dans toutes les directons. Nous apercevons des phares lointains, puis une ligne bleuâtre qu'on nous dit être l'Irlande. Ce soir nous apparaissent distinetement les lumières de la petite ville d'Hastings (Sussex). I n’y a rien à attendre pour se donner un aspect un peu moins sauvage. J'ai commencé par couper ma barbe, sur laquelle le rasoir n'avait pas passé depuis quatre ans.

6 octobre. -— Me rappelant que, dans les années favorabies, notre petit brick l'Aarmony, qui visite chaque été les stations missionnaires du Labrador, arrive volontiers en Angleterre dans les commencements d'octobre, j'avais examiné avec beaucoup d'attention tous les vaisseaux que nous avions dépassés à partir du cap Fareweli, mais je n'avais rien vu qui ressemblât au brick.

Aujourd’hui, comme nous venions de diner, j'élais monté sur le pont, et je considérais, sans plus songer à l'flarmony, la multitude des vaisseaux qui allaient et venaient. Mes yeux s’arrétèrent au loin sur un brick leste et bien proporuonné. Mo cœur battit; je saisis la lunette d'approche ; je ne m'étais pas trompé : c'était bien l'Harmony. Je passai la lunette au capitaine qui avait mis un bienveillant intérêt à mes investigations. es YCUX , meilleurs que les miens, lurent distincte ment sur la proue HARMONY, et reconnurent l'ours blanc et le renne qui y sont sculptés.

On voyait sur le pont deux passagers vêtus de fourrures. Je £s, avec mon chapeau et mon mouchoir , des signaux qui furent aperçus et réciproqués. Notre vapeur allait grand tram. L'Harmony n'avait en poupe qu'un faible vent, en sorte que nous l’eûmes bientôt perdue de vue. — Le soir nous jetàmes l'ancre devant Gravesend, et épronvâmes une vraie jouissance d'enfant à nous faire apporter, de cette ville, du légume et de la bière.

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montions la Tamise. Nos yeux, saturés de plaines de neige et de glace, se reposent avec délices sur des prairies semées d'arbres, et sur le paisible bétail qui nous rappelle, par contraste, l'aspect sauvage, le regard farouche des bœufs musqués. Je ne puis décrire ce que J'éprouve ; depuis le # juillet 1850, nous n'avions pas vu un arbre vert. Ces champs cultivés, ces maisons, cette activité, cette vie partout, quel intéressant spectacle ! Que de fois nous avions, dans notre exil du pôle, soupiré après ces choses! Que de fois nous avions craint ce ne les jamais revoir ! Je ne crois pas que personne puisses se représenter notre émotion, notre joie, notre admiration, Nul ne Songeait à boire ou à manger, et perdus dans cette enivrante contemplation, nous arrivâmes, sans nous en douter, à Woolwich. Je me préparais déjà à descendre pour prendre le chemin de fer; je me voyais à Londres dans peu d'heures au milieu de mes bien-aimés. …, quand on apprend qu’il y à eu mésentendu, que ce n’est point à Woolwich, mais à Sheerness que nous devons débarquer.

Je pousse un soupir. Il faut redescendre la T'amise pendant plusieurs milles. Ce sont les mêmes prairies, les mêmes arbres, les mêmes troupeaux; mais, 6 pauvre cœur de homme, ma disposition n’est plus la même. Cette petite contrariété de ne pas arriver aujourd'hui même à Londres a couvert toutes ces choses comme d’un nuage. Je n'ai plus la même joie ; seraitil possible que je n’eusse plus la même reconnaissance envers Dieu ? Oh ! non.

Dimanche 8 octobre. — Nous avons passé la nuit à Shecrness. Les journaux avaient annoncé que nous y aborderions, et les femmes des officiers et des matelots s’y ciaient rendues avec leurs enfants. Au milieu de ces pures joies de famille, à côté de ces embrassements, de cette effusion, 1l y avait des larmes amères. De pauvres femmes étaient venues pleines d'espoir , les enfants à qui on ava't toujours parlé de papa, pendant sa longue absence, tendaient leurs petits bras... Hélas ! ce père,

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ce mari, il est couché là-bas; là-bas dans sa tombe solitaire et glacée Et la veuve s’en retournait le cœur brisé, serrant contre elle ses jeunes orphelins. Dieu les soutienne et les console!

À 9 heures, un message de l’Amirauté adressé à l'équipage de l'Anvestigateur nous fut lu à haute voix. I était conçu en termes flatteurs , et se terminait par une injonetion qui ne fut pas très-bien reçue : nous devions rester sur le vaisseau jusqu’à nouvel ordre. J'avais un ardent désir d’aller à Londres. Au fond je ne faisais pas précisément partie de l'équipage. Jécrivis à l'Amirauté pour demander la permission de descendre ; elle me fut accordée.

Aussitôt je me fais conduire dans la ville, j’entre dans un magasin de vêtements et m'’habille à neuf, ce dont j'avais un urgent besoin. Le chemin de fer m’amène à Londres, et me voilà, à 6 heures du soir, dans la maison de notre cher frère Mallalieu. Là je rencontrai nos frères et sœurs Barsoë et Kern arrivés tout justement du Labrador. Oh! quelle fête, quel doux revoir! Pardonne-moi, mon Dieu, d’avoir si mal supporté une légère contrartété !

Après le thé, nous nous rendimes au culte du soir. Quand j'entrai dans la chapelle, que je me retrouvai au milieu de ces frères, dont les prières m’avaient accompagné ; quand l'orgue se fit entendre, il me sembla que mon cœur se fondait. Je n’appartenais plus à la terre : il n'y avait en moi qu’actions de grâce, louange, adoration.

Le surlendemain, ayant reçu de l’Amirauté mon congé définiüf, je retournai à Sheerness dire adieu à mes camarades. Je passai encore quelques douces heures avec eux; puis ils m’accompagnèrent Lous jusqu’à la gare, et nous nous séparämes avec beaucoup d'émotion. Des larmes coulaient le long de ces joues mâles et brunies. N’étions-nous pas devenus frères ? N’a-

‘ Les membres de la communauté morave s'appellent entre eux «frère el sœur.»

VIONS-nOUS pas , pendant plus de quatre ans et demi, partagé les mêmes craintes. les mêmes espérances, les mêmes dangers? N’avions-nous pas souflert ensemble du froid et de la fn? Surtout ne nous étions-nous pas mutuellement consolés et for tifiés ? Oui, nous avions appris à erier ensemble au Seigneur, et il nous avait répondu , et 1l nous avait délivrés de toutes nos frayeurs. Nous avions reconnn ensemble notre entière inc: apa= cité à nous tirer du péril, et la douceur de se confier en Celui dont le bras n’est pas raccourci, et dont la bonté est sans bornes. Ce sont là des liens puissants et pour la vie.

Nous étions a 1 départ 76 ; nous revenons 71. C'est une perte comparativement bien petite. "res . nous ont perdu le pied ou la main par le gel, et auront de la peine à gagner leur vie. D’autres comptent fermement sur l'air natal pour le rétablissement de leur santé.

Le but per de notre expédition, la recherche du Capitaine Franklin, n’a pot été rempli puisque les seules traces que nous ayons trouvées de lui remontent à l'hiver de 1845-46. Après nous, le D' Raë a recueilli de la main des Esquimaux toutes sortes d'objets, et entendu de lugubres récits qui semblent s'appliquer à Franklin. L'expédition qui partira au printemps prachain aménera peut-être un jour complet sur cette triste F: ‘oire.

Mais le but même de Franklin et de tant de marins célèbres pendant trois siècles, la découverte dn passage Nord-Ouest, ce but à été atteint par Mac Clure. Il à même constaté l’existence de deux passages, l’un et l’autre, il est vrai, entièremen! fermés par une glace épaisse de 50 pieds.

Pour moi, je reviens en Angleterre dans un aussi bon état de santé que je la quittaï il y a cinq ans ; nul ne s’est mieux porté, J'ai passé de tristes heures, des heures de découragement , presque de désespoir, mais la main qui relève les abattus s'est toujours montrée envers moi pleine de patience et de miséri-

corde. J'ai eu des moments de communion avec Dieu d’une

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Les occasions de m’entretenir avec des Esquimaux ont été rares. J'avais espéré le contraire, et ne me suis, en cela, soumis qu'avec peine aux décrets d'en Haut. Mais Dicu n’a besoin d'aucun homme. Îl a mille moyens de faire annoncer la « bonne nouvelle » aux Esquimaux, que ce soit par l'intermédiaire de la Compagnie de la baie d'Hudson, ou de tout autre manière. Il peut m'employer, s’il le veut; et j'espère bien que ce n’est pas pour être inutile dans son champ qu'il m'a si miséricordieusement préservé.

Mon âme. bénis l'Eternel et n'oublie aucun de ses bienfaits |

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