‹ Journal de M. Miertsching, interprète du capitaine Mac Clure [sic] dans son voyage au pôle Nord [microforme]Chapitre 12 sur 13 · TRES · texte numérisé non relu

TRES

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la glace par leurs ancres, nos vaisseaux en suivent les mouvements tumultueux. Le gouvernail et deux chaloupes de lIntrépide sont brisés comme des coquilles de noix.

21 août. — Dans ces trois jours, nous avons avancé de 35 milles vers l'est, mais nous voilà de nouveau prisonniers. C'est mon jour de naissance, le quatrième dans ces régions polaires. Je le passe dans ma cabine, et même au lit. Jai pris froid ; je me sens tout mal à mon aise.

9% août. — Le vent assez fort nous pousse du côté du nord, mais toujours en vue de l'ile Melville.

97 août. — Au nord, au sud, à l’est, la glace est partout reformée en plaine. Vers l’ouest seulement, on aperçoit une mer passablement libre et navigable, mais notre route nous appelle du côté de l’est.

314 août. — Une nouvelle tempête nous a fait courir de grands dangers au milieu des blocs de glace précipités les uns contre les autres. Mais le bon Dieu nous garde; nous voilà en vue de Pile Biam-Martin. Voyant la saison s’avancer, le capitaine renonce à toute autre recherche et découverte, et se décide à retourner en Angleterre. Le pourrons-nous? La glace semble plus ferme ces jours; notre machine à vapeur à beau mugir d’impatience, il faut attendre immobiles devant cette masse impénétrable.

9 septembre 1853. — On signale un troupeau de bœufs musqués. Le capitaine Mac Clure me demande d'accompagner deux officiers à leur poursuite ; nous en comptons dix-sept. Rampant sur nos genoux et nos mains, NOUS NOUS EN approchons jusqu’à soixante pas, et faisons feu ensemble : à l'instant, trois de ces animaux, dont deux blessés, se lancent de mon côté. A peine ai-je le temps de me relever. L'un baissait déjà la tête pour me transpercer de ses COrnes ; j’échappai par un de ces sauts que le danger rend possibles, et lâichai mon coup avec succès. Mais les deux autres, mugissant de rage, se précipitent sur moi. Que faire? Avec mes doigts demi-gelés, je

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ne pouvais assez promptement charger mon arme. Je me mis donc à fuir de la manière qu’on m'avait enseignée. Je courais, et les bœufs après moi. Au moment où ils m'allaient atteindre, je sautais lestement de côté, et emportés par leur élan, ils passaient sans me toucher. L’instant d’après, c'était à recommencer. Je n’en pouvais plus. Je ne savais combien de temps cela durerait; mes compagnons étaient hors de vue. J’élevai mon âme à Dieu dans une grande anxiété. Comment j'arrivai, tout en fuyant, à charger mon fusil, il m'aurait été ensuite impossible de le dire; mais il est de fait que les deux bœufs musqués tombèrent l’un après l’autre atteints de mes balles. Après cette victoire, je me rapprochai du gros du troupeau, et J'eus encore la bonne chance d’abattre trois vaches et un jeune bœuf.

J'allai annoncer nos exploits; on expédia du navire les hommes et les traineaux suffisants. Ils ramenèrent treize bœufs, produit de la journée.

10 septembre. — Au point du jour, la vigie s’écrie qu’on ne voit plus de glace du côté de l’est; c’est notre direction. La baie de Baffin, le détroit de Davis, l'Europe, la patrie,

tout est à l’est. Nous naviguons la journée entière, les vi-

sages sont épanouis. Le soir, nous nous trouvons à la pointe de l’île Biam-Martin, et jetons l’ancre pour la nuit, de crainte d’un grand banc de sable qu’a signalé dans ces parages le capitaine Parry.

11 septembre. — Nous passàmes hier notre soirée à compter les semaines, les jours qui nous séparent de nos familles. Les paris étaient ouverts : tel jour on entrera dans la Tamise, on aurait presque dit l’heure Hélas! au matin, grande fut notre déception quand, à la suite d’une nuit calme et froide, nous nous trouvâmes de nouveau entourés de glace, aussi loin que la vue pouvait s'étendre. Elle n’est pas encore bien épaisse; un vent un peu fort, soufflant dans nos voiles, nous permettrait d'avancer en brisant cette croûte, mais la vapeur

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13 septembre. — Le thermomètre marque —11 degrés; le temps est d’un calme désolant, et l'épaisseur de la glace augmente à vue d'œil, L'abattement est général sur notre navire.

18 septembre. — Le capitaine perd tout espoir de nous

sortir de là cette année. Nou: avons, entre les deux vaisseaux,

des provisions pour neuf” «et 175 hommes. Dès demain, Ja ration de chacun sera réduc d’un tiers, la prudence l'exige; ilest clair qu'il nous faut être pourvus au moins pour douze mois.

30 septembre. — On s'organise en quartiers d'hiver. Les vaisseaux ne sont pas calculés pour tant de monde, et nous autres de l’Anvestigateur, logés un peu comme on à pu, commencons à souffrir sévèrement du froid. Que sera-ce plus tard ?

Octobre 1853.— De forts courants nous entraînent à gauche, à droite, avec la glace qui nous environne, et ce mouvement rend notre position encore plus pénible. Les hommes ne savent que faire pour oceuper leur temps. On est peu en train des jeux. On se fait des visites d’un vaisseau à l’autre. La santé est en général passar®, mais notre cher capitaine Mac Clure n’est pas bien. Les cabines qu’on a pu nous donner sur l’entrepont sont loin d’être confortables. Nous n’avons pas de matelas ; notre lit consiste exclusivement en deux couvertures de laine, l’une apportée avec nous, l’autre qu'on nous à octroyée. Le thermomètre est déjà descendu à —2#°.

5 novembre 1853. — Nos hommes se sont amusés aujourd'hui, anniversaire de la conspiration des poudres, à faire un mannequin bourré de poudre qu'ils ont baptisé Gui Faukes. Attaché sur un bûcher construit à distance des vaisseaux, on la vu sauter en l'air avec de triples hourras. À la

lumière des flambeaux et des fusées, les matelots sont re= tournés chacun sur leur navire, où les attendait un grog bien chaud. Demain, le soleil ne se lèvera pas. Nous ne le

verrons plus de longtemps.

14 novembre. — Nous sommes maintenant tout à fait im-

mobiles, et pouvons déterminer exactement la position géographique de notre quartier d'hiver : 74241 ! latitude ; 101°22" de longitude. Nous sommes en pleine mer; par un temps bien clair, on aperçoit, du grand mât, le cap Cokburn, à environ 38 milles de distance. Nous avons quelques malades, que j'ai du plaisir à visiter. Aujourd’hui nous est mort M. Sainsbury, lieutenant de l’Anvestigateur, âgé de vingt-six ans. Je m'étais attaché à lui pendant ces quatre années. Le docteur Piers et moi nous avons passé beaucoup d'heures auprès de lui durant sa longue maladie, le veillant, lui lisant la sainte Eceriture. Pauvre jeune homme ! Comme il cherchait, à mesure que s’approchait la fin, comme il cherchait à saisir par la foi ces divines promesses pour en faire son bâton d'appui pendant le terrible passage ! La veille de sa mort, il a désiré voir le capitaine et les officiers lun après l’autre ; il a pris congé d’eux, leur demandant pardon de tous ses torts, et recevant de chacun d’eux le « Shake hand » en signe d’assentiment. Demain, une large ouverture sera pratiquée au travers de fa glace pour y descendre son corps.

30 novembre. — Pendant ces quinze Jours, nous n’avons eu que tempêtes et tourbillons de neige. Impossible de sortir du navire. Nous ne pouvons prendre un peu de mouvement que sur le pont, dans l’espace recouvert par la tente. Cest trèsinsuffisant ; aussi avons-nous bien froid, car on n’arrive ici à se réchaufler que par l'exercice. Du reste nous sommes, sous d’autres rapports, mieux que les hivers précédents. Quoique réduites d’un tiers, nos rations suffisent ; l’éclairage est à discrétion, et le nombreux personnel des vaisseaux donne plus d'importance à l'élément de sociabilité ; mais, je le répète, la grande souffrance, c’est le froid. Ma cabine, qui n’est qu’une petite tente carrée recouverte de toile, n’est pas un abri sous le 740 de latitude. La nuit, je ne dors point, et cela ne pourrait durer longtemps, s’il ne m'était permis de prendre du repos pendant le jour, dans le petit salon des officiers.

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Les rapports entre nos hommes ne sont pas loujours ce que je pourrais désirer, À notre arrivée, on était pour nous tout plein de sympathie, de compassion ; l'accueil fut vraiment cordial et fraternel. Peu à peu, la sympathie s'est émoussée, et les matelots du Résolu ont paru surtout affectés de l'inconfortable, des dérangements de toute sorte qu'un tel surcroit de population apporte dans leur vie. Je dois rendre jus= tice aux nôtres ; ils ont fait preuve en tout ceci de tact et d’un véritable esprit de support. C'est là une jouissance pour le cœur de notre digne capitaine.

15 décembre 1853.—- Pour charmer les ennuis de l'hiver d’une manière qui ait quelque utilité, nos officiers ont eu la bonne idée de faire des lectures sur différents sujets : astronomie, chimie, mécanique. Ils s'expriment le plus clairement qu'ils peuvent, et nos matelots paraissent mettre un véritable intérêt à ces instructions. La preuve, c’est qu’elles sont devenues le sujet de leurs conversations particulières.

34 décembre. — La fête de Noël a passé, le jour le plus court de l’année est passé, et cette année 1853 va passer auss!. Le temps s'écoule, et toujours vite, pour le prisonnier comme pour l'heureux du siècle. —Les tourbillons de neige rendent les communications difficiles entre les deux navires. Un officier a eu l'ingénieuse idée de les rapprocher par un télégraphe électique. Cette invention à vraiment électrisé nos hommes. On S’envoie toute sorte de messages, on fait une partie d'échecs par cet intermédiaire, etc. C'est une vraie ressource pour les officiers. Quant aux matelots, le charme de la nouveauté ne pouvait durer longtemps , et ils ont voulu nous offrir, à leur

manière, une voie de communication d’un navire à l’autre. Ils ont nivelé une allée de 500 pieds de long, bordée de chaque côté de pyramides de neige très-régulièrement faites et de 12 pieds de haut. Ce chemin, abrité des vents, est un excel-

lent promenoir.

Nous avt “ ee mois vresque constamment — 34°. L’in-

fluence de ce froid prolongé se fait sentir ; le nombre des malades augmente. On a dû organiser une succursale à l’mfirmerie dans mon voisinage immédiat. Les gémissements de ces malheureux ne rendent pas meilleures mes pauvres nuits; mais, d’un autre côté, je jouis de la chaleur du poêle que l’on a établi pour eux, et qui traverse sans peine la paroi de grosse toile. Il est temps de se coucher; adieu, année 1853! Seigneur, sois béni de ta protection pendant son cours. Que m’apportera la nouvelle ? Tu le sais, mon Père !

4er janvier 1854. — Aujourd'hui grand repas pour fêter le jour de lan. Chacun reçoit ration entière, et nous avons musique pendant le festin. — Les trois malades, mes voisins, vont mal. Un pauvre soldat, entre autres, ne fait que se retourner sur sa couche, gémir et se désespérer. J'ai été beaucoup vers lui, lui témoignant ma sympathie et lui parlant de notre bonSauveur. Il ne m’a jamais supporté qu'avec impatience et m'a positivement enjoint de ne plus revenir. Le médecin lui lit chaque jour les prières usitées pour les malades en danger. Il sait que telle est la règle, et il laisse faire sans rien dire ; mais son pauvre cœur est comme barricadé, et ces prières solennelles ne paraissent lui faire aucune impression. À onze heures, croyant entendre le râle de l’agonie, je me suis relevé pour essayer une dernière fois de lui parler de Pamour de Christ, mais il s’est roidi et n’a pas voulu me voir. Je n’avais rien d'autre à faire que me jeter à genoux et le recommander à la miséricorde de Dieu. Vers deux heures, je n’ai plus rien entendu; je me suis levé de nouveau, et le garde m’a fait signe que tout était fini. C’était un soldat de l’Antrépide, ägé de trentequatre ans.

18 janvier. — Rien absolument de nouveau à l'extérieur , mais j'ai un sujet de joie. La mort du soldat à fait sur les deux malades, mes voisins, une impression salutaire. Îls me voient entrer avec plaisir, croisent les mains, et écoutent avec recueil: lement nos lectures. Cela va bien, surtout depuis qu'ils ont

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compris que je ne cherchais nullement à les détourner de l'Eglise anglicane. Leur préjugé à cet égard ne m'a point surpris, Ç’a été longtemps sur l’Anvestigateur ma pierre d’achoppement. Ceux de nos hommes qui n'étaient pas totalement mcrédules, avaient tous leur Eglise en grande vénération. Sachant que je n’en faisais pas partie, ils se méfiaient de moi.

31 janvier. — Nous avons eu jusqu’à #3° de froid pendant les nuits claires de cette dernière quinzaine. Nous autres de l'Investigateur, nou: portons les mêmes vêtements depuis avril de l’année dernière, et souvent jour et nuit. Ils sont devenus très-minces ; nous sommes aux expédients pour nous réchauffer. Ayant pour moi mon expérience de missionnaire au Labrador, je n’ai pas tenté, comme mes Compagnons; de me vêur de peaux de rennes. Je savais que ce costume, excellent par un froid ordinaire, devient presque dangereux quand la température atteint un degré extrême. L'imperméabilité de la fourrure enferme, sans la laisser passer, la transpiration insensible ; elle se dépose comine une doublure de givre à l’intérieur du vêtement qui devient aussi malsain que lourd.

Voici comme je conseillerais de se vêtir, à tout homme qui doit traverser un froid de 40 à 45° : deux paires de pantoufles de drap, deux ou mieux trois vestes également de drap; de bonnes bottes doublées en flanelle avec une semelle de liége d’un pouce d'épaisseur, deux paires de gants de laine et pour complément un fort châle, également de lame, couvrant le visage jusqu'aux yeux. Notre transpiration insensible se fait jour à

travers les étoffes de laine, quelque épaisses qu’elles soient , et devient également visible au dehors comme un givre déposé, mais un coup de brosse en fait l'affaire. Par la même raison, Je déconseille les bonnets de fourrure. Ainsi accoutré, un homme valide peut aller et venir par—0° sans autre danger. Il n’a pas à craindre l'humidité aux pieds, car la neige, alors, se comporte absolument comme du sable fin.

2 février 185%. — La nuit dernière est mort un de mes

deux voisins, le matelot Wylki, âgé de trente-six ans. Quelle . différence, et Dieu en soit béni! quelle différence avec celui que nous avons ensevel il y a justement un mois! Wylki laisse en Angleterre une femme et trois enfants, et, depuis quatre semaines, je n’ai pas entendu sortir un murmure de sa bouche ; non, rien que des actions de grâce pour le pardon qui lui à été accordé. C’est en contemplant, avec les yeux de la foi, les souffrances de son Sauveur que Wylki est arrivé à supporter si patiemment les siennes. Nous avons eu ensemble des entretiens qui ont fait du bien à mon âme. Je l’entendais souvent prier la nuit. ,yuand ses camarades le venaient voir, il les exhortait avec larmes de penser davantage à l’autre vie et de lire la sainte Ecriture. Les deux derniers jours, il ne pouvait plus entendre ni parler ; mais ses yeux étaient sans cesse dirigés en haut.

28 février. — Le capitaine Kellet vient de m’annoncer qu’au commencement d'avril l'équipage de l’/nvestigateur rejomdrait V Etoile polaire pour regagner avec elle l'Europe. Ce sera un voyage de cent lieues sur la glace; un voyage sûrement bien pénible ; n’importe, je m'en réjouis.

De trois malades qui habitaient la petite succursale à côté de moi, deux étant morts, le troisième a été ramené dans la grande infirmerie. Avec lui a disparu le poêle, mon cher voisin, auquel je m'étais doucement acoquiné. Le contraste est rude. Quand mon domestique m’apporte l’eau chaude le matin, il faut me dépêcher, car en peu de minutes elle est gelée. On se représente difficilement tous les petits désagréments de la toilette ; le moindre n’est peut-être pas de n’avoir pour s’essuyer qu’un linge roidi par le gel et qui vous écorche la peau.

4 mars 185%. — Il fait beau et le capitaine Kellet expédie deux traineaux au cap Riley, sous la direction de MM. Court et Hamilton, pour annoncer notre prochaine arrivée au commandant de l’Etoile polaire.

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DR M. MIERTSCHING. 65

G mars. — Hier matin, dimanche, comme nous achevions le service divin, arrive en hâte M. Roche, parti la veille comme second de M. Hamilton. Il annonce que le traîneau s'est brisé, que M. Hamilton l'attend sous une tente à dix-huit miles de là. On prépare en hâte un autre traineau, et l’on prend de nouveau congé de M. Roche. Mais voici qu'aujourd'hui même, à trois heures, nous voyons revenir ce même lraineau avec un homme couché dessus. C’est encore M. Roche. Îl raconte tristement que , tandis qu'il s'aidait à charger le bagage, un fusil était parti, et que la balle ni avait traversé la cuisse. Pauvre M. Roche ! Nous sommes obligés de couper ses vêtements que le sang a pénétrés et qui sont gelés à fond.

G avril 1854. — Chaque jour nous attendons M. Hamilton, parti il y a un mois pour l'Etoile polaire, et ce n’est pas sans une certaine anxiété, puisque nous-mêmes ne devons parür qu'après son retour. Les deux aceidents qui ont accompagné son départ nous donnent peut-être, sans nous en rendre compte, un certain sOuCI.

Vers le soir, on a signalé un traineau venant de l’est. C’est Jui! non, c’était le commodore Richards, appartenant au vaisseau le Bon secours, prisonnier comme nous dans les glaces du canal Wellington. Il avait visité l'Etoile polaire et en apportait des lettres venues d'Angleterre il y a plusieurs mois. Sur cent soixante-dix personnes de l'équipage, le docteur Piers el moi sommes les seuls pour qui il n’y en ait point. On m'oublie done totalement! Je n’ai jamais été plus près du murmure. Un moment après, comme pour me faire honte, on m’a remis un gros paquet à mon adresse, contenant une année entière du Journal des missions moraves. J'ai béni la main imconnue qui m’a fait parvenir ainsi des nouvelles de tant de frères et de sœurs qui me sont bien chers, et qui, répandus dans le monde, travaillent au champ du Seigneur.

10 avril. — Le moment de notre départ approche. Il m’a été doux de constater, pendant ce long séjour sur le Résolu, 4)

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combien nos hommes de lAnvestigateur avaient gagné en sérieux, en vrai sérieux. Ces plaisirs bruyants, ces jurements, ces chants équivoques que les matelots du Résolu font retentir à nos oreilles, me rappellent qu'il en était ainsi sur l’Anvestigateur. Notre longue épreuve, nos délivrances signalées ont porté leurs fruits. Je puis dire que nos hommes ont chrétiennement supporté, et les quolibets de leurs nouveaux camarades, et leurs mots piquants sur l'embarras, là gêne que nous leur avons causés. On nous appelle piétistes, peu importe! Aucun de nous ne donnerait pour beaucoup les heures que nous avons passées à nous édifier ensemble.

J'allais oublier de dire que, cette après-midi même, est ar-rivé M. Hamilton apportant Pordre du commandant en chef Belcher que non-seulement nous, mais les équipages entiers de l’Intrépide et du Résolu, abandonnent ces vaisseaux, et se rendent sur l'Etoile polaire pour regagner l'Angleterre tous ensemble, M. Hamilton apportait des lettres toutes fraiches , 1l y en avait presque pour tout le monde; mais de nouveau point pour moi. Une certaine mélancolie s’est ainsi mêlée en mon cœur à la joie de cette Journée.

1% avril 185%. — Aujourd'hui s’ellectue le dernier départ de l'équipage de lAnvestigateur. W consiste en trois traineaux sous la direction du capitaine Mac Clure, du docteur Piers et de noi. Nous sommes loin d’éprouver la même émotion que nous vessentions il y à justement une année en quittant notre bon vieux vaisseau ! Nous y laissions une foule d'objets précieux à divers tres; mais sur le Fésolu nous n’avions rien apporté et uous nous en allions comme nous étions venus. Et puis, si nous avions devant nous un voyage de trois semaines, assurément bien pémible, chaque heure de ce voyage nous rapprochait du cap Riley. Une fois là, nous n'avions plus à redouter que les glaces nous barrassent encore une fois le chemin de la patrie.

25 avril. — Nous voict à notre ozième jour de voyage,

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près du cap Hotham, à l'entrée ouest du canal Wellington. Tout se passe beaucoup mieux que nous n’eussions pu lespérer. Les traineaux ne sont pas lourds, les hommes bien disposés, jouissant de cheminer du côté de la patrie, jouissant aussi d'avoir une nourriture suflisante. La route a été, en géné ral, assez facile. De temps en temps, néanmoins, la glace s'élevait en monticules de quarante-cimq pieds de haut qu'n fallait péniblement gravir. La neige aussi, cette neige fine et sèche dans laquelle le pied enfonce de sept à huit pouces, est à la longne extrêmement fatigante. Avec cela, le temps était beau, et par-ei par-là de petites aventures ont coupé la monotonie du voyage.

Un soir, par exemple, où chacun venait de s'endormir dans la tente de M. Omaney, ne voilà-t-il pas qu'un ours blanc montre sa tête à l'ouverture | M. Omaney seul Paperçoit, saisit résolôment son arme, mais comme il la veut porter à son épaule, le coup part, atteint le mince support de la tente qui tombe, enveloppant de ses plis les hommes endormis et l'ours non moins effrayé qu'eux. Confusion générale. On accourt des tentes voisines, on s’alarme, on s'assure du pauvre animal et tout s'explique.

Quelques jours après, une aventure du même genre arriva dans ma propre tente. Nous étions tons couchés, pressés les uns contre les autres, el enfoncés jusqu'au cou dans nos sacs de laine. Nous ne dormions pas encore et entendions depuis un moment des pas “utour de notre tente, sans nous en fre aucun souci; nous pensions que Ce fût quelque camarade at-

tardé. Cependant une sorte de ronflement significatif nous fit dresser les oreilles, et peu après, au travers du lacet trop lâche qui fermait la tente, nous vimes s’allonger l'encolure d’un ours Liane. Un matelot avisé sort un bras du sac, et de son coutelas coupe dans la toile une ouverture par laquelle nous sortons, nous dégageant, non sans peine, de nos sacs. Nous saisissons nos fusils qui sont tout chargés sur les traineaux, et lhôte

ont dus nement

inopportun tombe bientôt à nos pieds atteint de plusieurs balles.

Ces événements ont quelque chose de tragique. Je pourrais, à côté, raconter une foule de petits accidents inhérents à cette vie qui, de loin, prêteront à rire, mais qui ne sont rien moins qu’agréables. Ainsi, qu’on se représente l’un de nous, dont le souffle répandu pendant la nuit sur sa barbe et sur les poils laineux de sa couverture les a collés fortement ensemble. On ne peut songer pourtant à voyager avec son sac suspendu au menton, et voici comme l’on s’y prend pour se séparer de cette excroissance Incommode. Les camarades de tente allument leurs pipes, et, rangés en demi-cercle autour du patient, les approchent st bien de son menton qu’à la fin la chaleur de la famée, qui a failli le suffoquer lui-même, fond les glaçons et dégage la barbe. —-Nos bottes qui, enveloppées dans un linge, nous ont servi d'oreiller, sont invariablement trouvées roides, comme une barre de fer, et il appartient à la toilette de chaque jour de s'asseoir un certain temps dessus pour les assouplir et les mettre en état d'être chaussées. Pendant cette toilette, le camarade de cuisine a allumé au dehors de la tenta sa lampe à esprit-de-vin, et posé dessus son chaudron rempli de neige ou de glace. Sitôt fondue, il y verse de la poudre de cacao et du sucre; puis l’on apporte les gobelets d’étain, et chacun reçoit sa portion du breuvage. Mais malheur à celui qui, trop pressé, n'attend pas que le liquide ait réchaufé l’étain glacé ; il le porte à ses lèvres, et la peau y demeure impitoyablement attachée. Toutes ces choses et d’autres semblables, que chacun se figure aisément, étaient le plus souvent tournées en plaisanterie, et n’altéraient en rien notre humeur.

26 avril. — Hier au soir, passant très-près de terre, nous avons visité un dépot de vivres que nous savions avoir dû être apportés là depuis ?Ætoile polaire, toujours à l'intention de Franklin. Alentour gisaient une foule de caisses et de tonneaux brisés; trouvaille précieuse pour nous qui manquions de combustible. Nous en chargeñmes nos traineanx, que

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la consommation de dix jours de voyage avait allégés. La route était parfaitement unie; nous n’étions, les officiers et moi, point obligés d'aider aux traineaux. allais en avant, jouissant d’un de ces moments de solitude dont le chrétien a besoin, lorsque j'aperçus, à quelque cent pas, un objet noir se détachant nettement sur la neige. Je m’approchai avec de grandes précautions à pas de loup. Le demi-crépuseule m’empéchait de distinguer à quel animal j'allais avoir à faire. Arrivé à une distance convenable, j’enjouai, lichai mon coup ; la balle porta, mais la bête ne bougea pas. Je me doutai alors de quelque méprise ; le bœuf musqué n’était autre qu'une caisse d’étain pleine de café moulu, dans laquelle ma balle avait pénétré sans causer urand dommage. Le produit de ma chasse réjouit singulièrement nos hommes. Nous avions du bois, du café; ce fat un vrai régal à notre première halte; jamais, sans doute, café n’a été trouvé meilleur. La caisse avait probablement glissé de dessus l’un des traineaux qui, de l'Etoile polaire, venaient renforcer le dépôt du cap Hotham.

28 avril. — Nous voici de nouveau sur un vaisseau ; et nous n’en changerons plus, Dieu voulant, jusqu'à notre entrée dans la Tamise. Le capitaine de l Etoile polaire nous a accueillis avec la plus grande bienveillance; nous avons trouvé en excellente disposition de corps et d’esprit ceux de nos compagnons qui nous avaient précédés. L'Etoile polaire, frégate de vingt-six canons, est depuis deux ans dans cette baie, dont la côte orientale se termine par un rocher à pic de sept cent quarante pieds de haut: c’est le cap Riley. Vis-à-vis, à l’ouest, s'élève l'ile Beechy, toute volcarique, à neuf cents pieds au-dessus du niveau de la mer.

à mai 185%. — Ma cabine est terminée ; j'y entrerai aujourd’hui et m’en réjouis comme un enfant. À notre arrivée, il y a huit jours, le capitaine à immédiatement donné ordre aux charpentiers de construire pour nous des cabines sur le pont; mais ils ne sont que quatre et l'ouvrage est long. Habitué au La-

brador, où il nous faut faire un peu de tout, à manier la hache et le rabot, j’ai demandé la permission de travailler moi-même à ma cabine. J'ai repris avec joie les outils et ne m'en suis point trop mal tiré, Demain je me construirai une table et une chaise. Oh! que le travail manuel est souvent une bonne chose !

Rien de lugubre comme la contrée qui nous entoure. Certes, nous n'avons pas été gâtés sous ce rapport depuis notre entrée dans le détroit de Bebhring. Les pays que nous avons parcourus ne sont guère qu'un triste composé de glaces, de rochers, de sable et de neige; mais par-ei par-là, les pentes méridionales offrent quelque végétation, et si maigre qu'elle soit, cette végétation anime le paysage en attirant les bœufs musqués, les rennes et d’autres animaux. Ici, rien de semblable. Il semble que le 100me degré de longitude soit dans ces parages une ligne fatale que la végétation ne dépasse pas. A l’est de cette ligne, rien ne peut donner l’idée du spectacle nu, dépouillé, désolé qui s'offre aux regards : rochers noirs jetés pêle-mêle dans un désordre sans grandeur sur des plaines ou des vallées de neige et de glace ; aucune verdure quelconque, pas même de la mousse, pas même du lichen ; nulle créature vivante, si ce n’est au printemps et en automne quelques renards blancs en passage ; voilà l'aspect du détroit de Barrow.

Pour me reposer de mes travaux de charpentier, j'ai déjà parcouru plus d’une fois l’île Beechy. Elle à environ une lieue de tour, et n’est éloignée que de trois cents pas de l'Etoile polaire. J'y rencontre mainte trace du pauvre Franklin; ce sont des cercles de tonneaux, du verre brisé, des bouts de cordages, ete. Je reconnais la place des tentes.

À côté de ces demeures fragiles, sont creusées trois tombes portant sur de petits poteaux de chêne, passés en noir, des inscripuons qui rappellent à quel vaisseau appartenaient ceux qui y Sont couchés, leur nom et leur âge. L’un avait trente-deux, l’autre vingt-huit, l’autre seulement vingt ans. Ces trois tombes

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dans un pareil leu, donnent une teinte mélancolique aux méditations de mes promenades solitaires. Je fus tout réjoui en lisant sur deux d’entre elles un passage de la Bible : «Considérez dit le Seigneur des armées.» — « Choisissez en ce

vos voies, ie parut solennelle

jour qui vous voulez suivre. » Qu'elle n cette voix adressée au passant dans ce désert glacé! Oh! mon Sauveur, je n'ai peut-être jamais senti si vivement que c’est toi, toi seul que je veux suivre |

28 mai. — Aujourd’hui nous est arrivé le capitaine Kellet avec les hommes de V'Intrépide et du Résolu. Nous voici done

quatre équipages réunis Sur un seul navire, aussi sommes-nous

excessivement à Pétroit; mais la perspective de se mettre bientôt en route pour la patrie rend tout supportable. Nous avons, tous les deux ou trois jours, des communications par traineaux avec le Bon secours et le Pionnier, vaisseaux du commandant Belcher pris dans les glaces du canal Wellington à environ 24 milles anglais an nord”.

Juin 185%. — Tous les charpentiers sont occupés à CON struire, sur l'ile Beechy, un bâtiment pouvant loger soixante personnes et contenir toutes sortes de provisions et de vêtements, en vue de Franklin. --- Le temps est agréable, les santés généralement bonnes, à l'exception de quelques hommes de l'/nvestigateur, trop profondément atteints, je le erois,

1 Cest en portant des dépêches de l'Amirauté anglaise à ce commandant Belcher que l'aimable et brave lieutenant Bellot a trouvé la mort. Nos lecteurs connaissent sans doute la relation si attachante de son Voyage dans les mers polaires (Paris 1854). Arrivé au cap Riley en août 1853, et son navire ne pouvant pénétrer plus avant, il s'était muni d'un traîneau, d'un bateau de caoutchouc, et était parti avec quelques hommes pour remplir son message Bellot s’est noyé le 18 août en traversant une crevasse à plusieurs lieues au nord de l'ile Beechy. Sa dernière lettre avait été écrite à M. Emile De Bray, lieutenant du Résolu, celui qui donna un peu d'encre à notre ami Miertsching pour écrire son journal. Miertsching lui-même n'a pu mentionner ce triste accident qui se passa

huit mois avant son arrivée au cap Riley.

pour se guérir jamais. L'un d'eux, malade depuis deux ans, nous à quittés au commencement du mois pour un monde meil. leur. Il savait auprès de qui allait son âme, et s’en réjouissait, Nous avons creusé sa tombe à côté de celles de l'ile Bcechy.

Juillet 185%. — Le soleil, en fondant la neige, à couvert la glace d’une telle masse d’eau que les communications avec le commandant Belcher deviennent presque impossibles. Le 30 nous l’avons vu arriver lui-même: il s’est établi dans !a maison élevée sur l'ile Beechy.

25 août 185#.—Dans la première semaine de ce mois la glace a commencé à se fendre. Elle était encore intacte dans notre voisinage immédiat. Pour ne pas perdre dans l'attente un temps précieux, tous nos hommes réunis ont pratiqué un canal de vingt pas de large sur neuf cents de long. Ce n’est pas un peut travail, la glace étant épaisse de quinze à vingt pieds; cela s’est fait par l'emploi alternatif de la scie et de la poudre à canon, et a duré trois grandes semaines. Pendant ce temps, je gravissais fréquemment la montagne de l'ile Beechy, haute de neuf cents pieds, et Je voyais au loin la mer libre avec des glaçons flottants. — Dans le canal même de Wellington, la glace inébranlable empêchait le Bon secours et le Pionnier de nous

joindre. Le 21, sir Belcher nous a quittés pour s'assurer par

lui-même de l’état des choses. Il est revenu ce soir, nous annonçant pour demain l’arrivée de ses équipages qui retourneront avec nous en Angleterre. Il n’y a aucun espoir de dégager les vaisseaux. Ce sont, depuis neuf ans, sept navires perdus ou prisonniers dans les mers polaires. L’£rèbe et la Terreur, capitaine Franklin; l /nsestigateur, Intrépide, le Résolu, le Bon secours et le Pionnier ‘.

‘ Le Résolu, libéré plus tard par le dégel et poussé par les vents d'ouest, à été rencontré en septembre 1855, par un baleinier, à quatre cents lieues de l'hivernage où le capitaine Kellet avait dû l'abandonner. Les hommes du baleinier l'ont arrèté avec leurs harpons et sont montés à

bord. Un silence de mort y régnait, Tout était parfaitement en ordre suc

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