‹ Journal de M. Miertsching, interprète du capitaine Mac Clure [sic] dans son voyage au pôle Nord [microforme]Chapitre 6 sur 13 · RENTE · texte numérisé non relu

RENTE

À Lame

glace projette quelque angle saillant, il nous faut le faire sauter avec la poudre. Nous ne savons où nous allons aboutir.

21 août. — Nous voici de nouveau arrêtés. Le canal a cessé; plus d’eau libre. Un immense champ de glace s'étend devant nous s’élevant uniformément à douze pieds au-dessus de la mer, ce qui suppose une épaisseur totale de quatre-vingtquatre pieds, la glace plongeant au-dessous de l'eau six fois autant que ce qu’elle laisse paraitre au dehors.

Nous gravissons une montagne le docteur Armstrong et moi : nous récoltons quelques plantes, et nos regards s'étendent avec mélancolie et à perte de vue sur une mer de glace parsemée çà et là de blocs énormes. — C’est aujourd'hui mon Jour de naissance. Pardonne, 6 mon Dieu, la tristesse de mon Cœur,

ne devrait ÿ avoir place que pour les actions de grâce.

23 août. — Nous venons de découvrir deux montagnes composées de bois fossile. On reconnait aisément les trones , les fibres. Nous recueillons quelques glands et pommes de pin pétrifiés. Nous mettons à part pour le musée britannique un fragment de bois de qualorze pouces de diamètre et de neuf pieds de long, tandis que les matelots font ample provision de ce combustible à fond de cale.

24 août. — Tes étangs dégelés semblent inviter à Ja pêche; ÿ aurait-il là du poisson ? Nous en prenons en ellet quelquesuns d’une espèce Inconnue, et avec eux le filet ramène, du fond de l'étang, des milliers de peuts fruits ronds et verts comme des pois.

26 août. — En parcourant la contrée nous rencontrons çà et là des ossements de rennes. Notre curiosité est excitée par les ruines d’un antique établissement d’Esquimaux. Une mousse épaisse les recouvre ; alentour gisent à demi ensevelis dixneuf crânes de bœufs musqués.

29 août. - - Voici le soir d'un jour que je n’oublierai de ma vie. Dès avant-nier des bruits sou:ds annonçaient un ouragan. Sous ses efforts, la glace a commencé à se soulever

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DE M. MIBRTSCHING. 25

comme le sol dans les tremblements de terre. Les craquements étaient formidables, nous étions ballottés de côté et d’autre. Depuis deux heures du matin jusqu'à ce soir, nous n'avons pas quitté le pont vêtus de nos plus chauds vêtements et tenant à la main, comme des gens prêts à partir, un petit paquet d'objets indispensables. Le navire soulevé lentement à une certaine hauteur retombait tout à coup sur le flanc, puis se redressait pour recommencer les mêmes évolutions, pleines d’angoisses. Les longues poutres gémissaient et craquaient, les parois légères, les portes des cabines éclataient. Le capitaine avait conservé un grand sang-froid, mais à six heures ce soir, je l’entendis qui s’écriait : « Maintenant c’est fini, dans cinq minutes nous n’aurons plus de vaisseau. » Je me rappela alors que notre Dieu attend souvent pour délivrer que les choses en soient venues au pire, et un rayon d'espoir entra dans mon cœur.

Désirant faire échouer le navire sur le rivage où des provisions avaient été déposées, le capitaine donna ordre de lever les cinq ancres. On n'était pas encore au milieu de cette opération que soudain la plaine glacée devint immobile ; un silence solennel succéda à l'ouragan. Nous nous regardions sans respirer.…. J'espère que plusieurs songèrent à rendre grâce. Le capitaine demanda que personne ne quittàt son poste et se retira pour quelques minutes dans sa cabine, puis revint donner ses ordres avec beaucoup de calme et de dignité.

30 coùt, — Le navire git toujours sur le côté, on n’a pas encore réussi à le remettre à flot. Nous somines tous sous une vive impression de cet instant où, hier au soir, le calme s’est fait des cieux avec tant de puissance.

31 août. — À force de poudre, l’Investigateur est redressé et sa quille plonge maintenant dans l’eau. M. Mac Clure a réunt l’équipage.et nous à adressé quelques paroles sérieuses et senties sur la délivrance d’avant-hier.

10 septembre 1851. — Quelques-uns d’entre nous vont

chaque jour à terre pour y chercher du gibier; il est fort rare. mais des ossements de diverses espèces et des ruines d’habitations nous font croire que le climat fut jadis plus doux. Quelle portée donner à ce jadis? Une bien grande sans doute, sous un ciel où se conservent indéfiniment les objets les plus corruptibles.

11 septembre. — Chacun a pris Son parti d’hiverner en ce lieu. Déjà ces jours derniers, nos matelots ont fait une ample provision de pierres qui nous serviront de lest au printemps prochain ; mais aujourd’hui la glace s’est ouverte offrant un passage où le vent nous pousse rapidement pendant plusieurs heures. La baie que nous quittons à été baptisée par les matelots «Baie du lest. »

15 septembre. — De nouveau immobiles. On croyait voir une mer libre à quelque distance, et quintaux après quintaux de poudre ont été employés pour nous frayer un chemin sans aucun résultat. Le capitaine a dépéché MM. Court et Newton jusqu'au cap qu’on aperçoit à quelques milles de distance Ils sont revenus disant qu'à partir de là, la côte retourne vers le sud-est. La conjecture du capitaine paraît done se vérifier : la terre de Baring serait une ile,

21 septembre. — Avançant un peu ces Jours derniers, nous avons atteint le cap qui reçoit le nom de cap Crozier et s'élève perpendiculairement à 300 pieds. C’est aujourd’hui dimanche: l’oflice est célébré selon la coutume par la lecture des prières liturgiques et d’une portion de la Bible. Je me suis attaché à ce culte dont notre capitaine s’acquitte avec me simplicité solennelle. Les matelots Sy montrent bien plus recueillis que naguère ; les angoisses et la délivrance ont tourné les regards de plusieurs vers les seules montagnes d’où nous vienne le secours.

23 septembre. — Quoiqu'on ne voie que glace, et que la vigie du mât répète sans cesse : « Glace, glace, » néanmoins nous continuons à avancer à raison de dix milles à l'heure. Nous sommes resserrés . comme le mois précédent, dans un

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DE M, MIENTSCHING. 27

étroit canal, si étroit, que chaque fois que le navire balance un peu plus fort, le mât s’en va heurtant de droite et de gauche les murailles de glace qui servent de berge. Je pense aux Îsraélites traversant la mer Rouge.

Ce soir en causant, un vieux matelot barbu se mit à dire : « Ma mère lisait dans un gros livre et nous en racontait des histoires extraordinaires du temps d'autrefois; des hommes changés en pierre, des remparts s’écroulant au son de la trompette. On n’avait point alors de vaisseaux. Des milliers ont traversé à pied sec le canal de la Manche, les eaux s'étant séparées pour les laisser passer. C’est alors que l'Angleterre a été peuplée. Ma pauvre mère dit que, depuis Richard Cœur de lion, on n’a plus revu de ces choses merveil leuses, et qu’on ne les verra plus. Que va-t-elle dire quand je lui raconterai ce que j'ai vu de mes yeux? »

Ce brave matelot zélé, exact à son service, est né dans la chrétienne Angleterre, Il y a été baptisé ; il y a grandi !

24 septembre. — J'étais auprès du capitaine quand, descendant sans permission de son poste élevé, le pilote spécial des glaces s’est approché de lui. Päle et d’une voix tremblante, il s'est excusé disant qu’il n’était pas de force à soutenir pluslongtemps un tel spectacle. «La glace, rien que la glace, capitaine ; à perte de vue, je ne vois pas une cuillerée d’eau et pourtant nous avançons toujours ; je ne puis prendre sur moi de remonter là-haut. »

Ce pauvre pilote avait tout à fait l'expression d’un homme qui vient de voir un spectre. Enfants et grands, en face du surnaturel, nous avons besoin de nous serrer les uns contre les autres.

Deux heures après, l’Anvestigateur vient à donner fortement contre un banc de sable. Dans la position où nous sommes, si le navire échoue, nos vies sont perdues. Personne n’en doute. Aussi obéit-on ponctuellement aux ordres du capitaine, qui prend lui-même le commandement.

Tous les objets un peu lourds sont chargés sur la chaloupe et transportés sur la glace, mais l’Investigateur demeure immobile.

La sonde ne donnait à l'avant du bateau que 5 pieds au lieu de 16, nécessaires pour la flottaison. On avait fait de tels efforts que, malgré la température, nos vêtements étaient trempés de sueur. Tous les matelots étaient rendus. Le capitaine fit sonner la retraite, et comme je descendais l’escalier il me dit « Quand vous vous serez changé, venez prendre une tasse de thé avec moi ! »

Lorsque j’entrai dans sa cabine , il se leva et me montrant du doigt un livre ouvert : « Voyez, me dit-il, non sans quelque amertume, comme ces passages de la Bible répondent bien à notre situation ! Dans cette heure d'angoisse, où nos vies semblent ne tenir qu’à un cheveu, j'ai voulu faire comme vous; J'ai ouvert la Parole de Dieu en lui demandant de m'y faire trouver de la consolation et voyez ce qu'elle me répond! » Il me désignait les versets 2 et 3 du psaume XXXIV : « Magnifiez l'Eternel avec moi et exaltons son nom tous ensemble ! J'ai cherché l'Eternel et il m’a répondu, et m’a délivré de toutes mes frayeurs. » Je lus ce passage à haute voix ; M. Mac Clure

ajouta : «Je ne connais que trop bien notre situation.—Que!quefois, repris-je, ces réponses de la Bible m'ont paru, conime à vous, illusoires, ironiques ; plus tard l'événement les à Jusüfiées. »

Nous nous assimes en face l’un de l’autre, et nous buvions silencieusement notre thé lorsqu'un choc violent se ft sentir. Plus prompt que l'éclair, M. Mac Clure fut sur le pont; quand j'y arrivai sur ses pas, l’Anvestigateur flottait avec aisance. Ce que tous nos eflorts n'avaient pu faire, un simple glaçon l'avait opéré. Poussé par le vent ou plutôt par la main de Dieu sous la proue , il l'avait promptement dégagée. Ai-je besoin de décrire ce qui se passa dans le cœur de tout l'équipage, mais surtout dans celui du capitaine et dans le mien ?

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2% septembre. — J'ai réveillé ce inaun M. Mac Clure par le chant du cantique :

Gloire au Dieu riche en merveilles, Et qui nous à délivrés...

Tout ce qui avait été transporté sur la glace pour alléger le navire a été remis en ordre.

Le capitaine avait toujours entretenu le désir de nous faire atteindre. dans l'ile Melville, la baie où hiverna Parry il y a 30 ans. Aujourd’hui le brouillard en se levant nous a laissé voir que ce plan est inexécutable : l'intervalle considérable qui nous sépare de l'ile Melville est occupé par une glace épaisse et continue.

Nous-mêmes, nous nous trouvons dans une baie de la terre de Banks (ou de Baring), que le banc de sable où nous avons failli échouer, protége contre les fureurs de la haute mer.

25 septembre 1851. — Pendant les douze heures de repos accordées à l’équipage, la mer qui nous entoure s’est gelée et même assez fortement pour nous porter, M. Mac Clure et moi, jusqu’à terre. — Il ne surprend personne en annonçant que nous devons prendre ici nos quartiers d'hiver.

Le cap que nous venons de doubler se nommera « cap de la Providence » et notre baie, « uaie de la Miséricorde. »

30 septembre. — Ayant pour nous l’expérience de l’an dernier, nous avons pris nos arrangements d'hiver avec plus de savoir-faire. — Nous comptons six cents pas jusqu'à la prochaine montagne de glace qui nous fournit l'eau.—Le sol est parsemé de crânes de bœufs musqués et de quelques ossements de rennes.

Ler octobre 1851. — Nous avons déjà 12° de froid. Inventaire fait de nos provisions de bouche, plusieurs sont avariées. Désormais les rations seront réduites d’un tiers. — On fait une grande lessive, sans attendre que la température devienne en-

core plus sévère.

31 octobre, — Le 26, nous avons célébré la découverte du passage faite il y a un an par le capitaine. L'équipage à reçu un grog et ration entière, Les matelots avaient organisé des Jeux et des danses qu'ils ont exécutés devant nous. En réponse à leurs compliments, le Capitaine à dit qu'il espérait bien traverser dans quelques mois le nouveau passage qui nous sépare de l’île Melville, et aller ainsi tous ensemble fêter cet anniversaire dans la vieille Angleterre. — En attendant , la glace de l’année (boy ice) a déjà une épaisseur d’un pied et demi, et le thermomètre marquait 18° au-dessous de 0.

T novembre 1851. — Le soleil a brillé hier pendant trois minutes seulement, Adieu jusqu’en février !

29 rovembre. —— Notre hiver se passe à peu près comme

l'an dernier. Seulement cette réduction d’un tiers dans les ra- Uons qui, de loin, peut paraître sans importance, en a à la longue une très-grande. Nos matelots sont incapables de se livrer aux exercices corporels un peu violents par lesquels ils aimeraient à se réchaufler.

Îls vont se promener en long et en large sur l’esplanade nivelée dans le voisinage et rentrent tout transis. Leur école du soir les intéresse, — La même humidité dont nous avons tant souflert fait de nouveau notre tourment. Les boulets rouges qu'on renouvelle dans nos cabines ne parviennent point à les sécher. Oh! dormir seulement une nuit dans un lit sec, quelles délices !

6 décembre 1851. -— 330 de froid. Le capitaine , pour éclaircir ses soupçons, fait faire une revue nouvelle et lrès-exacte de nos vivres. Comme il le craignait, plusieurs caisses qu'on croyait saines sont avariées. Nous ne serons plus qu'à demi-ration.— La provision de chandelles baissant beaucoup, ordre est donné de les réserver pour l'indispensable. Nous passons donc dans l'obscurité la plus grande partie de ces longues nuits de vingt-quatre heures, Presque plus de lecture, une faim jamais apaisée | Pour toutes ressources la nromenade et le

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DE M, MIEUISCHING, 31

Les loups font entendre autour de nous de lamentables hurlements. Durant mes excursions solitaires, mon cœur va chercher mes bien-aimés au loin dans la patrie, et une larme coule le long de mes joues. Pourtant, grâces t'en soient rendues, à mon Père céleste, je ne suis pas abandonné ; les douceurs de ta communion sont les mêmes. Elles sont parfaites et restaurent l’âme.

31 décembre. — La glace de l’année à maintenant trois pieds huit pouces. — Le jour de Noël a été joyeusement fêté comme dans nos familles, en Europe. Ration entière, plumpuddings et un éclairage sans parcimonie en ont fait les frais.

Ce dernier luxe n’a pas été le moins goûté. Les gens logiquement raisonnables n’épargneraient pas ie1 le blâme ; mais qu'ils réfléchissent que si jamais une fête füt désirable pour rompre la monotonie de l'existence, c'est dans une situation comme la nôtre.

31 janvier 1852. -— Qu’inscrire sur ce journal interrompu depuis un mois, simon que nous avons toujours bien froid, toujours bien faim, et que trois de nos matelots ont dû être punis pour avoir dérobé la nourriture de nos chiens de garde? Epaisseur de la glace nouvelle : quatre pieds huit pouces. —390 KR.

4 février 1852. — Nous jouissons d'un crépuscule d’une heure qui va croitre chaque jour en étendue et en clarté. Bientôt le soleil reparaitra et, comme de grands enfants, nous Jouons à qui le verra le premier. On recommence à chasser, mais c’est dangereux, parce que l'obscurité surprend bien vite. Hier le sergent Woon et le nègre Anderson se sont ainsi égarés. On les a longtemps appelés par des coups de fusil et des fusées tirés de emg en cinq minutes. Puis trois patrouilles se sont mises à leur recherche et les ont enfin ramenés au bout de plusieurs heures, gelés et incapables d’aucun mouvement. Pendaut longtemps le nègre n’a pas donné le moindre signe de vie.

18 février. — Une tourmente de neige, dont on ne saurait se faire aucune idée dans nos pays, a duré huit jours consé-

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cutifs, et si bien enseveli l'Anvestigateur qu’on ne voyait sortir que les mâts hors de cette masse énorme et blanche, — Nous gémissions de ne pouvoir chasser, car pour nos appétits toujours ouverts, jamais rassasiés, la chasse est doublement précieuse. La faim de la journée d'hier semble S’ajouter à celle d'aujourd'hui.

Un jour, nos meilleurs chasseurs abattent trois rennes. Îls viennent chercher un moyen de transport sur le navire et nous réjouissent par cette bonne nouvelle. Quand ils retournent avec le traîneau, les loups avaient fait main-basse sur les trois rennes. Nous en aurions pleuré !

15 mars 1852. — Deux matelots se sont de nouveau égarés. On ne les a retrouvés qu’au bout de trente-six heures. Ils semblaient avoir perdu la mémoire et le sentiment, Plus tard ils ont raconté que, dans leur détresse, ils s'étaient estimés bien heureux d’avoir pu atteindre un lièvre qu'ils avaient dévoré tout cru.

28 mars. — L'école des matelots à cessé hier, un peu faute d’écoliers. Il faut convenir que, quand on est si pauvrement nourri, qu’on à erré tout le jour par la neige et les glaces, on n'est guère en train, quand vient le soir, de se livrer à l'étude. On aime mieux, tout en fumant une pipe de tabac, se communiquer les petites aventures de la Journée. — Epaisseur de la glace nouvelle : six pieds quatre pouces.

11 avril 1852. — Le Capitaine part avec un officier et sept matelots pour aller reconnaître l'ile Melville , et constater qu'un bras de mer seulement nous sépare de cette ile qu'ont abordée des vaisseaux venant de l'Orient.

30 avril. — On à réglementé la chasse. Elle est réservée comme un monopole aux tireurs adroits. Les autres, ne faisant qu'effrayer le gibier, sont priés de s’abstenir. En peu de jours treize rennes ont été tués ; c’est un supplément précieux tou-

jours salué par des hourras !

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avait secrètement entretenu l'espoir de trouver dans la baie de Parry un vaisseau d'Europe, ou tout au moins un dépôt de vivres; ni l’un ni l’autre. Mais, dans une boite de fer-blane, ces nouvelles que nous écoutämes avidement : ne

« Le capitaine Auston avait, en 1850, passé le détroit de Lancaster et dû hiverner près de l'ile Griflith, avec ses quatre vaisseaux, le Résolu, l'Intrépide, le Bon-Secours et le Pionnier . Au printemps de 1851 une expédition était partie pour l'île Melville et y avait laissé cet écrit. » Ces vaisseaux sont-ils encore retenus dans les mêmes glaces que nous, ou ont-ils fait voile pour l'Angleterre ? Dieu seul le sait. |

Je vois que notre pauvre capitaine fait de grands efforts pour montrer un visage serein et ne pas se laisser abattre.

31 mai. — La santé de l'équipage commence à s’altérer visiblement. Le manque de nourriture et la tristesse y sont pour beaucoup. — Un brouillard épais vient quelquefois surprendre nos chasseurs. Des jalons qui tous ramènent au vaisseau ont été plantés dans diverses directions. — Epaisseur de la glace de l’année : sept pieds un pouce. | |

20 juin 1852. — Nous voici dans ces jours où le soleil ne quitte plus l’horizon. La neige est éblouissante. Malgré les lunettes vertes, quatorze hommes ont été pris par l'ophthalmie propre à ces parages. Défense a été faite de chasser en dehors des heures qui correspondent chez nous à celles de la nuit, et pendant lesquelles le soleil darde moins ses rayons. Après une nouvelle revue des provisions, 1l faut jeter plusieurs quartiers de viande avariée; nos matelots les suivent de l’œil avec un soupir. En nous maintenant à demi-ration, nous pouvons cheminer ainsi jusqu’au mois d'août de l’année prochaine.

Nous n’avons pas moins de douze malades.

30 juiu. — Dans une excursion sur terre nous trouvons des ruines d'habitations, et des pierres disposées en cercle selon la coutume des Esquimaux, là où ils veulent dresser une

tente, Partout, au reste, où nous avons pu explorer cette terre de Banks ou de Baring, que nous côtoyons depuis tantôt deux ans, nous avons trouvé les mêmes phénomènes. Elle a été jadis fort peuplée.

9 juillet 1852. — Nous avons une douce température. A peine la neige a-telle disparu qu’une multitude de petites fleurs jaunes ou bleues apparaissent sur la mousse. J'ai déjà recueilli plus de 3,000 exemplaires de diverses plantes, mousses et lichens. — Le règlement porte que les chasseurs ne doivent point s'approprier le gibier, mais l’apporter au quartier-maitre qui le répartit, Seulement ils ont droit à une part choisie. Certains animaux, le renard entre autres, n'étant pas réputés gibier, deviennent la propriété exclusive du chasseur, Le sergent Woon était sorti hier pour cette chasse où il a généralement du bonheur quand, derrière la montagne , il s’est trouvé en face de deux bœufs musqués. Quoique n'ayant que trois balles , il les a bravement attaqués. Blessés, ces animaux l'ont poursuivi ; dans sa détresse il a dû charger son arme, d'abord avec le tireballe, ensuite avec la baguette elle-même. Enfin il a été maitre du terrain. Tout ému il est venu nous raconter sa victoire. Nous lui avons battu un ban. Certes, pour des affamés comme nous, 647 livres de bœuf ne sont pas à mépriser. Brut, les deux animaux en pesaient 1252,

17 juillet. —- J'aime mes promenades solitaires durant les heures de la nuit. Ce silence absolu , les étoiles si brillantes, tout parle à mon cœur. Hier, j'ai entendu avec délices le murmure d’un petit ruisseau que jusqu'ici la glace avait retenu prisonnier. Je ne pense pas que jamais poëte ait joui du bruit de l’onde ou du vent dans la feuillée plus que je ne l’ai fait de celle eau clapotant doucement contre la glace de ses bords au sein de ce paysage désolé.

Nous sommes en plein été. Chez nous c’est le temps des averses, des subites ondées. Ici, ces ondées, ce sont d'épaisses

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DE M. MIERTSCHING. 35

bourrasques de neige non moins subites et qui enveloppent nos chasseurs. — J'ai pris quelques jolis papillons. Ce sont à peu près les mêmes espèces qu’au Labrador.

2 août 1852. — Chaque jour, les uns ou les autres, nous gravissons la montagne haute de 800 pieds, pour voir s’il se manifeste quelque mouvement dans la glace de la haute mer. Jusqu'à présent rien ne semble l’annoncer. La volonté de Dieu soit faite. Quoi qu’il en soit, tout concourt au vrai bien de ceux qui l'aiment.

J'ai fait aujourd’hui une bonne trouvaille. C’est une espèce d’oseille, croissant en abondance sur une pente exposée au midi. Je l'ai bien lavée et offerte en surprise à diner. Une salade fraiche ! cette vue a déridé plus d’un front. Le docteur a fort approuvé, et trouvé ma verdure un excellent spécifique contre le scorbut.

16 aoùt. — Rien de nouveau sur la mer. La mélancolie s'empare des plus déterminés. La mer n’est libre que sur une longueur de cinquante pas environ le long du rivage. Cela nous oblige à nous servir habituellement du bateau de caoutchouc. Ce bateau, de dix pieds de long sur trois de large, porte dix hommes et ne pèse que 25 livres.

L'un de nous le prend sous son bras, puis arrivé au bord de l’eau, on le gonfle avec un petit soufflet de poche. C’est une invention extrêmement commode.

91 août. — Notre situation ne fait qu'empirer. Sans doute nous avions tous renoncé à revoir nos foyers cette année, mais nous espérions au moins atteindre l'ile Melville. Bien loin que la mer s'ouvre à nos vœux, voilà qu’une glace nouvelle se forme depuis quelques jours et a déjà atteint trois pouces d'épaisseur. — Pour sureroit un jeune matelot est devenu fou. I faut le garder à vue, et pendant la nuit ses cris déchirants jettent le trouble dans notice âme. — Et pourtant je serais un ingrat si dans ce jour, anniversaire de ma naissance, je ne rendais pas grâce à

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Dieu du fond de mon cœur. N'est-ce pas Lui qui a béni mes faibles efforts auprès de mes compagnons ? Plusieurs, maintenant, me sont unis par les liens d’une commune foi. Nous nous réunissons avec bonheur autour de sa Parole ; nous prions, nous recevons ensemble la force de supporter le faix du jour. — La santé de l'éqipage s’est notablement améliorée depuis qu'on fait usage de l'oseille de la terre de Banks.

Second hiver dans la baie de Miséricorde. — Les rations encore diminuées. — Détresse, — Assembl:e populaire — Festin, —*Denx hommes fous. — Né. — Retour sur l'année éroulée. — Plans du capitaine Mac Clure. — Arrivée subite du lientenant Pim. — Première mort. — Le matelut poële. — Voyage à pied sur la glace. — On s’installe sur le Résolu. — Ile Melville, — Tout l'équipage abandonne l'Invesl'qaleur,

9 septembre 1852. — Le capitaine a réuni aujourd’hui l’équipage. D'une voix ferme, il a dit qu’il abandonnait tout espoir de quitter la baie de Miséricorde cette année, et qu’il fallait se préparer à y passer un second hiver. « Remettons-nous à Dieu, a-t-il ajouté, il ne nous a jamais abandonnés : Comportons-nous en vrais marins anglais qui savent ce que c’est que le courage etla persévérance. J'ai la confiance que tons, jusqu’au dernier, nous reverrons la patrie. »

Îl a fait part ensuite avec tristesse d’une mesure qui lui semblait indispensable : c'était de diminuer encore la ration de chaque homme, afin de n’être pas pris au dépourvu avant l’été de 1853, afin aussi de pouvoir la ramener à un taux plus élevé quand le service requerrait de nouveau notre activité,

On s’est séparé en silence, tête baissée , les moins dociles comme les autres ; qu'y avait-il, en effet, à objecter au capitaine ?

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DE M. MIRRTSCHING, 37

2 octobre 1852. — Nous voici en plein hiver avec une longue et mélancolique perspective devant nous. La solitude de celte contrée est profonde. Il y a queïques semaines encore que les oiseaux, par leur ramage et ieur vol animé, nous faisaient société. Ils ont tous émigré vers le sud. — Ceux de nos compagnons que ne soutient pas la confiance en Dieu et la certitude de son amour, laissent voir une disposition sombre et humoriste. Îls ne peuvent prendre leur parti de cette faim continuelle. Plus moyen de recueillir les lichens, l’oseille sauvage, qui étaient devenus un précieux supplément. La neige a profondément recouvert tout cela.

Aucun gibier quelconque n’est maintenant laissé en propriété au chasseur. Tout doit être apporté au quartier-maitre. Mais plus d'une fois l’ordre est enfreint, et des poules de neige, des lièvres blancs ont été dévorés tout crus derrière quelque rocher. Il y a la-dedans, comme en toutes choses, une grande inégalité. La même quantité de nourriture qui suffit tant bien que mal aux uns, laisse aux autres tous les tourments de la faim. Rien ne m'a donné la mesure de notre détresse comme de voir, ce matin, quelques hommes fouillant avidement le tas de débris de toute sorte et de balayures, qui a été amoncelé près du vaisseau pendant notre long séjour.

9 octobre. — Aux douleurs de rhumatisme, triste connaissance que j'avais faite pendant notre premier hiver potaire, s’est venu joindre ces derniers jours un opinitre mal de dents. On aime tant avoir chaud quand on à mal aux dents ! Je suis transi durant le jour, et le soir il faut me coucher dans un lit tout humide. Mon Dieu, donne-moi de ne pas murmurer |

18 octobre. — 19° R. Nous avons eu aujourd’hui une petite assemblée populaire. Les matelots se sont réunis Sans au torisation sur le pont, ont délibéré avec un certain ordre; puis, lorsqu’à midi M. Mac Clure à paru, quatre d’entre eux se sont avancés en députation : «Nous vous supplions respectueusemet,

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