‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 47 sur 50 · ROUTE DE CAYENNE EN FRANCE ET RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

ROUTE DE CAYENNE EN FRANCE ET RETOUR A PARIS

4 pluviôse. — Nous sommes placés aussi commodément qu'on peut l'être à bord. Le capitaine Renaud me parait un excellent homme, etil nous a reçus avec la plus grande honnêteté.

Nous avons appareillé le soir à trois -heures ; nous avons couru au Sud- Est. Nous voyons dans la nuit le fort de Cayenne: la brise du Nord nous est favorable pour nous éloigner un peu de la côte.

. Vers neuf heures, nous visitons un bâtiment américain : l’Horizon, de Portland; il est en règle et on lui laisse continuer sa route.

- Les vents sont faibles; nous ne faisons qu’une route ordinaire.

7 pluviôse. — Nous sommes à 10°40' latitude.

8 pluviôse. — Aujourd’hui, à 13°9,

9 pluviôse. — Notre latitude est de 15°30".

1Opluviôse. — Aujourd'hui, nous chassons un Améri- Cain; il met en travers pour nous attendre ; il a à bord une lettre de marque, on l’a arrêté; on a déchargé ce qu'il avait, on a mis à bord tous les hommes de l’équipage, on a ensuite abandonné le bâtiment : nous étions par 17°21'.

Nous coupons le Ste nous voyons un bâtiment sans le chasser. |

14 pluviôse. — Nous sommes à 23°54. Nous voyons encore un bâtiment; nous apercevons depuis hier beau-

quelquefois en être couvert.

J’ai parcouru un ouvrage Fe qui : m° a part fait; c'est À Tr' eatise on naval ATEN ES 7 w chinson. c 15 pluviôse. — Calme, le ns est cote 16 pluviôse. — Au jour, nous avons. aperçu dei nous un bâtiment. On a reviré dessus, I route, mais avant neuf heures nous étions à sa poi a Fu un canot à bord ; C est l A d ee

papiers étaient en règle, on ne l’a pas arrété, Se continue à Voir “sé raisins de mer.

ment américain que nous avons pris est mort : dans un état affreux et il voulait mourir. Nous ne que quaire i à cinq nœuds; on croit que nous ne pas à avoir du vent. è = Le Bozec, notre second capitaine, me péri avec enthousiasme de l'ordre qui règne à bord ments anglais et de la sévérité de leur discipline Anglais ont porté l’art du voilier à une F2 tion.

cette latitude nues être le <a le plus globe. é ne Toujours des raisins de mer. à Nous courons vers l’Est-Nord-Est.

pris par la division de Landolphe sur la côte me faisait frissonner en me décrivant la maniè nègres étaient enchaînés à bord : c’est ainsi qu duit encore des citoyens libres. ee

18 pluviôse. — Nous avons filé cette nuit de en courant à l’Est-Nord-Est. On signale un bâtim nt \ huit heures : il est dans notre ou il se couvr

pour nous éviter. Nous l’atteignons vers une heure : c’est un bâtiment expédié de Sainte-Croix pour la côte d'Afrique etappartenant à Donlup, que nous avons vu à Cayenne. Le capitaine est anglais; c’est une expédition visiblement masquée que celle-ci; cependant le capitaine, pour ne pas se dégarnir de monde, l’a renvoyé. Le capitaine anglais s'attendait à être pris; il affectait cependant un grand calme : lorsqu'on lui a annoncé qu'il pouvait continuer sa route, sa physionomie a entièrement changé. On a exigé de lui des rafraichissements.

Toujours des raisins de mer.

Le froid commence à se faire sentir.

19 pluviôse. — La nuit a été froide; nous avons de la pluie, et le soleil paraît à peine ; cette température me paraît extrordinaire à présent ; cependant le thermomètre est encore à 15°; il y aune grande différence en longitude entre notre point et celui des bâtiments que nous avons visités hier ; je voudrais qu'on fit quelques observations pour la déterminer; mais nos officiers, quoique bons marins, sont peu exercés aux observations astronomiques.

20 pluviôse. — La mer est grosse. Je suis malade et faible ; les vents nous servent; on a vu un bâtiment, on ne le chasse pas et nous nous en félicitons.

21 pluviôse.: — La nuit a été fatigante. A sept heures, on crie : navire devant nous! Nous le joignons vers dix heures ; la mer est trop grosse pour aller à bord. C’est un Américain ; nous parlons au capitaine : il vient de Saint- Sébastien et 1l va à Boston, il est parti le 21 janvier ; nous filons 7 à 8 nœuds ; le temps est plus froid; nous courons vers l’Est pour chercher les Açores.

On voit encore des raisins de mer.

22 pluviôse. — Nous devons approcher des Açores, les grosses mers, le temps sombre semblent nous annoncer leur voisinage.

23 pluviose. — Nous prenons notre route plus au Nord, pour doubler au large les Açores.

24 pluviôse. — Nous sommes par 41°550! de latitude ; les vents, quoique variables, nous servent toujours. Un

homme est mort ne nuit ; on 1 je à + le sort d’un grand nombre de navig ateurs ; er des mers qu'ils an leur tombeau. (=

. d’instant que quelqu'un ne roule) du bord 26 dus — La frégate a été ke pie agitée

AE prennent du Nord ; la pluie n’a pas cessé, no filé cette nuit Tà re nœuds et ce matin 40 nœuds. :

dde la Marine ! à 28 Rte — Nous avons eu ul nuit des |

29 pluviôse. — Nous avons fait Fe depuis hier. A dix heures, on voit des oiseaux q cent la terre ! Heureux augure du terme de nos On frémit, en approchant des côtes de France ( dont elles sont hérissées et de la mauvaise Si

dieux pour faire un magnifique port. Elle es Fa la tous les mauvais vents ; une escadre pourrait y

évolutions ; vers dix heures on voit un brick nous ; on ne manœuvre ni pour le chasser, ni tendre : nous pouvons à chaque instant trouver ennemies ; on sonde à à huit heures et : demie cr 0

nous ; j'ai eu de l'inquiétude. Thomas crie beaucoup quand il commande, il semblait que nous fussions déjà sur les brisants. C’est le feu d’un bâtiment que l’on a vu, et près duquel on passe sans pouvoir le distinguer. Le vent a changévet il souffle violemment du Sud-Est. Vers onze heures on a découvert successivement trois bâtiments ; on n’a pas changé de route. Nous filons à peine deux ou trois nœuds, on voit cependant quelques indices de terre, des oiseaux, l’haleine visible ; lorsqu'on voit le peu de soin qu'on à mis à indiquer les dangers, on croit aborder les côtes inhospitalières et sauvages du peuple le plus barbare. Jamais, chez aucun gouvernement, on n’anégligé à un pareil point la conservation des hommes. Il semble qu'on ne sait et qu'on ne veut dépenser que pour détruire ; les vents continuent à souffler du Sud-Est, nous avons viré de bord à cinq heures et'couru au large, pour nous éloigner de la côte pendant la nuit : cette précaution est nécessaire dans l'incertitude où nous sommes de notre distance de la terre.

1% ventôse. — Les vents ont continué à souffler du Sud- Est avec violence jusqu'à minuit; alors ils sont retombés au Sud-Ouest faibles, et nous avons repris notre route vers la terre ; nous ne filons que 4 à 5 nœuds; si nous étions plus au vent, nous aurions peut-être pu mouiller ce soir sur Belle-Isle.

Le temps est très clair et magnifique aujourd'hui; il serait superbe si nous étions à vue de terre. Hier il semblait que nous en étions repoussés ; après avoir été si longtemps malheureux, cette idée était cruelle.

Plus on entre dans les détails de notre marine, et plus on’ est convaincu de l'insuffisance de nos lois et des

désordres épouvantables de l’administration.

Nous sommes à 47° 8l'; on gouverne Est-Sud-Est-1/4-Est.

2 ventôse. — Les vents continuent à nous contrarier de Ja manière la plus cruelle; vers midi, on a crié Terre! Ah ! il faut avoir été aussi longtemps arraché de sa patrie,

pour sentir tout ce que ce nom sacré réveille d'idées chéries, lorsque c'est sa terre natale qu’on revoit enfin; mais la scène a bientôt changé, quelques officiers et quelques

brisants des Saints; nous nous sommes ir ment dans la plus cruelle situation, nous étions : sur les dangers,et le capitaine paraissait craindre qu ne pussions pas virer. Thomas, qui

d’ eau- -de- ie. Le capitaine du transport était à bo corsaire : Le Bozec a amariné ce petit lougre dans î ou six minutes, et cette célérité nous a sauvés. Vo: que les vents nous refusaient pour aller à Lorient, taine s’est déterminé à se rendre à Brest; à peine & nous ew doublé le Raz, que nous avons successi aperçu quatre voiles ennemies; une frégate cherch: nous couper le passage, elle était presque sur la te la seconde serrait le vent pour nous spores |

en gagné sur nous, nous étions encore à d : x a La canon, a nous sommes entrés dans |

la côte, est très étroit, mais il y “ beaucoup. ( avons été hélés ; les premières voix que J ai. n terre m'ont fait tressaillir…

Nous avons vu en entrant dans la rade de Brest l’armée combinée espagnole et française ; c’est un spectacle magnifique que celui de ces superbes machines flottantes. Mais il est cruel de voir que, malgré ces forces imposantes, les Anglais viennent nous braver jusqu à l'entrée du port. Nous avons mouillé à trois heures et demie : ainsi, après tant d'angoisses et de malheurs, échappant aux tyrans, aux écueils et aux ennemis, nous voilà après vingt-neuf jours de traversée rendus à notre patrie!

A peine avions-nous diné que Lafon, capitaine de vaisseau, adjudant de l’amiral Bruix, avec le secrétaire de l'amiral, sont venus de sa part nous engager à descendre et à nous rendre chez lui. L’ordonnateur a aussi envoyé : un canot et nous a fait offrir un logement : j étais si ému que j'avais peine à me soutenir lorsque j ai enfin touché de mes pieds ma terre natale... Déjà, on nous avait appris qu'une nouvelle Constitution était organisée; que plusieurs de nos amis étaient de retour à Paris. Il faut, Je le redis encore, avoir été longtemps proscrit de sa patrie, il faut avoir éprouvé toutes les horreurs de ce supplice, avoir été arraché à toutes les jouissances du cœur, avoir vu la mort moissonner presque tous ses compagnons d’infortune, pour juger de tous les sentiments qui nous agitaient, de toutes les pensées qui nous occupaient ; mes idées quelquefois semblaient se confondre. Je doutais de la réalité de mon bonheur, et je me demandais souvent si tout cela n était pas un rêve de mon imagination troublée par le malheur !

L’amiral nous a accueillis avec le plus touchant intérêt ; il avait connu Marbois à Saint-Domingue; tous les détails qu'il nous a donnés ajoutent à notre étonnement et à notre bonheur ; il voulait nous garder chez lui, nous nous y sommes refusés. - |

4 ventôse. — Je n'ai pas pu dormir, j'étais trop vivement agité, trop de pensées m'occupaient ; le sommeil me semblait inutile. Quand l'existence est heureuse après tant de malheurs, c’est un bonheur encore que de ne pas suspendre le sentiment de la vie...

Nous avons diné chez l’amiral avec Dumanoir, contre-

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amiral, qui est venu d'Egypte avec Bonaparte, Gravina,

amiral espagnol, d’'Oraison, commandant de la - place,

Renaud, notre capitaine. Nous avons encore appms Les

détails les plus intéressants ; il paraît que presque tousles

déportés de l’île d'Oléron sont rappelés.

Trouille, ingénieur, et Bergeoin, qui ont été notre du conseil des Rue Cents, sont venus nous voir; Trouille

était chargé par la Société du Cercle de nous inviter as

sister ce soir à un spectacle d'amateurs. Nous nous ysommes

rendus avec lui, et nous avons été reçus avec un intérèétel

des applaudissements qui m'ont bien vivement ému. On à

chanté des couplets sur notre retour qui ont été extrêmes ment applaudis, on les a fait répéter. Marbois a répondu

en notre nom avec beaucoup d'émotion. Ces témoignages d'affection, ce prix décerné à notre conduite par P estime publique effacent tous les maux que la tyrannie nous a fait souffrir.

L’amiral nous a dit qu'il avait fait annoncer notre SPL Le

vée à Paris par le télégraphe.

D ventôse. — Les membres de la Commune nous ont reçus avec usb d’égards, et n'ont fait aucune dite

culté pour nous délivrer des passeports pour Paris.

Nous avons diné chez l’ordonnateur Najac avec Pami” ral Bruix, Gravina et plusieurs officiers de marine” Najac paraît être très aimé et très estimé ici : ik a les. formes très aimables; ce ne sont plus ici les formes bar bares du jacobinisme, et il me semble que la AUS est

changée.

Bruix est un homme très intéressant; il pare avoir . Le plus grande activité malgré un physique et une santé ter |

faibles:

6 ventôse, — Nous avons diné chez le. PR Gravina, “à

qui nous a comblés de prévenances. J'ai causé avec ne sieurs officiers espagnols, ils paraissent beaucoup plus instruits que la plupart de nos marins; J'ai vu-avec'un >

extrême plaisir l'union qui règne entre les officiers fran-

çais et les officiers espagnols.

1 ventôse. — Quoique l accueil que nous recevons e

dû nous rassurer, quoique nous eussions n0$ passeports,

il me restait encore de l'inquiétude ; je craignais même que Ja municipalité de Brest ne se fût compromise en nous les donnant, mais, en parcourant le Moniteur, j'ai vu l’arrêté du » nivôse qui rappelle et Marbois et moi à Paris.

8 ventôse. — Nous avons employé cette journée à voir le port, que nous avons examiné dans le plus grand détail; nous avons parcouru le bagne, et Je l’ai trouvé mieux tenu qu'il ne l'était autrefois ; les forçats m’ont paru jouir d’une . bonne santé, et les salles sont très propres. Quel spectacle

cependant! S'il est là d’innocentes victimes, combien ne doivent-elles pas souffrir !

Nous avons diné chez Bergevin, qui est président de la cour martiale, Parmi les convives, était un membre du tribunal, dont le fils tout jeune a été guillotiné pendant que Victor Hughes exerçait ici ses fureurs révolutionnaires ; J'ai été vivement ému des détails que me donnait ce malheureux père... il semble quelquefois qu’on marche sur les pas sanglants des victimes de la Révolution. Mais tout s efface, et ss bourreaux disparaissent après les victimes !

9 ventôse.— Nous avons achevé ce matin de voir le port ; je suis allé voir le jardin de botanique : il est petit, mais très bien tenu; j'y ai vu les deux caisses que nous avons apportées ; les aouaras sont morts, et je le regrette ; les cannes à sucre paraissent végéter, ainsi que quelques canneliers ; il y a un petit muséum d'histoire naturelle, mais où il y a peu d’objets importants provenant de la Bretagne et de la côte. C’est là ce qu’on devrait particulièrement rassembler dans le cabinet de Brest.

40 ventôse. — A dix heures, l’amiral nous a envoyé

chercher par Bruilhat, capitaine de vaisseau, et l’amiral Gravina est venu lui-même nous prendre pour aller en rade : nous sommes d’abord allés dans son canot à bord de l'Océan : c'est un vaisseau magnifique; nous en avons parcouru toutes les parties avec Bruilhat, qui est capitaine de pavillon de Bruix ; nous sommes allés ensuite à bord du Prince-des-Asturies, vaisseau espagnol que monte l’amiral Gravina ; l'aménagement intérieur des vaisseaux espagnols est beaucoup mieux entendu que le nôtre ; on voit

d’un bout à l’autre toute l’étendue des batteries ; La Santa Conception, qui était mouillée en avant, est le plus fort vaisseau qu'il y ait en Europe ; il est de 120 canons. Ces immenses machines flottantes étonnert l'imagination; ce sont des chefs-d’œuvre du génie et de l’expérience.

Nous avons diné chez l sirol qui nous CPE toujours de prévenances et d'amitié.

11, 12 ventôse. — Nous avons employé ces deux journées à nos préparatifs de départ, et à faire nos visites de congé. Nous n’oublierons jamais l’accueil que nous avons reçu à Brest et le touchant intérêt dont on nous a donné tant de témoignages. Il semblait qu'on était heureux de nous voir.

13 ventôse. — Nous partons enfin à six hektie du matin, et, après un heureux voyage, je me trouve dans les bras de ma famille, le 19 ventôse 10 mars 1800), à huit heures du matin.

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