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Journal de ma vie, mémoires

Art. Vi. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.

Le nom de l'éditeur sera placé à la tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d'être publié.

Le Commissaire responsable soussigné déclare que l'édition des Mémoires dd maréchal de Bassompierre , préparée par M. LE MARQUIS DE Chantérac, lui a paru digne d' être publiée par la Société de l'Histoire de France.

Fait à Paris, le 4" avril 1877.

Signé Ludovic L AL ANNE.

Certifié,

Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, J. DESNOYERS.

Janvier.

Apres que toute la court fut rassemblée a Paris vers le commencement de l'année 1 629 , on commença aussy a rompre la pratique du mariage de Monsieur avec la princesse Marie, et luy en parler fermement, a quoy il se résolut, et promit de s'en désister tout a fait pourveu que l'on luy donnât moyen de le faire avec honneur; et pour cela il proposa que l'on luy donnât la charge de faire lever le siège de Casai qu'y avoit mis trois mois auparavant don Gonsales de Cordova (1 ) gouverneur de Milan, ce que la reine mère luy fit accorder par le roy, quy luy fit en mesme temps un don de cinquante mille escus pour se mettre en esquipage d'aller estre vicaire du roy en Italie avec une puissante armée quy desja s'y acheminoit, et estoit bien avancée. Il trouva bon que l'on envoyât a M'^ de Mantoue affîn qu'il envoyât quérir madame sa fille et qu'elle partit quinse jours après qu'il se seroit acheminé a l'armée.

(1) Gonsalez de Cordova, troisième fils d'Antoiue-Ferdinand Folch de Gardona et Cordova, IV« duc de Soma, V^ duc de Sessa, et de Jeanne de Cordova, mourut en 1645.

Mais après que le roy luy eut donné cette charge, il s'imagina que la gloire que monsieur son frère iroit acquérir en cette expédition seroit au ravalement de la sienne (tant a de pouvoir la jalousie entre les proches), et se mit tellement cela en la teste (ou pour dire autrement, dans le cœur), qu'il ne pouvoit reposer. Il vint le 3™^ de janvier a Ghalliot ou de fortune j'estois venu trouver monsieur le cardinal quy y demeuroit lors, et s'estant enfermé avec luy, commença par luy dire qu'il ne sçauroit souffrir que son frère allât commander son armée delà les monts, et qu'il fit en sorte que cet employ se rompit. Il (1) luy respondit qu'il ne sçavoit qu'un seul moyen de le rompre, quy estoit qu'il y allât luy mesme, et que, s'il prenoit ce party, il falloit qu'il partit dans huit jours au plus tard, a quoy le roy s'offrit franchement, et en mesme temps se tourna et m'appella, quy estois au bout de la chambre; puis quand je fus approché, il dit : « Et voycy quy y viendra avec moy et m'y servira bien. » Je luy demanday où ; il me dit : « En Italie ou je m'en vas dans huit jours faire lever le siège de Casai. Apprestés vous pour partir et m'y servir de lieutenant gênerai sous mon frère (s'il y veut venir) : je prendra y avec vous le mareschal de Crequy quy connoit ce pais là, et j'espère que nous ferons parler de nous. » Sur cela le roy revint a Paris, dit sa resolution a la reine sa mère, et elle a Monsieur, quy n'en fut gueres content. Neammoins il n'en fit pas semblant et s'appresta pour partir. Mais le roy s'en alla le premier et nous donna rendes vous a Grenoble.

(!) n, le cardinal.

La veille qu'il partit, il sceut que je n'estois pas fort en argent : il me demanda du cidre pour porter avec luy comme j'avois accoustumé de luy en donner de fort bon que mes amis m'envoyoint de Normandie, sçachans que je l'ayme. Je luy en envoyay douse bouteilles, et le soir comme je pris le mot de luy, il me dit : « Betstein, vous m'avés donné douse bouteilles de cidre, et moy je vous donne douse mille escus : allés trouver Effiat quy vous les fera délivrer. » Je luy dis : « Sire, j'ay la pièce entière au logis, que, s'il vous plait, je vous donneray a ce prix là. » Mais il se contenta de douse bouteilles, et de sa libéralité.

Il partit donc de Paris (1), et Monsieur cinq jours après luy, quy vint disner et soupper cheux moy la veille, ayant envoyé son train l'attendre a Montargis {%) ; et moy je partis de Paris le lundy 1 2"^® jour de février et fus coucher a Essonne .

Février. — Le mardy 1 3"^*^ Toiras vint avant jour me trouver pour venir avesques moy, vinsmes disner a Montargis (ou nous trouvasmes M*" de Ghasteauneuf ) , et coucher a la Bussiere (3), ou Ganaples estoit arrivé;

(1) Le 15™e janvier, ayant le jour précèdent esté en parlement.

{Addition de V auteur.) Les précédentes éditions portaient : le A janvier. — Ce fut le 15, jour de son départ, que le roi tint ce lit de justice : il y déclara la reine-mère régente dans les provinces en deçà de la Loire, fitvérilier une déclaration d'amnistie en faveur des protestants qui rentreraient dans le devoir, et ordonna l'enregistrement du recueil d'ordonnances connu sous le nom de Code Alicliau., contre lequel le parlement prolongea néanmoins sa résistance.

(2) Montargis, chef-lieu d'arrondissement du département du Loiret, était une seigneurie du duc d'Orléans.

(3) La Bussiere, bourg du canton de Briare, arrondissement de Gien, département du Loiret.

le mercredy 14°^® disner a Bonny, coucher a Nevers; le jeudy 1 5°^® disner a Moulins, coucher a Varanne (1 ) .

Le vendredy 1 6™^ nous fusmes trouver Monsieur frère du roy quy avoit couché a Ghasteaumorant et allâmes avesques luy jusques auprès de Saint An (2i) . Il me dit qu'il n'auroit aucun employ a l'armée puis que monsieur le cardinal y estoit , quy ne feroit pas seulement sa charge, mais celle du roy encores; que j'avois veu comme il en estoit allé a la Rochelle, et qu'il avoit fait aller le roy en ce voyage contre son gré, seulement pour luy oster le commandement que le roy luy avoit accordé : en fin il me dit qu'il s'en alloit en Dombes (3) ou il attendroit les commandemens du roy. Je taschay de le remettre par les plus vives persuasions qu'il me fut possible : mais ce tut en vain, et prins congé de luy, m'en allant disner a Rouanne ou la peste estoit très forte, et coucher a Saint Saforien (4).

Le samedy 1 7'"'^nous vinsmes passer aLion ou la peste estoit violente et vinsmes coucher a un chasteau quy est au marquis de Villeroy, nommé Nions (5).

Le dimanche 1 S'"'^ nous vinsmes couchera Virieux (6) .

(1) Voir t. m, p. 162, note 3.

(2) Gliàteau-Morand est situé près de Saint-Martin-d'Estreaux , canton de la Pacaudière, arrondissement de Roanne. — Saint- Haon-Ie-Ghàtel, chef-lieu de canton du même arrondissement.

(3) La principauté de Dombes, située entre la Saône et l'Ain, est aujourd'iiui comprise pour la plus grande partie dans l'arrondissement de Trévoux, département de l'Ain. La jeune Mademoiselle était souveraine de Dombes du chef de sa mère.

(4) Voir t. m, p. 162, note 1.

(5) Mions, dans le canton de Saint-Symphorien-d'Ozon, arrondissement de Vienne, département de l'Isère.

(6) Virieu , chef-lieu de canton de l'arrondissement de la Tourdu-Pin, département de l'Isère.

Le lundy nous disnasmes a Moiran (1) ou Canaples m'attrapa, et fusmes coucher a Grenoble, ou le roy fui bien ayse de me voir. On tint conseil a l'heure mesme, et on envoya Toiras a Vienne pour ammener l'armée quy y estoit, pendant qu'avesques une forte despense et plus grande peine il fît passer les monts a son artiglerie jusques a Chaumont (2).

Le mardy 20°^® le roy fut au conseil l'apres disner pour résoudre toutes les affaires.

Le mercredy %]^^ monsieur le cardinal partit de Grenoble.

Le jeudy 22"® le roy par un très mauvais temps passa le col de la Fré et vint coucher a la Mure (3) .

Le vendredy 23™® il passa le col du Pontaut et coucha aux Diguieres (4) .

Le samedy 24™® il passa le col de Saint Guigue, costoya la Durance (5) et vint au giste a Gap.

Le dimanche 25™® il coucha a Chorges (6).

(1) Moirans, ville du canton de Rives, arrondissement de Saint- Marcellin, département de l'Isère.

(2) Chaumont, aujourd'hui ville de la province de Suse en Piémont, faisait alors partie du Dauphiné , quoique situé au delà des sommets des monts. Ces sommets ont depuis été reconnus par le traité d'Utrecht comme la limite des deux États.

(3) Laffrey est situé à peu de distance au sud de Vizille, non loin d'un lac qui porte le même nom. — La Mure, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Grenoble, sur la route de Gap.

(4) On atteint le Pont-Haut à une petite distance de la Mure, en se dirigeant vers l'est. — Les Diguieres, château voisin de Beaufin, canton de Corps, arrondissement de Grenoble, à l'extrémité du département de l'Isère.

(5) C'est-à-dire le Drac, rivière qui coule vers le nord, et va.se réunir à l'Isère un peu au-dessous de Grenoble.

(6) Chorges, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Embrun, département des Hautes-Alpes, à moitié chemin de Gap à Embrun.

Le lundy 26""^ il vint a Embrun ou monsieur le cardinal se trouva. Il y tint conseil et se résolut que M'' de Grequy et moy nous irions saysir des passages du Piemont (1 ) ; et le 27™^ de février, mardy jour de caresme prenant, nous partîmes avec monsieur le cardinal, allasmes disner a Saint Crespin (2) , laissans le val Louise (3) a main gauche, et vînmes au giste a Briançon par un extrême froid. Monsieur le cardinal despescha de là le commandeur de Valançay a M"" le duc de Savoye.

Le mercredy jour des Cendres, 28"% nous montâmes le mont Genevre d'où sourdent les deux fleuves de Douere et de la Durance (4) . Nous vismes les arbres quy portent la manne, l'agaric, et la terebentine, puis nous mimes a la ramasse pour descendre a Sesane (5) ou monsieur le cardinal arriva peu après nous. Puis nous vinmes coucher a Ourse (6).

Mars. — Le jeudy premier jour de mars M"^ de Grequy et moy vinmes disner a Ghaumont cheux M"^ d'Auriac (7) , quy nous rendit compte de l'armée qu'il

(1) Voir à l'Appendice. I.

(2) Saint-Crépin, village du canton de Guillestre, arrondissement d'Embrun.

(3) Vallouise, canton de l'Argentière, arrondissement de Briançon, département des Hautes-Alpes.

(4) Le mont Genèvre, dans le département des Hautes-Alpes, est aujourd'hui à l'extrême frontière de la France et du Piémont. — LaDoire Ripaire [Dora Riparia) coule vers l'est et se joint au Pô au-dessous de Turin , tandis que la Durance coule au sudouest vers le Rhône.

(5) Cézanne, bourg du Piémont qui était alors compris dans le Briançonnois en Dauphiné.

(6) Oulx, bourg du Dauphiné, aujourd'hui en Piémont, sur la rive droite de la Doire et au-dessus de Ghaumont.

(7) Etienne de Bonne, seigneur d'Auriac, vicomte de Tallard,

avoit. L'apres disner nous allâmes a la frontière de France reconnestre les forts de Jallon et de Jallasse (1 ), et les lieux propres pour les attaquer et forcer.

Le vendredy 2°^® nous ne bougeâmes de Ghaumont. Le commandeur de Valançay nous renvoya le sieur de Lisle.

Le samedy S""^ le commandeurde Valançay retourna à Turin, et monsieur le cardinal vint disner a Ghaumont. Il fut après voir la frontière et considérer les deux forts.

Le dimanche 4"^® M"" le prince de Piémont arriva à Ghaumont pour traitter avec monsieur le cardinal ; et nous, M^ de Grequyetmoy, le fusmes conduire jusques par delà la grande barricade que nous eûmes loysir de reconnestre.

Le lundy 5™® il nous envoya un courrier, et l'apres disner monsieur le cardinal estant allé sur la frontière, le comte de Verrue (2) y arriva, quy estant entré en particuher avec monsieur le cardinal, furent plus de deux heures a contester, au bout desquelles monsieur le cardinal [fit appeller W de Grequy et moy] (3) ausquels il fit entendre les offres du comte de Verrue, lesquelles nous ne fusmes d'avis qu'il acceptât : sur quoy tout traitté fut rompu, dont il envoya donner avis au roy, luy conseillant de venir, ce qu'il fit toute la nuit et arriva sur les trois heures du matin.

fils aîné de Charles de Bonne, seigneur d'Auriac, et de Jeanne de Varey, parent éloigné du connétable de Lesdiguières, avait été fait maréchal de camp en 1620.

(1) Le fort que les Français appelaient /or/ de Gelasse^ du nom d'un petit cours d'eau qu'il dominait, était appelé par les Piémontais Saint-François des Gravières.

(2) N. ScagUa, comte de Verue, ministre du duc de Savoie.

(3) Inédit.

Cependant M' de Crequy et moy avec les mareschaux de camp tinsmes conseil de l'ordre que nous avions a tenir, quy fut que les regimens des gardes françoises et suisses donneroint a la teste; que le régiment de Navarre auroit l'aile droitte, et Stissac la gauche ; que les deux ailes feroint monter deux cens mousquetaires chascune contre les montaignes tant qu'ils auroint gaigné (1) l'esminence sur les gardes des barricades et qu'ils les auroint outrepassées; cela fait, au sinnal que nous donnerions, ils feroint leur descharge par derrière la barricade comme nous l'attaquerions par devant avec les deux regimens des gardes ; que le comte de Saut (2) avec son régiment iroit passer au dessous de Jallasse par des chemins extravagans (3) que des païsans du lieu luy montreroint, et viendroint en suitte descendre dans Suse et prendre les ennemis par derrière en cas qu'ils nous résistassent encores; qu'en mesme temps on feroit attaquer Jallon par un autre régiment, ce que W d'Auriac entreprendroit. Cet ordre fait, nous commençâmes a onse heures du soir a faire passer les trouppes par Chaumont. Il faisoit un très mauvais temps, et y avoit sur terre deux pies de neige.

(1) C'est-à-dire : jusqu'à ce qu'ils eussent gagné.

(2) François de Bonne de Gréquy d'Agoult, comte de Sault, et depuis duc de Lesdiguières, fils aîné de Charles, sire de Gréquy, duc de Lesdiguières, et de Madeleine de Bonne, sa première femme, mort le !«■• janvier 1677, à l'âge de soixante-dix-sept ans. Son aïeule, Chrétienne d'Aguerre, comtesse de Sault, héritière do son fils Louis d'Agoult, comte de Sault, l'avait substitué aux nom et armes de cette maison ; et le connétable de Lesdiguières, son aïeul maternel et en même temps son beau-père, le substitua aux nom et armes de Bonne.

(3) Par des chemins détournés.

Le mardy 6"° de mars le roy arriva sur les deux heures du matin a Chaumont avec M"^* le comte de Soissons, de Longueville, de Moret (1), mareschal de Chomberg, d'Aluin, de la Vallette, et autres. Nos trouppes passèrent, assavoir 7 compagnies des gardes, 6 de Suisses, 1 9 de Navarre, 1 4 d'Estissac, 1 5 de Saut, et les mousquetaires a cheval du roy. Le comte de Saut et son régiment partirent dès trois heures pour aller ou ils estoint ordonnés : le reste demeura à cinq cens pas du bourg de Jallasse en battaille. Nous avançâmes aussy six pièces de canon de six livres de balle, menées au crochet, pour forcer les barricades. Stissac eut ordre de laisser cent hommes a la garde du parc de Tartiglerie. L'ordre fut que chaque corps jetteroit devant luy cinquante enfans perdus, soustenus de cent hommes, lesquels seroint soustenus de cinq cens. Nous logeâmes les princes et seigneurs a la teste des cinq cens hommes des gardes.

Sur les six heures du matin M'" de Crequy et moy avec M*"^ de la Vallette, Valançay, Toiras, Canaples et Tavannes, mimes nos trouppes en l'ordre susdit. Le roy arriva en ce mesme temps avec M"" le Comte et monsieur le cardinal : il voulut que ses mousquetaires fussent meslés avec les enfans perdus des gardes.

Nous envoyâmes de la part du roy le sieur de Comminges avec un trompette demander passage pour l'armée et la personne du roy au duc de Savoye. Mais comme il approcha de la barricade , on le fît arrester, et le comte de Verrue sortit luy parler et luy

(1) Antoine de Bourbon, comte de Moret, fils naturel du roi Henri IV et de Jacqueline de Bueil, né en 1607, légitimé par lettres du mois de janvier 1608.

respondit que nous ne venions point en gens quy voulussent passer en amis, et que, cela estant, ils se mettroint en sy bon estât de nous en empescher que, sy nous le voulions entreprendre, nous n'y gaignerions que des coups.

Apres que Comminges nous eut rapporté cette response, j'allay (parce que j'estois en jour de commander), trouver le roy quy estoit cent pas derrière nos enfans perdus, plus avancé que le gros des cinq cens hommes des gardes, pour luy demander congé de commencer la feste et luy dis : « Sire, Sire, l'assemblée est preste, les violons sont entrés, et les masques sont a la porte : quand il plaira a Vostre Majesté, nous danserons le ballet. » Il s'approcha de moy et me dit en colère : « Sçavés vous bien que nous n'avons que cinq livres de plomb dans le parc de l'artiglerie? » Je luy dis : « il est bien temps maintenant de penser a cela ! Faut il que pour un des masques quy n'est pas prest, le ballet ne se danse pas? Laissés nous faire. Sire, et tout ira bien. » « M'en respondés vous? » me dit il. « Ce seroit témérairement fait a moy, luy respondis je, de cautionner une chose sy douteuse : bien vous respons je que nous en viendrons a bout a nostre honneur , ou j'y seray mort ou pris. » c( Ouy, mais, dit il, sy nous manquons, je le vous reprocheray. » « Que me sçauriés vous dire autre chose, luy repartis je, sy nous manquions, que de m'appeller marquis d'Ucelles? (car il avoit failly de passer a Saint Pierre) (1); mais je me garderay

(1) Sampeyre, ville de la province de Coni, sur la Varaita. — L'année précédente le marquis d'Uxelles avait rassemblé une

l(r29.MÂRS. 11

bien de recevoir cette injure. Laissés nous faire seulement. » Allors monsieur le cardinal luy dit : « Sire, a la mine de monsieur le mareschal j'en augure tout bien : soyés en asseuré. »

Sur ce je m'en vins a M'" de Crequy et mis pié a terre avec luy, ayant donné le sinnal du combat. M"^ le mareschal de Chomberg quy ne faisoit que d'arriver, ayant esté contraint de demeurer derrière pour la goutte qu'il eut, s'en vint a cheval voir la feste. Nous passâmes le bourg de Jallasse que les ennemis avoint quitté. Au sortir de ce village nous fusmes salués de quantité de mousquetades des ennemis quy estoint sur les montaignes et a la grande barricade, et de quantité de canonnades du fort de Jallasse, et comme nous nous avancions toujours, W de Chomberg fut blessé aux reins d'une mousquetade quy venoit des montaignes a gauche. Lors les nostres des deux ailes ayant gaigné les eminences (1 ), tirèrent au derrière de la barricade, et nous, y donnans teste baissée, nous leur fismes abandonner : allors nous les suy^"ismes sy ^^vement qu'ils n'en peurent garder aucune de celles qu'ils avoint. En suitte y entrans pesle mesle avec eux, le commandeur de Valançay prit le haut a la gauche avec les Suisses, ou il fut blessé d'une mousquetade au genoul et en chassa les Valesiens que le comte de Verrue

armée pour aller au secours du duc de Mantoue; mais comme il essayait de forcer la frontière du marquisat de Saluces, cette armée fut défaite, et se dispersa : « ses troupes, dit le cardinal de Richelieu dans ses mémoires, ne joignirent pas sitôt les frontières de l'ennemi, qu'elles ne fussent défaites comme la neige qui seroit touchée du feu. »

{] ) Il y avait aux précédentes éditions : les ennemis.

menoit : son cheval y fut pris. Je donnay par le bas avec M"" de Crequy et les François, ou le marquis Ville fut fort blessé (1). Nous suyvismes sy vivement nostre pointe que sans la résistance qu'y fit près d'une chapelle un capitaine espagnol (2) et peu de soldats a nos enfans perdus, quy donna loisir au duc et au prince de se retirer, ils estoint tous deux pris. Nous vinmes sans arrester jusques sur le haut a la veue de Suse (3) ou d'abbord on nous tira forces canonnades de la citadelle de Suse ; mais nous estions sy animés au combat et sy joyeux d'avoir obtenu la victoire que nous ne faisions aucun estât de ces coups de canon. Je vis une chose quy me contenta fort de la noblesse françoise quy estoit là, parmy laquelle M' de Longueville, M"" de Moret, M"" d'Aluin, monsieur le premier escuier (4), et plus de soissante autres estoint avesques nous : une canonnade donna a nos pies quy nous couvrit tous de terre ; la longue connoissance des canonnades m'avoit appris

(1 ) « Le marquis de Ville, général de la cavalerie du duc, et l'un de ses meilleurs hommes, reçut en cette occasion une mousquetade qui lui cassa le bras et l'épaule. » (Mémoires du cardinal de Richelieu.) — Gui Yille, marquis de Ville, servit depuis dans les armées de la France en Italie. Maréchal de camp en 1636, lieutenant général en 1643, il fut tué au siège de Crémone en 1648. Il avait obtenu des lettres de naturalité.

(2) Ce capitaine espagnol, qui lutta contre Tréville, et fut blessé et pris, se nommait Serbellou, suivant Levassor : l'historien de Toiras l'appelle Mercader, et raconte que sur la demande de la princesse de Piémont, le roi lui fit rendre la liberté au prix d'une enseigne de diamants qu'il donna à Tréville.

(3) Suse, ville du Piémont, située au pied du mont Genis et du mont Genèvre, à l'issue de ce fameux passage appelé le pas de Suse.

(4) Saint-Simon.

plus qu'a eux que, des que le coup est donné, il n'y a plus de péril, ce quy me fit d'abbord jetter les yeux sur la contenance d'un chascun et voir quel effet ce coup auroit fait en eux : je n'en apperceus pas un quy fit aucun sinne d'estonnement , non pas mesme d'y prendre quasy garde; un autre tua parmy eux un gentilhomme de jNF de Grequy, dont ils ne firent aucun semblant. J'eus en marchant a la barricade un de mes gardes tué sur lequel j'estois appuyé : un autre poursuyvant chaudement avec les enfans perdus fut tué sur le pont de Suse : un gentilhomme des miens y eut une mousquetade sur le cou du pié, dont il est demeuré estropié; c'estoit celuy quy commandoit ma galiotte a la Rochelle, nommé Du Val (1). Aucuns de nos enfans perdus entrèrent mesmes dans la ville pesle mesle avec les ennemis et y furent pris prisonniers, et nous eussions a l'heure mesme forcé Suse sy nous n'eussions fait retirer nos gens parce que nous voulions conserver la ville sans la piller, pour servir de logement au roy.

Peu après estre venus sur ce tertre. M'' de Grequy avec M'^ de la Vallette allèrent loger a gauche en des maisons sur la descente avesques les gardes, et moy avec Toiras et Tavannes primes a la droitte en descendant et y logeâmes Navarre. Le commandeur quoyque blessé alla mettre les Suisses de l'autre costé de la ville affin d'empescher que rien n'en sortit ; quoy fait, W de Grequy et moy, primes nostre logement aux

(1) Pierre du Val, seigneur de Massiot, fils de Jacques du Val, seigneur de Cussey, et de Madeleine de Gontay, fut attaclié au maréchal de Bassompierre jusqu'à sa disgrâce. 11 avait été aide de camp du roi et gentilhomme ordinaire de sa chambre.

Cordeliers du faubourg de Suse, et tous les princes et la noblesse y vindrent repaitre avesques nous, joyeux et contens d'avoir sy bien et heureusement servy le roy, quy nous envoya l'abbé de Beauveau premièrement, et puis son escuier de quartier pour dire a M' de Crequy et a moy la satisfaction qu'il avoit de nous et la reconnoissance perpétuelle qu'il en auroit, nous blâmant neammoins, M"^ de Crequy et moy, de ce qu'estans ses lieutenans généraux, nous avions voulu donner avec les enfans perdus, et nous mandant qu'il ne nous envoyeroit plus ensemble, parce que par émulation l'un de l'autre nous faisions ce préjudice a son service que, sy nous nous y eussions fait tuer, outre la perte qu'il eut faite de deux telles personnes, le desordre se fut mis dans cette occasion faute de chefs pour la commander. Nous luy mandasmes qu'il y a des choses quy se doivent faire avec retenue et d'autres avec précipitation ; que celle cy estoit une affaire ou il ne falloit point marchander, mais y mettre le tout pour le tout, parce que, sy nous eussions esté repoussés a la première attaque, nous l'eussions en suitte esté a toutes les autres, et que des soldats quy voyent de tels chefs a leur teste y vont bien avec plus de courage et de resolution.

Pendant le combat des barricades. M'' le comte de Saut quy estoit allé par dessous Jallon pour prendre les ennemis par derrière, eux quy s'en douttoint, avoint mis sur l'avenue ou il devoit passer le collonel Belon (1 ) avec son régiment pour la garder ; mais il les surprit a la pointe du jour et deffit le régiment, prit

(1) Marc- Antoine Belon commandait un résiment de Milanais.

plus de vingt officiers prisonniers , et rapporta neuf drapeaux, des dix dudit régiment, puis se vint joindre a nous aux Gordeliers, d'où nous envoyâmes sur les cinq heures du soir sommer la ville de se rendre, et le chasteau( 1 ) aussy, ce qu'ils firent; et, nous ayans donné des ostages, nous différâmes d'y entrer ce jour là, craignant un desordre et que la ville fut pillée par nos soldats ardens et eschauffés par la précédente deffaite, et y entrans de nuit.

M*" de Senneterre vint a l'entrée de la nuit nous trouver et nous dire encor de belles parolles de la part du roy et de monsieur le cardinal quy nous escrivit comme le roy envoyoit trouver ledit Senneterre W le duc de Savoye de sa part et que nous facilitassions son passage : nous luy donnasmes un trompette et dix de mes gardes pour l'accompagner.

Le mercredy 7™^ ceux de Suse nous vindrent porter les clefs de leur ville ou nous envoyâmes Toiras pour en prendre possession et y faire faire nos logemens. Monsieur le cardinal vint disner cheux moy aux Gordeliers, ou après nous tinmes conseil ; puis ayans esté visiter le poste des Suisses que nous louâmes d'avoir sy bien fait, et principalement le colonel Salis de quy le commandeur de Valançay disoit de grandes louanges, et blâmant le régiment de Navarre devant mesmes Tavannes leur mestre de camp, nous vinmes loger dans Suse et mimes garnison au chasteau, et la citadelle nous ayant envoyé demander tresve jusques au retour de M'^ de Senneterre, nous leur accordâmes.

(1) Le château était le fort de Jallon. (Jlemorie recondile. t. VI, p. 607.)

Le jeudy 8™® de mars nous partîmes de Suse avec ce que nous avions des gardes, de Suisses, Navarre et Saut, avec les gensdarmes et les chevaux légers de la garde duroy, Bussy, Laurieres, Boissac (1) et Aroaut, avesques les gardes de W^ de Crequy et de moy, pour aller prendre nostre logement a Boussolengue (2) et passâmes delà la Douere du costé de la plaine (3). C'estoit le jour de M^ de Crequy a commander, nous changeans de trois jours en trois jours : il voulut (4) que l'on print plustost ce chemin que l'autre parce qu'il estoit plus large et plus aysé que l'autre, parce aussy qu'il y avoit devant Boussolengue une plaine pour nous mettre en battaille et faire nos ordres en cas que les ennemis nous eussent voulu disputer le logement de Boussolengue. Mais comme nous voulusmes faire passer le pont de la Douere a nos trouppes, le gouverneur de la citadelle de Suse quy estoit en tresve avec nous, nous manda qu'il ne pouvoit souffrir que nostre armée passât devant sa citadelle, et que sy nous le faisions, qu'il romproit la tresve. Nous acceptâmes ce dernier party, et en mesme temps envoyâmes couper les canaux quy portoint l'eau dans la citadelle, dont ils ne pouvoint faire garde parce que les citernes n'en valoint rien : luy de son costé nous

(1) Charles de Lameth, seigneur de Bussy. — Jean de Pompadour, baron de Laurière, fils puîné de Louis , vicomte de Pompadour, baron de Treignac, et de Peyronne de la Guiche. — André de Boissat, enseigne des chevau-légers.

(2) Bussolengo, bourg du Piémont situé à deux lieues au-dessous de Suse, sur les deux rives de la Doire.

(3) Sur la rive gauche.

(4) 11 y avait aux précédentes éditions ; Je voulus.

tira plus de cent canonnades en passant, et nous tua dix ou douse hommes. Je menay ce jour là l'avant garde de l'armée, M"" de Crequy la commandant. Comme nous arrivasmes proche de Boussolengue, nous nous mismes en battaille, puis fismes passer delà la ville, quy nous ouvrit les portes, nostre cavalerie quy se tint en battaille du costé de Veillane (1 ) jusques a ce que l'infanterie fut logée et barricadée; puis elle desfîla.

W de Senneterre revint passer a Boussolengue , et nous dit qu'il avoit quasy accommodé toutes choses ; qu'il nous prioit de ne point avancer : et sur ce que nous luy dismes que le lendemain matin nous irions attaquer Veillane, il s'en alla en diligence a Chaumont et nous fit escrire par monsieur le cardinal que le roy nous commandoit de ne rien entreprendre, et ne bouger de Boussolengue jusques a ce que M"^ de Senneterre eut esté trouver W de Savoye de sa part, comme il fit le lendemain 9""^ , et alla trouver le duc quy estoit a Veillane.

Le samedy 1 0^^ Senneterre repassa , quy nous apporta l'acceptation de la paix que le duc avoit faite sur les articles que le roy luy avoit envoyés ; et sur le soir le comte de Verrue passa pour aller trouver le roy de la part du duc.

Nos soldats ces deux jours precedens furent fort a la picorée ; mais ce jour là nous fismes de rigoureuses deffenses de n'y plus aller.

Le dimanche 1 1 ^'^ j'estois en jour de commander. Sur la nouvelle que nous eusmes du roy de la venue de

(1) Veillane ou Avigliana, sur la rive droite de la Doire, à quatre lieues de Turin.

monsieur le prince près de luy, nous fismes mettre toute nostre infanterie en battaille entre Saint Jory(1) et Boussolengue , border d'infanterie des deux costés le bourg, et le pont par ou le prince de voit passer, fîmes mettre douse compagnies de cavalerie en bel ordre en la plaine quy est entre Boussolengue et Suse, et moy je fus par delà Saint Jory avec les gensdarmes, chevaux légers du roy, et la compagnie d'Arnaut, avec mes gardes et force noblesse, recevoir monsieur le prince, puis le menay par devant nostre infanterie quy luy fît salve et le salua. M"" de la Vallette estoit a la teste. De la nous passâmes a travers de Boussolengue et vinmes ou estoint les douse compagnies de cavalerie, ou estoit aussy M"^ le mareschal de Crequy entre les mains duquel je le resinnay pour l'ammener au roy. AF^ de Longueville, de Moret, d'Aluin, de la Vallette et de la Trimoulle quy voulurent venir avec moy au devant de monsieur le prince ne le voulurent saluer qu'après que je luy eus fait la révérence. Tous ces messieurs le quittèrent quand et moy et revindrent au quartier de Boussolengue, ne nous ayant point quittés depuis que nous partîmes d'Ambrun.

Monsieur le prince disna a Suse avec monsieur le cardinal avec lequel il traitta et conclut toutes choses, et entre autres, que l'on mettroit la citadelle de Suse et les forts de Jallon et de Jallasse entre les mains du roy, qu'il garderoit jusques a ce que toutes choses fussent concertées en Italie ; qu'il y mettroit des Suisses, et que je jurerois au duc de remettre lesdites places

(1) San-Giorio, village sur la rive droite de la Doire, à peu de distance et au-dessous de Bussolengo.

entre ses mains lors que le roy m'auroit mandé que toutes choses promises seroint accomplies. De là monsieur le prince s'en revint sans avoir veu le roy pour lors, et M"^ de Grequy et moy, le fusmes accompagner jusques en la plaine de Veillane.

IMonsieur le cardinal m'escrivit pour venir prendre le lendemain possession de Suse et des autres forts ; mais comme le lundy I â™*^ j'y arrivay, je n'y trouvay aucun commissaire du duc, ny ordre aux gouverneurs des places de me les coiisinner, ce quy fit que je passay a Gliaumont pour trouver le roy, que je n'avois point veu depuis l'attaque du pas de Suse. Je disnay avec monsieur le nonce ( 1 ) cheux monsieur le cardinal , et fus visiter messieurs de Chomberg et commandeur de Valançay, blessés. De là je revins a Suse ou je trouvay un secrétaire d'estat du duc : mais il me dit ne pouvoir rien faire sans le veador gênerai Gabaleon (2) . Je luy parlay un peu rudement , ce quy fit qu'il s'en retourna au galop a Veillane, et le soir mesme Gabaleon arriva en mon quartier deBoussolengue, lequel m'ayant fait entendre son ordre de me remettre les forts en main, et le serment qu'il me montra que je devois faire, et faire faire aux Suisses que je mettrois dedans lesdits forts, j'y trouvay quelque difficulté dont je donnay la nuit avis a monsieur le cardinal, et Gabaleon s'en alla a la citadelle de Suse.

(1) Le cardinal Bagni.

(2) La charge de veador général avait été créée en ] 565 par le duc Emmanuel-Philibert. Celui qui en était investi ordonnait le paiement et les fournitures des troupes : il cumulait quelquefois la charge du contador général^ qui dirigeait l'administration militaire.

Le lendemain mardy 1 3"^ je m'en revins de bon matin a Suse ou je trouvay messieurs de Chasteauneuf et de Senneterre que monsieur le cardinal m'avoit envoyés sur le sujet de la difficulté que je luy avois mandée, et comme ce jour là W de Grequy premier mareschal de France en l'armée faisoit faire la montre générale, monsieur le cardinal passa par l'autre costé (1) pour la voir. Je convins avec Gabaleon de la forme du serment, et envoyay des commissaires pour faire l'inventaire de la citadelle avec ceux du duc. Gabaleon et ces messieurs vindrent disner avec moy ; puis avesques grande peine je peus les faire sortir de la citadelle ou je mis le capitaine Reding avec sa compagnie (2). De là je voulus moy mesme accompagner les trouppes du duc en m'en retournant a Boussolengue, et les fis conduire jusques a Veillane en toute seureté.

Le mercredy 1 4°^^ le roy envoya de bon matin me mander que je le vinsse trouver a Ghaumont ou ]VF le prince de Piémont devoit venir disner avec luy, ce que je fis et visitay en passant a Suse le marquis Ville, blessé. De là j'allay establir la garnison suisse a Jallasse; puis je vins a Ghaumont. Apres disner nous fumes au conseil, ou monsieur le prince assista et fit de très belles propositions. De là le roy vint a Suse accompagné de monsieur le prince : on le salua de canonnades tant du fort de Jallasse, en passant, que de la citadelle. W le prince de Piémont prit congé du roy a la porte de Suse, et, ayant mis pié a terre pour luy faire la révérence, le roy descendit de

(I) Par l'autre côté de la rivière, (î) Voir à l'Appendice. II.

cheval aussy tost pour l'embrasser. De là il me commanda de l'aller accompagner jusques a Saint Jory, ce que je fis.

Le jeudy 1 5°^^ Gabaleon me vint trouver a Boussolengue pour prendre de moy l'inventaire sinné de ma main de l'artiglerie et munitions des citadelles (1) de Suse et fort de Jallasse, que je luy donnay.

Senneterre passa ce jour là pour aller rapporter a madame la princesse de Piémont de la part du roy les drappeaux gaignésaux pas de Suse.

Le vendredy 1 G""® je vins a Suse voir le cardinal de la Vallette quy estoit arrivé.

Je disnay avec monsieur le cardinal que je menay puis après a la citadelle de Suse, puis fusmes au devant du roy quy estoit allé se promener jusques a Boussolengue ou je m'en retournay.

Le samedy 1 7™® le prince cardinal (2) vint voir le roy, quy passa et repassa par mon quartier : je l'accompagnay jusques a Saint Jory. Au retour Gabaleon me vint porter de la part du duc la lettre que don Gonsales de Cordova luy avoit escritte, par laquelle il desclaroit vouloir effectuer tout ce que le duc avoit promis et qu'a cet effet il avoit levé le siège de Casai : je l'envoyay a l'heure mesme au roy, quy me l'ayant

(1) L'auteur a ajouté au manuscrit un s à la fin du mot, sans doute parce que le château, qui s'était rendu en même temps que la ville , fut inventorié en même temps que la citadelle et le fort de Gelasse.

("2) Maurice de Savoie, quatrième fils de Charles-Emmanuel !«'■; duc de Savoie, et de Catherine d'Autriche, né en 1593, créé cardinal en 1607, quitta le chapeau en 1642 pour épouser sa nièce Louise-Marie-Christine de Savoie. Il mourut le 3 octobre 1G57.

remandée (1 ), je la fis le lendemain rapporter au duc a Veillane par Boissac.

Le dimanche 18""^ messieurs les cardinaux de Richelieu et de la Vallette vindrent disner cheux M"" de Crequy a Boussolengue. Monsieur le prince de Piémont y arriva peu après, quy ayant conféré quelque temps avec monsieur le cardinal, s'en retourna, et luy (2) a Suse.

Le lundy 1 0""*^ Sainte Soulaine vint apporter la nouvelle de la levée du siège de Casai le vendredy précèdent.

Le mardy 20"*^ je fus disner a Suse cheux monsieur le cardinal. L'apres disner le roy alla en la plaine de Boussolengue voir le régiment de la Grange (3) nouvellement arrivé.

Le mercredy %\ ""^ nous fismes mettre nostre infanterie en battaille en la plaine au dessus de Boussolengue. De là je fus recevoir Madame et monsieur le prince de Piémont (qui venoint voir le roy), a my chemin de Veillane ; puis au dessous de Saint Jory je luy presentay les gensdarmes et chevaux légers de la garde du roy, quy marchèrent devant et derrière elle comme ils faisoint au roy. M*^ de Luxembourg luy vint faire la révérence, qu'elle baisa comme elle m'avoit fait. Je la menay de là passer par devant nostre infanterie quy la salua de salve de piques et de drapeaux :

(1) Renvoyée.

(2) Lui, le cardinal.

(3) Ghaiies-Étienne de la Grange, seigneur de Villedonné, fils de Charles de la Grange, seigneur de Montigny, et d'Anne de Brichanteau, sa seconde femme, fut raestre de camp d'un régiment d'infanterie.

puis ayant passé par delà Boussolengue, elle trouva M"" de Crequy et M*" de la Trimoulle avec dix huit compagnies de chevaux légers. Je la consinnay es mains de M"" le mareschal de Crequy quy la conduisit jusques a ce que le roy la joignit, quy vint au devant d'elle, et avoit fait mettre en battaille douse mille homjnes de pié ausquels il tît faire devant elle plusieurs évolutions, puis la conduisit au chasteau de Suse, ou elle et monsieur le prince son mary turent logés et deffrayés.

Le jeudy '2'Z^^ ]& tombay malade et me fis saigner.

Guron revint de Casai (1 ) et ammena les députés de la ville avec luy, que je fis loger et deffrayer a Boussolengue.

Le vendredy je pris médecine , mon mal me continuant.

Le samedy je me fis encor saigner. Monsieur le prince de Piémont alla et revint de Veillane a Suse : il me fit l'honneur, en retournant, de me venir visiter.

Le dimanche 25™® mars, jour de Nostre Dame, monsieur le prince de Piémont fit ses pasques a Suse avec l'habit de l'ordre de Saint Maurice.

Le 26"^^ le roy envoya le père Josef a M'' de Mantoue, et Argencourt avec Guron au Montferrat (2). Je continuay d'estre malade.

Le mardy 27™® je me fis encores saigner.

Le mercredy 28°^*^ Toiras partit pour aller a Lorette.

Le jeudy 29°^% commençant a me mieux porter, le

(1) Qu'il avait défendu contre les Espagnols.

(2) Guron avait aussi pour mission d'aller trouver le duc de Mantoue et de se plaindre à lui de la continuation des intrigues qui avaient pour objet le mariage de Monsieur avec la princesse Marie.

roy me commanda de venir a Suse ou nous fismes l'estat de l'armée pour aller a Casai.

Monsieur le prince et madame la princesse partirent d'auprès du roy pour retourner a Turin.

Le vendredy 30°^^ j'a'lay a Suse disner cheux Ghomberg quy m'en avoit envoyé prier.

Le samedy dernier jour de mars M'" le duc de Savoy e rompit les estapes que par le traitté de paix il avoit establies pour nostre armée.

Avril. — Le dimanche premier jour d'avril monsieur le prince revint trouver le roy, quy raccommoda tout.

Le lundy %^^ Senneterre alla de la part du roy trouver le duc a Veillanc et rapporta nouvelles que le duc viendroit trouver le roy a Suse.

Le mercredy 4™*^ nous fismes partir les trouppes pour aller tenir garnison au Montferrat, assavoir les regimens de Villeroy, Ribeyrac (l), Mouchas (2) et la Grange, et les compagnies de Toiras, Ganillac (3), Boissac, Gournon, Maugiron (4) et Migneux (5).

(1) Ce régiment appartenait alors à Jacques-Louis d'Aydie, comte de Riberac, second fils d'Armand d'Aydie, comte de Riberac, et de Marguerite de Foix, qui fut tué l'année suivante au second siège de Casai.

(2) Antoine de Montchal, fils aîné de Mondon de Montchal et de PerreLte de Broé , était gentiUiomme ordinaire de la chambre du roi. Il fut père de l'archevêque de Toulouse qui a laissé des mémoires.

(3) Philippe de Beaufort-Ganillac-Montboissier, Sis puîné de Jean-Claude de Beaufort-Montboissier, vicomte de la Motte-Ganillac, et de Gabrielle, dame de Dienne.

(4) Louis de Maugiron, baron du Morlat, fils puîné de Scipion de Maugiron, baron du Morlat, et de Madeleine de Lugoli.

(5) Charles des Essars, seigneur de Meigneux. Voir t. II, p. 307, note 2.

Le roy attendoit ce jour là M"^ de Savoye a Suse ; mais le mauvais temps l'en empescha.

Le jeudy 5"^^ M'" de Savoye m'envoya M*" le comte de Verrue pour me dire que je luy donnasse un passeport pour pouvoir s'aller rendre aux pies du roy. Je courus au devant de luy avec M' le mareschal de Grequy, et nous mimes en son carrosse d'où je sortis peu après, laissant M"" de Grequy avec luy, quy le mena au roy, pour m'en venir au devant de Madame et de monsieur le prince qui revenoint a Suse. Je les pris a Saint Jouaire (1) et les menay jusques a my chemin de Suse a Boussolengue , ou le roy, quy estoit venu conduire M' le duc de Savoye, les rencontra. M*" de Grequy rammena M"^ de Savoye a Saint Jouaire ou il coucha.

Le vendredy 6™® M'" de Grequy et moy vinsmes a Suse faire la révérence a Madame et a monsieur le prince. Le roy fit faire exercice a huit cens soldats devant eux.

Le samedy T""® le roy nous envoya quérir sur la plainte du mareschal d'Estrées contre Besanson (2)

(1) C'est encore de San-Giorio que parle ici l'auteur.

(2) Charles de Besançon, seigneur de Souligné, fils aîné de Charles de Besançon, seigneur de Bouchemont et de Souligné, et de Madeleine Orrye, fut commissaire général des guerres en 1643, maréchal de camp en 1649, lieutenant général en 1653. Il mourut le 7 juillet 1669. — Le maréchal d'Estrées ramenait contre les protestants du Midi des troupes qu'il avait commandées en Provence. Le duc de Guise, gouverneur de cette province, devait envahir les états du duc de Savoie du côté de Nice; mais il n'avait pas rempli sa mission. Il en rejetait la faute sur Besançon, qui était chargé des subsistances. C'était peut-être à cette occasion que le maréchal d'Estrées avait formé une plainte contre cet officier.

dont il nous commanda de faire le jugement, et le chastiement dudit Besanson.

Nous disnames cheux monsieur le cardinal. Le roy s'en alla au chasteau voir Madame, et nous a Boussolengue.

Le dimanche 8""% jour de Pasques fleuries, le roy donna congé a M' de Crequy d'aller pour huit jours demeurer a Turin. Il partit le lundy 9™% et moy j'eus un grand mal d'oreille quy me retint au lit.

Le mardy 1 0"^'^ monsieur le prince alla et revint de Veillane. J'allay disner a Suse cheux M"" de Longueville ; puis je fus voir monsieur le cardinal, monsieur le nonce, et l'ambassadeur de Venise (1 ) . Le roy fit faire l'exercice et Madame y alla.

Le mercredy 1 1 ™^ M"^ de Bordeaux me vint voir, et allâmes après disner ensemble voir le casteau de BresoUes (2) pour y loger monsieur le cardinal.

Le jeudy saint, \%^^ d'avril, jour de ma naissance, je fus par ordre du roy a Suse pour recevoir et aller au devant d'un ambassadeur extreordinaire de Venise nommé Soranzo, que la republique envoyoit au roy pour le visiter.

Ghomberg partit pour aller a Valence assembler l'armée contre les huguenots.

Le roy envoya ce jour là la commission de l'artiglerie a M"^ le marquis d'Etfiat, dont j'avois fait la première ouverture.

Le vendredy saint 1 S"*^ monsieur le cardinal vint

(1) L'ambassadeur ordinaire Zorzo Zorzi.

(2) Bruzolo, dans la plaine de Bussolengo, un peu au-dessous de cette ville, sur la rive gauche de la Doire.

loger a Bresolles : je fus au devant de luy, et luy conduysis.

Le samedy saint 1 4™^ M" de Lion (1 ) et de Chasteauneuf vindrent disner cheux moy a Boussolengue.

Je fis mes pasques.

Les ambassadeurs de jMantoue (2) arrivèrent a Suse.

Le dimanche 1 o'"^, jour de Pasques, je les fus donner bonnes a monsieur le cardinal. Celuy de la Vallette et M' de Longueville me vindrent voir : je les fus reconduire.

Le lundy 1 6'^'^je fus a Suse disner cheux M'"le Comte. Apres disner je distribuay les departemens aux commissaires pour la montre et vis le fonds de celle de la cavalerie légère.

Le mardy 1 7™^ je fis faire la montre de la cavalerie légère.

W de Crequy revint de Turin et avesques luy ISF Frangipani et le comte de Guiche (3) arrivèrent.

Le mercredy 1 S'"® W le cardinal de la Vallette nous vint voir : nous allâmes ensemble mener Frangipani a Suse, a quy le roy fit fort bonne chère. Monsieur le cardinal nous donna a tous a disner a Bresolles.

Le jeudy 1 9™^ monsieur le cardinal partit de Bre-

(1) Alphonse-Louis du Plessis-Richelieu , récemment transféré du siège d'Aix au siège de Lyon.

(2) Le marquis de Canossa, gouverneur du Montferrat, et le comte Guiscardi. chancelier de cet état.

(3) Antoine deGramont, comte de Guiche, depuis duc et maréchal de Gramont, fils aîné d'Antoine, comte de Gramont, et de Louise de Roquelaure, sa première femme, né en 1G04, mort le 12 juillet 1678.

solles : celuy delà Vallette et ^rdeLongueville vindrent disner en nostre quartier cheux ]\F de Crequy pour y voir le comte de Guiche. Gomme nous estions a table le roy nous envoya un vallet de pié avec une lettre a M"" de Grequy et a moy, par laquelle il nous commandoit de ne souffrir le comte de Guiche en nos quartiers (1), et le prendre prisonnier s'il y demeuroit davantage. Il m'envoya aussy ordonner de venir loger a Suse, n'estant pas raysonnable que Sa Majesté fut sans aucun mareschal de France pour commander son quartier et la battaille de l'armée, laissant M"" de Grequy a Boussolengue. Je m'en revins donc a Suse avec ces messieurs, fus au conseil, de là cheux Madame, puis soupper cheux M"" le cardinal de la Vallette.

Le vendredy 20™® j'^^ay disner cheux monsieur le cardinal : de là je vins avec luy au conseil. L'ambassadeur extreordinaire de Florence nommé Julian de Medicis archevesque de Pise eut audience. Nous allâmes de là avec le roy cheux Madame quy estoit mallade, puis soupper cheux M"" de Longue ville.

Le samedy 2 1 "® M"^ le Gomte et M"" de Longueville vindrent disner cheux moy; puis je fus au conseil. L'ambassadeur de Mantoue eut audience.

Le dimanche ^^'^^ nous réglâmes, M'' de Grequy et moy, les munitions. L'apres disner la court se tint cheux Madame malade. Le soir je souppay cheux M"" de Longueville, et puis cheux le roy ouir sa musique.

Le lundy 23™*^ M'^ de Grequy revint encor disner

(1) Le comte de Guiche avait été obligé de quitter la France pour s'être battu en duel : il était alors au service du duc de Mantoue.

cheux moy. On tint conseil après disner : de là nous fumes cheux ^ladame ; puis le roy vint a mon logis voir ma chambre ou quand on parloit en un coin, pour bas que ce fut, on l'oyoit en l'autre. Il fît faire l'apres souper une excellente musique.

Le mardy 24'"® le roy tint conseil. Il fut voir Madame. Il arriva un ambassadeur extreordinaire de Mantoue (1 ) . Le roy se trouva un peu mal.

Le mercredy 25""® je menay l'ambassadeur extreordinaire de Venise a sa première audience.

Il arriva a Suse un ambassadeur extreordinaire de Gesnes. W de Harbaut demanda au roy s'il se couvriroit parlant a luy : le roy en fut en doutte et m'envoya quérir pour m'en demander mon avis. Je luy dis que j'avois veu couvrir un autre ambassadeur que la republique de Gesnes avoit envoyé au roy ; que c'estoit une republique quy ne cedoit rien ou fort peu a celle de Venise; qu'anciennement le roy [ne] faisoit point couvrir les ambassadeurs de Ferrare, Mantoue et llrbin ; que depuis quelques années Elle les avoit fait couvrir; que Gesnes ne passe pas seulement devant eux, mais devant Florence mesme, et qu'a mon avis le roy les devoit faire couvrir; neammoins s'ils ne le pretendoint point, qu'Elle s'en pourroit passer. Sur cela M^ de Chasteauneuf arriva, a quy le roy ayant demandé la mesme chose, dit de pleine volée que non, et que les Gesnois estoint ses sujets, lesquels prendroint avantage de cette concession comme d'un tiltre qu'ils

(1) Le marquis Alexandre Striggio, principal ministre du duc de Mantoue. Suivant un mémoire imprimé dans les Lettres du cardinal de Richelieu (t. 111, p. 278), le marquis Striggio était arrivé avant le 21 avril.

ne sont plus sujets de la France, et que le roy destruiroit le droit qu'il a sur cette republique. Il n'en fallut pas dire davantage au roy pour [le porter a] (1) ne leur pas permettre qu'ils parlassent couverts a luy, de sorte qu'il commanda à M"" de Ilarbaut de leur dire qu'ils ne l'entreprissent pas.

Le jeudy 26™% comme j'estois cheux le roy, on me vint dire que M"" le nonce Bagny m'attendoit a mon logis : je m'y en allay aussy tost l'y trouver. Il me dit en sustance que Sa Sainteté avoit en très particulière recommandation la republique de Gesnes ; qu'Elle luy avoit ordonné de prendre soin de ses intérêts, et de moyenner que cette ambassade qu'elle avoit envoyée au roy fut bien receue, là ou elle prevoyoit qu'elle y recevroit un signalé affront par le desny que l'on leur faisoit de se couvrir a l'audience, ce quy estoit contre toute équité et rayson, attendu que le précèdent ambassadeur que cette republique avoit envoyé vers Sa Majesté, le roy l'avoit fait couvrir ; que c'est une grande republique quy a rang avant tous les princes d'Italie après les rois immediattement avec Venise; et plusieurs autres choses qu'il m'allégua. Il me dit qu'il en venoit de faire instance a monsieur le cardinal, quy luy avoit promis d'accommoder cette affaire, mais que pour en avoir la décisive, il ne devoit pas en estre promoteur ; que je serois très propre pour entamer l'affaire, et qu'il me pouvoit dire de sa part que j'eusse a le faire, comme ledit nonce m'en prioit aussy instamment, m'asseurant qu'outre l'obligation que m'en auroit laditte republique. Sa Sainteté m'en sçauroit un

(1) Inédit.

très grand gré. Je luy respondis que je tiendrois a grand honneur de rendre ce petit service a Sa Sainteté et a cette republique; mais que je craignois de n'y estre pas propre attendu que je m'en estois desja ouvert au roy quy avoit pris le contraire avis, que l'on luy avoit donné, en meilleure part que le mien ; que Sa Majesté estoit opiniâtre quand il avoit une fois mis une chose en sa teste, et prompt a se mettre en colère contre ceux quy luy contestent, et qu'après luy avoir dit cela j'offrois à S. S. 111™*^ (1) de faire ce qu'il me commandoit, et que j'irois du mesme pas trouver monsieur le cardinal pour sçavoir la forme et l'ordre que j'avois a tenir en cette affaire : et ainsy me separay de luy et allay trouver monsieur le cardinal, lequel me dit qu'il falloit que je fisse cette ouverture et qu'il me seconderoit bien; qu'il feroit que les mareschaux de camp et Bulion suivroint mon avis, et que M' de Chasteauneuf appu yeroit foiblement le sien.

Sur cette asseurance je m'en vins l'apres disner au conseil ou nous despeschames forces affaires, après lesquelles M"^ de Ilarbaut dit au roy qu'il avoit veu l'ambassadeur de Gesnes, ensemble leurs papiers, par lesquels ils faisoint apparoir s'estre autrefois couverts; et qu'ils ne demandoint point audience sy ce n'estoit a cette condition. Le roy s'opiniatra fort, et vis que j'aurois a faire a forte partie. Allors monsieur le cardinal luy dit : « S'il vous plait, Sire, d'en prendre les avis de ces messieurs, après quoy vous jugerés vous mesme ce qu'il vous plaira. » Allors le roy com-

(1) Sa Seigneurie illustrissime. — Il y avait aux précédentes éditions ; Sa Sainteté.

mença expressément (1 ) par moy a demander mon opinion, affin d'avoir sujet de respondre là dessus, et comme j'ouvris la bouche pour parler, il dit : « Je vous la demande ; mais je ne la suivray pas : car je sçay desja bien qu'elle va à les faire couvrir, et que ce que vous en faites est a la recommandation d'Augustin Fiesque quy est avec vous. »

Cela me piqua, et luy respondis :

« Sire, s'il vous plaisoit de faire reflexion sur mes actions passées, vous connoistriés que le bien de vostre service, et vostre gloyre particulière, ont toujours esté mes principaux intérêts. Je n'en ay aucun, ny pratique avec la republique de Gesnes; et quand j'en aurois, ils cederoint a ceux que j'ay pour vostre service. Don Augustin Fiesque est mon amy, et il m'a bien plus d'obligation que je ne luy en ay; et quand je luy en aurois, vous me croyriés bien léger et bien inconsidéré sy je vous desservois en sa faveur. Finalement, Sire, le serment que j'ay a vostre conseil m'oblige de vous donner le mien selon mon sentiment et ma conscience ; mais puis que vous jugés sy mal de ma preudhomie , je m'abstiendray, s'il vous plait, de vous donner mon avis. »

« Et moy (dit le roy extreordinairement en colère) , je vous forceray de me le donner, puis que vous estes de mon conseil et que vous en tirés les gages. »

Monsieur le cardinal^ au dessous de quy j'estois, me dit : « Donnés le, au nom de Dieu, et ne contestés plus. » Lors je dis au roy :

« Sire, puis que Vostre Majesté veut absolument que

(1) Exprès.

je luy die mon opinion, elle est que vos droits et ceux de vostre couronne se desperiroint sy par cet acte vous accordiés la souveraineté aux Gesnois, que vous prétendes avoir sur eux, et que vous les devés entendre teste nue comme vos sujets, et non couverte comme républicains. »

Allors le roy se leva en forte colère et dit que je me moquois de luy et qu'il me feroit bien connestre qu'il estoit mon roy et mon maitre, et plusieurs autres choses pareilles ; et moy je n'ouvris plus la bouche pour dire une seule parolle. Monsieur le cardinal le remit, et il fit suivre les opinions quy furent toutes que l'ambassadeur de Gesnes parleroit couvert a l'audience. Apres cela le roy se leva et alla faire faire l'exercice aux gardes. Le soir nous vinmes a la musique du roy quy ne dit pas un mot aux autres de peur de m'en dire un a moy, et ne fit que gronder.

Le vendredy 27™*^ l'ambassadeur de Gesnes eut audience.

Le roy fut voir Madame quy le revint voir.

Je demanday a monsieur le cardinal ce que je ferois du mot ; car sy je le faisois prendre par un mareschal de camp, le roy s'offenseroit, et s'offenseroit peut estre encores sy je luy allois demander. Monsieur le cardinal parla sur ce sujet au roy quy luy dit que je luy demandasse et que je ne luy fisse ny escuses ny reproches, et que c'estoit la peine ou estoit le roy, sa colère estant passée, et ayant reconnu qu'il avoit tort de se prendre a moy pour une chose dont je ne parlois que pour son. service. Je pris donc le mot de luy et luy parlay en suitte, et luy a moy comme auparavant.

Le roy ouit en suitte le marquis Striggi, ambassa- IV 3

deur extreordinaire de Mantoue ; puis Madame iuy envoya un très beau présent de pièces (1) de cristal de roche, en suitte duquel ceux de Gesnes Iuy firent un présent de douse quaisses d'excellentes confitures : il en ouvrit une qu'il distribua a la compagnie : il en envoya deux quy estoint d'acre de cèdre a la reine sa mère quy l'aymoit fort (%), et me donna les neuf autres quaisses, et ainsy fut faitte ma paix ; puis le soir me dit qu'il quittoit son armée de Piémont pour aller a celle de Valence; qu'il en faisoit gênerai monsieur le cardinal, et M"" de Crequy et moy lieutenans généraux, et que nous eussions a demeurer auprès de mon dit sieur le cardinal.

Le soir M"" de Harbaut tomba mallade, dont il mourut. On désespéra de sa vie des le premier jour, et l'on fit instance en faveur de M"^ de Lavrilliere, a quoy nous ne trouvasmes pas monsieur le cardinal fort disposé allors.

Le samedy 28°^® le roy partit pour aller en France. Il fut dire adieu a Madame ; puis nous le fusmes accompagner jusques a Chaumont.

11 n'est pas hors de propos de dire icy un mot de monsieur son frère, parce que le pouvoir de gênerai de l'armée du roy cessa ce jour là seulement. Il s'en alla, comme j'ay desja dit, de Chasteaumorant ou je le fus trouver, en Bombes ou il s'amusa à chasser. Le roy a quy je le dis a mon arrivée a Grenoble Iuy envoya un gentilhomme pour Iuy donner avis de son achemi-

(1) Il y avait aux précédentes éditions : de pierres.

(2) Aigre de cèdre, boisson faite avec du jus de cédrat. — Voir à l'Appendice. III.

nement a Suse, le priant de se haster d'y venir prendre sa bonne part, et a la gloire, et au péril. Il fit response au roy, comme Sa Majesté arrivoit a Briançon, que, comme il s'acheminoit [pour le trouver] (1), il avoit appris le partement de madame la princesse Marie dont il avoit esté sy touché qu'il s'en alloit a une de ses maisons passer son desplaisir et y attendre les commandemens de Sa Majesté. Sur cela ayant entendu comme le roy avoit forcé le pas de Suse, et ses ennemis a luy accorder tout ce qu'il avoit désiré d'eux, il s'en retourna à ses journées, ayant escrit a la reine sa mère qu'il la supplioit de ne permettre que la princesse ^larie sortit de France, laquelle madame de Longueville ammenoit vers Paris, et M*^ le Grand estant party d'auprès de Monsieur pour venir a Paris, donna l'allarme a la reine que Monsieur vouloit enlever la princesse Marie et l'espouser : sur quoy elle envoya arrester madame de Longueville et elle (2) , et les fit mener et tenir sous seure garde dans le bois de Vincennes. Monsieur envoya s'en plaindre a la reine sa mère, et envoya aussy un gentilhomme au roy lequel luy fit response qu'il n'avoit rien sceu avant l'arrest de la princesse Marie, mais qu'il approuvoit tout ce que la reine sa mère avoit fait, comme l'ayant fait pour le bien de son service. Sur cela Monsieur tesmoygna son mescontentement. Monsieur le cardinal n'approuva pas trop cette capture, ce quy donna du mescontentement a la reine mère, laquelle, persuadée par le car-

(1) Inédit.

(2) Ce fut le 1 1 mars que la reine-mère fit prendre à Coulommiers la duchesse de Longueville et sa nièce, qui furent conduites le même jour au château de Vincennes.

dinal de Berulle sur les asseurances que le père Gondran (I) luy donna que Monsieur n'avoit aucune intention de l'enlever et qu'il en respondoit, la fit eslargir quelque temps après (2) , et Monsieur s'amusa a chasser a Montargis le long de l'esté.

Apres que nous eûmes conduit le roy jusques a Chaumont, nous revînmes a Suse prendre congé de monsieur et de madame la princesse de Piémont, lesquels nous fusmes accompagner jusques a Boussolengue.

Le dimanche 29""^ monsieur le cardinal tint conseil cheux luy de toutes les affaires de guerre, ce qu'il fit aussy le lendemain.

May. — Le mardy premier jour de may il despescha le sieur de Comminges vers M"^ de Savoye.

Je fus visiter l'ambassadeur de Gesnes et ceux de Venise.

L'ambassadeur de Gesnes me rendit la visite le lendemain ; et le jeudy 3°^'^ monsieur le cardinal fut a Boussolengue trouver M"^ le prince de Piémont et conférer avec luy.

Le vendredy 4""® M*" le mareschal de Crequy vint a Suse disner cheux moy.

Le samedy 5™® monsieur le cardinal envoya M'" de Chasteauneuf trouver M"^ de Savoye, quy trouva M"" le prince de Piémont a Veillane et s'en revint le dimanche 6°^% dont monsieur le cardinal ne fut pas content

(1) Charles de Gondran, fils de Thomas Galant, sieur de Gondran, fameux avocat, et de Marie de l'Orme, fut le second général de la congrégation de l'Oratoire. 11 était le confesseur de Monsieur.

(2) Le 4 mai.

et le fit retourner le jour mesme trouver M' de Savoye.

Le lundy 7™® monsieur le cardinal alla ordonner des retranchemens aux passages, et autres œuvres qu'il falloit faire.

L'ambassadeur de Venise demanda à me voir : je le fus trouver.

Le mardy 8°*® je fus voir le marquis Striggi, ambassadeur de Mantoue.

M"" de Chasteauneuf revint quy apporta la conclusion de toutes nos affaires.

Le mercredy 9™® on donna l'ordre pour faire partir les trouppes quy devoint aller joindre le roy, et les faire marcher sur les estapes.

Le jeudy 1 0°^® monsieur le cardinal et nous, allâmes a Boussolengue disner cheux M"" de Crequy. Apres disner M"" le prince de Piémont y arriva pour nous dire adieu.

Le vendredy 1 1 ^^ M^ de Longueville s'en alla par le mont Cenis le matin, et monsieur le cardinal partit l'apres disner, et moy avec luy, pour retourner en France, laissant M'^ le mareschal de Crequy avesques le pouvoir delà les monts. Il nous vint accompagner jusques a Chaumont ; puis nous passâmes par Essilles et Sailebertran (1), et vinsmes coucher a Oulx, ou l'on apporta a monsieur le cardinal la nouvelle de la paix sinnée entre France et Angleterre {%) . Il eut aussy

(1) Exilles, bourg du Piémont, autrefois du Dauphiné, avec un fort sur la rive gauche de la Doire. — Salbertrand, bourg situé sur la même rive, entre Exilles et Oulx.

(2) Les articles de la paix avaient été résolus à Suse le 24 avril : les ambassadeurs de Venise, qui avaient servi d'intermédiaires,

nouvelle de la liberté que la reine mère avoit rendue a mesdames de Longueville et princesse Marie (1).

Le samedy 12'^'* nous passâmes a Sesane, et me fis porter en chaise pour passer le mont Genevre et vînmes coucher a Briançon ; le dimanche 1 3°'^ coucher a Ambrun, souper cheux l'archevesque (2), et le lundy a Gap, le mardy à (3)

Le mercredy nous passâmes le mont du Chabre (4) etvinsmes coucher a Die (5), souper cheux Tevesque.

Nous y séjournâmes le lendemain.

Le vendredy 1 8""^ monsieur le cardinal vint coucher a Lauriol (6) .

Le samedy 19"^^ M""^ le garde des sceaux, d'EfFiat et Bouteillier vindrent voir et disner avec monsieur le cardinal, quy passa le Rosne a Baye sur Baye (7) et vint trouver le roy au camp devant Privas (8) .

faisaient parvenir au cardinal de Riciielieu la nouvelle de l'échange des signatures. La paix fut publiée le 20 mai au camp du roi.

(1) L'éditeur des Lettres du cardinal de Richelieu assigne la date du 9 mai à deux lettres relatives à cette mise en liberté. Si le maréchal de Bassompierre ne s'est pas trompé, ces lettres n'ont pu être écrites avant le 11 mai.

(2) Guillaume d'Hugues.

(3) Le nom est en blanc. Peut-être Veyne, ou Aspres-lez- Veyne, dans le département des Hautes-Alpes.

(4) Le col' de Cabre sépare la vallée de la Drôme de la vallée du Buech, affluent de la Durance.

(5) Die , chef-lieu d'arrondissement du département de la Drôme. — L'évêque de Valence et de Die était alors Charles- Jacques de Gelas de Léberon.

(6) Loriol, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Valence, rive gauche de la Drôme.

(7) Baix, bourg du canton de Chomerac, arrondissement de Privas, sur la rive droite du Rhône.

(8) Le roi était depuis le 14 au camp devant Privas.

M*" de Montmorency a quy Chomberg avoit laissé, par oubliance, ou autrement, prendre rang devant luy au conseil du roy, en voulut faire de mesme amoy, quy ne le voulus souffrir. Pour cet effet le roy ne se voulut point asseoir au conseil.

Je fus la nuit a l'ouverture de la tranchée des gardes, quy ne se commencèrent que cette nuit là : puis sur le matin je m'en vins loger a un meschant logis ou logeoit ]\F de Chomberg, et y fis porter le lit de mon neveu de Bassompierre quy estoit avant moy en l'armée avec le roy.

Le dimanche 20™^ ]\P le mareschal de Chomberg me mena voir les quartiers, le campement et les batteries de Pfalsbourg (1) et d'Amboyse (2), ou estoit M"" d'Effiat. Monsieur le cardinal y vint, et me mena disner cheux luy. L'apres disner la dispute de M"" de Montmorency et de moy fut jugée en ma faveur.

Le lundy 2 1 '^^ monsieur le cardinal fut disner avec M'^ de Montmorency qui estoit en colère.

Les gardes françoises et suisses quy estoint en Piémont arrivèrent au camp. Je les logeay près de moy quy estois campé sur le haut en une petite plaine entre la ville et le logis du roy (3).

Nous fismes la nuit une grande place d'armes.

Le mardy %%°^'^ Champaigne arriva, que je campay

(1) Il y avait aux précédentes éditions : de Chabaut. — Le prince de Ptialsbourg avait un régiment au siège de Privas.

(2) Louis de Clermont d'Amboise, marquis de Resnel, fils de Louis de Clermont d'Amboise, marquis de Resnel, et d'Anne l'Allemaut, était mestre de camp d'un régiment.

(3) Le lieu encore appelé le logis du roi est à quelque distance au sud de la ville.

proche du logis de monsieur le cardinal, qu'il ne tenoit pas seur. M*" d'Alais arriva aussy avec la cavalerie légère que nous amenions de Piémont.

M"" de Chomberg quy avoit grande créance au Meine Chabans (1), l'avoit t'ait travailler au quartier des gardes. Il y avoit un autre quartier quy attaquoit une corne, ou Picardie travailloit avec W de Montmorency a quy on avoit donné Le Plessis Besanson, dont je fus marry. Mais comme j'avois ammené Argencourt avec moy, je fis voir a M"" de Chomberg que ce premier travail (2) ne valoit rien, qu'il estoit tellement veu de la ville que nous y perdrions forces gens, et qu'il nous eslongnoit du quartier de Picardie d'où nous nous devions approcher, et joindre. Il s'y opinialra de sorte que, pour le contenter, je luy laissay Chabans et son ouvrage pour le faire continuer, et moy je fis travailler Argencourt et le fis prendre a droitte, s'approchant de M'" de Montmorency et Picardie.

Le mercredy 23™*^ Piémont arriva que l'on logea au poste de Champaigne que nous envoyâmes a Veras(3).

Cette nuit là on accommoda seulement le travail commencé en la précédente.

Le jeudy 24™% jour de l'Ascension, je fis mes pasques.

Les regimens de Rambures, de Languedoc, de Vaillac et d'Annoné (4) arrivèrent. Piémont alla joindre

(1) Il y avait aux précédentes éditions : au même Chabaut.

(2) Le travail du Maine-Ghabans.

(3) Veyras, village à une demi-lieue à l'ouest de Privas.

(4) Ce régiment avait pour mestre de camp Charles de Levis, marquis d'Annonay, et depuis duc de Ventadour, troisième fils d'Anne de Levis, duc de Ventadour, et de Marguerite de Montmorency.

Champaigne, avec lesquels on envoya M"" de Portes mareschal de camp que j'avois rammené de Piémont, pour attaquer le i'ort de Saint André vers les Boutieres (1).

Chomberg tomba malade. Il y eut dispute pour les séances au conseil, de AP® de la Vallette et comte d'Alais : AP de la Vallette le gaigna.

Le vendredy 25™^ nous avançâmes nostre travail assés près de la contrescarpe, aux gardes; et on gaigna une masure proche de la ville, du costé de Pfaisbourg. Du costé de Picardie on battit la corne avec six canons.

Le samedy 26°^^ j'eus le matin en la tranchée un grand coup de pierre quy me porta par terre.

Il fut résolu l'apres disner que de mon costé je gaignerois la contrescarpe, et de celuy de Picardie on attaqueroit la corne, cependant qu'en mesme temps Pfaisbourg de son costé entreprendroit quelque autre chose pour faire diversion aux ennemis. C'estoit a Normandie de prendre la garde du soir a la tranchée [des gardes] (2) , ce quy fit que j'envoyay quérir Manicampet le baron de Mesley (3), et leur fis faire leur ordre devant moy, puis les menay a la tranchée pour leur montrer ce qu'ils devoint faire. Manicamp y receut un fort petit coup de pierre qu'il fit parestre bien grand. Puis je lesrenvoyay pour se tenir prêts a entrer en garde de bonne heure. Je donnay aussy

(1) Les Boutières sont une région montagneuse du Yivarais, qui s'étend au nord et au nord-ouest de Privas.

(3) Audard de Fromentières, baron de Meslay, premier capitaine au régiment de Normandie.

ordre que l'artiglerie nous fournit toutes les choses nécessaires et allay de là donner l'ordre a Pfalsbourg de ce qu'il devoit faire. Puis je me rendis a la tranchée ou le régiment de Normandie estant arrivé, commandé par Mesley, car Manicamp tenoit le lit pour son coup de pierre (1), M"" de la Vallette et W d'Effiat s'y trouvèrent aussy avec IVP" de Biron, mareschal de camp.

Pfalsbourg commença la danse, attaqua et força une autre maison contre la porte de la ville, que les ennemis avoint fortifiée. Peu après Picardie attaqua la corne quy fut emportée d'abbord, puis regaignée par les ennemis, que les volontaires gentilshommes leur firent en cor une fois quitter : et moy en mesme temps avec le régiment de Normandie me vins loger au dessous de la contrescarpe, et ayant fait a l'angle de ladite contrescarpe deux logemens de huit mousquetaires chascun, quy flanquoint a gauche et a droite de laditte contrescarpe, nous l'ostames aux ennemis quy nous la disputèrent trois heures durant. M""' de la Vallette et d'Effiat y furent plusieurs fois avec grand péril. J'y eus de morts ou de blessés quelque vingt cinq hommes.

Le mesme soir et en mesmc temps, M"^ de Portes du costé des Boutieres avec les regimens de Champaigne et de Piémont attaqua et prit par assaut les forts de Saint André et de Tournon (2), tuant ce qu'il y trouva

(1) Manicamp était colonel du régiment de Normandie. — Roussel, dans son Essai sur les régiments d'infanterie, dit que ce fut Charles Gigault de Belleibnds, lieutenant-colonel, qui commanda le régiment en l'absence de Manicamp.

(2) Au nord de la ville.

dedans : mais le lendemain matin dimanche 27"°® de may il fut tué d'une mousquetade par la teste, reconnoissant un retranchement que les ennemis avoint fait a la montaigne. Ce fut une très grande perte; car c'estoit un brave et suffisant homme quy alloit le grand chemin pour estre mareschal de France au plus tost.

Nous continuâmes nostre logement, et la nuit sur les deux heures du lundy ^S*^*^ au matin, comme nous avions percé le fossé, nous avisâmes a la muraille un trou par lequel les ennemis entroint dans leur fossé, et on ne tiroitplus de la ville. Je fus long temps a marchander avant que de le vouloir faire reconnestre : en tin y ayant hasardé un sergent avesques une rondache, il entra dans la ville et n'y trouva personne, les ennemis l'ayans abandonnée pour se retirer au fort de Toullon (1 ) sur la montaigne ; sur quoy nous entrâmes dans la ville que nous trouvasmes desja occupée par ceux du régiment de Pfalsbourg, quy ayans esté advertis par une pauvre femme que les ennemis avoint abandonné Privas, y estoint entrés allors ; et peu après tous les regimens et de tous les quartiers y envoyèrent pour pilier, et la pluspart se desbanderent de telle sorte que, sy je n'eusse fait prendre les armes aux Suisses pour investir Toullon, les ennemis se fussent peu retirer sans empeschement.

J'investis Toullon avec 1200 Suisses pendant que l'on pilloit Privas et que peu après on y mit le feu. Sur les deux heures après midy ceux de Toullon me firent demander de se rendre. Je l'envoyay dire au roy quy

(1) Le mont Toulon est au sud-ouest de la ville.

ne les voulut recevoir qu'a discrétion, ce qu'ils refusèrent. Allors nous les investimes de toutes parts avec les gardes, les Suisses, Champaigne, Piémont, Normandie, Pfalsbourg,Vaillac, Languedoc, Lestrange (1 ), et Annoné, et mismes Picardie sur les avenues des Boutieres. Saint André de Montbrun(2),quy commandoit dedans, demanda à se rendre, et se vint mettre entre nos mains a discrétion. Le roy voulut que ceux du fort en fissent de mesme, et Saint André leur escrivit a cet effet ; mesmes j'envoyay Marillac et Biron, mareschaux de camp, pour les recevoir : mais ils ne se peurent accorder ensemble, ny avesques nous, et sur cela vint une furieuse pluye quy continua toute la nuit; elle m'obligea d'estre sus pié, craignant qu'a la faveur de cette tempeste les ennemis taschassent a se sauver, les nostres n'estans assés soigneux de les en empescher. Ce fut une des plus mauvaises nuits que j'aye passé de ma vie : mais, Dieu mercy, ils ne l'entreprindrent pas.

Le mardy W^^ nos soldats quy avoint investy le

(1) Ce régiment appartenait à Claude de Hautefort, vicomte de Lestrange, fils aîné de René de Hautefort, seigneur du Teil, et de Marie, vicomtesse de Lestrange. Le vicomte de Lestrange était aussi vicomte de Privas du chef de sa femme Marie de Ghambaud. Il fut décapité à Toulouse en 1632 pour avoir pris les armes en faveur du duc d'Orléans.

(2) Alexandre du Puy, marquis de Saint-André de Montbruu, troisième fils de Jean du Puy, seigneur de Montbrun, et petit-fils du brave Montbrun, fut depuis lieutenant-général en France et généialissime de Venise en Candie. Le duc de Rohan l'avait jeté dans Privas avec cinq cents hommes de pied et douze maîtres. Il prétend, dans ses mémoires, que Saint-André était sorti de la place avec assurance de la vie sauve pour ses soldats, et qu'il fut retenu prisonnier par surprise.

tort de TouUon crièrent aux assiégés que l'on avoit pendu Saint André, ce quy les mit au desespoir : le roy me l'envoya pour leur monstrer, et eux furent contens de se rendre a discrétion. Mais en ce mesme temps nos soldats sans commandement vindrent de toutes parts a l'assaut, et prindrent le fort, tuant tout ce qu'ils rencontrèrent. On en pendit quelque cinquante de ceux quy furent pris et deux cens autres quy furent envoyés aux galères. Le feu fut aussy mis au fort (1). H s'en sauva encores quelque deux cens autres quy furent rencontrés par les Suisses quy conduisoint le canon a Veras, quy en tuèrent une partie.

Le mercredy SO'"® on donna ordre a envoyer les prisonniers, retirer l'artiglerie au parc, et disposer le parlement de l'armée.

Le jeudy 31""^ le roy alla voir les travaux. Je fus soupper dieux M"" de Montmorency avec lequel je m'estois raccommodé deux jours auparavant.

Juin. — Le vendredy premier jour de juin, M"" de Montmorency partit pour aller réduire a l'obéissance du roy plusieurs places de son gouvernement quy s'y vouloint remettre. On luy donna trois regimens, et quelque cavalerie.

Le samedy 2""^ la Gorce, Vallon et Bargeac (2) s'envoyèrent rendre au roy, comme aussy par le

(1) Gomme il avait été mis à la ville. Le duc de Rohan prétend que le feu fut mis au fort par les soldats du roi. — Voir à l'Appendice. IV.

(2) Vallon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Largentière, département de l'Ardèche. — La Gorce, village du canton de Vallon. — Barjac, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Alais, département du Gard.

moyen du frère de Brison (nommé Chabrille) (1 ) , furent réduits en son obéissance les Boutieres avec les chasteaux de la Tourrette, Donan, Ghalançon, la Chaise, Pierregourde, la Tour de Gros, et le Chellart (2).

Le dimanche 3°^% jour de la Pentecoste, je fis mes pasques, et servis le roy faisant les siennes.

Il vint nouvelles des Grisons comme le comte de Merode (3) avoit occupé le Steig, et le pont du Rein, avec douse mille hommes.

Le roy fît mareschal de France AF de Marillac (4).

Le lundy 4""® le roy partit avec son armée de Privas, passa le col de Couairons (5) quy est très

(1) Antoine de Beaumont, de la maison de Grimoard de Beauvoir du Roure, seigneur de Ghevrilles, frère puiné du brave Brison. Le duc de Rohan dit que Ghevrilles avait fait avec le garde des sceaux, moyennant 20,000 écus, un traité qu'il appelle « le traitté de Vivaretz. »

(2) La région des Boutieres contenait un certain nombre de petites places, parmi lesquelles les principales étaient leChaylard, sur la Dorne, ciief-lieu de canton de l'arrondissement de Tournon, département de l'Ardèche, et Ghalançon, sur l'Érieux, village du canton de Vernoux, même arrondissement. — Plusieurs lieux dans ce pays portent le nom de Gros ; il s'agit peut-être ici d'un château voisin d'Estables, à la limite du département de la Haute- Loire. — La Chèze est sur la rive droite de la Dorne, près de Dornas, village du canton du Ghaylard. — Donan, peut-être Dounon, lieu voisin de Sainte-Apollinaire-de-Rias, canton de Vernoux.

(3) Jean, comte de Mérode, un des lieutenants de Wallenstein et des généraux célèbres de la guerre de Trente ans, tué à Hameln le 8 juillet 1633. Il commandait un corps de troupes impériales qui menaçait Mantoue, tandis que les Espagnols, avec la connivence du duc de Savoie, se préparaient à envahir de nouveau le Montferrat.

(4) Les provisions sont datées du l<=''juin.

(5) Le Goiron, région montagneuse sur la route de Privas à Villeneuve-de-Berg.

mauvais, alla a Mirebel, et vint coucher a Yilleneufve de Bers (1).

Le mardy 5°^^ il en partit, passa par Vallon et la Tour de Salevas, ou il passa la rivière d'Arbesche (2), laissa a main gauche la Gorce, et vint coucher a Bargeac.

Le mercredy 6"''^ j'en partis a la pointe du jour, passay par le quartier de M"" de Montmorency, et ensemble nous allâmes reconnestre Saint Ambrois (3) par deux costés, poussâmes les ennemis jusques dans leurs portes, qui estoint sortis sur nous : puis je revins en rendre compte au roy, quy avoit séjourné a Bargeac.

Le jeudy 7™^ je me trouvay au rendes vous de l'armée, quy estoit a la veue de Saint Ambrois, dès quattre heures du matin, ou je trouvay M'" de Montmorency quy me dit que ceux de la ville avoint demandé a parler a l'evesque d'Usés (4), frère de Peraut, pour se rendre au roy. Le roy y arriva peu après, quy mit luy mesme son armée en battaille. Les députés de Saint Ambrois arrivèrent, qu'il me commanda de mener a Saint Estene(5) , quartier de monsieur le cardinal, nous laissant pouvoir de conclure avec eux, ce que je fis, et eux ayans accepté de monsieur le

(1) Villeneuve-de-Berg, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Privas.— Mirabel-des-Granges, bourg du canton de Villeneuvede-Berg .

(2) L'Ardèche. — Salavas, bourg du canton de Vallon, sur la rive droite de l'Ardèche.

(3) Saint-Ambroix, sur la Gèze, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Alais, département du Gard.

(4) Paul-Antoine du Fay, fils de Jean du Fay, baron de Pérault, et de Marie, fille bâtarde du connétable Henri de Montmorency.

(5) Probablement Saint-É tienne.

cardinal la capitulation qu'il pleut au roy leur donner, je les menay a Saint Ambrois que je receus d'eux en mesme temps, y faisant entrer les gardes françoises et suisses. W de Montmorency receut leurs gens de guerre et les fut conduire en lieu de seureté.

Le roy alla loger a Saint Vittou (1 ) ou je retournay le trouver et y loger aussy.

Le rendes vous de l'armée, le vendredy 8""^ de juin, fut en une colline proche de Saint Vittou. Le roy la voulut faire marcher en ordre, me commandant de mener l'avant garde quy fut campée au devant de Salindres (2) ou le roy logea.

Je me brouillay le soir avec le premier escuier de Saint Simon sur mon logis qu'il me vouloit oster pour y loger la petite escurie, et ce par une pure meschanceté, en ayant un meilleur. Le roy voulut que je gardasse le mien : mais ce petit monsieur me l'a depuis gardée bonne et s'en est bien vengé par mille trahisons qu'il m'a faittes, et mauvais offices auprès du roy.

Le samedy 9"^^ le rendes vous de l'armée fut en une plaine proche d'Alais. Je fus reconnestre la ville; puis je prins a la gauche ou nous passâmes la rivière (3) et vinsmes camper sur le chemin d'Anduse a Alais. Le nouveau mareschal de Marillac vint avec moy et s'offrit d'y faire le mareschal de camp. JVF de la Vallette et d'Aluin y vindrent aussy, et comme j'allois

(1) Saint- Victor-de-Malcap, bourg du canton de Saint-Ambroix.

(2) Salindres, bourg du canton de Saint-Martin, arrondissement d'Alais, à mi-chemin de Saint-Yictor à Alais.

(3) Le Gardon d'Alais. La ville est sur la rive gauche : le maréchal passa sur la rive droite.

reconnestre la ville de plus près du costé ou estoit le poste du régiment de Normandie, les ennemis me firent une embuscade quy fit de vingt pas sa descharge sur moy, et estoint sur un haut, ayans une muraille quy nous empeschoit d'aller a eux. Le cheval du baron des Francs (1), brave gentilhomme quy m'accompagnoit, y fut tué, et luy blessé a la jambe, dont il mourut cinq jours après. Le cheval d'Argencourt fut aussy blessé, et le corps de garde avancé de Normandie estant venu pour les repousser, Campagnols quy en estoit lieutenant, eut la cuisse rompue dont il mourut.

Le dimanche 1 G""® je fus visiter nos postes, puis allay voir le roy a Salindres ou il estoit retourné loger.

Les ennemis firent une sortie du costé de Normandie, qu'ils repoussèrent bravement et avec perte des ennemis. A l'attaque de Picardie que l'onavoit donnée a M"" de Montmorency ils prindrent un retranchement quy estoit proche du vieil pont. J'envoyay le soir, pour soustenir Picardie, le régiment de Rambures; et six cens hommes a une lieue et demie du camp sur l'avenue d'Anduse pour empescher le secours d'hommes qu'ils vouloint jetter dans Alais.

Je fus attaqué de la colique bilieuse quy est un rigoureux mal.

Je fus le lundy 1 1 ™^ a Marmiraut (2) ou le roy s'estoit

(1) 11 y avait aux précédentes éditions : du baron de Saint-Franc — N. de Neuchèze, baron des Francs, fils de Jean-Jacques de Neuchèze, baron des Francs, et de Marguerite Frémiot, sœur de sainte Chantai.

(2) Peut-être le Mas-Miraut.

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