‹ Journal de ma vie, mémoires (volume 2)Chapitre 2 sur 38 · IV A · texte numérisé non relu

IV A

venu loger, et ne s'y trouva pas bien : il en deslogea le lendemain pour aller du costé de Picardie ou estoint des eaux acides bonnes a boire au roy.

Le mardy 12i™® mon mal me força de partir de l'arn^ée, et vins coucher a Lussan, d'où je partis le mercredy 13"® et vins loger a Baignols (1) pour estre près des eaux de Maine bonnes pour guérir mon mal.

Le jeudy 1 4"^® Marillac fut blessé au bras devant Alais.

M"" et madame d'Usés (2) arrivèrent a Baignols.

Le samedy 10°^® ceux d' Alais capitulèrent, et le roy y entra le lendemain dimanche 17'"^

Le lundy la grande deputation de Languedoc au roy arrivèrent a Baignols, quy me vindrent tous visiter. Ils en partirent le mercredy suyvant, et les fis accompagner par la compagnie d'Arnaut que j'avois emmenée avec moy, et par mes gardes.

Le jeudy 21°"^ me trouvant mieux de mon mal, je partis de Baignols pour m'en retourner a l'armée. M^ d'Usés vint sous mon escorte. Les bandits vindrent sur les chemins, que nous battimes, et en fis pendre un que nous avions pris.

Je trouvay le roy a Alais, quy attendoitla resolution de la paix, laquelle fut conclue (3) le samedy SlS""®, et

(1) Lussan, Bagnols, chefs-lieux de canton de l'arrondissement d'Uzès.

(2) Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès, fils de Jacques de Crussol, duc d'Uzès, et de Françoise de Clermont-Tallard, mort le 19 juillet 1657; et sa première femme, Claude d'Ebrard, dame de Saint-Sulpice, tille de Bertrand d'Ebrard, seigneur de Saint-Sulpice, et de Marguerite de Balaguier.

(3) Ce fut la « résolution de la paix, » et non la paix, qui fut « conclue » le 23 dans l'assemblée des protestants.

les députés de ceux de la Religion vindrent le lendemain pour la résoudre avec monsieur le cardinal, puis s'en retournèrent sans l'avoir encores conclue, pour quelques difficultés quy s'y rencontrèrent.

Le lundy 25™® les députés revindrent coucher a Alais.

Le mardy 26™® elle fut tout a fait résolue et une partie des députés retournèrent a Anduse pour la faire ratifier a leur assemblée générale quy y estoit lors.

Le raercredy 27"^® le roy partit d' Alais avec son armée et vint coucher a Ledignan (1 ).

Le jeudy 28°^® monsieur le cardinal y arriva avec les députés quy demandèrent pardon au roy de leur rébellion, et le roy leur accorda, et leur donna la paix.

Le vendredy 29""® le roy se trouva mal le matin et voulut partir le soir de Ledignan avec son armée qu'il fit marcher la nuit a cause des grandes chaleurs, et vint sur le minuit coucher a Saint Jattes (2) .

Le samedy 30°*® monsieur le cardinal y arriva, quy ammena les députés avesques la ratification de l'assemblée quy acceptoit la paix.

Juillet. — Le dimanche premier jour de juillet les députés d'Usés vindrent faire leurs summissions au roy.

Le lundy 2°*® les ostages des Sevennes arrivèrent, puis ceux d'Usés (3).

(1) Ledignan, chef-lieu de canton de Tarrondissement d' Alais, à trois lieues au sud de cette ville.

(2) Saint-Chaptes , chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Uzès.

(3) Pour sûreté de la démolition des fortifications des places.

Leonor et Madelon de Mirebel, deux excellentes beautés (1), vindreiit au souper du roy, quy partit et vint la nuit coucher a Govillas (2) et monsieur le cardinal a Saint Privât (3).

Le mardy 3'"^ les desputés de Nismes vindrent traitter tout le matin avec monsieur le cardinal.

Le roy partit et son armée passa sur le pont du Gai (4), et vint a minuit loger a Besousse (5).

Le mercredy 4™*^ on séjourna a Besousse. Le mareschal d'Estrées y vint trouver le roy : je le traittay. Le soir le roy vint voir son avant garde campée a Saint Gervasy (6). Le chaud fut excessif.

Le jeudy o"^® ]\F le mareschal de Ghomberg revint a l'armée.

Monsieur le cardinal et M"" de Montmorency ammenerent les desputés de Nismes quy firent leurs summissions au roy.

M"" le Comte partit de l'armée, malade, el alla a Sommieres.

(1) Ces deux « excellentes beautés » étaient sans doute filles d'Hector de la Forest de Mirabel, seigneur de Blacons, et de Françoise du Puy-Rochefort, cousine de Saint-André-Montbrun. Mirabel avait été mis dans Alais par le duc de Rohan à la place du jeune baron d'Alais, Jacques de Gambis, qui, sur les instances de sa mère catbolique, avait promis de livrer la ville au roi.

(2) Montpezat-de-Coi!las, bourg du canton de Remoulins, arrondissement d'Uzès, sur la rive gaucbe du Gard.

(3) Saint-Privat, château sur la rive droite du Gard, au-dessous de Montpezat.

(4) Le pont du Gard, au-dessous de Saint-Privat.

(5) Bezouce, bourg du canton de Marguerittes, arrondissement de Nîmes.

(6) Saint-Gervasy, village situé en avant de Bezouce sur la route de Nîmes.

Le vendredy fi"^^ le mareschal d'Estrées revint a Besousse demander congé au roy de s'en retourner a Paris.

On publia la paix a Nismes et y fit on les feux de

Le samedy 7"® M'" de Guyse vint a Besousse : je fus son hoste.

Ceux de Nismes envoyèrent leurs ostages, mais non ceux que nous demandions, et on les renvoya.

Le roy partit le soir de Besousse et vint a Beaucaire.

Le dimanche 8""® on tint le conseil. M"" de Guyse quy estoit logé a Tarascon (ville de son gouvernement) venoit les matins disner cheux moy, et au conseil après disner, puis s'en retournoit a Tarascon (1). On délibéra et résolut des garnisons et licenciemens.

Le lundy 9^^ nous fusmes encor au conseil, puis nousvinmes,M'" de Chomberget moy, [cheux moy](2), juger Besanson d'avoir la teste tranchée (3).

Ceux d'Usés vindrent prier le roy d'aller en leur ville, a quoy il se résolut.

Il fut le soir voir sur l'eau la tarasque (4) et autres divers passe temps.

(1) Tarascon est situé précisément en face de Beaucaire, sur la rive opposée du Rhône : le fleuve sépare la Provence du Languedoc. ^2) Inédit.

(3) La sentence ne fut point exécutée : mais Besançon demeura en prison. Il s'échappa du For-l'Evcsque, et l'on verra plus loin comment il chercha à se venger du maréchal d'Estrées.

(4) Il y avait aux précédentes éditions : la bourrasque. — Le jeu de la tarasque. institué par le roi René, consistait à promener tumultueusement par les rues l'effigie d'un monstre qui avait autrefois désolé la ville.

Nouvelles vindrent de Sommieres que M"" le Comte se portoit très mal.

Le mardy 1 0""^ M"^ de Ghomberg et moy vinmes le matin a Uses pour donner les ordres nécessaires. Le roy y arriva le soir.

Le mercredy 1 P® nous séjournâmes a Uses attendant les ostages de Nismes.

Lejeudy ISt""® le gênerai d'Avignon (1) vint faire la révérence au roy : je le traittay.

M'" le Comte fut a l'extrémité de sa maladie.

Le vendredy 1 3^^ nous eûmes les ostages de Nismes, et leurs députés vindrent supplier le roy de vouloir honorer leur ville de sa présence.

Le samcdy 1 4""^ le roy vint a Nismes, passa par le fort des Moulins, et vit celuy de la tour de Maignes. Il fut fort bien receu ; puis il alla voir les arènes.

Le dimanche 1 5™® le roy partit de Nismes pour s'en retourner en France, et me laissa avec monsieur le cardinal pour commander les armes sous luy aux huit provinces ou son pouvoir s'estendoit, dont plusieurs grands furent bien marris. Nous le fusmes conduire jusques a my chemin de Montfrin (2) ou il alla coucher, et revinmes a Nismes.

Il y eut quelque petite espérance de la santé de M-^ le Comte.

Le lundy 16°^® nous séjournâmes a Nismes et y tinmes conseil. M'^ de Guyse en partit et alla voir M"^ le Comte a Sommieres.

Le mardy 17™^ M' d'Effiat traitta M"^' les mares-

(1) Marius Filonardi, archevêque d'Avignon, prolégat, et général des armes pour le pape.

(2) Montfrin, petite ville du cant. d'Aramon, arrond. de Nîmes.

chaux de Chomberg, Marillac et moy, et M' de iMonlmorency, et puis nous partimes avec monsieur le cardinal quy alla coucher a Marsillargues, et nous a Lunel.

Le mercredy 18™" nous arrivâmes a Montpelier. Nous fusmes voir la citadelle, nous promener avec les dames a l'esplanade. Je fus logé cheux M'" de Grelfeules (1) de quy la femme accoucha comme j'entrois en son logis.

Le jeudy lO""® monsieur le cardinal nous festina, puis nous mena voir le jardin des simples du roy (2) . M^ d'Effiat nous fit festin a soupper, et puis la musique.

Le vendredy 20°*® M'^ de Longueville arriva quy nous asseura que M' le Comte estoit hors de danger.

Le samedy %\^^ on fit la reunion de la court des aydes a la chambre des comptes (3) .

Le dimanche 22'"'' Fossé (4) , gouverneur de Montpelier, festina ^P^de Montmorency, de Bordeaux, d'Effiat,

(1) Pierre de Greffeuille, fils d'un autre Pierre de Greffeuille qui avait été président de la chambre des comptes de Montpellier, fut en 1627 correcteur à cette même chambre, et en 1636 conseiller.

(2) Le Jardin du roi, situé aux portes de la \ille, avait été rétabli après le siège.

(3) Par lettres patentes données à Nîmes, le roi avait réuni la cour des aides et la chambre des comptes de 3Iontpellier : l'édit fut vérifié à Montpellier le 21 juillet devant les deux cours assemblées.

(4) Gabriel de la "Vallée-Fossez, marquis d'Everly, fils de Guy de Fossez, seigneur d'Épone, et d'Hélène de Fontaines, alors gouverneur de la ville et citadelle de Montpellier, depuis sénéchal de Montpellier, mort le 10 juillet 1636. — C'est le même dont il est parlé au tome H, p. 87.

et les trois mareschaux. Puis nous fumes résoudre le bâtiment de l'église (1), et de l'esplanade (2); le lundy vérifier l'edit des eslus (3) : l'evesque (4) au nom du clergé vint haranguer monsieur le cardinal en latin.

Le mardy 24°^® nous fusmes visiter l'église que l'on vouloit rebastir (5), ou je pris une chapelle.

Le mercredy 25""^ on apporta le refus que les estats avoint fait de vérifier l'edit des eslus. Monsieur le cardinal envoya rompre les estats et leur deffendre de se plus assemblera l'advenir (6).

Lejeudy 26°^® la place de devant la maison de ville fut résolue (7).

Monsieur le cardinal partit et alla coucher a Frontignan. Je demeuray pour dire mes adieux a l'evesque, et a mes amis.

Le vendredy 27""® je vins disner a Loupian (8) et

(1) Le cardinal, pour éviter de trop grands frais, décida qu'au lieu de donner suite au projet de construire une nouvelle église à la Canourgue, on réparerait l'ancienne église cathédrale de Saint- Pierre.

(2) Les travaux de l'Esplanade consistaient en ouvrages extérieurs qu'on devait faire à la citadelle du côté de la ville, dont les murs devaient être entièrement démolis dans cette partie.

(3) Cet édit substituait, pour l'imposition des tailles, les élus aux états de la province.

(4) Pierre Fenouillet, évèque de Montpellier de 1608 à 1652.

(5) L'église Notre-Dame-des-Tables, dont les voûtes avaient été enfoncées en 1.567 par les huguenots de Montpellier.

(6) Les états, qui se tenaient à Pezenas, restèrent néanmoins assemblés jusqu'au 10 août.

(7) La maison de ville était située derrière l'église Notre-Damedes-Tables.

(8* Loupian. bourg du canton de Mèze, arrondissement de Montpellier.

coucher a la Grange des Prés (1) cheux IVr de Montmorency quy nous fit de grands festins.

M"" le cardinal devint mallade (2) .

Le samedy 28""® les députés de Montauban arrivèrent, quy firent refus d'accepter la paix synon en conservant leurs fortifications. On les renvoya, et Guron avec eux pour les conduire, et en mesme temps monsieur le cardinal estant mallade me dit que c'estoit a moy a aller faire obéir ceux de Montauban, ou les assiéger.

Je partis le dimanche 29™®, passay par Pesenas dire adieu a M" de Montmorency, et sa femme, Ghomberg, Marillac et Effiat, et vins coucher a Besiers, ayant fait avancer l'armée.

Le mardy je fus coucher a Tremes (3), et le mercredy premier jour d'austje vins au giste a Alsonne, ou je sejournay le lendemain pour attendre les trouppes.

Le vendredy 3™® je vins au giste a Saint Papoul (4) ; le samedy 4™*^ a Saint Félix de Garmain ou M"" le Prince envoya M"^ de Nangis son mareschal de camp pour me remettre son armée (5) entre les mains : il me manda qu'il estoit party pour aller voir monsieur le cardinal.

(1) La Grange-des-Prés, à une demi-lieue de Pezenas, non loin de la rive droite de l'Hérault.

(2) De la fièvre tierce.

(3) Trèbes, bourg du canton de Capendu, arrondissement de Carcassonne, sur la rive gauche de l'Aude.

(4) Saint-Papoul, petite ville du canton de Gastelnaudary.

(5) Il y avait aux précédentes éditions : son intérêt. — Le prince de Condé avait commandé en Languedoc pendant la campagne de 1628; il venait de faire le dégât autour de Montauban.

Le dimanche 5""*^ je vins coucher a Loubens de Verdalle, ou jVP de Lavor (1) me vint voir.

Le lundy 6""® j'en partis pour aller a Berfeulles (2).

Le mardy 1^^ je vins loger a Saint Suplice (3) ; mais la peste y estoit sy forte que je fus forcé d'en desloger deux heures après et de m'en venir aBuset (4), ou je sejournay le lendemain : le parlement de Toulouse m'envoya visiter, ou arrivèrent W^ d'Arpajoux et de Biron quy m'ammenerent les trouppes quy estoint vers Castres avesques M"" de Ventadour (5).

Le jeudy O""^ M'^* de Nangis et de Gharlus (6) me vindrent trouver pour recevoir mes ordres pour les compagnies de chevaux légers et de gensdarmes de M"" le Prince. Je priay W le marquis de Nangis de continuer en l'armée du roy la charge de mareschal de camp, ce qu'il accepta. J'avois ammenéM"^ de Gonstenan avesques moy pour mareschal de camp ; mais il ne s'entendoit qu'a piller.

Je partis de Buset et vins coucher a Fronton (7).

(1) Claude du Vergier, évêque de Lavaur de 1606 à 1636.

(2) Verfeil, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Toulouse.

(3) Voir t. III, p. 80, note 4.

(4) Buzet, bourg du canton de Montastruc, arrondissement de Toulouse, sur le Tarn.

(5) Henri de Levis, duc de Ventadour, fils aîné d'Anne de Levis, duc de Ventadour, et de Marguerite de Montmorency. Il était lieutenant-général de Languedoc, et venait de faire le dégât autour de Castres. — Il abandonna en 1631 sa dignité à son frère le marquis d'Annonay, pour embrasser l'état ecclésiastique, et mourut le 14 octobre 1680, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

(6) Charles de Levis, comte de Charlus, fils de Jean-Louis de Levis, comte de Charlus, et de Diane de Daillon du Lude, mort en 1662.

(7) Fronton, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Toulouse.

Les députés de Montauban me sentant approcher, et Guron leur demandant qu'ils eussent a luy dire leur resolution pour me porter, luy demandèrent jusques au lendemain pour me respondre par luy, dont il m'avertit, et je luy escrivis qu'il me vint trouver et se retirât de Montauban que j'allois investir.

Il me vint trouver le lendemain vendredy 1 0""® et disna avec moy. Il m'apporta des paroles de ceux de Montauban, et je voulois des effets. Ils le prièrent, s'il y voyoit quelque difficulté, d'en venir conférer a Renies (1), ou les députés de Montauban se trouveroint le soir. Je l'y renvoyay avec charge de leur porter des paroles aygres. Charros (2) et Plessis Pralain (3) me demandèrent d'aller avec luy, ce que je leur permis, et leur donnay pour escorte vingt de mes gardes. Ils me renvoyèrent dire la nuit qu'ils (4) ne se vouloint porter aux choses que je leur demandois, et qu'ils les avoint priés de venir eux mesmes a Montauban parler au peuple, ce qu'ils leur avoint accordé sy je le trouvois bon. Je leur permis : mais cependant je fis avancer des batteaux pour faire deux ponts au dessus et au dessous de Montauban.

M' d'Espernon (5) m'envoya resinner ses trouppes

(1) Voir t. n, p. 345, note 1.

(2) Louis de Béttiune, comte, et depuis duc de Charost, quatrième fils de Philippe de Béthune-Rosny, et de Catherine le Bouteillier de Senlis, mort le 20 mars 1681, à l'âge de soixante-dix-sept ans.

(3) César de Choiseul, comte du Plessis-Praslin, et depuis duc de Choiseul, fils aîné de Ferry de Choiseul, comte du Plessis, et de Madeleine Barthélémy, mort le 23 décembre 1675, à l'âge de soixante-dix-huit ans.

(4) ZZs, les députés de Montauban.

(5) Il y avait aux précédentes éditions : M^ de Montauban. — Le

par son mareschal de camp le viscomte de Foucaude ( 1 ) , a quy je conservay cette qualité en l'armée du roy.

Je fis avancer toute l'armée pour investir Montauban, et préparer toutes choses pour y aller mettre le siège deux jours après. Mais ce mesme jour Guron harangua sy bien, et ils connurent leur perte sy évidente qu'ils acceptèrent les conditions que je leur avois envoyées, et IVP de Guron me le vint dire le matin du samedy 11""". Allors je luy donnay les noms des ©stages que je demandois, et leur ordonnay d'envoyer une honorable deputation vers monsieur le cardinal quy (guery de sa maladie) s'estoit fait porter a Albi ou je me résolus de l'aller trouver et de luy mener cette deputation avec l'obéissance entière de la ville de Montauban. M' de Guron fit diligence de retourner a Montauban et d'effectuer sy bien tout ce que nous avions convenu par ensemble, qu'il partit encores ce jour là mesme (2) avec vingt et deux députés qu'il mena avec vingt de mes gardes coucher a Villemur.

Le dimanche 1 ^^'^ je partis de Fronton avec M*"^ de Biron et d'Arpajoux, laissant la charge de l'armée a Constenan, et vins ouir messe et disner aux fausbourgs de Rabasteins ou les députés de Montauban m'attendoint. M'' de Foucaude et de Sainte Croix (3) m'y vin-

duc d'Épernon avait fait le dégât autour de Montauban avec le prince de Gondé.

(1) Gabriel Foucault, seigneur de Saint-Germain-Beaupré, vicomte du Dognon, fils aîné de Gaspard Foucault, seigneur de Saint-Germain -Beaupré , et de Gabrielle Rance, sa première femme, mourut en 1633.

(2) De Montauban.

(3) Guillaume de Vipart, marquis de Sainte-Croix.

drent aussy trouver que j'emmeiiay avec moy a Albi, ou je trouvay monsieur le cardinal.

Les députés de Montauban ne virent point ce jour là monsieur le cardinal : mais le lendemain lundy 1 3™® ils le virent et luy donnèrent toute satisfaction.

Apres disner je fus voir l'église d'Albi quy, pour ce qu'elle contient, est a mon gré une des plus belles de France. Le soir je fus avec monsieur le cardinal pour toutes nos affaires.

Le mardy 1 4™^ je m'en revins coucher a Rabasteins ou les députés cstoint arrivés , quy me vindrent trouver le soir pour conférer avec moi.

Le mercredy 1 5™®, jour de la Nostre Dame, je fus disner a Fronton.

Le jeudy 1 6°*^ ceux de Montauban ne voulurent plus tenir l'accord que leurs députés avoint fait, sur ce que l'on avoit desarmé ceux de Gaussade (1), et sur l'insolence de quelques soldats.

Le vendredy 1 7°^^ tout fut raccommodé a Montauban par l'industrie de Guron. Ils m'envoyèrent asseurer de tenir leur paroUe et me prier de venir en leur ville. Ils estoint seulement en peine de ce que le parlement de Toulouse n' avoit encores voulu vérifier l'edit de paix que le roy avoit accordé a ceux de la Religion. J'en avois escrit plusieurs fois a la court, et mesmes le jeudy jour précèdent, en termes bien pressans, leur desclarant que l'infraction de la paix et la répugnance de ceux de Montauban seroit attribuée a leur opiniâtreté, et que, sy je n' avois la vérification

(1) Gaussade, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montauban, est situé à cinq lieues au nord de cette ville.

le lendemain, j'ouvrirois la guerre, quy leur feroit plus de dommage qu'a moy quy en vivois comme de mon mestier. Il leur prit ce jour là une bonne humeur, vérifièrent l'edit et me l'envoyèrent par leur premier huissier quy me trouva a Villemur ou j'estois venu (1), pensant y trouver monsieur le cardinal : mais il estoit demeuré un peu malade a Saint Geri (2) . Ceux de Montauban jurèrent la paix, firent des feux de joye et tirèrent leurs canons, et uoe heure après ils receurent par le Plessis Pralain, que je leur envoyay, l'edit de paix vérifié dont ils furent fort satisfaits.

Le samedy 1 8"°® j'arrivay a Montauban (3). Ceux de la ville me receurent avesqucs grande joye : ils me donnèrent les ostages que je voulus, que j'envoyay a Villemur dans le chasteau. Je fus le soir voir le nonce quy y estoit arrivé. Le premier président de Toulouse me vint voir, et en suitte le président de Montrave (4) envoyé du parlement pour saluer monsieur le cardinal.

(1) Suivant le Mercure français, l'edit d'abolition aurait été vérifié seulement le 18, mais à la pointe du jour, de sorte qu'à midi la vérification était arrivée à Montauban. Il paraît que cette délibération précipitée eut lieu le 17.

(2) Saint-Gery, sur le Tarn, à peu de distance de Rabastens.

(3) S'il fallait en croire le Mercure français^ le maréchal de Bassompierre ne serait entré à Montauban que le 20 août, et le cardinal de Richelieu le 21, ce qui remettrait au 23 le départ de ce dernier. Le récit circonstancié du maréchal rectifie toutes ces dates. Il fixe également au 22 la date d'une lettre écrite par le cardinal à M. de Nogent {Lettres du cardinal de Richelieu^ t. III, p. 415).

(4) Philippe de Bertier, seigneur de Montrabe, président au parlement de Toulouse. Son fils, Jean de Bertier, seigneur de Montrabe, fut premier président au même parlement.

Le dimanche 1 9™^ je mis mes gardes aux portes du presche affîn qu'il se fit librement et sans scandale . Puis je fis entrer six compagnies des gardes, douse de Picardie et six de Piémont, et les plaçay aux lieux que je jugeay le plus a propos, ausquels je fis observer tant d'ordre qu'aucun soldat n'entra dans aucune maison.

Madame de Roquelaure (1) arriva que je fus visiter. Je donnay a souper a monsieur le nonce , mareschal de Marillac, premier président, et W de Lavrilliere.

Je fus encores visité par les evesques, desputés du parlement, capitouls de Toulouse, d'autres communautés, et du consistoire de Montauban.

Le lundy '^O""^ monsieur le cardinal arriva. J'allay au devant de luy. On luy fit entrée, et alla descendre a l'église ou le Te Deum fut chanté.

Je licentiay quinse regimens, deux compagnies de gensdarmes et cinq de chevaux légers.

M"" d'Espernon [arriva a Montech, quy] {%) m'envoya le comte de Maillé (3) pour me prier de sçavoir de monsieur le cardinal en quel lieu il le pourroit trouver par les chemins pour le voir et le saluer, ayant ouy dire qu'il partoit le lendemain pour s'en retourner a la court, et qu'un homme de son eage

(1) Suzanne de Bassabat, fille de Beraud de Bassabat, baron de Pordeac, et de Catherine d'Hebrail, dame de Capendu, était veuve depuis 1625 du maréchal de Roquelaure, dont elle était la seconde femme.

(2) Inédit. — Montech, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Castel-Sarrasin, département de Tarn-et-Garonne.

(3) Donatien de Maillé, marquis de Kerman, comte de Maillé, fils aîné de Charles de Maillé, marquis de Kerman, comte de Maillé, et de Charlotte d'Escoubleau, fut tué en duel en 1652.

s'estoit trouvé las de la traitte qu'il avoit faitte ce jour là, ce quy l'avoit empesché d'aller jusques a Montauban, outre l'incommodité du logement qu'il y eut peu rencontrer pour luy et pour sa compagnie. Je fus faire cette ambassade a monsieur le cardinal, quy la trouva fort mauvaise et s'imagina que la gloire de M"" d'Espernon ne se vouloit pas abbaisser jusques a le venir voir dans son gouvernement de Guyenne, auquel le roy avoit donné un pouvoir absolu a monsieur le cardinal. Il se mit fort en colère et me dit que je luy mandasse qu'il ne le vouloit point voir par les champs ny hors de la Guyenne, et qu'il iroit par Bordeaux bien qu'il eut résolu son chemin par l'Auvergne, seulement affin de s'y faire reconnestre et obéir suyvant son pouvoir, et qu'il y establiroit un tel ordre que la puissance que M"" d'Espernon y avoit en seroit plus ra vallée. Je moderay ces discours quand je fis response au comte de Maillé, et escrivis a M*^ d'Espernon pour le convier de venir a Montauban pour éviter de s'attirer cet homme tout puissant sur ses bras. Le comte de Maillé alla et revint a trois heures de là me rapporter response que M'" d'Espernon viendroit le lendemain matin a Montauban saluer monsieur le cardinal, puisqu'il n'en partoit point devant disner comme on l'en avoit asseuré, et qu'il me prioit qu'il me peut voir avant son arrivée, et M"" de Montmorency aussy ; au surplus qu'il s'attendoit que je luy donnerois a disner. Je fus le soir dire cette venue a monsieur le cardinal quy fut rappaisé, trouva bon que j'allasse au devant de luy, voulut mesmes que l'infanterie se mit en armes a son arrivée, et me dit qu'il luy vouloit donner a disner et a moy aussy, et que nous luy ferions tous deux

affront sy nous en faisions autrement. M*" de Montmorency tît le froid d'aller au devant de luy, et je ne l'en voulus pas trop presser.

Le mercredy 22°"^ j'allay a my chemin de Montech, ou je trouvay ^F d'Espernon que j'ammenay a Montauban. Monsieur le cardinal estoit revenu de tenir un enfant de M*" de Faudoas (son cousin) (1), sur les fons avec madame de Roquelaure, et attendoit M"" d'Espernon a son logis, le receut avec beaucoup d'honneur, neammoins avesques quelques picoteries. Apres disner il le pria de s'accommoder avec M*" de Bordeaux, ce qu'il fit avec peine et de façon qu'ils furent plus mal en leur cœur que devant : mesmes monsieur le cardinal en fut mal satisfait.

Monsieur le cardinal partit pour aller coucher a Fronton : il le fut accompagner, puis moy luy vers Montech, et de là m'en retournay a Montauban, d'où je fis sortir toutes les trouppes, quy s'y estoint très bien comportées. Messieurs de Montauban m'avoint prié de demeurer dans leur ville jusques au lendemain affin de me faire passer par dessus le bastion du Moustier qu'ils avoint en deux jours tellement rasé que l'on n'eut sceu dire ou il estoit, et ou avoit esté le fossé (2), tant tout estoit uny.

Madame de Roquelaure me vint dire adieu, puis moy à elle et aux e vesques , et premier président de Toulouse .

(1) Armand- Jean de Rochechouart, qui fut seigneur de Montclar, était le cinquième fils de Pierre-Beraud de Rochechouart, baron de Faudoas, et d'Henriette de Foix-Rabat. Le baron avait pour aïeul un frère de Françoise de Rochechouart, épouse de Louis du Plessis, seigneur de Richelieu, et aïeule paternelle du cardinal.

(î) Il y avait aux anciennes éditions : et l'on avoit osté le fossé. lY 5

Lejeudy23™®je partis de Montauban, et vins coucher a Rabasteins. Monsieur le cardinal estoit venu a Saint Geriavec monsieur le nonce.

Le vendredy 24'"® je fus disner a Saint Geri avec monsieur le cardinal, avec lequel après disner nous vinmes a Comefa (1 ) , chasteau appartenant a l\P l'evesque d'Albi (2!) quy nous y fit festin.

Le samedy 2i5™*^ W de Montmorency prit congé de monsieur le cardinal quy vint coucher a Nocelles (3) , abbaïe de M"" de Valence.

Le dimanche âô""*^ nous vinmes a Rodés ou l'on fit entrée a monsieur le cardinal. M"" de Nouailles (4) nous fit festin.

Le lundy 27"^® nous allâmes avec monsieur le cardinal voir l'église et les reliques, le clocher quy est le plus beau de France. Nous mismes d'accord l'evesque(5)et les consuls, et allâmes coucher a Espalion (6) ; le mardy a Laguiol (7) et le mercredy a Gaudesai-

(1) Gombefa, lieu voisin de Monestiès, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Alby.

(2) Alby, depuis érigé en archevêché, avait alors pour évêque Alphonse d'Elbene.

(3) Naucelle, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rodez. L'abbaye de Bonnecombe, voisine de Naucelle, était alors possédée par Charles-Jacques de Gelas de Léberon, évêque de Valence et de Die.

(4) François de Noailles, comte d'Ayen, appelé M. de Noailles depuis la mort de son père, avait le gouvernement de Rouergue.

(5) Bernardin de Corneillan fut évêque de Rodez de 1614 à

(6) Espalion, chef-lieu d'arrondissement du département de l'Aveyron.

(7) La (TuioUe, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Espalion.

gues (1) ou nous séjournâmes le lendemain, et le vendredy dernier d'aust nous vinmes au giste a Goyrin, maison de M' de Mongon proche de Saint Flour (2).

Septembre. — Le samedy premier jour de septembre nous vinmes a Brioude (3) .

Le dimanche ^""^ nous fusmes voir le pont de Vielle Brioude (4) quy est le plus bel arche de pont que j'aye veu, et vinsmes coucher a Issoire (5) ou M*^ d'Effiat arriva.

Le lundy 3™^ nous vinmes a Clermont ou l'on nous fit une belle entrée. L'evesque (6) nous fit un superbe festin.

Le mardy 4*"^ nous passâmes par Montferrant et fusmes disner a Rion (7) cheux Murât (8) lieutenant

(1) Chaudesaigues, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Flour, département du Cantal.

(2) Goren ou Gorein, village à une lieue au nord de Saint-Flour. — Pierre de Beauverger, baron de Montgon et de Coren, fils aîné de François de Gordebeuf, seigneur de Beauverger, à qui Jacques de Léotoing, son oncle, avait donné les baronnies de Montgon et de Coren, et de Marguerite de Monnestai, était gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Il avait épousé Charlotte de Chabannes, fille du comte de Curton.

(3) Brioude, chef-lieu d'arrondissement du département de la Haute-Loire.

(4) Vieille-Brioude, sur l'Allier, à une lieue de Brioude.

(5) Issoire, chef-lieu d'arrondissement du département du Puyde-Dôme.

(6) Joachim d'Estaing, fils de Jean, vicomte d'Estaing, et de Gilberte de la Rochefoucauld, fut évêque de Clermont de 1614 à

(7) Montferrand, à une Ueue de Clermont sur la route d'Issoire à Riom. — Riom, chef-lieu d'arrondissement du département du Puy-de-Dôme.

(8) François de Murât, seigneur de Varillettes, fils de Tristan

gênerai, puis coucher a Effiat (1) ou nous demeurasmes jusques au 8""*^ du mois a passer le temps. On y dansa un ballet, et ce furent des continuels festins. Nous y résolûmes aussy les armées pour Savoye et Piémont, et mandasmes pour les y acheminer.

Le samedy 8'"®, jour de Nostre-Dame, monsieur le cardinal dit la messe, puis partit l'apres disner d'Effiat et vint coucher a Saint-Porsain (21) .

Le dimanche O""^ nous nous embarquâmes proche de Moulins et vinsmes coucher a Villeneufve, puis a Poulli (3) et de là a Briare ou W^ de Chomberg, de Nantes et d'Ausserre (4) arrivèrent.

Le mercredy 1 %^^ nous vinmes coucher a Montargis; et le jeudy 1 3°"^ nous disnasmes a Nemours (5) ou IVP^ les cardinaux de BeruUes et de la Vallette, ftP" de Longueville, Chevreuse, Saint-Paul, Montbason, la Rochefoucaut, garde des sceaux, Bouteillier, et quasy toute la court vindrent trouver monsieur le cardinal quy s'en vint avec cette compagnie a Fontainebleau. Il vint descendre cheux la reine mère quy estoit avec la reine sa fille et les princesses. La reine mère salua

de Murât, seigneur de Rochemaure, et de Jeanne de la Volpilière.

(1) Effiat, bourg du canton d' Aigueperse , arrondissement de Riom.

(2) Saint-Pourçain, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Gannat, département de l'Allier.

(3) Pouilly-sur-Loire, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Gosne, département de la Nièvre.

(4) Philippe de Cospéan, évêque de Nantes de 1621 à 1635, précédemment évêque d'Aire, et depuis évêque de Lisieux. — Gilles de Souvré, évêque d'Auxerre de 1626 à 1631.

(5) Nemours, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Fontainebleau.

et receut fort froidement monsieur le cardinal quy en suitte m'ayant présenté a elle, ne me dit pas un mot non plus qu'au mareschal de Chomberg : seulement elle parla au mareschal de Marillac. Le roy arriva incontinent après, quy fit un excellent accueil a monsieur le cardinal, le mena au cabinet de la reine sa mère, et luy (1 ) demanda congé de se retirer. Le roy luy dit qu'il les vouloit accorder, puis estant revenu a la chambre de la reine mère il me dit forces belles parolles.

Le vendredy 14™^ la brouillerie continua et monsieur le cardinal envoya quérir madame de Comballet (2), M"" de la Melleraye (3) et autres personnes de cheux la reine, quy estoint ses créatures, et leur dit qu'ils se préparassent pour se retirer d'auprès d'elle, comme luy aussy se vouloit retirer des affaires et de la court. Toutefois ce soir là on fît tant d'allées et de venues, et le roy tesmoygna tant de passion a ce raccommodement qu'il se fit le lendemain samedy 1 5™^ au contentement universel de toute la court, quy demeura encor quelque temps a Fontainebleau, puis s'en revint a Paris (octobre) peu avant la Toussaints.

Cependant Monsieur, frère du roy, appréhendant le retour de Sa Majesté, s'estoit retiré en Lorraine ou par l'entremise de la reine mère on envoya M""^ de Bellegarde et de Bouteillier pour faciliter son retour et le

(1) Et luy, c'est-à-dire : et le cardinal.

(2) Marie-Madeleine de Vignerot, fille de René de Vignerot, seigneur du Pont-Courlay, et de Françoise du Plessis-Richelieu, veuve d'Antoine de Grimoard de Beauvoir du Roure, seigneur de Gombalet, et depuis duchesse d'Aiguillon, était dame d'atour de la reine-mère.

(3) La Meilleraye était capitaine des gardes de la reine-mère.

remettre aux bonnes grâces du roy, ce quy réussit, et Monsieur demanda de se retirer a Orléans pour quelque temps sans voir le roy (1).

Cependant Casai estoit assiégé de nouveau par le marquis Spinola quy avoit succédé a don Gonsales au gouvernement du duché de Milan; et les Allemans entrés en Italie par les Grisons dont ils avoint occupé les pais estoint allés sous le commandement du comte de Colahe (2) , et le nom de l'empereur, assiéger Mantoue. Le roy résolut d'envoyer monsieur le cardinal son vicaire gênerai en Italie avec une puissante armée de laquelle M*^ le mareschal de Crequy et moy devions estre lieutenans généraux (novembre) : mais M"" de Chomberg quy ambitionnoit cette charge fit faire de fortes instances par les ambassadeurs de Venise et de Mantoue pour m'envoyer en Suisse a trois fins : l'une pour voir quels moyens il y auroit de mettre les Grisons en liberté et d'en chasser l'armée impériale; l'autre pour empescher que les Impériaux quy estoint en Italie ne peussent grossir leur armée par les forces de la Suisse ; et la troisième pour y faire des puissantes levées s'il en estoit besoin : de sorte que monsieur le cardinal me dit un matin qu'il falloit nécessairement que je fisse un voyage en Suisse, quy dureroit peu,

(1) On pourrait croire, d'après la rédaction de ce passage, que le duc d'Orléans revint immédiatement en France. Il ne rentra cependant que le 9 février 1G30, après que le roi lui eut accordé, à la suite de longues négociations, le duché de Valois comme supplément d'apanage, la lieutenance générale en Orléanais, et une forte somme d'argent.

(2) Raimbaud, comte de CoUalto, fils d'Antonio, comte de Collalto, et de Julia Torella, marquise deCasetti, sa première femme, né en 1579, mort en 1630.

et que ma place et ma charge me seroit cependant conservée en l'armée d'Italie. J'acceptay cette commission puis que le roy voulut m'en charger, et me preparay pour m'y acheminer, comme fit aussy monsieur le cardinal pour son voyage d'Italie.

Sur ces entrefaittes madame de Longueville mourut a Paris (1 ), avec quy estoit madame la princesse Marie quy fut mise avec madame la comtesse de Saint Paul (2), attendant qu'il y fut aultrement pourveu par monsieur son père (décembre) .

Monsieur le cardinal peu avant son parlement fit un superbe festin au roy et aux reines, avec comédies, ballets, et musiques excellentes. Puis le 29™® de décembre il partit de la court pour s'acheminer a Lion, m'ayant fort recommandé d'y estre a son arrivée pour de là passer en Suisse ; et le dernier jour de l'an le roy me commanda d'accompagner M*^ le Comte a la chambre des comptes pour y vérifier quantité d'edits, estant nécessaire, quand le roy les veut faire passer absolument, qu'il y envoyé un prince de son sang, un officier de la couronne, et deux conseillers d'Estat de robbe longue, quy furent allors M"^^ de Royssi (3) et de BuHon.

(1) Madame de Longueville mourut le 1<"" décembre.

(2) Anne de Caumont, marquise de Fronsac, fille de Geoffroy, baron de Caumont, et de Marguerite de Lustrac, marquise de Fronsac, fut mariée, l^à Henri d'Escars, prince de Garency, 2° à François d'Orléans, comte de Saint-Paul, duc de Fronsac. Elle mourut le 2 juin 1642, à l'âge de quarante-huit ans. — Le comte de Saint- Paul était frère du feu duc de Longueville, et par conséquent sa femme était belle-soeur de la duchesse de Longueville qui venait de mourir.

(3) Henri de Mesmes, seigneur de Roissy, fils aîné de Jean-

Janvier.

Je commençay Tannée de 1 630 par l'acquisition que je fis de Ghalliot dont je passay le contract le 1 %^^ de janvier (1 ), et après avoir donné quelque ordre a mes affaires et avoir envoyé devant mon esquipage, le mercredy 1 6°^^ de janvier je partis de Paris pour m'en aller ambassadeur extreordinaire en Suisse, et vins en poste couchera Vertaut (2), jeudy a Bony, vendredy a Nevers, samedy a la Pallisse ou je trouvay mon train, dimanche a Tarrare (3); et le lundy 21°^® j'arrivay a Lion, ou je trouvay monsieur le cardinal. M*^ d'Alaincourt me logea cheux luy.

Ce mesme jour arriva le comte de Saint Maurice, de la part de ]\P le prince de Piémont quy envoya offrir a monsieur le cardinal passage et estapes par les pais du duc son père, et quand et quand le prier qu'il se peut abboucher avec luy au Pont de Beauvoisin (4) , estant venu exprès de Turin a cet effet, et ayant couru très grande fortune en passant par le petit Saint Bernard (5) ,

Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy, conseiller d'État, et d'Antoinette Grossaine, était conseiller du roi en ses conseils, et président au parlement de Paris.

(1) Voir à l'Appendice. "V.

(2) Vertault, relais de poste entre la Ghapelle-la-Reine et Ghàteau-Landon, sur la route de Montargis.

(3) Tarare, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Villefranche-sur-Saône, département du Rhône.

(4) Pont-de:Beauvoisin, chef-lieu de canton de l'arrondissement de la Tour-du-Pin, département de l'Isère, à l'extrême frontière de Savoie.

(5) De Piémont en Savoie.

a cause du mauvais temps. Monsieur le cardinal le receut très bien et luy respondit qu'il confereroit de ce (ju'il luy avoit dit avec M'' de la Force, moy et de Ghomberg, que le roy avoit euvoyés lieutenans généraux sous luy en ses armées ; et puis, qu'il luy feroit response le lendemain. J'estois présent a cette première veue du comte de Saint Maurice et de monsieur le cardinal, et me sembla qu'il estoit bien ayse de s'abboucher avec W\e prince de Piémont, espérant que cette entreveue pourroit engendrer l'entier accommodement des affaires, ce qu'il desiroit pour retourner promptement a la court ou il sçavoit que l'on luy faisoit de mauvais offices en absence, et je l'y exhortay en allant a Ainey (1) ou il vouloit loger ne se trouvant bien a l'archevesché.

Il avoit envoyé quérir M""^ de Montmorency, la Force, Ghomberg et Alaincourt, quy le vindrent trouver aux jardins d' Ainey ou il leur demanda leur avis sur ce que le comte de Saint Maurice luy avoit proposé de l'entreveue. M"" d' Alaincourt luy dit qu'il n'y voyoit point d'inconvénient : mais M"" de Ghomberg quy opina après luy, soit pour montrer son bel esprit en fortifiant de raysons une mauvaise opinion , ou pour contrarier seulement la précédente, dit qu'il n'est oit point d'avis que monsieur le cardinal vit M"" de Piémont au Pont de Beauvoisin pour plusieurs raysons : l'une, qu'il sembleroit que monsieur le cardinal le fut allé chercher, et montreroit par là l'avidité qu'il avoit d'avoir la paix, ce que connu des Espagnols, ils la luy donneroint avec de plus rudes conditions; l'autre, que c'estoit un

(l)Maison avec des jardins, à la jonction du Rhône et de la Saône.

amusement affin de retarder les desseins et les progrès du roy ; que c'estoit aussy une gloire espagnole de ne vouloir pas souffrir que la paix, qu'asseurement ils desiroint autant que nous, se fit les armes du roy estans sorties de la France ; finalement qu'il estoit expédient pour le service du roy de faire ouvertement desclarer M"" de Savoye, lequel montroit par plusieurs signes de faire le neutre, et particulièrement par celuy cy de se venir abboucher en un lieu quy estoit moytié a luy et moytié au roy, ce que monsieur le cardinal ne devoit permettre, et qu'il estoit d'avis qu'il devoit respondre a monsieur le prince qu'ayant encores des affaires pour huit jours a Lion, et son indisposition ne luy permettant pas d'aller jusques au Pont de Beauvoisin, s'il luy plaisoit [de prendre la peine] (1) de venir a Lion, il y seroit receu comme il convenoit a un tel prince et beau frère du roy ; que s'il (2) ne pouvoit recevoir cet honneur de le voir là, qu'il l'iroit recevoir a Chambery en s'en allant en Italie, s'il luy plaisoit l'y attendre.

M"^ le mareschal de la Force, pour ne contrarier a M"^ de Ghomberg, approuva son opinion, et M*^ de Montmorency inconsidérément la confirma. Pour moy je la voulus contrarier ouvertement, et dis que, sy le roy et monsieur le cardinal quy avoit la souveraine puissance [de ses armées] (3) sous luy, n'avoint quelque dessein caché (et quy fut connu seulement par M*^ le mareschal de Ghomberg quy estoit de son conseil estroit), quy ne

(1) Inédit.

(2) 11^ le cardinal de Richelieu.

(3) Inédit.

leur permit d'entendre aucune condition de paix, je ne pouvois comprendre a quel dessein on pouvoit refuser l'offre de M*" le prince de Piémont de se venir abboucher avec monsieur le cardinal ; que c'estoit un prince affectionné a la France, beau frère du roy, quy venoit de cinquante lieues avec péril mesme de sa personne, par un rigoureux temps d'hiver, chercher monsieur le cardinal pour luy proposer des choses quy pouvoint estre utiles aux présentes affaires et au service du roy ; que, sy ses propositions n'estoint de cette qualité, monsieur le cardinal ne les accepteroit pas, et n'auroit perdu aucun temps de s'acheminer ou les commandemens du roy l'appelloint, ne s'escartant aucunement de son chemin, et montrant a tout le monde qu'il estoit prest d'accepter toutes conditions honorables, comme aussy de rejetter celles qu'il ne jugeroit pas avantageuses pour le roy ; qu'il apparoistra que ce sont les Espagnols quy ont de l'avidité a procurer la paix puis qu'ils pratiquent monsieur le prince pour la moyenner, lequel vient cinquante lieues au devant du gênerai de l'armée du roy pour l'arrester, et son armée, par un acquiescement aux volontés de Sa Majesté; que cette veue ne peut causer d'amusement ou de retardement a monsieur le cardinal puis qu'il ne s'escarte point de sa routte, que son armée ne s'arrestera pas d'une seule heure, et qu'il ne séjournera au Pont de Beauvoisin qu'autant qu'il faudra pour escouter et respondre, conclure ou refuser la paix que l'on vient au devant de luy pour luy présenter et offrir, par les mains d'un tel prince et sy proche allié de Sa Majesté ; que je n'appercevois point en quoy consistoit cette gloire espagnole que M"" de Chomberg avoit exa-

gérée, et qu'elle me paroist plustost gloire a la France, que l'on luy vienne offrir sur ses frontières tout ce que l'on luy pourroit accorder quand il seroit avec une puissante armée au millieu de Testât dé Milan, et que M"" de Chomberg devoit plustost nommer prévoyance espagnole, que gloire, de venir au devant de ses ennemis, et les appaiser et arrester avec des équitables et justes conditions, et que je ne consentois pas seulement qu'ils désirassent la paix autant que nous, mais bien davantage, puisqu'ils nous l'envoyoint requérir et demander jusques dans nos propres estats; que finalement nous ne devions point désirer une plus ample desclaration de M"" de Savoye, puis que nous nous estions contentés de celle qu'il nous avoit offerte l'année passée, assavoir que, sy nous voulions entrer en guerre ouverte avec le roy d'Espaigne, il suyvroit nostre parly et le fortifieroit de dix mille hommes de pié et de deux mille chevaux qu'il offroit au roy pour employer a cet effet ; que sy nous ne nous voulions point desclarer ouvertement, qu'il n'estoit pas convenable a luy quy avoisinoit le duché de Milan et quy avoit l'honneur d'estre cousin germain du roy catholique (1) de faire aucune démonstration contre luy; que j'avouois bien que le Pont de Beauvoisin separoit la France de la Savoye, mais que M"" le prince de Piemont franchiroit ce pas et entreroit dans la France pour traitter avec monsieur le cardinal, lequel a mon avis ne ravalleroit rien de sa dignité ny de la majesté du roy, d'y venir trouver M"^ le prince de Piémont,

(1) Charles-Emmanuel, par son mariage avec Catherine d'Autriche, était oncle du roi Philippe IV.

d'escouter ses propositions, et que mesmes il estoit très important que la conclusion ou la rupture de la paix se tît par l'entremise de M*" le prince de Piémont ; quy fera juger a tout le monde, en cas qu'elle s'effectue, que Sa Majesté s'est relaschée de beaucoup de choses a la faveur et en considération de son beau frère, et en cas que l'on en vienne a la guerre, que les conditions des Espagnols auront esté trop hautes puis que la puissante intercession de M"" le prince de Piémont n'aura peu esmouvoir le roy a les accepter.

Monsieur le cardinal escouta nos diverses opinions et suivit celle de M"^ de Chomberg. Il logea a Ainey, et nous passâmes nostre temps en la mayson de M'" d'Alaincourt quy nous fît très bonne chère ; et M"" de Montmorency ou moy alternativement donnâmes les soirs le bal aux dames de Lion dans le salon de M''d'Alaincourt.

Le lundy ^S"^^ le sieur Julio Massariny (1 ) vint a Lion de la part du nonce Pensirole {%) que le pape avoit envoyé pour traitter de la paix.

Il (3) le despescha le mardy 29™% puis partit pour s'acheminer a Grenoble.

Je demeuray ce jour là encores a Lion, et en partis le^ lendemain mercredy 30"^®, et vins coucher a la Boesse (4).

(1) C'est à l'occasion de ces négociations que le nom de Jules Mazarin fait apparition dans l'histoire de France : dès la première entrevue le cardinal de Richelieu conçut une haute idée du futur premier ministre.

(2) Jean-Jacques Pancirolo, alors nonce du pape, fut patriarche de Gonstantinople et cardinal. Il mourut le 3 septembre 1651.

(3) II, le cardinal de Richelieu.

(4) La Boisse, village du canton de Montluel, arrondissement de Trévoux, département de l'Ain.

Le jeudy dernier jour de janvier je vins coucher a Gisirieux (1).

Le vendredy, premier de février, je vins au giste a Nantua.

Le samedy 2'°% jour de la Chandeleur, je passay le petit Credo (2) et vins coucher a Calonges (3) .

Le dimanche 3™® j'arrivay a Genesve ou je fus très bien receu.

Le lundy 4""^ M^ le marquis Frédéric de Baden (4) me vint voir. Je luy fus rendre sa visite, et je fus coucher a Nions, le mardy a Morges, le mercredy a Eschalans (o).

Le jeudy 7""® je passay par un chasteau nommé Pieulé quy appartient a un de mes bons amis (nommé Peterman de Erlach) (6), lequel me festoya très bien, et fus coucher a Payerne (7).

Le vendredy S""® je fus coucher a Fribourg ou je fus

(1) Jujurieux, village du caaton de Pontcin, arrondissement de Nantua, département de l'Ain.

(2) Passage du mont Jura. Le grand Credo domine GoUonge.

(3) CoUonge, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Gex, département de l'Ain.

(4) Georges-Frédéric, margrave de Bade-Durlach, mis au bande l'Empire par suite de son accession à l'Union protestante, vivait en exil à Genève. Voir sur lui la note 1, 1. 1, p. 230.

(5) Nyon , Morges , chefs-lieux de district du canton de Vaud , sur le lac de Genève. — Echallens, ville du canton de Vaud, à 3 lieues N. de Lausanne.

(6) Petermann d'Erlach, seigneur de Bioley et de Chanas, fils de Jean d'Erlach, et de Vérène de Haltweil, sa troisième femme, né en 1579, mort en 1635. — Bioley est le château que Bassompierre appelle Pieulé.

(7) Payerne, chef-lieu de district du canton de Yaud, à 4 lieues 0. de Fribourg.

superbement receu par les avoyers, et conseil, quy me tirent entrée avec deux mille hommes en armes et quantité de canonnades.

Le samedy 9™^ messieurs du conseil me vindrent trouver. Je traittay avec eux, puis leur fis festin. De là j'allay aux Jesuistes quy firent une comédie.

Le dimanche j'en partis et vins coucher a Berne, quy me receurent superbement, et me deffrayerent aussy.

Le lundy 11™® je fus le matin a leur conseil et les haranguay : puis ils vindrent disner avec moy et demeurasmes tout le jour a table.

Le mardy 12™® j'en partis et vins a Solleure ou ils me firent aussy une superbe entrée. M'" de Léon (1 ) quy y estoit ambassadeur extreordinaire pour le roy vint au devant de moy et me donna a souper ce soir là quy estoit caresme prenant.

Le mercredy des Cendres, 1 3™% nous tinmes conseil sur les affaires des Grisons. J'avois ammené avec moy le sieur Mesmin (2) quy y estoit ambassadeur pour le roy, et le colonel Salis.

Le jeudy 1 4™® monsieur le nonce résident a Lucerne m'envoya visiter.

(1) Charles Brulart, fils puîné de Pierre Brulart, seigneur de Genlis, et de Madeleine Chevalier, était prieur de Léon en Bretagne, d'oii il se faisait appeler M. de Léon. Il fut ambassadeur extraordinaire à Venise, en Suisse, et à la diète de Ratisbonne, et mourut doyen des conseils du roi, le 25 juillet 1649.

(2) Mesmin, précédemment secrétaire du marquis de Cœuvres, alors ambassadeur du roi près des ligues Grises, avait été , contre le droit des gens, retenu quelque temps prisonnier par le comte de Mérode qui s'était saisi de Coire.

Le vendredy 15™^ forces desputés me furent envoyés des cantons pour me saluer, et le samedy aussy.

Le dimanche 17°"^ nous despeschames vers les Grisons pour sçavoir sy nous les pouvions secourir, et comment, et ce qu'ils pourroint faire de leur costé.

Le lundy 18'°'^ nous envoyâmes le colonel Salis a messieurs de Zurich pour sçavoir ce qu'ils pouvoint contribuer au secours des Grisons, et leurs avis sur ce que nous avions affaire.

Le mardy 1 9°^® nous priâmes M"" Mesmin d'aller a Zurich pour voir avec ces messieurs et avec les Grisons ce quy seroit a faire.

Le mercredy %0"^^ W de Léon et moy fumes conférer avec l'avoyer de RooU.

Le jeudy âil'^Me fils du colonel Berlinguer (1) me vint saluer et disner avesques moy.

L'ordinaire arriva par lequel je sceus que le roy s'acheminoit devers Troyes, et que Monsieur estoit inopinément venu a Paris et avoit surpris la reine mère quy ne l'attendoit pas ; de là il s'en alla voir a l'hostel de Saint Paul la princesse Marie, et que le lendemain il avoit esté grandement visité; que le roy quy estoit a Nogeant sur Seine en ayant esté averty avoit rebroussé chemin vers Paris , ce que Monsieur ayant sceu estoit party le lendemain de Paris et s'en estoit allé a Orléans (2).

(1) Sébastien de Beroldingen ou Berlingen, du canton d'Ury, fils du landamman Josué de Beroldingen, avait été colonel d'un régiment suisse au service de la Ligue. Son fils appartenait aussi au parti espagnol.

(2) L'auteur anticipe de quelques jours sur les événements. Le

Le vendredy tt"^^ je fus a la maison de ville a Solleure et haranguay amplement dans le conseil de ville. Il n'y arriva rien de nouveau sinon que M"^^ l'evesque de Basle (1) et l'abbé de Saint-Gall m'envoyèrent leurs députés, et quelques cantons aussy, comme pareillement messieurs de Neufchastel.

Le lundy 25™^ W Mesmin revint de Zurich, quy nous rapporta l'avis de ceux du canton quy estoit que le Rein désormais n'estant plus guaiable jusques au mois de septembre, ce seroit inutilement fait d'entreprendre quelque chose aux Grisons ; que le comte de Merode avoit très bien fortifié les avenues du Steig et du pont du Rein ; que pour eux ils ne se vouloint pas ouvertement desclarer, attendu le voysinage des trouppes de l'empereur, mais que sous main ils m'assisteroint de munitions de guerre, et que pour des vivres il leur estoit du tout impossible, attendu la stérilité de l'année précédente.

Le mardy 216""^ le résident de Venise nommé Modérante Scarameli ayant eu ordre de sa republique de se venir tenir près de moy, arriva ce jour là.

Mars. — J'avois convoqué par mes lettres peu après mon arrivée une diette des cantons quy commencèrent

roi partit de Paris seulement le 21 février : le duc d'Orléans vint à Paris le 26 et en repartit le 27 au soir (Memorie recondite^ t. VII, p. 58-50j. — Le roi revint de Nogent-sur-Seine seulement jusqu'à Fontainebleau. Le 3 mars la reine-mère retint la princesse Marie au Louvre ; elle l'emmena avec elle lorsqu'elle partit le 8 pour aller rejoindre le roi. La princesse fut conduite dans un couvent, et le 17 avril le duc d'Orléans vint à Troyes faire sa réconciliation avec le roi [Memorie recondite, t. VII, p. 61 et suiv.). (1) Jean-Henri de Hostein, évêque de Bàle de 1628 à 1646. IV 6

a arriver le samedy 2°^® jour de mars, et le lendemaiiî tous les autres vindrent par leurs députés, quy me vindrent saluer, chasque canton l'un après l'autre.

Le lundy4™Houte l'assemblée en corps, après s'estre entre salués, et pris leurs séances, se levèrent et vindrent tous les députés avec leurs massiers devant, me saluer en mon logis.

Ce jour là le chancelier d'Alsasse ambassadeur de toute la maison d'Austriche, arriva a Solleure sans me rien mander ny envoyer visiter, contre la coustume usitée des ambassadeurs. J'entrepris de luy faire reffuser audience de l'assemblée, dont W de Léon tascha tant qu'il peut de me dissuader, disant que je ne pourrois le faire et que l'affront nous en demeureroit. Neammoins me confiant sur le grand crédit que j'ay en Suisse, et sur mon industrie a traitter avec ces peuples, j'opiniatray cette affaire, et l'entrepris. Pour cet effet je fus premièrement trouver l'avoyer de Rooll mon bon amy, et quy manie son canton comme il veut, et estoit président de l'assemblée. Il me dissuada tant qu'il peut de m'amuser a cela, me disant que je n'obtiendrois jamais cela de l'assemblée, ce quy fit que M' de Léon insista davantage a m'en faire désister, et mesmes employa le résident de Venise a me le dissuader. L'avoyer de Rooll me dit : « Quant a ce quy est de mon canton, je vous en promets les voix; mais aucun des autres ne s'y portera. » Sur cette asseurance j'envoyay quérir les députés du canton de Glaris en quy je me fiois fort; car ils m'estoint obligés. Ils trouvèrent cette entreprise hardie, nouvelle, et de difficile exécution, et me la dissuadèrent, m'asseurant neammoins des trois voix de leurs députés. J'avois au can-

ton d'Wry pour députés quattre dont je m'asseurois des trois, Stricher, Troguer et Megne (1 ) : je les envoyay quérir et fis promettre a ces trois députés de donner leurs voix a ma faveur. Du canton de Schvits il y en avoit aussy quattre députés, dont je m'asseuray du landamman Reding et d'Abiberg (2) . J'en eus deux de Zug, et un de Lucerne d'asseurés. Tous ceux d'Undrevald furent contre moy, et ne se voulurent hasarder. Ce furent donc quinse députés dont je me fis fort, et envoyay prier a souper les députés des quattre villes, lesquels je persuaday aysement de m'assister : ceux de Basle furent les plus longs a se résoudre comme plus voysins de l'Alsasse ; mais en fin ils y vindrent. Je n'en voulus point parler a ceux de Fribourg; mais je me fis fort du coUonel d'Affry député.

Ainsy je me trouvay le plus fort en voix de l'assemblée, et vins la nuit trouver l'avoyer de Rooll auquel je fis voir comme j'estois asseuré de la pluralité des voix, et que je l'entreprendrois le lendemain sans crainte de refus.

Nous consultâmes. M" de Léon, Mesmin, luy et moy, de la forme que j'avois a y tenir, quy fut que le lendemain matin, mardy 5""% jour de Saint Ours, patron de Solleure , auquel j'avois dit a l'assemblée que je me

(1) Jean Stricker, du canton d'Ury, avait levé en 1614, avec N. Troger, du même canton, une compagnie au régiment deFegelin. Le régiment ayant été congédié, le roi avait néanmoins conservé la demi-compagnie de Stricker. — Jean-Jacques Troger, du canton d'Ury, avait été, en 1625, capitaine au régiment de Walter Am-Rhin, au service de France. — Megnet était sans doute fils de Barthélémy Megnet, qui avait été, sous Henri IV. capitaine d'une compagnie du régiment de Gallaty.

(2) Voir t. III, p. 219, note 'i.

trouverois pour faire ma proposition, j'envoyay un secrétaire interprète du roy, nommé Molondin, a la diette , leur parler de ma part pour leur remontrer qu'ayant convoqué les députés de tous les cantons en une assemblée au nom du roy pour des affaires concernantes le bien de leurs republiques et de la couronne de France, j'avois appris que le chancelier d'Alsasse en qualité d'ambassadeur de l'empereur, du roy d'Espaigne et de toute la maison d'Austriche, estoit arrivé a Solleure pour y intervenir, et troubler ma negotiation, ce quy m'avoit obligé de leur envoyer dire que, comme cette diette avoit esté convoquée par moy au nom de Sa Majesté très clirestienne et pour ses affaires particulières, je leur requerois que ledit chancelier d'Alsasse, venu contre le service de mon maitre, n'y fut admis, ny receu, et qu'au cas qu'ils se résolussent de luy donner audience, je n'en voulois point avoir, et remettrois dans quelque temps, ou de convoquer une autre diette, ou de m'en passer tout a fait, laissant celle cy audit chancelier pour y traitter les affaires de la maison d'Austriche, demandant que sur ce sujet l'assemblée en veuille opiner et m'en rendre response auparavant que j'entre a la diette pour y faire ma proposition .

Apres que Molondin eut remontré de ma part les choses susdittes, il se retira, et lors il y eut de grandes contestations dans l'assemblée, les partisans d'Espaigne remontrans que c'estoit une chose nouvelle et inouie de chasser un ambassadeur d'une diette générale, et un ambassadeur d'un empereur, d'un roy d'Espaigne, et de la maison d'Austriche avesques laquelle, outre l'alliance héréditaire, il y en a tant d'autres particu-

lieres; que ce sont de sy puissans princes qu'il estoit très périlleux de les offenser, et en un temps ou ils avoint tant d'armées sur pié, sy voysines de la Suisse, et dans ses entrailles mesmes au pais des Grisons ; que je voulois par cet artifice jetter les Suisses en guerre avec la maison d'Austriche et les nécessiter de se mettre entre les bras de la couronne de France ; que la Suisse se devoit conserver dans une esgale balance entre les deux couronnes, qu'autrement elle periroit; et plusieurs autres choses qu'ils dirent sur ce sujet. Les autres affectionnés a la France disoint que, lors que les ambassadeurs d'Espaigne convoquoint des assemblées a Lucerne, ceux de France ne les y venoint point troubler; que les Espagnols n'avoint aucune affaire maintenant avec eux, sinon de restituer la liberté aux Grisons leurs alliés, qu'ils leur detenoint injustement; qu'ils n'avoint que faire de venir troubler les diettes quy ne leur touchoint point, quy n'estoint convoquées par eux, ny pour eux, et que j'avois rayson de ne le souffrir pas; qu'au reste je parlois en sorte qu'il n'y avoit rien a dire, puis que j'offrois de quitter cette diette audit ambassadeur de la maison d'Austriche, me reservant a en convoquer une autre quelque temps après, et que l'assemblée ayant l'alternative de conférer cette diette pour l'un ou pour l'autre, que c'estoit a elle a choisir, et que l'on devoit demander les voix pour sçavoir auquel elle la donneroit, rejettant l'autre et le remettant a une autre fois.

Apres les contestations on en vint aux opinions lesquelles passèrent en ma faveur. Lors les factionnaires d'Espaigne se voyans forclos, proposèrent que l'assemblée me prieroit de consentir que cet ambassadeur eut

audience, et que luy mesme me viendroit voir et reparer la faute qu'il avoit faite de ne m'avoir rien mandé ; que de plus il se sentiroit mon obligé de cette concession qu'il tiendroit de moy.

Ils députèrent donc vers moy pour me faire ces offres ausquelles je respondis qu'au nom et de la part du roy mon maitre j'avois demandé l'exclusion de cet ambassadeur, et qu'il n'estoit plus en moy de retracter ce que j'avois dit de sa part sans luy faire sçavoir, ce que j'offrois de faire et de leur en dire fidellement la response sy ledit ambassadeur la vouloit attendre a SoUeure, et que je luy respondrois de l'avoir du roy dans huit jours.

Ils virent bien que je me moquois de luy par ma response. C'est pourquoy avec quelques honnestes excuses ils luy donnèrent son congé, qu'il prit avesques des grandes menaces qu'il fît contre la Suisse ; et moy j'entray avec M"" de Léon dans la diette en laquelle je fis amplement ma proposition : puis après, la diette en corps m'estant venue trouver pour me remercier, je leur fis a tous un superbe festin.

Le mercredy 6™^ l'assemblée envoya vers ce chancelier d'Alsasse luy dire qu'elle ne le pouvoit admettre a la diette quy estoit convoquée au nom et par le roy de France, mais que quand il en demanderoit une pour la maison d'Austriche, que l'on luy accorderoit, en laquelle il pourroit faire ses propositions et demandes, sy mieux il n'aymoit attendre la générale quy se tiendroit a Baden (1) a la Saint Jean prochaine. Il s'en

(1) Baden, chef-lieu de district du canton d'Argovie.

1630. MAKS. 87

retourna très mal satisfait, desclaraiit que les Suisses estoint en l'indignation de toute la maison d'Austriche.

Le jeudy 1^^ la pluspart des députés vindrent disner ou souper avec moy ; et quelques uns des plus grands partisans d'Espaigne, comme Berlinguer et Lutsy(l), ayans descouvert par ma proposition les fourbes espagnoles quy ne tendoint qu'a la subversion de leur estât, me vindrent voir en particulier pour m'asseurer que, comme bons patriotes, ils se porteroint au restablissement des Grisons dans leur ancienne liberté, et qu'en cette affaire là ils n'assisteroint poifit les Espagnols, mais leur seroint ennemis.

Le vendredy 8™^ la diette finit. Toute l'assemblée vint en corps me rendre response et prendre congé de moy : puis chasque canton catholique vint ce jour là médire adieu, et tous les protestans vindrent conférer avesques moy sur leurs particulières affaires.

Le samedy 9"^^ les protestans vindrent prendre congé de nous.

Le dimanche 1 0"°® je licenciay forces capitaines pretendans quy m'estoint venus trouver, et les renvoyay jusques a ce que je voulusse faire la levée quy m'avoit esté accordée.

Le lundy 11"® j'envoyay un gentilhomme a Suse trouver monsieur le cardinal a quy je fis une ample despesche tant du succès de la diette , que des nouvelles d'Allemaigne et d'ailleurs.

Le mardy 1 %^^ je me trouvay un peu mal des desbauches faittes durant la diette, et me fis saigner.

Je demeuray cependant en l'attente de ce quy devoit

(l) Sans doute un fils de Gaspard Lussy, du canton d'Unterwald, qui était en 1593 colonel au service d'Espagne.

réussir des traittés de paix que M"^ de Savoye, le cardinal Antonio Barberini légat du pape (1), et d'autres, faisoint avec monsieur le cardinal, ettascliions. M" de Léon, Mesmin, et moy, a nous divertir.

Le lundy 1 8™*^ les capitaines Marca et Tomola, du val de Mesoc (2) , me vindrent trouver, et proposer qu'en cas que je voulusse assister leur vallée de quelques munitions de guerre, ils la maintiendroint en nostrc faveur contre les forces de Milan et celles que le comte de Merode avoit aux Grisons, ce que je trouvay avantageux pour le service du roy, et leur fis fournir ce qu'ils désirèrent.

Ce mesme jour l'avoycr de Rooll me vint porter une lettre qu'il avoit receue par laquelle il luy estoit mandé de Milan que la paix estoit résolue entre les deux rois ; mais le lendemain mardy 1 9™% par une despesche que j'eus de monsieur le cardinal, je connus que tout estoit plustost porté a la rupture qu'a l'accommodement , et me donnoit avis d'errer (3) les capitaines de la levée pour la faire mettre sur pié a la première despesche que j'aurois de luy, ce quy fit que le lendemain mercredy 20™® j'envoyay Molondin aux petits cantons, et le colonel Salis a Zurich pour préparer toutes choses.

Le jeudy 21 "'Me colonel de Flechenstein (4) de Lucerne, grand partisan des Espagnols et celuy qu'ils

(1) Antonio Barberini, cardinal, frère du cardinal François Barberini, fut plus tard grand aumônier de France et archevêque de Reims.

(2) Mesocco, au pays des Grisons, sur la rive droite de la Moësa, affluent du Tessin avant son passage dans le lac Majeur.

(3) D'arrher, d'engager avec des arrhes.

(4) Henri de Fleckenstein, du canton de Lucerne, avait été jusqu'en 1627 colonel d'un régim-ent au service d'Espagne dans le Milanais.

ont toujours accoustumé d'employer avec Berlinguer, me vint trouver en fort bel esquipage. Je le fis disner avec moy, et après disner m'ayant demandé audience m'offrit de servir la France sy je luy voulois donner employ. Je le remerciay et luy offris pension et espérance d'employ. Je ne sceus descouvrir s'il le faisoit pour me tenter et descouvinr, ou pour me tromper, ou finalement pour donner ombrage et jalousie de luy aux Espagnols.

Le vendredy â^""® le dit Flechenstein alla voir et disner avec W de Léon , et luy parla comme il avoit fait a moy. Affry gouverneur de Neufchastel arriva (1).

Le samedy 23"^^ le colonel Flechenstein vint prendre congé de moy, et me confirma ce qu'il m'avoit desja dit.

Je despeschay Affry a Fribourg, luy ayant asseuré que je le ferois colonel d'un des regimens de la levée.

Le mercredy saint SSV'^^ de mars, co^lme M'^ de Léon et moy estions aux Ténèbres aux Cordeliers, un courrier de monsieur le cardinal arriva, quy m'apporta la rupture entre Savoye et le roy avec l'entrée de monsieur le cardinal en armes dans le Piémont (2) , comme il avoit passé la Douere et s'en alloit assiéger Pignerol (3) ; qu'il m'exhortoit de mettre promptement six mille Suisses sui" pié, et qu'il avoit escrit au roy pour m'envoyer des forces et une patente de gênerai pour mettre la Savoye en son obéissance.

(1) Le colonel d'Affry fut gouverneur de Neuchâtel pour le duc de Longueville de 1628 à 1646.

(2) Le cardinal de Richelieu était parti de Suse avec l'armée le 13 mars.

(3) Pignerol, ville du Piémont, sur la rive gauche du Clusone. affluent du Pô.

Le jeudy 28°^® je fis mes pasques, et envoyay le colonel Salis a Berne offrir au colonel deErlacfi (1) un régiment de la levée.

Le vendredy saint 39"^ le canton de Fribourg m'envoya offrir, non seulement le sieur Affry pour colonel, mais toutes leurs forces pour le service du roy.

Le baron d'Alto Sax (2!) me vint voir. Salis revint de Berne avec l'acceptation que Erlach (3) avoit faite de la charge de colonel.

Le samedy je donnay les capitulations de capitaines pour aller faire leurs levées, a Ulrich, Pfendler, Meis, Ghemit (4) , Travers Salis (5) , Stefan Otis, et Rot (6)

(1) Jean-Louis d'Erlach, seigneur de Castelen et de Gauwestein, du canton de Berne, fils de Rodolplie d'Erlach, seigneur de Castelen, et de Catherine de Muhlinen, fut depuis général major de l'armée du duc de Saxe-Weymar, gouverneur de Brisach, lieutenant général des armées du roi. Né le 30 octobre 1595, il mourut le 26 janvier 1650.

(2) Christophe-Frédéric, baron de Hohen-Sax , en latin de Alto Saxo, mort en 1633, fut le dernier descendant d'une ancienne famille du pays des Grisons. Son cousin Frédéric-Louis avait vendu à la ville de Zurich sa seigneurie de Hohen-Sax.

(3) L'auteur a écrit par erreur : Salis. — Les anciennes éditions portaient : Le bailli dAltesax me vint voir avec V acceptation que Salis avoit fait de la charge de colonel.

(4) Le capitaine Ulrich, du canton de Schwitz. — Fridolin Pfendler, du canton de Claris, fat en 1635 capitaine au régiment de Wolfgang Greder sous le duc de Rohan. — Jodoc Meiss et Jean- Jacques Schmid, du canton de Zurich, avaient été en 1624 capitaines au régiment de Gaspard Schmid sous le marquis de Gœuvres.

(5) La réunion de ces deux noms indique sans doute que Travers et Salis commandaient deux demi-compagnies couplées ensemble. — Le baron de Travers d'Ortenstein et Ulrich-François de Salis étaient du pays des Grisons.

(6) Nom illisible. — Les précédentes éditions portaient : Valteville.

Le dimanche dernier de mars , jour de Pasques, je donnay les capitulations aux capitaines Bilstein et Mers(1).

Avril. — Le lundy, premier jour d'avril, les capitaines Curio (2) et Bech, de Basle, eurent leurs capitulations.

J'eus ce jour là par le retour du gentilhomme que j'avois envoyé a monsieur le cardinal la nouvelle de la prise de la ville de Pignerol (3), et l'espérance que le chasteau se rendroit dans peu de jours. Je sceus aussy comme le sieur de Gomminges y avoit esté tué, dont j'eus grand regret tant pour l'avoir nourry vingt ans, que pour estre un très brave et habile gentilhomme.

Ce jour mesme les colonels de Erlach de Gastelen, et d'Affry arrivèrent, avec quy je conclus.

Le mardy 2™^ je leur donnay leurs capitulations, comme aussy a Diesbach (4) et Montenach (5) , a d'Erlach (6) et a Piton (7), aux deux capitaines Guy (8), au

(1) Bilstein ouBildstein, et Gaspard Mertz, du canton d'Appenzell.

(2) Cœlius Curio, d'abord pasteur, avait été en 1614 capitaine au régiment de Gallaty.

(3) La ville de Pignerol capitula le 22 mars : la citadelle se rendit le 29. Cominges fut tué aux premières attaques contre la citadelle.

(4) Il y avait aux précédentes éditions : Diesperg.

(5) Montenach, du canton de Fribourg.

(6) Sans doute Mbert d'Erlach, baron de Spietz, un des nombreux fils de François-Louis d'Erlach, baron de Spietz et d'Oberhoffen, avoyer de Berne, dont le capitaine Michel était gendre.

(7) Pithon, du canton de Fribourg.

(8) Jacques Haudanger de Guy, de Neuchàtel, fut depuis colonel d'un régiment suisse, capitaine au régiment des gardes suisses, et maréchal de camp. Il mourut en 1676.

capitaine d'Erlach, cousin du colonel (1), et a Michel, gendre de l'avoyer de Berne.

Le mercredy 3"*^ les capitaines Uri (2) et Mouchet , et Vallier du Vautravers (3) vindrent prendre leurs capitulations.

Le mesme jour m'arriva Daridoles commis de IVP Hardier quy m'apporta nouvelles de l'arrivée du roy a Dijon (4), et comme monsieur son frère luy estoit venu trouver. Il m'apporta quand et quand ma patente de gênerai pour la conqueste de la Savoye.

Le jeudy 4°^® arrivèrent les nouvelles d'Allemaigne et d'Italie par les deux ordinaires.

Le samedy 5™^ je despeschay M"" de Croson (5) au pais de Geis (6) .

Le dimanche 7°*® j'eus nouvelles du reffroidissement de ceux de Zurich sur la levée, a cause que je n'avois pas fait le colonel de leur canton . Je leur escrivis une lettre en colère par Jean Paul l'interprète.

Le lundy 8°^® le fils du colonel Amrin et celuy de

(1) Jean-Antoine d'Erlach, seigneur de Kiesen, fils aîné d'Antoine d'Erlach, seigneur de Kiesen, et d'Agathe de Diesbach, né en 1590, mort en 1664, était cousin germain du colonelJean-Louis d'Erlach.

(2) Le capitaine Urner ou d'Ury, du canton de Schwitz.

(3) Jean- Victor de Wallier, du canton de Soleure, eut en 1648 la compagnie de WaUier au régiment des gardes suisses.

(4) Il faut lire : Troyes. Le roi, arrivé à Troyes vers la fin de mars, y demeura jusqu'au 23 avril, et ce fut là que son frère vint le trouver le 17 avril seulement (Voir p. 80, note 2). — Il y avait aux précédentes éditions : Lyon.

(5) N. de Rosmadec, comte de Grozon.

(6) Il y avait aux précédentes éditions : Pech. — Gex, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du département de l'Ain, était alors la ville principale d'un petit pays presque indépendant.

l'avoyer Almender (1), avec le capitaine Goldy de Lucerne (2), se vindrent offrir de lever trois compagnies de leur canton (3) et de servir contre tous et envers tous Sa Majesté.

Je me fis saigner, me trouvant mal.

[Le mardy 9™^ je pris médecine. Les capitaines Stricher et Reding se vindrent offrir.] (4)

Le mercredy 1 0""" ceux de Solleure me vindrent parler pour leurs distributions. Jean Paul revint, quy m'apporta contentement de ceux de Zurich.

Le jeudy 1 1 ™^ le capitaine Ouf der Miir se vint offrir (5).

J'eus un courrier de la part du régiment de la garde suisse ; et un certain Fougeroles me vint trouver sur le sujet de la mort de Naberat (6) mon intendant, pour avoir sa place.

(1) Le nom de cette famille du canton de Lucerne est : An der Allmend.

(2) Jean-Renward Gœldling de Tieffenau, du canton de Lucerne, avait levé en 1625 une demi-compagnie au régiment du colonel Am-Rhin. Il eut en 1631 une compagnie au régiment des gardes suisses, et mourut la même année.

(3) Il y avait aux anciennes éditions : Le lundi 8 le fils du colonel arriva, comme aussi le capitaine Goley et Liverode se vinrent offrir, et leurs trois compagnies de leur canton. Les derniers éditeurs avaient très-imparfaitement corrigé la phrase.

(4) Inédit. — Gédéon Stricker, du canton d'Uri, avait été capitaine en 1625 dans le régiment de Jean-Henri Zum-Brunnen. — Jacques de Reding avait été en i 625 capitaine au régiment d' Am- Rhin.

(5) Il y avait aux précédentes éditions : les capitaines Ouf et Remurs se vinrent offrir. — Voir t. III, p. 219, note 4, sur Offter-' mur (Auf der Maur).

(6) Laurent de Naberat était intendant des maison et affaires de M. de Bassompierre au moins depuis l'année 1607. Le maréchal

Le vendredy 12™% jour de ma nativité, j'eus nouvelles de la nouvelle amour du roy et de M"^ de Hautefort (1).

Il ne se passa rien de particulier jusques au mercredy 1 1^^ que le colonel Gastelen me vint apporter la routte et les estapes du pais de Berne pour nos trouppes a quy j'avois donné rendes vous gênerai au bailliage de Geis.

Le jeudy IS""^ je fis festin a ^F^ de Léon, Mesmin, résident de Venise , avoyer de RooU , et autres , pour commencer a prendre congé d'eux.

Le vendredy 1 ^^^ je fus a l'hostel de ville de Solleure prendre congé du canton, puis en suitte du résident de Venise, et de M" de Léon et Mesmin. Reding le landamman (21), et son neveu, Seberg, Trogucr, Stricher, Surelein(3), Rausperg, et autres, arrivèrent pour prendre congé de moy.

donna quittance et décharge à ses héritiers seulement par acte du 13 juillet 1646, reconnaissant que le défunt « luy a rendu bons et iideles comptes de tous les maniemens qu'il a faits des deniers tant ordinaires que extraordinaires de ses biens et revenus. » (iwîjentaire fait après le deceds de M^ le mareschal de Bassompierre.)

{{) Marie de Hautefort, fille de Giiarles, marquis de Hauteibrt, comte de Montignac, et de Renée du Bellay, mariée le 24 septembre 1646 à Charles de Schomberg, duc de Hallwin. Née le 5 février 1616, elle était alors âgée de quatorze ans. — Les précédentes éditions portaient : M^^^ de la Fayette. L'historien Levassor, trompé par cette fausse indication, fait commencer à ce moment l'inclination du roi pour M"" de la Fayette , qui ne prit naissance qu'en 1635, et fit seulement diversion jusqu'en 1637 à sa platonique amitié pour M"« de Hautefort.

(2) Il y avait aux précédentes éditions : le lendemain.

(3) 11 y avait une famille Surlaulin dans la ville de Baden. — Les précédentes éditions portaient : Zurlanben.

Le samedy 20°^^ je fus dire adieu a l'avoyer de Rooll; puis messieurs de la ville me le vindrent dire. Je donnay l'ordre de Saint Michel au landamman Reding (1); puis je partis {%) accompagné de messieurs les ambassadeurs et residens, et de messieurs de la ville, desquels peu après je pris congé et vins coucher a Arberg (3) .

Le dimanche 21™'^ je passay par Avanches (4) et vins coucher a Payerne (o) ; ceux de Fribourg m'envoyèrent le chevalier Montenach et Lansbourg (6), desputés pour prendre congé de moy; le lundy a Eschalans, le mardy a Eaubonne (7), et le mercredy 24™^ j'arrivay a Geis ou M"" du Rallier destiné (8) mareschal de camp de mon armée, et plusieurs capitaines des regimens qu'il ammenoit me vindrent trouver.

Le jeudy 25™® messieurs de Genesve me firent une grande deputation pour me saluer. Le marquis de

(1) Par une lettre du 11 février 1626, le roi avait donné commission au maréchal de Bassompierre, alors ambassadeur en Suisse, de remettre le collier de Saint-Michel au landamman Reding : le maréchal prétexta son départ précipité pour ne pas exécuter cet ordre, et dans une lettre à M. d'Herbault du 6 mars 1626, il critiqua la faveur accordée parle roi à Reding. îl paraît toutefois qu'à sa seconde ambassade il dut revêtir le landamman des insignes de l'ordre.

(2) Voir à l'Appendice. VI.

(3) Arberg, chef-lieu de district du canton de Berne, sur l'Aar.

(4) Avenches, cbef-lieu d'un district du canton de Vaud, enclave du canton de Fribourg.

(5) II y avait aux précédentes éditions : Payscind.

(6) Jean de Lenzburg, d'une des plus anciennes familles du canton de Fribourg.

(7) Aubonne, ville du canton de Vaud, située non loin du lac de Genève.

(8) Il y avait aux précédentes éditions : M.duSallierd'Estissac.

Baden m'envoya voir. J'envoyay M*^ du Hallier (1 ) pour faire avancer les regimens, et cavalerie, destinés a mon armée. J'eus nouvelles du roy comme il s'acheminoit a Lion. Je despeschay un gentilhomme vers monsieur le cardinal pour l'avertir de ma venue et luy envoyer des avis particuliers que j'avois eus de la court.

Le vendredy 26™^ les compagnies de Neufchastel (2) arrivèrent.

Le samedy 27°'*^ j'escrivis a ceux de Genesve (3) comme j'avois sceu qu'il se faisoit des levées en leur ville pour le duc de Savoye,et qu'ils eussent aies empescher, ce qu'ils firent et chassèrent les capitaines savoyards de leur ville.

Les compagnies de Fribourg arrivèrent.

[Le dimanche 28'"'^ vint la compagnie de Bielle.] (4)

Le lundy 29™^ arrivèrent les compagnies de Berne et le colonel de Erlach aussy. IVP du Hallier et le Plessis de Joygny (5) me vindrent trouver.

Le mardy, dernier d'avril, les compagnies de Zurich arrivèrent.

Monsieur le cardinal m'envoya Lisle. Je fis mes ordres pour faire marcher l'armée par Grenoble pour entrer en Savoye au lieu d'entrer par le Chablais et le Fossigny comme j'avois délibéré. La venue de Lisle quy

(1) Il y avait aux précédentes éditions : J'écrivis à M. du Hallier.

(2) Il y avait aux précédentes éditions : Monlchaste.

(3) La république de Genève était alliée des Suisses et protégée de la France.

(4) Inédit. — La ville de Bienne, en allemand Biel^ sur le lac du même nom, aujourd'hui comprise dans le canton de Berne, était alors alliée des Suisses.

(5) Voir t. III, à la page 200, et aux Additions et Corrections.

me porta ce commandement me fit rompre mon premier dessein,

May. — Le mercredy premier jonr de may M"" du Rallier s'en alla a Cliastillon de Michaille (1) pour donner l'ordre a cet acheminement.

Les compagnies de Basle et de Salis arrivèrent.

Du Muy m'apporta de l'argent pour la montre des six mille Suisses que j'ammenois.

Le jeudy %^^ le reste des compagnies arrivèrent.

Le vendredy 3°"^ j'accorday les rangs des capitaines.

Le samedy 4™*^ je receus le matin un courrier du roy par lequel il me fît sçavoir qu'il vouloit luy mesme en personne faire la conqueste de la Savoye, et que je le vinsse trouver a Lion ou il estoit arrivé, pour recevoir ses ordres ; que je fisse cependant acheminer l'armée vers Grenoble ou il se rendroit au plus tost.

L'apres disner je fis faire la première montre aux Suisses, et prester le premier serment. Puis leur ayant donné leurs routtes, et mis ordre au surplus de mes affaires, je partis le dimanche o'"^ de may, passay Lescluse (2) et le petit Credo, fus disner a Chastillon de Michaille et coucher a Serdon (3) .

Le lundy 6™^ je disnay a Gisirieux et vins trouver le roy a Lion. Je le saluay parmy les dames, gallant et amoureux contre sa coustume et mon opinion . M"" de Guyse me donna a soupper.

(1) Châtillon-de-Michaille, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Nantua.

(2) Le fort de l'Écluse, sur la rive droite du Rhône, appartenait à la France depuis 1601.

(3) Gerdon, bourg du canton de Poncin, arrondissement de Nantua.

Le mardy V™** je disnay cheux M"" d'Alaincourt, fus voir faire la montre aux gensdarmes et chevaux légers du roy en Bellecourt, puis au cercle cheux la reine mère a Ainey.

Le mercredy 8°^® je fus voir le garde des sceaux, disner cheux M"" d'Alaincourt.

Le roy partit pour Grenoble, et je demeuray encores a Lion.

]VF de Ghasteauneuf arriva de son ambassade d'Angleterre.

Je fus le soir cheux madame la princesse de Conty .

Le jeudy 9™^ M" le comte de Saut, de Ghasteauneuf, et moy, partimes de Lion, disnasmes a Bourgoin (1), et vinmes au giste a la Tour du Pin.

Le vendredy lO™*' nous disnames a Voyron (21), vinmes près de Grenoble saluer monsieur le cardinal retournant d'Italie, et le fusmes accompagner en allant au devant du roy quy vint a Grenoble.

Le samedy W^^ je fus disner cheux monsieur le cardinal, puis nous fusmes au conseil cheux le roy.

Le dimanche 1 2™^ monsieur le cardinal partit pour aller trouver les reines a Lion.

Le lundy 1 3™^ l'avant garde du roy partit conduitte par M"^ le mareschal de Grequy.

Le mardy 14""^ le roy partit de Grenoble avec le reste de l'armée que je commanday, et vinmes coucher au Goupet.

(1) Bourgoin, chef-lieu de canton de l'arrondissement de la Tour-du-Pin, département de l'Isère.

(2) Voiron, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Grenoble.

Le mercredy 1 S'"^ nous vînmes loger a Barrant (1 ).

La nuit on prit le faubourg de Ghambery ou M"" de Canaples fut blessé a mort (2) .

Le jeudy 1 G™*^ le roy séjourna a Barrant.

Ghambery capitula : les députés de la ville vindrent trouver le roy.

Le vendredy 1 7°*^ le chasteau de Ghambery capitula.

Le samedy 1 8'"'^ le roy vint coucher a Ghambery.

Le dimanche 19'"% jour de la Pentecouste, le roy fit ses pasques : je les fis aussy. Il y eut long conseil.

Le lundy 20"^^ le roy séjourna attendant monsieur le cardinal.

Le mardy 21 ""^ monsieur le cardinal revint de Lion ; et le mercredy 22!'"^ le roy tint conseil. Je fus brouillé avec luy sur le sujet de la munition ; mais je me raccommoday a Aix ou il vint au giste.

Le jeudy !^3'"® il vint coucher a Arby (3) .

Le vendredy âl'"® il me commanda d'aller investir Rumilly (4) et de luy choisir une plaine auprès ou il peut mettre son armée en battaille, et attendis les trouppes en la plaine de Saugine (o) proche dudit Rumilly, ou le roy la mit en ordre. Je m'en allay cependant faire sommer Rumilly quy après quelques allées

(1) Barraux, village du canton du Touvet, arrondissement de Grenoble, avec un fort construit en 1597 par le duc de Savoie sur les terres de France.

(2) Il y avait aux précédentes éditions : fut blessé encore.

(3) Alby, à moitié chemin d'Aix à Annecy, est aujourd'hui un chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Annecy, département de la Haute-Savoie.

(4) Rumilly, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Annecy.

(5) Sallagine, grand et petit, est dans une plaine au sud de Rumillv, à une lieue environ de cette ville.

et venues, se rendit au roy quy y vint coucher et en partit le lendemain samedy ^o™" par un fort mauvais temps, et vint coucher a Nicy (Ij, ou le dimanche âô""^ il séjourna et le lundy encores ou il tint conseil, avec monsieur le cardinal, Effiat, Le Hallier et moy, pour résoudre ce que je devois faire avec son avant garde qu'il me mit en main pour faire abandonner le poste avantageux que le prince Tomas avoit pris a Gonflans (2) pour nous empescher l'entrée des vallées de la Morienne et de la Tarantaise (3), et ce en luy couppant par derrière le chemin de sa retraitte en entrant par quelque moyen que ce fut dans la Tarantaise.

Ce jour là le Massariny arriva près du roy, quy luy apporta des propositions de paix.

Le mardy 28°^^ je partis de Nicy avec huit mille hommes de pié et sept cens chevaux. Je donnay mon rendes vous au bout du lac (4) en la plaine de Lacheray, puis vins coucher a Faverge (5) quy n'est qu'a une lieue et demie de Gonflans, ou le prince Tomas estoit campé.

Le soir Massarini quy s'en retournoit vint coucher cheux moy.

(1) Annecy.

(2) Gontlans, dans le département de la Savoie, est situé au coniluent de l'Arly et de l'Isère, rive droite de l'Isère.

(3) La Maurienne et la Tarentaise sont deux vallées arrosées , Tune par l'Arc, affluent de l'Isère, rive gauche, l'autre par l'Isère. Leurs villes principales, Saint- Jean-de-Maurienne et Moutiers, sont aujourd'hui deux chefs-lieux d'arrondissement du département de la Savoie.

(4) Au bout du lac d'Annecy.

(5) Faverges, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Annecy, au sud du lac.

Toute la noblesse de la court et des volontaires me suyvit.

Le mercredy 29"*^ le roy vint avec sa battaille prendre les mesmes logemens que j'avois quittés, et moy, au lieu d'aller attaquer les retranchemens du prince Tomas, je prins a la main gauche et vins coucher a Eugine (1).

Le jeudy 30'"^ jour de la Feste Dieu, j'en partis et ayant passé une très fascheuse montaigne nommée la Forcola (2), je vins a Beaufort costoyant le torrent a la main droitte. Des que le prince Tomas (quy ne pouvoit s'imaginer que je me voulusse enfourner dans ces dettroits sy pénibles et fascheux), eut connu ma resolution, il envoya en diligence deux mille hommes pour garder des passages, quy d'eux mesmes estoint inaccessibles, des cols de Gormette, de la Lossa, de la Balme, et d'un quattrieme dont je ne me souviens du nom (3) ; et moy, deux heures après mon arrivée, je pris deux cens hommes du régiment des gardes que j'envoyay tenter d'occuper le col de Gormette : je fis reconnestre celuy de la Lossa par deux cens hommes de La Melleraye : je fis reconnestre celuy dont j'ay oublié le nom par Gharros et deux cens hommes de son régiment, et celuy de la Balme par deux cens

(1) Ugine, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Albertville, département de la Savoie, au confluent de la Ghèze et de l'Arly.

(2) La Fourclaz, entre l'Arly et le torrent du Doron de Beaufort. — Beaufort, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Albertville, est situé sur la rive droite du Doron.

(3) Les cols de la Louzaz, de Gormet, du Coin (sans doute lé quatrième, dont l'auteur a oublié le nom), et de la Balma ou de Bresson, sont situés à peu près sur une même ligne allant de l'ouest à l'est.

hommes du régiment de Piémont avec lesquels j'envoyay les sieurs du Plessis Besanson et de Vignoles, avec ordre a tous quattre de me renvoyer de temps en temps des soldats pour m'aviser, et pour m'y acheminer sy un de ces cols me pouvoit estre ouvert.

Le vendredy dernier jour de may je demeuray a Beaufort attendant des nouvelles de ceux que j'avois envoyés reconnestre les passages. Ceux des gardes revindrcnt ayans trouvé le col de Cormette gardé par un régiment, quy estoit gardable contre tout le monde avec cent hommes seulement. M"^ de Charros revint aussy ayant trouvé le col qu'il vouloit occuper, non seulement gardé, mais inaccessible. Quant aux deux autres, je n'en sceus rien ce jour là, et le prince Tomas pour tascher de descouvrir mon dessein prit l'occasion de me renvoyer une haquenée que j'avois prestée a Massariny en partant de Faverge.

J'avois avesques moy IVP^ du Hallier et le commandeur de Valançay pour mareschaux de camp, et le marquis de Nesle que nous traittions quasy comme s'il l'estoit. Nous estions tous quattre ensemble en grand soucy de ce que nous pourrions faire pour passer, voyant les passages gardés de la sorte et la moytié de nos gens desjà revenus sans rien faire, quand, sur les onse heures du soir, un soldat du régiment de la Melleraye me vint dire de la part de son mestre de camp qu'estant arrivé au col quy luy estoit destiné le soir auparavant a l'entrée de la nuit, les ennemis quy n'eussent jammais sceu croire que l'on eut tenté ce passage, attendu que l'on voyoit venir ceux quy le voudroint entreprendre des le bas du mont, parce que le chemin est tout droit, qu'il n'y

peut passer qu'un homme a la fois, qu'il ne se peut entreprendre que pendant que le soleil ne luit point parce qu'il est plein de neige quy ne tient point quand le soleil donne dessus, et qu'il faut monter deux lieues devant qu'estre au sommet; c'est pourquoy on n'y avoit mis que soissante hommes par forme pour le garder, quy avoint esté tirés du régiment quy gardoit le col de Cormette quy n'est pas a mille pas de là, d'où l'on l'eut peu secourir sy l'on eut aperceu que quelqu'un eut monté par celuy de la Lossa : mais Dieu voulut que La Melleraye arriva a l'entrée de la nuit, qu'une nuée le cacha aux yeux de ceux quy gardoint le col, quy ne laissèrent qu'une sentinelle quy les laissa monter jusques a cinquante pas de luy sans les voir, et les nostres luy ayant tiré, il se sauva dans son corps de garde, et ceux du corps de garde s'en fuirent, de sorte que M"" de la Melleraye l'avoit occupé et me mandoit que je luy envoyasse en diligence le reste de son régiment et des vivres ; car il croyoit y devoir estre attaqué. La joye fit un excès en mon cœur a cette nouvelle, et a l'heure mesme je fis partir le régiment de la Melleraye pour aller joindre son mestre de camp auquel j'envoyay des vivres et l'asseuray que le jour suyvant je serois a luy avec toute mon infanterie.

Le samedy premier jour de juin je renvoyay toute ma cavalerie avec laquelle la plus grande partie de la noblesse s'en retourna, et fis acheminer sept mille hommes de pié quy me restoint , bien lestes , et sans bagage, au dessous du col de la Lossa et a la veue de La Melleraye, en une petite vallée nommée Olacheray. On me vint avant partir donner aussy avis que Le Plessis et Vignoles avec les hommes que je leur avois

donnés avoint gaigné le pas de la Balme, mais qu'il estoit de telle sorte qu'ils ne croyoint pas que l'on y peut passer, tant il estoit rude et fascheux. Je poursuyvis donc mon premier dessein et vinmes camper a Olacheray. Nous eûmes quelque allarme des ennemis quy estoint encor sur le col de Cormette a nostre veue; mais ils ne demeurèrent gueres là : car des que le prince Tomas sceut que le col de la Lossa avoit esté surpris, craignant d'estre enfermé entre l'avant garde et la battaille du roy, comme il eut esté sy je fusse passé, quitta son retranchement de Gonflans cette nuit mesme (1), et avec la diligence qu'il peut, vint gaigner Moustiers et le pas du Ciel ou il se pensoit retranché, comme trente ans auparavant le duc son père avoit fait contre le feu roy.

Le dimanche deuxième, a la pointe du jour, je fis monter les trouppes, ce quy ne se pouvoit faire qu'un a un, et je me mis a pié a leur teste avec M"^ le marquis de Nesle, laissant M""^ du Hallier et commandeur de Valançay au millieu et a la queue pour les faire mieux avancer. Nous allasmes gayement jusques a neuf heures du matin, quoyque avesques grand peine, dans la neige; mais passé cela, et que le soleil eut commencé a la fondre, nous eûmes de terribles peines que nous surmontasmes en fin, et eusmes monté et descendu le

(l) Le cardinal de Richelieu, dans une lettre datée du 29 mai, annonçait à la reine-mère que le prince Thomas avait quitté Gonflans dès la veille [Lettres du cardinal de Richelieu^ t. III, p. 679). Mais dans ses mémoires le cardinal dit que le prince fit une pause au pas de Briançon, sur le cours supérieur de l'Isère. C'était donc de ce dernier poste que, pour couvrir sa retraite sur Moutiers, le prince Thomas faisait occuper les passages des montagnes.

col de la Lossa sur les onse heures. Puis nous marchâmes environ une lieue, après quoy nous rencontrâmes un autre col sans neige plus aspre que celuy de la Lossa et plein de pierres aiguiies quy nous couppoint les pies : il s'appelloit le col de Nave qu'ayans monté et descendu avesques des peines incroyables nous nous trouvasmes dans un assés bon village nommé Nave (1 ) ou nous trouvasmes quelque vin quy servit bien a donner cœur a nos soldats pour passer outre, plusieurs estans tout a fait recreus. Apres qu'ils se furent un peu resfraichis, nous passâmes outre et montâmes encor deux cols, non tels {%) que les deux premiers, nommés le grand Cœur et le petit Cœur (3), et puis nous nous trouvasmes a Aigueblanche (4) ou de bonne fortune me vindrent rencontrer deux cens chevaux que le roy m'avoit envoyés, croyant que le prince Tomas avoit tourné teste contre moy quy n'avois aucune cavalerie. Je montay lors a cheval et me mis a leur teste, croyant que nous pourrions rencontrer les ennemis a leur retraitte et faire quelque effet. Mais ils avoint desja passé Moustiers quy se rendit a moy a mon arrivée et une compagnie de carabins aussy quy s'estoit arrestée derrière , que je fis desmonter et desarmer, et suyvis les ennemis de sy près qu'ils ne peurent conserver le pas du Ciel que j'occupay sans résistance

(1) Naves, grand et petit, est dans un vallon dont le torrent vient se jeter dans l'Isère, rive droite.

(2) Il y avait aux précédentes éditions : aussi fâcheux.

(3) Le grand Cœur et le petit Cœur sont au sud de Naves, assez près de l'Isère.

(4) Aigueblanche, dans la Tarentaise, sur la rive droite de l'Isère.

et fis avancer la compagnie de Casteljaloux (1) que j'y mis en garde. Puis je revins loger a Moustiers, tellement las que je ne pouvois mettre un pié devant l'autre: aussy avois je fait ce jour là a pié plus de douse lieues françoises toujours montant et descendant, ou dans les neiges et le froid, ou dans une excessive chaleur.

Je passay le lendemain lundy S""® de juin avesques neuf cornettes de cavalerie le pas du Ciel et les fis loger a Esme(2), et comme mon infanterie arrivoit, je receus par Constenan une lettre du roy quy me commandoit de l'attendre a Moustiers ou il devoit arriver le lendemain, et resinner son avant garde a W le mareschal de Chastillon quy estoit entré en sa semaine de commander; ce quy m'offensa extrêmement, ne pensant pas que puis que les mesmes trouppes demeuroint avant garde, que ma seule personne deut estre destronée, et qu'ayant levé le lièvre et poursuyvant l'ennemy , un autre vint proffiter de mes peines et de mon travail.

Ainsy M"" de Chastillon arriva le mesme soir, auquel je resinnay mes trouppes, et attendis le roy quy arriva le lendemain mardy 4'°'^ a Moustiers avec monsieur le cardinal ausquels je fis mes plaintes de l'outrage que l'on m'avoit faitte, dont je n'eus autre satisfaction sinon que l'on a voit creu que, ma semaine estant finie, le mareschal de Chastillon devoit commander la sienne.

Le roy séjourna le lendemain a Moustiers et en partit le jeudy G""® pour venir loger a Esme ou il eut nouvelle de l'entière retraitte de M' le prince Tomas dans

(1) Scipion de Brion, seigneur de Gastel- Jaloux, avait une compagnie de gendarmerie.

(2) Aime, en Tarentaise, sur la rive gauche de l'Isère, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Moutiers.

la Valdoste (1 ) par le petit Saint Bernard , quy peut estre , sy j'eusse continué ma routte , ne luy eut pas esté sy aysée qu'elle fut.

Le vendredy 7°^® il vint loger a Saint Maurice du Bourg (2), et le jour mesme s'avança jusques au pont de Saint-Germain (3) ou commence le petit Saint Bernard, ou l'on conclut de faire un fort. Je fus reconnestre le passage de Rosellan, et luy en fis mon rapport.

Le samedy 8'"^ le roy séjourna a Saint Maurice et tint conseil auquel il ordonna Le Hallier pour faire faire le fort, et demeurer en ce passage.

Le dimanche 9™^ le roy partit de Saint Maurice, vint disner a Esme, et coucher a Moustiers, le lundy a Conflans, et le mardy a Saint Pierre d'Albigny (4), ou nous y séjournâmes le mercredy et le jeudy ; et le vendredy 1 4°^^ le roy en partit et vint disner a Chamberi , ou il séjourna le lendemain , attendant le retour de Beringuen qu'il avoit envoyé a Lion trouver la reine, quy revint le soir, et le roy se résolut d'y aller. Il me commanda de demeurer a Chamberi avec le pouvoir sur son armée. 11 ordonna M'^ de Ghasteauneuf pour intendant de justice et des finances près de moy, et Gonstenan et Vignoles pour mareschaux de camp.

(1) Dans le val d'Aoste. Aoste est en Piémont, sur la Doire Baltée.

(2) Saint-Maurice-du-Bourg, ou Bourg-Saint-Maurice, en Tarentaise, sur la rive droite de l'Isère, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Moutiers.

(3) Le pont de Saint-Germain est sur un torrent qui descend du petit Saint-Bernard et vient affluer dans l'Isère vers Saint-Mauricedu-Bourg.

(4) Saint-Pierre-d' Albigny , chef-lieu de canton de l'arrondissement de Chambérv.

Le dimanche le roy partit et me laissa ordre de faire marcher son armée vers la Morienne. Mais le lundy 1 7°^® l'Isère desborda de telle sorte qu'elle emporta les ponts de Gonflans, quy sont celuy de l'Hospital et celuy des Chèvres.

Le mardy 1 8""^ la ville de Montmelian (1 ) se rendit, et nous commençâmes a attaquer le chasteau par mines.

Le mercredy 1 0""*^ le chasteau de Charbonnières (2) se rendit a M"" le mareschal de Crequy.

On me manda que nostre cavalerie ne pouvoit passer a Conflans pour n'y avoir plus de ponts.

Le jeudy 20™" le roy m'escrivit pour faire passer ses gardes françoises et suisses au port de la Gâche.

Le vendredy Sll'"® juin je fis avancer les Suisses a Ghappareillan (3) pour passer le lendemain.

J'establis quattre compagnies nouvelles pour tenir garnison dans Chamberi ou y ayant laissé l'ordre nécessaire, comme aussy pour faire refaire les ponts de Conflans pour le passage de nostre cavalerie, je partis le samedy 22°*" de Chamberi avec M"" de Chasteauneuf, et passant par Ghappareillan ou les gardes vindrent loger, puis par Barrant, nous vinmes coucher a la Terrasse (4), et le dimanche 23""" disner a Grenoble ou monsieur le cardinal estoit desja arrivé, et le roy peu après nous.

M"^ de Crequy y fut toujours mon hoste tant que le

(1) Montmeillan, sur la rive droite de l'Isère, aujourd'hui cheflieu de canton de l'arrondissement de Ghambéry.

(2) Le fort de Charbonnières en Tarentaise était sur un rocher qui domine Aiguebelle.

(2) Ghapareillan , village du canton du Touvet, situé à la frontière de la Savoie et du Dauphiné.

(4) La Terrasse, village du canton du Touvet, sur la route de Grenoble. — Il y avait aux précédentes éditions : Caterrasse.

roy y séjourna, quy fut jusques au samedy 29"^^^ juiu que le roy en partit et \ int coucher a Gonsolles (1 ) .

Le dimanche, dernier de juin, il vint coucher a la Roquette (%).

Juillet. — Le lundy, premier jour de juillet, il vint coucher a Ayguebelle sous Charbonnières (3) , ou monsieur le cardinal arriva.

Le mardy 2l"^ le roy tint conseil le matin ou il résolut que monsieur le cardinal passeroit en Italie avec ^P^ de Chomberg et d'Effiat, et que le roy arresteroit quelques jours dans la Morienne retenant près de luy pour commander son armée M'^ le mareschal de Grequy et moy.

Monsieur le cardinal partit le jour mesme pour aller a Suse, et le roy, a cause de la peste quy estoit forte a Ayguebelle , en partit aussy et vint coucher a Argentine (4) .

Je demeuray ce soir là, et le mercredy 3°^® je fus loger au quartier du roy a Argentine.

Il eut des nouvelles de monsieur le cardinal quy le firent le lendemain 4™® partir, et venir disner a la Chambre (5), puis passer par le pont Amafré (6), et venir coucher a Saint Jean de Morienne, ou estoit

(1) Sans doute Goncelin, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Grenoble, sur la rive gauche de l'Isère.

(2) La Rochette, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Ghambéry.

(3) Aiguebelle, sur la rive gauche de l'Arc, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint- Jean-de-Maurienne.

(4) Argentine, bourg du canton d' Aiguebelle, situé plus haut sur le cours de l'Arc.

(5) La Chambre, sur la rive droite de l'Arc, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Jean-de-Maurienne.

(6) Pontamafrey, sur l'Arc, au-dessus de la Chambre.

arresté monsieur le cardinal pour la venue de Julio Massariny quy arriva le mesme soir.

Le vendredy S"*® IVP de Montmorency arriva, de quy on n'estoit pas content. M'' d'Effiat et de Chomberg partirent.

On despescha Massariny, et le roy quy ne se portoit pas bien se fît saigner.

J'en fis de mesme le lendemain samedy 6™% que M"" de Montmorency se rabienna un peu, et on le renvoya en Italie luy donnant M"^' de Gramail et du Fargis pour mareschaux de camp.

M"^ de Grequy arriva a Saint Jean de Morienne.

Le sergent major de Nice arriva desguisé ; je le fis par ordre du roy parler a monsieur le cardinal.

Le dimanche le conseil se tint, et le lundy aussy. Le roy se trouva mal, mais pour cela ne laissa pas de faire faire l'exercice, et moy la nuit (1).

Le mardy 9™"^ M' de Chomberg revint, a quy monsieur le cardinal commit le traitté de Nice et l'osta de mes mains (21) .

Le vendredy 1 2l"® la nouvelle vint que M"" de Montmorency avoit bravement fait en un combat a Veillane (3) ou le prince Doria (4) avoit esté pris.

(1) C'est-à-dire : et moi je me trouvai mal la nuit.

(2) Icy se rapporte tout ce traitté de Nice, et ce quy s'y passa.

(Addition marginale de l'auteur).

Voir à l'Appendice. VII.

(3) Le combat de Veillane fut livré le 10 juillet. On peut en lire les détails dans le Récit veniable des particularitez et circonstances plus remarquables du combat de Villane sous la conduite de mess, de Montmorency et marquis d'Esfiat le iO juillet 1630, nommée par le Roy la journée S. Ambroise, Paris, Denys Houssaye, 1630 ; dans le Mercure françois, t. XVI, année 1630, p. 636 et suivantes; dans les Memorie recondite., t. VII, p. 196; etc.

(4) Fal)rizio Doria, duc de Vagliana, fils puîné d'André Doria,

Le samedy 1 3"^^ le roy se porta mal et prit médecine. Mon bon amy Frangipany arriva.

Le dimanche 1 1™*^ on apporta une cornette et seise drappeaux pris au combat de Veillane.

Le lundy 1 S""^ Chomberg tit festin a disner, et M"" de Longue ville a souper.

Le lendemain mardy 16°^'^je leur fis festin. M*" de Crequy s'en retourna a Grenoble.

Le vendredy IQ"*^ le roy eut bien fort la fièvre, et disoit que sy l'on le faisoit demeurer davantage a Saint Jean de Morienne, que l'on le feroit mourir.

Le samedy ^O'""'^ une femme apporta des lettres des assiégés de Casai.

Le mercredy Sli'^^le roy résolut de se retirer de Saint Jean de Morienne, et l'exécuta le lendemain jeudy SiS""^, y laissant monsieur le cardinal et Chomberg, et vint coucher a Argentine ou tout estoit plein de peste : on fut contraint de coucher dans les prés.

Le vendredy %Q^^ le roy vint coucher a la Rochette, ou M""* de Guyse, de Chastillon , et l'evesque d'Orléans (1 ) arrivèrent.

Le samedy '^1^^ le roy alla coucher au fort de Barraut, et permit a M"^ le Comte, M"^ de Longueville, et a moy, d'aller a Grenoble.

prince de Melfi, et de Jeanne Golonna, commandait un corps de cavalerie espagnole dans l'armée du duc de Savoie. Il fut blessé dans le combat par le duc de Montmorency.

(1) Gabriel de l'Aubespine, fils de Guillaume de l'Aubespine, baron de Ghâteauneuf, et de Marie de la Ghâtre, frère aîné du marquis de Ghâteauneuf, était évêque d'Orléans depuis 1604. Il mourut à Grenoble le 15 août de la présente année.

Nous vinmes coucher a Domene (1), et le lendemain dimanche 28°^*^ nous vinmes a Grenoble souper cheux M' de Grequy. Nous y trouvasmes le garde des sceaux que l'on avoit fait venir a Grenoble pour le retirer de Lion d'auprès de la reine (2) qu'il estoit soubçonné d'animer contre monsieur le cardinal, et l'on en voyoit apertement la mauvaise intelligence fomentée par M'" de Bellegarde quy s'estoit desclaré ennemy de monsieur le cardinal pour avoir fait donner la lieutenance de roy de Bourgongne, vacante par la mort du marquis de Mirebeau, a Tavannes qu'il n'aymoit pas. D'autre costé W^ de Guyse a quy monsieur le cardinal vouloit oster l'amirauté de Levant, prétendant qu'elle estoit dépendante de celle de Ponant, ne s'oublioit pas a luy rendre les mauvais offices qu'il pouvoit, et d'autant plus maintenant que leurs affaires estoint au pis parce que monsieur le cardinal avoit envoyé un huissier en Provence y faire quelque acte a la marine, et M"" de Guyse l'avoit oultragé et en suitte mis prisonnier. Madame de Gombalet aussy, que la reine n'affectionnoit pas, aydoit bien a accroistre l'aigreur de la reine quy se plaignoit qu'elle entretenoit a son service quarante gentilshommes lesquels ne la voyoint point et ne bougeoint d'auprès de monsieur le cardinal ; lequel de son costé avoit a se plaindre de ce que, pendant qu'il estoit occupé aux affaires de Testât et a l'agrandissement d'iceluy, on machinoit sa ruine en animant la reine mère contre luy ; que deux hommes qu'il avoit eslevés

(1) Domène, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Gre- ' noble.

(2) Ici et plus loin c'est de la reine-mère qu'il s'agit.

de la terre aux plus hautes dignités, par une ingratitude signalée , avoint tasclié a le destruire , assavoir M' de Berulle que de simple prestre il avoit fait faire cardinal (1 ) et W de Marillac a quy il avoit premièrement fait donner en main les finances, et en suitte les sceaux; qu'il ne pretendoit en l'amirauté de Levant que ce que ceux a quy il avoit succédé a l'amirauté de Ponant y avoint prétendu, et qu'il ne croyoit pas que pour n'estre pas homme d'espée, que M"" de Guyse luy deut usurper de force ce qu'il ne demandoit qu'en justice, ny que pour cela mesdames la princesse de Conty, d'Elbeuf (3) et d'Onano (3) fussent continuellement a ses oreilles (4) pour mesdire de luy ; qu'il avoit obligé ]\r le Grand en ce qu'il avoit peu, mais que c'estoit un homme quy, ayant en sa tendre jeunesse possédé la faveur du roy Henry troisième , croyoit qu'elle estoit de son patrimoine et ne pouvoit souffrir ceux quy la possedoint; que le prétexte qu'il prenoit de le haù" estoit injuste, veu que le roy, et non luy, avoit donné la lieutenance de roy a une personne nourrie de jeunesse avec luy, de grande quahté, dont le grand père estoit mareschal de France, et les père et oncle avoint possédé en Bourgongne la charge totale dont le roy ne luy en avoit donné qu'une parcelle en reconnoissance des services de ses ancestres et des siens, et particulie-

(1) Ce reproche, quant au premier de ces deux personnages, était rétrospectif : le P. de Bérulle, créé cardinal en 1627, était mort en octobre 1629.

(2) Il s'agit ici et dans la suite de la seconde duchesse d'Elbeuf, fille d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées.

(3) Voir t. I, p. 212, note 2, et t. II, p. 283, note 3.

(4) Aux oreilles de la reine-mère.

rement pour l'affection qu'il luy a portée des son enfance ; que le marquis de Tavannes estoit desja mestre de camp de Navarre et avoit plus servy que ceux que M'' le Grand avoit proposés au roy pour la lieutenance de roy de Bourgongne ; qu'au reste le roy n'estoit pas obligé de mettre en cette charge ceux que le gouverneur de la province luy nommoit, ny moins désirer (1 ) qu'ils fussent trop conjoints d'amitié ou de despendance.

Le lundy 2l9""^ IVF le mareschal de Crequy mena disner M"" le Comte, M"" de Longueville, et moy, a sa belle maison de Vigille (2) , ou nous y vismes M"" de Canaples bien malade. Ce voyage se fit affin de donner lieu au parlement de résoudre ce qu'ils feroint sur l'arrivée de M' le Comte leur gouverneur que par devoir ils estoint obligés de visiter. Le fait estoit que le parlement de Grenoble dont le gouverneur est le chef et y préside, les arrêts se faisans en son nom quand il n'y a point de dauphin en France, rendoit de tout temps de grands devoirs a leurs gouverneurs et lieutenans de roy, entre autres que, luy arrivant ou s'en allant, la court luy venoit faire la révérence en corps, laquelle il n'alloit conduire que jusques sur le haut de son degré : la mesme chOvSe s'observoit au lieutenant de roy ; dont ils estoint en possession immémoriale et quy n'avoit point esté contestée a M"^ le Comte, ny a M"^ Desdiguieres, ny a MMe mareschal de Crequy. Il arriva que, trois ans auparavant, M"" le Prince ayant

(1) Et devait moins encore désirer.

(2) Vizille, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Grenoble.

un pouvoir pour commander aux armées du roy contre les huguenots de Languedoc, son pouvoir fut estendu jusques en Provence et en Dauphiné, et luy s'en retournant en France et passant par Lion, le parlement députa le premier président et nombre de conseillers pour luy venir faire la révérence. M"" le Prince quy fait plus d'honneur a un chascun que l'on ne luy en demande, les vint recevoir jusques au bas de son degré, les conduisit jusques a leurs carrosses, dont ils firent rapport au parlement, et le mirent sur leurs registres, et en suitte firent un arrest par lequel il fut deffendu d'aller plus saluer le gouverneur de la province ny le lieutenant de roy s'ils ne leur rendoint le mesme honneur, ce que l'un ny l'autre ne voulurent faire. Ainsy W le Comte a son arrivée a Grenoble l'année passée comme le roy alloit a Suse , ne tut point visité par le parlement ; mais on luy dit aussy que c'estoit parce que le roy estoit a Grenoble, et que, luy présent, la court en corps n'alloit trouver personne. Mais a son retour a Valence ladite cour de parlement ayant envoyé le premier président et nombre de conseillers trouver le roy, ils firent pressentir a ]\F le Comte s'il leur voudroit rendre l'honneur qu'ils pretendoint, ce qu'il leur refusa, et eux s'estans addressés au garde des sceaux pour les présenter au roy, ]\P le Comte leur fit refuser l'audience sur le prétexte qu'ils venoint d'une ville pestiférée. Sur cela il se traitta des moyens d'accommodement et on fit espérer a ]\P le Comte que la court se mettroit en son ancien devoir, le premier président en ayant asseuré jVP de Seneterre. Pour cet effet M"" le Comte vint a Grenoble sans le roy a la sollicitation de W le mareschal de Crequy : IVP^ de Seneterre arriva

devant, quy fut traitter de cette affaire avec le premier président, et fît que ]\P le Comte n'entra que la nuit dans Grenoble, et qu'il alla le lendemain matin a Vigille pour donner temps a ceux du pai^lement de se raviser. Mais ce fut en vain; car ils n'y peurent estre portés. Au retour de Vigille i\P le Comte et W de Crequy, piqués de cet affront, consultèrent ce qu'ils avoint a faire, et je leur conseillay de tourmenter cette court quy les mesprisoit et de se servir de leur pouvoir pour les mettre a la rayson, les rendant demandeurs ; qu'ils fissent commander que passé sept heures personne n'eut a se promener par la ville, et puis faire courre le bruit que cette deffense ne regardoit que le parlement, et des qu'un conseiller ou président sortiroit, le faire prendre et l'envoyer prisonnier en la citadelle , ou en l'arsenac ; qu'ils avoint les forces pour ce faire et l'autorité en main. M"^ de Crequy se porta franchement en cet avis; mais Seneterre divertit M"" le Comte de le recevoir, et lit qu'il ne voulut voir aucun conseiller en privé puis qu'ils ne l'avoint point veu en public, et qu'il fit sa plainte au roy pour avoir règlement contre ces messieurs.

Le mardy 30^^ nous disnames cheux M"^ le Comte. Apres disner il s'esleva la plus furieuse tempeste que j'aye veue de ma vie.

Aust. — Le jeudy premier jour d'aust M"" le Comte eut tout le jour la lièvre, ce quy fit qu'il voulut partir le lendemain 2™® dans mon carrosse et venir coucher a Moyran, et moy je l'accompagnay, et M^ de Longueville aussy .

Le samedy 3^^ nous sceumes a la disnée la prise de Mantoue dont M' de Longueville fut fort

affligé (1), et fusmes coucher a Artas (2); et le dimanche i""® nous arrivasmes a Lion ou M'^ d'Alaincourt fut mon hoste.

Le 7°^^ le roy y arriva, et ayant pris congé du roy quelques jours après pour aller donner ordre a mes affaires a Paris, le samedy 1 7™® jour d'aust je partis de Lion et vins coucher a la Bresle (3), puis a la Pallisse, aNevers, a Montargis ; finalement le mercredy %\ '°^® jour d'aust j'arrivay a Paris ou je trouvay AF d'Espernon. Monsieur, frère du roy, y vint le lendemain, et peu de jours après M' le Comte, M"^ de Longueville et AP de Guyse arrivèrent. Nous ne songeâmes qu'a y bien passer nostre temps (4). Je m'amusay a faire bastir Challiot.

Mais a un mois de là (septembre) j'eus nouvelles que le roy avoit la fièvre continue, et qu'il n'estoit pas sans danger. Cela me fit prendre la poste et m'en aller en diligence a Lion ou j'arrivay (octobre) le lendemain que le roy avoit pensé mourir et que son abcès s'est oit escoulé par bas (o), dont j'eus une excessive joye. Je vins descendre cheux le roy quy fut bien ayse de me voir, et moy ravy de ce qu'il estoit hors de danger. Je vis en suitte les reines, les princesses et monsieur le cardinal, et m'en vins loger a mon accoustumée cheux M"" d'Alaincourt.

Monsieur le cardinal me receut très bien, me fit

(1) Mantoue avait été prise par les Impériaux le 18 juillet.

(2) Artas , village du canton de Saint-Jean-de-Bournay, arrondissement de Vienne , département de l'Isère.

(3) Voir t. m, p. 162, note 1.

(4) Voir à l'Appendice. Vni.

(5) Le roi était tombé malade le 22 septeml)re : l'abcès qui avait mis sa vie en danger s'ouvrit le 30.

fort bonne chère, et parla a moy en grande confidence. Mais le lendemain j'aperceus en luy quelque froideur pour moy, dont demandant la cause a M"" de Chasteauneuf, il me dit en confidence que l'on avoit donné avis a monsieur le cardinal que j'avois porté quelques parolles de la part de Monsieur a la reine mère avec un pouvoir de l'arrester s'il fut mesavenu du roy ; a quoy j'oserois jurer que Monsieur n'avoit pas eu la pensée, parce que, quand je partis, il ne se douttoit pas que le roy fut en péril. Il me dit aussy qu'estant venu descendre au logis de M' d'Alaincourt ou M'^ de Crequy estoit desja logé. M"" de Guyse estant venu une partie du chemin avesques moy, et luy s' estant encores logé porte a porte de M"^ d'Alaincourt, cela avoit peu donner quelque ombrage de moy, quy estois tous les soirs cheux madame la princesse de Conty et tout le jour cheux la reine mère. Je luy dis que je n'avois pas veu, le matin que j'estois party. Monsieur frère du roy, et que le soir précèdent je n'avois pris congé de luy ; que je n'avois pas encor dit un seul mot a la reine mère, que tout haut ; que c' estoit l'office d'un courrier, et non d'un mareschal de France, d'estre porteur de tels pouvoirs, quy fussent venus trop tard sy Dieu n'eut pas miraculeusement guery le roy ; que depuis dix ans je n'avois pas eu d'autre logis a Lion que celuy de M"" d'Alaincourt mon ancien amy ; que ce n'estoit pas d'astheure que M' de Crequy et moy vivions comme frères, mais depuis nostre première connoissance, et qu'il y avoit près de trente ans que je hantois cheux madame la princesse de Conty; que Villeclair (1) et

(1) Peut-être La VilIe-aux-Glercs.

Guillemot (1) quy estoint venus en poste avec moy pourroint tesmoygner que M"" de Guyse estoit party depuis moy de Paris, qu'il m'avoit outrepassé le premier jour que je couchay a la Chappelle la Reine (2), que je l'avois rattrappé le soir suyvant a Poully , et qu'a MouUins ne m'ayant peu suyvre, je l'avois devancé; et que je luy priois d'asseurer monsieur le cardinal que je n'estois point homme de brigue ny d'intrigue, que je ne m'estois meslé jammais que de bien et fîdellement servir le roy premièrement, et en suitte mes amis, dont il estoit un des premiers et a quy j'avois voué tout très humble service : ce qu'il me promit de faire, et moy l'ayant une fois esté voir, je luy dis aussy en sustance les mesmes choses, dont il me tesmoygna d'estre satisfait.

Le roy se fit porter en Bellecourt dans la mayson de madame de Chaponay (3) ou il fut encore bien mallade. Mais Dieu luy ayant rendu sa santé, il partit pour s'en revenir a Paris (4) .

Nous le suyvismes un jour après, M^^ le Comte, cardinal de la Vallette, de Longueville, et moy, et l'ayant rattrappé a Rouanne, nous embarquâmes devant luy et vinmes jour et nuit a Briarre ou nous trouvasmes mon carrosse quy nous ammena a Paris, ou peu de

(1) Charles Guillemeau, médecin ordinaire du roi.

(2) La Ghapelle-la-Reine, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Fontainebleau.

(3) Éléonore de Villars, fille de Balthazar de Villars, seigneur du Val, et de Louise de Langes, avait épousé Humbert de Chaponay, seigneur de Tlslemean, qui fut successivement lieutenantgénéral en la sénéchaussée de Lyon, et intendant es provinces de Lyonnois, Bourbonnois et Berry.

(4) Le roi partit de Lyon le 19 octobre, et de Roanne le 22.

jours après les reines se rendirent peu après la Toussaints, et on ne vit point la reine mère les deux ou trois jours après son retour, estant logée a Luxembourg.

Novembre. — Le roy la vint voir de Versailles le samedy 9™^ de novembre, et pour plus grande commodité s'en vint loger a l'hostel des ambassadeurs proche dudit Luxembourg, et monsieur le cardinal quy estoit venu dans le mesme batteau de la reine en grande privante avec elle, revint aussy quand et le roy a Paris, et logea au petit Luxembourg.

J'ay sceu depuis, et Dieu me punisse sy auparavant j'en avois eu autre connoissance qu'en destail seulement, que quelquefois la reine et monsieur le cardinal estoint brouillés, quelquefois en parfaite intelligence ; j'ay sceu, dis je, depuis, que souvent le roy faisoit ses plaintes a la reine sa mère de monsieur le cardinal, et réciproquement la reine au roy, [qu'en fin deux ou trois fois elle avoit dit au roy] (1 ) qu'elle vouloit ouvertement se brouiller avec luy et sortir de sa tutelle, c'estoint ses termes, et que le roy de temps en temps l'avoit priée de dilayer, ce qu'elle avoit fait, et qu'au retour du roy a Lion, le roy applaudissoit en quelque chose a la reine, quy neammoins l'avoit priée d'attendre encoresjusquesa leur retour de Paris (2); que le roy ayant veu a Rouanne la resolution de monsieur le cardinal d'attendre la reine mère, luy avoit escrit de luy faire fort bonne chère, comme elle avoit fait; et que le dimanche 1 0™% veille de la Saint Martin, le roy estant venu le matin voir la reine sa mère, je luy

(1) Inédit.

(2) Il faut lire : à Paris.

accompagnay : ils s'enfermèrent tous deux dans son cabinet, et le roy venoit la prier de superseder encores six semaines ou deux mois d'esclater contre monsieur le cardinal, pour le bien des affaires de Testât quy estoint allors en leur crise, le roy ayant commandé a ses généraux de delà les monts de hasarder une battaille pour le secours de Casai (1 ) ; et la reine mère avoit résolu de dilayer encores ce temps là a la prière du roy son fils. Comme ils estoint sur ce discours monsieur le cardinal arriva, quy ayant trouvé la porte de l'antichambre a la chambre fermée, entra dans la gallerie et vint heurter a la porte du cabinet ou personne ne respondit ; en fin impatient et sçachant les estres de la mayson, il entra par la petite chappelle, la porte de laquelle n'ayant pas esté fermée, monsieur le cardinal y entra, dont le roy fut un peu estonné et dit a la reine : « Tout est perdu (2) ; le voycy » , croyant bien qu'il esclatteroit : monsieur le cardinal quy s'apperceut de cet estonnement, leur dit : « Je m'asseure que vous parliés de moy. » La reine luy respondit : « Non faisions ; » sur quoy luy ayant répliqué : c< Avoués le, Madame », elle luy dit que ouy, et là dessus se porta avec grande aygreur contre luy, luy desclarant qu'elle ne se vouloit plus servir de luy, et plusieurs autres choses ; sur quoy M"^ Bouteillier arriva, et elle

(1) Cette bataille avait été empêchée le 26 octobre par Mazarin qui s'était jeté entre les combattants avec des paroles de pai.x : mais quelques troubles survinrent dans l'exécution des conventions, et les généraux furent obligés de renouveler le 27 novembre le traité qui stipulait l'évacuation du Montferrat par les Espagnols, et la retraite de l'armée française.

(2) Il y avait aux précédentes éditions : et dit à la reine , tout éperdu.

continua encores jusques a ce que le roy alla disner, et que monsieur le cardinal le suyvit.

Cette brouillerie fut tenue sy secrette de toutes parts, qu'aucun n'en sceut rien et qu'on ne s'en doutta pas. Mesmes Monsieur frère du roy, quy avoit esté au devant du roy jusques a Montargis, le roy luy ayant fort prie de s'accommoder avec monsieur le cardinal a quy il vouloit mal, luy avoit respondu qu'il luy supplioit très humblement de vouloir entendre les justes raysons qu'il avoit de le haïr, après quoy il feroit tout ce qu'il plairoit a Sa Majesté luy commander, ce que le roy ayant escouté tout au long, pria Monsieur de vouloir oublier ses prétendues offenses et aymer monsieur le cardinal, luy avoit promis (1 ) ; mais le roy estant arrivé le samedy a Paris, soit que Monsieur fut mallade, ou qu'il feignit de l'estre, n'estoit point encores venu trouver le roy quy le soir mesme (2) envoya Le Plessis Pralain apprendre des nouvelles de sa santé : mais peu après. Le Plessis Pralain vint dire au roy que monsieur son frère estoit dans le logis, quy le venoit trouver ; sur quoy le roy envoya quérir monsieur le cardinal, et ayant un peu parlé a monsieur son frère, luy présenta monsieur le cardinal et le pria de l'aymer et de le tenir pour son serviteur, ce que Monsieur promit assés froidement au roy de faire, pourveu qu'il se comportât envers luy comme il devoit. J'estois présent en cet accord après lequel estant proche de monsieur le cardinal, il me prit et me dit : « Monsieur se plaint de moy, et Dieu sçait s'il en a sujet; mais les battus

(1) C'est-à-dire : Monsieur le lui avait promis.

(2) Le soir même du dimanche 10 novembre.

1630. NOVEMBRE. 12l3

payent rainmende. » Je luy dis : « Monsieur, ne prenés pas garde a ce que dit Monsieur : il ne fait que ce que Puilorens et Le Coygneux luy conseillent, et quand vous voudrés tenir Monsieur, tenés le par eux, et vous l'arresterés. » Il ne me dit en suitte aucune chose de sa brouillerie (1) ; aussy Dieu me confonde sy je m'en douttois seulement. Apres soupper j'allay voir madame la princesse de Gonty, ayant veu auparavant coucher le roy quy n'en fit aucun semblant : je luy demanday s'il partiroit le lendemain ; il me dit que non. Je trouvay madame la princesse de Conty en telle ignorance de cette affaire que seulement elle n'en parla pas , et j'oserois bien jurer qu'elle n'en sçavoit rien.

Le lundy 11™®, jour de la Saint Martin, je vins de bonne heure cheux le roy quy me dit qu'il s'en retournoit a Versailles. Je ne songeay point a quel dessein. J'en avois fait d'aller disner avec monsieur le cardinal que je n'avois peu voir cheux luy depuis son arrivée, et m'en allay vers midy en son logis : on me dit qu'il n'y estoit pas, et qu'il partoit ce jour là pour aller a Pontoyse. Encores jusques là je ne pensay arien, ny moins encores quand, estant rentré a Luxembourg monsieur le cardinal y arrivant, je le conduysis jusques a la porte de la chambre de la reine et qu'il me dit : « Vous ne ferés plus de cas d'un desfavorisé comme moy. » Je m'imaginay qu'il vouloit parler du mauvais visage qu'il avoit receu le jour précèdent de Monsieur. Sur cela je le voulus attendre pour aller disner avec luy ; mais M*" de Longueville me desbaucha pour aller disner cheux M'" de Crequy avec Monsieur, comme il

(1) Avec la reine-mère.

m'en avoit prié. Gomme nous y fumes, M"^ de Puilorens me dit : « Eh bien, c'est tout de bon cette fois icy que nos gens sont brouillés; car la reine mère dit hier ouvertement a monsieur le cardinal qu'elle ne le vouloit jammais voir. » Je fus très estonné de cette nouvelle, et IVP de Longue ville peu après me la confirma. J'envoyay sur l'heure a madame la princesse de Conty la supplier très humblement qu'elle m'en mandat des nouvelles, laquelle jura a mon homme que celle là estoit la première qu'elle en avoit sceue, et qu'elle me prioit de luy en mander les particularités. Je n'en sceus autre chose sinon que l'on me dit que madame de Combalet avoit pris congé de la reine mère, et que le roy et monsieur le cardinal estoint partis. Le soir M"" le Comte me mena cheux la reine mère quy ne parla jamais qu'a la reine et aux princesses.

Le mardy 12"^^ je m'en allay tout le jour a Challiot, et en m'en retournant je trouvay Lisle quy me dit que l'on avoit osté les sceaux a M"" de Marillac et envoyé avec des gardes en Touraine.

Le mercredy 13"^ M"" de Lavrilliere revenant au galop de Versailles me dit que M*" de Chasteauneuf estoit garde des sceaux, et le soir cheux la reine mère je vis M' de la Ville aux Clercs quy luy vint dire de la part du roy.

Le jeudy 14"*^ Lopes (1) me vint voir le matin et me dit que je ferois bien d'aller a Versailles voir le roy et monsieur le cardinal, ce que j'eusse fait a l'heure mesme sy je n'eusse voulu saluer le nouveau garde

(1) Alphonse Lopez était au nombre des agents secrets du cardinal de Richelieu.

des sceaux quy estoit mon particulier amy, lequel venoit ce jour là a Paris saluer les reines. Je le vis donc sur le soir, et luy ayant demandé sy j'estois bien ou mal a la court, il me dit qu'il ne s' estoit point apperceu qu'il y eut rien contre moy, mais que je ferois bien de m'aller présenter (1), ce que je fis le vendredy 15°"^, et estant entré a la chambre du roy, des qu'il me vit il dit, sy haut que je le peus entendre : « Il est arrivé après la battaille » , et en suitte me fit fort mauvaise chère. Je ne laissay point de faire bonne mine, comme s'il n'y eut rien eu. En fin le roy me dit qu'il seroit le lundy a Saint Germain et que j'y fisse trouver sa garde suisse. J'ouis en mesme temps que Saint Simon , premier escuier, dit a INP le Comte : « Monsieur, ne le priés point a disner, ny moy aussy, et il s'en retournera comme il est venu. » L'insolence de ce petit punais me mit en colère dans le cœur ; mais je n'en fis pas semblant : car les rieurs n'estoint pas pour moy, et sy je ne sçay pourquoy. Neammoins M"^ le Comte me dit : « Sy vous voulés disner, j'ay trois ou quattre plats là haut, que nous mangerons. » Je luy respondis : « Monsieur, je donne aujourdhuy a disner a Ghalliot a M"^^ de Crequy, de Saint Luc, et au comte de Saut, quy my attendent : je vous en rends très humbles grâces. » Sur cela monsieur le cardinal arriva quy me fit le froid et me parla assés indifféremment, puis entra dans le cabinet avec le roy. Je me mis a parler avec M"^ le Comte, et en mesme temps Armaignac (2) me vint dire de la part

(1) Ce jour-là le président le Jay fut fait premier président.

(Addition de V auteur.)

(2) Jean d'Armaignac, un des premiers valets de chambre du

roi

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