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Journal de ma vie, mémoires

Art. U. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.

Il nomme, par chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable, chargé d'en surveiller Texécution.

Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d'être publié.

Le Commissaire responsable soussigné déclare que Védition des MÉMOIRES DU MARÉCHAL DE Bassompierre , préparée par M. LE marquis de Chantérac , lui a paru digne d'être piddiée par la Société de l'Histoire de France.

Fait, à Paris ^ le \V» mars 4 87.3.

Si(/9ip Lrnovir, L.\LANNE.

Certifié,

Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, J. DESNOYERS.

Janvier.

L'année 1615 commença par la contestation de l'article du tiers estât (1 ) quy fit un peu de rumeur dans les estats ; en fin on le plastra.

La foire de Saint-Germain suyvit, puis le caresme prenant (février), auquel W^\e Prince fit un beau ballet, et le lendemain fut la conclusion des estats {%) .

Quelques jours après Madame dansa ce grand et beau ballet a la salle de Bourbon ou les estats s'estoint tenus, lequel ne put estre dansé le jour que l'on avoit

(1) Cet article, qui établissait doctrinalement l'iadépendance et l'inamissibilité de la couronne, et qui devait figurer en tête du cahier du tiers état, fut vivement combattu par le clergé, auquel se joignit la noblesse. Il fut appuyé par un arrêt du parlement du 2 janvier ; mais, le 4 janvier, défense fut faite au parlement de publier cet arrêt. Le 15 janvier, le fameux article dut être remis séparément au roi. Enfin, par transaction, sa place fut réservée en tête du cahier du tiers.

(2) Ce fut le lundi gras, 23 février, qu'eut lieu la clôture des états généraux par la remise des cahiers et les harangues des trois ordres.

proposé, pour le grand mot>de quy emplit la salle, ou l'ordre quy ne fut bien gardé ; pour a quoy remédier, la reine commanda à M' d'Espernon et a moy de garder les avenues et ne laisser passer que ceux quy auroint des mereaux (1) pour marque de pouvoir entrer: ainsy l'ordre fut très bon (mars). Comme j'estois a l'exécuter, il me vint un courrier quy m'apporta nouvelle de l'extrémité de la maladie de ma mère : mais la reine ne me voulut souffrir de partir qu'après le ballet (2) , auquel lieu je passay bien ma soirée en tant que les yeux le peuvent faire.

Je pris donc congé de la reine et des dames, et m'en allay trouver ma mère que la joye de me voir remit en quelque santé; et ayant demeuré quinse jours avec elle, j'allay de là voir mes amis en AUemaigne (avril), et puis m'en revins peu après Pâques a Paris (3).

J'ay dit cy dessus que j'estois allé a Rouan en grande compagnie quand le procès que j'avois contre Antragues fut sur le bureau, et que mes parties, voyant

(1) Marques de plomb ou de cuivre qui servaient en général de jetons de présence ou d'admission.

(2) Cet ordre de la reine décharge Bassompierre d'une accusation que porte contre lai Tallemant des Réaux. Voici ce que raconte ce grand médisant : A un ballet du Roy dont il estoit, on luy vint dire sottement^ comme il s'babilloit, que sa mère estoit morte; c'estoit une grande ménagère à qui il avoit bien de l'obligation : CI Vous vous trompez, dit-il, elle ne sera morte que quand le ballet sera dansé. » {Historiette de Bassovipierre.) Bassompierre assistait au ballet , non pour son plaisir, mais pour un service commandé. Du reste sa mère ne mourut que trois mois plus tard.

(3) Pâques était le 19 avril.

qu'infailliblement elles seroint condamnées, s'avisèrent, pour un dernier remède, de dire qu'elles avoint sceu que j'avois des parens au degré de l'ordonnance, en nombre suffisant dans ledit parlement pour le pouvoir récuser, demandèrent une évocation et que ce pendant qu'ils informeroint, le parlement fut interdit de connoistre de nostre procès. J'offris allors au parlement que sy j'avois, non le nombre de parens capable d'évocation, mais un seul au degré de l'ordonnance, je consentois de perdre ma cause. Neammoins il fallut céder aux formes quy leur donnoint temps d'informer: et par ces chiquaneries , et autres semblables, firent en sorte que je ne peus depuis ce temps là avoir jugement de mon procès. Mais comme ils n' avoint plus de refuittes, ils s'avisèrent, par le conseil de l'evesque de Beauvais (1 ) quy i'affectionnoit (2) , d'envoyer demander a Rome des juges délégués pour connoistre de cette affaire, ce quy n'est point usité sy les deux parties n'en conviennent , ou que ce ne soit après que le diocésain, le métropolitain, et le primat, auroint donné des sentences diverses. Neammoins subrepticement ils en extorquèrent, et demandèrent l'evesque de Senlis, quy estoit M' le cardinal de la Rochefoucaut(3),

(1) René Potier, fils aîné de Nicolas Potier, seigneur de Blancmesnil, président au parlement de Paris, et d'Isabeau Baillet, fut évêque comte de Beauvais depuis le 21 mars 1595 jusqu'à sa mort, arrivée le 4 octobre 1616.

(2) Qui affectionnait M''^ d'Entragues.

(3) François de la Rochefoucaud, second fils de Charles de la Rochefoucaud, comte de Randan, et de Fulvia Pic de la Mirandole ; évêque de Clermont de 1585 à 1609, évêque de Senlis de 1610 à 1622, cardinal en 1607. Né le 8 décembre 1558, il mourut le 14 février 1645.

lequel ils sçavoint bien qu'il ne l'entreprendroit pas contre les formes ; l'evesque de Laon, de la maison de Nangis (1), et quy estoit mon cousin, affin d'avoir lieu de le récuser ; et l'archevesque d' Aix (2l) , quy estoit un saffranier (3) et un frippon, tenu pour fou et quy pour douse cens escus que l'evesque de Beauvais luy avoit promis, s'ofTrit de faire tout ce qu'il demanderoit de luy : mais, par malheur, comme on le vint a proposer a Rome ou il n'estoit pas moins descrié que connu pour tel qu'il estoit, il fut refusé, ce quy fit avoir recours a une autre ruse quy estoit que, puisqu'ils ne se soucioint pas que la chose fut bonne et valable pourveu qu'elle fut, ils demandèrent l'evesque de Dacs (4) a cause de la conformité des noms [quy sont tous deux aquensis] (5); et n'y avoit que la différence d'archevesque et d'evesque, et celle du rang (G);

(1) Benjamin de Brichanteau, fils d'Antoine de Brichanteau, marquis de Nangis, et d'Antoinette de la Rochefoucaud, dame de Linières, évêque duc de Laon en 1612, mort le 14 juillet 1619. Sur la parenté de l'évèque de Laon avec M. de Bassompierre, on peut voir l'Appendice. VII, au tome I^"".

(2) Paul Hurault de l'Hôpital, fils de Robert Hurault, seigneur de Belesbat, et de Madeleine de l'Hôpital, fut d'abord maître des requêtes, ensuite archevêque d'Aix de 1595 à 1624.

(3) Safranier, expression familière pour désigner une personne misérable, ruinée.

(4) Jean -Jacques du Sault, fils de Jacques du Sault, avocat du roi au parlement de Bordeaux, et d'Anne Godin, fut évêque de Dax en 1600. et mourut en 1623. — Il y avait dans les précédentes éditions : Vévêque d'Aix.

(5) Inédit.

(6) La partie adverse de Bassompierre qui , pour se faire juger par l'archevêque d'Aix, demandait l'évèque de Dax, avait été obligée de lui donner le troisième rang sur la liste, tandis que l'archevêque d'Aix y eut occupé le premier rang.

car l'archevesque eut esté nommé le premier et l'evesque le dernier. Ayaiis extorqué cette chose de Rome sans ma participation, réquisition, consentement, ny connoissance , l'archevesque d'Aix (quy n'estoit ny monevesque, ny mon métropolitain), sans estre nommé dans la commission, mais seulement l'evesque de Dacs(l),et, quand tout cela eust esté, sans appeller ses associés en la commission, sans lesquels il ne pouvoit agir, sans me faire citer, moy absent en Allemaigne, envoya a mon logis et parlant a un Suisse, luy laissa un exploit qu'il n'entendoit point: au bout de trois jours, sans ouir les parties, ny contestation, ny refFus mesmes de me présenter, ou autre formalité, il desclara de sa pure autorité une promesse de mariage qu'il ne vit point (car elle estoit avesques les autres pièces du procès a Rouan), bonne et valable, et me condamna de l'accomplir quinse jours après Pâques sur peine d'excommunication. Je ne sceus rien de tout cela que la veille que je partis de Nancy ou estoit ma mère, et m'en vins a Paris ou d'abbord je fis casser tout ce que ce fou enragé avoit fait {%) , et eus une prise de corps contre luy et congé de la reine, (indignée, comme tout le monde, de l'infamie de cet homme), non seulement de l'exécuter, mais de prendre deux cens mousquetaires suisses pour le conduire plus seurement aux prisons de Rouan. Il se tint quelques jours caché, mais non sy bien que je n'en eusse quelque vent , quand monsieur le nonce quy craignoit

(1) Il y avait encore ici : l'évêque d'Aix.

(2) Voir à l'Appendice. I.

ce scandale, et les autres evesques quy estoint en peine de l'affront que ce galant homme alloit recevoir, me parlèrent de m'en désister, en me promettant que le clergé demanderoit au pape des nouveaux juges, et le nonce me donnant parole que Sa Sainteté dans trois mois au plus tard casseroit, comme avoit desja fait le parlement, toutes les procédures de cette bestc; ce qu'il fit, et me donna le chois des personnes qu'il delegueroit en France pour achever et terminer ce procès: mais je n'en voulus aucun jusques a ce que j'eusse eu un plein et entier jugement du parlement ou j'estois attaché et ou cette cause estoit retenue.

May. — Je me trouvay a ce retour en de très grandes perplexités, non seulement a cause de cette affaire là, mais aussy pour plus de seise cens mille livres que je devois a Paris sans moyen de les payer ; et mes créanciers quy me voyant aller sur le sujet de l'extrémité de la maladie de ma mère, avoint eu quelque espérance que des biens dont j'en heriterois je les pourrois satisfaire, me voyans revenir et ma mère garantie de son mal, estoint hors d'espérance de pouvoir sortir d'affaires avesques moy, et par conséquent fort mutinés. Il y avoit aussy brouillerie en une maison entre unmary et une femme, dont j'estois le principal sujet, quy me mettoit en peine (juin) : mais plus que tout cela une fille grosse de sept mois, que je n'attendois que l'heure que l'on s'en apperceut avesques un grand scandale et une mauvaise fortune pour moy.

Il arriva que peu de jours après j'eus les cassations des procédures de ce bel arche vesque d'Aix; que la mort de ma mère quy m'apporta quelque cinquante

mille escus d'argent et me donna moyen de vendre pour cens mille escus de bien ( 1 ) , et cent mille francs que j'eus de tous les dons veritiés que j'avois (juillet) dont je traittay avec un nommé Verton, me firent payer sept cens mille livres de dettes, quy me mirent fort a mon ayse ; la brouillerie quy estoit entre mary et femme s'accommoda (aust) ; la fille accoucha heureusement, et sans que l'on s'en apperceut, le 1 3™® d'aust; et je m'en allay a Rouan ou je gaignay mon procès contre Antragues a pur et a plein (2l) : de sorte que je fus délivré en mesme ou peu de temps de tous ces divers et fascheux inconveniens.

Le parlement fit des remonstrances au roy, quy furent mal receues (3) .

La reine vint tirer huit cens mille escus quy restoint en la Bastille, et fit prendre prisonnier le président le Jay (4) quy fut mené a Amboyse.

Le roy , la reine , et Madame , partirent le 1 S*"*^

(1) Voir à l'Appendice. II.

(2) Voir à l'Appendice, m.

(3j Le parlement, à l'instigation secrète du duc de Bouillon, avait rendu, le 28 mars, un arrêt par lequel les princes et les pairs étaient invités à venir délibérer avec lui sur la réformation de l'état. Le roi fit défense au parlement de passer outre; après quelques incertitudes le parlement présenta, le 22 mai, des remontrances au roi, qui se montra mécontent. L'arrêt du 28 mars fut cassé et les remontrances supprimées par ari'êt du Conseil du 23 mai; mais le parlement parvint à éluder l'enregistrement de cet arrêt.

(4) Nicolas le Jay, baron de Tilly, fils de Nicolas le Jay, seigneur de Bevilliers, et de Madeleine Gron, était alors président en la grand'chambre. Il devint premier président en 1631, et mourut en 1640. — Le Jay était dévoué a-u prince de Condé, et on craignait son influence sur le parlement.

d'aust (1 ) pour aller a Bordeaux achever les doubles mariages d'Espaigne, ou je pensois les devoir accompagner ; mais comme M*" le Prince et ses partisans se mirent en mesme temps en campaigne pour divertir le roy de son voyage et brouiller les cartes, le roy mit une armée sur pié, de laquelle il fit M"" le mareschal de Boisdauphin lieutenant gênerai , et M' de Pralain mareschal de camp; il me commanda de demeurer avesques eux, et laissa le régiment des Suisses de Galaty en ladite armée.

Nous fusmes conduire le roy et la reine jusques a Berny (2), et puis revinsmes a Paris, ou après avoir demeuré peu de jours pendant que l'armée se mettoit sur pié , j'allay cependant le SG""^ d'aust , gaigner mon procès a Rouan (3) ou je vis la première fois M"® Tourmente (4) avecques laquelle je fis connoissance (septembre).

A mon retour de Rouan, quy fut le 6°"% je trouvay que M' le mareschal de Boisdauphin estoit desja party pour aller a Meaux (5) , ce quy fit que je ne sejournay

(1) La cour partit le 17 août (Lettre de Malherbe du 18 août. — Mercure français, t. IV, année 1615, p. 207.)

(2) La croix de Bernis, sur la route d'Orléans^ non loin de Sceaux.

(3) et eus arrest en ma faveur le vendredy 4™^ de septembre,

[Addition de l'auteur.)

(4) C'est-à-dire M™e Tourmente : La famille Tourmente était une famille parlementaire de Rouen.

(5) Le prince de Condé s'était retiré dans son comté de Glermont-en-BeauYoisis, le duc de Longueville dans son gouvernement de Picardie, le duc de Bouillon à Sedan, et le duc de Mayenne à Soissons. La petite campagne dont le récit va suivre avait un double objet : couvrir Paris en défendant l'Oise et la Marne, et empêcher les princes coalisés de pénétrer dans le centre de la

qu'un seul jour a Paris et en partis le mardy 8°^° de septembre, jour de Nostrc Dame, et le vins trouver a Meaux, d'eu il partit le lendemain avesques ce qu'il avoit d'armée et vint loger a Assy.

Lejeudy 10"^^ il arriva a Grepi en Vallois (1) et y séjourna le lendemain.

Le samedy 1 2""^ il vint au Pont Sainte Maixence, et le lendemain monsieur le mai^eschal envoya W de Pralain avec deux couleuvrines, et moy avesques six compagnies de Suisses, pour assiéger Greil sur Oyse(2), ayant aussy donné rendes vous a 1 7 compagnies du régiment de Piémont (3) de s'y trouver en mesme temps, lesquelles n'y arrivèrent a ternps. W de Pralain envoya sommer le capitaine quy y commandoit pour madame la Comtesse (4) , (nommé Rimbaut) , de rendre le chasteau, ce qu'il fit après avoir veu nostre canon. J'en fus prendre possession, et peu après arrivèrent les compagnies de Piémont desquelles j'en laissay une a Creil et revins avesques les autres et les Suisses au Pont

France et d'inquiéter le voyage du roi. Le premier but fut atteint : mais l'impéritie ou la négligence des chefs de l'armée royale permit aux princes de passer successivement la Marne à Château- Thierry, la Seine à Méry, l'Yonne près de Joigny, et la Loire à 'Neuxj.

(1) Acy-en-Multier, bourg du canton de Betz, arrondissement de Senlis, département de l'Oise. — Grespy-en- Valois , chef-lieu de canton de l'arrondissement de Senlis.

(2) Pont-Sainte-Maxence et Creil, chefs-lieux de canton de l'arrondissement de Senlis, sur la rive gauche de l'Oise.

(3) Un des quatre vieux régiments de première création.

(4) Anne, comtesse de Montafié, fille et héritière de Louis, comte de Montafié en Piémont, et de Jeanne de Coëme; mariée le 27 décembre 1601 à Charles de Bourbon, comte de Soissons, veuve en 1612, morte le 17 juin 1644, dans sa 67°'^ année.

Sainte Maixence, ou M"" le mareschal séjourna encores le lundy 1 4'"^

Le mardy 13™® l'armée vint loger a Verberie (1), auquel lieu les ennemis vindrent la nuit nous donner quelque allarme au guay de la rivière quy est devant Verberie ; mais ils y trouvèrent une compagnie de Suisses quy les fit retirer a coups de mousquets.

Nous y séjournâmes encores le lendemain, et le jeudy 1 7™*^ nous primes le logement de Verneul (2) pour estre plus commode pour faire teste a M*^ le Prince en cas qu'il voulut passer la rivière d'Oyse pour venir a Paris, comme l'on disoit. Il prit cependant Chauny (3), et estant venu devant Montdidier, il en fut repoussé; et de là nous tenant en jalousie s'il tireroit vers la rivière de Marne ou vers celle d'Oyse, nous obligea de demeurer audit Verneul jusques au mercredy 23"% (]ue nous primes le logement de Baron (4), ou nous séjournâmes le jeudy et le vendredy ; puis le samedy 26°^® nous primes celui de Dammartin (5) , et y demeurâmes jusques au mercredy 30™*^ que nous revinsmes a Meaux, auquetlieu nostre armée se fortifia de plusieurs diverses trouppes de cavalerie et infanterie quy s'y vindrent joindre.

(1) Verberie, bourg du canton de Pont-Sainte-Maxence, sur la rive gauche de l'Oise.

(2) Verneuil, village situé entre Pont-Sainte-Maxence et Greil.

(3) Chauny, sur la rive droite de l'Oise, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Laon, département de l'Aisne.

(4) Village du canton de Nanteuil-le-Haudouin , arrondissement de Senlis, entre les deux rivières.

(5) Dammartin, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Meaux.

Nous en partîmes le samedy S""® octobre et vinsmes loger a Fermoustier ou nous séjournâmes le dimanche, et le lundy S"""^ allâmes a la Ferté Gaucher ; le mardy 6™^ aMontmh^ail; le mercredy a Montmort (1), pensant pouvoir aller secourir Espernay que ]\F le Prince assiegeoit et l'y combattre, puis que nous n'avions peu sauver Chasteau Thierri qu'il avoit pris trois jours auparavant : mais nous eûmes avis comme ceux d'Espernay avoint ouvert les portes a son armée, et qu'il estoit deslogé pour aller a Sesanne en Brie, ce quy nous fit aller le jeudy 8™*^ loger a un village nommé en Baye (2) ; et ayant envoyé le régiment de Vaubecourt gaigner la chaussée de Saint Pris (3)par ou nous pouvions passer le marais de Saint Gon (4) qui dure près de quinse lieues de long, il arriva que le sieur Descures mareschal des logis gênerai de l'ai'mée, en quy monsieur le mareschal etM"^ de Pralain avoint toute confiance et croyance, tomba extrêmement malade, et ces messieurs en une telle irrésolution que l'on ne les pouvoit porter a aucun dessein. Cependant nous voyions que

(1) Faremoutier, canton de Rozoy, arrondissement de Coulommiers (Seine-et-Marne). — La Ferté-Gaucher, chef-lieu de canton de Parrondissement de Goulommiers. — Montmirail, Montmort, chefs-lieux de canton de l'arrondissement d'Epernay (Marne). — L'armée royale manœuvre maintenant entre la Marne et la Seine.

(2) Baye, village du canton de Montmort, sur la route d'Epernay à Sézanne.

(3) Saint-Prix, village du canton de Montmort, situé sur la route d'Epernay à Sézanne.

(4) Le marais de Saint-Gond touche aux villages de Baye et de Saint-Prix; il n'a plus aujourd'hui, d'après la carte de l'état-major, une étendue aussi considérable que celle qui lui est attribuée par Bassompierre.

M*" le Prince alloit prendre Sesanne sur nostre moustache, dont tous les chefs de l'armée estoint désespérés; nous allâmes, M"" de Richelieu, mestre de camp du régiment de Piémont, W^ de Vaubecourt, Bourg Lespinasse (1), et moy, trouver M"" de Refuges (2) intendant des finances et de justice de nostre armée, personnage de rare vertu, pour le prier d'animer nos généraux et mareschal de camp (3) a se résoudre. Il nous dit qu'il n'avoit pas desja manqué de les y presser, mais qu'ils luy avoint respondu qu'il nous falloit voir la contenance et le dessein de l'ennemy pour, sur cela, former le nostre, et que la maladie de Descures auquel ils croyoint comme a un ange, les tenoit ainsy en suspens. Je leur dis allors : « Voyons Descures et le persuadons de leur mander que s'ils ne passent la chaussée pour gaigner Sesanne, M"" le Prince la prendroit (4) infailliblement le lendemain ; » ce que nous fismes, et Descures jugea comme nous qu'il nous falloit fortement passer la chaussée, et leur manda qu'il la falloit nécessairement passer et aller aux ennemis. Monsieur le mareschal dit qu'il vouloit attendre quelques trouppes quy luy devoint venir et jouer a jeu

(1) Antoine du Maine, baroa du Bourg-l'Espinasse, fils puîné de Bertrand du Maine, baron du Bouri^, et de Jeanne de Fayole de Mellet, était mestre de camp d'un régiment créé en 1606 sous son nom, et qui depuis s'appela régiment d'Auvergne. Ce corps était un des cinq que l'on appelait Petits vieux.

(2) Bernard de Refuge, sieur de Dammartin, maître des comptes, était fils de Jean de Refuge, seigneur de Précy, conseiller au parlement de Paris, et d'Anne Hennequin, sa seconde femme.

(3) II faudrait plutôt : notre général et notre maréchal de camp,

(4) G'est-à-dirc : prendrait Sézanne.

seur. Sur cela Descures luy manda qu'il n'y avoit plus lieu d'attendre, et que s'il ne passoit, il ruinoit les affaires du roy. Allors il vint lui mesmes pour s'en résoudre avec Descures, ou il nous trouva; et fut conclu que Vaubecourt passeroit encores le jour mesmes avec son régiment et prendroit quelque poste avantageux ; que Piémont tiendroit le bout de deçà de la chaussée ; et que tous deux feroint passer toute la nuit les bagages de l'armée que nous fismes accompagner de [quattre compagnies de] (1) carabins: et l'on donna rendes vous au reste de l'armée au bord de la chaussée au lendemain a la pointe du jour ; ce qui s'exécuta punctuellement, et IVF de Pralain passa le vendredy 9°*^ la chaussée avec la compagnie de gens d'armes de la reine mère qu'il commandoit, me laissant la charge et l'ordre pour faire passer le reste , puis de faire la retraitte (2) avec les neuf compagnies de chevaux légers ordonnées pour cet effet ; ce que je fis sans desordre (3), hormis que celuy quy porta l'ordre aux chevaux légers se perdit la nuit et ne leur porta qu'au jour, ce quy fut cause cju'elles (4) arrivèrent comme tout achevoit de passer, et je laissay pour la retraitte les compagnies de gens d'armes de Lorraine, Vaudemont, et Monbason, qui estoint du régiment de cavalerie dont on m' avoit donné le commandement. Comme le régiment de Picardie , (dont M' du Maine avoit quelques jours auparavant deffait quattre com-

(1) Inédit.

(2) C'est-à-dire : l'arrière-garde.

(3) Il y avait dans les précédentes éditions : sans descendre.

(4) Elles, c'est-à-dire les compagnies de chevau-légers.

pagniesau Bac a Choisy (1), comme elles venoint au rendes vous de l'armée) , quy avoit la retraitte comme premier régiment (2), commençoit a desfiller, nous vismes marcher de loin douse ou quinse gros de cavalerie quy estoint nos chevaux légers ; mais l'on creut que c'estoint les ennemis : je prins mes trois compagnies de gens d'armes pour tenir ferme et payer de nos vies pour faire passer le régiment, ce qu'il fit, et bien viste ; mais les ayant envoyé reconnoistre, nous trouvasmes que c'estoint des nostres.

Ainsy nous gaignames Sesanne en Brie et logeasmes nostre armée aux environs : et a peine estoint nos carabins et chevaux légers logés, que les ennemis vindrent porter l'allarme quand et eux, ce quy les fit remonter a cheval en diligence et envoyer leurs bagages au quartier de Piémont. Les ennemis avoint cinq gros de cavalerie quy paroissoint sur un tertre sans se bouger, sinon que quand ils nous virent avancer, ils se retirèrent avec bon ordre derrière ce tertre ; et comme nous fismes halte, croyans que leur armée entière estoit au vallon, ils remontèrent et furent en cet estât jusques a la nuit, qu'ils se retirèrent. Nos carabins prindrent quelques vallets de leur armée quy nous dirent qu'ils se preparoint pour nous venir combattre le lendemain ; et je pense que les ennemis les avoint fait prendre exprès pour nous dire cette nouvelle, affin de nous cacher leur dessein quy estoit de passer

(1) Ghoisy-au-Bac, village du canton d'Attichy, arrondissement de Compiègne, sur l'Aisne, près de son confluent avec l'Oise.

(2) Le régiment de Picardie était le premier des quatre vieux corps, et, comme tel, il avait le poste d'honneur.

leur armée le marais de Saint Gon a Pleurs(1 ) ou il y a une chaussée, affin démettre ledit marais entre eux et nous pour pouvoir en seureté aller gaigner la rivière de Seine et la passer avant que nous nous peussions opposer a leur passage.

Sur cet avis conforme aux apparences nous nous mismes en estât de donner battaille, en cas qu'ils se présentassent, le samedy matin 1 0"''^ : mais les mesmes cinq gros parurent seulement sur le mesme tertre qu'ils avoint fait le jour précèdent, ce qu'ils ne firent a autre dessein que pour nous cacher le passage de leur armée sur la chaussée de Pleurs ; ce qu'ils continuèrent encores le dimanche 11^*^ : mais nous ne mismes nostre armée en battaille, ainsy que le jour précèdent, a cause du mauvais temps, nous contentans de leur opposer nostre cavalerie. Ils se retirèrent de meilleure heure ce jour là qu'ils n' avoint fait le précèdent, pour aller rejoindre leur armée quy avoit fait une grande traitte pour arriver a Mery sur Seine (2) et passer avant qu'ils nous puissent avoir sur les bras.

Nous ne sceumes que la nuit leur passage (3) et deslogement, et le lendemain lundy 1 2°"^ nous vinsmes prendre nostre logement a Barbonne. En partant le matin de Sesanne les chevaux légers eurent ordre d'envoyer vingt chevaux a la queue de l'armée (4)

(1) Pleurs, village du canton de Sézanne (Marne).

(2) Méry-sur-Seine , chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Arcis-sur-Aube, département de l'Aube. Les ennemis, pour arriver à Méry, devaient d'abord passer l'Aube.

(3J Leur passage de l'autre côté du marais. (4) De l'armée des princes.

pour prendre langue de leurs logemens et de leur routte : mais ils vindrent dire a monsieur le mareschal qu'ils estoint si fort barrasses des deux jours precedens ausquels il leur avoit fallu estre continuellement a cheval, qu'il leur estoit impossible de pouvoir cboisir dans tout leur corps vingt cbevaux quy peussent faire cette courvée. Monsieur le marescbal s'estonna de cette harangue peu coustumiere d'estre faite par des chevaux légers, et moins au commencement d'une guerre : je m'offris d'y aller avesques vingt chevaux s'il me le vouloit permettre, et au refus qu'il m'en fit, je luy dis qu'il m'avoit fait la faveur de me donner le commandement d'un régiment de grosse cavalerie composé des compagnies de Lorraine, Vaudemont, Montbason, et la Cbastre, lesquelles tiendroint a honneur d'estre employées aux courvées que les chevaux légers ne voudroint ou pourroint faire, et que je le suppliois qu'il me donnât la commission d'y envoyer dix gensd' armes de la compagnie de ]\P de Lorraine et dix de celle de M^ de Vaudemont.

Il le trouva très bon, et a l'heure mesme j'envoyay l'ordre par Lambert a la première et par Des Estans a l'autre, quy m'en prièrent et de trouver bon qu'ils y allassent avec eux.

Ces deux trouppes nous vindrent faire rapport de ce qu'ils avoint peu descouvrir du logement des ennemis, de la routte qu'ils tenoint , et de leur ordre : mais celle que M"" de Couvonges avoit menée nous dit de plus que les gens ausquels commandoit ]\f du Maine, et sa personne mesme, estoint logés au deçà du marais de Saint Gon, lequel ils leur avoint veu passer en un lieu ou un homme a peine, bien monté, s'en pouvoit retirer.

estans dans le bourbier jusques aux sangles, et ne pouvans marcher qu'un de front. Lambert s'alla mesler parmy eux comme s'il eut esté des leurs et ouit W du Maine jurant et maugréant du logement que M"^ de Boullon leur avoit donné , capable de le faire perdre : il apprit aussy que leur département estoit a Saint Saturnin et a Tas (1 ) . Monsieur le mareschal sur cet a\is résolut de le faire attaquer , et moy ayant demandé la commission de l'exécuter, M'^ de Pralain dit qu'il la vouloit faire, sur quoyje luy demanday donc d'y estre son soldat et d'y mener six vingts chevaux des trois compagnies de gensd' armes quy estoint en l'armée sous ma charge, ce qu'il m'accorda, et manda (â) deux cent cinquante chevaux légers [de plus] (3), cent carabins, cent gensd'armes de la compagnie de la reine; et autant de celle de Monsieur, trente de la compagnie de M'' de Ghevreuse , et autant de celle de Genlis : il prit de plus deux mille hommes de pié et leur donna rendes vous a un village dont il ne me souvient du nom, a deux lieues dudit Saint Saturnin, aune heure après minuit, ou il se trouvèrent. Nous partîmes un peu après deux heures et marchâmes droit a Tas quy estoit le logement plus avancé devers nous. Mais comme le jour nous eut pris a une demie lieue dudit Tas, on conseilla M"^ de Pralain de faire faire halte, sur un lieu eminent, a nostre infanterie et de

(1) Thaas, village du canton de Fère-Champenoise; Saint- Saturnin, village du canton d'Anglure, arrondissement d'Epernay (Marne); situés sur la rive droite de la petite rivière des Auges, près de son contluent avec l'Aube.

(2) Il y avait dans les précédentes éditions : mena.

(3) Inédit.

Il 2

nous avancer en diligence droit a Tas avant que les ennemis se peussent retirer ; et mesmes pour nous soustenir a la retraitte en cas que l'on eut fait ce logement de Saint Saturnin pour nous donner une amorce, nostre ordre estoit que cinquante carabins seroint a chascune de nos ailes, puis cent chevaux légers de chasque costé plus en arrière, puis ma trouppe au millieu, et derrière moy sur les ailes les deux cens gensd'armes des deux grosses compagnies (1), et les soixante chevaux de Ghevreuse et Genlis pour gros de reserve.

Nous marchâmes ainsy jusques a Tas ou nous trouvâmes les ennemis deslogés. Il arriva que, ayans passé Tas, M'" de Gonstenant quy commandoit les chevaux légers de l'aile droitte, lequel se faisoit haïr de telle sorte par ceux de sa trouppe qu'il les craignoit plus dans le combat que les ennemis mesmes, se desbanda avec un de ses chevaux légers nommé Vallieres pour aller reconnoistre la contenance des ennemis ; ce qu'ayant veu, W de Vittry(2) quy commandoit ceux de l'aile gauche, prit avesques luy un chevaux léger et l'alla joindre. Zammet(3) et Montglat (4) qui comman-

(1) Les compagnies de la reine-mère et de Monsieur.

(2) Nicolas de l'Hospital , marquis de Vitry, fils de Louis de l'Hospital, marquis de Vitry, et de Françoise de Brichanteau, maréchal de France en 1617, mort le 28 septembre 1644, dans sa 63« année.

(3) Jean Zamet, baron de Murât et de Billy, fils de Sébastien Zamet et de Madeleine le Clerc. Il était en 1616 mestre de camp du régiment de Picardie , et mourut maréchal de camp en

(4) Robert de Harlay, baron de Monglat, fils de Robert de

doint en leur absence, en firent le semblable a leur imitation et donnèrent a toute bride jusques au corps de garde avancé de MMu iMaine, que commandoitle baron de Poully(1 ) , ou ils perdirent un gentilhomme de ]\Iontglat nommé Loumiere : bien disent ils qu'ils blessèrent le baron de PouUy. En ce mesme temps quelques autres chevaux légers se voulans desbander pour suyvre ces chefs, ]\F de Gonstenant leur cria qu'ils tournassent teste, ce que les carabins croyans estre dit pour eux, se retirèrent, et a leur imitation les chevaux légers, tant il est de conséquence de se bien expliquer.

AUors j\rde Pralain, Marillac et moy, [quittans nos gros] (2), courusmes aux chevaux légers sçavoir la cause de leur retraitte sans l'ordre de W de Pralain, lesquels dirent que leurs chefs leur avoint crié. Sur cela M"^ de Pralain leur dit qu'ils se missent a costé et derrière les deux compagnies de gens d'armes, et me dit lors : « Sy je les faisois retourner a leurs postes, ils ne feroint rien quy vaille ; car leurs chefs leur ont par mesgarde donné l'allarme ; » quy fut la seule chose qu'il dit ou fit en capitaine de tout ce jour. Il me dit en suitte : « Mon fils, c'est a vous à avoir la teste; gouvernés vous en sage capitaine et non en jeune esventé comme ces messieurs quy ont abandonné leurs trouppes. » Sur ce, je mis ma trouppe en deux gros de soixante chevaux chascun, et deux de coureurs

Harlay, baron de Monglat, et de Françoise de Longuejoue, était grand iouvetier de France. Il fut tué peu de temps après dans un duel avec Vitry.

(1) Sans doute Simon de Pouilly, baron d'Esne et de Manonville, qui fut maréchal de Barrois et gouverneur de Stenay.

(2) Inédit.

de dix chevaux chascun, composés de gentilshommes volontaires, dont M"" de Poigny (1) eut la charge de l'un, et M'" de Bes(2) de l'autre. Ainsy nous allasmes, salade en teste, droit aux ennemis quy estoint a douse cens pas de nous en battaille contre les hayes de Saint Saturnin, lesquels estoint infailliblement perdus pour n'avoir lieu de retraitte et n'estre que trois cens chevaux, que bons que mauvais, de trouppes nouvelles levées, contre nous quy en avions le double de trouppes entretenues et les plus belles du monde. Mais par malheur il arriva qu'un capitaine de carabins nommé la Haye en quy M"^ de Pralain avoit créance, vint mettre en l'esprit irrésolu de J\P de Pralain qu'infailliblement ces hayes estoint farcies de mousqueterie, laquelle nous mettroit d'abord la moitié de nos gens par terre et l'autre en desordre, ce qu'il luy imprima sy bien dans l'esprit qu'a l'heure mesme il m'envoya dire de me retirer. Je creus qu'il se moquoit de moy et luy manday que nos chevaux avoint rompu leur gourmette et nous emportoint droit aux ennemis , sur quoy il vint a toute bride a nostre teste et cria halte, puis nous dit : « Mordieu, ne me reconnoit on pas icy pour y avoir le premier commandement ? » Je luy dis : « Quy vous le dispute ? Mais je ne crois pas que Dieu vous veuille tant de mal que de

(1) Jean d'Angennes, marquis de Poigny, fils de Jean d'Angennes, seigneur de Poigny, et de Madeleine Thierry, dame de Boisorcan, mourut en 1637.

(2) René de Betz, seigneur de la Harteloire , fils de Charles de Betz, seigneur de la Harteloire, et de Madeleine de Héliant, fut tué au siège de Montauban.

VOUS inspirer -de vous retirer voyant devant vous des ennemis en peu de nombre et quy n'attendent que nous les joignions pour estre defifaits. »

Il s'approcha lors de moy et me dit tout bas : fi Vous ne jugés pas qu'il y a deux mille mousquetaires dans ces hayes, dont je suis bien averty. » Je luy dis : « Au moins, Monsieur, voyons sy cela est : j'iray, sy vous voulés, escarmoucher avesques vingt chevaux a cinquante pas des hayes ; ils ne se tiendront jammais de tirer quelque coup quy nous fera reconnoistre ce quy en est : mais a peine de ma vie qu'il n'y en a point. » 11 me dit : « Je le sçay mieux que vous, et vous prie de faire la retraitte avesques vos trouppes. » Je luy dis qu'elle estoit bien aysée a faire devant des gens quy s'enfuyoint. Et ainsy ayans W du Maine en nos mains, quy infailliblement y fut demeuré mort ou pris avesques un quart de la cavalerie de leur armée , quy eut donné telle espouvente au reste qu'ils se fussent desbandés en suitte, Dieu nous osta l'esprit et la connoissance de ce que nous pouvions et devions faire, et mit (1 ) un tel desgoust dans notre armée et telle opinion de nos chefs qu'il sembloit que nous fussions nous mesmes deffaits.

Ce fut le mardy 1 3°"^ octobre que nous fismes cette belle affaire , ou pour mieux dire que nous ne fismes rien sy non aller prendre notre logement à Villenosse (2).

Le mercredy 14™® nous arrivasmes a Nogent ou

(1) Il faudrait : ce qui mit.

(2) Yillenauxe, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Nogent-sur-Seine, département de l'Aube.

nous eûmes avis que IMery sur Seine leur avoit ouvert les portes, et qu'ils avoint passé la rivière.

Nous la passâmes le jeudy 1 ^^^ et avions ordre de loger a Traynel (1). Mais comme il n'y a que deux petites lieues de Nogent, que le temps estoit fort beau et l'heure haute , les chefs murmurèrent de cette petite traitte , disans que l'on vouloit donner loisir a ]Vr le Prince de se saisir de Sens. Descures quy estoit en carrosse, bien malade, nous dit en passant que nous pourrions bien perdre Sens sy nous ne nous bastions davantage que nous ne faisions, et que nous pouvions bien loger a Granges (2) quy estoit a deux bonnes lieues de là. Je dis a M"" de Pralain que je m'asseurois que monsieur le mareschal le trouveroit bon : il me dit que sy je luy voulois aller faire résoudre, qu'il feroit le logement de l'armée tout prest pour faire marcher. Monsieur le mareschal voloitdes perdreaux, et y courus et me douttant bien qu'il le trouveroit bon, j'envoyay Cominges dès le my chemin dire a M"" de Pralain et Descures que monsieur le mareschal leur mandoit de faire le logement a Granges, et comme j'eus joint monsieur le mareschal, je luy dis que ces messieurs ne jugeoint le logement de Traynel propre pour luy a cause qu'il y avoit eu de la peste dans le chasteau ou il devoit loger, que la traitte estoit trop petite et celle du lendemain pour aller a Sens trop grande, mais que s'il luy ploisoit de loger a une bonne lieue plus avant en un bourg nommé Granges, il y

(1) Trainel, bourg du canton de Nogent-sur-Seine.

(2) Grange-le-Bocage, canton de Sergines , arrondissement de Sens, département de l'Yonne.

seroit très bien et a propos. Il s'y accorda, et je m'en revins comme desja tout marchoit a Granges.

Il faut sçavoir que les ennemis marchoint coste a coste de nous a une lieue de distance sans sçavoir de nos nouvelles, ny nous d'eux, tant tout estoit en desordre parmy nous ; et le logis de nos chevaux légers estoit le mesme que ]\F de Boullon avoit donné aux trouppes de M"" de Luxembourg (1). Leurs mareschaux des logis et les nostres se rencontrèrent au logement ; et comme les nostres estoint plus en nombre, ils chargèrent ceux des ennemis et les chassèrent, lesquels vindrent porter i'allai^me a W le Prince quy fît mettre son armée en battaille, pensant nous avoir sur les bras, et la fît camper cette nuit là en une plaine a une lieue derrière nous sur le chemin de Sens ou nous allions tous deux.

Il arriva encores une autre chose par cas fortuit, quy les tint en allarme, quy nous servit beaucoup : c'est que ceux de Granges avoint retiré leurs personnes et leurs biens dans l'église du village quy estoit assés bonne pour coups de main, et mise en cet estât pour leur conservation dès les guerres de la Ligue. A l'arrivée de W de Pralain avesques quy j'estois, nous trouvasmes que le provost de l'armée quy estoit un assés bon voleur, pensant gaigner beaucoup dans cette église s'il s'en rendoit maître, les somma de mettre ses archers dedans pour la guarder, et eux ayans respondu qu'ils ne l'ouvriroint point jusques a l'arrivée des chefs, ce provost avoit tiré quelques arquebusades, et eux y

(1) Henri de Luxembourg, duc de Piney, fils de François de Luxembourg, duc de Piney, et de Diane de Lorraine-Aumale, sa première femme, mourut le 23 mai 1616. Il fut le dernier descendant mâle de cette grande maison de Luxembourg.

avoint respondu : mais lors qu'ils virent M' de Pralain, ils luy mandèrent qu'ils estoint près de sortir, de revenir chascun en sa maison, et de fournir des vivres et ustensiles ce qu'il ordonneroit, ce que ]\F de Pralain accepta, et leur manda qu'ils ne sortissent point jusques a ce que chascun fut logé ; et a l'heure mesme les fourriers de nostre cavalerie légère nous ayans porté l'allarme de l'armée des ennemis quy estoint sur nos bras, nous nous avançâmes avesques les trouppes fait a fait (1) qu'elles arrivoint, et comme monsieur le mareschal vint a Granges , trouvant cette contestation entre ce provost et ces paisans renouvellée, sans s'enquérir de ce que M"^ de Pralain leur avoit ordonné, fit tirer trois coups de canon a cette église, et les païsans s'estans rendus a sa miséricorde, commanda à ce mesme provost d'en pendre quattre des principaux, ce qu'il exécuta avant nostre retour, que nous luy rapportâmes que les ennemis estoint a près de deux lieues derrière nous et que nostre teste estoit forte de telle sorte que les ennemis ne pouvoint rien entreprendre a cause d'un profond ruisseau quy nous separoit ; et bien qu'ils se fussent avancés a demie lieue proche de Granges avesques leur cavalerie, ils s'estoint neammoins retirés a l'entrée de la nuit lors que ces trois coups "de canon avoint tiré, quy leur firent croyre que nostre armée marchoit pour les aller attaquer.

Ils se mirent donc en battaille, et y couchèrent toute la nuit, et le lendemain attendirent jusques a neuf heures que nous les vinssions attaquer.

Mais nous partîmes au jour, dudit Granges, le ven-

(1) Fait à fait, à mesure.

dredy 16""% et arrivasmes a Sens avant les ennemis lesquels sans douttc se fussent emparés de la ville s'ils y fussent arrivés les premiers, veu la difficulté que les habitans firent de nous y recevoir et les grandes intelligences que IVF le Prince y avoit. Nous nous logeâmes aux fausbourgs, et a peine peumes nous obtenir de ceux de Sens que les chefs avec leurs esquipages logeassent en la ville.

L'armée ennemie prit son logement a Malay (1 ) quy est a une lieue de là, et y eut plusieurs escarmouches tout le temps que nous fumes a veue les uns des autres , quy fut le samedy et dimanche suyvant.

Ce soir (2) les habitans de. Sens tenoint leurs portes et ne laissoint entrer nos soldats qu'a la file pour acheter les denrées, de sorte que monsieur le mareschal, M"" de Pralain , et ceux quy estoint logés dedans Sens estoint en la puissance de ceux de la ville, affectionnés a M^" le Prince, quy estoit sy proche d'eux. Comme nous fusmes au conseil, on résolut de se rendre maitre de la ville, ce que je proposay de faire sy l'on m'en donnoit la charge, et ayant fait voir l'ordre que j'y voulois tenir, il fut approuvé, et l'eus de l'exécuter.

Donc le samedy matin 1 7°^^ je fis le matin entrer plus de cent Suisses a la file quy faisoint semblant d'aller acheter des denrées, et eurent ordre de se rendre a la place, ou il y avoit un capitaine et d'autres

(1) Malay-le-Roi, village du canton de Sens, sur la petite rivière de la Vanne, qui se jette dans l'Yonne un peu au-dessus de cette ville.

(2) Ce soir, c'est-à-dire le vendredi soir, jour de l'arrivée de l'armée royale à Sens.

officiers quy leur diroint ce qu'ils avoint a faire. Je donnay aussy ordre a un autre capitaine nommé Reding (1) (gentil soldat), d'entrer avec cinquante autres Suisses a la file et de marchander des choses proche de la porte, affin que quand il me verroit entrer, il vint par dedans a moy ; et fis tenir le capitaine Hessy (2) avesques deux cens Suisses le plus presque je peus de la porte d'où il ne fut point aperceu, pour venir au premier signal que l'on luy donneroit que je serois entré. J'avois aussy fait dire au maire qu'il commandât a la porte de faire entrer une escouade de Suisses pour faire garde devant le logis de monsieur le mareschal, ce qu'il avoit fait. Il estoit aussy entré par les autres portes de la ville plus de trois cens soldats françois et quantité de capitaines et officiers, lesquels se devoint rallier au premier bruit. Ainsy sur les neuf heures du matin j'entray dans la ville avec six hallebardiers qu'ils avoint toujours veus marcher devant moy : j'avois aussy quattre ou cinq capitaines quy m'accompagnoint, quy avoint chascun deux trabans (3) a leur suitte : il y avoit de plus douse

(1) Georges de Reding de Biberegg, du canton de Schwitz, avait levé en 1606 une demi-compagnie pour le régiment de Gallaty : en 1614 il leva avec son oncle Rudolf de Reding une nouvelle compagnie : il possédait encore en 1618 cette compagnie, qui avait été incorporée en 1616 au régiment des gardes suisses;

(2) Fridolin Hessy, du canton de Glaris-Gatholique, capitaine au régiment de Gallaty en 1606 et en 1614, incorporé en 1616 avec sa compagnie au régiment des gardes suisses, devint colonel de ce régiment à la mort de Gallaty, fut blessé au siège de Montauban en 1621, et mourut en novembre 1626.

(3) Les trabans des régiments suisses étaient des soldats armés

ou quinse gentilshommes volontaires ou de mes domestiques. Ainsy en entrant sans faire mine de vouloir rien entreprendre, je m'arrestay sous la })orte et demaiiday quy estoit celuy quy commandoit, lequel vint a moy, et je le saisis : en mesme temps vingt hallebardiers suisses se présentèrent aux bourgeois faisans la guarde ; les cinquante Suisses s'avancèrent aussy affin que ceux quy guardoint ne fissent bruit par la ville, et les ayans desarmés, je fis entrer les deux cens Suisses de capitaine Hessy, quy furent suyvis de six cens autres quy estoint tout prests, et aller prendre les principales places et carfours de la ville, ou ils campèrent, ayans osté la garde des portes aux habitans sans aucune opposition ny desoi'dre : et après disner W de Pralain quy, outre la charge qu'il avoit en l'armée, estoit encores lieutenant de roy dans la province, alla en ia maison de ville ou il desposseda le maire et les officiers soubçonnés et en establit en leurs places des affectionnés au service du roy.

Les ennemis ne sortirent tout ce jour là de leurs quartiers devers nous et y séjournèrent, comme encores le lendemain dimanche 18°^®. Nous tinmes conseil pour sçavoir comment nous conserverions Sens, et quelles garnisons nous y laisserions, ce que nous ne pouvions faire qu'en affoyblissant nostre armée : mais le lieutenant gênerai Angenou (1), le heutenant criminel, et l'ai^chediacre nommé le Blanc, quy estoint les

de hallebardes qui accompagnaient les capitaines dans toutes les actions de guerre.

(1) Bernard Angenoust était lieutenant général du bailliage de Sens. Il avait été député du tiers état aux états généraux de 1614.

plus affidés au service duroy, nous asseurerent que pourveu que l'on chassât de la ville vingt cinq habitans mutins, ils respondoint de la conserver sans garnison; ce que l'on résolut de faire , et on leur dit qu'ils avisassent avec M"^ de Pralain ceux qu'il faudroit chasser.

Le lundy 19°^^ l'armée ennemie deslogea de Malay, et je montay a cheval pour voir leur deslogement et donner quelque coup de pistollet sy le cas s'y offroit. Mais ils laissèrent quelque cent cinquante chevaux et cinquante carabhis a leur retraitte ; et moy n'en ayant que vingt, et eux se tenans serrés, après les avoir conduits une lieue par delà Malay, m'en revins a Sens ou je trouvay que l'on avoit envoyé des billets a vingt et cinq bourgeois pour se préparer le lendemain pour estre menés a Paris avesques une escorte d'une de nos compagnies de carabins. J'estois logé cheux le doyen de r arche vesché, bon homme et bon serviteur du roy, quy me vint trouver après disner pour me dire que l'on envoyoit deux des chanoines, nommés Miette et l'Hermitte, dont il me pouvoit respondre du premier qu'il n'y avoit au monde un meilleur serviteur du roy, et qu'il me supplioit d'avoir pitié de luy et de luy permettre qu'il me peut parler. J'allay a la chambre du doyen ou ce pauvre homme estoit sy esperdu qu'il ne sçavoit ce qu'il faisoit : en fin l'ayant remis, il me dit qu'il n'avoit autre crime que [l'inimitié de l'archediacre le Blanc, lequel l'accusoit faussement] (1) d'avoii- dit qu'il voudroit que M' le

(1) Inédit. — L'omission de ce passage changeait le sens de la phrase.

Prince fut roy : bien me confessoit il qu'il avoit dit, voyant madame la Princesse sy belle et jolie, qu'elle meritoit d'estre reine, mais qu'il n'avoit jammais entendu que ce fut de France. Moy quy estois de sa mesme religion, entrepris son salut et luy promis de l'assister. Je m'en allay a l'heure mesme au conseil ou j'estois mandé cheux monsieur le mareschal auquel je dis le crime du chanoyne Miette et la passion et interest que j'avois a son salut, ce qu'il m'accorda.

J'avois trouvé en entrant a la chambre de monsieur le mareschal tous les condamnés a sortir de la ville, quy me firent tant de prières, summissions, et pitié, que mon cœur se tourna en -leur faveur ; ce quy me convia de dire a M'" de Refuges : « Pour quel sujet veut on déserter cette ville des principaux habitans, la plus part desquels n'ont autre crime que l'inimitié des deux lieutenans et de l'archediacre ? Pensés vous que cela conserve mieux la ville ? Au contraire cela y fera naitre tant de dissensions et de brigues par les parens et amis des chassés, que cent hommes des partisans de M"" le Prince, quy se présenteront aux portes quand nous en serons eslongnés, seront capables de s'en saysir, n'y ayant point de garnison. Je serois d'avis de conserver par douceur ce que vous ne voulés ou pouvés garder avec force, et en obligeant ces gens condamnés, vous les rendre affectionnés et tidelles. » M" de Refuges me respondit qu'il entroit dans mon sentiment et que sy j'en faisois la proposition, qu'il l'appuieroit de toutes les raysons que son esprit luy pourroit suggérer. Allors j'allay parler a Descures que je gaignay aussy, et quand j'eus ces deux a ma dévotion, je me sentis asseuré de faire faire aux autres ce que je voudrois. Donc, sur

la fin du conseil, Descures ayant demandé quelle compagnie de carabins monsieur le mareschal vouloit quy allât accompagner les bannis a Paris, il luy commanda de faire l'ordonnance a Montalant (1) : je piins sur cela occasion de dire que Montalant nous seroit fort nécessaire vers cette vallée d'Aillan (2) ou les ennemis tournoint la teste, d'où il estoit et y avoit son bien, qu'il connoissoit le pais; et en suitteje dis que ces bannis ne nous faisoint pas tant de proffit a les envoyer a Paris que l'escorte qu'il nous leur falloit donner nous causeroit de dommage ; que l'on mettoit par cet envoy une dissension éternelle dans la ville de Sens, de laquelle M"^ de Pralain pastiroit (3) un jour, et qu'ils seroint plus affectionnés, sy on leur faysoit la grâce entière, que ceux mesmes quy avoint esté pour nous; et que sy c'estoit a moy a faire, je leur pardonnerois; que je voyois un chemin ouvert pour le faire de bonne grâce, c'est qu'ils m' avoint prié de parler pour eux et que je pourrois leur respondre que monsieur le mareschal m'avoit dit que sy M"^ de Pralain et moy voulions leur servir de caution, qu'il le feroit, dont je m'asseure qu'ils nous prieroint instamment, et que nous le ferions après avoir tiré seureté convenable de leur foy et parolle ; que cela rendroit la ville très affectionnée a IVP de Pralain quy avoit interest de s'y conserver de l'autorité ; qu'elle conserveroit ses citoyens unis et que nous serions

(1) N. de Vielz-Chastel, seigneur de Montalant près Montargis, commandait une des quatre compagnies de carabins de l'armée du roi.

(2) Aillant-sur-Tholon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Joigny, département de l'Yonne.

(3) Il y avait dans les précédentes éditions : partirait.

sans crainte d'aucun sinistre accident pour le service du roy après que nous l'aurions eslongnée (1). 1\P de Refuges et Descures fortifièrent mon opinion de plusieurs raysons, et monsieur le mareschal et W de Pralain y consentirent, conmie firent aussy les lieutenans gênerai et criminel : le seul archediacre nous fut contraire, quy protestoit que sy on laissoit ces gens dans la ville , qu'elle estoit perdue, et que pour luy il estoit résolu, sy nous le faisions, de sortir de la ville en mesme temps que nous ; je le rapaisay en fin, lui disant que ces exilés luy en aurointde l'obligation, et que je ferois qu'ils le prieroint d'intercéder pour eux : puis je sortis pour leur parler, quy fur-ent ravis [d'entendre] (%) que je leur procurois avec l'honneur la liberté de demeurer dans leur ville. Nous fismes semblant de respondre pour eux, et ils se sont montrés depuis infiniment passionnés au service du roy.

Nostre armée vint le mardy 20™^ loger a Saint Julien du Sans (3) et en partit le mercredy 21 '^^ pour venir loger a Joygny (4) . Mais comme quelques uns des quartiers estoint plus avancés et que l'on avoit envoyé plus avant battre l'estrade pour prendre langue des ennemis, nos coureurs vindrent jusques a un ruisseau quy est au devant de deux bourgs nommés Chanlay (5) et

(1) Après que nous nous en serions éloignés.

(3) Saint-Julien-du-Sault, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Joigny. L'armée royale suivait le cours de l'Yonne en le remontant.

(4) Au lieu de cette phrase il y avait dans les précédentes éditions : Notre armée vint le samedi 24 loger à Joigny.

(5) Ghamplay, village du canton de Joigny, aune lieue de cette

(1), sans trouver personne. Un gentilhomme

des miens, nommé Lambert, et un de M' de Pralain, nommé des Combes, donnèrent jusques aux portes de Chanlay qu'ils trouvèrent fermées et les ponts levés, et un homme dehors quy queuilloit des herbes, qu'ils amenèrent a ^V de Pralain quy menoit la teste de nostre armée : c'estoit un cuisinier de ]\F de Luxembourg quy l'asseura que les trouppes de M^" de Luxembourg estoint logées audit Chanlay, quy estoint près de trois cens chevaux. Il s'y achemina en diligence sur le rapport de Lambert et Des Combes quy luy asseurerent que Chanlay estoit deçà le ruisseau et que c'estoit un poste ou nous nous pouvions tenir en battaille sans crainte d'y pouvoir estre forcés par les ennemis sur la moustache desquels nous pouvions prendre Chanlay et les trouppes quy estoint dedans. Comme il y fut arrivé, ses ordinaires irrésolutions le prindrent, en sorte qu'il manda a monsieur le mareschal avesques quy j'estois lors, qu'il estoit là, que les trouppes de M*" de Luxembourg estoint a Chanlay que l'on ne pouvoit forcer sans canon, que l'armée ennemie n'estoit qu'a une lieue de là et qu'il luy commandât s'il se retireroit ou s'il attaqueroit Chanlay.

Monsieur le mareschal luy manda qu'il fit ce qu'il verroit bon estre pour le service du roy : mais moy quy connoissois qu'il s'en pourroit retirer de peur de n'attirer sur luy le blasme du succès que cette ambiguë

ville, sur la rive gauche d'un ruisseau, appelé le Ravillon, qui vient se jeter dans l'Yonne.

(1) Le nom est en blanc au manuscrit. Le bourg le plus rapproché de Ghamplay, sur le Ravillon, est Neuilly.

response luy laissoit sur les espaules , dis a monsieur le mareschal que ce que W de Pralain luy en mandoit estoit pour recevoir la response qu'il luy venoit de faire, affin de se retirer et dire que sans son commandement (quy n'estoit précis) il eut peu deffaire ces gens enfermés et desja en ses mains; de sorte qu'il me commanda d'y aller et me chargea d'un double commandement selon ce que je verrois qu'il se fallut retirer ou opiniatrer. J'y allay donc au galop, et Dieu me fit rencontrer par les chemins les Suisses et l'artiglerie quy estoint avancés : je dis au lieutenant de l'artiglerie que monsieur le mareschal luy commandoit de mettre deux bastardes au crochet ( 1 ) et les mener au trot a M*" de Pralain, et dis en mesme temps au capitaine Hessy quy conduisoit le train, qu'il vint courant avec cent hommes a la suitte des deux bastardes, et je continuay mon chemin a toute bride. Je rencontray Richelieu et Yaubecourt quy me montrèrent que sy nous voulions seulement faire bonne mine, ces gens de M"" de Luxembourg estoint perdus, et qu'ils me prioint d'animer ]\r de Pralain ; qu'au reste ils respondoint de leur vie d'empescher l'armée entière des ennemis le passage du ruisseau, avesques ces deux regimens(2) , mais qu'il faudroit faire avancer le canon en diligence. Je leur dis qu'il venoit et que nous aurions a l'heure mesme deux bastardes que j'avois fait avancer par ordre de monsieur le mareschal, lequel suyvoit, et qu'ils les fissent

(1) Les bâtardes étaient des pièces de huit. — Mettre une pièce au crochet, c'est la fixer à l'affût pour la traîner.

(2) Les deux régiments que commandaient Richelieu et Vaubecourt.

mettre en batterie cependant que j'allois trouver M" de Pralain, auquel je dis que monsieur le mareschal luy mandoit qu'il seroit aussy tost a luy avesques l'armée et le canon, et qu'il garnit d'infanterie le bord du ruisseau, plaçant la cavalerie ou il jugeroit a propos ; qu'il luy envoyoit cependant deux bastardes pour escarmoucher et lever les deffenses, attendant les autres pièces, et qu'il les employât d'abbord qu'elles seroint arrivées ; et que s'il me l'ordonnoit, je les irois mettre en batterie en un lieu que j'avois reconnu en passant, ce qu'il trouva bon , me disant seulement que je mandasse a monsieur le mareschal qu'il s'avançât promptement.

Comme je m'en venois a nos bastardes, je trouvay que M" de Richelieu et de Vaubecourt les faisoint tirer au coin d'une tour bastie de boue et de crachat, qu'ils renversèrent a la seconde volée, de telle façon que dix hommes de front y pouvoint monter. En mesme temps W^ de Boisdauphin et de Pralain y arrivèrent et furent priés par M"^^ de Constenan et de Vittry de recevoir a composition ces trouppes dont les chefs estoint de leurs amis, et qu'ils leur donnassent la vie après avoir pris et donné au pillage leurs armes, chevaux, et bagage, ce que monsieur le mareschal accorda a ces malheureux quy montroint leurs mouchoirs et chapeaux, supplians que l'on leur fît bonne guerre. Les deux entremetteurs pillèrent les plus précieuses choses, et en suitte nos soldats, quy selon leur coustume mirent le feu dans Ghanlay(i).

(1) Voir à l'Appendice. IV.

En mesme temps parurent les ennemis : mais ils ne s'avancèrent point ny n'entreprindrent de venir baiser (1 ) le ruisseau. Monsieur le mareschal fut conseillé par tous les chefs de se loger avec l'armée a Chanlay

et a : mais comme l'un estoit bruslé et l'autre peu

logeable, que son disner estoit préparé a Joygny, il ne sceut estre persuadé de le faire, ce quy fut une grande faute ; car nous forcions par ce logement les ennemis de se jetter dans le Morvant (2) et de perdre dans ce meschant pais leur bagage, infanterie, et canon, et prendre le haut du Nivernois a passer le reste de leurs trouppes quy eussent peu fuir devant nous, au lieu que nous nous amusâmes trois jours a Joygny et leur donnâmes loysir de prendre le logis de Gharny (3) et de nous devancer a la rivière de Loire. G'estoit l'opinion de Descures, de Montalant,etde Pigeolet(4), quy connoissointparfaittement bien ce pais là, et ce qu'il falloit faire.

Ce mesme Pigeolet voyant que les ennemis avoint la teste tournée devers Gien pour y passer, et, comme il estoit du pais, sçachant que sy les ennemis y arrivoint les premiers, on leur en ouvriroit la porte, proposa a monsieur le mareschal de s'y aller jetter sy on luy vouloit donner deux compagnies de son régiment de

(1) Approcher.

(2) Le Morvan, pays montagneux compris en partie dans le département de la Nièvre, avec Ghàteau-Ghinon pour ville principale, sépare le bassin de la Seine de celui de la Loire.

(3) Gharny, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Joigny, à 6 lieues S. 0. de cette ville.

(4) Pigeolet était lieutenant-colonel du régiment de Ghampagne.

Champaigne et deux de celuy de Boniface(1 ), avec trois charrettes pour porter du pain, du vin, et des munitions de guerre ; ce quy luy estant accordé, il s'y achemina passant a travers de l'armée des ennemis comme s'il eut esté un de leurs regimens, tambour battant, mais couchant dans les bois, et marchant a travers champs, sejetta dans Gien; et quand l'armée ennemie y vint, elle y trouva visage de bois.

L'armée partit de Joygny le samedi 24""^ pour aller prendre le logis de Charny ; mais les ennemis y estans venus les premiers, nous allasmes loger a Ghasteau Renart (2) pour les prévenir au passage de la rivière de Loire.

Le dimanche nous allâmes a Ghastillon sur Loing (3), et y séjournâmes le lundy sans aucune occasion.

Le mardy 27™*' nous vinmes loger a Osoy sur Tresé (4) , ou peu après nostre arrivée le lieutenant de Montalant nous vint donner avis comme une heure après que nos quattre compagnies de carabins avoint esté logées a leur département nommé Ouson (5) , ils

(1) Ozias de Boniface, baron de Boslehard, fils d'Elie de Boniface, seigneur de Fénestrelle , et de Cécile de Cornillon , était de la même famille que La Mole. Il commandait dans cette campagne un régiment levé sous son nom.

(2) Château-Renard, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montargis (Loiret), sur l'Ouanne, un des affluents du Loing.

(3) Châtillon-sur-Loing, autre chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montargis , à moins de 4 lieues de Château- Renard.

(4) Ouzouer-sur-Trezée, canton de Briare, arrondissement de Gien, à 3 lieues E. de Gien .

(5) Ousson, village du canton de Briare, à 4 lieues S. E. de Gien.

y avoint esté investis par l'armée ennemie, et tout ce qu'ils avoint peu faire avoit esté de faire partir ce lieutenant pour nous en avertir en diligence, nous mandant de plus que sy le canon venoit a eux, ils se rendroint comme avoint fait les trouppes de M*" de Luxembourg. Sur cette nouvelle monsieur le mareschal fit tirer trois coups de canon, quy estoit le sinnal pour faire venir tous les corps de l'armée au quartier du gênerai, et fit camper l'armée jusques au lendemain matin (1), qu'il prit son ordre de battaille sur une ligne et mesla chasque trouppe de cavalerie et d'infanterie, avesques les intervalles , et les gros de cavalerie reculés en sorte que la teste du premier cliev<il alloit du pair avec le dernier rang du battaillon voysin.

C'est une plaine d'une grande lieue et demie quy est entre Osoy et Ouson, dans laquelle nous gardâmes nostre ordre, six pièces de canon au crochet marchans au millieu de l'armée devant le battaillon des Suisses. Nous n'eûmes pas fait une demie lieue que nos carabins vindrent nous joindre, les ennemis s'estans retirés de devant Ouson une heure devant le jour, tirans a Bonny (2). Il y a un ruisseau en un fond vis a vis d'Ouson, quy passe dedans Ouson et se va jetter dans la Loire, et la colline est petite qu'il faut remonter pour aller a Bonny ou sont toutes vignes d'un costé et d'autre [du chemin quy y va] (3) . Il parut quelque cent chevaux [ de l'autre costé de cette colline] (4) sur le haut,

(1) C'est-à-dire jusqu'au 28.

(2) Bonny, canton de Briarc, à 5 lieues S. E. de Gien.

(3) Inédit.

(4) Inédit.

lesquels a la première volée de canon quy leur fut tirée, s'enfuirent au galop.

Nous passâmes lors le vallon et marchâmes quelque deux cens pasjusques a ce que quattre volées de canon des ennemis nous furent tirées, et nous fut commandé de faire halte. Le canon des ennemis estoitlogé a l'advantage et leurs trouppes mal en ordre dans le fond proche de Bonny, et sy nous nous fussions toujours avancés, nous les deffaisions sans combat, comme il fut représenté par plusieurs des chefs a monsieur le mareschal : mais il se fascha et dit a ceux quy luy parlèrent qu'il sçavoit son mestier, qu'il avoit ses ordres du roy, lesquels il sçauroit bien exécuter et luy en respondre. Ainsy il nous laissa canonner par les ennemis près de quattre heures sans s'avancer ny reculer, sans entreprendre ny seulement vouloir permettre que l'on gaignat un bois a la gauche, lequel occupé eut forcé les ennemis de quitter leur poste, et se fussent deffaits eux mesmes. Je n'ay veu, devant ny depuis, armée sy leste ny de sy bonne volonté et quy fît meilleure mine que celle là, et puis dire que sy Dieu n'eut ce jour là aveuglé monsieur le mareschal, il pouvoit sans péril acquérir une grande gloire : il avoit les ennemis entre ses mains quy ne pouvoint reculer ny refuser de combattre ; ils estoint en desordre , n'ayans toutes leurs trouppes ensemble ; la cavalerie de M'" de Longueville estoit a trois lieues de là, quy estoit la plus leste de leur armée ; ce quy estoit là avoit Tespouvante , c'estoint trouppes nouvelles mal armées et quy eussent rendu peu ou point de combat.

En fin monsieur le mareschal nous fit repasser le ruisseau, et camper l'infanterie avec le canon sur le

\Cy\:\. OCTOBRE. 39

haut de cette colline, ayant le ruisseau devant nous ; et luy , alla loger a Ouson quy estoit tout contre ; et comme la cavalerie quy estoit logée a deux lieues de là, a Briarre et autres lieux, fissent instance d'avoir permission d'aller loger en leurs quartiers et non de camper, veu que tout le jour précèdent, la nuit suyvante, et cette présente journée, ils avoint esté sans faire repaitre leurs chevaux, il leur accorda aussy facilement que s'il n'eut pas eu les ennemis en plaine campaigne devant luy, que sy lors M"^ le Prince fut venu avesques toute son armée entière charger nostre infanterie seule, desnuée de la cavalerie, il nous eut bien donné de la peine. Les chefs particuliers demeurèrent sur le champ de battaille près de leurs gens, avancèrent leurs sentinelles et les revisiterent a toute heure, ne doutans point que les ennemis eussent autre dessein que de passer la Loire (1 ) ; et mesmes nous voyions avant la nuit leurs bagages et quelques trouppes de cavalerie quy passoint.

Sur le minuit, nous vismes leurs feux plus grands et plus apparens, ce quy nous fît juger qu'il n'y avoit personne autour d'iceux, et que les ennemis les avoint quittés : M"^ de Rambures (2) et moy nous avançâmes, ayans jette devant nous le capitaine Marsillac (3) avec

(1) C'est-à-dire : ne doutant point que les ennemis n'eussent uniquement dessein de passer la Loire.

(2) Charles, sire de Rambures, dit le brave Rambures, ûls aîné de Jean, sire de Rambures, et de Claude de Bourbon, dame de Ligny, chevalier des ordres du roi en 1619, mort le 13 janvier 1633. Il était colonel du régiment de Rambures, un des cinq régiments a.Tp'pelés petits vieux.

(3) Charles de Crugi de Marcillac, fils de Grimont de Crugy,

vingt soldats, et vismes qu'il n'y avoit rien entre Bonny et nous, et que les ennemis passointasseurement. Nous pouvions encores deffaire leur arrière garde et gaigner les canons quy ne passèrent qu'a huit heures du matin: ainsy estans retournés ou les trouppes estoint campées, nous vinsmes trouver W^ de Richelieu, de Bourg, de Vaubecourt, de Boniface, et de laMelleraye (1), a quy nous fismes rapport de ce que nous avions veu, quy furent d'avis d'envoyer M' d'EspinayBoisdanebourg(2) trouver monsieur le mareschal et ]\F de Pralain pour leur en donner mesme avis et leur porter le nostre quy estoit de faire tirer trois coups de canon pour faire venir a nous la cavalerie, et cependant marcher la teste baissée droit à eux, que le pais estoit favorable pour l'infanterie, quy estoint vignobles, et que l'alfaire estoit, sans rien hasai^der, seure [de ne faire pas un médiocre gain] (3) pour le service du roy. W de Pralain nous manda qu'il estoit enragé de voir que monsieur le mareschal laissoit passer toutes les belles occasions, et que

seigneur de Fauroux, et de Françoise de Goût de Marcillac, capitaine au régiment de Rambures, fut plus tard appointé mestre de camp, et mourut en 1629.

(1) Charles de la Porte, seigneur de la Lunardière et de la Meilleraye, fils aîné de François de la Porte, seigneur de la Lunardière, et de Madeleine Charles, sa seconde femme. Il fut père du maréchal de la Meilleraye.

(2) C'est ainsi que je crois devoir lire ce nom, qui est surchargé dans le manuscrit original, et qui avait été omis dans les précédentes éditions. Il s'agit probablement de Claude du Bosc, seigneur d'Espinay, fils de Louis du Bosc, seigneur d'Espinay, et de Louise de Cugnac, lequel avait pour aïeul Lambert du Bosc, seigneur du Bois d'Ennebout.

(3) Inédit.

pour liiy il ne sçavoit plus que luy dire, et qu'il feroit simplement ce qu'il luy commanderoit, puis qu'il ne vouloit point se servir de son conseil. Monsieur le mareschal dit a l'Espinay quand il luy eut fait rapport de ce que nous luy mandions: « Bon, bon, mon amy, voila quy va bien, c'est ce que je demande ; dittesleur qu'ils viennent demain de bon matin me trouver, et nous tiendrons conseil de ce qu'il nous faudra faire. » Nous pensâmes désespérer de cette response et fusmes sur le point de faire tirer trois coups de canon et luy donner l'allarme pour le faire lever : mais le lieutenant de l'artiglerie dit qu'il ne l'oseroit faire sans l'ordre de monsieur le mareschal ou de W de Pralain. Ainsy nous attendismes le jour (1 ) et vinsmes au logis de monsieur le mareschal quy nous fît attendre a sa court plus d'une heure parce qu'il faisoit panser sa jambe : de là il tint conseil, aussy gay que sy tout fut allé le mieux du monde, et nous dit : « Au moins avons nous fait enterrer hier les ennemis du roy, (parce que leur armée avoit un poste couvert), etaujourdhuy nous les ferons noyer. » Je demanday a monsieur le mareschal qu'il me permit d'aller pour le moins voir le pasvsage des ennemis avesques les gentilshommes volontaires quy me voudroint suyvre ; et comme il ne me dit ny Guy ny non, je prins cela pour une permission et m'y en allay.

Je marchay jusques a Bonny sans rencontrer un seul homme : leshabitans me dirent, en me présentant leurs clefs, que M*" le Prince et les autres chefs estoint

(l) Le jour du 29: les messages avaient eu lieu pendant la nuit.

partis dès deux heures, mais qu'il y avoit encores plus de deux mille hommes a passer et deux de leurs canons qu'ils avoint pointés sur le haut de Neufvy (1) (lieu de leur passage) contre nous, pour tirer sy nous venions troubler leurretraitte, dont ils craignoint fort. Je passay outre, et de l'autre costé de Bonny nous trouvâmes trente carabins des ennemis que nous chargeâmes, quelque vingt chevaux que nous estions , et les taillâmes en pièces, demeurant cinq de morts sur la place et quelques prisonniers. J'envoyay donner cet avis a monsieur le mareschal et a W de Pralain : ce dernier y vint et fit avancer les regimens sur un bruit quy avoit couru dans Ouson que j'estois engagé; mais quand il fut arrivé, n'ayant point de cavalerie, et monsieur le mareschal luy ayant mandé qu'il n'entreprit rien sans luy, il s'arresta (2).

Nous l'attendimes proche de Neufvy jusques après son disner , et il vint voir le guay ou l'armée ennemie avoit passé, puis il vint prendre son logement a Bonny ou il demeura le lendemain vendredy 30""'' octobre, et tint conseil entre M'' de Pralain, Befuges,

(1) Neu\7-sur-Loire, bourg de l'arrondissement et du canton de Cosne, département de la Nièvre.

(2) Les événements de ces deux jours sont racontés à peu près de la même manière dans le Mercure français (t. IV, année 1615, p. 261), avec cette différence que la conduite militaire du maréchal de Boisdauphin n'y est l'objet d'aucun blâme. Dans une note de VHistorieite de la marquise de Sablé {Historiettes , t. III, p. 140) on lit également une lettre du maréchal, datée « du camp de Oison, ce 29 d'octobre 1615, » et adressée « à ma fille, madame la marquise de Sablé à Paris , » où il présente naturellement les faits sous un jour avantageux pour lui. L'appréciation sévère de Bassompierre paraît plus exacte.

Descures, et moy, de ce qu il devoit devenir, disant que la reine et le roy luy avoint mis cette armée en main pour conserver cette partie de la France quy est deçà la Loire, ce que, Dieu mercy, il avoit fait avec gloire et honneur, puis qu'il en avoit chassé les rebelles, et qu'il ne luy restoit plus qu'a reprendre les villes de Ghasteau Thierry, Espernay, et Mery sur Seine (1), pour avoir gouverné cette partie de la France qu'on luy avoit confiée, en telle sorte que les ennemis du roy n'y auroint pas conservé un poulce de terre, et qu'il meditoit à aller prendre lesdites places, ce qu'il n'avoit pas voulu exécuter sans en prendre préalablement nostre avis.

Je n'eus pas assés de patience pour attendre mon rang de luy respondre et luy dis : « Gomment, Monsieui^ ? Auriés vous bien eu en pensée de laisser le roy attaqué de M"" le Prince avec [une] armée quy s'en va fraische et glorieuse contre luy sans avoir eu ny tour ny atteinte, et au lieu de la suivre et de la divertir d'aller attaquer le roy desnué de forces et quy s'est attendu que vous empescheriés W le Prince de le suivre, avec celles qu'il vous a confiées, songer d'aller reprendre Mery et Espernay ? Il n'attend pas cela de vous ; Espernay ny Mery ne le presse point, c'est M"" le Prince, quy le va attaquer ; M'^ le Prince est vostre tasche, et c'est contre luy que le roy vous a destiné : suyvés le au nom de Dieu, Monsieur, et pour vostre devoir et pour le secours du roy, quy ne sera pas sans estonnement quand il sçaura que M' le Prince vous est eschappé et qu'il s'en va droit a luy. »

(1) Dans les départements de l'Aisne, de la Marne, et de l'Aube.

Quand M" de Refuges et Descures eurent veu que j'avois rompu la glace, ils ne feignirent point de luy parler fort fermement, comme fit aussy IVF de Pralain quand ce vint à luy à parler. Il eut esté a désirer que nous eussions pris la piste de M"" le Prince : mais la rivière creut en un jour de deux pies par une grande pluye quy vint et parce aussy que de sa source le temps ou nous estions luy en envoyoit assés pour croitre.

Il résolut donc de s'en aller le lendemain samedy dernier jour d'octobre, a Gien, d'où il despescha M"" de Constenant avec la compagnie de chevaux légers du roy pour aller a Paris quérir une montre pour l'armée, et l'escorter. Cependant il se résolut d'aller passer la Loire a Jargeaut (1).

Le jour de laToussaints, premier du mois, nous vint avis du matin que les reitres du comte de Withenstein (2) avoint deffait et tué a Mery (3) le marquis de Renel (4) ,

(1) Jargeau, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Orléans, à 4 lieues environ de cette ville et sur la rive gauche de la Loire.

(2) Ludovic, comte de Witgenstein, troisième fils de Ludovic l'Ancien, comte de Sayn et Witgenstein, et d'Elisaheth de Solms- Laubach, sa seconde femme, né le 15 mars 1571, mort le 14 septembre 1634. — Suivant le Mercure français , et le Thresor de l'histoire générale de nostre temps, par Loisel, les reitres, auxiliaires du prince de Gondé, étaient commandés par le comte de Lœwenstein et un baron d'Otna.

(3) Les précédentes éditions portaient : Metz.

(4) Louis de Clermont d'Amboise, marquis de Resnel, fils d'Antoine de Clermont d'Amboise, marquis de Resnel, lequel était fils de René de Glermont-Gallerande, seigneur de Saint-Georges, et de Françoise d'Amboise, dame de Resnel.

et s'en venoint passer la rivière a Ghasteauneuf (1 ) . Monsieur le mareschal commanda a W de Pralain de s'avancer avec huit cens chevaux pour le combattre, ce que nous fîsmes et vinsmes repaitre a Chastillon sur Loing (2), et marchasmes la nuit du lundy ^i""".

Mais les reitres avoint fait une grande cavalcade et avoint passé a Ghasteauneuf huit heures avant que nous y eussions peu arriver. G'estpourquoy frustrés de nostre espérance nous vinsmes loger a Lory (3) ou nous demeurâmes le lendemain mardy 3"^% tant pour refraischir nos chevaux de ces deux traittes que pour sçavoir des nouvelles de monsieur le mai^eschal quy nous

(1) « En ce mesme temps un des barons d'Otna, et le comte de Levenstein avec 600 reistres, toutes les rivières de France estant guéables, traversèrent la Champagne depuis Sedan jusques aux bords de Loire, qu'ils passèrent au dessus de Neufvy au guay de la Madeleine et de là allèrent joindre l'armée des princes en Berry. Le M'^ de Resnel, gouverneur de Vitry, ayant eu advis que ces reistres traversoient la Champagne, poussé de courage, sans les avoir fait reconnoistre, les alla attaquer avec quelques carabins ; eux qui les surpassoient deux fois en nombre , et qui estoient tous vieux soldats , armez et montez à l'advantage , eurent bientost mis les carabins à vau de route, ce M'^ demeurant mort sur le champ : il estoit de la maison d'AmboIse (que nos poètes françois appellent race de Mars), aussi fust-il fort regretté. » (Mercure françois, t. IV, année 1615, p. 264.)

Ghàteauneuf est un chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Orléans, sur la rive droite de la Loire, au-dessus de Jargeau. Le gué de la Madeleine est beaucoup plus haut, entre Neuvy et Cosne.

(2) Les forces royales, en se dirigeant de Gien vers Ghâtillonsur-Loing, s'éloignaient de la Loire, et ne pouvaient guère rencontrer les reîtres, qui les avaient gagnées de vitesse.

(3) Loury, village du canton de NeuvlUe-aux-Bois, arrondissement d'Orléans.

suyvoit avec l'armée et nous donna rendes vous pour le mercredy 4™^ a Boiscommun (1).

Le jeudy 5™® nous vinsmes a Neufville, et là le dessein de passer a Jargeau fut changé, ny mesmes de passer a Orléans, a l'instance de Descures quy vouloit esviter le passage de l'armée a son pais ; de sorte que le vendredy 6""® nous logeâmes a Gidy (2), et le samedy aBoisgency (3) auquel lieu, ou pour attendre l'argent de la montre de l'armée ou pour autre rayson que l'on nous cacha, nous séjournâmes jusques au mardy 1 0°^'^ que nous allâmes loger a Mer (4) ; et le mercredy 11 ""^ nous allâmes passer la rivière sur le pont de Blois et loger aux environs.

Le jeudy 1 2"® nous primes le logis dePontlevoir(5); le vendredy 1 3"'"^ a Bleré; et le samedy 1 4°"^ a Cormery ou nous séjournâmes le dimanche ; et le lundy 1 6"'« nous vinsmes a Sainte Maure (6) ou nous demeurâmes jusques au jeudy 19"^^ que. M' de Pralain estant tombé malade, et luy estant venu un ordre du roy de se saysir de l'Isle Bouchart (7) et des'asseurer de Chinon,

(1) Boiscommun, bourg du canton de Beaune-la-Rolande, arrondissement de Pithiviers.

(2) Gidy, village du canton d'Artenay, arrondissement d'Orléans.

(3) Beaugency.

(4) Mer, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Blois.

(5) Pontlevoy, bourg du canton de Montrichard, arrondissement de Blois, sur la rive gauche de la Loire.

(6) Bléré, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Tours. — Cormery, canton de Montbazon , arrondissement de Tours. — Sainte- Maure, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Chinon.

(7) L'Isle-Bouchard, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Chinon, sur la Vienne.

161o. NOVEMBRE. 47

Sa Majesté ayant quelque soubçon du sieur de Baslon( I ) quy en estoit gouverneur (2) , monsieur le mareschal m'en donna l'une et l'autre commission.

Je m'acheminay au quartier de Piémont et de trois autres regimens qu'exprès on avoit fait loger a demie lieue de l'Isle Bouchart, et fis partir six officiers avec ordre d'assembler sous main tous les soldats quy estoint allés a l'Isle Bouchart pour y faire des emplettes ou pour y ivrongner, et de les tenir en la place, devant le chasteau et proche du pont, ce qu'ils firent sans donner soubçon de leur dessein ; et peu après j'arrivay avec mon train et quelques gentilshommes volontaires a une hostellerie du faubourg, ou le capitaine du chasteau, des qu'il sceutmon arrivée, me vint trouver, et moy je luy montray l'ordre que j'avoisde monsieur le mareschal de me saysir de la place. 11 fut bien estonné, et me dit qu'elle estoit place de seureté de ceux de la religion, que sans l'ordre particulier de M"" de la Trimoulle (3), il ne le pouvoit faire. Je ne luy maixhanday point a lui dire que sy je n'estois dans demie heure dans le chasteau, il seroit dans trois quarts sous une potence, et le menay en mesme temps a la ville ou je

(1) Artois de Saint-Gelais , seigneur de Lansac, marquis de Balon, fils de Guy de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, et d'Antoinette Raffin.

(2) Qui était gouverneur de Ghinon.

(3) Henri, seigneur de la Trémoille, duc de Thouars, prince de Tarente et de Talmond, fils aîné de Claude, seigneur de la Trémoille, duc de Thouars, et de Gharlotte-Brabantine de Nassau ; né en 1599, mort le 21 janvier 1674. Il était huguenot, et l'Isle-Bouchard lui appartenait. Peu de temps après il se joignit au prince de Condé.

trouvay plus de quattre cens de nos soldats avec ces officiers, quy s'estoint saisis des portes et du pont. Lors monsieur le gouverneur du chasteau fut bien estonné et cria que l'on baissât le pont. Il n'y avoit que quinse hommes dedans, que je mis dehors, et

en leur place le capitaine (1) , du régiment

de Champaigne, attendant que j'y eusse autrement pourveu, comme je fis le lendemain, du capitaine Laur {%) , huguenot , du régiment de Navarre (3) , mais bon serviteiu" du roy, avec sa compagnie et celle de S' Cric.

Je partis a une heure après minuit le vendredy ^O""^, et m'en vins a Ghinon ou quattre compagnies de Navarre y avoint rendes vous. Je les mis en battaille devant le chasteau, a couvert toutefois, et envoyay dire a Bas- Ion quej'estois là pour parler a luy, et qu'il vint sur ma parole. Je n'estois pas en doute de sa fidélité au service du roy; car je le connoissois homme de bien, et mon amy ; mais on luy avoit rendu de mauvais offices auprès du roy : il me dit que c'estoit M"" de Gourtenvaut (4) ; je n'en sçay rien. Il s'en vint a l'heure mesme me trouver, et après l'avoir embrassé je luy dis que j'avois charge de mettre deux cens hommes de garnison en ce chasteau , quy le devoint reconnestre ;

(1) Le nom est en blanc dans le manuscrit.

(2) Jacques, baron de Laur, fils de Jacques, baron de Laur, gouverneur de Navarrens, et de N. de Salles.

(3) Un des quatre vieux régiments.

(4) Le marquis de Gourtenvaux était beau-frère du marquis de Balon, qui avait épousé, le 3 juin 1601, Françoise de Souvré, plus connue, comme gouvernante du jeune daupbin, sous le nom de madame de Lansac.

s'il le vouloit, a la bonne heure, et sy non, qu'en toute seureté il pouvoit rentrer au chasteauque j'avois charge d'investir. Il ne hésita pointa me dire que non seulement il les recevroit, mais qu'il en sortiroit a l'heure mesme pour faire place a un autre sy l'on avoit la moindre deffîance de luy, et qu'il sçavoit bien que je serois caution de sa fidélité sy l'on en estoit en doute. Je fis donc aussy tost entrer, pendant qu'il me fit apporter a desjeuner, les compagnies de Casteras (1 ) et d'Ampus (2) du régiment de Navarre, et m'en retournay disner a l'IsleBouchart d'où je partis après y avoir laissé l'ordre nécessaire, le samedy 21"^% et vins me rejoindre a l'ai^mée quy estoit a la Haye (3) en Touraine, d'où elle partit le mesme jour pour aller coucher a Ingrande (4) ou nous demeurâmes le dimanche, et allâmes, IVP de Pralain et moy, voir madame de Ghappes (5) a la Guierche (6) ; et le lundy 23°^^ nous vinsmes a Montoyron ; le mardy a Ghauvigny (7) ou nous

(1) Henri de Casteras, seigneur de Villemartin, fils aîné de Jean de Casteras, seigneur de Villemartin, et de Jacquette de Casteras.

(2) Henri de Castellane, marquis d'Ampus, marié en 1613 à Marie de Brancas-Yillars.

(3) La Haye, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Loches, département d'Indre-et-Loire, sur la rive droite de la Creuse.

(4) Ingrande, village du canton de Dangé, arrondissement de Chàtellerault, département de la Vienne, sur la rive droite de la Vienne.

(5) Charlotte-Catherine de Villequier, fille de René de Villequier, baron de ClairVaux, un des favoris d'Henri III, et de Françoise de la Marck ; veuve de François, seigneur d'O et de Fresnes, mariée en secondes noces à Jacques d'Aumont, baron de Chappes.

(6) La Guerche, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Loches. — Les Villequier étaient vicomtes de la Guerche.

(7) Montoiron, village de l'arrondissement de Chàtellerault. —

séjournâmes le lendemain, et le jeudy 26™^ nous logeâmes a Vernon(l), le vendredy a Champagnay Saint Hilaire (2); le samedy 28™** a Givray ou l'armée séjourna le dimanche, et moy je m'en vins avec le comte de la Rocliefoucaut a Poitiers.

Le lundy 30™® nous vinsmes logera Vertueil (3), et le mardy premier jour de décembre l'armée vint a Manie (4) et y séjourna le lendemain.

Le jeudy 3™® nous vinsmes a Montignac (5) et le lendemain a Angoulesme.

Le samedy a""® nous vinsmes a Chasteauneuf (6) ou nous demeurasmes jusques au mercredy 9°*® que nous vinsmes loger a Barbesieux ou AP le duc de Guyse arriva le lendemain avec six compagnies de chevaux légers et amena deux mareschaux de camp, IVP de Montigny et ]\F de Saint Geran (7) . Ce premier arriva

Chauvigny, chef-lieu de canton du même arrondissement, sur la rive droite de la Creuse.

(1) Vernon, village du canton de la Villedieu, arrondissement de Poitiers.

(2) Ghampagné-Saint-Hilaire, village du canton de Gençay, arrondissement de Civray, département de la Vienne.

(3) Verteuil, petite ville du canton et arrondissement de Ruffec. département de la Charente. — M. de la Rochefoucaud était seigneur de Verteuil.

(4) Mansle, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Ruffec.

(5) Montignac-sur-Charente, village du canton de Saint-Amandde-Boixe, arrondissement d'Angoulème.

(6) Chàteauneuf, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Cognac, sur la rive gauche de la Charente.

(7) Jean-François de la Guiche, seigneur de Saint-Geran, fils de Claude de la Guiche, seigneur de Saint-Geran, et de Susanne des Serpents, était capitaine-lieutenant des gendarmes de la garde. Il fut fait maréchal de France le 24 août 1619, et mourut le 2 décembre 1632, à l'âge de 63 ans.

devant liiy pour nous apporter les lettres du roy par lesquelles il nous commandoit de reconnestre doresenavant ^F de Guysepour nostre gênerai (1).

Il (2) séjourna a Barbesieux jusques au dimanche 1 3""^ qu'il fit partir l'armée par un temps désespéré, et vint coucher a Baygne (3) ou il fut contraint de séjourner le lendemain pour laisser revenir les soldats quy n'avoint peu arriver a cause du mauvais temps.

Le mardy 1 o""^ nous vinsmes a Jonsac ou nous demeurâmes jusques au samedy 1 9™^ que nous vinsmes a Archiac (4) , et le dimanche a Cognac; et parles chemins M"" de la Rochefoucaut ayant fait destourner M'^ de Guyse pour luy présenter trois cens chevaux qu'il avoit mis sur pié pour le service (a) du roy, il trouva qu'ils s'estoint desbandés la nuit mesme pour s'en retourner dieux eux, craignans les trois armées, assavoir la nostre , celle quy marchoit avesques le roy, et celle des ennemis quyestoint proches de leurs maisons.

Nous demeurâmes a Cognac jusques au jeudy 34™''

(1) Le duc de Guise avait accompagné le roi dans son voyage; il avait pris le commandement de son armée , et avec cette armée il avait escorté Madame, sœur du roi, jusqu'à Bayonne, et ramené la jeune reine de Bayonne à Bordeaux ; enfin il venait de recevoir la lieutenance des deux armées, celle du roi et celle du maréchal de Boisdauphin.

(2) Le duc de Guise.

(3) Baignes , chef-lieu de canton de l'arrondissement de Barbezieux, département de la Charente.

(4) Archiac, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Jonzac, département de la Charente-Inférieure .

(5) Les précédentes éditions portaient : chemin.

que nous fumes logera Jarnac (1), et le lendemain jour deNouel aMareuil {%), et le jour d'après a Aigre ou elle séjourna le dimanche 27™*, et M*^ de Guyse y festina les Suisses.

L'armée alla le lendemain a Villefaignan (3) ; le jour d'après a Sausay, et y demeura le SO™*^; et le dernier de décembre elle logea a Laysey (4) d'où M'" de Guyse alla faire l'entreprise de Saint Maissant(5)quy eut, sy elle eut esté exécutée selon qu'il l'avoit proposée, mis fin a la guerre : car il prenoit tous les chefs de l'armée quy y estoint venus tenter Wde Suilly pour se joindre a eux. Mais M"^ de Saint Aignan (6) quy avoit ordre de gaigner un pont, se destourna pour aller deffaire quelques carabins, après quoy il fit sonner forces fanfares, et cependant 'W le Prince et les autres passèrent sur ledit pont et se retirèrent en leur armée (7) .

M.^ de Guise se retira, voyant son entreprise faillie, après avoir esté quarante heures a cheval, et vint

(1) Jarnac, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Cognac, sur la rive droite de la Charente.

(2) Mareuil, village du canton de Rouillac, arrondissement d'Angoulême.

(3) Aigre , Viiiefagnan , chefs-lieux de canton de l'arrondissement de Ruffec.

(4) Sauzé-Vaussais , Lezay, chefs-lieux de canton de l'arrondissement de Melle , département des Deux-Sèvres.

(5) Saint-Maixent, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Niort, sur la Sèvre-Niortaise.

(6) Honorât de BeauviUier, comte de Saint-Aignan, fils de Claude de BeauviUier, comte de Saint-Aignan, et de Marie Babou, né en 1579 , mort le 22 février 1622. 11 commandait la cavalerie de l'armée du roi.

(7) S'il faut en croire VHistoire de la mère et du fils, et le P. Griffet {Histoire de Louis XIII), on prétendit que les princes

coucher le 2™° janvier a Coiiay (1) ou je le vins retrouver. Car j'avois esté mande par la reine mère de l'aller trouver a son passage d'Angoulesme (2) pour la venir esclaircir d'un avis que je luy avois envoyé qu'infailliblement M' de Vendosme estoit du party de M' le Prince, ce qu'elle ne pouvoit croyre, veu les asseurances contraires qu'elle en avoit, et moy luy ayant encores mandé que je luy respondois que cela estoit, elle me manda que je la vinsse trouver, et a M' de Guyse qu'il me donnât congé, ce qu'il fit et a M"' de Montigny et de la Rochefoucaut aussy ; et partimes d'Aigre le 28™® de décembre et vinsmes coucher a Angoulesme. Mais le roy avoit changé de dessein et estoit allé a la Rochefoucaut (3). Nous trouvasmes M' de Crequy arrivé a Angoulesme, quy se joygnit a nous , et allâmes le lendemain '2*9^'^ coucher a la Rochefoucaut ou nous trouvâmes Leurs Majestés quy nous firent fort bonne chère. Nous y vimes la jeune reine aussy.

Le mercredy 30^^ (4) je fus ouy au conseil ou j'eus contraire M' le président Jannin quy respondoit de la fidélité de M' de Vandosme. Mais quand j'eus donné les

avaient été avertis par le duc de Guise lui-même du danger qui les menaçait ; ce furent peut-être les fanfares de M. de Saint- Aignan qui leur servirent d'avertissement.

(1) Couhé-Vérac, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Civray.

(2) La cour était partie le 17 décembre de Bordeaux, ramenant la jeune reine Anne d'Autriche, dont le mariage avec Louis XIII avait été célébré le 25 novembre .

(3) La Rochefoucaud, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Angoulême, est à 5 lieues de cette ville.

(4) Il y a dans le manuscrit original : le mercredy 3™« ; c'est une faute, que les précédentes éditions avaient corrigée.

lettres de plusieurs particuliers quy escrivoint a leurs amis qu'ils avoint charge, quy de M' le Prince, quy de M'' de Longue ville ou du Maine, de se joindre a M' de Vandosme, il cessa de l'opiniatrer.

Janmer.

Nous demeurâmes encores le jeudy dernier jour de l'an a la Rochefoucaut ou je ne passay point mal mon temps; puis sur l'avis que nous eûmes que M' de Guyse estoit allé a la guerre, nous partimes deux heures avant le jour le vendredy premier jour de l'année 1616 et vinsmes disner a RufFec et coucher a un lieu dont je ne me souviens du nom ; et le lendemain samedy 2°^^ nous arrivâmes a Couay peu après que M' de Guyse fut revenu de son entreprise au mesme lieu, ou il séjourna a cause que les ennemis voulurent venir donner une estrette a nostre cavalerie légère quy estoit logée a Saint Sauvan(l); mais comme nous eûmes avis de leur venue, la dite cavalerie se retira dans le quartier du régiment de Piémont ; et le mauvais temps qu'il fit la nuit du 4 au 5™^ de janvier nous empescha de les suivre pour les charger a leur retraitte.

Nous allâmes le mardy (2) 5™^ voir la reine et le roy sur les chemins au partir de Civray pour venir loger a

(1) Saint-Sauvant, village du canton de Lusignan, arrondissement de Poitiers, peu éloigné de Couhé.

(2) 11 y a au manuscrit original : mercredi/; cette faute avait été corrigée dans les précédentes éditions.

un chasteau nommé (1) ou M" de Crequy, la

Rochefoucauty et moy, eûmes congé de M' de Guy se d'y aller, et le mercrcdy 6"'*= nous l'allames retrouver a Lusignan d'où il partit le lendemain pour venir loger a Pamprou (2) .

Comme nous fumes au rendes vous, toute la cavalerie demanda congé de s'en aller, ne leur estant plus possible de tenir la campaigne en cette sayson, et quelque prière que leur peut faire M' de Guyse, il ne leur peut persuader, et ne luy donnèrent (3) plus que trois jours a demeurer près de luy. Comme nous fusmes logés a Pamprou, jM' de Guyse se promenoit avesques moy en colère du refus des trouppes de marcher et demandoit mon avis de ce qu'il en devoit faire : je luy dis qu'il en devoit donner avis au roy et cependant les faire pratiquer pour luy donner (4) encores quinse jours de service, après lesquels il me sembloit bien raisonnable qu'il les mit pour deux

(1) Le nom est en blanc au manuscrit. — Le Mercure français (t. IV, année 1616, p. 18) dit : « Le 5 janvier au desloger de

Gi\Tay LL. MM. allèrent passer le Clain qu'ils laissèrent à

leur main droicte pour aller coucher à Chatelahet et de là à Poictiers. » Et le poëte des Adventures du retour de Guyenne dit :

De là nous troussons bagage Pour loger en un village Qu'on nommoit Ghastrelacher...

Le lieu ainsi désigné est Chastelarcher ou Ghastelacher, aujourd'hui Ghâteau-Larcher, oii il y avait effectivement un pont sur le Glain.

(2) Pamproux, village du canton de la Mothe-Sainte-Héraye, arrondissement de Melle.

(3) Il y avait dans les précédentes éditions : de leur donner.

(4) Il y avait ici = pour demeurer. •»

mois en garnison, veu la sayson et le mauvais temps, joint que les armées l'hiver rarement tenoint la campagne.

Comme nous estions sur ce discours, M' de Vittry nous manda qu'a un village a demie lieue de leur quartier et a une lieue de Pamprou, nommé Nanteuil (1), il y avoit trois regimens des ennemis logés, quy ne se doutoint de rien ; qu'il avoit fait monter a cheval la cavalerie légère quy estoit avesques luy ; que la compagnie de gensd'armes du roy, quy estoit prochaine, en avoit fait de mesmes, et que dès qu'ils auroint son ordre, ils les attaqueroint.

Nous montâmes a l'heure mesme a cheval et y courûmes a toutte bride, M' de Pralain , M' de Chomberg, et moy, avesques quelque vingt chevaux ; M' de Guy se suyvoit ; Lambert, Guittaut le jeune, et Descombes (2) ouvrirent la barricade de l'entrée du village (3), et nous donnâmes dedans par un costé. Les ennemis se voyans surpris ne firent aucune résistance, et ceux qui peurent sejetterentdans l'église, ausquels on donna la vie après les avoir desarmés et desvalisés. En mesme temps que nous donnions par une avenue, les chevaux légers donnèrent par l'autre, et la compagnie de gensd'armes du roy que M' de Saint Geran ammena en mesme temps en fort bon ordre, fut tenue par M' de Guyse a l'avenue de SaintMaissanten cas que les ennemis voulussent venir au secours ou que ceux quy estoint dans le village (quy se nomme Nanteuil) pensassent a faire leur

(1) Village du canton de Saint- Maixent.

(2) Les précédentes éditions portaient: Descures.

(3) Il y avait ici : du côté du village.

retraitte a Saint Maissant. On apporta a l'heure cinq drappeaux aM' de Guyse, et luy furent présentés deux mestres de camp prisonniers, dont l'un estoit M*^ de Beins (1), frère d'une des filles de la reine : M' de Chomberg apporta un desdits drappeaux qu'il avoit pris en entrant. Nous ne perdimes en ce combat que M' de Chemeraut (2) quy fut tué, et Lambert blessé d'une mousquetade chargée de dragée quy luy fit plus de soixante trous dont neammoins aucun ne fut dangereux. Nous revinsmes de là coucher a Pamprou ou nous n'arrivasmes qu'il ne fut dix heures du soir (3).

Le lendemain vendredy 8™® l'armée prit le logement de la Motte Saint Esloy (4) ou nous demeurasmes le samedy 9™^ sur un avis que l'on donna a M' de Guyse que M"" le Prince devoit venir la nuit suy vante pour charger un de ses quartiers, ce quy fut cause de nous faire tenir toutte la nuit dans le champ de battaille du rendes vous de l'armée.

Le dimanche 10™*^ l'armée alla logera Lusignan, menée par M"^ de Guyse et messieurs les mareschaux de

(1) N. de Lan cri, seigneur de Bains en Picardie, fils aîné de N. de Lancri, seigneur de Bains, et de Diane-Catherine de la Porte- Vessine. Il était frère de cette belle Marie de Bains, qui entra peu de temps après au couvent des carmélites de la rue Saint-Jacques, et fut plusieurs fois prieure sous le nom de mère Marie-Madeleine de Jésus.

(2) François de Barbezières, seigneur de Cbémerault, fils aîné de François de Barbezières , seigneur de Cbémerault , et de Françoise de Goutances , commandait une compagnie de cbevaulégers.

(3) « Depuis on imprima à Paris cette défaicte plus grande quatre fois qu'elle n'estoit. » (Mercure français, t. IV, année 1616, p. 19.)

(4) La Motbe-Sainte-Héraye.

camp. Mais pour moy avec M"' de Ghevreuse, Grequy, [la] Rochefoucaut, Bressieux (1) et toute la noblesse, nous vinsmes coucher a Poitiers.

W de Guyse séjourna le lendemain 1 1 "^^ a Lusignan pour licencier l'ai^mée qu'il envoya en garnison, et le mardy 1 2™^ il fit marcher le reste qu'il conserva en corps pour s'en servir ou besoin seroit, et logea a Montereuil Boni (2), et y séjourna le lendemain avesques les Suisses, le canon et les vivres.

Le jeudy 1 4°"^ le logement fut a Vouillé ; le vendredy 1 S'"'^ a Ghesnechay (3) ou elle séjourna le lendemain pour le rigoureux temps de neige qu'il faisoit ; le dimanche 1 7'"' a Savigny (4) et le lundy 1 8"'" a Faye la Vineuse (5) d'où les Suisses et le canon partirent le lendemain 19"^ janvier pour ramener l'artiglerie a Poitiers et y venir tenir garnison, et y entrèrent comme la cour en partoit par le plus fâcheux temps quy aye esté depuis longues années.

Le jour auparavant la reine m'envoya quérir, comme elle estoit au conseil, et me dit comme le roy avoit résolu de mettre quinse cens Suisses en garnison a Poitiers et qu'elle se promettoit que je donnerois bon ordre de les faire aggreer par les habitans avec l'assis-

(1) Louis de Grolée de Meuillon, marquis de Bressieu, était premier écuyer de la reine.

(2) Montreuil-Bonnin, village du canton de Vouillé, arrondissement de Poitiers.

(3) Gheneclié, village du canton de Neuville, arrondissement de Poitiers.

(4) Village du canton de Lencloitre, arrondissement de Ghâtelleraut.

(5) Faye-la- Vineuse, canton de Richelieu, arrondissement de Chinon .

taiice que W de la RochefoucauL et le maire me donneroint, et qu'en mesme temps que la court sortiroit on les feroit entrer. Je connoissois assés quel péril c'cstoit d'introduire une garnison a Poitiers (1), et m'excusay le plus que je peus d'accepter cette commission, disant a la reine que le gouverneur de la ville et le maire estoint plus que suffisans a cela ; mais il fallut que j'eusse la courvée, ce quy me réussit plus heureusement que je ne me l'estois imaginé; et n'y eut jammais aucune sédition ny rumeur, tantal'establissement qu'au sejorn*.

Je demeuray huit jours a Poitiers, au bout desquels je fis resolution d'aller trouver le roy a Tours, et pour cet effet je vins a la maison de ville le mardy 26""% et voulus prendre congé de la ville avant que partir. Mais ils me dirent franchement qu'ils ne me pouvoint laisser aller ; que sur la seule confiance qu'ils avoint eue que je demeurerois avesques les Suisses, ils avoint souffert que l'on les eut logés a Poitiers, ce qu'ils n'eussent permis sans cela, et que la reine leur avoit donné parole que je ne partirois de Poitiers ; que tout ce qu'ils pouvoint faire estoit d'en escrire a la court de laquelle ils s'asseuroint que j'aurois ordre de demeurer. Je jugeay que de contester avesques eux ce seroit peine perdue : je leur dis qu'ils en pouvoint escrire a la court et que je ferois ce que Leurs Majestés me commanderoint, sans leur dii^e que je supersederois ou que je m'en, irois. Ainsy l'assemblée de ville se

(1) On se rappelle les troubles qui avaient éclaté à Poitiers en 1614, tbrsque le prince de Condé avait voulu y introduire des troupes. Voir 1. 1, p. 375.

sépara après avoir résolu d'escrire a la court pour me faire demeurer : et moy le soir mesme je fis porter habillemens, bottes, et tout ce quy m'estoit nécessaire, au faubourg quy va a Chastelleraut, dans le logis du colonel Galaty, auquel je manday que le lendemain M' le comte de la Rochefoucaut et moy irions disner cheux luy ; j'envoyay mesmes quelques chevaux, et M' de la Rochefoucaut aussy (1 ) , coucher au mesme faubourg.

Le mercredy %1^^ le colonel Galaty vint le matin nous prier a disner, ce que nous luy accordâmes et y allâmes desbottés et nos gens de mesme, pour ne faire soubçonner nostre parlement : et après disner nous allâmes coucher a Chastelleraut, laissant a M' d'Estissac (2l) de faire mes excuses et de dire pour son frère que dans huit jours il seroit de retour.

Nous vinsmes coucher a Chastelleraut cheux M' de Brassac (3), et le lendemain jeudy 28°'" nous arrivasmes bien tard a Tours.

Le vendredy 29""' de janvier (4) je vins trouver la

(1) C'est-à-dire: M. de la Rochefoucaud envoya aussi quelques chevaux.

(2) Benjamin de la Rochefoucaud, baron d'Estissac, second fils de François , comte de la Rochefoucaud, prince de Marcillac, et de Claude d'Estissac, sœur et héritière de Charles, seigneur d'Estissac. Il était frère de M. de la Rochefoucaud.

(3) Jean de Galard de Béarn , comte de Brassac , fils aîné de René de Galard de Béarn, seigneur de Brassac, et de Marie de la Rochebeaucourt, mourut le 14 mars 1645, à l'âge de 65 ans.

(4) Le manuscrit original portait pour ces trois dernières dates : le mercredi/ 26™^, le jeudi/ 27™'=, le vendredi/ 28™«. L'édition de 1665 était ici conforme au manuscrit : les suivantes ont avec raison rétabli les dates des 27, 28 et 29 janvier.

reine a son disner, quy avoit receu lettres de Poitiers pour m'y faire demeurer et quy pensoit que j'y fusse encores. Apres son disner elle vint en sa chambre (1) ou arrivèrent peu après M"^ If Comte, de Guy se, et d'Espernon, et tant d'autres avesques eux qu'ils firent enfoncer le plancher de la chambre, ou je tombay avec quarante-sept autres personnes, du nombre desquels M'' le Comte, d'Espernon, de Villeroy, d'Aumont (2), et plusieurs autres (3) , tombèrent aussy. La reine demeura sur une poutre quy tint ferme, et passant par dessus son lit sortit de sa chambre. Je fus blessé a l'espaule et a la cuisse, et eus deux des petites costes enfoncées, dont je me suis senty longtemps depuis.

Fe\Tier. — Nous demeurâmes trois mois a Tours pendant lesquels l'on traittoit de la paix a Loudun (4) ou M"^ le Prince et ceux de son party estoint assemblés. Il y tomba malade a l'extrémité (mars), dont par la grâce de Dieu il eschappa ; et fut la paix conclue après plusieurs allées et venues des commissaires, avant laquelle je dira y trois choses:

(1) La reine était logée à Tours à l'hôtel de la Bourdaisière.

(2j Antoine d'Aumont, marquis de Nolay, fils de Jean d'Aumont, comte de Châteauroux, maréchal de France, et d'Antoinette Chabot, sa première femme, fut gouverneur de Boulogne et chevalier des ordres ; il mourut le 13 avril 1635, à l'âge de 73 ans.

(3) Plus de cinquante tumberent, Sans quelques uns qui portèrent.

Riches en inventions,

Le lendemain, des escharpes, Pour avoir des pensions.

(Adventures du retour de Guyenne. )

(4) La conférence de Loudun s'ouvrit le 10 février.

L'une, que la reine fut avertie par lettres de M"" de Pontchartrain (1), secrétaire d'estat, quy estoit un des députés de la part du roy (avec M" le mareschal de Brissac et de Villeroy)^que monsieur le chancelier (2) faisoit instance vers M' le Prince pour faire que l'on demandai par la paix qu'il seroit conservé dans sa charge (avril). La reine me le dit, et moy quy estois amy et serviteur de monsieur le chancelier, suppliay la reine de me permettre de luy faire sçavoir, aflfin qu'il s'en peut justifier ou excuser, ce que la reine après plusieurs difficultés me permit ; car elle haissoit lors ledit chancelier (3). Je luy fis dire ce que je sçavois par M-" le Glerc(4), premier commis de M' de Puisieux(5) son fils, et le dit monsieur le chancelier estant venu après disner au conseil cheux la reine, me vint dire : « Monsieur, je vous remercie de toute mon affection de l'avis que vous m'avés fait donner par Le Clerc et vous

(1) Paul Phelypeaux, seigneur de Pontchartrain, troisième fils de Louis Phelypeaux, seigneur de la Vrillière, et de Radegonde Garraut , né en 1569, mort le 21 octobre 1621. Il fut d'abord secrétaire des commandements de la reine, puis en IGiO secrétaire d'état.

(2) Le chancelier de Sillery.

(3) Le maréchal d'Ancre, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de la reine, voulait perdre d'abord le chancelier, puis Villeroy et Jeannin, c'est-à-dire les anciens ministres, ou, comme il les appelait, les barbons.

(4) Pierre le Clerc, fils de Nicolas le Clerc, seigneur de Francon ville, et de Claire de Saint- André, fut conseiller et secrétaire du roi.

(5) Pierre Brulart, vicomte de Puisieux, fils de Nicolas Brulart, marquis de Sillery, chancelier de France, et de Claude Prudhomme, mort le 22 avril 1640, à l'âge de 57 ans. Il était depuis 1606 secrétaire d'état, et depuis 1607 conseiller d'état.

en demeure obligé, bien que l'on m'aye dit que c'estoit vous quy aviés donné cet avis (1) a la reine : mais je ne l'ay pas voulu croyre, et vous dis encores une fois que je m'en ressens vostre obligé. » Je fus bienestonné de voir qu'il eut pris avec la main gauche ceque jeluy avois présenté a la droitte, et piqué de sa response je luy dis : « Monsieur, je vous ay donné cet avis pour vostre interest particulier et non pour lei mien, pour lequel maintenant je vous feray voir que je suis plus franc et plus noble que vous ne m'estimes : vous sçaurés de la propre bouche de la reine quy luy a donné. » Allors il me fît mille instances de ne le point faire, et que je le ruinerois : il me pria mesmes d'avoir pitié de sa fortune que je mettrois en compromis par cette action ; mais il n'y sceut rien gaigner, car la reine s'estant aperceue de nostre contestation s'approcha pour en sçavoir la cause, et lors je luy dis : « Madame, sy Vostre Majesté n'affermit ma réputation par son tesmoygnage, elle est en branle dans l'opinion de monsieur le chancelier quy croit qu'un avis que je luy ay donné, que j'avois appris de Vostre Majesté (et dont je luy demande pardon de l'avoir descouvert), est venu de mon invention ou bien que c'est de moy de quy Vostre Majesté l'avoit appris. » Allors la reine luy dit : « Monsieur le chancelier, vous payés en mauvaise monnoye les bons offices que l'on vous fait. J'ay esté avertie ce matin par Pontchartrain a quy M' de Boullon l'a dit, que vous vous faisiés recommander a W le

(1) C'est-à-dire l'avis de la négociation secrète du chancelier avec le prince de Gondé.

Prince pour estre compris dans le traitté de la paix, et Bassompierre m'a fait de fortes instances pour vous en pouvoir avertir afifin que vous vous en puissiés justifier, et cependant vous l'accusés de ce dont vous luy déviés estre obligé. » Jamais homme ne fut plus surpris qu'il fut a l'heure, et tacha de faire de foibles excuses en disant qu'il n'avoit point fait ce dont M*" de Boullon (quy luy vouloit mal de longue main) l'avoit accusé. Mais dès l'heure on jugea bien qu'il ne demeure roit pas longtemps sur ses pies.

L'autre chose, que le roy se résolut de faire a Tours un régiment complet de ses gardes suisses et qu'ils vindrent faire la première garde devant son logis le mardy 1 2™*" de mars (1 ) .

La troisième, que pendant que la paix se traittoit, la reine tenoit souvent conseil sur les choses qu'elle avoit a respondre (2), pour les rejetter ou accorder, et que messieurs le chancelier et président Jannin amenoint avesques eux des conseillers de robe longue comme M'' de Vie, de Gomartin (3), de Refuges, et autres, sans que aucun seigneur y fut appelle. Or cet hiver là chascun avoit renvoyé son train, et n'y avoit

(1) Le 12 mars était, cette année, un samedi, et non pas un mardi; il faut probablement lire : le mardi 12 avril. — Voir à l'Appendice. V.

(2) C'est-à-dire : au sujet desquelles elle avait à répondre.

(3) Louis le Fèvre, seigneur de Gaumartin, fils de Jean le Fèvre, seigneur de Gaumartin, et de Marie Warlet, né en 1552, mort le 21 janvier 1623. Il fut successivement conseiller au parlement , maître des requêtes , intendant de justice et de finances , conseiller d'état, ambassadeur, enfin garde des sceaux depuis le 23 septembre 1622 jusqu'à sa mort.

que ]Vr de Crequy et moy quy tenions table splendide et magnifique, luy a disner et moy a souper regléement, ou tous les autres se trouvoint. Un soir après souper, M""' de Montigny, Pralain, Betunes, Saint Geran, Saint Aignau, Crequy, Saint Luc et quelques autres m'appellerent pour en estre aussy de part, et se plaignirent de l'indignité qu'ils recevoint de n'estre appelles a la resolution de la paix comme ils estoint employés aux hasars de la guerre, et qu'il falloit que nous allassions le lendemain ensemble faire nos plaintes a la reine, et que M' de Montigny estoit prié de la compagnie, comme le plus vieux, de porter la parole; et sy je ne voulois .pas estre de la partie. Je leur respondis que ce m'estoit honneur d'estre d'une sy honneste bande, et que je leur estois obligé, mais que je leur suppliois (bien que le plus jeune) de me permettre de leur dire que peut estre la reine n'avoit point de coulpe a cela et que c' estoit ses ministres quy introduisoint les gens de leur robbe a nostre exclusion, et que comme nous ne nous en démenions point, la reine ne pensoit pas aussy que nous y pensassions ; de plus, que de venir ainsy tous en corps parler a son maitre (bien que ce soit avec juste cause) n'est jamais approuvé [ny trouvé](l) bon par eux(2l)quy preignent ces plaintes publiques non prévenues pour de monopolies (3), et qu'au moins luy devions nous faire sçavoir précédemment que nous desirons luy parler sur

(1) Inédit.

(2) Par les maîtres.

(3) Autrefois monopoler signifiait faire des cabales.

ce sujet et que nous luy supplions de nous donner une bénigne audience. Ma proposition fut approuvée de la compagnie quy me chargea de sçavoir de la reine quand il luy plairoit nous ouïr, ce que j'acceptay, et le lendemain matin vins a l'antichambre de la reine et luy fis dire par Selvage, sa femme de chambre, que j'avois a luy parler. Elle me fit entrer comme elle se coifibit et receut favorablement ce que je luy dis, et Barbins (1) quy estoit présent luy dit que nous avions rayson et que la reine ne devoit pas avoir appelle les autres conseillers sans nous, et qu'il eut esté plus juste de nous appeler sans eux, parce que nous avions les principales charges de la guerre , y exposions nos vies pour luy acquérir la paix, de laquelle il estoit raysonnable que nous fussions aussy participans. La reine me commanda de leur dire qu'ils vinssent au sortir de sa messe, non pour avoir audience, mais bien pour luy donner; et leur dire que quand elle voudroit choysir des conseillers, d'espée ou de robbe, elle prefereroit toujours les premiers aux autres, et beaucoup d'autres belles parolles ; et leur commanda de s'y trouver l'apres disnée , mesme donna charge a Sauveterre (2) de les aller avertir de s'y trouver toutes les fois que le conseil s'assembleroit.

Elle me dit en suitte et a Barbins quy estoit là, comme M"" de Villeroy luy avoit gardé un paquet et au mares-

(1) Barbin, qui était une créature du maréchal d'Ancre, exerçait alors les fonctions d'intendant de la maison de la reine.

(2) Dans les précédentes éditions il y avait : Senneterre.

chai d'Ancres pour la conclusion de la paix, quy estoit que après avoir tout accordé, M"" le Prince avoit fait deux nouvelles demandes, sçavoir que quand il seroit a la court, il eut la plume, c'est a dire qu'il sinnat les arrests du conseil, l'arresté de la semaine aux finances et les comptes de l'espai^gne, ce quy estoit directement contre l'autorité du roy et la sienne; l'autre, qu'il pleut a Leurs Majestés tirer W le mareschal d'Ancres de Picardie pour le bien et la conservation de la paix, attendu l'incompatibilité quy estoit entre M*" de Longueville et ledit mareschal (1 ) , et qu'elle voyoit bien que cela sortoit de la boutique de W de Villeroy comme une pièce de sa façon pour faire du mal au mareschal d'Ancres qu'il haïssoit, ce que W Barbins confirma, et anima la reine autant qu'il peut contre le dit Villeroy, lequel en mesme temps fit dire a la reine qu'il estoit en son antichambre, attendant de luy pouvoir parler. Bai^binsdit lors a la reine : « Madame, oyésle sans montrer aucune altération, et puis luy demandés son avis là dessus, et s'il vous dit qu'il vous conseille d'accorder ces deux dernières demandes, il descouvinra manifestement sa fourbe qu'il a voulu jusques a maintenant cou\Tir : sy aussy (2), comme je le pense, il desconseille a Vostre Majesté de leur accorder, vous dires tantost au conseil tout haut que vous refusés ces propositions, et ce par le conseil et induction de M'" de Villeroy, quy ne

(1) Le duc de Longueviile était gouverneur de Picardie ; le maréchal d'Ancre, outre qu'il était lieutenant général en cette province, y avait encore le gouvernement de Péronne, Montdidier et Roye.

(2) C'est-à-dire: si au contraire.

l'oseroit nier ; car Vostre Majesté luy maintiendra, et M*" de Bassompierre et moy luy servirons de tesmoins , et ainsy Vostre Majesté renvoyera la flexe (1 ) contre luy, qu'il avoit tirée sur vous, et le descrediterés par mesme moyen auprès de son cher amy M''de Boullon. »

La reine embrassa cet avis et fit aussy tost entrer M'' de Villeroy auquel elle fît fort bon visage et luy dit : « Pauvre homme, vous avés bien de la peine a aller et venir sy souvent, et peut estre en fin n'y gaignerés vous rien, ny pour vous, ny pour nous ; » puis l'ammena auprès de la fenestre ou Barbins et moy estions, quy nous voulûmes retirer ; mais elle nous dit : « Ne bougés, vous en pouvés bien estre ; » puis elle dit a M' de Villeroy : « [Et bien. M'' de Villeroy] (2), vous me venés porter le dernier plat pour mon dessert : M"" le Prince veut estre le régent, il veut avoir la plume; et M' de Longueville veut estre absolu en Picardie d'où il veut chasser le mareschal d'Ancres. C'est ce qu'ils m'envoyent rapporter par vous : je le sçay bien ; car Philipeau (c'estoit Pontchartrain) me l'a mandé. » « Madame , luy dit il , sy je sçavois aussy bien vostre resolution que vous estes [bien] (3) informée de ma proposition, je serois prest a partir pour leur aller porter de vostre part. » Allors la reine luy dit : « Et bien, M"^ de Villeroy, que vous en semble? Dois je encores passer cela pour le bien de la paix, ou rejetter ces articles comme impertinens?Dittes m'en librement

(1) La flèche.

(2) Inédit.

vostre avis avec les raysons quy me doivent porter a J'un, ou a Tautre, affin que tantost au conseil j'en puisse mieux parler, comme y estant préparée. » M"^ de Villeroy luy dit qu'il seroit bien empesché de luy dire, et qu'il n'estoit pas tout son conseil, mais la moindre partie d'iceluy; que tantost il luy feroit sa proposition, et puis qu'en son rang il en diroit son avis comme un autre selon sa conscience et que Dieu l'inspireroit pour le bien du service du roy et de Testât. « Non, dit la reine, j'en veux présentement vostre avis. » Lors comme il se vit pressé et en estât de ne pouvoir plus reculer, il luy dit: « Ouy, Madame , je le diray franchement a Vostre Majesté, pourveu qu'elle me promette de m'escouter jusques a la fin, » puis commença en cette sorte :

« J'ay toujours bien creu. Madame, que MMe Prince et ses associés gardoint au fond de leur sac quelque article qu'ils ne proposeroint que lors que tous les autres seroint résolus, et que cet article mettroit Vostre Majesté en estât, sy elle le refusoit, de faire croyre a tout le monde que non les intérêts de Testât, mais le vostre particulier, auroint occasionné la rupture du traitté. Mais je nepensois pas qu'elle en deut estre quitte a sy bon marché que de ces deux derniers que Vostre Majesté a desja sceu qu'ils ont proposés a messieurs vos commissaires et que par leur ordre je vous viens apporter, lesquels, Dieu aydant, n'empescheront point qu'une bonne paix ne soit terminée et parachevée au bien de la France et du roy. Le premier est de la plume, quy regarde M'^ le Prince et quy semble chocquer l'autorité particulière de Vostre Majesté ; l'autre est a Tadvantage de M' de Longueville et au préjudice de

M' le niareschal d'Ancres lequel ils desirenl retirer de Picardie, luy souhaitans ailleurs toute [sorte] d'autres charges et honneurs, ce que je conseille a Vostre Majesté d'accepter et quy est a vostre avantage ; car vous le logerés et establirés en quelque autre province aussy bien ou mieux qu'en celle là ; vous en pourrés retirer des personnes quy ne vous y estoint pas sy affidées, et pourrés en mesme temps donner les charges que mondit sieur le niareschal y avoit, a quelque autre bon et fidelle serviteur quy fera contenir M'" de Longueville en son devoir aussy bien qu'eut peu faire monsieur le mareschal, lequel sera loué d'avoir cédé ses propres intérêts et son establissement au bien de la paix; et Vostre Majesté aura tesmoygné a bon marché que vos serviteurs et créatures particulières ne vous sont point sy chères que le repos de Testât. Voyla mon avis quant a ce point. Et pour celuy de siniier les arrêts du conseil et les comptes de l'espargne, que M"" le Prince demande, je vous conseille aussy, Madame, de luy accorder sans regret ny dispute ; car cela ne vous touche point, ou s'il vous touche, c'est a vostre avantage ; et voicy ou je me fonde, que M"" le Prince viendra a la court ou n'y viendra point : s'il n'y vient point, il ne vous demande rien et vous ne luy accordés rien; ou il y viendra, et je fais encor cet autre dilemme : ou il despendra absolument de vous, ne respirera que vostre obéissance et d'accomplir tous vos ordres et commandemens ; en ce cas vous aurés un grand avantage d'avoir a vostre dévotion un premier prince du sang très habile et entendu aux affaires, et y aurés acquis un bon serviteur et perdu un mauvais ennemy ; ou bien il persistera en ses mauvaises intentions,

continuera ses brigues et ses pratiques et tachera d'empiéter vostre autorité ou de la partager, et en ce cas vous ne devés point craindre de mettre la plume a la main d'un homme de quy vous tiendrés le bras. »

Il n'eut pas plus tost achevé son discours queBarbins, quy estoit d'ailleurs (1 ) fort retenu et respectueux, vint assés effrontément (ce me sembla) prendre le bras de la reine qu'il luy serra, et luy dit : « Madame, voila le plus grand conseil et du plus grand personnage que vous sçauriés trouver, auquel il vous faut tenir et n'en point chercher d'autre ; car c'est l'unique que vous pourrés prendre. »

Je m'estonnay de ce subit changement de Barbins, et plus encores quand j'ouïs la reine dire a M"^ de Villeroy : « Ver amerite. Monsieur de Villeroy, vousm'avés donné un bon conseil, et comme un bon serviteur de Testât, du roy, et de moy; aussy m'y tiendrayje, et je vous en remercie, » puis se mit a parler d'autres affaires : et je me retiray dire a ces messieurs quy m'attendoint dieux moy qu'ils vinssent parler a la reine au sortir de sa messe, laquelle les contenta au delà de leurs propres désirs : et après, la reine ayant tenu un grand conseil ou nous assistâmes, comme M"" de Villeroy eut fait sa proposition que chascun trouvoit n'estre recevable, la reine sans en attendre ny faire demander les opinions, nous dit :

« Messieurs, sy j'ay jusques a cette heure contesté, débattu, ou refusé plusieurs articles quy m'ont esté

(I) D'ordinaire.

proposés pour parvenir a une bonne et ferme paix, je l'ay fait pour Tinterest du roy ou de Testât, quy m'est cher a l'égal de ma vie, et me resjouis maintenant qu'il ne tienne plus qu'aux intérêts de mes particuliers serviteurs ou de moy qu'elle ne s'accomplisse, lesquels je cède et quitte de bon cœur pour le repos tant désiré du royaume. C'est pourquoyje ne feray point demander les opinions pour sçavoir ce que l'on devra faire là dessus ; car j'accorde l'un et l'autre de bon cœur, et M"^ de Villeroy s'en pourra retourner demain au matin et leur rapporter acceptés par [moy] en la mesme forme et teneur qu'ils me les ont demandés. »

Ainsy la paix fut conclue peu après Pâques (1), et la court partit de Tours pour aller se tenir a Blois, laissant M"" de Guyse avec les chefs de l'armée a Tours pour estre en estât en cas que IVr le Prince n'eut effectivement desarmé, ce qu'il fit promptement (2), et lors tout retourna a Blois et de là a Paris (3) ou l'on attendit quelque temps M' le Prince ; M""' deVandosme, du Maine, et de BouUon, y estans précédemment arrivés.

M"" le mareschal d'Ancres demeura a Lesigny ou je l'allay voir. Il fit battre (juin) par ses vallets de pié un certain cordonnier quy estant capitaine de son quartier, luy avoit refusé la sortie de la porte de Bussy

(1) Pâques était, cette année, le 3 avril. La paix ne fut signée que le 3 mai; mais dans les derniers jours du mois d'avril elle paraissait assurée : ce fut alors que le roi partit de Tours.

(2) On ostales sceaux a monsieur le chancelier quy fut renvoyé a sa maison, et a l'arrivée du roy a Paris, M"" du Vair fut fait garde des sceaux. {Addition de l'auteur.)

(3) Le roi rentra à Paris le 16 mai.

ou il commandoit pendant la guerre (1). Ses laquais lurent pris par le peuple et pendus a deux jours de là devant la boutique dudit cordonnier (2).

Juillet. — En tin M' le Prince arriva , quy fut conduit jusques au Louvre par quantité de peuple (3).

En ce temps là le mareschal d'Ancres estoit fort mal voulu dans Paris : M" de Mayenne et de Boullon le menaçoint de l'aller attaquer jusques a Lesigny ou il se tenoit, et mesmes avoint eu une entreprise de l'y petarder, ce que neammoins ils ne sceurent executer(4) . Le dit mareschal sçachant M"" le Prince arrivé, me manda qu'il devoit venir le jour mesme a Paris et que je l'obligerois de le venir prendre a trois heures a la porte de Saint Antoine, ce que je fis avesques trente chevaux, et passâmes devant l'hostel du Maine(3). Il avoit de luy quelque quarante chevaux sans les miens. Je luy prestay un petit barbe sur lequel il monta, et après avoir salué la reine il remonta a cheval , et pouvions

il) Ce cordonnier, nommé Picard, était sergent du quartier de la Harpe. C'était le samedi-saint qu'il a\ait arrêté Goncini à la porte de Buci, comme celui-ci se rendait sans passeport à sa maison du faubourg Saint-Germain, voisine du Luxembourg. L'acte de vengeance de Goncini eut lieu le 19 juin.

(2) Les deux valets furent pendus seulement le 2 juillet.

(3) Le prince de Gondé entra dans Paris le 20 juillet.

(4) Goncini avait recherché l'appui des ducs de Mayenne et de Bouillon pour perdre les ducs d'Épernon et de Bellegarde ; mais ces princes , déjà effrayés et mécontents de la disgrâce de Villeroy et de Jeannin , recommencèrent leurs menées contre Goncini. Le prince de Gondé paraissait encore lui continuer sa protection.

(5) L'hôtel de Mayenne était sur les rues Saint-Antoine et du Petit-Musc.

estre cent chevaux allors, quy vinsmes a l'hostel de Condé trouver M' le Prince, ou il demeura une heure. Nous trouvasmes en entrant ce cordonnier quy avoit esté battu de ses gens, quy en avoint esté pendus, lequel sortit en mesme temps pour venir esmouvoir son quartier contre le dit mareschal ; mais il n'en peut venir a bout. On nous dit que nous trouverions, en retournant, le Pont Neuf occupé, et a cette occasion je me mis devant a\ esques ce que je luy avois ammené d'hommes, et luy me suyvoit a deux cens pas près, voulant (en cas que la partie n'eut esté égale) s'en retourner a l'hostel de Condé, et de là prendre party: mais il ne s'y trouva personne.

Aust. — Peu de jours après M"" le millord de Hay, maintenant comte de Garlile (1), arriva avesques une ambassade magnifique de la part du roy de la Grand Bretaigne, a dessein, ce disoit on, de demander pour le prince de Galles (2) une des filles de France : mais voyant les brouilleries quy suivirent depuis, il s'en désista. Il fut receu avesques toute la somptuosité du monde ; chascun luy fit de grans festins, et en suitte des beaux presens. Il avoit quantité de noblesse angloise avesques luy et entre autres le comte Holland(3) que lors on nommoit M' Riche, et Gorin(4).

(1) L'entrée de l'ambassadeur d'Angleterre eut lieu le 1" août. Le prince de Joinville , assisté de MM. de Bassompierre , de Rosny, et autres seigneurs , eut la charge de le recevoir.

(2) Qui fut depuis Charles !«••.

(3) Henri Rich, comte de Holland, second fils de Robert Rich, qui fut créé en 1618 comte de Warwick. Le comte de Holland fut décapité en 1649.

(4) William Goring, de Burton, créé baronnet par le roi Jacques H, le 14 mai 1622.

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