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Durant, la bonne réception que l'on luy faisoit, les brigues de la court croissoint: M' le Prince estoit en grande autorité et tous les grans estoint de sa cabale et ses partisans ; M" de Guyse(l) mesmes s' estoint mis de son costé sous le prétexte du mescontentement que chascun avoit du mareschal d'Ancres et de sa femme, lequel neammoins eut l'asseurance de se venir tenir a son logis du faubourg Saint Germain : vray est que c' estoit sur l'asseurance que M"^ le Prince luy avoit donnée de le maintenir.
Il fit en ce temps la aussy un tour bien hardy : le jour que IVr le Prince faisoit son festin au millord de Hay, que tous les grans de la court (quy estoint ses ennemis jurés) y estoint conviés, il vint avec trente gentilshommes trouver M' le Prince dans la salle mesme du festin ou ils estoint tous, et après luy avoir parlé assés longtemps, il print congé de luy et s'en retourna a son logis, tous ces messieurs le morguans, et luy eux aussy. Ils mirent forces propos en avant de le tuer lors, mais ce fut sans effet. Le lendemain M"^ le Prince l'envoya quérir et luy dit qu'il avoit eu beaucoup de peine de contenir ces princes et seigneurs le jour précèdent, quy le vouloint attaquer, et qu'ils l'a- \oint tous menacés de l'abandonner s'il ne quittoit sa protection : c'est pourquoy il luy desclaroit qu'il ne le pouvoit plus maintenir et qu'il luy conseilloit de se retirer en Normandie ou il estoit lieutenant gênerai (2); ce qu'entendu pai^ luy, il vint au Louvre prendre congé
(1) Le duc de Guise et le prince de Joinville, son frère.
(2) La lieutenance générale de Normandie avait été donnée au inaréclial d'Ancre en échancre de celle de Picardie.
de la reine mère, puis du roy, et partit le lendemain matin. Il ne se peut dire comme ce partement descredita la reine lorsque l'on vit qu'un sien serviteur n'avoit peu avoir de seureté dans Paris que tant qu'il avoit pieu a M"^ le Prince, et combien cela accreut la réputation et l'autorité de M*" le Prince.
Il arriva en ce temps là que la reine fit sortir de prison M"" le comte d'Auvergne, quy dès l'année 1 605 avoit esté condamné a avoir la teste tranchée, et lequel le feu roy (ainsy que je luy ouis dire en ce temps là) a la considération que le roy Henry 3™® son prédécesseur en mourant luy avoit particulièrement recommandé et M"" le Grand aussy, voulut commuer sa condamnation en prison perpétuelle (1) , sans neammoins infirmer la sentence. Et peu de jours après, M"^ de Longue ville quy après la paix jurée, sans passer a la court, s'estoit retiré en son gouvernement de Picardie, voyant que contre ce quy avoit esté convenu par le traitté de paix , monsieur le mai^eschal d'Ancres conservoit encore le gouvernement de Peronne, fit entreprise dessus le chasteau et la ville qu'il prit en trois jours par le peu de soin ou de verdeur de ceux que ledit mareschal y avoit mis dedans. Cela apporta un nouveau trouble a la court. La reine despescha M' d'An-
(I) Voir t. I. p. 158. — La reine voulait se faire du comte d'Auvergne un appui contre les cabales des grands. — Suivant le Mercure français (t. IV, année 1616, p. 39), ce fut le 26 juin que ce prince sortit de prison: le récit de Bassompierre semble assigner à sa délivrance une date plus tardive, puisqu'il la fait antérieure de quelques jours seulement à l'entreprise du duc de Longueville sur Péronne, qui eut lieu le 14 août.
goulesme (1) avec quatorse compagnies des gardes françoises et la cavalerie quy estoit la plus prochaine pour investir la place, et M"" le Prince estant venu trouver la reine luy offrit son service en cette occasion, suppliant neammoins qu'avant rien desclarer ny entreprendre contre M' de Longueville, elle y veuille envoyer W de BouUon de sa part, lequel se faisoit fort de faire remettre toutes choses en Testât ou elles estoint avant ladite invasion. La reine quy avoit dessein de se saisir de jVP le Prince et de ses associés, consentit a cette proposition, et M"" de Boullon partit le jour mesme (2) . La reine fit semblant de vouloir aussy envoyer au siège de Peronne quattre compagnies de Suisses ; mais sous main elle me commanda de les retarder: et ce quy donna aussy soubçon a W\e Prince, c'est que le roy nomma a M' de Grequy les quatorse compagnies (3) quy y devoint aller, sans luy en laisser le choix comme il avoit accoustumé, et les six capitaines quy demeurèrent estoint tous ceux de quy la reine se fioit le plus. Elle fît aussy semblant d'y envoyer sa compagnie de gensd'armes quy tenoit garnison a Nogent, et la fît passer proche de Paris le jour qu'elle fit arrester j\r le Prince, pour estre preste en cas qu'elle en eut eu besoin.
Cependant M"^ le nonce (4) taschoit de raccommoder
(1) Le comte d'Auvergne .
(2) Le duc de Bouillon partit le 20 août.
(3) Quatorze compagnies du régiment des gardes françaises, dont M. de Créquy était mestre de camp. Le régiment était alors composé de vingt compagnies.
(4) Le nonce était Ubaldini.
les choses et les pacifier autant qu'il pouvoit, parlant tantost a M"" le Prince, tantost a W de Guyse, de Vandosme et du Maine, tantost a la reine, pour aviser de mettre les affaires en une bonne assiette. Quant a MMe Prince, il est oit porté au bien, desiroit [d'entretenir] (1) la paix et demeurer en bonne intelligence et mesmes déférence avec la reine mère : mais ses partisans ne pouvoint souffrir leur reunion; et les avoit a combattre et a se porter a leurs desseins, ou les perdre et les quitter : car ils luy mettoint souvent le marché à la main, le menaçans de se reunir avec la reine quy les enfaisoit (ace qu'ils disoint) pressamment solliciter.
M' de Suilly quy desiroit le bien et la conservation de Testât se maintenoit avesques les uns et les autres, taschant de les mettre bien autant qu'il pouvoit ; et prévoyant bien que les affaires ne pouvoint subsister en Testât ou elles estoint, en advertissoit quelquefois la reine mère, quelquefois ]\r le Prince. Et un jour le vendredy %Q^^ d'aust M' de Suilly demanda le soir audience a la reine, en laquelle il fit voir que les choses ne pouvoint encores subsister huit jours au point ou elles estoint reduittes et qu'au balancement ou elles estoint il estoit infaillible que toute l'autorité tomberoit entre les mains de W\e Prince, ou qu'elle demeureroit aux siennes sy elle la sçavoit retenir; que deux sy grandes puissances [concurrentes] (2) ne se pouvoint compatir ; que les grans et le peuple penchoint et inclinoint vers M' le Prince ; que son autorité (3) diminuoit
(1) Inédit.
(2) Inédit.
(3) L'autorité de la reine.
depuis l'entreprise de M"" de Loiigueville, le parlement du mareschal d'Ancres et la toute puissance de M"" le Prince dans les affaires et conseils; finalement qu'il ne latenoit pas asseuréedans Paris et qu'elle seroit mieux avec mille chevaux a la campaigneavec ses enfans, que dans le Louvre, en Testât ou estoint les esprits des grans et du peuple ; qu'il avoit creu estre de son devoir et des obligations qu'il avoit au feu roy de luy remontrer ce que dessus, ne pouvant y apporter avec sa vie un autre remède, qu'il employeroit volontiers sy par sa perte il pouvoit sauver le roy, elle, et Testât : et en suitte il prit congé d'elle, luy suppliant de penser a ce qu'il luy venoit de dire , et qu'en cas qu'elle n'y apportât le remède convenable, il protestoit de tout le mal quy luy en adviendroit, et qu'a elle seule en seroit la faute puisqu'elle en avoit esté avertie et que le mal estoit preveu.
A ce discours la reine respondit que forces gens Tadvertissoint du mal, mais que peu luy donnoint T avis du remède et moins encores aydointa l'assoupir; qu'elle faisoit humainement tout ce quy se pouvoit pour le bien de Testât, mais qu'il ne plaisoit pas a Dieu de bénir son travail, ny aux hommes de reconnestre ses bonnes et saintes intentions ny d'y concourir ; qu'a ce sujet elle avoit donné la plume a W le Prince, a ce sujet desarmé le roy, a ce mesme sujet despouillé le mareschal d'Ancres de Testablissement qu'il avoit en Picardie, et en sUitte voyant qu'il n'estoit pas agréable aux grans ellel'avoit eslongné; qu'elle faisoit des grans biens a un chascun et mal a personne , et qu'elle ne sçavoit plus que faire autre chose que ce qu'elle avoit fait ; qu'il avisât luy mesme a luy donner quelque
bon conseil là dessus , et, qu'elle seroit bien ayse de le suivre s'il estoit au bien du service du roy.
J'entray peu après a sa chambre quy estoit lors a l'entresol (1) du Louvre, et luy dis que tous ses serviteurs s'estonnoint d'un assoupissement qu'ils voyoint en elle pendant que l'on empietoit son autorité ; que cela descourageoit les gens de bien et animoit les autres a se jetter a bride abattue dans le party de M' le Prince, quy s'estoit tellement relevé depuis son aiTivée a Paris que l'on le tenoit plus puissant que le sien ; et cependant, qu'elle s'endormoit lors qu'elle se devoit le plus resveiller; qu'elle pardonnât a mon zèle quy avoit causé mon effronterie de luy parler sy librement ; mais que je la suppliois très humblement qu'elle considérât avesques mes paroles mon intention. Elle me dit qu'elle me remercioit de l'avis que je luy donnois; qu'elle me tenoit bon serviteur du roy et le sien, et qu'elle s'en asseuroit ; que je devois croyre aussy qu'elle ne dormoit pas comme je pensois, mais qu'il y avoit certaines choses qu'il falloit que le temps accommodât ; que cependant je persistasse en la bonne affection que j'avois a son service, et que les dames ne me fissent rien faire a son préjudice, parce que celles que j'aymois en estoint aliénées (2).
Cependant la reine ne laissoit pas de songer a ses affaires et se preparoit pour prendre W le Prince prisonnier avesques les principaux de ses partisans, et ne se confioit de son dessein qu'a la seule mareschalle
(1) Il y avait dans les précédentes éditions : l'entre-salle.
(2) La reine faisait peut-être allusion à la princesse de Conti , sœur du duc de Guise.
d'Ancres et a Barbiiis, lequel avoit fait quelque connoissance a Bordeaux avec W de Temines (1) qu'il avoit connu (dans la contrariété et répugnance que faisoit ]\r de Roquelaure de tout ce que l'on desiroit de luy et les formes et humeurs (2) de M' de Montespan) qu'il estoit homme facile a entreprendre ce que l'on luy offroit et quy luy avoit prié qu'en cas que la reine eut besoin d'un homme pour une grande et périlleuse exécution, qu'elle le voulut employer, qu'il luy offroit sa vie sans aucune reserve. Il fît (3) estât de luy pour exécuter la capture de W le Prince, et l'ayant proposée a la reine en suitte de l'advis que j'ay dit cy dessus que luy donna jVP de Villeroy (4) qu'elle ne feignit point de mettre la plume a la main d'un homme de quy elle tenoit le bras, lui proposa Temines pour l'exécution en cas qu'elle y fut forcée, et quelque temps auparavant l'avoit mandé, et ce mesme jour ^ô"'** d'aust, il arriva.
Le samedy 217'°'^ le millord de Hay eut une audience privée au cabinet de son appartement en bas, en laquelle il la pressa de faire que W d'Espernon se retirât du pais d'Aunis ou il estoit entré et luy dit que les Rochelois demanderoint ayde au roy de la Grand Bretaigne, laquelle il ne leur pourroit pas desnier sy on les troubloit en leur religion. La reine quy s'attendoit qu'il luy
(1) Pons de Lauzières, marquis de Thémines, maréchal de France, fils de Jean, seignem- de Lauzières et de Thémines, et d'Anne de Puymisson, mort le l^r novembre 1627, à l'âge de 74 ans.
(2) Dans les précédentes éditions il y avait : honneurs.
(3) Il y avait ici : et quelle fit.
i\) Il V avait : M. de Sully.
deut faire ouvertures du mariage de sa fille fut bien esbahie de voir une sy contraire harangue, et ne luy respondit qu'en paroles générales qu'elle donneroit ordre de contenir chascun en son devoir et en l'obéissance du roy, en telle sorte que le roy de la Grand Bretaigne ne seroit point en peine d'y intervenir.
Ce jour là je m'embarquay avesques Urfé (1) dont je devins en suitte fort amoureux.
Le dimanche 28'"'' monsieur le nonce vint trouver la reine pour luy dire qu'il ne voyoit pas jour pour aucun accommodement avesques elle des princes, avec lesquels il avoit parlé, mais qu'il ne desesperoit pas de M"^^ de Guyse frères, en cas que la reine fit quelques avances de bonne chère et principalement a madame la princesse de Conty leur sœur, (|uy avoit eu deux jours auparavant quelque prise avec la mareschalle d'Ancres, dont elle estoit animée. La reine le pria de continuer cette pratique et d'offrir a M' de Guyse la charge de mareschal de camp gênerai, en cas qu'il voulut quitter toutes pratiques avesques les autres.
Le mesme dimanche 28'"' la reine me commanda de faire demeurer les quattre compagnies suisses quy estoint destinées jjour le siège de Peronne, et que quelque commandement que j'en eusse, par escrit ou verbal, d'elle ou du roy, quand mesmes l'un ou l'au-
(1) Dans les précédentes éditions il y avait «me, au lieu de Urfé.
Geneviève d'Urfé, fille de Jacques, marquis d'Urfé, et de Marie de Neufville , était fdle d'honneur de la reine-mère. « C'estoit alors, dit Tallemant des Réaux, toute la fleur de chez la Reynemère: aussy fut-elle fort i^alantisée; on en mesdisoit mesme un peu. » {Historiettes, t. III, p. 314.)
tre feroint semblant de s'en mettre en colère, que je dilayasse de jour en jour de les faire partir.
Le lundy â9™'^M' de Boullon revint de Peronne, quy apporta des longueurs et remises; et cependant lors qu'il fut avesques ]\P de Longueville dans Peronne, il luy marqua les lieux qu'il devoit faire remparer, et en quelle forme, et luy dicta la response qu'il devoit envoyer faire au roy , auquel il vint le lendemain mardy 3Qme i^endre compte de ce qu'il avoit négocié avesques M' de Longueville, et fut l'affaire remise a un autre jour pour en traitter. Mais la reine quy voyoit que d'heure en heure les brigues des princes s'augmentoint, que le nombre de ceux quy se jettoint dans leur cabale croissoit, se voulant asseurer davantage des principaux seigneurs ou officiers de la court , nous envoya quérir l'un après l'autre (1 ) et nous fit faire nouvelle protestation de le bien servir (2) et de ne s'attacher a aucune ligue ou party qu'a celuy seul de Sa Majesté.
Le dernier jour d'aust la reine avoit pris quelque petite médecine quy luy fit tenir le lit, ce quy n'empescha pas que M' le Prince, M' de Vandosme, M^" du Maine et M' de Boullon, quy s'en alloint disner dieux M' le président Jannin a Challiot ne la vinssent trouver sur les dix heures du matin pour quelques affaires. Ils n'avoint avec eux que chascun leur escuyer et furent plus d'une heure et demie seuls dans la cham-
(1) Ceux qu'on appelait alors les Dix-sept de la cour, et parmi lesquels étaient Bassompierre, Créquy, Saint-Geran, la Curée.
(2) De Lien servir le roi.
bre de la reine. Il print opinion a Barbins que le temps estoit très propre pour les arrester tous quattre et que Dieu les avoit fait venir en cet estât pour les mettre es mains de la reine. M' de Temines estoit, dans la chambre de la mareschalle (1) d'Ancres quy luy parloit, et avoit cinq ou six braves hommes avesques luy.
Il arriva aussy que je me trouvay par hasard dedans le Louvre et que Barbins me vit, quy m'appella et me dit que la reine luy avoit commandé de me dire que j'attendisse là et qu'elle me vouloit parler, et mesmes me fit monter dans la chambre de la mareschalle sans que lors je sceusse ou me douttasse de rien. En ce mesme temps la garde suisse se levoit, et m'ayant demandé ce que c'estoit que tous ces tambours suisses quy battoint, je luy dis que c'estoint les deux compagnies, celle quy entroit, et celle quy sortoit de garde. Il rpe dit lors : « Mandés leur sous main qu'elles s'entretiennent làjusques a ce que vous y veniés, » ce que je fis, et leur manday que je les voulois voir et qu'elles m'attendissent en bataille. Lors je me douttay de quelque chose et plus encores quand, des qu'il eut parlé a la mareschalle d'Ancres, elle s'en alla trouver la reine, et a ce que j'ai sceu depuis, ayant toussé a la porte de son cabinet, la reine quy l'entendit, quy estoit hors du lit mais en coiffure de nuit, la vint trouver, feignant d'aller a la garderobbe. La mareschalle luy proposa que le temps ne seroit jammais plus a propos pour d'un coup de tirasse prendre ces
(1) Les précédentes éditions portaient : du maréchal.
quattre personnes ; que IVF de Temines estoil là avec six braves hommes dont il rcspondoit ; que j'avois deux compagnies de Suisses devant le Louvre ; que ces messieurs n'avoint que leurs escuyers avec eux ; qu'elle avoit quarante de ses gardes dans le Louvre , les archers de la porte et les Suisses du corps (1) a sa dévotion, et qu'ils seroint arrestés deux heures avant que l'on s'en apercent, pendant lesquelles le roy quy estoit aux Tuilleries reviendroit, et que je pourrois faire venir encor quinse cens Suisses quy seroint incontinent icy. La reine escouta cette proposition, la jugea bonne en plusieurs choses et de facile exécution : mais comme la resolution aux affaires non preveues manque souvent, que la reine attendoit le lendemain deux cens hommes d'armes de sa compagnie avec lesquels, sy elle se sentoit pressée du peuple, elle se pourroit retirer a Mantes (2), au millieu du bataillon suisse, avec le roy, Messieurs (3), et Mesdames ; joint que le roy n'estoit pas présent pour autoriser une sy grande capture, et que mesmes on le pourroit troubler a son retour ; n'ayant aucune autre personne près d'elle, ayma mieux remettre l'affaire au lendemain que de l'exécuter lors : ce qu'ayant dit a la mareschalle, et elle a Barbins, il me prit a l'heure mesme et me dit que la médecine de la reine la pressoit et qu'elle remet-
(1) Les gardes de la porte surveillaient pendant le jour les avenues du Louvre, auxquelles les gardes du corps faisaient sentinelle pendant la nuit. Les Suisses du corps étaient de la compagnie des Gent-Suisses,
(2) Il y avait dans les précédentes éditions : Nantes.
(3) Il faut lire : Monsieur. Le roi n'avait alors qu'un frère vivant.
troit a me parler a une autre heure, laquelle il me feroit sçavoir, et me dit de plus : « Je me plais sy fort de voir vos Suisses que je vous prie de m'excuser sy je vous ay prié de les [faire] (1) arrester affîn que je les puisse voir », et sortit quand et moy les voir [entrer] et sortir de garde, ce quy me fit perdre le soubçon que j'avois pris que la reine se voulut saisir de ces messieurs. Ils s'en allèrent peu après a Challiot auquel lieu on leur donna quelque avis de prendre garde a eux, que les gensdarmes de la reine approchoint: mais ils creurent que c'estoit effectivement pour aller a Peronne. Neammoins ils s'avisèrent comme ils avoint tous quattre esté le matin en belle prise et résolurent de ne se plus trouver tous quattre ensemble en lieu ou l'on leur peut mettre la main sur le collet.
Le soir ^F de Grequy fit un très beau festin aux Anglois, d'où nous nous retirâmes fort tard : et le lendemain jeudy premier jour de septembre, a trois heures du matin, je fus esveillé par un gentilhomme servant de la reine nommé la Motte(2)quy me vint dire de sa part que je la vinsse trouver au Louvre, desguysé et seul, ce que je fis, et en entrant je trouvay un des gardes du corps du roy nommé la Barre, quy estoit mareschal des logis des Suisses , quy estoit de paillasse (3) cette nuit là , auquel je dis qu'il vint avec moy en l'antichambre de la reine et qu'il m'attendit a la
(1) Inédit.
(2) Hector de la Motte, seigneur de Ville, fils de Claude de la Motte, seigneur de Ville, gentilhomme servant de la reine Catherine ae Médicis, et de Marie de Ravenel.
(3) C'est-à-dire de garde de nuit.
If) 16. SEPTEMBRE. 87
porte lors que je serois entré a la chambre, me doiittant bien que Ton auroit affaire des Suisses, ce quy me vint très a (iropos.
Je trouvay la reine en Juppé entre M""^ Mangot et Barbins, M"" de Fossé un peu reculé ; elle me dit en arrivant : « Vous ne sçavés pas jiourquoy je vous ay envoyé quérir sy matin, Bassompierre ? » « Madame, ce luy dis je, je sçay bien pourquoy ce n'est pas. » « Je vous le diray tantost, » me dit elle, puis continua a se promener près d'une demie heure. Je m'approchay de Fossé, bien estonné de le voir là, depuis que la reine le chassa pour avoir accompagné le commandeur de Sillery en sa disgrâce (1 ) . Au bout de quelque temps elle entra en son cabinet avec les susdits et me dit : « Je veux prendre prisonniers M' le Prince, M"^^ de Vandosme, du Maine, et de Boullon. Je désire que les Suisses sointpresd'icy a onse heures du matin, comme dire {%) vers les Tuilleries, pour, sy je suis forcée par le peuple de quitter Paris, me retirer avec eux a Mantes. J'ay mis mes pierreries en un paquet et quarante mille escus en or, que voyla, et emmeneray mes enfans avesquesmoy, sy, ce que Dieu ne veuille et que je ne pense pas, j'y estois forcée, estant toute résolue de me soumettre plustost a quelque péril et inconvénient que ce soit, que de perdre mon autorité et de laisser desperir celle du roy. Je veux aussy, lors qu'il sera temps, que vous alliés a la porte avec vos Suisses
(1) Le commandeur de Sillery, qui était chevalier d'honneur de la reine, avait été digràcié avant son frère le chancelier. ^ (2) Il y avait dans les précédentes éditions : J'irai, au lieu de : dire.
pour soustenir un effort s'il en arrivoit, et y mourir pour le service du roy comme je me le promets de vous. » Je luy respondis : « IMadame, je ne tromperay point la bonne opinion que Vostre Majesté a de moy, et elle le connestra aujourdhuy sy le cas y eschet. Cependant, Madame, trouvés bon que j'aille faire avertir les Suisses des quartiers. » « Non, dit elle, vous, ne sortirés pas. » Je luy dis : « Vous estes estrange de vous defïier d'un homme entre les mains de quy vous voulés en suitte fier la personne du roy, la vostre, et celle de vos enfans. J'ay a cette porte un homme en quy je me fie. que j'envoyeray par les quartiers. Fiés vous sur moy. Madame , et vous asseurés que la feste ne sera point gastée par moy, » Elle me laissa sortir, et j'envoyay la Barre faire venir les Suisses en la forme que je luy dis : puis je rentray. Je luy demanday ce qu'elle feroit des gardes françoises ; elle me dit qu'elle craignoit que M"^ de Crequy ne fut gaigné pour M' le Prince; je luy dis lors: « Non pas contre le roy, Madame , pour quy je sçay qu'il perdroit mille vies s'il les avoit. » Lors elle dit: « Il le faut donc envoyer quérir, et vous ne sortirés tous deux que quand M"^ le Prince sera entré. » Elle envoya aussy quérir M'^ de Saint Geran a cause des gensdarmes du roy (1), et la Curée (2) vint avesques le roy quand il descendit en la chambre de la reine sur les neuf heures du matin. La
(1) M. de Saint-Geran était alors capitaine-lieutenant des gendarmes de la garde du roi.
(2) Gilbert Filhet de la Curée, premier capitaine-lieutenant de la compagnie des chevau-légers de la garde, instituée par le roi Henri IV, en 1593, fut créé maréchal de camp en 1621.
reine parla a ces messieurs, et comme je luy eus demandé par quy elle feroit prendre W le Prince, elle me dit : « J'y ay pourveu. »
M' le Prince vint sur les huit heures au conseil, et la reine regardant comme tout le monde luy donnoit les placets, elle dit : « Yoyla maintenant le roy de France ; mais sa royauté sera comme celle de la fève, elle ne durera pas longtemps. »
Sur cela la reine nous envoya a la porte du Louvre, M' de Crequy et moy, pour faire prendre les armes aux gardes, ce que nous fîsmes, et ce pendant elle envoya quérir M' le Prince. Elle nous envoya dire a M"^ de Crequy et a moy que sy M"" le Prince venoit a la porte, que nous l'arrestassions : nous luy mandasmes que c'estoit un sy grand commandement qu'il meritoit bien nous estre fait de bouche, et que la reine nous l'eut dit estant en sa chambre ; que s'il luy plaisoit d'envoyer un lieutenant des gardes (1) pour s'en saisir, que nous luy donnerions main forte : et cependant je luy manday que personne ne sortiroit de la porte, ou je mis trente hallebardiers suisses pendant que M*^ de Crequy donnoit son ordre aux François.
Il vint incontinent après un vallet de chambre de la reine nous dire de sa part que M"^ le Prince estoitpris, et que sy les autres trois venoint, nous ne les laissions pas retourner. Nous luy mandasmes que pourveu qu'ils y vinssent, que nous luy en respondions : mais ils furent plus habiles. Elle envoya Saint Geran pour
(1) Des gardes du corps.
prendre IVr de Vandosme, mais il n'y trouva que le nid. On advertit M' du IMaine que les portes du Louvre estoint fermées : il se le tint pour dit et s'en revint a son logis, des Jesuistes ou il estoit(l), puis en mesme temps sortit par la porte Saint Antoine et tourna sur la contrescarpe jusques a celle de Saint Martin ou il attendit ceux quy se voulurent retirer. M' de Boullon estoit allé a Charanton : on le vint avertir a son retour, proche du petit Saint Antoine (2), qu'il y avoit rumeur au Louvre ; il monte a cheval, et sur ce que l'on luy dit c(ue ]\r du Maine l'attendoit a la porte de Saint Martin, il y alla. Aussy tirent plusieurs autres, et se trouvèrent bien soissan te chevaux. M' du Maine,proposa de rentrer a Paris et esmouvoir le peuple : ils firent le premier, mais l'autre ne leur réussissant pas, ils se retirèrent vers Soissons (3) .
Deux gentilshommes de M' le Prince , le Tremblay et Diau vindrent devant le Louvre sçavoir sy M"^ le Prince estoit mort, envoyés par Rochefort quy estoit sur le Pont Neuf avesques trente chevaux. Je dis au Tremblay : « M' le Prince se porte bien : il est arresté, et n'a nul mal.» Sur cela ils s'en retournèrent dire cette nouvelle a Rochefort quy s'en alla pn diligence jetter dans Chinon (4) .
(1) La maison des jésuites était, comme l'hôtei de Mayenne, en la rue Saint-Antoine.
(2) Le petit Saint- Antoine était situé rue Saint- Antoine et rue du Roi-de-Sicile.
(3) Le duc de Mayenne était gouverneur de Soissons.
(4) Par le traité de Loudun le château de Chinon avait été donné au prince de Gondé qui y avait mis garnison.
Le président le Jay (1 ) alla trouver IVF* du Maine et de Boullon, et alla avec eux a Soissons.
M' le prince deJainville vint trouver le roy et la reine de la part de son frère et^de la sienne : mais la reine, ou qu'elle fut empeschée d'ailleurs, ou qu'elle ne songeât pas a ce qu'il luy disoit, ne luy ayant rien respondu, il s'en retourna mal satisfait et donna l'allarme a son frère. La reine s'estant avisée qu'elle n'avoit rien dit aux complimens de M'' le prince de Jainville, et aussy que monsieur le nonce luy avoit asseuré de la fidellité de M' de Guyse le soir auparavant, envoya M' de Pralain le trouver et luy dire de belles parolles : mais comme M"" de Ouyse luy eut demandé sy sur sa parole il pouvoit aller seurement au Louvre, M' de Pralain luy dit : « Monsieur, je vous dis simplement ce que le roy et la reine m'ont commandé de vous dire : c'est a vous [pour le surplus] (2) de mettre la main sur vostre conscience et sçavoir sy vous y pouvés aller , ou non. » Cela fit résoudre M*"' de Guyse et de Jainville de partir et su)"vre la routte de ceux quy alloint a Soissons.
Peu après la prise de M' le Prince, quelques mutins ou quelques uns de la maison dudit seigneur commencèrent a jetter premièrement des pierres contre les fenestres du logis du mareschal d'Ancres, puis d'autres s'estans joins a eux pour l'espérance de piller, prindrent des pièces de bois de devant Luxembourg que l'on bastissoit lors, pour rompre la porte dudit logis,
(1) Le président le Jay avait été mis en liberté et rétabli dans l'exercice de sa charge.
(2) Inédit.
et huit ou dix, hommes que femmes, [quy] estoint dedans, s'estans retirés de frayeur par la porte de derrière, et quantité de maçons du Luxembourg s'y estans joins, ils entrèrent dedans et pillèrent ce riche logis ou ils trouvèrent pour plus de deux cens mille escus de meubles. La reine commanda, sur l'avis qu'elle en eut, a M' de Liancourt (I), gouverneur de Paris, d'aller empescher ce desordre : mais y estant allé avec les archers du guet, et voyant qu'il n'y faisoit pas bon pour luy, se retira. Ils continuèrent tout ce jour, et l'on les laissa faire.
]\F* de Montmorency et de Rets (2) avesques plusieurs de leurs amis s'offrirent a la reine d'aller en suitte de ces messieurs quy se retiroint à Soissons. Elle les prit au mot, et y furent ; mais ils n'allèrent gueres loin.
Le soir la reine pria le roy de faire W de Temines mareschal de France, dont plusieurs crièrent, et principalement Montigny, de sorte que l'on le fit aussy mareschal, lequel le mesme jour venant a Paris et ayant rencontré M' de Vandosme quy s'enfuyoit, de quy les chevaux estoint recreus, luy avoit preste les siens quy estoint frais. Saint Geran voyant qu'il n'y avoit qu'a crier pour avoir, extorqua un brevet de promesse de l'estre (3), et M' de Crequy eut un brevet de duc
<1) Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, marquis de Guercheville, fils de Guillaume du Plessis, seigneur de Liancourt, et de Françoise de Ternay, mort le 20 octobre 1620.
(2) Henri de Gondi, duc de Retz et de Beaupreau, fils de Charles de Gondi, marquis de Belle-Isle, et d'Antoinette d'Orléans-Longueville, né en 1590, mort le 12 août 1659.
(3) Cette promesse ne reçut son accomplissement qu'en 1619.
et pair (1). La reine me dit le soir : « Bassompierre, tune m'as rien demandé comme les autres. » « Madame, luy respondis je, ce n'est pas ast'heure que nous n'avons fait que nostre devoir bien simplement, de vous demander recompense : mais j'espère que quand, par de grans services, je l'auray mérité, le roy me donnera des honneurs et des biens sans que je luy demande. »
IVr le Prince quy fut arresté par M'" de Temines en ce passage quy va de la chambre de la reine en son cabinet en cet appartement de l'entresol (2), fut mené par un petit degré dans la chambre de la reine, quy est du plain pié de la court, ou il coucha ce soir là pendant que l'on grilloit la chambre au dessus du cabinet des livres, ou on le mena le lendemain matin vendredy 2™® du mois de septembre, ou il fut gardé pai" i\r le mareschal de Temines et ses enfans, et plusieurs autres gentilshommes et archers de la garde du corps.
La reine tint conseil ce jour là, ou il fut estably un conseil de guerre et commandé au mareschal de Brissac d'y présider et aux principaux chefs de guerre d'y assister. Il fut résolu que l'on mettroit une armée sur pié, et me fut ordonné d'aller lever six mille
(1) Par lettres du mois de mai 1611 la terre de Lesdiguières avait été érigée en duché,-pairie en faveur du maréchal de Lesdiguières, et après lui en faveur de M. de Gréquy, son gendre; mais les lettres ne furent enregistrées que le 20 février 1620. Peut-être Gréquy obtint-il au moment actuel l'espérance d'un ordre d'enregistrement; peut-être aussi une promesse de faveur personnelle, qui ne reçut pas son accomplissement.
(2) Il y avait encore ici : entre-salle.
Suisses : puis le roy désirant que je demeure près de luy, ordonna M' de Gommartin pour y aller, comme un des anciens ambassadeurs du roy en Suisse (1); mais je l'empeschay, désirant que ^P de Castille quy avoit grand crédit en Suisse (2), y allât faire la levée , ce qu'il fit.
Le roy commanda a M"" de Grequy de prendre les compagnies françoises quy sortiroint de garde pour aller chasser le peuple quy continiioit non plus de piller, car c'en estoit fait, mais de desmolir la maison du maresclial d'Ancres ; ce que M"^ de Grequy exécuta, et y mit des soldats pour la garder.
La reine en suitte songea a retirer ]\F* de Guyse de l'intrigue ou ces autres princes estoint, et pour cet effet leur litescrire par monsieur le nonce, par madame la princesse de Gonty et mesdames de Guyse avesques lesquelles elle en conféra, et y travaillèrent avesques soin et passion. Le sieur de Lafon, depuis abbé de Foix (3), fut employé aux allées et venues sur ce sujet.
Le lundy 5™^ ce conseil de guerre proposé se tint, auquel M": le mareschal de Brissac présida, et i\F' de Pralain, Grequy, Saint Luc, Saint Geran, \'ignoles, Ghambai^et (4), et moy, fusmes ordonnés pour y ser-
(1) Gaumartin avait été envoyé en Suisse comme ambassadeur en 1604.
(2) Pierre de Castille, qui fut depuis contrôleur général et intendant des finances, avait été en 1612 ambassadeur en Suisse. 11 avait épousé Charlotte Jeannin, fille du président Jeannin.
(3) L'abbé de Foix était une créature des Guise. Il fut emprisonné en 1631, lors de la disgrâce de la reine-mère.
(4) « Chambret, gentilhomme d'auprès do Bordeaux et l'un des
vir, comme aussy ^F^ de Villeroy et président Jannin; auquel on fit le projet de l'armée que le roy vouloil mettre sur pié.
Le mardy 6""^ M"" d'Angoulesme revint de Peronne, et ayant sceu que ce conseil de guerre estoit estably, demanda a Barbins s'il n'y pourroit pas aller, quy luy dit que ouy. Ainsy le mercredy 7""® il vint de bonne heure, print la maitresse place pour y présider, et W le mareschal de Brissac prit la seconde sans contestation, sur quoy Pralain auprès de quy j'estois me dit que W de Brissac se faisoit tort de céder au comte d'Auvergne, et que c'estoit par inadvertance. Je sçavois bien que Saint Geran vouloit mal a ^r d'Angoulesme a cause du chasteau de Bourbon Archambaut qu'il destenoit sur madame d'Angoulesme (1) : je me levay lors et tis sinne audit Saint Geran de me venir parler a la f'enestre, et luy ayant dit que nous ne devions pas souffrir que le comte d'Auvergne nous présidât , n'ayant pas esté remis en sa bonne famé et renommée depuis sa condamnation (2), non seulement il l'approuva mais fit sinne a Vignoles, et moy a M' de Grequy, et nous puis après appellames tout le reste, et ne demeura que W^ le comte d'Auvergne, de Brissac, de Villeroy, et Jannin : puis ayaus appelle M"" le mareschal de Brissac nous luy fismes reproche de ce qu'es-
plus braves de la cour? » (Histoire de la vie de Charles de Créquy, par Ghorier), était celui qui, en 1602, avait eu quereUe avec Cré-
quy.
(1) Saint-Geran était gouverneur du Bourbonnais, où était situé Bourbon-rArchambault.
(2) Voir à l'Appendice. VI.
tant président du conseil de guerre et mareschal de France, il avoit souffert ]VF le comte d'Auvergne le précéder dans le conseil, et que nous quy n'estions rien de tout cela, ne l'avions pas voulu endurer, ains luy en avions voulu faire le reproche et la honte. Il nous dit qu'il n'y avoit pas pensé, mais que sy M'^ de Saint Geran et la Curée, Crequy et Bassompierre, luy vouloint promettre de l'assister , car nous quattre avesques nos trouppes estions les maîtres (1) du Louvre, qu'il le tueroit [l'apres disner] (2) s'il y revenait pour se mettre au dessus de luy , ce que les autres luy promirent, et moy a plus forte rayson, estant son neveu (3) et intéressé dans son honneur. Mais M' de Pralain me dit en suitte :
« Ce que M"^ le mareschal de Brissac a proposé de faire est généreux; ce qu'il a désiré de vous autres est convenable, et ce que vous luy avés tous quattre promis, est digne de vous. Neammoins il est de nostre devoir de l'empescher, et faut que de bonne heure on advertisse la reine qu'elle prévienne cet inconvénient, deffendant audit comte d'Auvergne de se trouver a ce conseil, ou le rompant puisqu'elle ne l'a estably que pour faire Testât de l'armée qu'elle veut mettre sur pié, ce quy a esté résolu en ces deux conseils : ou s'il en faut tenir quelque autre, que ce soit en sa présence ; car nous ferions un grand oultrage au roy et a la reine, que nous pouvons esviter; par nostre discorde nous hausserions le chevet aux malcontens abattus, et
(1) Les précédentes éditions portaient : les messieurs.
(2) Inédit.
(3) Voir t. I, p. 59, note 4.
ce desordre pourroit en mesme temps estre suivy de la délivrance de W le Prince prisonnier au Louvre. »
Je luy dis que je Irouvois son avis très bon, mais que mon eage, la parentelle que j'avois avec monsieur le mareschal, et l'interest ou j'estois embarqué, m'empeschoint de le faire. Il me dit qu'il n'en vouloit pas seulement parler a moy, mais aussy a toute leur compagnie, ce qu'il fît a l'heure mesme et leur dit :
« Messieurs, dans la ferme et haute resolution que nous venons de prendre de tuer un prince dans le Louvre et quasy entre les bras du roy et de la reine au millieu de son conseil, nous fortifians pour cet effet des gens de guerre que ces messieurs ont sous leurs charge's a tout autre effet que celuy a quoy ils les destinent maintenant, nous n'avons point regardé le roy ny ses interests, encores moins Testât des affaires présentes ny le bien de Testât a quoy nostre entreprise répugne directement. Je suis d'avis avesques tous vous autres que sy le comte d'Auvergne revient au conseil, luy quy est (1) condamné a mort pour les causes contenues dans son arrest et dont il n'est ny desclaré innocent ny absous, ny restably en sa bonne famé et renommée, nous nous y opposions et que nous contribuions de nostre vie au dessein de monsieur le mareschal. I\lais il me semble que sy(2), en advertissant la reine de ne Ty faire venir et de luy commander qu'il s'en déporte, ou qu'elle ne face plus tenir de conseil pour esviter l'inconvénient quy en pourroit arriver, que nous ferions nostre devoir et que nous pre-
(1) Il y avait dans les précédentes éditions : étant.
(2) Sy, cependant.
viendrions un mal quy en peut causer a la France et nous apportera peu de gloire a l'avenir, que l'on die que monsieur le mareschal assisté de tant de braves hommes aye tué avantageusement un seul homme, et peut estre sans résistance, peut estre sans espée. »
Son avis ne fut pas seulement approuvé de la compagnie, mais du mareschal aussy, et tous ensemble me donnèrent (1 ) la charge d'en parler de telle sorte a la reine que, sans l'offenser ny la mettre en colère, elle connut neammoins que la compagnie ne souffriroit plus ledit comte d'Auvergne présider parmy elle, non pas seulement y assister, s'il n'estoit absous ou purgé précédemment, ce qu'ayant remonstré a Sa Majesté, elle prit très bien cette affaire et deffendit. que 'l'on ne tint plus de conseil ; et Sa Majesté creut qu'en faveur de M'" de Guy se cette compagnie avoit fait cela pour faciliter davantage son retour : elle se hasta de le procurer.
Peu après le millord de Hay s'en retourna en Angleterre sans avoir fait aucune proposition (2).
Et le dimanche 25™^ du mesme mois, M'^^ de Guyse et de Chevreuse revindrent trouver Leurs Majestés quy les receurent très bien .
Ce mesme jour la reine me dit [au soir] (3) que je ne m'en allasse pas quand elle donneroitle bonsoir, et qu'elle me vouloit parler : et après que tout le monde fut retiré. M*" le mareschal de Temines estant aussy demeuré, elle me dit : « Bassompierre, ayant a trans-.
(1) Il y avait dans les précédentes éditions : demandèrent.
(2) Aucune proposition de mariage.
(3) Inédit.
porter M'" le Prince hors d'icy, je me suis voulu fier eu vous de sa conduitte. VoylalVr le mareschaldeTemines quy Ta pris et quy l'a gardé dans le Louvre avec peine : mais il seroit a craindre que sy je luy tenois plus longuement, l'on ne fit quelque entreprise pour le sauver, ce quy se pourroit faire aysement, et vous avés veu que tantost quand ces princes sont revenus de Soissons, il y avoit plus de deux cens gentilshommes quy estoint avec eux, ou pour l'amour d'eux dans le Louvre : joint aussy que cela empesche que le roy et moy n'osons quasy en sortir, et sy nous voulions aller a Saint Germain ou ailleurs, il ne seroit icy en seureté. C'est pourquoy je le veux mettre a la Bastille et veux que vous m'en respondiés par les chemins et que vous vous en chargiés : car monsieur le mareschal n'a autre chose que ce quy sera dans son carrosse. Nous le ferons passer par la grande galerie dans les Tuilleries, et de la avec les Suisses du faubourg Saint Honoré et les Suisses et François quy sont derrière et devant le Louvre, vous le menerés par hors de la ville dans la fausse porte de la Bastille, ce que je crois que vous pourrés faire seurement. »
Elle me dit en suitte que le roy vouloit tant faire pour moy que II honori, H bieni, li carichi, (ce sont ses mots), ne me manqueroint point.
Je luy respondis que l'honneur de sa confiance m'estoit suffisante recompense du petit service qu'elle desiroit de moy, lequel j'executerois fort fidellement a peine de ma vie, mais que sy j'osois luy conseiller de faire passer M"" le Prince a travers de la ville, je luy respondois de le conduire a la Bastille en toute seureté; qu'il n'y avoit rien a craindre; que rien ne se
remueroit, et que quand il y auroit gens pour ce faire (ce que non)(1), nous serions passés devant qu'ils eussent pensé a se mettre en estât de l'empescher.
]\r de Temines quy n'approuvoit point de passer sur la contrescarpe de la ville, quy est un très meschant chemin, fut bien ayse que j'eusse dit la mesme chose a la reine qu'il luy avoit précédemment proposée et l'appuya de telle sorte par d'autres raysons qu'en fin la reine me dit : « Respondés moV de M*" le Prince, et puis faites comme tous deux vous l'entendrés. »
Je luy dis qu'elle envoyât quérir les deux capitaines (2) de la garde françoise pour leur faire le commandement ; elle me dit : « Faites leur de ma part. » « Madame, luy respondis je, nous ne levons pas la garde comme cela : il faut que de la propre bouche de Vostre Majesté ils en reçoivent le commandement; autrement ils ne le doivent faire. » Elle me dit : « Cela fera rumeur (3) : allés les trouver vous mesme; » ce que je fis, et envoyay en mesme temps quérir les deux cens Suisses du faubourg Saint Honoré pour venir devant le Louvre sans battre tambour. Je ne trouvay que des sergens dans les corps de garde françois, que j'amenay a la reine quy leur commanda de faire ce que je leur dirois. Je pris deux cens hommes des deux compagnies françoises, cent de celle des Suisses quy est oint en garde, et quelque cent cinquante quy me vindrent du faubourg : j'envoyay monter a cheval huit gentilshommes des miens. M''^ de Vignoles,
(t) C'est-à-dire : ce qui n'était pas.
(2) Les précédentes éditions portaient : compagnies.
(3) Il y avait aux précédentes éditions: celamefera ruiner.
Chambaret et Bressieux quy se doutèrent qu'il y avoit quelque chose m'attendirent dans la court du Louvre pour sçavoir ce que c'esloit, lesquels y vindrent aussy, et cinq ou six gentilshommes de la reine. Il y avoit douse gardes (1) et six Suisses du corps avec leurs pertuisanes et hallebardes autour du carrosse , et quand tout fut prest, ^I' de Temines et moy vinsmes dans la chambre de M' le Prince. Il le res veilla en sursaut, ce quy festonna, et eut grande appréhension. Je ne me voulus point montrer, le voyant si effrayé, et sortis du Louvre, faisant mettre en bataille les deux cens François devant l'hostel de Longueville (2) ; et comme le carrosse fut sorty- du Louvre, dans lequel estoit IVP le Prince, les trois cens Suisses le suyvirent immédiatement faisant laretraitte, etainsylemenasmes sans flambeaux dans la Bastille, ayant, avant sortir du Louvre, mandé à M*" de Guyse quy estoit revenu de Soissons ce jour mesme, qu'il ne prit allarme de voir venir droit a son logis (3) les François et Suisses de la garde, et que la reine m' avoit permis de luy mander que ce n'estoit contre luy qu'ils marchoint, mais pour conduire M*^ le Prince a la Bastille. Geluy que j'y envoyay le trouva desja habillé et prest a monter a cheval sur l'avis que l'on luy avoit donné que l'on mettoit les gardes en ordre pour le venir prendre. Je devins lors extrêmement amoureux de M"® d'Urfé ;
(1) Douze gardes du corps.
(2) L'hôtel de Longueville était situé sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la façade du Louvre.
(3) L'hôtel de Guise était rue du Chaume, au coin de la rue de Paradis.
et le roy peu devant la Toussaints tomba malade de sorte que la veille de la Toussaints il luy prit une foiblesse avec une convulsion que Ton apprehendoit se devoir dégénérer en apoplexie, et on craignit que sy elle luy revenoit (1), elle ne l'emportât. En effet ce n'estoit rien ; mais a ces testes sy précieuses on craint tout. La reine mesmes sur ce que l'on luy dit du mal, me commanda de me tenir cette nuit là au Louvre pour y ammener en diligence les Suisses en cas qu'il en mesavint. Mais le matin le roy se portant bien et ayant bien dormy, on fut délivré de peine (novembre). Je partis le lendemain de la Toussaints pour aller recevoir les Suisses. Et parce que M"" de Nemours estoit avec une armée que le roy d'Espaigne avoit levée sous son nom et luy faisoit conduire contre le duc de Savoye (2) , le roy avec quy le duc estoit en parfaite intelligence, prit soin de sa conservation, commanda a M' le Grand avec quelques trouppes de s'acheminer en Bresse et d'apporter tout l'ayde qu'il pourroit a M' le prince de Piémont quy gardoit la Savoye pendant que son père deffendoit le Piémont
(1) Dans les précédentes éditions il y avait : venait.
(2) Le duc de Nemours, séduit par les promesses du gouverneur espagnol de Milan, qui lui faisait espérer l'investiture du duché de Savoie , avait tourné contre son cousin Charles-Emmanuel les troupes qu'il avait levées pour l'appuyer dans ses démêlée avec l'Espagne. Mais sa petite armée s'était débandée, et après plusieurs, tentatives inutiles^ il s'était trouvé heureux de traiter avec le duc de Savoie par l'entremise de M. de Bellegarde. L'accord entre le prince de Piémont et le duc de Nemours fut signé le 14 novembre. {Histoire de Louis XIII, par Levassor, liv. IX. — Histoire de la mère et du fils, année 1616. — Memorie recondiie de Vittorio Siri, t. III).
161 fi. NOVEMBRE. 103
rentre le roy d'Espaigne. J'eus ordre d'emmener trois cens chevaux avesquesmoy, et en cas que M' le Grand me mandai, de tourner a luy avesques les Suisses et la cavalerie : mais comme j'arrivay a Provins, me vint trouver un nommé Lacé (1 ) que W le Grand despeschoit au roy, quy m'apporta de ses lettres par lesquelles il me mandoit qu'il avoit accommodé M' de Nemours avesques M' le prince de Piémont, et que l'armée de M'' de Nemours estoit desbandée. Messieurs du parlement de Dijon m'escrivoint aussy, comme W le mai^quis de Mirebeau (3), pour me prier que la paix estant faite, je ne voulusse charger la Bourgongne de la cavalerie quy estoit preste, d'y entrer ; ce que je fis et l'envoyay loger a Bergère (3), attendant autre ordre du roy, a quy j'en escrivis, pour leur donner. J'ai'rivay a Saint-Jean de Laune (4) en mesme temps que les deux regimens suisses sous la charge des collonels Feugly et Greder (o), que M"" de Castille avoit
(1) Dans les précédentes éditions il y avait : un homme que M. le Grand dépêchait au roi.
Lassé était trésorier de France à Bourges. Il avait été chargé de porter à M. de Bellegarde les instructions de la cour au sujet du passage du duc de Nemours en Savoie.
(2) Jacques Chabot, mai-quis de Mirebeau, fils de François Chabot, marquis de Mirebeau, et de Catherine de Silly, sa seconde femme, était lieutenant général au gouvernement de Bourgogne. Il mourut le 29 mars 1630.
(3) Bergères-sous-Montmirail, village du canton de Montmirail, arrondissement d'Épernay, département de la Marne.
(4) Saint-Jean-de-Losne, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Beaune, département de la Côte-d'Or.
(5) Jean-Ulric Greder, du canton de Soleure, second Dis de Jodoc Greder, colonel en France, fut en 1606 capitaine au régiment de Praroman; en 1614 capitaine d'une compagnie du régiment de
levés et ammenés. Je leur fis faire leur premier serment et les ammenay jusques a Chastillon sur Seine, d'où le roy m'escrivit d'en envoyer l'un en Nivernois et l'autre en Champaigne, avec l'ordre des garnisons ou ils devoint aller ; ce qu'ayant fait je quittay mon train et vins avec dix chevaux coucher a Bar sur Aube, pour le lendemain m'en venir a Bar(l) ou M' de Lorraine tenoit les estats, que je voulois voir : mais ayant appris qu'il en esloit party, j'allay passer a Chatons ou je trouvay M" de Pralain et de Tremes (2) ausquels ayant consinné le régiment du colonel Feugly pour le mettre en garnison, je m'en revins a la court extrêmement amoureux , ou le duc de Crouy (3) s'estoit embarque pour espouser Urfé, et me pria de traitter ce mariage, ce que je fis a dessein de le rompre ; mais mes peines furent vaines, car il passa par dessus toutes les difficultés que je luy proposay, et l'espousa.
Le mareschal d'Ancres estoit revenu a la court (4) . Pendant mon voyage de Bourgongne on avoit osté les
Galaty, incorporée en 1616 au régiment des gardes suisses; et colonel de ce même régiment, après Fridolin Hessy, de 1628 à 1633. Né le 20 février 1574. il mourut le 27 mai 1639.
(1) Bar-le-Duc.
(2) M. de Tresmes était lieutenant général au gouvernement de Champagne, et gouverneur de Châlons. — Il y avait dans les précédentes éditions : de Termes.
(3) Charles- Alexandre , duc de Croy et marquis d'Havre, fils aîné de Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havre, et de Diane de Dommartin. était par sa mère cousin issu de germain de M. de Bassompierre. Il mourut assassiné le 5 novembre 1624.
(4) Goncini était resté en Normandie depuis la scène de l'hôtel de Gondé; il rentra à Paris le 9 décembre.
sceaux a W du Vair, que l'on avoit donnés a W Mangot (1), et sa charge de secrétaire d' estai a monsieur de Lusson (2) . La fille dudit mareschal tomba malade et mourut, dont il eut et sa femme aussy un cruel desplaisir (3). Je diray une chose quy se passa entre luy et moy le jour de la mort de sa fille, par laquelle on pourra voir une prescience qu'il avoit de l'accident quy luy arriva en suitte.
Je le vins voir le matin de [ce jour] et l'apres disnée encores ; mais il me fit prier de remettre la partie a une autre fois et m'envoya prier le soir de venir cheux luy, ce que je fis a l'heure mesme en ce petit logis sur le quay du Louvre ou sa femme et luy s'estoint retirés. Je le trouvay fort affligé et taschay le plus que je peus, tantost a le consoler, tantost a le divertir ; mais son dueil augmentoit a mesure que je luy parlois, et luy ne me respondoit autre chose en pleurant, sinon : « Segnor, je suis perdu ; Segnor, je suis ruiné; Segnor, je suis misérable. » En fin je luy dis qu'il considérât le personnage (4) de mareschal de France qu'il representoit, quy ne luy permettoit ces lamentations, dignes de sa femme, indignes de luy ;
(1) Mangot reçut les sceaux le 25 novembre.
(2) Armand-Jean du Plessis, depuis cardinal duc de Richelieu. était évèque de Luçon depuis le 17 avril 1607.11 eut, le 30 novembre 1616, la charge de secrétaire d'état de la guerre, laissée vacante par Mangot, qui lui-même l'avait reçue peu de mois auparavant en la place de Puisieux.
(3) Marie Goncini mourut seulement le 2 janvier 1617. Bassompierre dans le récit de cette anecdote anticipe de quelques jours sur les événements .
(4) Il y avait dans les précédentes éditions : la personne.
que véritablement il avoit perdu une fille bien aymable et utile a sa fortune, mais que quattre nièces luy avoint succédé en la place de sa fille, quy luy apporteroint peut-estre autant de consolation, les faisant venir près de luy, et beaucoup plus d'appuy a sa fortune en s'alliant par leur moyen de quattre grandes maisons de France dont il auroit le choix; et plusieurs autres choses que Dieu m'inspira de luy dire. En fin après avoir encor quelque temps pleuré de la sorte, il me dit:
« Ha ! Monsieur, je regi-ette véritablement ma fille et la regretteray tant que je vive ; je suis neammoins homme quy peux supporter constamment une affliction pareille a celle là : mais la ruine de moy, de ma femme, de mon fils (1), et de ma maison, que je vois prochaine devant mes yeux et inesvitable par l'opiniâtreté de ma femme, me fait lamenter et perdre patience; laquelle je vous descouvriray comme a un véritable amy duquel j'ay receu toute ma vie assistance [et amitié] (%) et a quy je confesse n'avoir pas rendu la pareille et fait ce que je devois (3) et pouvois faire : mais basle, je l'amenderay s'il plait a Dieu. Sçachés , Monsieur, tjue depuis le temps que je suis au monde, j'ay appris a le connestre et voir non seulement les élévations de la fortune, mais les cheutes et
(1) Henri Goncini avait été baptisé à Saint-Sulpice le 8 juin 1603. Arrêté après la mort de son père, il demeura cinq ans en prison, puis se retira à Florence, où il vécut jusqu'en 1631 sous le nom de comte de Pena.
(2) Inédit.
(3) Il y avait aux précédentes éditions ; voulois.
décadences encores ; et que riiomme arrive jusques a un certain point de bonheur après le({uel il descend, ou bien il précipite, selon que la montée qu'il a tait a esté haute et roide. Sy vous ne m'aviés connu en ma bassesse je tascherois de vous la desguyser ; mais vous m'avés veu a Florence desbauché [et scapillate] (1), quelquefois en prison, quelquefois banny, le plus souvent sans argent, et incessamment dans le desordre et dans la mauvaise vie. Je suis né gentilhomme et de bons parens(2); mais quand je suis venu en France, je n'avois pas un sou vaillant et devois plus de huit mille escus. Le mariage de ma femme et les bonnes grâces de la reine m'ont donné beaucoup d'intrigue du vivant du feu roy, beaucoup de biens, d'avancement, de charges et d'honneurs pendant la régence de la reine (3) ; et j'ay travaillé a ma fortune et l'ay poussée en avant autant qu'un autre eut sceu faire, tant que j'ay veu qu'elle m'estoit favorable. Mais depuis que j'ay reconnu qu'elle se lassoit de me favoriser et qu'elle me donnoit des avertissemens de son eslongnement et de sa fuitte, j'ay pensé a faire une honneste retraitte, et de jouir en paix, ma femme et moy, des grans biens c|ue la libéralité de la reine nous avoit donnés, que nostre industrie nous avoit fait acquérir, et en logeant et alliant nos enfans dans nostre pais natal en de bonnes familles, leur laisser après nous nostre héritage et succession. C'est de quoy depuis quelques mois j'importune ma femme en vain, et a
(1) Inédit. — Scapigliato , dissolu.
(2) Sur la naissance de Concini on peut voir les Memorie recondite (t. FV, pp. 58 et 59).
(3) Les précédentes éditions portaient : pendant sa régence.
chasque coup de fouet que la mauvaise fortune nous donne, je continue de la presser. Quand j'ay veu qu'un grand party s'est eslevé en France quy m'a pris pour prétexte de sa soulevation, qu'il m'a desclaré un des cinq tyrans qu'il vouloit ruiner et destruire ; quand M"" Dolet quy estoit ma créature, mon conseil, et mon affidé amy, et j'ose dire serviteur, m'est mort; quand un infâme cordonnier de Paris m'a fait un affront, a moy mareschal de France ; quand j'ay esté forcé de quitter mon establissement de Picardie, ma citadelle d'Amiens, et laisser Ancres (I) en proye de M"^ de Longueville mon ennemy; quand j'ay esté contraint de me retirer ou pour mieux dire de m'enfuir en Normandie, j'ay fait voir a ma femme que parmy les grandes obligations que nous avions a Dieu, celle de nous avertir de faire nostre retraitte n'estoit pas des moindres. Nous avons veu en suitte saccager nostre maison avec perte de plus de deux cens mille escus ; nous avons veu pendre sur nostre moustache deux de nos gens pour avoir donné de nostre part des bastonnades a ce maraut de cordonnier : que voulions nous plus attendre sinon que nostre fille par sa mort nous avertit que la nostre et nostre ruine est pi^ocliaine et qu'il y a encores lieu de l'esviter, sy promptement nous voulons songer a une retraitte a laquelle je pensois avoir bien preveu en offrant six cens mille escus au pape pour l'usuffruit nostre vie durant du duché de Ferrare ou nous eussions passé en paix le reste de nos jours et laissé encores deux millions d'or de succession
(1) Ancre, en Picardie, s'est appelé Albert par suite de la confiscation qui le donna à Luynes.
a nos enfans, ce que je ne feindray (1) point de vous dire et de le vous faire voir. Nous avons pour un million de livres au moins de biens stables (2) en France, au marquisat d'Ancres, Lesigny, ma maison du faubourg, et celle cy ; j'ay racheté nostre bien de Florence quy estoit engagé et en ay pour cent mille escus en ma part, et ay encores deux cens mille escus a Florence et autant a Rome ; j'ay pour un million de livres encores, outre ce que nous avons perdu au pillage de nostre maison, en meubles, pierreries, vaisselle d'argent, et argent comptant ; ma femme et moy avons encores pour un million [de livres] (3) de charges, a les vendre a bon prix, en (4) celles de Normandie, de premier gentilhomme de la chambre, d'intendant de la maison de la reine, et de dame d'attour, gardant mon office de mareschal de France ; j'ay six cens mille escus sur Fedeau, et plus de cent mille pistolles d'autres affaires (5) . N'est ce pas , Monsieur, de quoy nous contenter? Avons nous encores quelque chose a désirer sy nous ne voulons irriter Dieu quy nous avertit par des sinnes sy evidens de nostre entière ruine ? J'ay esté toute cette après disnée avesques ma femme pour la conjiu^er de nous retirer; je me suis mis a genoux devant elle pour tascher
(1) Il y avait aux précédentes éditions :faudrai.
(2) Immeubles. — Il y avait : établis.
(3) Inédit.
(4) Il y avait : sans.
(5) La plupart des éditions précédentes portaient ici : Je n'y compterai pas la bourse de ma femme . Cette phrase ne se trouve pas dans le manuscrit orininal.
de la persuader avesques plus d'efficace : mais elle, plus aheurtée que jammais, me reproche ma lâcheté et ingratitude de vouloir abandonner la reine quy nous a donné ou fait acquérir par son moyen tant d'honneurs et de biens : de sorte, Monsieur, que je me vois perdu sans remède ; et sy ce n'estoit que j'ay tant d'obligations a ma femme [comme chascun sçait] (1), je la quitterois et m'en irois en lieu là ou les grans ny le peuple de France ne me viendroint pas chercher. Jugés, Monsieur, sy j'ay rayson de m'affiiger, etsy outre la perte de ma fille, ce second desastre (2) ne me doit pas doublement tourmenter. »
Je luy dis ce que je peus tant pour le consoler que pour le divertir de cette pensée, et puis me retiray ; et ay voulu faire voir par ce récit comme les hommes et principalement ceux que la fortune a eslevés ont des inspirations et des prévoyances de leur malheur : mais ils n'ont pas la resolution de le prévenir pour l'esviter (3).
Janvier.
L'année se finit par les noces de M' le duc de Crouy et de M"*^ d'Urfé (4) : et celle de 1 61 7 commença joyeu-
(1) Inédit.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : désordre.
(3) Il est à remarquer que. dans VHistoire de la mère et du fils, publiée sous le nom de Mézeray, mais attribuée au cardinal de Richelieu, l'auteur intervertit les rôles et prête à la maréchale d'Ancre un désir de retraite auquel son mari aurait résisté.
(4) Suivant le P. Anselme le contrat fut signé par le roi seulement le 6 janvier 1617.
IGI7. FÉVRIER. 1 1 1
sèment par forces assemblées (juy se firent, fort belles, ausquelles outre les jeux, festins, et comédies, ily avoit aussy de bonnes musiques. On passa bien le temps a la foire de Saint Germain.
La jeune reine infante quy l'année précédente dansa un assés chetif petit ballet d'Espagnoles au caresme prenant a Tours, en voulut danser un meilleur avec des Françoises, ce qu'elle fit seulement en l'antichambre de la reine sa belle mère (février) . Nous dansâmes au mesme lieu, et en d'autres a la ville, le ballet du Commissaire, puis en suitte celuy des Princes de Cypre quy fut très beau.
Je gaignay cette année là au jeu du trictrac cent mille escus, ou a M' de Guyse, ou a W de Jainville, ou a W le mareschal d'Ancres. Je n'estois pas mal a la court, ny avesques les dames, et quantité de belles maitresses.
En ce mois (1 ) W de Temines fut tiré de la Bastille et de la garde de M"" le Prince (2) ; dont il fit de grandes plaintes : on l'appaisa, luy donnant la lieutenance de l'armée de Champaigne. J'entray dans la Bastille avec 100 Suisses, d'où je tiray quelques che-
(1) Tout le passage, depuis les mots : En ce mois, jusqu'à ceuxci : tine telle administration, a été ajouté par l'auteur en marge de son manuscrit. Le copiste, lisant le texte à côté de l'addition, avait intercalé dans ce passage celui qui commence aux mots : Le duc de Crouy, et qui finit à ceux-ci : par le chasteau, ce qui produisait une confusion inextricable. Toutes les copies et toutes les éditions ont reproduit la faute.
(2) D'après VHistoire de Louis XIII, par le P. Griffet. et VHistoire de la mère et du fis, c'était le marquis de Thémines, Ûls du maréchal, qui était chargé de la garde du prince de Condé.
vaux légers de la reine mère que Du Tiers (1 ) quy en estoit mareschal des logis y avoit menés pour aider Vansay (%) quy y commandoit d'en chasser M' de Temines. J'en fis aussy sortir la compagnie de Saint Beat quy y estoit en garnison, et lorsque Vansay en eut levé une pour y mettre, j'en retiray les Suisses.
Au mesme mois (3) un nommé Destoy (4) vint dire exprès en mon logis ou il fut envoyé par Luynes (5) que la reine mère venoit de chasser Luynes pour avoii' voulu enlever le roy et l'emmener hors de Paris et du pouvoir de la reine mère, et Maturine (6) envoyée a
(1) Du Tiers était un brave officier, dévoué au maréchal d'Ancre, qui, en 1615, avait défendu la citadelle d'Amiens contre les entreprises du duc de Longueviile. — Suivant les deux histoires citées plus haut, ce fut le 19 décembre 1616 que Du Tiers remplaça Thémines. Voir à l'Appendice. VII.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : Rose, au lieu de : Vansay.
(3) L'auteur avait d'abord écrit : Au mesme mois de Jevrier; il a effacé ces deux derniers mots, sans doute comme inutiles.
(4) Destoy est désigné plus loin dans le corps du récit comme un des gens de M. de Luynes.
(5) Charles d'Albert, seigneur de Luynes, fils aîné d'Honoré d'Albert, seigneur de Luynes, de Brantes et de Cadenet, et d'Anne de Rodulf; duc de Luynes par érection du comté de Maillé en duché-pairie de Luynes, du mois d'août 1619; connétable de France le 2 avril 1621. Il était né en 1578, et mourut le 15 décembre 1621.
Il y avait déjà plusieurs mois que Luynes travaillait à perdre Goncini, et même la reine, dans l'esprit du roi.
(6) Mathurine, la folle de la reine. — Tallemant des Réaux dit qu'elle avait été réellement folle, puis guérie, mais imparfaitement. « Elle continua à faire la folle et avoit un chaperon; mais sous prétexte de fohe elle portoit des poulets. )> Mathurine était depuis longtemps à la cour : Henri IV, blessé par Ghâtel, crut d'abord
mesme effet a mon logis, en partit pour venir toute esplorée le dire au roy et a Luynes, quy fit croire au roy ( 1 ) que c'estoit le mareschal d'Ancres quy faisoit courre ce bruit pour voir comme Sa Majesté le prendrcit, pour en suitte l'exécuter en effet ; dont le roy s'anima de plus en plus contre le mareschal d'Ancres, et Luynes et ledit mareschal en eurent de grosses pai^olles.
Le soir mesme comme la reine me parloit de cela, je luy dis : « Madame, il me semble que vous ne songes pas assés a vous et que, un de ces jours, l'on vous tirera le roy de dessous l'aile. On l'anime contre vos créatures premièrement, et puis en suitte on l'animera contre vous : vostre autorité n'est que précaire, quy cessera des que le roy ne le voudra plus, et on l'induira pié a pié a ne le vouloir plus, comme il est aysé de persuader a de jeunes gens de s'esmanciper (%). Sy le roy s'en estoit un de ces jours allé à Saint Germain et qu'il eut mandé a M' d'Espernon et a moy [de l'y venir trouver] (3) , et qu'en suitte il nous eut dit que nous n'eussions plus a vous reconnestre, nous sommes vos très obligés (4) serviteurs, mais nous ne pourrions
avoir été frappé par elle (Histoire de la ville de Paris, par D. Félibien, p. 1239.) Elle portait un haut de chausses pour donner le fouet au jeune dauphin (Journal d'Herouard.) Un petit écrit du temps, publié sans lieu ni date, porte ce titre: Les essais de Mathurine.
(1) Il y avait aux précédentes éditions ; .en partit tout éplorée pour venir dire au roi et à Luynes qu'il fit croire au roi...
'■•2) Les précédentes éditions portaient : comme il est aisé à des jeunes gens de se persuader de s^émanciper.
(3) Inédit.
(4) Il y avait : humbles.
faire autre chose que de venir prendre congé de vous et vous supplier très humblement de nous excuser sy nous ne vous avions aussy bien servie pendant vostre administration de Testât comme nous y estions obligés. Jugés, Madame (luy dis je en suitte), ce quepourroint faire les autres officiers, et comme vous demeureriés les mains vuides après une telle administration. »
Le duc de Grouy emmena sa femme en Flandres au caresme (1 ), et moy je m'en allay a l'armée, quy lors estoit commandée par M' de Guyse et sous luy iVP le mareschal de Temines, et pour mareschal de camp M"" de Pralain (mars).
Je fus grand mestre de l'artiglerie par commission, et trouvay le 1 1^^ de mars l'armée deux jours après qu'elle eut assiégé Chasteau Porcien (2) lequel se fit battre avec peu d'effet huit jours durant que nous l'attaquâmes par le chasteau.
Nous petardames la nuit du ^8^^ (3) en suitte [la
(1) Le carême avait commencé le 8 février.
(2) Chàteau-Porcien, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rethel, département des Ardennes, situé sur la rive droite de l'Aisne, à 2 lieues de Rethel.
Le duc de Nevers, qui s'était joint au parti des princes, était gouverneur de Champagne et Brie, et duc de Rethelois. A ce double titre il occupait plusieurs places de ce pays. La prise de ces places était l'objet principal de la campagne du duc de Guise.
(3) Cette date, ajoutée après coup par l'auteur, rend inutile le mot ensuite et ceux-ci : le lendemain de Pâques, qui avaient été écrits dans le texte. Mie rectifie même cette dernière indication ; le lendemain de Pâques était le 27 mars, et ce ne fut que dans la nuit du 28 au 29 qu'eut lieu la tentative inutile dans laquelle périt le baron du Vigan {Mercure français^ t. IV, année 1617, pp. 168 et 169.)
ville] (1) sans effet, et le sieur de Vigan {%) beau frère de M' le mareschal de Temines y fut tué le lendemain de Pasques. Nous misnies trois canons en batterie entre la ville et le chasteau, dont nous n'eûmes tiré trente coups que la ville parlementa.
M' de Guyse me commanda le 29™® d'y entrer avec quattre compagnies des gardes françoises et autant de suisses ; et le lendemain 30™'' a la pointe du jour le sieur de Montereau (3) quy commandoit au chasteau, demanda a me parler et me dit qu'il estoit prest a se rendre sy on luy vouloit faire honorable capitulation. Je luy offris seureté pour le mener a M' de Guyse et le rammener aussy, lequel luy donna de sortir sans enseignes ny battre tambour ; et le soir on entra dedans, et y mit on une des compagnies des gardes suisses et une des gardes françoises.
Le lendemain, dernier jour de mars (4), M' de Guyse prit huit cens chevaux et vint faire une cavalcade toute la nuit a Laon sur l' ad vis que le lieutenant du Pesché (5), de Guyse, luy avoit donné, que le regi-
(1) Inédit.
(2) D'après le P. Anselme, Raymond de Pellegrin, seigneur du Vigan, n'était pas le beau-frère du maréchal de Thémines ; il était son oncle, comme ayant épousé Madeleine de Lauzières, sœur de son père. Mais suivant le Mercure français (t. IV, année 1617, p. 169) le baron du Vigan, tué dans cette occasion, était neveu du maréchal, c'est-à-dire petit-fils de Raymond de Pellegrin, ce qui paraît plus probable. '
(3) Le sieur de Montereau commandait deux cents Wallons dans Chàteau-Porcien; il est qualifié mestre de camp dans la capitulation.
(4) Date ajoutée par l'auteur. — Suivant le récit qu'on lira à l'Appendice, ce fut seulement le 1"'' avril que le duc de Guise fit cette expédition.
(5) Edme de Saint-Ghamans, seigneur du Peschier, second fils de
ment de Ballagny (1 ) estoit logé à Vaux sous Laon (21), ce que nous trouvasmes aussy. Mais comme l'on s amusa un peu a faire l'ordre pour forcer ce quartier, ils en eurent l'allarme et se sauvèrent, partie dans l'église, partie dans les vignes quy sont sous la ville, de sorte que nous n'y tuâmes que deux ou trois soldats et mismes le feu a leur quartier, lequel (nous partis) ils esteignirent (3) .
iVF de Guy se au retour sépara son armée en trois, dont il en prit une partie et vint assiéger et prendre un chasteau du Rctelois nommé Voysigny (4). Il bailla l'autre a W le mareschal de Temines pour aller quérir six canons a Rocroy pour battre Retel (5) , et me laissa avesques le reste a Chasteau Porcien pour recevoir aussy les nouvelles trouppes quy luy venoint ; et donna un rendes vous le samedy 8™^ d'avril (G) a neuf heures du matin pour venir par trois endroits investir Retel, ce que nous fismes : et le lendemain parce que
Jean de Saint-Gliamans, comte du Peschier, et de Catherine de Gimel. Le lieutenant de la compagnie de Du Peschier se trouvait sans doute à Guise, petite place au nord de Laon, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Vervins.
(1) Alplionse-Henri de Montluc, marquis de Balagny, fils de Jean de Montluc, maréchal de Balagny, et de Diane d'Estrées, sa
-seconde femme, mourut en février 1628.
(2) Village situé aux portes de Laon.
(3) Voir à l'Appendice. VIIL
(4) Wassigny, que le Mercure françois et l'Histoire de la mère et du fils appellent à tort Cisigny, bourg du canton de Novion- Porcien, arrondissement de Rethel, se rendit le 3 avril.
(5) Le roi, stimulé sans doute par l'évêque de Luçon, pressait le duc de Guise de faire venir le canon de Rocroi et d'attaquer Rethel [Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, publiés par M. Avenel, t. 1, pp. 484 et 496.)
(6; L'auteur avait d'abord écrit : le lundi d'après.
la compagnie de chevaux légers d'Aubilly (1) quy estoit dans la place, sortoit souvent a la faveur du canon de la ville et de la mousqueterie qu'il avoit logée pour le favoriser, M' le mareschal de Temines [et moy avesques luy] (2) , la chargea et rembarra avesques perte de quelques uns de la trouppedudit Aubilly et de quelques mousquetaires (3) quy ne se sceurent assés a temps retirer.
Le temps fut toujours fort pluvieux, et comme la terre est grasse au Retelois, nous eûmes mille peines, principalement a faire marcher nos canons quy enfonçoint par dessus T essieu. En fin nous préparâmes une batterie de huit pièces au bas- de la ville : mais comme je fusse venu le matin vendredy 1 4™^ d'avril (4) voir sy Lésine (5) m' avoit tenu promesse d'avoir les huit pièces en batterie a la pointe du jour, je trouvay qu'il n'y en avoit que deux, et une a trente pas de la batterie tellement enfoncée dans la terre que l'on ne l'en avoit pu retirer : une quattrieme estoit a cent pas de là, que les officiers y avoint laissée parce qu'en l'ammenant quelque charretier et des chevaux ayaiis esté tués , les autres avoint dételle et s'en estoint fuis. Je pris lors
(1) Nicolas de Yassan, vicomte d' Aubilly, fils de Zacharie de Vassan, lieutenant pour le roi au gouvernement de la ville et citadelle de Laon, fut maître d'hôtel du roi, mestre de camp, et gouverneur de Pont-à-Mousson.
(2) Ajouté par l'auteur.
(3) Il y avait dans les précédentes éditions : quelque mousqueterie.
(4) Les mots : vendredy 14™® d'avril ont été ajoutés en interligne par l'auteur.
(5) Peut-être un des fils de Gilles de Souvré, marquis de Gourtenvaux, maréchal de France, lequel était aussi baron de Lézines.
cinquante Suisses a quy je promis cinquante escus pour me mettre ces deux pièces en batterie, et les attellay au lieu des chevaux, ayant fait premièrement creuser au dessous des roues de la pièce et fait mettre des fortes planches affin qu'elle ne s'embourbât plus. Nous tirâmes la première en batterie sans que l'on nous tirât de la ville : mais comme nous nous mimes après la plus eslongnée et que nous la tirions proche de la batterie, ou nous l'avions desja ammenée, et que je les aydois a tirer, les ennemis nous firent une salve en laquelle deux Suisses furent tués, trois blessés, et moy d'une mousquetade dans le petit ventre du costé droit. Je pensois estre mort, et M"" le mareschal de Temines quy estoit a la batterie, le creut aussy : toutefois Dieu voulut que la quantité de bardes que la balle rencon- ' tra (car elle perça cinq doubles de mon manteau, deux doubles de ma hongreline (1) fourrée, mon ceinturon et ma basque), firent qu'elle s'arresta sur le peritoyne sans le percer, de sorte que quand on sonda la playe, la balle se rencontra dans cette espaisseur de chair quy est sur le ventre, ou l'on fît une incision, et elle tomba. Je n'en tinsjammais qu'un jour le lit, bien que ma playe fut un mois (2) a se fermer a cause du drap quy estoit dedans.
Le samedy 1 5"*® (3) au soir M"^ de Pralain ayant fait battre la ville avec ces quattre pièces susdittes, n'en fut pas quitte a sy bon marché que moy ; cai" il eut une
(1) Sorte de vêtement à la hongroise.
(2) 11 y avait aux précédentes éditions : onze jours.
(3) L'auteur avait d'abord écrit : le mesme jour.
mousquetade quy luy perça la cuisse sans toutefois offenser l'os, dont il fut aussy guery dans un mois.
Une heure après que W de Pralain eut esté blessé, MaroUes (1) vint au camp avec sauf conduit qu'il avoit envoyé demander, et capitula au nom de IVI' de Nevers pour la reddition de Retel, laquelle ayant sinné, il entra dans la ville, et, ayant apporté le contreseing de M' de Nevers, le gouverneur de la ville accepta la capitulation que MaroUes avoit faite et rendit la place (2) , ou M"^ de Guyse vint loger le lendemain quy estoit le IS'"^ d'avril (3).
Le 1 9°^^ il fît la montre générale de son armée et se résolut d'envoyer quérir forces canons pour assiéger Mesieres parce qu'il n'y en avoit plus que quattre en son armée quy ne fussent esventés, ce quy ne pouvoit de douse ou quinse jours estre prest. Cela fut cause que je luy demanday congé d'aller a Paris pour parachever le traitté que j'avois commencé de la vente de ma charge de coUonel [gênerai] (4) des Suisses avec
(1) Claude, seigneur de MaroUes, fils de Claude, seigneur de MaroUes, et de Françoise d'Erian, après s'être défait de la charge de lieutenant-colonel des Cent-Suisses de la garde du corps, s'était attaché au duc de Nevers. Né en 1564, il mourut le 9 décembre ■1633. Il fut le père de l'abbé de Vilîeloin.
(2) M. de Nevers, « brave en paroUes », s'était retiré à Mézières: c'est de là que venait MaroUes, muni du contre-seing du duc pour traiter de la reddition de Rethel, et autoriser le gouverneur à accepter la capitulation.
(3) La place s'était rendue dès le 16 avril (Histoire de la mère et du fils. — Prise et réduction des ville et chasteau de Retheil par monseigneur le duc de Guise, le dimanche 16 avril 1617. Paris, 8 pp. in-12.)
(4) Inédit.
M' le mareschal d'Ancres quy m'en avoit offert jusques a six cens mille livres, et j'en demandois six cens cinquante.
Le soir mesme que j'eus obtenu mon congé, le roy et la reine nous envoyèrent visiter M' de Pralain et moy, croyant que je fusse bien plus blessé que je n'estois, veule lieu de mablesseure. Ils nous escrivirent de très favorables lettres a tous deux (1), et le mareschal d'Ancres me manda que sy je jouois a me faire tuer, qu'il seroit mon héritier ; et que sy je me portois en estât de venir conclure, il me donneroit pour les cinquante mille francs dont nous estions en dispute, pour dix mille escus de pierreries au dire d'orfèvres. Je partis donc a ce dessein, et W^ le marquis de Temines (2), comte de Fiesque, Zammet, et plus de cinquante autres gentilshommes voulurent venir avec moy.
Nous partimes donc le 21""" et ne vinsmes coucher qu'a Chasteau Porcien. Mais le lendemain 22"°® nous fumes coucher a Vely (3) ou M"" de la Curée nous vint voir ; c'estoit un samedy au soir ; et me pria de venir le lendemain ouir messe et desjuner en son quartier quy estoit sur nostre chemin, ce que je fis, et le 23"°^
(1) Les lettres du roi à MM. de Praslin et de Bassompierre étaient du 18 avril. Le même jour, l'évêque de Luçon avait écrit au même sujet à M. de Bassompierre {Lettres et papiers d'État du cardinal de Richelieu, t. I, pp. 520 et 522.)
(2) Antoine de Lauzières, marquis de Tiiémines, fils de Pons de Lauzières, marquis de Thémines, maréchal de France, et de Catherine d'Ebrard de Saint-Sulpice, tué au siège de Montauban en 1621.
(3) Vailly-sur-Aisne, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Boissons, département de l'Aisne.
il nous fit fort bonne chère et en suitte nous conduisit devant Soissons.
M" de Rohan, la Rochelbucaut, Saint Geran et Saint Luc vindrent au devant de nous, quy nous menèrent cheux M' le comte d'Auvergne, quy estoit gênerai de l'armée (1 ) et quy s'estoit amusé a faire des enceintes devant la ville pour empescher les sorties des ennemis quy l'avoint mal mené en un quartier ou estoit logé Bussy Lamet (2) avec son régiment sur lequel M"" du Maine fit une brave sortie menant deux pièces de canon devant luy, força ce quartier, tailla en pièces le régiment de Bussy qu'il prit prisonnier , emporta ses drappeaux que depuis il arbora sur les bastions de Soissons ; de sorte que les tranchées n'estoint point encore ouvertes et ne le devoint estre que le lendemain.
M' le comte d'Auvergne nous fit l'honneur de nous faire voir ses retranchemens, nous asseurant que dans quinse jours il seroit maitre de Soissons ; ce que je ne creus pas voyant la façon dont ils se desmenoint (3) .
Le soir M*" de Ghevry (4) nous donna a souper, a M' le comte d'Auvergne, duc de Rohan, et a moy.
(1) L'armée dont le comte d'Auvergne avait reçu le commandement, après avoir nettoyé le Perche et le Maine, opérait dans l'Ilede-France et particulièrement dans le Soissonnais. La ville de Soissons était assiégée depuis le 12 avril; le duc de Mayenne la défendait.
(2) Charles do Lameth, seigneur de Bussy, second lils de Charles deLameth, seigneur du Plessis-Saint-Just et de Bussy, et de Louise de Lannoy, fut tué au siège de la Capelle, en 1637. Il fut gouverneur de Mézières.
(3) Les précédentes éditions portaient : dont il se démenoit.
(4) Charles Duret, seigneur de Chevry, fils de Louis Duret, mé-
Le lendemain je voulus faire le tour de la ville et menay avesques moy M' le marquis de Temines, Zammet, et Arnaut quy nous menoit, lequel s'entendoit bien a la guerre et donnoit de très bonnes raysons de ce qu'il eut fallu faire (1). Au retour nous trouvâmes M' de la Rochefoucaut ; et comme nous estions d'une diverse armée et que nous voulions faire voir qu'en la nostre nous ne craignions point les mousquetades, nous allâmes pour nous en faire tirer ; mais les ennemis nous laissèrent approcher sans nous tirer, de telle sorte que pour ne vouloir point retourner que nous n'eussions veu de leur feu, nous marchâmes jusques sur le bord de leur fossé. Ils ne tirèrent point. Quand nous vismes leur silence, nous rompimes le nostre et leur criâmes des injures. Ils nous en respondirent, mais jammais ne tirèrent. En fin après avoir assés longtemps parlé ensemble comme sy nous eussions esté de mesme party, nous nous retirâmes, et eux ne nous tirèrent jammais.
Je revins souper comme le jour précèdent cheux le président de Ghevry avesques M'' de Rohan et le comte d'Auvergne : c'estoit le lundy ^i'"'^ d'avril, qu'il arriva un des commis dudit président comme nous soupions, lequel luy dit a l'oreille que le mareschal d'Ancres a voit esté tué le matin. Il s'estonna fort a cette nouvelle et la dit a M' le comte d'Auvergne au dessous
decin de Charles IX, et de Jeanne Richer, fut conseiller d'État, intendant et contrôleur général des finances, président en la chambre des comptes de Paris et greffier des ordres. Il mourut le 18 septembre 1636.
(1) Il y avait aux précédentes éditions : voulu.
duquel il estoit, quy n'en fut pas moins estonné, et s'entreparlerent quelque peu. En tin je lespressay de nous dire ce que c' estoit, et ils nous dirent que le matin a onse heures le mareschal d'Ancres avoit, du commandement du roy, esté tué par Vittry ; et pria à I\r de Rohan et a moy de luy conseiller ce qu'il avoit a faire en cette occasion. Je luy demanday sy le roy ou la reine luy avoint rien mandé. 11 me dit que non. « Il me semble, luy dis je, que vous devés aller visiter vos quartiers, et que les chefs en soint avertis par vostre bouche, lesquels vous prières de contenir leurs gens en estât, attendant que le roy vous aye envoyé ses commandemens. » Il me pria de luy vouloir accompagner, ce que je fis. Il avoit envie de faire discontinuer l'ouverture de la tranchée que ]\F de Saint Luc commençoit a l'heure mesme ; mais je l'en dissuaday luy disant qu'il fit toujours son devoir jusques a ce que l'on luy mandat le contraire. Sur les trois heures du matin Tavannes arriva (1), quy apporta a j\f le comte d'Auvergne ordre de superseder tout acte d'hostilité contre la ville de Soissons. Le soir les ennemis furent mieux advertis que nous (2) ; car dès que j'estois sur le bord de leur fossé ou ils ne nous tirèrent jammais, ils nous dirent que nostre maitre estoit mort et que le leur l'avoit tué : mais je ne compris point pour l'heure ce qu'ils vouloint dire.
Nous partimes le lendemain mardy 25°^*^ de bonne
(1) Claude de Saulx, comte de Tavannes, Ois de Guillaume de Saulx, comte de Tavannes, et de Catherine Chabot, sa première femme, mort en 1638. Il était petit-fils du maréchal de Tavannes.
(2) C'est-à-dire : avaient été mieux avertis.
heure de Soissons, et ayans passé l'Aisne sur le pont de bateaux nous nous jettames sans y penser dans la cavalerie liégeoise quy avoit eu advis de la mort du mareschal d'Ancres quy les avoit levés (1), dont ils estoint fort estonnés. De fortune ce mesme matin ils estointen armes pour faire montre, et comme ils nous virent, ils firent dessein de nous prendre prisonniers pour crainte que l'on ne les voulut tailler en pièces, et nous faire servir de garans; et comme un capitaine s'avança pour me parler, je fis l'affligé de la mort dudit mareschal et luy demanday sy je pourrois estre en seureté parmy eux et s'ils pourroint empescher que l'on ne nous prit sy le roy le commandoit. Il me respondit qu'ils estoint eux mesmes asscs empeschésde se garantir, et que chascun taschat a faire le mieux qu'il pourroit : et ainsy s'en revint a ses gens et leur dit que nous estions des gens du mareschal d'Ancres. Ainsy sans montrer que nous tirassions droit a Paris, nous demeurasmes un peu a les voir et en fin les eslongnames (!â) insensiblement et sortimes de leurs mains.
Nous vinsmes coucher a Nanteuil (3) et le lendemain disner chëux Zammet, et après disner trouver le roy quy me fit fort bonne chère et me commanda d'aymer
(1) Le roi avait fait traiter pour la levée de trois mille hommes de pied et cinq cents chevaux auxiliaires liégeois; mais le maréchal d'Ancre, soit par orgueil, soit par ambition, avait offert de prendre à sa charge ces levées et d'autres encore. — Voir à l'Appen- . dice. IX.
(2) C'est-à-dire : nous éloignâmes d'eux.
(3) Nanteuil-le-Haudoin, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Senlis, appartenait alors à Schomberg.
M"" de Luyiies, et que c'esloit son bon serviteur. Je luy demanday s'il nous permettroit de voir la reine sa mère : il me dit qu'il y aviseroit.
Je vis cependant Zocoli, tailleur de ladite reine, quy venoit de sa part visiter madame la princesse de Conty et madame de Guy se, et luy faisoistous les soirs faire par luy mes complimens.
On avoit rompu le pont du jardin du Louvre, et les gardes du roy estoint en l'antichambre de la reine, quy ne laissoint entrer que ses domestiques,
May. — On traittoit cependant pour la faire partir, ce quy se fit le 3°^^ (1 ) jour de may veille de l'Ascension. Tout le matin l'on nefît.que charger les bagages, le roy estant cependant au conseil ou il fut résolu et mis par escrit les choses que la reine devoit dire au roy en se séparant, et celles que le roy luy devoit respondre. Il fut aussy convenu que l'un ny l'autre ne diroit rien davantage, et que quand la reine seroit habillée, les princesses la pourroint voir, et les hommes en suitte après que le roy auroit pris-congé d'elle, comme aussy que le mareschal de Vittry {%) n'y seroit point, ny le HalUer (3) son frère ; que la Curée l'ac-
(1) L'auteur avait d'abord écrit: le premier jour de may; il a changé 1 en 4, et ajouté : veille de l'Ascension. Le départ de la reine eut lieu en effet la veille de l'Ascension; mais ce jour était le 3 , et non le 4 mai.
(2) Pour avoir tué Concini, Vitry avait été, dès le jour même, créé maréchal de France.
(3) François de l'Hospital, comte de Rosnay, seigneur du Hallier, fils puîné de Louis de l'Hospital, marquis ■ de Vitry, et de Françoise de Brichanteau, fut maréchal en 1643, sous le nom de maréchal de l'Hôpital, et mourut le 20 avril 1660, à l'âge de 77
compagneroit jusques a Blois ; que luy et le eollonel(1 ) seroint auprès d'elle quand le roy y viendroit. L'on envoya aussy les ordinaires (2), et les plus affidés de M"* de Luynes se tenir a la chambre ou souloint estre ses gardes. Puis le roy descendit, et la reine quy l'attendoit, estoit en l'allée au sortir de sa chambre, pour entrer en son antichambre en mesme temps que luy. M" de Vittry demeurèrent a la porte, et les trois Luynes (3) marchèrent devant le roy, lequel tenoit l'aisné par la main. M' le prince de Jainville et moy suyvions le roy et entrâmes après luy. La reine tint bonne mine jusques a ce qu'elle vit le roy : allors elle se mit fort a pleurer ; mais elle se tint le mouchoir devant les yeux et son esventail au devant, et s'estans rencontrés, elle mena le roy jusques a la fenestre quy regai'de sur le jardin, et lors ostant son mouchoir et son esventail, elle luy dit : « Monsieur, je suis très
ans. — Du Hallier, qui avait pris part au meurtre du maréclial d'Ancre, venait de succéder à son frère, le maréchal de Vitry, dans la charge de capitaine des gardes du corps du roi.
(1) Le colonel d'Ornano. — Jean-Baptiste d'Ornano, comte de Montlor, ûls aîné d'Alfonse Corse, dit d'Ornano, premier maréchal d'Ornano, et de Mai-guerite-Louise de Grasse de Pontevez', né en 1581, fut colonel général des Corses après son père, maréchal de France en 1626, et mourut en prison au château de Vincennes, le 2 septembre 1626.
(2) Luynes, qui venait de succéder au maréchal d'Ancre dans la charge de premier gentilhomme de la chambre, était précédemment le chef des gentilshommes ordinaires de la maison du roi.
(3) Luynes avait deux frères puînés, qui étaient :
1° Honoré d'Albert, seigneur de Cadenet, depuis duc de Ghaulnes et maréchal de France, mort le 30 octobre 1649;
2" Léon d'Albert, seigneur de Brantes, depuis duc de Piney- Luxembûurg, mort le 25 novembre 1630.
marrie de n'avoir gouverné vostre estât pendant ma régence et mon administration plus a vostre gré que je n'ay fait, vous asseurant que j'y ay neammoins apporté toute la peine et le soin qu'il m'a esté possible, et vous supplie de me tenir toujours pour vostre très humble et très obéissante mère et servante. » Il luy respondit : « Madame, je vous remercie très humblement du soin et de la peine que vous avés prise en l'administration de mon royaume ; dont je suis satisfait et m'en ressens obligé. Je vous supplie de crere que je seray toujours vostre très humble fils. » Sur cela attendoit le roy qu'elle se baissât pour le baiser et prendre congé de luy, comme il avoit esté concerté ; mais elle luy dit : « Monsieur, je m'en vas et vous supplie d'une grâce en partant, que je me veux promettre que vous ne me refuserés pas, quy est de me rendre Barbins mon intendant (1), sy, comme je le crois, vous ne vous en voulés servir. » Le roy quy ne s' attendoit point a cette demande, la regarda sans luy rien respondre ; elle luy dit encores : « Monsieur, ne me refusés point cette seule prière que je vous fais. » Il continua de la regarder sans respondre ; elle adjouta : « Peut estre est ce la dernière que je vous feray jammais » ; et puis voyant qu'il ne luy respondoit rien, elle dit : « Or su », et puis se baissa et le baisa. Le roy fit une révérence et puis tourna le dos. Allors M"^ de Luynes vint prendre congé de la reine a quy il dit quelques paroi les que je ne peus entendre ny celles
(i) Barbin, qui avait été fait contrôleur général des finances au mois de novembre de l'année précédente, fut arrêté après le meurtre de Goncini, et demeura prisonnier à la Bastille.
aussy qu'elle luy respondit, sy fis bien celle qu'après luy avoir baisé la robbe, elle adjouta, quy fut qu'elle avoit fait une prière au roy de luy rendre Barbins, et qu'il luy feroit service aggreable et singulier plaisir de procurer que le roy luy accordât sa requeste, quy n'estoit pas sy importante qu'il luy deut refuser. Comme IVF de Luy nés voulut respondre, le roy cria cinq ou six fois : « Luynes, Luynes, Luynes! » Et lors M' de Luynes faisant voir a la reine qu'il estoit forcé d'aller après le roy, le suyvit. Allors la reine s'appuya contre la muraille entre les deux fenestres, et pleurant amèrement, ]\P de Ghevreuse et moy luy baisâmes la robbe pleurans aussy ; mais, ou elle ne nous peut voir a cause de ses larmes, ou elle ne nous voulut parler ny regarder, ce quy fit que j'attendis pour prendre encor une fois congé d'elle, ce que je tîs comme elle retourna en sa chambre ; mais elle ne me vit ou voulut voir non plus que la première fois (1).
Sur cela le roy se mit sur le balcon quy est devant la chambre de la reine sa femme pour voir partir la reine, et après qu'elle fut sortie du Louvre, il courut en sa galerie pour la voir encores passer sur le Pont Neuf,
(1) Sur l'entrevue de la reine-mère avec le roi, on peut voir la Relation exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Ancre, dans VHistoire des plus illustres favoris ; le récit véritable DE CE QVI s'est PASSÉ AV LOVVRE DEPVIS LE VIN'GT-QVATRIESME
AVRIL msgwes au départ de laRoyne mère du Roy (Paris, Abraham Saugrain, 1617), etc. L'auteur de VHistoire de la mère et du fis met dans la bouche de la reine un discours beaucoup plus développé, et le Mercure français fait tenir au roi un langage différent. Le récit de Bassompierre, témoin oculaire de l'entrevue, est celui qui paraît le plus digne de foi.
puis monta en carrosse et s'en alla au bois de Vincennes.
La reine et tout le reste de la court y arrivèrent le lendemain 4™'' quy estoit un jeudy jour de l'Ascension, ou y arriva (1) don Baltasar de Suniga (2) avec sa femme, quy s'en alloint en Espaigne au retour de sa longue ambassade en la court des empereurs.
Le vendredy ù^^ W^ de Vandosme, de Mayenne, et de Boullon y vindrent faire la révérence au roy quy les receut fort bien (3) : et moy ce soir la je fis autre chose (4) .
Travail fut roué (5) .
(1) La première rédaction était : le lendemain 2™^ quy estoit un mardy ou le jeudy 4™« y arriva... L'auteur a changé le 2 en 5 et ajouté : de V Ascension, sans effacer mardy ; puis il a changé le 4 en 7 sans eïïa.cer jeudy . Ici, comme plus haut, le copiste elles éditeurs ont suivi les indications contradictoires que fournissait une correction imparfaite. J'ai rétabli le texte de manière à le mettre d'accord avec les dates véritables.
(2) Don Balthazar de Zuniga, second fils de Jérôme de Zuniga, comte de Monterey, et d'Agnès de Velasco, avait pour femme Ottilie, baronne de Maldeghen. Jadis ambassadeur d'Espagne en France, impliqué en 1605 dans un complot dont le but était de livrer Marseille aux Espagnols, il avait depuis résidé auprès des empereurs Rodolphe II et Mathias.
(3) Suivant la Relation exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du mareschal d'Ancre, le duc de Vendôme, le duc de Mayenne, et les autres princes et seigneurs se présentèrent au château de Vincennes dès le 4 mai, et ce fut seulement le 5 qu'y vint don Balthazar de Zuniga.
(4) Cette petite phrase, ajoutée après coup par l'auteur, ne se trouve ni dans les copies que j'ai sous les yeux, ni dans aucune des éditions précédentes : elle renferme sans doute une allusion à quelque aventure galante. Le mot chose est écrit d'une manière presque illisible.
(5) Alphonse du Travail, Dauphinois, tour à tour soldat, huguenot.
Le roy après avoir demeuré près de quinse jours audit bois de Vincennes s'en revint a Paris (1), et madame la Princesse peu de temps après s'enferma dans la Bastille avec M*" le Prince. Madame la Princesse entra dans la Bastille le 21 '^^ de juin, veille de la petite Fête- Dieu (2).
Le roy s'en alla a Saint Germain ou il demeura quelque temps.
Juillet. — On trancha la teste a la mareschalle d'Ancres en Grève (3).
Génies y eut la teste tranchée (4) .
capucin sous le nom de père Hilaire , espion du duc de Savoie, s'était fait l'intermédiaire secret de Sillery et de Luynes, et le complice de ce dernier. 11 fut arrêté le 2 mai, et accusé d'avoir voulu faire mourir la reine-mère. L'auteur de VHistoire de la mère et du fils fait entendre au contraire que, furieux de n'avoir pas reçu le don de l'archevêché de Tours, il forma le projet de tuer Luynes, et s'en ouvrit à Bressieu qui le dénonça. Il fut condamné et exécuté le 10 mai. — Sur cette affaire ténébreuse on peut voir la Relation déjà citée, VHistoire de la mère et dujils, etc.; et sur Travail la Vie du cardinal d'Ossat (t. 11, pp. 374 et suiv.)
(1) Le roi revint le 13 mai, veille de la Pentecôte.
(2) Cette dernière phrase a été ajoutée en marge par l'auteur. Le Mercure françois dit aussi que la princesse de Condé entra à la Bastille la veille de la petite Fête-Dieu, c'est-à-dire de l'octave de la Fête-Dieu. Mais la veille de la petite Fête-Dieu était cette année le 31 mai, et non le 21 juin, comme le dit Bassompierre. Du reste la Relation assigne à l'entrée de la princesse dans la Bastille la date du 26 mai, lendemain de la Fête-Dieu, et cette date paraît exacte; car la princesse vit le roi à Paris, pour recevoir son autorisation, la veille du départ pour Saint-Germain, qui eut lieu le 27 mai.
(3) Le 8 juillet. — Sur le procès odieux de la maréchale d'Ancre on peut voir les Memorie recondite (t. IV, pp. 70 et suiv.)
(4) Jean de Geniers, sieur de Massac, gentilhomme servant de la maison du roi, espérant par ce moyen faire fortune, avait ima-
Le roy [revint a Paris et] ( I ) ayant eu advis que Bounionville (2) par le moyen de Barbins avoit quelque intelligence avec la reine mère bien qu'il commandât sous son frère a la Bastille, l'en sortit et le mit en prison. Et a quelques jours de là un malin le roy me commanda de faire tenir proche de la porte Saint Antoine trois compagnies de Suisses ; ce que je fis : et M*" le Prince quy m' apercent les y mener, de sa fenestre, prit opinion que l'on le vouloit mettre entre mes mains, dont il tesmoygna du ressentiment; ce qu'ayant sceu, affin de luy lever cet ombrage, je ne voulus point parestre. Ces trouppes avesques deux compagnies françoises et cinquante gensdarmes et autant de chevaux légers le menèrent au bois de Vincennes ou il
giné de dénoncer à Luynes plusieurs princes et seigneurs comme voulant se défaire de lui et de Déageant, sa créature, et rappeler la reine-mère. Il accusa enfin le duc de Vendôme d'avoir formé le dessein d'empoisonner le roi lui-même avec Luynes, dans une collation. La fourberie fut découverte et Geniers fut condamné à mort. C'est du moins ainsi que Déageant raconte cette intrigue singulière, sur laquelle il s'étend parce que « cafait, dit-il, a esté imprimé tout autrement qu'il ne s'est passé. » (Mémoires de monsieur Déageant, pp. 74 et suiv.) La mère de Geniers, Hélène de Hermant, allégsa inutilemxent en sa faveur l'excuse de la démence (Manuscrits de Dupuy, n" 92, fol. 93.) — La mention du supplice de Geniers, ajoutée en interligne par l'auteur, est prématurée : il fut arrêté seulement le 13 septembre, et exécuté huit jours après la fête de saint Come, c'est-à-dire le 4 octobre.
(1) Inédit.
(2) Jean de Vaudetar, seigneur de Bournonville, était frère de Henri de Vaudetar, baron de Persan, et tous deux fils de Louis de Vaudetar, baron de Persan, et d'Anne Nicoiay, dame de Bournonville. Le baron de Persan, qui avait épousé, le 2 février 1G17, Louise de l'Hospital, sœur de Vitry, avait reçu de Luynes la lieutenance de la Bastille et la garde du prince de Condé.
demeura plus de deux ans depuis (1). Les gardes françoises et suisses demeurèrent dans le chasteau jusques a ce que huit compagnies du régiment de Normandie nouvellement estably et mis sur pié les fussent venues relever (2) .
Peu de jours en suitte M"^ de Persan quy estoit demeuré gouverneur de la Bastille fut soubçonné d'avoir sceu la pratique de Bournonville son frère et fut mis prisonnier (3) . Le roy me mit dans la Bastille avec soissante Suisses, ou je demeuray huit ou dix jours (octobre) au bout desquels le roy m'ayant commandé de mettre la place entre les mains [de ^P de Brante frère] (4) de ^V de Luynes, a quy il en avoit donné la capitainerie (5), je luy resignay.
Novembre. — Il y eut un jubilé extreordinaire que
(1) M»" le Prince fut mené dp la Bastille au bois de Vincennes
le ib^^ septembre. , ^ij-.- i r ^
'^ [Addition de l auteur .)
(2) Le régiment de Normandie, formé à la fin de l'année 1616, avait eu pour premier mestre de camp le jeune comte de Pêne, fils du maréchal d'Ancre. G^denet fut mis en sa place après l'assassinat du maréchal, et grâce à lui, le régiment nouveau prit bientôt la première place après les quatre vieux corps.
(3) Il semble que Bassompierre anticipe encore ici sur les événements. Luynes laissa durer quelque temps la correspondance de Barbin avec la reine-mère, dont il tenait tous les fils par ses agents secrets; et ce fut seulement par un arrêt du 30 août 1618 que Bournonville fut condamné à mort. Persan à l'exil de la cour, et Barbin au bannissement. Bournonville et Persan obtinrent grâce ; mais Barbin fut au contraire retenu arbitrairement en prison. On peut lire l'arrêt dans les manuscrits de Dupuv (n^ 92^ fol. 425.)
(4) Inédit.
(5) La reine-mère avait été obligée de se démettre, en faveur de Luynes, de la capitainerie de la Bastille.
1618. jAmiER. 133
je fis a Paris ; et le lendemain j'eus l'aventure quy nous brouilla M"" de Montmorency et moy.
Décembre. — J'allay après trouver le roy a Rouan, quy y faisoit tenir une assemblée de notables, en laquelle la paulette fut abolie (1).
Nous en partîmes M"" de Guyse et moy, et avesques quattre carrosses de relais nous arrivasmes le %\'^^ décembre , jour de Saint Tomas , en un jour, de Rouan a Paris, sur la nouvelle de l'extrémité de la maladie de madame la Princesse quy accoucha de deux enfans ce mesme soir, quy n'eurent vie ; et elle (dont la sienne estoit désespérée, y ayant vingt heures qu'elle estoit en apoplexie) revint petit a petit après estre délivrée.
Nous repartimes de Paris la veille de Nouel en mesmes carrosses de relais et arrivâmes le soir a Rouan, quy est une diligence en carrosse quy ne s'estoit encor faite en cette sayson.
Janvier.
Apres que l'assemblée fut finie, le roy partit de
(1) L'assemblée des notables, convoquée au 24 novembre, se réunit le 4 décembre^ et fut congédiée le 28 du même mois. — La paulette, établie en 1604, consacrait la vénalité des charges de magistrature et de finances, et les rendait héréditaires moyennant le paiement d'un droit annuel. En conséquence de la promesse faite à l'assemblée des notables, la paulette fut abolie par arrêt du Conseil du 15 janvier 1618; mais elle fut rétablie peu d'années après.
Rouan (1) au commencement de l'année 1618 et s'en vint demeurer quelques jours au chasteau de Madrid (2) ou il voulut que je vinsse loger le 1 T""^ janvier.
Pario m'arma en Orqas (3) .
La foire de Saint Germain arriva en laquelle Roucelay fut oultragé par Rouillac (4) .
Février. — Le roy dansa le ballet d'Arnaut et d'Armide (5), duquel je fus.
Mars. — En suitte les ducs et pairs, et officiers, trouvèrent estrange que le garde des sceaux (6) quy n'est point officier de la couronne, et mesmes le chancelier y estant (7) , [se] plaçât devant eux au con-
(1) Ou M"" de Villeroy estoil mort quelques jours auparavant.
(Addition de l'auteur).
(2) Au bois de Boulogne.
(3) Cette phrase, ajoutée par l'auteur, et sans rapport avec ce qui suit et avec ce qui précède, est difficile à lire et difficile à comprendre. On peut supposer qu'un tailleur italien, nommé Pario, fit à Bassompierre, pour les fêtes de la Cour, un costume mythologique d'Orcas, ou peut-être d'Arcas. On voit en effet dans le Nouveau langage françois italianisé d'Henri Estienne, que l'usage s'introduisait de dire armer pour habiller, et d'un autre côté les Italiens étaient alors fort à la mode pour les costumes.
La phrase est en blanc dans le manuscrit 17476; dans les éditions précédentes on lisait; Le {1 janvier Paris vi arma en Orcas.
(4) Rucellaï, abbé de Signy, était fils d'Annibal Rucellaï, gentilhomme florentin, qui avait fait fortune en France. Le marquis de Rouillac ayant eu querelle avec Rucellaï, lui fit donner des coups de bâton.
(5) Le ballet de la Délivrance de Renaud avait été dansé en 1617, le dimanche gras 29 janvier; le jeudi gras 22 février 1618, le grand ballet du roi représenta la Furie de Rolland.
(6) C'était du Vair qui avait repris les sceaux enlevés à Mangot le 25 avril 1617.
(7) Même quand le chancelier était présent.
seil. i\r d'Espernon porta la parole au roy devant ledit garde des sceaux, et comme il est un peu violent , attaqua ledit garde des sceaux quy luy respondit plus hautement qu'il ne devoit. Trois jours après, le roy (quy ce jour là avoit pris médecine) les fît tous deux venir en sa chambre ou nous estions peu de gens, et leur commanda de demeurer amis ; et sur ce que M' d'Espernon se haussa encores un peu en parolles, le roy quy estoit assis, se leva contre M' d'Espernon et le malmena : puis en suitte ayant dit qu'il vouloit aller a ses affaires, chascun sortit par la porte du cabinet, et M' d'Espernon s'en alla par la porte de la chambre tout seul, et moy je le voulus aller accompagner nonobstant toute la brouillerie qu'il avoit eue avec le gai^de des sceaux et avec le roy. Il se trouva un peu estonné quand il se vit enfermé dans l'antichambre et eut quelque soubçon que Ton le vouloit aiTester : car toutes les portes estoint fermées. Je m'avisay de regarder sy le petit degré quy est contre la porte de la chambre du roy estoit point aussy fermé, et l'ayant trouvé ouvert j'y ammenay JVF d'Espernon de quy les gens l'attendoint en la salle haute et passâmes tous deux jusques devant le LouM^e ou il trouva son carrosse quy l'emmena en son logis ou en quelque autre, me priant de luy envoyer donner avis sy on n' avoit rien résolu contre luy. Je parlay a M' de Luy nés sur son sujet, et me dit : « Il veut aller a Mets ; qu'il haste un peu son voyage et s'y en aille : car ces messieurs pourroint animer le roy contre luy. » Je vis bien qu'ils desiroint qu'il partit de la court et allay le lendemain trouver M" d'Espernon et luy fis sçavoir l'intention du roy et du favorit. Il me pria de sçavoir sy, venant
trouver le roy pour prendre congé de luy, il seroit le bien receu ; dont je luy portay parole. Il vint donc après le disner du roy et y receut très bon xisage. Il luy demanda congé d'aller a Mets, que le roy luy accorda ; et luy ayant dit adieu, il s'en alla demeurer a Vanves(1)jusques a ce que IVF d'Espernon s'en fut allé, ce qu'il pensoit qu'il feroit le jour d'après. Il emmena a Vanves monsieur son frère avesques luy, a quy il changea de gouverneur, mettant a la place de M' de Brèves (2), quy l'estoit, W le comte du Lude (3).
Apres que le roy eut demeuré deux jours a Vanves et qu'il sceut que tout Paris estoit venu visiter IVr d'Espernon, et qu'il n'estoit point party, que mesmes il avoit dit a Saint Geran qu'il avoit encores des affaires a Paris pour cinq ou six jours, le roy s'en fascha et me dit qu'il s'en retourneroit le lendemain au soir a Paris, et que s'il luy trouvoit encores, il luy feroit un mauvais party. M"" de Luynes mesmes me dit devant le roy que je le visse et que je luy fisse sçavoir qu'il ne demeurât pas plus longtemps a Paris s'il estoit sage. Je partis a la mesme heure et vins disner avesques luy, auquel je dis l'humeur du roy, luy palliant les
(1) Village des environs de Paris.
(2) François Savary, marquis de Brèves, ambassadeur en Turquie en 1589, à Rome en 1608, était entré en charge auprès de Monsieur le 13 juillet 1615. a II avoit esté si longtemps à Constantinople, dit Tallemant des Réaux, qu'il en estoit devenu tout mahometan; » mais son plus grand tort aux yeux de Luynes était d'avoir été choisi par la reine-mère sur la recommandation du maréchal d'Ancre. Il mourut en 1628.
(3) François de Daillon, comte du Lude^ fils de Guy de Daillon, comte du Lude, et de Jacqueline Motier, dame de la Fayette, né le 22 février 1570, mourut le 27 septembre 1619.
choses qu'il ne devoit pas sçavoir si cruement. En fin après m'avoir longtemps parle, il me pria d'asseurer Sa Majesté que le lendemain avant midy il seroit hors de Paris, comme il fit : et le roy y arriva le soir. Or M"" d'Espernon s'en alla a Fontenay (1) ou il demeura encores sept ou huit jours ; dont le roy entra en telle colère qu'il envoya loger a Rosoy ses chevaux légers : et monsieur le chancelier quy estoit amy de M' d'Espernon, luy manda par Guron (2) qu'il feroit bien de partir et de s'en aller a Mets. Guron luy porta la nouvelle sy chaude qu'il partit a l'heure mesme, et a grandes journées se rendit a Mets (3) .
Peu après on fit rouer a Paris les Siti, et Durant (4),
(1) Le 7 mai. — Fontenay, village du canton de Rozoy-en- Brie, arrondissement de Coulommiers, département de Seine-et- Marne, où le duc d'Épernon avait une terre.
(2) Jean de Rechignevoisin, seigneur de Guron, fils de Gabriel de Rechignevoisin, seigneur de Guron, et de Catherine Frotier, sa seconde femme, mourut en 1635.
(3) Le duc d'Épernon arriva à Metz le 20 mai.
(4) François et André Siti, frères Florentins, et Etienne Durand, jeune poète. Par un arrêt de la justice exceptionnelle du Conseil du 19 juillet 1618, exécuté le même jour, ces trois infortunés furent condamnés « pour raison de livres et discours faicts et composés et escrits contre l'honneur et l'authorité du roy, pratiques et factions et menées contre son service, bien et repos de son estât, tant dedans que dehors le royaume, lesdits li^Tes et discours, mémoires et lettres desdits François et André Sity, tant en langue françoise , qu'italiene et en chiffre. » (Manuscrits de Dupuy, n- 92, fol. 103.) Suivant les Mémoires de monsieur Deageant, les Siti, serviteurs de la famille de Concini, étaient des émissaires de l'agent du duc de Florence à Paris, qui cabalait en faveur de la reine-mère. André Siti fut pendu; François Siti et Durand furent rompus vifs, leurs corps brûlés, et leurs cendres jetées au vent. L'histoire d'Etienne Durand, écrite par Colletet,
pour avoir fait quelques escrits en faveur de la reine mère.
En ce temps la (1) le roy quy estoit fort jeune, s'amusoit a forces petits exercices de son eage, comme de peindre, de chanter, d'imiter les artifices des eaux de Saint Germain par de petits canaux de plume, de faire des petites inventions de chasses, de jouer du tambour, a quoy il reussissoit très bien. Un jour je le louois de ce qu'il estoit fort propre a ce qu'il vouloit entreprendre et que n'ayant jammais esté montré à battre le tambour, il le faisoit mieux que lesmaistres ; il me dit : « Il faut que je me remette a sonner du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et veus estre tout un jour a sonner. » Je luy respondis : « Sire, je ne conseille pas a Vostre Majesté d'en sonner par trop souvent: car outre que cela fait venir les hairgnes(2),
était naguère conservée à la bibliothèque du Louvre. On peut voir une note sur ce poëte peu connu , dans le Bulletin du bibliophile (octobre 1859).
(1) Cette anecdote fut écrite sans doute après coup par l'auteur sur une feuille qu'il avait laissée blanche en faisant son manuscrit. Le copiste l'a transcrite à la place où il l'a trouvée, c'est-àdire qu'il l'a intercalée dans l'histoire du démêlé du duc d'Épernon avec le garde des sceaux entre ces mots : nonobstant toute la brouillerie qu'il avoit eue, et ceux-ci : avec le garde des sceaux et avec le roy. Toutes les copies et toutes les éditions ont reproduit ce non-sens. Toutefois, dans le manuscrit Fr. n° 4063, une autre main avait refait la phrase par l'addition de ces mots : Le duc d'Espernon faisant reflexion sur la contestation qu'il avoit eue avec le garde des sceaux; et les éditeurs modernes des collections de mémoires avaient adopté cette insuffisante rectification. —L'anecdote porte la date d'avril 1618; mais cette date écrite d'avance sur le feuillet, n'a rien de précis. — Voir à l'Appendice. X.
(2j Hernies. — L'auteur avait d'abord écrit : hargnes; puis il a
il nuit encores grandement au poulmon, et mesmes j'ay ouy dire que le feu roy Charles, a force de sonner du cor, se rompit une veine dans le poulmon, quy luy causa la mort. » « Vous vous trompés, me respliqua il, le sonner du cor ne le fît pas mourir, mais bieu ce qu'il se mit mal avec la reine Caterine sa mère a Monceaux, et qu'il la quitta et s'en revint a Meaux, mais sy là (1) par la persuasion du mareschal de Rets (2) quy le fit retourner a Monceaux auprès de la reine sa mère; car s'il n'y fut pas revenu, il ne fut pas mort sy tost. » Et comme je ne luy respondois rien sur ce sujet, Montpouillan (3) quy estoit présent, me dit : « Vous ne pensiés pas. Monsieur, que le roy sceut ces choses là comme il les sçait, et beaucoup d'autres encores. » Je luy dis : « Vrayment non. Monsieur, je ne le pensois pas. » Cela me fit connestre que l'on luy donnoit beaucoup d'appréhensions de la reine sa mère, de laquelle je me garday bien a l'avenir de luy parler, mesmes en discours communs.
Quand la reine partit l'autre année de Paris, Rou-
ajouté un i. On lit dans le Dictionnaire étymologique de Ménage : « Plusieurs disent hargne ; mais le bel usage est pour hergne. »
(1) Mais encore là.
(2) Albert de Gondi, baron, puis duc de Retz, fils aîné d'Antoine de Gondi, seigneur du Perron, et de Marie-Catherine de Pierrevive, fut maréchal de France en 1573. Né le 4 novembre 1522, il mourut le 21 avril 1602.
( 3) Jean de Gaumont, seigneur de Montpouillan, sixième fils de Jacques Nompar de Gaumont, seigneur, puis duc de la Force, et de Gharlotte de Gontaut, sa première femme, après avoir joui pendant quelque temps de la faveur du roi, se jeta dans les rangs des huguenots, et fut tué en 1622 au siège de ïonneins.
celay eut commandement de s'en aller aussy comme son partisan. Peu après m'estant mis bien avec M' de Luynes, je fis en sorte qu'il revint a la court sous la caution que je fis pour luy qu'il ne feroit aucune chose quy peut desplaire au roy, et ne se mesleroit de rien. Mais comme il estoit homme d'intrigue, il ne s'en peut tenir et traitta avesques quelques grans et princes ; puis ayant fait ses affaires de la court, voulant en traitter d'autres a la campaigne, fit donner luy mesme des avis contre luy, non les vrais, mais de faux et controuvés, pour se faire chasser de la court, ce que l'on fit allors (juillet) : et luy s'en alla en son abbaye de Signy (1) d'où il traitta avesques M' de BouUon pour la reine et en suitte reunit en bonne intelligence M"^' d'Espernon et de Boullon pour le service de ladite reine.
Aust. — Vers la my aust le roy s'en vint a Monceaux d'où j'estois capitaine, ou je le receus sy magnifiquement que rien plus. Il y demeura dix-sept jours quy me cousterent dix mille escus.
De la il s'en alla (septembre) a Villiers Gosterets (2) et a Soissons ou je pris congé de luy pour m'en aller en Lorraine, et me permit aussy d'aller a Mets voir M' d'Espernon, lequel s'en vint peu après a Nancy (octobre) principalement pour me voir.
(1) Signy-l' Abbaye, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Mézières , à peu de distance de Sedan où Rucellaï alla trouver le duc de Bouillon, et à portée de Metz où résidait le duc d'Épernon.
(2) Suivant le Journal d'Herouard, ce fut le 25 septembre que le roi partit de Monceaux pour Villers-Cotterets, et il arriva le l*^"" octobre à Soissons.
Je ne fus gueres plus d'un mois en mon voyage et m'en revins en court (novembre) ou je trouvay que l'on avoit ordonné aux Espagnoles (1) quy estoint avec la reine de se retirer (2) .
Décembre. — Nous eûmes les comédiens espagnols cet hiver là, et il y eut une grande comette au ciel (3), quy apparut plus d'un mois durant.
L'année 1619 confunença par la grande maladie de la reine que Dieu enfin garantit. Madame la connestable (4) sa dame d'honneur quy huit mois auparavant s'estoit retirée de la court parce que W de Luynes
(1) Il y avait dans les précédentes éditions : aux Espagnols.
(2) Depuis longtemps la présence des dames et des demoiselles espagnoles qui avaient accompagné Anne d'Autriche, était importune au roi, et semblait contribuer à l'éloigner de la reine. Leur départ, décidé par lui dans le courant d'octobre, s'effectua, après quelques négociations, le 30 novembre.
(3) Cette comète parut le mercredi 28 novembre. On lut au bas de son « pourtraict » les vers suivants :
Cette comète ne menace Les François, mais les estrangers.
Sous nostre Roy, Dieu par sa grâce Garde nos lys de tous dangers.
(4) Laurence de Glermont, fille de Claude de Clermont, baron de Montoison, et de Louise de Saint-Simon; mariée : 1° en 1589 à Jean, comte de Dizimieu; 2° par contrat du 19 juin 1601 à Henri, duc de Montmorency, connétable de France, dont elle fut la troisième femme. Elle vécut jusqu'en 1654, et mourut âgée de 83 ans. ,
avoit fait donner la superintendance de la maison de la reine a sa femme(l), vint trouver la reine en l'excès de sa maladie, quy fut très ayse de la voir et commença des lors a se mieux porter : et ladite connestable demeura désormais auprès d'elle comme auparavant.
M' d'Elbeuf (2) espousa M"' de Vendosme.
Le roy consumma le mariage avec la reine sa femme (3).
Fevi^ier. — La foire de Saint Germain fut suivie de forces ballets, et ces ballets des noces de madame Henriette seconde fille de France avec M' le prince de Piemont(4) quy arriva en ce temps la pour l'espouser.
Apres le caresme prenant (3) le roy s'en alla a Saint
(1) Marie de Rohan, ûlle d'Hercule de Rohan, duc de Moritbazon, et de Madeleine de Lenoncourt, sa première femme; née en décembre 1600, épousa : 1° par contrat du 11 septembre 1617 Charles d'Albert de Luynes; 2° en 1622 Claude de Lorraine, duc de Cbevreuse, prince de Joinville. Ce fut la célèbre duchesse de Chevreuse. Elle mourut le 12 août 1679.
(2) Charles II de Lorraine, duc d'Elbeuf, fils de Charles I^'^ de Lorraine, duc d'Elbeuf, et de Marguerite Chabot, comtesse de Charny, mort le 5 novembre 1657, à l'âge de 61 ans.
(3) Ce fut le vendredi 25 janvier 1619 qu'eut lieu l'événement de la « perfection » du mariage du roi, sur lequel on peut lire les curieux détails donnés par M. Armand Baschet, dans le liM'e intitulé : Le roi chez la reine.
(4) Victor- Amédée, fils de Charles-Emmanuel I", duc de Savoie, et de Catherine d'Autriche, né le 8 mars 1587, alors prince de Piémont, devint duc de Savoie à la mort de son père, arrivée le 26 juillet 1630, et mourut le 7 octobre 1637. — Christine, et non Elisabeth, seconde fille de France, née le 10 février 1606, mourut le 27 décembre 1663. — Le mariage fut célébré le 10 février 1619; le contrat avait été passé le 11 janvier.
(5) Le mardi gras était le 12 février. Ce jour fut dansé au Louvre
Germain d'où il eut la nouvelle de l'évasion de la reine sa mère de Blois, que W d'Espernon quy contre la deffense du roy estoit party de Mets pour aller en Saintonges, sans s'y arrester, estoit venu recevoir a Montrichart (1).
Le roy revint a Paris le mesme jour qu'il en eut la nouvelle (â), et le lendemain tint conseil pour sçavoir ce qu'il auroit a faire. 11 fut avisé qu'il envoyeroit le père Berulles (3) avec l'archevesque de Sens (4) vers elle pour la convier de revenir, et en mesme temps dresser une forte armée pour aller ruiner M' d'Espernon, de laquelle le roy fit l'honneur a M' de Grequy et a moy de nous faire mareschaux de camp (mars). M"^ de Sens renvoya peu après le père Berulles avec quelque pourparler d'accommodement (5), ce quy fit
le grand ballet du roi auquel Bassompierre prit part. — Voir à l'Appendice. XL
(1) ta reine partit du château de Blois dans la nuit du 21 au 22 février, et gagna Montrichard et Loches; elle séjourna dans cette dernière ville, et arriva le l*"" mars à Angoulême.
(2) Le 23 février le roi reçut la nouvelle pendant qu'il était à la chasse; il alla le lendemain à Paris.— Voir à l'Appendice. XII.
(3) Pierre de Bérulle, fils de Claude de Bérulle, conseiller au parlement de Paris, et de Louise Séguier, né le 4 février 1575, cardinal en 1627, mort le 2 octobre 1629. Il était alors général de la congrégation de l'Oratoire, qu'il avait fondée en France.
(4) Jean Davy du Perron, fils de Julien du Perron et d'Ursine Lecomte, fut archevêque de Sens après son frère le cardinal du Perron, du 5 septembre 1618 au 24 octobre 1621. — Les autres histoires ne parlent point de l'archevêque de Sens. Le premier négociateur envoyé à la reine fut le comte de Béthune.
(5) Le père de Bérulle revint à Paris le 7 avril ; il en repartit le 9 avec le cardinal de la Rochefoucaud.
que l'on y envoya de plus M' le cardinal de la Rochefoucaut avesques pouvoir de traitter.
Avril. — Le roy cependant partit au mois d'avril(l) pour aller sur la rivière de Loire ou ses trouppes s'acheminoint. Mais comme nous arrivasmes a Amboyse, M' de la Rochefoucaut cardinal manda au roy comme il avoit traitté et conclu avec la reine sa mère, que la paix avoit esté conclue et jurée, et que l'on en avoit en mesme temps fait les feux de joye et chanté le Te Deum. On trouva que ledit sieur cardinal s'estoit un peu trop hasté, et qu'il en devoit donner avis au roy : neammoins on tint l'accord, par lequel la reine quitta le gouvernement de Normandie et on luy donna celuy d'Anjou avec le chasteau d'Angers, Ghinon, et le Pont de Gé.
Le roy s'avança jusques a Tours (2) .
Juin. — M' le prince de Piémont alla voir la reine sa belle mère.
Gependant nous demeurasmes trois mois a Tours (juin, juillet, aust) y passant très bien nostre temps (3). Nous allâmes au Lude (4), a la Flèche et a Durtal. Nous allions et venions en poste a Paris passer cncor le temps. Le colonel Galaty mourut (5) : les ministres
(1) Le roi ne partit que le 7 mai, après avoir reçu le 2 la nouvelle de l'accommodement conclu le 30 avril avec la reine-mère. Ce fut le 24 mai qu'il envoya d'Amboise les lettres annonçant la paix : la déclaration n'en fut publiée que le 20 juin en parlement.
(2) Il y arriva le 28 mai. "
(3) Voir à l'Appendice. XIII.
(4) Au Lude, dans le Maine, chez le comte du Lude, le lundi 26 août; à Durtal, en Anjou, chez M. de Scliomberg.
(5) A l'âge de 80 ans. le 2 juillet.
voulurent en mon absence disposer des charges : les Suisses m'en donnèrent avis, et je vins en un jour en poste de Paris a Tours ou j'eus du roy tout ce que je voulus; et estois en ce temps là très bien traitté. Le roy me donna aussy l'abbaye de Annecourt pourPaule Fiesque (1), et d'autres grâces.
Le roy fît mareschal de France M' de Pralain, et quelque peu après W de Saint Geran {%).
Septembre. — En fin la reine arriva a Cousieres(3) ou ^r de Luynes la vint trouver, ayant ammené avesques luy tous les principaux de la court , quy saluâmes la reine après qu'il l'eut saluée. Le lendemain la reine arriva a Tours : la reine sa belle fille avec les princesses et dames fut au devant, puis le roy, et tous ensemble revindrent a Tours ou Leurs Majestés demeurèrent dix ou douse jours ensemble, puis se séparèrent (4) : la reine mère alla a Chinon, et de là a Angers (octobre), et le roy a Amboyse d'où il se sépara de la princesse et du prince de Piémont, que M'' le grand prieur (o) eut charge d'accompagner jusques a Turin.
(1) Honnecourt, abbaj-e de bénédictins, au diocèse de Cambrai. — Paul de Fiesque, fils de Nicolas de Fiesque, nommé évêque de Toul par le roi en 1641, fut institué seulement en 1645, et mourut la même année.
(2) Cette mention, ajoutée en marge par l'auteur, n'indique pas de dates précises. D'après le P. Anselme, Praslin lut fait maréchal le 24 octobre, et Saint-Geran le 24 août; mais l'Histoire des connestàbles place en noyembre la promotion de ce dernier.
(3) Couzièi«es en Touraine était une maison du duc de Montbazon, beau-père de Luynes. La reine y coucha le 4 septembre, et arriva le 5 à Tours.
(4) La reine-mère prit congé du roi le 19 septembre.
(5) Ici et dans la suite, le grand prieur est Alexandre, chevalier de Vendôme. Voir sur lui la note 2, t. I, p. 64.
Le roy de là s'en ^^nt a Blois, puis a Chasteaudun, Vandosme et Chartres ; a Mantes, CreiletGompiegne(1 ) .
Le comte du Lude mourut en ce temps là, et la charge de gouverneur de Monsieur fut donnée au colonel d'Ornano.
Peu de jours après que le roy fut arrivé a Gompiegne, il en partit pour venir a Chantilly. M' de Luynes fut quérir M"^ le Prince au bois de Vincennes (%) et madame sa femme, qu'il emmena a Chantilly trouver le roy, lequel lesrammena a Compiegne d'où ils allèrent a Nostre Dame de Liesse (3) .
Cependant la court vint passer quinse jours de temps a Monceaux ou je fis encores pareille despense que j'avois faitte l'année précédente.
Novembre. — De la le roy revint a Lesigny (4), et M"^ de Luynes vint a Paris prester le serment de duc et pair.
La court vint puis après a Saint Germain ou le chapitre de l'ordre du Saint Esprit fut tenu, et le dernier jour de l'an nous fusmes faits chevaliers aux Augustins a la manière accoustumée. Le nombre fut remply (5).
(1) Le roi arriva à Vendôme le 24 septembre ; le 26 il fit son entrée à Chartres; le 10 octobre il vint à Compiegne.
(2) Ce fut le 20 octobre que le prince de Condé sortit de prison.
(3) Célèbre pèlerinage, à 3 lieues de Laon.
(4) Luynes, qui avait eu la confiscation du maréchal d'Ancre, recevait le roi à Lesigny. — Il fut admis par le parlement au serment de duc et pair le 14 novembre.
(5) Le nombre des chevaliers était fixé à cent. La promotion du 31 décembre 1619 comprit cinq prélats et cinquante-neuf chevaliers laïques; M. de Bassompierre figure le vingt-quatrième sur la liste de ces derniers. Les trois Luynes faisaient partie de la promotion. — Voir à l'Appendice. XIV.
Il y eut ce jour là quelque brouillerie entre M""* de Nemours et de Guyse, quy fut promptement rappaisée.
J'offris ce jour là mon service a madame la comtesse de Rochet'ort (1).
Janvier.
Le premier jour de l'année 1 6^0 fut commencé par la cérémonie de l'Ordre, et le lendemain par la cérémonie des chevaliers trespassés.
Février. — La foire de Saint Germain vint en suitte, puis le caresme prenant (%} , ou il y eut forces ballets et assemblées, entre autres trois, assavoir : cheux La Rochefoucaut ; cheux Chanvallon ou il y eut une fort belle comédie de personnes particulières quy ne faisoint point de profession de comédiens; il y en eut aussy cheux Fedeau ou d'Andelot se fascha contre le maitre du logis et nous eûmes quelque petite brouillerie M' de Montmorency et moy (3), mais tout fut promptement appaisé.
M"" de Caddenet fut fait mareschal de France afifin d'espouser M'**^ de Pequigny (4) .
(1) Anne de Rohan, princesse de Guémené, fille de Pierre de Rohan, prince de Guémené, et de Madeleine de Rieux, sa première femme, avait épousé, en 1617, Louis de Rohan, comte de Rochefort, depuis duc'de Montbazon, son cousin germain.
(2) Le mardi-gras était le 3 mars.
(3) Cette seconde querelle de Bassompierre avec Montmorency est peut-^tre celle que raconte Tallemant des Réaux [Historiette de Montmorency, t. II, p. 307).
(4) Claire-Charlotte d'Ailly, comtesse de Ghaulnes, dame de Pequigny, vidame d'Amiens, fille unique et héritière de Phili-
Mars. — On passa bien le temps tout le caresme et le printemps, tant aux Tuilleries ou les galans se trouvoint avesques les dames, comme aux assemblées que toutes les princesses tirent, a ce invitées par la reine.
Au millieu du caresme, comme le roy estoit a Fontainebleau, M' du Maine s'en alla de la court sans dire adieu (1).
Avril. — L'assemblée des huguenots se tenoit à Loudun, lesquels desclarerent qu'ils ne presenteroint point leurs cahiers, ou qu'iceux présentés, ils ne se desassembleroint point que l'on n'y eut respondu ; et
beit-Emmanûel d'Ailly, seigneur de Péquigny, vidaine d'Amiens, et de Louise d'Ongnies, comtesse de Chaulnes, épousa Honoré d'Albert, seigneur de Gadenet, à la condition que les enfants issus du mariage porteraient les nom et armes d'Ailly. Par lettres du mois de janvier 1621, le roi érigea le comté de Chaulnes en duché-pairie.
Le P. Anselme fait remonter à 1619 le mariage de Gadenet et sa promotion à la dignité de maréchal; mais Godefroy [Histoire des connestables) est d'accord avec Bassompierre pour la date de la promotion.
(1) Ge fut le 29 mars que le duc de Mayenne partit pour la Guyenne, dont il avait récemment reçu la licutenance générale en échange du gouvernement de l'Ile-de-France cédé par lui au duc de Montbazon.
Les princes et les grands, irrités de la toute-puissance du duc de Luynes, avaient noué des intelligences avec la reine-mère, qui se plaignait de son côté de l'inexécution des clauses de son accommodement avec le roi, des termes de la déclaration qui avait accompagné la mise en liberté du prince de Condé, et de la promotion de l'Ordre, dans laquelle tous ses ennemis étaient compris, à l'exclusion des amis qu'elle avait recommandés. Le duc de Mayenne fut bientôt suivi dans sa défection par la plupart des princes et par plusieurs seigneurs. — Voir à l'Appendice. XV.
W Dcsdiguiercs n'eut pas assés de pouvoir pour les faire condescendre à agir comme ils avoint accoustumé et qu'il leur estoit permis par leur edit. Ils se fortifîoint des divisions apparentes qu'ils voyoint dans Testât, et fomentés par les grans quy les induisoint de tenir bon. Le roy quy se voyoit d'autres affaires sur les bras, tascha de s'accommoder avec ceux de la Religion quy en fin après avoir présenté leurs cahiers avesques les deux députés que le roy avoit choisis des six qu'ils avoint nommés (1) selon la coustume [se séparèrent] sur les promesses que leur firent au nom du roy M"" le Prince, jVP de Lesdiguieres et de Luynes, que dans six mois le roy leur termineroit trois affaires, assavoir : la continuation pour trois années de leurs places de seureté; l'establissement de deux conseillers de leur religion au parlement, dont on estoit en dispute avec eux ; et que l'on osteroit de Leitoure le sieur de Fonterailles(2) quy depuis peu s'estoit fait catholique, et que l'on en mettroit en sa place un de la Rehgion, tel qu'il plairoit a Sa Majesté : et que sy dans lesdits six mois ils n'estoint pleinement satisfaits desdits articles, ceux de la Religion de Rearn auroint encores un mois après pour venir faire leurs très humbles remontrances sur l'interest qu'ils avoint a l'arrest donné au conseil pour le restablissement des ecclésiastiques de
(1) Il y avait dans les précédentes éditions : menés.
(î) Benjamin d'Astarac, baron de Marestang et de Fontrailles, fils aîné de Michel d'Astarac, baron de Marestang et de Fontrailles, et d'Isabelle de Gontaut, sa première femme, était sénéchal d'Armagnac, et gouverneur d'Auch, de Lectoure et de l'Isle-Jourdain. 11 mourut le 23 mars 1623. — Lectoure était une place de sûreté des huguenots dans le comté d'Armagnac.
Bearn dans leurs biens, après lesquelles remontrances Sa dite Majesté en feroit ce qu'elle jugeroit bon estre : et que sy lesdits trois aiiicles n'estoint respondus a leur contentement, ils se pourroint assembler de nouveau sans lettres patentes du roy pour leur permettre ainsy que c'est la coustume.
Le roy cependant s'advança [a Pasques] (1) jusques a Orléans ; mais ladite assemblée s'estant séparée (2), il s'en revint a Paris : et Sa Majesté ordonna (may) que j'allasse commander comme mareschal de camp l'armée qu'il avoit en garnison en Champaigne, pour la tenir preste a marcher au premier commandement que j'en aurois d'EUe.
Devant que je m'acheminasse pour y aller, le roy eut divers avis des menées quy se faisoint contre luy, de l'errement (3) des trouppes ; et puis M"^ de Vandosme partit d'Anet (4) et s'en alla a Angers trouver la reine. Le roy envoya Blain ville (o) vers elle, de laquelle il ne peut tirer que des paroles incertaines et
(1) Inédit. — Pâques était le 19 avril. Suivant les Memorie recondite, le roi, parti le 9 avril de Fontainebleau pour Orléans, y revint le 15, et se rendit le 21 à Paris. Ce fut en effet le 13 avril que l'assemblée de Loudun se sépara.
(2) Le roi, en allant à Orléans, avait aussi pour but de se rapprocher de la reine-mère ; mais cette démarche n'eut pas de succès.
(3) Engagement au moyen d'erres ou arrhes. — II y avait aux précédentes éditions : levement.
(4) Anet, à 3 lieues de Dreux, était une des maisons du duc de Vendôme, ou plutôt de la duchesse de Mercœur, sa belle-mère.
(5) Jean de Varigniez, seigneur de Blainville, fut premier gentilhomme de la chambre du roi , ambassadeur en Angleterre , chevalier des ordres. Il mourut le 26 février 1628.
ambigiies quy augmentèrent le soubçon du roy. Wde Nemours en suitte partit une nuit de Paris et se retira a Angers, de sorte que le roy ne deut plus doutter de s'armer puissamment pour y résister. Il me commanda de partir, et je m'en vins le lundy 29™*' jour de juin pour prendre congé de Sa Majesté et pailir Tapres disnée.
Mais comme le matin j'entrois au Louvre pour cet effet, une femme me donna advis par un billet que monsieur et madame la Comtesse (1) estoint résolus de s'en aller la nuit prochaine et que monsieur le grand prieur et le comte de Saint Aignan s'en alloint avesques eux. Je rencontray peu de temps après le chevalier d'Espinay (2) quy me confirma la mesme chose. Je montay a la chambre du l'oy et luy dis, et a M^ de Luynes, le double avis que je venois de recevoir. Ils me menèrent cheux la reine quy s'habilloit , affin que, personne n'y entrant a cette heure là, ils me peussent plus longuement entretenir. Le roy s'en devoit aller ce jour là coucher a Madrid : il proposa de demeurer, d'envoyer quérir M' le Comte, et de l'arrester. M' de Luynes, et moy, luy dismes que sur des avis incertains que je presentois comme ils me venoint d'estre donnés, et d'arrester une telle personne sans plus grandes preuves , ne me sembloit pas convenable, et que l'affaire meritoit bien d'estre pesée et desbattue devant que de la résoudre. M"" de Luynes luy conseilla de plus de n'interrompre point son voyage de Madrid
(1) Le jeune comte de Soissons, et la comtesse sa mère, à 1 influence de laquelle il obéissait dans cette première rébellion.
(2) Le même que le commandeur. Voir t. I, p. 160.
de peur d'effaroucher le gibbier, et qu'il demeureroit a Paris ; qu'il me retiendroit pour ce jour là a Paris; que le roy pourroit renvoyer ses chevaux légers avec ordre de faire ce qu'il leur diroit, et qu'il s'en reposât sur luy; ce que le roy aggrea, et partit.
M"^ de Luynes me voulut mener disner cheux le mareschal de Ghaunes (1) avesques luy : mais comme j'estois prié a disner cheux Descures avec IVP* de Nevers et de Pralain, je luy dis que je m'y trouverois au sortir de son disner; comme je fis. Il me mena en sa maison en la mesme rue Saint Tomas (2) (qu'il faisoit bastir), avec M"^ de Chomberg lequel l'année précédente a Tours avoit esté fait surintendant des finances en la place de M' le président Jannin, et on avoit donné a M' de Castille son gendre(3) le controUe gênerai. Il s'enferma en une chambre avec nous et M"" de Ghaunes, n'y ayant que Modene(4)et Gontkde(5)
(1) Gadenet, nouvellement devenu le maréchal de Chaulnes.
(2) Le duc de Luynes avait acheté, cette année même, rhôtel de. la Vieu ville, qui fut depuis appelé hôtel d'Épernon, et qui était situé dans la rue Saint-Thomas du Louvre.
(3) Gendre du président Jeanniu.
(4) François Raymond de Mourmoiron, baron de Modène, fds aîné de Laurent Rajonond de Mourmoiron, seigneur de Modène, et de Françoise Gautier de Girenton , laquelle était fille de Jeanne de Rodulf. Par là le baron de Modène était parent du duc de Luynes, qui l'employa en diverses circonstances.
(5) André de Contades, fils d'Antoine de Contades et de N. de Pardailhan, né le 22 octobre 1572, était sous-gouverneur de Monsieur, frère du roi. Tallemant des Réaux prétend qu'un gentilhomme , nommé Contades , avait jadis , par le crédit du comte du Lude, fait arriver le jeune Luynes à la cour. Si le fait est vrai, ce fut sans doute en reconnaissance de ce service que Luynes appela le comte du Lude et Contades auprès du jeune prince.
avec. L;i il fut longtemps agité ce qu'il seroit a faire. En mesme temps arriva W de Brantes quy luy dit que le roy luy envoyoit les chevaux légers (1). Il me dit en fin : « Monsieur, puis que vous avés donné un sy important avis au roy, que vous semble il que Ton puisse et doyve faire sur ce sujet? Dittes m'en vostre avis, [ou mesmes plusieurs avis] (2), affin que nous en puissions choysir un quy soit utile au roy. » Je luy dis :
« Monsieur, je vous feray encores en cecy la mesme response qu'en plusieurs autres pareilles occasions j'ay desja faite, que n'ayant ny le maniement ny la connoissance des affaires du roy, je ne suis pas capable de donner un bon avis en l'air et d'une chose ou je ne vois nylejour ny le fond. Je vous diray neammoins tous les avis qu'il me semble quy se peuvent prendre la dessus, desquels vous sçaurés choysir le meilleur et rejetter les autres. »
« Je pense qu'en cette affaire il faut parler en marchand et dire qu'il n'y a qu'a le prendre ou a le laisser, et qu'a le laisser il y a deux moyens : l'un, de le laisser partir sans luy rien faire ne dire; et l'autre, de luy permettre aussy de partir, mais de luy faire sçavoir auparavant que l'on est fort bien adverty de son dessein, mais qu'il est indiffèrent au roy qu'il l'exécute ou non. Aie prendre, il faut que le roy luy mande qu'il le vienne trouver a Madrid, et là luy dire comme il est adverty qu'il a dessein d'aller trouver la reine mère,
(1) Brantes avait succédé à Fiihet de la Curée dans la charge de capitaine-lieutenant des chevau-légers de la garde.
(2) Inédit.
et que pour cet effet il se veut asseurer de sa personne et le retenir près de luy ; l'autre, faire investir son logis, le prendre et le mettre en tel lieu de seureté qu'il plaira au roy ; l'autre , de le prendre avec sa mère et le grand prieur quand ils sortiront de leur logis, ou bien quand ils viendront a la porte de la ville, ou bien a Villepreux(1 ) quand ils viendront au rendes vous quy leur est donné. »
« C'est maintenant a vous, Monsieur, de prendre et former deux avis : l'un, s'il est plus a propos de le prendre ou de le laisser aller; l'autre, sy vous jugés qu'il le faille prendre, de faire le choix d'une des façons que je vous ay proposées, et l'exécuter promptement et seurement. »
Sur cela M"" de Luynes fut en plus grande incertitude que devant, et m'estonnay du peu d'ayde et de confort que ces autres messieurs là presens luy donnoint, quy se montroint aussy irrésolus que luy. Sur cela madame la vidame (%) envoya dire a M"" de Chaunes que madame la Comtesse estoit venue dieux elle, et qu'elle luy prioit d'y venir. M'' de Luynes luy envoya en mesme temps et luy ordonna de prendre bien garde a sa contenance sy il pourroit point descouvrir son dessein. Nous demeurasmes cependant, attendant de ses nouvelles quy ne tardèrent gueres a venir, par lesquelles il nous fit sçavoir qu'a sa mine et a ses discours il se fbrtifioit toujours davantage en l'opinion de sa prochaine fuitte. Allors M' de Luynes plus perplexe que devant, se mit a la blasmer et a ne rien résoudre, ny
(1) Villepreux, à 3 lieues de Versailles.
(2) La vidame d'Amiens, femme de M. de Chaulnes.
ceux quy assistoint non plus, dont je fus bien estonné. En fin je iuy dis : « Monsieur, vous consumés le temps a résoudre, qu'il vous faudroit employer a exécuter. Il se fait tard ; le roy est en peine de ne sçavoir point de vos nouvelles : formés un dessein. » Il me dit : « Vous en parlés bien a vostre ayse ; sy vous teniés la queue de la poile comme moy, vous sériés aussy en peine que moy. »
Je vis bien lors qu'il Iuy falloit adjouter de nouveaux conseillers : c'est pourquoy je Iuy dis : « Monsieur, puis que vous estes en cette appréhension, faites part aux ministres de cette affaire et les rendes participans de ce que vous executerés. Aussy bien sy vous le faites sans eux, ils vous en blasmeront quoy cjn'il en réussisse. B Je Iuy fis plaisir de Iuy avoir ouvert cette porte ; et les envoya (1 ) aussy tost convoquer cheux monsieur le chancelier. W de Ghomberg dit que M"" le cardinal de Rets (2) estoit malade et qu'il ne s'y pourroit trouver ; je dis lors : « Monsieur, sy vous voulés, je Iuy en iray parler et vous porteray son (3) opinion cheux monsieur le chancelier. Je feray encor mieux : j'iray, chemin faisant, passer cheux monsieur le grand prieur prendre congé de Iuy, et verray sa contenance. »
Il le trouva fort bon. Ainsy j'allay cheux monsieur
(1) Il y avait aux précédentes éditions : envoyai.
(2) Henri de Gondi, second fils d'Albert de Gondi, baron, puis duc de Retz, et de Claude-Catherine de Clermont, baronne de Retz, né en 1572, évêque de Paris en 1598, cardinal en 1618, était alors chef du conseil. Il mourut le 13 août 1622.
(o) Aux précédentes éditions il y avait : mon.
le grand prieur que je trouvay avec le comte de Saint Aignan et le chevalier de l'Espinay. Je pris congé d'eux, et en embrassant ledit chevalier je luy dis : « Moy d'un costé et vous de l'autre, n'est ce pas? Y a il rien de changé ?» Il me dit : « Tout est prest a partir a onse heures du soir. » J'allay de là cheux le cardinal : je luy parlay de la part de IVF de Luynes ; mais je le trouvay aussy irrésolu que luy et vis bien qu'il ne vouloit pas charger ses espaules d'un généreux avis duquel puis après on luy peut faire reproche.
Je m'en revins cheux monsieur le chancelier et trouvay que W le président Jannin avoit par de fortes raysons persuadé de les laisser aller sans leur rien dire ny empescher leur dessein, disant que M"" le Comte ny madame la Comtesse n'apportoint que de la fumée et ostentation (1) au party de la reine et nul avantage ou proffit; et qu'estans mal intentionnés au service du roy, il est oit a désirer qu'ils s'en allassent de Paris d'où le roy quasy ne se pourroit eslongner, s'ils y estoint; que tous ces princes se nuiroint l'un l'autre (2), que l'on en pourroit retirer par après quy l'on voudroit, et que ce seroit comme des moutons, qu'après que l'un auroit franchy le saut, les autres y courroint enfouie. Ainsy il fut résolu, et les chevaux légers renvoyés.
M' de Luynes me pria de voir leur partement et de l'en avertir a l'heure mesme affin de le mander au roy. Je luy demanday un de ses gens qu'il me donna.
(1) 11 y avail aux précédentes éditions : offtiscation.
(2) Il y avait ■ s'en iroient l'un après l'autre.
nommé Destois, et comme ledit chevalier m'avoit dit, ils partirent un peu après onse hernies et se rendirent a la porte Saint Jacques d'où je renvoyay a M' de Luynes ledit Destois et luy manday que je serois a luy a Touverturedu Lou\Te le lendemain matin qu'il partit pour aller trouver le roy a Madrid et le rammena a Paris ou je pris le soir congé de luy pour aller trouver son armée de Champaigne et partis (juillet) le mercredy premier jour de juillet, et vins coucher a Chasteau Thierri .
Sardini (1) y passa la nuit, quy alloit faire haster M"" de BouUon de se desclairer.
On m'y envoya un a^^s que Loppes, lieutenant de la compagnie de chevaux légers de monsieur le grand prieur, m'attendoit pour me prendre prisonnier et m'emmener a Sdan. Mais cet avis fut faux, et estant arrivé a Ghalons j'envoyay quérir ledit Loppes quy avoit sa maison a trois lieues de là, et je luy trouvay sa foy entière : aussy luy asseuray je de la pai^t du roy de luy donner en chef la compagnie dont il estoit lieutenant.
Il m'ammena avec trente maitres le vendredy 3™® de bon matin a Vittry ou estoit le régiment de Champaigne en garnison a deux compagnies près.
J'y demeuray le samedy 4™^ pour voir en battaille ledit régiment et en sçavoir la force et le nombre. Puis
(1) Sardini, Lucquois d'origine, était dévoué à la reine-mère, et d'un autre côté il devait être parent du duc de Bouillon, si du moins il descendait de ce Scipion Sardini , qui épousa, du temps de Catherine de Médicis, Isabelle de la Tour, demoiselle de Limeuil.
après avoir fait une despesche aux trouppes quy estoiiit vers le Bassigny (1) et avoir sondé la volonté des officiers dudit régiment, que je trouvay bonne, tiormis d'un des capitaines nommé Plaisance de quy le fils avoit assisté au desarmement du peuple a jVIets(2), duquel on me donna soubçon, comme aussy du lieutenant collonel Pigeolet quy pour lors etoit absent aux eaux, et du sergent major la Faye, j'en partis le dimanche '6^^ et vins coucher a Sainte Menehou, et le lendemain lundy 6™*^ je vins a Verdun.
Les capitaines quy y estoint en garnison vindrent au devant de moy, et messieurs de la ville quy avoint préparé mon logis cheux monsieur le doyen me vindrent saluer, et le chapitre en suitte. Je trouvay les regimens de Picardie et celuy de Vaubecourt, ce dernier assés complet sur la nouvelle de ma venue, et l'autre quy n'avoit pas le tiers de ses hommes parce que le régiment deMarcoussan (3) quy s'en estoit peu devant allé en Allemaigne (4) en avoit desbauché
(1) Pays du gouvernement de Champagne, aujourd'hui compris dans le département de la Haute-Marne; Ghaumont en était le chef-lieu.
(2) L'année précédente, pendant l'entreprise du duc d'Épernon, les hahitants de Metz avaient formé un complot pour livrer la ville au roi. Le marquis de la Valette, qui y commandait pour son père, en eut avis, et désarma les habitants.
(3) Il faut plutôt, ce semble, lire Marcoussay. M. de Marcossey était un seigneur lorrain, et l'Union des princes catholiques avait fait en Lorraine et dans les pays environnants de nombreuses levées pour le service de l'Empereur.
(4) La guerre de Trente ans venait de commencer en Allemagne : le gouvernement de la France était encore neutre, quoique plutôt favorable à la maison d'Autriche, et pouvait fermer les yeux sur les enrôlements à l'étranger.
une partie et l'autre s'estoit jettée avec M' de la Vallette (1) dans Mets. Des Fourneaux (2) frère de Descures, niareschal des logis de l'armée, se trouva là aussy, quy servit très bien en ce voyage, et en fus fort assisté.
Le mardy 7°*® comme je disnois avec M"" de Vaubecourt et plusieurs autres, m' arriva un courrier du roy quy m'apporta nouvelles comme le roy estoit party de Paris (3) pour aller en diligence a Rouan sauver la ville que M' de Longueville, quy s'estoit jette du party de la reine (4), taschoit de faire révolter. Sa Majesté me maiidoit que je fisse en diligence assembler son armée a Sainte JMenehou et qjue de là je la fisse marcher droit a Montereau ou j'aurois de ses nouvelles et plus tost encores, et qu'il estoit extrêmement pressé d'avoir promptement l'armée que je luy menois; que je laissasse en Champaigne le régiment de Vaubecourt aux lieux ou je jugerois enestre le plus de besoin.
En ce mesme temps M' de Fresnel (5) gouverneur
(i) Bernard de Nogaret, marquis, puis duc de la Valette, second fils de Jean-Louis de Nogaret de la Valette, duc d'Épernon, et de Marguerite de Foix, comtesse de Candale, devint duc d'Épernon après la mort de son père, arrivée en 1642. Né en 1592, il mourut le 25 juillet 1652.
(2) Hélie Fougeu, seigneur des Fourneaux.
(3) Le roi n'était parti que ce même jour 7 juillet; mais la résolution de son départ avait été prise dans un conseil tenu le 4 juillet.
(4) Le duc de Luynes avait donné au duc de Longueville le gouvernement de Normandie en échange de celui de Picardie qu'il avait pris pour lui-même.
(5) Jean-Philippe, seigneur de Fresnel ou Franel, fils de Lucion, seigneur de Fresnel, et d'Adriane de Grammont, bailli et gou-
de Clermont(l) arriva, dont je fus bien ayse, m'asseurant qu'il m'ayderoit et de conseil et de soldats pour remplir mes trouppes quy estoint tellement desperies, et d'heure en heure j'avois nouvelles de toutes parts comme la pluspart des officiers quittoint le service du roy pour aller a Mets, emmenans les soldats avec eux. Je me trouvay fort en peine : neammoins aussy tost après disner je m'enfermay avesques Vaubecourt, Fresnel, et des Fourneaux, ou je voulus voir quelles forces je pouvois ammener au roy, en quel temps je les pourrois rendre près de luy, et quelle routte je tiendrois, ensemble quel ordre je laisserois dans la province en partant. Ces messieurs quy avoint connoissance plus parfaitte que moy de cette frontière, me dirent que je n'en pourrois pas tirer deux mille hommes, laissant le régiment de Vaubecourt, et que les plus fortes compagnies n'estoint pas de vingt cinq hommes, lesquelles neammoins avoint leurs magasins complets et garnis ; et que pourveu qu'ils eussent des gens, ils avoint de quoy les armer. Je prîay lors le sieur de Vaubecourt qu'il aydat le régiment de Picardie de quattre cens soldats, ce qu'il pouvoit faire sans s'incommoder, veu que de la terre de Beaulieu il en pourroit recouvrer tant qu'il voudroit pour les remplacer ; ce qu'il me promit de faire pourveu que je luy baillasse un escu pour soldat pour en enrôler d'autres : et moy bien ayse de ce bon commencement je luy
verneur de Clermont, était aussi capitaine des gardes du duc de Lorraine. Il mourut en 1635.
(1) Glermont-en-Argonne, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Verdun.
donnay en mesme temps quattre cens esciis. M"" de Fresnel me dit lors qu'il m'en pourroit fournir quasy autant des terres de Clermont, et je luy donnay autres quattre cens escus. J'envoyay en mesme temps quérir messieurs de la ville ausquels je priay de me trouver le plus de soldats qu'ils pourroint en ce besoin, a un escu pour soldat : ils m'en fournirent quelque six vingts (1), etainsyje remplis le régiment de Picardie en un instant. J'escrivis en mesme temps au bailly de Bar et luy envoyay de l'argent : il estoit mon amy et s'appelloit Couvonges {%), lequel fournit près de trois cens soldats au régiment de Ghampaigne. Ils s'ayderent aussy a Vittry, Saint Disier, et ailleurs, et en trouvèrent. Ils envoyèrent a la vallée d'Aillan (3) six sergens quy leur ammenerent trois cens soldats. J'envoyay a Troyes, Chalons, Reims et Sens pour faire en diligence amas de soldats pour nos trouppes et leur donnay l'allarme chaude de la nécessité ou estoit le roy. Ainsy nous grossimes, en marchant , insensiblement nostre infanterie de telle sorte que je presentay au roy près de la Flèche (4) huit mille hommes de pied en rang.
(1) Les précédentes éditions portaient : six cents.
(2) Antoine de Stainville, seigneur de Couvonges, tils de Charles de Stainville, seigneur de Couvonges, et de Françoise du Châtelet, bailli de Bar, était aussi capitaine des chevau-légers du duc de Lorraine et premier gentilhomme de sa chambre. C'est le même dont il est parlé t. I, p. 146, et t. II, p. 16.
(3) Vitry, dans la Marne; Saint-Dizier, dans la Haute-Marne; la vallée d'Aillant, dans l'Yonne.
(4) La Flèche, aux confins du Maine et de l'Anjou. Ce fut là que Bassompierre, à la tête des troupes qu'il avait rassemblées en Champagne et Bourgogne, fit sa jonction avec le roi qui marchait pur Angers après avoir remis la Normandie dans le devoir.
Quant a nostre cavalerie, elle estoit complette de neuf cens bons chevaux.
Apres avoir commencé ce bon ordre pour grossir nos trouppes, je parlay de l'assemblée de l'armée et du temps auquel elle pourroit estre preste, et trouvasmes qu'elle estoit en diverses garnisons sur toute cette frontière de Ghampaigne depuis Mouson (1) jusques a Chaumont en Bassigny . et que sy je luy donnois rendes vous a Sainte Menehou selon l'ordre que j'en avois du roy, qu'elle n'y pourroit estre toute assemblée en douse ou quinse jours, quy seroit une perte de temps grandement importante au service du roy : et ayant veu et considéré la carte, il me vint en pensée de faire mon rendes vous gênerai a Montereau, et d'y faire acheminer les trouppes par trois divers chemins, assavoi*: celles quy estoint vers Mouson, Donchery(2), et autres lieux de cette frontière, les faire passer au dessus de Reims, et de là par dessous le Monaymé (3) a Sesanne, Barbonne, Villenosse, et Provins, a Montereau; celles de Vittry, Saint Disier, Ligny (4), et
(1) Mouzon, sur la rive droite de la Meuse, aujourd'hui cheflieu de canton de l'arrondissement de Sedan, département des Ardennes, était compris dans le gouvernement de Champagne, ainsi que Chaumont; mais ces deux villes sont fort éloignées l'une de l'autre.
(2) Donchery, sur la rive droite de la Meuse, arrondissement et canton de Sedan.
(3) Sans doute le Montarmé, qui domine Montmort, sur la route de Reims à Provins par Épernay et Sezanne.
(4) Ligny, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bar-le- Duc, département de la Meuse. Situé sur la rive gauche de l'Ornain, Ligny faisait partie du Barrois mouvant.
autres de ce quartier là, les mener par [Poivre et] (1 ) Ferc Gliamj)enoise a Provins, et de là a Montereau ; et quant aux garnisons de Bassigny, les faire venir par [Saint Fal] (2), Troyes, Nogent, Bray, Pont (3), et Montereau.
Apres avoir résolu mes routtes je résolus mes traittes que je fis plus grandes qu'a l'ordinaire, de neuf et dix lieues par journées : et pour cet effet je donnay ordre qu'après que chasque régiment auroit fait cinq lieues, il trouveroit proche de quelque rivière ou ruisseau un charriot de vin et un de pain pour resfraischir les soldats, et se reposer depuis neuf heures du matin qu'ils pouvoint estre arrivés audit lieu, partant a trois heures ou quattre ; il pourroit séjourner jusques a trois heures après midy et esviter de marcher par le grand chaud; et que de là il marcheroit jusques a sept ou huit heures ; et ils trouveroint que la chair auroit desja esté tuée au village ou ils arriveroint, dont je payois la moitié, et le village l'autre. Par ce moyen le soldat se voyant quasy deffrayé, et considérant le soin que j'avois de faire que rien ne leur manquât, ils marchèrent a grandes traittes sans murmurer jusques a Mon-
(1) Inédit. — Poivre, village du canton de Ramerupt, arrondissement d'Arcis-sur-Aube, département de l'Aube. — Fère-Champenoise , chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Épernay, département de la Marne.
(2) Inédit. — Saint-Pbal, village du canton d'Ervy, arj'ondissement de Troyes.
(3) Bray-sur-Seine, cbef-lieu de canton de l'arrondissement de Provins, département de Seine-et-Marne. — Pont-sur- Yonne, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sens, département de l'Yonne.
tereau. Et pour donner ordre a toutes ces choses , outre douse ou quatorse hommes que Vaubecourt me donna pour faire ces courvées, quelques uns des miens et trois de M"" de Fresnel, comme aussy quattre ou cinq que ceux de Verdun me fournirent, les provosts et archers (1) des regimens y suppléèrent.
J'avois en suitte une lettre de créance du roy sur moy a Son Altesse de Lorraine en cas que quelque occasion me portât de l'aller trouver pendant mon séjour par delà, de laquelle je me voulus servir pour empescher les levées quy se faisoint pour M"" de la Vallette ouvertement dans ses pais et par ses vassaux. Je despeschay a cette fin le sieur de Cominges vers luy avesques la lettre du roy et la mienne, pour le prier de la part du roy d'empescher lesdits gentilshommes ses vassaux de faire lesdites levées, s'il ne vouloit rompre la paix quy estoit entre la France et la Lorraine ; que la neutrahté quy permet a ses sujets d'aller servir les divers princes s'estendoit seulement entre France et Espaigne lors qu'il y auroit guerre entre les deux rois, qu'ils pourroint aller sous lequel ils voudroint indifféremment, mais non avesques les sujets rebelles de l'une ou de l'autre couronne sans rompre ouvertement avec eux ; et que s'ils vouloint dire que les privilèges de l'ancienne chevalerie leur permettoint d'aller impunément contre le roy, et puis se retirer puis après en Lorraine pour esviter le juste chastiment de l'offense faite a un tel roy, que le roy en demanderoit rayson a Son Altesse, et que sy Elle res-
(l) Les archers accompagnaient les prévôts et leur prêtaient main-forte.
pondoit qu'il (1) ne la pouvoit faire attendu leurs privilèges, qu'il (2) asseurat Sa dite Altesse que le roy y porvoyeroit et envoycroit dans la Lorraine forces bastantes pour les chastier. Ce fut en substance ce que j'escrivis a Son Altesse ou que je donnay en instruction au sieur de Comminges de luy faire entendre de la part du roy.
J'employay en suitte tout le reste de la journée, et la suivante mercredy 8™% a faire mes despesches a tous les divers corps et leur envoyer leurs routtes , a establir les diverses personnes pour préparer jusques a Montereau cette espèce d'estapes qu'a mes despens je faisois faire a l'infanterie, et a envoyer de tous costés pour avoir des hommes de recreue.
Je tiray aussy quelques soubçonnés mis en prison avant ma venue, et y laissay ceux que je vis apparemment mériter d'y estre retenus, et partis de Verdun le lendemain jeudy 9™'' pour aller disner a Clermont en Argonne dieux W de Fresnel, lequel me livra trois cens quarante hommes qu'il avoit levés auparavant dans son bailliage, que je départis dans les compagnies du régiment de Picardie. M"" l'evesque de Verdun (3) arriva en mesme temps que moy audit Clermont d'où je partis après disner pour aller coucher a Sainte Menehou.
Le vendredy 1 0""^ je vins a Vittry ou je trouvay mon
(1) II, c'est-à-dire le duc de Lorraine lui-même.
(2) //, Gominges.
(3) L'évêque de Verdun était alors Charles de Lorraine- Chaligny.
frère (1), le comte de Brionne (%), et plusieurs autres gentilshommes lorrains quy m'y estoint venus attendre pour me voir en passant.
Le samedy 1 1 ™® fut par moy employé a diverses despesches et particulièrement a renvoyer un courrier quy le jour mesme m'estoit arrivé de la part du roy, par lequel il me mandoit de pourvoir a toutes les charges de ceux quy s' estoint retirés avesques la reine ou avec M"" d'Espernon , me promettant que quelque traitté de paix qu'il fit, jammais il ne restabliroit ceux quy l'avoint abandonné en cette occasion, et qu'il confirmeroit ceux que j'y aurois establis. J'avois bien moyen de faire des créatures et de donner forces charges, y en ayant près de quattre vingt a pourvoir de capitaines, lieutenans, enseignes, sergens majors, aydes ou provosts des bandes : mais ma modestie m'empescha de recevoir cette grâce du roy, auquel je manday que je mettrois en charge ceux qu'il plairoit
(1) Georges-African de Bassompierre, seigneur de Removille, devenu grand écuyer de Lorraine par lettres du 28 juin 1617, gouverneur et bailli de Vosges par lettres du 3 août 1618.
(2) Henri de Lorraine, second fils de Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, et de Marguerite Chabot, comtesse de Charny, d'abord comte de Brionne, et surnommé Cadet-la-Perle, devint
Cet homme gros et court, Si fameux dans l'histoire.
Ce grand comte d'Harcourt, Tout rayonnant de gloire.
Qui secourut Casai et qui reprit Turin.
Né le 20 mars 1601, il mourut le 25 juillet 1666. Les anciennes éditions portaient : mon frère h comte de Bironne.
au roy de m'envoyer ; que })lusieurs lieulenans meritoint les charges de leurs capitaines absens, plusieurs enseignes celles des lieulenans, dont je luy envoyay le roosle et mon avis quand et quand, et demanday seulement une compagnie pour le sieur de Lambert, qu'il m'accorda.
J'eus un courrier de ]\P de Guyse sur les cinq heures du soir, par lequel il me donnoit avis que monsieur le cardinal son frère (1) avoit quitté le service du roy et s'en alloit en Champaigne pour y brouiller les caiies ; a quoy il me prioit de pourvoir, et principalement a Saint Disier. Je fis passer en mesme temps le courrier a Saint Disier et donnay le mesme avis au sieur de Besme quy trois heures avant avoit esté me voir. J'advertis aussy le sieur Courtois cornette de la compagnie de chevaux légers de M"" de Guyse, quy estoit en garnison a Saint Disier : puis sur les six heures je m'en vins avesques cette noblesse cheux madame de Frenicourt quy estoit lors a Vittry.
Je n'y fus pas entré que le sieur de Villedonay (2) capitaine au régiment de Piémont arriva en poste, quy me dit avoir a me parler en particulier. Je le menay au jardin prochain, et lors il me dit que M"" le cardinal de Guyse me faisoit ses recommandations et me prioit de luy donner a soupper ; qu'il avoit quitté le service
(1) Louis de Lorraine, archevêque duc de Reims, avait été mis au nomïfre des cardinaux le 21 décembre 1615. Voir sur lui la note 1, t. I, p. 298.
(2) François de la Grange, seigneur de Villedonné, fils aîné de Charles-Etienne de la Grange, seigneur de Villedonné, et d'Isabelle de la Ghasque, était neveu du maréchal de Montigny.
du roy et s'en venoit en cette province servir a l'avancement des affaires de la reine sa mère ainsy qu'il me diroit tantost, et que la grande traitte qu'il avoit faite me contraindroit de l'attendre un peu tard a soupper. Je me trouvay bien estonné d'ouir parler cet homme sy franchement d'une telle chose et a un homme quy representoit la personne du roy et quy commandoit son armée : je le fus aussy de voir comme monsieur le cardinal se venoit jetter en nos mains pour s'y faire prendre, selon ce que je devois au service du roy. Neammoins je n'avois aucune charge du roy de le faire ; c'estoit un homme a quy j'estois fort serviteur et de toute sa maison ; je considerois sa qualité de prince et de cardinal, et que je pouvois faillir en le prenant comme en ne le prenant pas : en fin Dieu m'inspira de faire cette response a Villedonné : « Monsieur, je crois que vous vous moqués de me dire que monsieur le cardinal vienne icy ; car je sçay asseurement qu'il est en Normandie dont le roy luy a donné le gouvernement (1). Il est trop advisé pour avoir quitté son service, et quand Dieu l'auroit abandonné jusques là qu'il l'eut fait, il est encore trop advisé pour se venir jetter dans une ville de l'obéissance du roy ou il y a un fort régiment en garnison, ou je suis de sa part commandant son armée, pour s'y faire prendre prisonnier. C'est pourquoy [je vous dis que] (2) je ne crois point ce que vous me dittes, et que vous m'avés voulu donner cette nouvelle pour m'allarmer : mais je
(1) Le duc de Longueville avait été suspendu de sa charge de gouverneur de Normandie.
(2) Inédit.
la reçois comme vous me la donnés. » G'estoit assés liiy dire, s'il Teui sceu entendre : mais luy au contraire se mit a jurer qu'il me disoit la pure vérité, et que dans trois heures il seroit a moy ; qu'il l'avoit devancé pour estre mieux monté, affin que je l'attendisse a souper. Je luy dis que je ne le croyois point, et qu'il trouveroit un mauvais souper s'il y venoît, et qu'il estoit trop avisé pour le faire ; mais que je le croyois en Normandie et aussy bon serviteur du roy que luy estoit un médisant. Je luy dis de plus : « Sçavés vous bien que vous parlés a celuy que s'il croyoit ce que vous dittes, seroit obligé de vous envoyer en prison ou vous courriés grande fortune, estant capitaine aux vieux regimens comme vous estes? » Lors il se mit a jurer plus que devant qu'il me disoit la vérité et que dans deux heures je le verrois. Allors je luy dis : « Monsieur de Villedonay, je ne crois pas que cela soit; mais sy par fortune il estoit, vous fériés bien, et vous et luy, de ne vous trouver pas en lieu ou j'aye puissance : car je vous mettrois l'un et l'autre en lieu d'où je pourrois respondre de vous. » Allors me voyant fasché il s'en alla, et je creus qu'il estoit allé advertir M"^ le cardinal de Guyse de ma response : mais au contraire il s'en alla a Saint Disier pratiquer le Besme et la compagnie de chevaux légers de W de Guyse, quy de bonne fortune ayans esté prévenus par mes amis se sceurent bien garder de luy.
Au sortir de cheux madame de Frenicourt, comme je m'en allois souper avesques toute cette grande compagnie, [le lieutenant coronel de Ghampaigne] (1) Pi-
(1) Inédit.
geolet arriva, quy me vint saluer, et luy ayant dit qu'il vint soupper avesques moy, s'en estoit excusé me disant qu'il estoit malade, ce que des capitaines dudit régiment me firent remai^quer et me dirent qu'il estoit du party de M"^ d'Espernon.
Apres souper je me retiray pour escrireau roy et a la court, comme un des habitans me vint dire que M'" le cardinal de Guyse seroit a l'heure mesme en mon logis pour y venir souper, qu'il me le mandoit, et qu'un des eschevins estoit allé quérir les clefs pour luy ouvrir la porte. Or estoit il que le soir de devant quej'arrivay, ceux de la ville m'estoint venus porter les clefs a mon logis, et que n'ayant qu'a y demeurer un jour ou deux, je leur avois dit qu'ils les gardassent, qu'elles estoint en bonne main, et les leur fis rendre. Allors je m'apperceus de la faute que j'avois faite, et en mesme temps prins ce que j'avois de gentilshommes, dix Suisses, et le corps de garde quy estoit devant mon logis; j'envoyay un nommé Baulac(l) lieutenant de Gominges (2) mettre sa compagnie en armes et la faire promptement marcher a la place, ou je courus, résolu de charger furieusement tout ce que je trouverois assemblé, comme je croyois estre trahy : mais je ne trouvay personne.
Je me ressouvins lors du lieutenant colonel, devant le logis duquel je passay, lequel je pense, sy je l'eusse trouvé sur pié, que je luy eusse fait mauvais party : mais je le trouvay au lit et mesmes sans chandelle a
(1) N. de Gassagnet, seigneur de Baulac.
(2) Gominges était capitaine au régiment de Champagne.
sa chambre, ce quy me donna bonne espérance. Il vit bien que j'estois esmeu, et que par deffiance j'estois entré clieux luy ; il me dit : « Monsieur, le soubçon que vous avés que je suis fort serviteur de ]VF d'Espernon est véritable ; mais ma foy est entière : je suis serviteur du roy, né son sujet : j'y ay le serment auquel je ne manqueray jammais : je suis homme de bien, fiés vous en moy. » AUors je l'embrassay et luy dis que je luy fierois ma propre vie sur la parolle qu'il me donnoit, puis luy dis qu'il demeurât à la place avec la compagnie de Gominges et qu'il envoyât tenir prestes les autres, chascune en leur quartier ; car je me deffiois des habitans dont une partie sont huguenots et a la dévotion de M'^de Boullon, les autres sont catholiques et ligueurs pour la vie. Puis j'allay en diligence a la porte et rencontray parle chemin l'eschevin [avesques les clefs] (1 ), quy alloit ouvrir a monsieur le cardinal. Je l'arrestay et luy demanday par quel ordre il alloit ouvrir la porte. Luy, estonné, me demanda pardon, et moy je luy dis que je le ferois pendre dans une heure. Je le fis suyvre, mené par mes Suisses, et arrivé que je fus [a la porte] {%) je trouvay que c'estoit Plaisance, celuy seul du régiment dont j'avois soubçon, quy la gardoit avec sa compagnie, et que quantité d'habitans estoint sur les remparts, quy disoint a ]\r le cardinal de Guy se, lequel estoit sur le pont, que l'eschevin seroit là a l'heure mesme pour luy ouvrir. Je fis d'abbord escarter ces habitans, et
(1) Inédit.
[1) Inédit.
m'estant mis en colère contre Plaisance de Testât ou j'avois trouvé sa garde, des habitans qu'il soufïroit sur le rempart après la garde posée, et de ne m'avoir envoyé dire que IVF le cardinal de Guyse fut a la porte, et qu'il Teut laissé entrer, et ouvrir la porte, sy je n'y usse venu, je le menaçay de luy faire desplaisir, et luy s'excusa assés mal. Je lis monter les soldats de la garde quy estoit devant mon logis, sur le rempart, et fis dire par le sieur des Estans que ceux quy estoint sur le pont eussent a se retirer, ou que l'on tireroit sus eux. Monsieur le cardinal allors dit : « Je vous prie que l'on face dire a M"" de Bassompierre que c'est le cardinal de Guyse quy est a la porte. » J'estois derrière Des Estans quy luy respondit par mon ordre : « M"^ de Bassompierre est couché ; on ne parle point a luy : retirés vous, et promptement. » Il ne se le fît pas dire deux fois et deslogea.
La compagnie de Plaisance n'estoit pas lors de plus de quinse hommes parce que son fils avoit emmené le reste a Mets pour W de la Vallette : je laissay vingt soldats quy faisoint garde devant mon logis avesques le capitaine du Pont (1) pour les commander, lequel estoit plus ancien que Plaisance, et fis semblant de vouloir renforcer la garde de la porte pour luy en oster la puissance et en estre asseuré. Tous ces messieurs qui m'estoint venus voir arrivèrent en file a moy, de sorte que j'avois plus de soissante hommes a ma suitte pour aller ou le besoin seroit. Je m'en revins
(1) Jean du Pont, gentilhomme du Yivarais, capitaine au régiment de Champagne, s'était déjà signalé à la guerre. ^*
a la place et vis que Pigeolet avoit mis là et en tout le reste de la ville un très bon ordre : aussy estoit ce un brave et entendu capitaine, et très homme de bien.
J'emmenay l'eschevin en mon logis, lequel pensoit que le lendemain matin quy estoit le dimanche 1 ^""^^ je le ferois pendre : mais a la prière que ceux de la ville m'en firent, je leur rendis après leur avoit fait quelque réprimande.
Je fis le mesme jour prendre la route de Montereau au régiment de Champaigne, et je demeuray encores ce jour là a Vittry, tant pour achever mes despesches et departemens que pour jouir de la compagnie de cette noblesse quy m'estoit venue voir.
J'en partis le lendemain lundy 1 3™^ et vins coucher a Poivre ou un gentilhomme huguenot nommé Despence me vint voir. Il souppa avesques moy, et après soupper, l'ayant mené au jardin du gentilhomme ou j'estois logé, il me demanda s'il me pouvoit parler en seureté. Je luy dis que ouy et qu'il me parlât librement. Il me dit qu'il estoit party de Sdan le jour d'après que je partis de Sainte Menehou , envoyé par M"" de BouUon pour me parler, lequel avoit sceu l'ordre que j'avois pris pour faire marcher l'armée en extrême diligence, et le soin que j'avois de la renforcer d'hommes, ce qu'il avoit extrêmement approuvé et loué, disant beaucoup de bien de moy; mais qu'il s'estonnoit grandement pourquoy je faisois toutes ces diligences, et quelle animosité me portoit contre la reine mère, quelle obligation sy forte j'avois a M*"^ de Luynes, et qu'il ne s'agissoit pas maintenant d'attaquer le roy ou Testât, mais de sçavoir sy l'un et l'autre seroit gouverné par celle quy avoit sy bien regy le reaume pen-
dant la minorité du roy ou par trois marauds quy avoiut empiété l'auctorité avesques la personne du roy; cju'il louoit ma resolution de me tenir toujours au gros de l'arbre, de suyvre non le meilleur et plus juste party, mais celuy ou la personne du roy estoit et ou il y a le sceau et la cire, mais que de s'y porter avesques tant de véhémence, outrepasser les ordres du roy pour diligenter davantage, employer son bien aussy profusement que je faisois pour des gens ingrats a la reine leur première bienfaictrice et en suitte a leurs amis (1), et en se hastant sans commandement ny ordre ruiner le party de la reine femme du feu roy quy m'a tant aymé, pour se faire marcher sur la teste puis après par ces trois potirons venus en une nuit quy puis après me mespriseront et ruineront, pour avoir mon mérite et ma vertu suspecte, qu'il n'y voyoit aucune apparence ny rayson, et que sy je voulois retarder mon arrivée de trois semaines auprès de la personne du roy avesques l'armée que je conduisois, ce que je pouvois faire suyvant mesmes les ordres que j'avoisdu rôy; sy je me voulois contenter d'ammener ce que je trouvoisde trouppes en estre, sansm'amuser a en lever partout a mes despens pour les renforcer, et finalement ne montrer point cet excès d'ardeur et d'animosité au party contraire, on ne me demandoit point que je le servisse ny que je fisse rien contre mon honneur et devoir. M"" de Boullon me seroit caution de cent mille escus que l'on me feroit tenir ou je voudrois, sans que jammais personne autre que nous trois
(1) Aux précédentes éditions il y avait : armes.
en sceiit rien, et qu'il avoit charge de me le promettre et de s'y obliger de sa part. Je luy respondis que je n'avois garde de me fier eu sa parolle, puis qu'il m'avoit demandé seureté pour me parler franchement et qu'il m' avoit parlé seductoirement ; que je ne pensois pas que M"" de Boullon me connut sy peu que de croire que le bien ou quelque avantage que ce fut peut me faire manquer a mon devoir et a mon honneur ; que ce n'est point animosité mais ardeur et désir de bien servir mon roy quy me porte a ces soins et diligence extreordinaires; qu'après Sa Majesté je suis plus passionné serviteur de la reine que [de] (1) personne du monde, mais qu'où il y va du service du roy je ne connois point la reine; que je voudrois pouvoir courir et voler pour estre plus promptement ou son service m'appelle, et que mon bien fut despendu {%) pourveu que ses affaires fussent en bon estât; que s'il n' avoit fait précéder l'asseurance de me [pouvoir] (3) parler devant son discours, que je l'aurois arresté et envoyé a Ghalons, mais que la parolle que je luy avois donnée m'en empeschoit ; et sur ce le quittay, et je ne le revis point le lendemain avant mon partement : aussy fut il a la pointe du jour parce que M'' de Guyse m'envoya un courrier pour me prier de le vouloir voir le lendemain mardy 1 4™® a Ghalons ou il passoit, et qu'il avoit plusieurs choses a me dire.
J'y allay disner avesques luy, et il me donna une lettre du roy par laquelle il me commandoit de laisser
(1) Inédit.
(2) Dépensé.
(3) Inédit.
aller la compagnie de chevaux légers dudit seigneur avesques luy comme aussy celle de M"" le prince de Jainville son frère pour l'escorter jusques a Moulins, ce que je fis.
Je sceus par luy comme Rouan s'estoit sauvé par la diligence que le roy avoit faite d'y aller (1), et que M*" de Longueville en estoit sorty et s'estoit retiré a Dieppes ou peut estre le roy yroit l'assiéger, ou bien Caen. J'eus audit lieu de Chalons un courrier du roy qui me donna le mesme avis, et me commanda de casser les compagnies de chevaux légers de M"" de Nemours et celle du mestre de camp de ladite cavalerie le comte de Saint Aignan (2) , et ayant pris congé de M' de Guyse j'allay coucher a Fera Champenoise.
Le mercredy 1 5""^ je cassay la compagnie de la mestre de camp des chevaux légers selon l'ordre que j'en avois du roy et m'en vins coucher a Villenosse.
Le jeudy 1 6™*^ je vins disner a Provins et coucher a Montereau-faut-Yonne .
Je sejournay a Montereau le vendredy, samedy et dimanche suivant pour recevoir toutes les trouppes, les faire passer la rivière (3) et les loger de deçà, comme aussy pour faire mes despesches au roy et y
(1) Le roi était entré à Rouen le 10 juillet : le duc de Longueville en était parti le 7.
(2) C'est-à-dire deux compagnies seulement, celle du duc de Nemours, et celle de M. de Saint-Aignan, alors mestre de camp de la cavalerie légère. Le rnestre de camp, qui commandait toute la cavalerie, avait en outre une compagnie particulière que l'on appelait communément la mestre de camp.
(3) La Seine, grossie de l'Yonne.
recevoir plusieurs recreues quy me venoint de tous costés.
En tin j'en partis le lundy tO"^*^ et ordonnay le logement de l'armée a Milly (1 ) et aux environs pour aller le lendemain loger a Estampes : et moy cependant je m'en allay en diligence a Paris, y estant mandé de la reine et de monsieur le chancelier pour diverses affaires, et moy y allant pour faire faire l'adjudication des vivres et pour les bien establir sur ma routte, que par un courrier quy le soir auparavant m'estoit venu du roy j'avois apprise et réglée. Sa Majesté me manda le succès de ses affaires quy estoit la reddition de la ville de Gaen (2) après avoir précédemment empesché M"" de Longueville de se rendre maitre de Rouan, et qu'il traittoit avec celuy quy tenoit le chasteau, que monsieur le grand prieur y avoit establi, nommé Prudent, avec espérance de conclusion au contentement de Sa Majesté quy m'envoyoit plein pouvoir démettre en la place des capitaines rebelles de ses vieux regimens les lieutenans que je jugerois en estre dignes, ausquels il envoyeroit sur mon certificat les commissions; de mettre aussy a la place desdits lieutenans promeus, et des autres quy estoint déserteurs, ceux que je jugerois y pouvoir capablement servir : et quant au surplus des capitaines, dont les lieutenans ne seroint a mon jugement capables de monter a leur place, il donnoit une compagnie a Lambert, et je luy envoyerois Testât des auti^es pour y pourvoir, m'asseurant
(1) Milly, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Étampes, département de Seine-et-Oise.
(2) Le roi était entré dans la ville de' Gaen le 15 juillet.
Il !2
que sy je desirois encores quelque autre compagnie pour un des miens, qu'elle luy seroit donnée par préférence ; que pour le surplus il avoit destiné l'armée que je luy menois pour se venir promptement joindre a luy, et qu'il prendroit sa routte devers Alançon s'il venoit a bout du cliasteau de Gaen. Il ne sçavoit pas encores que je fusse sy près de luy et ne croyoit pas que de quinse jours son armée que je commandois deut, estre a Montereau.
Je vins donc trouver la reine a Paris, que je trouvay parmy les princesses et quy me receut fort bien, me disant qu'elle ne sçavoit sy elle me de voit saluer comme gênerai d'armée ou comme courrier, veu la diligence extrême que j'avois faite. Elle envoya aussy tost quérir monsieur le chancelier et messieurs du conseil, pour le tenir, lesquels a peine pouvoint croyre que [le lendemain] (I) l'armée fut a Estampes, ny complette de la sorte que je leur asseurois.
Nous résolûmes de l'adjudication de la munition, et que le lendemain on delivreroit aux munitionnaires de l'argent et leur contract; et des le soir mesme ils envoyèrent pour faire les pains a Estampes et aux autres lieux quy estoint vers ma routte.
Le conseil désira que j'allasse assiéger Dreux; mais sur ce que je leur remontray que le roy n'avoit que ses gardes et ses Suisses avec cinq ou six cens chevaux; que les ennemis estoint plus forts que luy, et s'ils luy tomboint sur les bras ils le mettroint en peine ; qu'il faisoit estât de cette armée pour joindre avec celle qu'il avoit et aller chercher et battre ses
(1) Inédit.
ennemis partout ou il les rencontroroit ; qu'eux deffaits, non seulement Dreux ne liendroit pas, mais non plus tout le reste du party, et qu'ils avisassent sy quelque retardement que mon armée feroit par l'ordre de la reine ne nuyroit point au roy quy l'attendoit avec impatience. Sur cela ces messieurs se rendirent, et allors je leur proposay de la pouvoir prendre (1) sans retardement en en faisant le semblant seulement ; que pour cet effet ils fissent préparer cinq canons pour me suyvre et qu'ils tissent courir le bruit que je l'allois forcer, a quoy je m'estois engagé a la reine ; qu'ils le fissent mesme sçavoir a messieurs de la ville de Paris quy estoint ceux quy pressoint de la faire attaquer, et que sy (2), j'en pouvois venir a bout (au nom de Dieu), sinon que j'aurois toujours pour ma descliarge un commandement exprès que je feindrois avoir eu du roy de l'aller trouver toutes choses cessantes.
Gela résolu , j'allay donner ordre a toutes mes affaires et visites, et le lendemain mardy 21"^® j'arrivay a Estampes ou je trouvay l'armée logée aux villages prochains en deçà d'Estampes (3).
Ils passèrent le mercredy 22™® a travers d'Estampes ou je sejournay pai^ce qu'elles (4) ne firent que deux lieues, les plus avancées au delà.
Le jeudy 23"^® je pris mon logement a Galardon (5) auquel heu je receus par un courrier du roy une des-
(1) Prendre Dreux.
(2) C'est-à-dire : et qu'après tout.
(3) En deçà d'Êtampes du côté de Milly.
(4) Les troupes.
(5) Gallardon, canton de Maintenon, arrondissement de Chartres, département d'Eure-et-Loir.
pesche pleine de la satisfaction que Sa Majesté avoit de mon extrême diligence qu'a peine Elle ny M"" le Prince avoint peu croyre ; que- sur cette confiance Elle s'avançoit a Alançon, ayant pris le chasteau de Caen par la capitulation que Prudent avoit faite (1 ).
J'gus aussy une despesche de la reine par laquelle elle me donnoit avis que la reine mère avoit fait arrester a Angers le comte de Rochefort (2) et que M"" de Vandosme le vouloit mener devant le chasteau de Nantes pour le faire rendre, le menaçant en cas de refus de luy faire trancher la teste ; que le seul remède pour empescher cet accident estoit de se saysir de madame de Mercure et des en fans de M"" de Vandosme, quy estoint a Annet ; qu'elle me recommandoit cette affaire très importante au service du roy et quy satisferoit infiniment madame la comtesse de Rochefort de quy j'estois tant serviteur : monsieur le chancelier m'en escrivit aussy fort pressamment. J'avois allors desja envoyé tous mes ordres pour aller, comme je fis, le lendemain 24'"% loger a Nogent le Roy (3), de sorte que je n'y peus pourvoir auparavant.
Comme je fus arrivé (4) , quelques habitans de
li) Prudent avait ouvert les portes du château le 17 juillet; le roi y était entré le lendemain.
(2) Louis de Rohan, comte de Rochefort, depuis duc de Montbazon, fils aîné d'Hercule de Rohan , duc de Montbazon, et de Madeleine de Lenoncourt, sa première femme, né le 5 août 1598, mort le 19 février 1667. Il était gouverneur des ville et château de Nantes.
(3) Nogent-le-Roi, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dreux, département d'Eure-et-Loir.
(4) A Nogent-le-Roi.
Dreux me vindrent dire que le cœur des habitons estoit au roy, mais que le chasteau les tenoit forcés de n'oser se descouvrir, ou il estoit entré le jour mesme avesques le sieur de Vismay cinquante bons hommes outre ce que Lescluselles( I ) gouverneur y avoit desja : ce Vismay estoit lieutenant des gardes de jM' le comte de Soissons a qui le chasteau et ville de Dreux sont par engagement du roy ; et que ledit Vismay avoit dit a ceux de la ville qu'il me viendroit parler sy je luy envoyois un sauf conduit avec un trompette, ce que je pris a bonne augure et qu'ils (2) n'estoint pas fort résolus de tenir, bien qu'ils fissent bonne mine. Je leur (3) dis que je serois le lendemain a la pointe du jour aux fausbourgs de Dreux, et que s'ils melaissoint entrer seulement avec trente personnes , que je leur asseurois de les délivrer du chasteau quej'allois forcer des que mes canons que j'attendois le lendemain seroint arrivés ; qu'ils dissent aussy pour response a Vismay que je luy envoyerois le lendemain le sauf conduit qu'il avoit désiré de moy.
J'envoyay aussy en mesme temps l'ordre a trois cens chevaux pour aller investir Annet, affin que sy mon dessein de Dreux ne reussissoit, je ne faillisse pas celui d' Annet.
Je donnay aussy rendes vous pour le lendemain samedy 2lo™® au régiment de Picardie de se trouver
(1) N. de Sabrevois, seigneur d'Escluzelles , gentilhomme du pays chartrain. Un Claude de Sabrevois, seigneur d'Escluzelles, ^ était gouverneur de Dreux vers l'an 1540.
(2) Ceux du château.
(3) Aux habitants de la ville.
une heure devant le jour au faubourg de Dreux ou je me rendrois aussy, et au régiment de Ghampaigne d'aller investir ledit chasteau de Dreux a mesme heure par la campaigne derrière la ville. J'cnvoyay en mesme temps a la maison de Lescluselles, quy est proche de Dreux (1), prendre sa femme et ses enfans par une compagnie de carabins, lesquels dirent aussy en les prenant avoir ordre de brusier ladite maison et de couper ses arbres, comme aussy que sy ledit Lescluselles ne rendoit le chasteau de Dreux, que l'on feroit mauvais party a sa femme et a ses enfans. Ils trouvèrent arrivant a ladite maison l'oncle dudit Lescluselles(2i), vieux gentilhomme et bien honneste homme, quy estoit venu pour persuader son neveu de ne se pas opiniatrer dans cette place mal pourveue devant une armée du roy et sy proche de Paris. Ce vieux gentilhomme me vint trouver avant le jour pour me supplier de faire superseder de brusier la maison de son neveu jusques a ce que il luy eut parlé, et que sy je luy voulois permettre qu'il menât la femme dudit Lescluselles avesques luy, il me donneroit un sien fils (3) quy estoit là avesques luy, en ostage de la rammener dans deux heures après qu'elle seroit entrée dans le chasteau de Dreux. Je me fis un peu tenir pour luy accorder : en fin je le fis a la prière de quel(|ues gentilshommes quy marchoint avesques moy, environ a une heure après minuit , droit a Dreux, ce
jj^ (I) Escluzelles est à une lieue S.-E. de Dreux.
^2) Les anciennes éditions portaient : Ils trouvèrent en arrivant Talandmaisun oncle diuUl Lescluselles, (3) Il y avait aux précédentes éditions ; Saint-Rujin son fils.
lO'^O. JUILLET. 183
que ce bonhomme vit, ensemble ces regimens de Picardie et de Champaigne quy marchoint. J'envoyay un des miens commander au capitaine de carabins que j'avois envoyé a la maison de Lescluselles qu'il supersedat l'ordre que je luy avois donné jusques a une nouvelle commission et qu'il donnât la fenmie de Lescluselles entre les mains de son oncle, recevant pareillement de luy son fils (1) lequel il garderoit seurement.
J'arrivay devant les portes de Dreux vers les deux heures [et demie] (2) du matin, comme le jour commençoit a poindre, ayant fait faire halte au régiment de Picardie duquel je fis prendre cent hommes pour entrer au faubourg, et avesques quelque vingt chevaux je demanday a entrer (3) . Je trouvay quelque cent cinquante bourgeois, la plus part armés, a la porte de la ville, quy laissèrent entrer mon train : et moy au mesme lieu je me mis a leur parler, les louant de leur tesmoygnage de bonne volonté au service du roy ; que j'estois venu pour les conforter, les délivrer de ceux quy tenoint le chasteau contre le roy et les remettre en Testât que je voyois a leur contenance qu'ils desiroint ardemment , ne manquant plus aucune chose a eux sinon qu'ils criassent : Vive le roy. J'avois dit aux miens que quand je dirois : Vive le roy, ils le criassent aussy, et ces bourgeois en firent de mesme, comme c'est la coutume des peuples de suyvre ce qu'ils voyent commencé , sans raysonner
(1) Le fils de l'oncle.
(2) Inédit.
(3) Dans la ville.
pourquoy. Quand le cry fut appaysé, je leur dis que ce n'estoit pas tout que d'avoir crié : Vive le roy, qu'il falloit donner ordre que ceux du chasteau quy l'avoint entendu ne fissent une sortie sur eux, et qu'il falloit barricader l'advenue, et que s'ils vouloint, je ferois entrer cent hommes de pié pour la faire (1 ) et pour la garder, ce qu'ils accordèrent. Il estoit grand jour quand cette compagnie entra, quy peut bien estre veue des ennemis, lesquels neammoins ne tirèrent point sur nous : car la pitié qu'Esclusellcs eut de sa femme et de son bien , le peu de préparatifs que Vismay vit y avoir dans le chasteau pour soustenir un siège, leur fit tomber les armes des mains, de sorte que Vismay fit faire une chamade et me demanda seureté pour me venir trouver, et il me remit la place entre les mains, ou j'establis le capitaine Saint Quentin (2), du régiment de Picardie, gardant le respect convenable aux meubles et munitions quy appartenoint a W le Comte.
Des que j'eus disné, je montay sur des coureurs et allay en diligence au rendes vous que j'avois donné a ces trois cens chevaux près d'Annet. Puis ayant parlé a madame de Mercure, elle monta demie heure après en carrosse avesques les enfans de M'^ de Vandosme que je fis mener a Paris entre les mains de la reine par la compagnie de chevaux légers de ladite reine.
(1) La barricade.
(2) Le capitaine Saint-Quentin périt devant Montauban, par l'explosion d'une mine, le 24 octobre 1621. Bassompicrre, dans la suite de ses mémoires, raconte cet événement qui lit éprouver de grandes pertes au régiment de Picardie.
Cela fait j'envoyay le reste de la cavalerie que j'avois ammeiiéc, sous la conduite de M*" d'Elbene (1) lieutenant des chevaux legei's de Monsieur, tirer droit a Yandosme, sur l'avis que m'avoient donné les sieurs de Geofres (21) et des Boullets, capitaines de Navarre, quy y demeuroint, que sy les armes du roy paroissoint audit Yandosme, que la ville et le chasteau se mettroint en l'obéissance du roy. Je les y avois renvoyés tous deux avec ordre a Des Boullets de trouver quarante hommes prêts pour mettre dans le chasteau, ce qu'il fit et l'affaire passa ainsy qu'ils me l'avoint proposée : car a la veue de cette cavalerie et des trompettes (3) quy les vindrent sommer, pensant que toute l'armée suivit, ceux quy y estoint pour M"^ de Yandosme lascherent le pié.
Je revins d'Annet le soir fort tard, et le lendemain dimanche 26""® je sejournay a Dreux, tant pour donner l'ordre nécessaire a la ville et faire mes despesches que pour casser la' compagnie de chevaux légers de M'" de Nemours selon l'ordre que j'en avois eu du roy des que j'estois a Poivre ; mais j'avôis trouvé de sy gentils soldats en cette compagnie et les chefs sy désireux de servir que j'avois fait instance auprès du roy pour la retenir, a quoy le roy ne voulut entendre et
(1) Guy d'Elbene, fils aîné de Pierre d'Elbene, seigneur de Villeceau, et d'Anne d'Elbene, devint chambellan de Monsieur.
(2) Le sieur de Geoffres, ancien capitaine du régiment de Navarre, en était lieutenant-colonel depuis 1617 : il se distingua en plusieurs occasions, et particulièrement au siège de Montpellier (1622), où il fut blessé.
(3) Les précédentes éditions portaient : troupes.
me fît un nouveau commandement de la casser, ce que je fis seulement ce jour là et avec regret.
Je vins le lundy ^T"*^ coucher a Bresoles (1).
Le mardy vingt huit je pris mon logement a Longny ; le mercredy 29™^ a Teil (2l) ou je sejournay le lendemain.
Le vendredy 31""^ et dernier de juillet je vins loger avec l'armée a Gonarey(3)d'ou je partis l'apres disnée pour venir trouver le roy au Mans, quy me receut avec grandes caresses et me tesmoygna estre bien satisfait de mes soins et de ma diligence. Il me retint ce soir là au Mans. Je renvoyay a Conarey mander a Des Fourneaux qu'il fit loger le lendemain l'armée, que je menois a Ivry l'Evesque (4) [et aux environs, ou je l'irois trouver, ce qu'il fit, et le lendemain samedy premier jour d'aust fus coucher audit Ivry l'Evesque] (5).
Aust. — Le t^^ j'allay prendre quartier au Guessalart (6), ayant esté auparavant au conseil au Mans d'où le roy partit pour aller coucher a la Suse (7) .
(1) Brezolles, chef- lieu de canton de l'arrondissement de Dreux.
(2) Longny, Le Theil, chefs-lieux de canton de l'arrondissement de Mortagne, département de l'Orne.
(3) Connerré, bourg du canton de Montfort, arrondissement du Mans, département de la Sarthe.
(4) Yvré-rÉvêque, village du canton du Mans, à une lieue de cette ville.
(6) Guecelard, village du canton de la Suze, sur la route du Mans à la Flèche.
(7) La Suze, chef-lieu de canton de l'arrondissement du Mans, entre cette ville et la Flèche.
Le 3™^ je fus trouver le roy en son quartier de la Suse, pris ordre du roy pour luy présenter le lendemain l'armée que je luy avois ammenée, a laquelle il voulut faire faire montre séparément de la sienne affîn de voir en quoy elle consistoit.
Donc le mardy 4™*^ jour d'aust je partis du Guessallart, ayant donné rendes vous a huit heures du matin a Tarmée en la plaine du Gros Chastaignier proche de la Flèche, laquelle je mis en battaille. Le roy y arriva après dix heures, quy la vit et la trouva très belle et bien complette au delà de ce qu'il s'attendoit : car a la montre il fut compté huit mille hommes de pié et davantage en rang, et six censLons chevaux, sans les compagnies (1) de la reine, (quy n'estoit encores revenue de la conduite de madame de Mercure), les compagnies de Guyse et de Jainville que le roy m'avoit commandé de leur donner, et celles de Nemours et mestre de camp, cassées. Allors les deux armées furent jointes en un mesme corps, e.t le roy fit quattre mai^eschaux de camp sous ]\F le Prince, gênerai, et JVr le mareschal de Pralain, lieutenant gênerai, quy furent le marquis de Trainel, Crequy, Nerestan(2), et moy^
(1) C'est-à-dire sans la compagnie de la reine, et les autres dont rénumération suit.
(2) Philibert, marquis de Nérestang, fut, sous Henri IV, le premier mestre de camp du régiment de son nom, qui devint depuis régiment de Ghappes, et plus tard régiment de Bourbonnais, l'un des c\nq petits vieux. Il fut maréchal de camp en 1615, conseiller d'État, et grand maître de l'ordre de Saint-Lazare. Attaché au maréchal d'Ancre, il se retira sans doute de la cour après la catastrophe du 24 aoùl 1617 : Luyues en effet le rappelait en lui
L'armée alla loger par delà la Flèche, et le quartier du roy dans la Flèche mesme ou le roy séjourna le mercredy 5°^% que M"" le Grand (1) et les autres députés du roy vers la reuie pour' traitter la paix r.evindrent apporter espérance d'accommodement, et l'on le tenoit aussy pour certain. Neammoins ils ne peurent obtenir que le roy s'arrestat a la Flèche pour en attendre la conclusion, ains partit le jeudy 6°*^ et vint disner a Duretal ou il fut festiné par M"^ de Chomberg, et coucher au Verger (2) .
Le vendredy 7™® j'eus ordre d'aller attendre les trouppes au rendes vous quy estoit en la plaine de Trelasay (3) assés proche des ardoysieres d'Angers, et le roy pensoit que les députés luy viendroint là apporter les articles de la paix sinnés, et mesmes en avoit eu advis et ne s'avançoit que pour faire voir qu'il avoit fait la paix a la veue d'Angers. Mais ces messieurs quy devoint porter lesdits articles, furent longs a partir, et voyans qu'il estoit dix heures. M' le Grand voulut encores voir la reine mère pour sçavoir sy la
écrivant : « Ayant esté aimé du feu roy, vous estes obligé d'en venir rendre quelque reconnoissance auprès du roy son fils. » (Lettre du 3 novembre 1618, Collection Godefroy, portefeuille CCLXVIII, n" 125.)
(1) Il s'agit ici du duc de Bellegarde, quoiqu'il eût depuis peu résigné à son frère , .le baron de Termes , la charge de grand écuyer, qu'il avait si longtemps exercée, et qu'il reprit après la mort de M. de Termes, en 1621.
(2) Le Verger était une seigneurie de Pierre de Rohan, prince de Guémené, sénéchal d'Anjou, oncle de la duchesse de Luynes, et beau-père du comte de Rochefort , frère de cette même duchesse.
(3) Trélazé, village situé à une lieue d'Angers.
nuit n'avoit rien changé, et sy elle avoit rien de plus a luy commander.
Il parut proche de ladite plaine quelques gardes de M"" le Comte, et de fortune arriva là le régiment de Piémont avec M' de Fontenay leur mestre de camp(1), auquel je fis avancer cent hommes sur l'advenue des ardoysieres. Ces gardes se retirèrent derrière une mayson quy estoit proche d'eux, laissant neammoins toujours cinq ou six carabins pour nous tirer, quy estions avancés. Sur cela la compagnie d'Eure (21) arriva, que je mis en embuscade en un chemin creux, et envoyay harceller ces gardes pour tascher de les y attirer : mais comme ils virent que nous ne voulions point tomber dans le piège qu'ils nous avoint tendu derrière la maison, aussy ne voulurent ils point taster de nostre embuscade. M^" le mareschal de Pralain arriva sur ces entrefaites avec W^ de Crequy et de Nerestan, et l'armée se trouva dans ladite plaine et aux autres prochaines en mesme temps que le roy et M"" le Prince, lesquels nous ordonnèrent plustost par divertissement qu'autrement, car ils attendoint les députés a tous momens, de nous en aller avec les regimens des gardes, Picardie, et Champaigne, a un lieu nommé Sorges (3) quy est un petit village a la
(1) François du Yal, marquis de Fontenay-Mareuil, fut ambassadeur en Angleterre en 1629, à Rome en 1641, et mourut le 25 octobre 1665. Il a laissé des mémoires.
(2) M. d'Eure commandait une compagnie de chevau-légers. — Les éditions précédentes portaient : la compagnie du mestre de camp.
(3) Sorges, village situé sur la rive droite de la petite rivière d'Authion, qui vient se réunir à la Loire vers les Ponts-de-Gé.
veue du Pont de Sey (1 ), et y attaquer quelque escarmouche pour, a la faveur d'iceDe, reconnestre le retranchement des ennemis, affin que selon le rapport que nous en ferions, on peut le lendemain l'attaquer en cas qu'il y eut quelque retardement a la paix. Nous demandasmes deux canons pour venir sonner une aubade a ceux des Ponts de Sey, ce quy nous fut accordé. M"^^ de Trainel et de Nerestan y voulurent venir avesques M*" de Grequy et moy quy y estions commandés bien que nous ne fussions point en semaine de charge. Gomme nous fusmes proches de Sorges nous fismes nostre ordre tel que M"" de Grequy, ce me semble, le proposa, et passâmes Sorges jusques dans un assés grand pré entouré d'alisiers quy nous couvroint aucunement (2) de la veue des ennemis lesquels estoint en une grande plaine , ayant les Ponts de Sey derrière eux et leurs retranchemens aussy, a leur main droitte la Loire, a leur gauche une forte haye et espaisse de douse ou quinse pas, laquelle ils avoint farcie d'arquebusiers et mousquetaires, et en leur teste ces alisiers, et nous derrière. Les quattre mareschaux de camp s'avancèrent et quelques gentilshommes avesques eux pour reconnestre l'ordre des ennemis et les lieux ou nous devions passer et marcher : mais des que nous parusmes dans la plaine, les mousquetaires de la haye nous tirèrent assés vivement; De Venues, capitaine de Navarre, quy estoit
(1) Saint- Aubin des Ponts-de-Gé, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Angers, à une lieue de cette ville, sur la Loire.
(2) Jusqu'à un certain point.
\m). AOUT. 191
venu aves((ues nous y fut blessé au bras, et quelques [uns de nos] chevaux [blessés] (I). La cavalerie des ennemis estoit en deux gros quy faisoint ferme, ayans devant eux quelque soissante carabins quy marchoint en SS (2). Nous résolûmes de chasser avant toutes choses les ennemis de cette haye, et en mesme temps marcher, et ayant demandé a M'^ de Crequy ou il luy plaisoit de placer les gardes (parce qu'elles ont toujours le choix), il choysit la main droitte: je mis le régiment de Picardie a la gauche et celuy de Ghampaigne au millieu. Mais peu après ^F de Crequy reconnoissant habilement que le foible de l'infanterie estoit le costé droit, que l'advenue d'Angers estoit de ce costé là, qu'il n'attaqueroit que par un coin, et que son attaque seroit beaucoup plus belle par le millieu, demanda que le régiment des gardes eut le millieu ; par ainsy la main droitte dudit régiment appartenoit a Picardie(3) et la gauche a Ghampaigne. Pour cet effet je dis a M"" Zammet mestre de camp de Picardie qu'il fit a droitte et puis marchât pour se venir mettre a la droitte des gardes, et creus qu'il ne manqueroit aux ordres de guerre qui veulent qu'en présence des ennemis les motions (4) se facent en marchant derrière les battaillons quy sont desja en battaille pour en estre couverts pendant que l'on est obligé de montrer le flanc. Mais luy par presumption , inadvertance, ou ignorance, ou tous les trois, passa par devant les
(1) Inédit.
(2) En zig-zag. — Il y avait : ensuite.
(3) A cause du rang supérieur du régiment de Pi ('4) Les mouvements.
(4) Les mouvements.
battaillons de Champaigne , de sorte qu'en ce seul point, sy les ennemis nous eussent chargés, nous estions capables d'estre renversés. M"" de Grequy quy |<* a l'œil très excellent a la guerre (1 ) , vit aussy tost
cette faute et me dit : « Cousin, nous sommes perdus sy les ennemis nous chargent : Zammet marche par devant Champaigne. » J'y courus lors a toute bride, . et en allant fis marcher les deux battaillons de Champaigne devant lesquels il n'estoit encores passé, et ayant fait faire halte a Picardie je le fis passer par derrière Champaigne; et les ennemis, ou ne s'en avisèrent pas, ou ne voulurent pas se servir de cette belle occasion.
En ce temps nous avions gaigné la haye gardée par le régiment du marquis de la Flosseliere (2), nouvellement arrivé et levé, et dont les soldats lascherent le pié des qu'ils se virent attaqués et coururent par la plaine jusques a ce qu'ils fussent derrière leur cavalerie. Allors nos gens, de la haye, tirèrent a la cavalerie et la firent desloger de la plaine pour se retirer dans leur retranchement. Le canon de la ville nous tira cinq ou six volées sans toucher a aucun de nos battaillons : nos deux canons arrivèrent quy firent riposte. Nous vismes la retraitte de M"" de Rets et de ses trouppes quy passoint sur les ponts avesques les enseignes quy
(1) On voit par le temps présent employé dans ce membre de phrase que cette partie des mémoires a été écrite avant l'année 1638, au commencement de laquelle le maréchal de Créquy fut tué.
(2) Jacques de Maillé, marquis de la Flocelière , second fils de Claude de Maillé, seigneur de Brezé, et de RoLinette Hanion, dame de la Flocelière, mourut en 1641.
|)aroissoinl (I ), et vismes en mesmo temps les retranchemcns bordés d'autres trouppes. Nous, voyans la retraitte de la cavalerie, avançâmes a la persuasion de Nerestan quy nous montra le desordre de dedans aux piques quy se mesloint, ce que l'on pouvoit ay sèment remarquer ; mais nostre canon ne s'avançoit point, et me dit M'" de Crequy : « Cousin, sy vous ne commandés au capitaine suisse quy conduit le canon, de forcer les chaiTctiers quy le mènent de s'avancer, ces poltrons là ne le feront j animai s. » Je courus a toute bride; mais voyant que nos trouppes n'attendoint point ledit canon, mais marclioint toujours, je retournay a mesme instant et passant proche de M"" de Crequy, je luy dis : « Vous avés bonne rayson, mon cousin, de me persuader d'aller au canon pendant que l'on va a la charge » , et passant outre me vins mettre a la teste du battaillon droit du régiment de Champaigne quy me sembloit en plus beau lieu pour donner, et me mis pié a terre avesques une hallebarde que je pris d'un sergent. M'^ de Nerestan quy estoit a cheval me dit :
(l) Le duc de Retz, qui était dans le parti de la reine-mère, fit défection au milieu du combat, emmenant avec lui de l'autre côté de la Loire quinze cents hommes de son régiment et de celui de la Jousselinière. On attribua cette action honteuse, soit à un mécontentement personnel, soit à la connaissance des intelligences secrètes des chefs des deux partis, soit à la peur.
« Qui commença cette déroute du Pont de Sey? — Ce fut un
vrabe duc, qui boiant les approches prit une gaillarde resolution,
et lebant la main haute s'escria : qui m'aime si me suibe, saube
qui peut. Il dit cela de si vone feiçon qu'il fut ovei en despit d'un
bieux mestre de camp, nommé Voisguerin, et quelques huguenots
qui vouloient couvattre. »
(Aventures du baron de Fœneste.)
« Monsieur, ce n'est pas là la place d'un mareschal de camp ; vous ne pourrés plus faire combattre les autres trouppes, estant a pié a la teste de celle là. » Je luy dis qu'il avoit rayson, mais que ces regimens quy estoint farcis de forces nouvelles recreues, combattroint bien me voyant a leur teste, et mal sy je demeurois derrière, et puis que je les avois ammenés j'avois interest qu'ils fissent bien. Allors il dit : « Je ne demeureray pas a cheval, vous estant a pié », et se vint mettre a ma main gauche.
En mesme temps les enfans perdus des gardes et ceux de Champaigne menés par Malaissis (1 ) et Gominges, s'approchans [de cent pas] (2) du retranchement, et nous trente pas derrière eux, toute la mousqueterie des ennemis quy le deffendoit fit sa descharge toute a la fois. Nous jugeâmes bien allors qu'ils n'y entendoint rien, et qu'ils estoint perdus, ce quy nous fit en diligence donner dans le retranchement. Nos enfans perdus trouvèrent peu de résistance, et me souvient que Cominges me cria, estant au haut du retranchement : « Souvenés vous , Monsieur, que j'y ay monté le premier. » Nous donnâmes immédiatement après sans rencontrer personne devant nous, ny péril que de quantité de mousquetades que l'on nous tiroit des fenestres du faubourg , quy tuèrent et blessèrent quelques uns (3) des nostres. M"" de Nerestan et moy nous rencontrâmes au lieu que l'on n'avoit point encor
(1) Maleyssio était lieutenant de la compagnie de Gréquy, c'est- .à-dire de la mestre de camp des gardes françaises.
(2) Inédit.
(3) Il y avait aux précédentes éditions : quantité.
retranclié, pour faire passer leclinrroy, de sorte que sans peine ny résistance nous y entrâmes, et nostre battaillon, partie par cette ouverture, partie montant dessus le retranchement pour passer. Mais a peine estions nous passés cent hommes que d'une fondriere(1 ) quy estoit au dedans de ce retranchement sortit un gros de près de cent chevaux, a mon avis, quy nous vindrent charger. M"" de Nerestan me dit lors : « Voicy quy nous donnera des affaires » , et se tournant vers le battaillon quy nous suyvoit, leur dit : « Présentés vos piques, mes enfans, et tenons ferme ; car après qu'ils auront veu que nous valons quelque chose, ils mettront de l'eau en leur vin. »
Sur cela je diray une chose estrange : un de nos enfans perdus quy estoit demeuré derrière, je n'ay jammais peu sçavoir depuis quy ce fut, et sy (2) j'eus soin de le faire chercher, ayant une pique a la main, s'addressa a un chef qui marchoit vingt pas devant les autres et donna un coup de pique dans l'estomach de son cheval; le cheval se cabra, et luy, rechargea un autre coup dans le ventre; celuy quy estoit dessus, craygnant d'estre abbattu, le tourna a gauche, et en mesme temps tout son esquadron tourna aussy et alla passer sous une arche du pont ou il n'y avoit gueres d'eau. Le comte de Saint Aignan faisoit combattre cet esquadron, et nous le connusmes fort bien avesques des armes moitié dorées en coste avec un chapeau gris et forces plumes. Il estoit au costé gauche dudit esquadron et hors de rang. Mais comme l'esquadron
(1) Il y avait : fourrière.
(2) Et cependant.
gauchit, il fut emporté avesques, et dans la foule le chapeau luy tomba : il voulut demeurer pour le ramasser, comme il fit, et passâmes a costé de luy en allant donner au faubourg quand avec son espée il ramassoit son chapeau. Je luy dis : « Adieu , Saint Aignan. » Il me respondit baissé comme il estoit : « Adieu, adieu. » Il fut arresté derrière l'esquadron par deux carabins quy suyvoint la victoire, et en ce mesme temps Boyer (1 ) passant pour nous venir dire quelque chose de la part du roy, il luy cria : « Boyer, je me rends a toy » , a quy nous l'avions adjugé sur ce que Saint Aignan nous dit qu'il s'estoit en cette sorte rendu a luy.
Apres que cette cavalerie s'en fut ainsy fuy, nous allâmes droit au faubourg, et comme nous montions en une petite ruelle quy y va, on nous tiroit toujours forces mousquetades des fenestres, l'une desquelles rompit la cuisse gauche de JM"" de Nerestan comme il avoit la droitte levée pour monter le premier degré : il tomba comme un sac tout d'un coup et en criant me dit : « Je suis mort. » Je voulus l'ayder pour le relever, mais y estanl arrivé son fils(^), un nommé Lussan(3),
(1) Antoine de Boyer, seigneur de Bandol, fils d'Etienne de Boyer, dit le capitaine, et de Jeanne de Beyran, lut mestre de camp d'un régiment d'infanterie, et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.
(2) Jean-Claude, marquis de Nérestang, qui fut en 1631 mestre de camp du vieux régiment de son père, en 1633 gouverneur de Casai, et en 1636 maréchal de camp. Il fut tué à la défense de la citadelle de Turin, le 3 août 1639.
(3) Jacques d'Audibert , comte de Lussan , fils de Charles d'Audihert, seigneur de Lussan, et de Marguerite d'Albert.
de Languedoc, et d'autres, je passay outre ou j'avois affaire ; et avec la mesme chaleur que nos enfans perdus avoint donne au retranchement et au faubourg, ils tirèrent droit au pont (l), et moy les suyvant avesques ce battaillon et quelques autres quy arrivèrent [en mesme temps des gardes] (2), nous le passâmes et donnâmes dans la ville, tuant toujours les ennemis quy s'en alioint devant nous et entrâmes pesle mesle.
Il y eut sur le pont deux mestres de camp prins, l'un nommé la Flosseliere que j'empeschay que les divers soldats quy y pretendoint ne le tuassent; l'autre nommé Boisguerin(3), lequel combattant et se deffendant le mieux qu'il pouvoit, m'ayant apperceu, me dit : « Monsieur de Bassompierre, je me rends a vous : je suis Boisguerin que vous connoissés. » J'y courus et dis aux soldats que je leur laisserois sa rançon et qu'ils l'ammenassent seurement jusques a M"" de Crequy quy faisoit donner les battaillons avec un merveilleux sens et ordre. Mais il arriva que les soldats des gardes neconnoissans encores ceux de Champaigne les desvalisoint comme sy c' eussent esté ennemis : je luy priay de venir sur le pont remédier a cet inconvénient, et avec infinies peines nous empeschames que la ville du Pont de Sey ne fut pillée, ce que je tiens pour miracle quand des gens de guerre la prennent d'assaut.
(1) Au premier pont. On passe la Loire sur une suite de ponts séparés par des îles.
(î) Inédit.
(3) « Boisguerin qui avait aussi un régiment, témoigna qu'il était soldat en cette occasion, mais n'eut pas meilleure fortune. »
(Mémoires de Richelieu, liv. XI.)
Deux choses furent cause que nous primes ainsy la ville : l'une, que l'on n'en sceut jammais lever le pont levis ( 1 ) ; l'autre , que nous entrâmes pesle mesle avesques les ennemis. Aussy avoit M"^ le duc de Rets emmené Betencourt avesques luy pour le faire sortir avesques ses trouppes, et comme il (2) revint de cette porte, il trouva que par celle du pont les gens du roy avoint pris la place. 11 se jetta, comme s'il eut esté des nostres, parmy nos gens jusques a ce qu'il fut près du chasteau (3) ou il courut, et lors on l'apperceut et luy tira on forces mousquetades dont l'une luy donna dans l'espaule, quy luy rompit (4). Il entra quand et luy (5) deux soldats dû régiment des gardes, l'un nommé Poissegu (6) quy avoit esté page de W de Guyse, et un autre mousquetaire : le gouverneur creut qu'ils estoint des trouppes deffaites, et eux feignirent d'en estre ; il les mit aux deux canonnières quy regardent sur le pont : ils tiroint incessamment, mais haut.
(1) Le pont-levis partageait eu deux le pont de la Loire sur lequel eut lieu une partie de l'action.
(2) II, Betencourt.
(3) Le château des Ponts-de-Gé.
(4) « Le vicomte de Bettancourt, qui était gouverneur du Pontde-Gé, y fit fort bien. Après avoir reçu un coup de pique à la cuisse à l'entrée du pont, il se retira dans le château qui ne vaut rien, oii lui, onzième, le défendit jusqu'au lendemain qu'il fit la capitulation. » (Mémoires de Richelieu, liv. XI.)
(5) Au château.
(6) Jacques de Ghastenet, seigneur de Puységur, fils de Jean de Ghastenet, seigneur de Puységur, et de Madeleine d'Espagne, devint en 1655 mestre de camp du régiment de Piémont. Il avait « quitté les chausses » en 1617, et était entré au régiment des. gardes dans la compagnie de Gasteljaloux. Il mourut âgé de 82 ans. — Voir à l'Appendice. XVI.
affin de ne blesser nos gens, ce quy nous servit beaucoup ; car ils (1 ) eussent peu tuer d'honnestes gens.
W le marquis de Trainel avec le régiment de Picardie quy donna a main droitte. fit faire une barricade sur l'avenue d'Angers, comme nousaussy du costé du faubourg quy regarde une plaine aval {%) de l'eau. Puis M*^ de Grequy et moy avisâmes qu'il demeureroit a faire barricader contre le chasteau, et le battre, s'il ne se rendoit, des mesmes pièces des ennemis, lesquelles estoint encores sur le pont. Puis ayans posé nos gardes, je fus trouver le roy pour luy ammener les principaux prisonniers et apporter les drapeaux gaignés sur les ennemis. Je trouvay M' le Grand auprès de luy au mesme lieu des ardoysieres ou il avoit fait teste du costé d'Angers, le remerciay (3) du soin qu'il avoit eu de nous envoyer secourir de cavalerie comme il avoit fait, bien qu'elle ne nous eut de rien servy, puis luy rendis compte [du succès] (4) de ce combat ou cinq mille hommes avoint esté deffaits, plus de douse cens morts ou noyés et a peu près autant de prisonniers, la ville de Pont de Sey prise, et le chasteau capitulant de se rendre le lendemain pourveu qu'il luy soit permis d'envoyer vers la reine. Le roy me fit extreordinairement bonne chère, et M' de Luynes me louant a M"^ le Grand, quy se plaignoit que comme il apportoit ratification de tout ce que le roy desiroit, il
(1) Les ennemis.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : une plaine vers le canal de l'eau.
(3) Le roi.
(4) Inédit.
n'avoit pas voulu superseder deux heures seulement, W le Prince quy estoit là, luy dit ( I ) : « Monsieur, c'estoit a vous a vous haster ; ce n'estoit pas au roy a attendre, veu mesmement qu'il vous l'avoit bien dit a la Flèche. »
Sur cela on mit en délibération de faire trancher la teste au comte de Saint Aignan, attendu qu'estant officier de guerre et mestre de camp de la cavalerie, il avoit quitté le roy. On le voulut mettre entre les mains de monsieur le garde des sceaux : mais je m'y opposay fermement, disant au roy et a M"" le Prince que sy on le traittoit de la sorte, aucun homme de bien ne voudroit se hasarder d'estre pris de ceux des ennemis, pour crainte de mourir par main du bourreau ; que nous avions receu sa foy, M' de Crequy et moy, et qu'il estoit prisonnier de guerre; que nous luy avions peu donner cette parole en la qualité que nous avions, et que nous n'estions point des provosts pour faire capture des pendus. J'envoyay en mesme temps en donner avis a M' de Crequy, lequel manda qu'il s'en reviendroit [des Ponts de Sey] (2) et qu'il quitteroit tout si l'on ne luy mandoit et asseuroit de superseder cette exécution : ce qu'en fin nous obtînmes jusques au lendemain, et cette première furie estant passée, il nous fut facile en suitte de rompre ce coup, et la paix quy succéda accommoda son affaire a sa charge (3) près, quy fut perdue pour luy et donnée a M"" de la Curée.
(1) Dit à M. le Grand.
(3) La charge de mestre de camp générai de la cavalerie légère.
Le roy vint ce soir là coucher a Brin (1), et moy je m'en retournay au Pont de Sey, dont le chasteau avoit capitulé avec M' de Crequy.
Le lendemain samedy S"*^ le roy partit de Brin et vint au Pont de Sey passant par dessus les reliques de la deffaite, et ne luy fut pas peu d'estonnement de voir la ^ille du Pont de Sey aussy entière et les boutiques ouvertes comme s'il n'y eut point eu de gens de guerre, et de deux divers partis.
Le dimanche 9™^ les députés de la reine vindrent avec ceux du roy, quy conclurent la paix qu'il plut au roy donner, laquelle il sinna le lundy 1 0""*^, et de là vint visiter au faubourg M"" de Nerestan quy pour le grand coup qu'il avoit, n'estoit point en mauvais estât et se fut garanty sy on l'eut laissé entre les mains du sirurgien Lion : mais les autres bourreaux de sirurgiens importunèrent tant le roy, comme il estoit a Brissac, que le septième jour d'après sa blesseure, estant en bon estât , on luy osta des mains pour le mettre en celles des sirurgiens du roy, ou il ne vesquit que deux jours.
Le roy séjourna encores le mardy au Pont de Sey, et le mercredy 12™*^ en partit, et vint loger a Brissac (2) .
Le jeudy 1 3°^'^ d'aust le roy envoya visiter la reine par W de Crequy a Angers, puis m'envoya au Pont de
(1) Brain-sur'-rAuthion, village de l'arrondissement et du canton d'Angers.
(2) Au château du maréchal de Brissac, situé de l'autre côté de la Loire, aujourd'hui dans le canton de Thouarcé, arrondissement d'Angers.
Sey avec cinq cens chevaux pour luy faire escorte. En suitte il commanda a W le mareschal de Pralain de la venir recevoir a my chemin du Pont de Sey a Brissac. Puis ^P de Brantes (nouvellement devenu duc de Luxembourg par la femme qu'il avoit espousée quattre jours avant le partement du roy de Paris) (1), vint au devant d'elle avec force noblesse, et en suitte le roy vint a cinq cens pas hors de Brissac avec 1\P le Prince et ^P le duc de Luynes, quy la receut (2) avec toute sorte de bonne chère et d'accueil, et demeurèrent ensemble a Brissac jusques au lundy 1 7™®, qu'elle s'en alla a Ghinon, et le roy a Montereuil Belay (3) ; le mardy a Loudun ; le mercredy a Mirebeau (4) ; et le jeudy %0^'^ il arriva à Poytiers ou il laissa Monsieur son frère, et M'^ de Pralain et de Crequy pour commander son armée ; car M"" le Prince quy en estoit lieutenant gênerai estoit party de IMontereuil Belay pour aller a Paris faire vérifier l'affaire des conseillers de la Religion au parlement (5), et Sa Majesté, sur les nou-
(1) Léon d'Albert, seigneur de Brantes, avait épousé par contrat du 6 juillet 1620 Marguerite-Charlotte de Luxembourg, duchesse de Piney, fille aînée d'Henri de Luxembourg, duc de Piney, et de Madeleine de Montmorency, dame de Thoré : par lettres données à Rouen le 10 juillet, il était devenu, à cause de sa femme, duc de Luxembourg et de Piney.
(2) C'est-à-dire : le roi la reçut. — Sur rentre\'ue de la reinemère et du roi, on peut voir le Mercure Jrançois (t. VI, année 1620, p. 340) et les Memorie recondite (t. V, p. 141).
(3) Montreuil-Bellay, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saumur, département de Maine-et-Loire.
(4) Loudun, chef-lieu d'arrondissement du département de la Vienne. — Mirebeau, chef-lieu do canton de l'arrondissement de Poitiers.
(5) Voir p. 149.
velles qu'il eut de la prochaine arrivée de la reine sa femme a Tours, l'y voulut aller voir, me commandant d'y mener avesques luy quattre mille hommes de pié et cinq cens chevaux pour l'accompagner : et partant le samedy 221'"^ de Poitiers, nous vinmes coucher au Port de Piles ; et le lendemain arriva au Plcssis les Tours (1), ou M' de Luynes luy fît, et aux dames et a nous, le soir, un beau festin.
Le lundy 24""® (2) le roy tint conseil avec M" le cardinal de Rets, M'^ de Luynes et moy, pour trouver moyen de licencier onse regimens, trois compagnies de gensdarmes, cinq de chevaux légers et deux de carabins, quy avoint esté levés par ordre du roy, mais aiTivés seulement après la paix. Et comme des le matin, jM' de Luynes m'ayant proposé cela pour empescher qu'ils ne vinssent manger la Touraine, je luy dis que pourveu que j'eusse de l'argent pour leur payer une montre, cela seroit facile, autrement non, il me dit que M"" de Chomberg estoit a Poitiers, et l'argent aussy, et que devant que l'on eut response et argent, toutes ces trouppes fondroint sur la Touraine, et me pria que je visse avec le receveur gênerai s'il pourroit fournir l'argent. On l'envoya quérir au conseil pour le persuader de trouver cent mille francs dont il se rembourseroit en suitte par ses mains : mais il s'excusa sur son peu de crédit depuis que la paulette avoit esté
(1) Port-de-Pile, sur la rive gauche de la Creuse, village du canton de Dangé, arrondissement de Châtellerault. — Le Plessislez-Tours, ancien château, entre la Loire et le Cher, à peu de distance de Tours.
(2) Il y a au manuscrit : Le lundy ÎS^^e. C'est une erreur.
abolie; sur quoyje m'avisay de proposer un expédient quy fit nostre affaire : assavoir, que son remboursement seroit effectif dans moins d'un an et que le roy luy donneroit asseurance de sa charge au proffît de ses héritiers pendant cette année, moyennant quoy il nous fournit cent mille livres : et moy je demanday au roy qu'il me laissât quattre jours a Tours, pendant lesquels je licenciay non seulement les trouppes susdites , mais encores quattre regimens quy arrivèrent de surcroit.
Ainsy le roy partit le lendemain mardy %o^'^ pour aller a Amboyse, ou il demeura, et moy a Tours, le mercredy et le jeudy, et ne revint que le vendredy matin 28°"% ou il tint conseil, loua ma diligence, et le lendemain samedy 29""^ il partit de Tours et coucha au Port de Piles, et arriva le dimanche 30'"^ a Poy tiers ou la reine et les princesses arrivèrent le lendemain : et le jeudy suyvant, 3™^ de septembre, le roy voulut voir et faire faire monstre générale a son armée.
Le vendredy 4™'' la reine mère arriva a Poitiers.
Le samedy 5™® le roy tint conseil de guerre, ou ]\f le Prince quy estoit revenu de Paris se trouva, et résolut de mener avesques nombre de cavalerie la moytié des cinq vieux regimens (1 ) ; assavoir, les dix premières compagnies de chascun, avec deux autres moyens regimens entretenus, et huit pièces de canon, avec ses deux regimens des gardes (2) .
(1) Aux quatre vieux régiments de première création, Picardie, Champagne, Navarre et Piémont, s'ajoutait maintenant le régiment de Normandie.
(2) Le régiment des gardes françaises et celui des gardes suisses.
Le dimanche G'"'' il y v\\{ bal clieux la reine.
Le lundy les Jesuisles jouerenl une comédie ou toutes les cours allèrent. M' du Plaine arriva, a quy le roy fit fort maigre mine ( I ) .
Le mercredy O""^ le roy prit congé des reines et partit de Poitiers pour aller en Guyenne. Il m'envoya mener son armée la première semaine, comme mareschal de camp, que j'allay trouver a Coué.
Le jeudy 1 0™® nous allâmes a Sausay {%) .
Le lendemain nous logeâmes près de Chef-Boutonne (3) en un village dont j'ay oublié le nom, d'où je partis le lendemain pour aller trouver le roy a Saint Jean d' Angely (4) .
Le dimanche 1 3""® je fus hors de semaine et demanday congé au roy pour aller voir en Brouages mon beau frère de Saint Luc (o) , et de passer par la Rochelle ; ce qu'il me permit : et lors que l'on le sceut a la court, plus de deux cens gentilshommes voulurent y venù^; W^ de la Rochefoucaut, de Grequy, de la
(1) « Monsieur de Mayenne arriva le sixiesme, se présenta au Roy inopinément. Sa Majesté luy dit en peu de paroles : j'oublieray le passé en me servant fidèlement à Fadveiiir. »
{Thresor de l'histoire générale de nostre temps, par Loisel.)
(2) Couhé-Vérac. — Sauzé-Vaussais.
(3) Ghef-Boutonne, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Melle, département des Deux-Sèvres, situé à la source de la Boutonne.
(4) Saint-Jean-d'Angély, chef-lieu d'arrondissement du département de la Charente -Inférieure, sur la rive droite de la Boutonne.
(5) Saint-Luc était gouverneur de Brouage et des îles de la Saintonge. — Brouage, petite place forte au milieu de marais salants, à peu de distance de Marennes.
Ville aux Clercs (1), de Seaiis (2), et quantité d'autres furent de la partie.
Nous di suâmes a Surgeres (3), etM"" de la Rochefoucaud envoya devant au maire de la Rochelle (4) l'avertir de la bonne compagnie quy le venoit voir, affin qu'il ne s'en allarmat s'il voyoit inopinément tant de monde. Le maire nous vint recevoir a la porte de la ville et nous mena voir le port, et puis, comme il estoit tard, nous ayant conduits a nostre hostellcrie, nous donna le bon soir, et nous pria tous le lendemain a disner au logis du président (ii).
Il nous vint prendre le lundy de bonne heure pour nous faire voir les fortifications de la ville : il nous mena en suitte a la tour de la Chaine (6) et finalement au temple quy est bien beau, et finalement nous vinmes cheux le président ou il nous lut fait un magnifique
(1) Henri- Auguste de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clercs, secrétaire d'État, fils d'Antoine de Loménie, seigneur de la Villeaux-Glercs, secrétaire d'État, et d'Anne d'Aubourg, mourut le 5 novembre 1666, à l'âge de 71 ans.
(2) L'orthographe de ce nom fait présumer qu'il s'agit d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux, secrétaire d'État, troisième fils de Louis Potier, baron de Gesvres, secrétaire d'État, et de Charlotte Baillet, mort le 13 septembre 1621 devant Montauban.
(3) Surgères, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de 'Rochefort, appartenait alors à François de la Rochefoucaud, marquis de Surgères, second fils dlsaac de la Rochefoucaud, baron de Montendre, et d'Hélène de Fonsèque, dame de Surgères.
(4) Le maire de la Rochelle en 1620 était Jean Prou.
(5) Le président, chef du présidial qui siégeait à la Rochelle, était Jean Pascaut, sieur de Villars.
(6) La tour de la Chaîne était une des deux tours qui défendaient l'entrée du port.
festin Je soissante servielles, après le(jiiel nous allâmes en Brouages voir M' de Saint JjUc (juy nous receul le plus honorablement du monde.
Nous y séjournâmes le mardy 1 5""® et allâmes voir a Marennes les trois filles du comte de Marennes (1), quy estoint très belles.
Le lendemain nous vinsmes coucher a Pons (2).
Le jeudy 1 7""^ nous vinsmes disner a Plassac (3) cheux ^F d'Espernon, ou estoit M"^ le Grand, et de là couchera Blayes.
Le soir le roy commanda a M"" de Crequy et a moy de faire faire patrouilles par la ville la nuit parce qu'Aubeterre (4) estoit désespéré de sçavoir qu'on
(1) François Martel, seigneur de Lindebœuf, fils de Charles Martel, seigneur de Bacqueville, et de Marie d'Yaucourt, sa seconde femme, avait épousé Anne de Pons, dame de Marennes. François Martel, second fils du seigneur de Lindebœuf et d'Anne de Pons, était comte de Marennes, du chef de sa mère.
(2) Pons, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saintes, était sans doute la résidence d'Henri d'Albret, baron de Pons et de Miossans, fils d'Henri d'Albret, baron de Miossans, et d'Antoinette, dame de Pons, sœur d'Anne de Pons et de la comtesse de Guercheville.
(3) Plassac, village du canton de Saint-Genis, arrondissement de Jonzac , département de la Charente - Inférieure. Le duc d'Épernon y possédait un château.
(4) François d'Esparbez de Lussan, baron de la Serre, devenu vicomte d'Aubeterre par son mariage avec Hippolyte Bouchard, vicomtesse d'Aubeterre, fille unique de David Bouchard, vicomte d'Aubeterre, et de Renée de Bourdeille, était fils de Jean-Paul d'Esparbez , seigneur de Lussan , et de Catherine-Bernarde de Montaigu, dame de la Serre. Il mourut en janvier 1628.
Le vicomte d'Aubeterre, qui était gouverneur de la ville et citadelle de Blaye, s'était jeté dans le parti de la reine-mère.
l'ostoit de sa place de Blayes ; ce que le roy fît bien noblement en le faisant mareschal de France le lendemain, et luy donna outre cela cent mille escus. Le roy en donna le gouvernement a M' de Luxembourg.
Le samedy 19'"*' le roy arriva a Bordeaux.
Le dimanche W^^ AF du Maine fit un grand festin au roy dans le Ghasteau Trompette , ayant Argillemont (1 ) esté pris le matin dans le logis du roy et mis es mains de la court de parlement des le soir mesme pour luy faire son procès, lequel luy fut fait et parfait le mercredy suyvant %3^^, et condamné a avoir la teste tranchée ; ce quy fut exécuté le mesme jour : et le samedy suyvant 20*"^ le roy cassa tous les jurats de Bordeaux et en mit d'autres en la place (2) .
Il envoya quérir le sieur de Fonterailles gouverneur de Leitoure, a quy il donna cinquante mille escus en le tirant de cette place comme il avoit promis a ceux de , la Religion assemblés a Loudun, attendu que ledit de
(1) Hercule d'Arsilemont, capitaine des châteaux de Fronsac et de Gaumont pour François d'Orléans - Longueville , comte de Saint-Paul, duc de Fronsac, s'était rendu coupable d'exactions sur les riverains de la Dordogne, et d'actes de rébellion envers le parlement de Bordeaux. Il eut l'imprudence de venir saluer le roi. Arrêté le 20 sur la plainte du parlement, il fut condamné à mort le 22 et exécuté le même jour, malgré les prières du duc de Mayenne et du comte de Saint-Paul.
(2) Par ordre du roi il avait été sursis cette année à l'élection des jurats, qui devait avoir lieu le l^r août. Le roi lui-même, par lettres patentes du 24 septembre, nomma MM. de Martin, Bonalgues, et Brignon, jurats jusqu'au l*^"" août 1622, et MM. de Lure, Cosages, et Dorât, jusqu'au 1" août 1623; le tout sans déroger aux privilèges de la ville et sans tirer à conséquence [Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 1).
Fonterailles s'estoit fait catholique et en cette profession ne pouvoit commander dans Leitoure place de seureté des huguenots. Le roy y mit en son lieu le sieur de Blainville l'aisné quy estoit huguenot et au gré de ceux de sa religion .
Le lundy ^S""*^ le roy alla en parlement tenir son lit de justice ou il blâma (par la bouche de monsieur le garde des sceaux du Vair) ledit parlement de ne s'estre gouverné selon qu'il devoit en ces derniers mouvemens. Il fut de là disner au Chasteau Trompette aves- ([ues les principaux de la court et en suitte tenir sur les fons le fils de M"" le mareschal de Roquelaure (1 ) .
Puis le lendemain mardy dernier jour de septembre (2), il fut disner et coucher à Cadillac (3) cheux M"" d'Espernon, ou il fut superbement receu, et revint le lendemain premier jour d'octobre (4) ; et le jour d'après M^ le Prince s'en alla de la court.
Le 4"^® arrivèrent a Bordeaux IVP de la Force (5) et le premier président de Pau , sans apporter la verifi-
(1) Un des fils puînés du maréchal de Roquelaure et do Suzanne de Bassabat, sa seconde femme.
(2) Le mardi était le 29 septembre : ce fut en effet le 29 que le roi vint à Cadillac.
(3) Cadillac, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne. Le duc d'Épernon y avait fait construire un magnifique château.
(4) Le roi ne revint point de Cadillac à Bordeaux. On voit dans le Journal d'Hcrouard qu'il partit le 30 septembre de Cadillac, passa la rivière et monta à cheval pour se rendre le même jour à Preignac, où il demeura jusqu'au 10 octobre. Les faits que raconte Bassompierre dans les jours suivants se passèrent donc à Preignac, et non à Bordeaux.
(.j) M. de la Force était alors gouverneur du Béarn. — Le premier président de la cour souveraine de Béarn était M. de Cazaux.
cation (1 ) de l'arrest de restablissement des ecclésiastiques de Bearn dans leurs biens comme il a esté dit cy dessus que l'assemblée de Loudun [n'Javoit demandé que les trois articles du restablissement des conseillers de la Religion au parlement de Paris , do la prolongation pour trois ans des places de seureté, et du changement de gouverneur a Leitoure, ce quy avoit [esté] entièrement exécuté avant les six mois , neammoins ceux de Bearn pretendoint qu'ils pourroint faire, dans un mois après, leurs remontrances contre cet arrest, et qu'icelles ouies, le roy feroit ce qu'il vcrroit bon estre là dessus. Le roy fut fort indigné de voir qu'ils n'avoint point vérifié ledit arrest : toutefois ils sceurent sy bien persuader au roy qu'ils ne manqueroint de le faire, et qu'il leur avoit encores esté permis par la concession que le roy avoit faite a l'assemblée de Loudun , de venir faire cette dernière remontrance avant le vérifier, et qu'ils promettoint d'aller le faire promptement vérifier s'il plaisoit au roy de leur permettre d'y retourner, que le roy les renvoya promptement pour cet effet, et quand et eux le sieur de la Chainée (2) un de ses ordinaires, tant pour en solliciter la prompte vérification que pour luy en mander a toute heure des nouvelles. Et cependant Sa Majesté partit de Bordeaux et s'avança sept lieues vers (3) le Bearn en un bourg nommé Prei-
(i) Les précédentes éditions portaient : ratification.
(2) Le sieur delaChesnaye, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, était lui-même huguenot. Cependant il demeura fidèle au service du roi dans la guerre qui eut lieu l'année suivante.
(3) Aux précédentes éditions il y avait : dans.
gnac (1 ) vis a vis de Cadillac au deçà de la Garonne pour estre plus proche de Bearn pour s'y acheminer en cas qu'ils n'exécutassent punctuellement sa volonté, et y demeura onse jours entiers (2) .
En ce temps se donna la fameuse battaille de Prague, quy rendit l'empereur pour lors maitre de rAllemaigne(3).
Au bout de dix jours la Chainée revint trouver le roy le 8"^'' d'octobre (4) , sy mal instruit de ce quy s'estoit passé, qu'il ne luy peut dire autre nouvelle sinon que les desputés du parlement de Pau luy viendroint le lendemain porter ce qu'ils avoint résolu, ce qu'ils firent aussy le 9°^® (5) : mais ce fut un refus de pouvoir entrer en vérification dudit arrest , portés, a mon avis, sur l'opinion qu'ils eurent qu'en la sayson bien avancée le roy ne s'embarqueroit pas dans le Bearn, quy est au pié des Pyrénées, et sur ce que l'on leur manda que tous les bagages de la court estoint
(1) Preignac, village du canton de Podensac, arrondissement de Bordeaux, sur la rive gauche de la Garonne, par conséquent en deçà par rapport au Béarn.
(2) Le roi en effet demeura onze jours à Preignac, ce qui n'eût pas eu lieu s'il fût retourné de Cadillac à Bordeaux : c'est ici que Bassompierre est dans le vrai.
(3) La bataille de Prague, dans laquelle l'électeur palatin Frédéric V, élu roi de Bohême, fut défait par le comte de Buquoi, général des troupes de Tempereur Ferdinand II, et par le duc Maximilien pr de Bavière, se liwa le 8 novembre 1620.
(4) Ces mots: le S^^ d'octobre, ont été rajoutés; ils ne s'accordent pas avec ceux-ci : au bout de dix jours, puisque La Chesnaye n'était parti que le 4 octobre. Ces derniers mots auraient dû être effacés.
(5) Cette date est ajoutée en interligne. — Les députés de la cour souveraine de Béarn étaient les sieurs du Four et de Marca.
desja a Blayes pour nous en retourner. Le roy n'attendit point a leur faire response l'avis de son conseil, mais de luy mesme leur dit : « Puis que mon parlement me veut donner la peine d'aller moy mesme vérifier l'arrest, je le feray, et plus amplement qu'ils ne l'attendent », et sur ce entra en son conseil, résolu de partir, mais neammoins voulant sçavoir l'opinion d'un chascun sur ce sujet.
Dans le conseil estoint JVr du Maine, M' d'Espernon, M' de Pralain, M' de Luynes, monsieur le garde des sceaux du Vair, M' de Chomberg, W de Crequy, et moy. M' du Maine discourut amplement pour dissuader le roy d'entreprendre ce voyage, se fondant sur l'incommodité du pais et de la sayson ; sur la crainte de soulever tout le party de la Religion, lequel pourroit faire de plus grands progrès (cependant que le roy seroit en l'extrémité de son royaume) dans la France, que luy en Bearn ; sur la disette des vivres dans les Landes pour son armée ; sur le long retardement du passage de la Garonne a son armée, quy de douse jours ne sçauroit estre trajettée, et sur plusieurs autres raysons. Tous les autres du conseil prindrent la contraire opinion , animans le roy d'entreprendre le voyage de Bearn, a quoy le roy se résolut, et dit a M*" du Maine : « Je ne me mets point en peine du temps ny des chemins ; je ne crains point ceux de la Religion ; et quant au passage de la rivière que vous dittes que mon armée ne sçauroit faire en douse jours, j'ay un moyen de la faire passer en huit: car j'envoyeray la mener par Bassompierre que voyla, quy m'a mené l'armée avesques laquelle je viens de deffaire un grand party, en la moytié moins de temps que je ne
Tavois espéré, » J'avoue que je sentis mou cœur chastouiller par cette louange et par la bonne opinion que le roy avoit de moy, auquel je respondis que je l'asseurois que l'espérance qu'il avoit conceue de ma diligence ne seroit point vaine et que dans peu il en auroit des nouvelles.
Sur cela je pris congé de luy et m'en vins coucher a Langon (1 ), de l'autre costé de la rivière, sur laquelle l'armée estoit espandue en divers villages et bourgs. Je portay des lettres du roy a j\P* de la Curée et de Constenant quy la commandoint pour venir trouver Sa Majesté, ce qu'ils firent. Et ayant envoyé en diligence ramasser tous les batteaux que je peus, je les pai^tageay aux regimens et compagnies, sans la vouloir assembler pour le passage. Je fis joindre deux batteaux en un et faire des pontons dessus, sur lesquels je posay, le 10™^ d'octobre (2), deux pièces d'artiglerie. J'en fis joindre deux autres sans pontons, sur lesquels je mis les affûts, et en quattre voyages je passay l'artiglerie, et a force d'argent je fis en sorte qu'en tout le lendemain les munitions et vivres furent passés, et toute l'armée aussy, et vinsmes coucher en un bourg a une lieue de la rivière.
Le lendemain 1 1 ™® (3) nous entrâmes sur le bord
(1) Langon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bazas, département de la Gironde, est situé' sur la rive gauche de la Garonne ; l'armée était encore de l'autre côté de la rivière, qu'il s'agissait de lui faire passer.
(2) Date ajoutée en interligne.
(3) Ou plutôt le 12 : c'était le 11 que l'on avait dû, après le passage de l'armée, aller coucher en un bourg à une lieue de la rivière.
des Landes et les passâmes tout le jour et couchâmes a Gatchicot(l); le jour d'après a un autre bourg; et le quatrième jour après nostre passage je vins sur cette lisière de l'Armaignac et du Bearn loger a Saint-Justin d'Armaignac(2), ou j'eus un courrier du roy quy estoit extrêmement satisfait de ma diligence, et que j'eusse réduit a vingt quattre heures les douse jours queftrdu Maine nous donnoit a passer la Garonne, l'ayant costoyé en toutes ces journées (3). Il me commanda de luy envoyer le régiment de Champaigne et quelques autres trouppes pour mettre en garnison dans le Bearn, et de n'y entrer point, de peur de mettre la lamine tant dans sa court que nostre armée.
Je sejournay donc a Saint-Justin, allant quelquefois visiter les trouppes logées a la Bastide, a Barbotans(4), et ailleurs, avesques les officiers de l'armée quy me firent tous cet honneur de ne bouger d'auprès de moy, non pas mesmes pour aller seulement a I^au.
En fin M"" le mareschal de Pralain s'en vint de [Pau a] (5) Saint -Justin le 2l0°"^ d'octobre, quy m'apporta
(1) Peut-être Captieux, clief-lieu de canton de l'arrondissement de Bazas, mais plutôt Giscos, village du canton de Captieux, situé plus à l'est et en dehors de l'itinéraire du roi.
(2) Saint-Justin, village du canton de Roquefort, arrondissement de Mont-de-Marsan, était plutôt sur les confins des Grandes- Landes et de l'Armagnac, à une certaine distance du Béarn.
(3) C'est-à-dire : ayant côtoyé le roi. Ce prince, ])arti de Preignac le 10 octobre, était arrivé le même jour à Casenove : le 12 il vint par Captieux à Roquefort, le 13 à Grenade-sur-l'Adour, et le 14 à Arzac.
(4) La Bastide-d'Armagnac, petite ville ; Barbolan, village ; dans le canton de Cazaubon, arrondissement de Condom, département du Gers.
(5) Liédit.
1620. OCTOBRE. %\o
une fort {'avorable lettre du roy avec ordre de renvoyer rarmée aux garnisons qu'il luy avoit destinées, et par les routtes qu'il m'envoya (1).
Ce fait, nous partimes. M' le mareschal et moy, le 21 '^% de Saint-Justin, et vinmes coucher a Gatchicot, le 23°"^ a Basas, et le 24°^'' a Bordeaux.
Leroy y arriva le lendemain 25'"'^, de quy j'attendois toute bonne réception : mais au contraire il ne me regarda pas; dont je fus un peu estonné. Toutefois je m'approchay de luy et luy dis : « Sire, me faites vous la mine a bon escient, ou sy vous vous mocqués de moy? » Il me dit froydement : « Non, je ne vous la fais point », et puis se retourna d'un autre costé.
Je ne pouvois m'imaginer d'où me pouvoit venir cette froideur depuis ses favorables lettres et mon depart d'auprès de luy; et estant allé saluerM' deLuynes, il me receut sy froydement que je vis bien qu'il y avoit un grand changement pour moy. Je m'en revins neammoins a la galerie de l'archevesché ou estoit le roy, ou je n'eus gueres demeuré que M"^^ le cardinal de Gondy (2), de Chomberg, et de Roucelay me tirèrent a part et me dirent que M' de Luynes se plaignoit inlî-
(1) Le roi était entré le 15 à Pau; le 17 il s'était porté à Navarreins, où il avait mis un gouverneur nouveau. Il rétablit les ecclésiastiques dans leurs anciens droits, restaura le culte catholique en Béarn, et supprima les milices nationales. Enfin le 20 lurent publiées à l^au les lettres patentes du 18 portant réunion de la couronne de Navarre et de la souveraineté de Béarn à la couronne de France, et fusion des cours souveraines de ces deux pays en un seul parlement siégeant à Pau. Le roi partit de cette ville le même jour pour retourner à Bordeaux.
(2) C'est le même que le cardinal de Retz dont il a été déjà parlé. Voir sur lui la note à la page 155.
niment de moy, quy avois négligé son amitié et creu [pouvoir] (1 ) sans elle me maintenir aux bonnes grâces du roy ; et qu'il disoit que l'on verroit lequel de nous deux auroit le pouvoir de mettre son compagnon par terre, que la faveur du roy ne se pouvoit partager, et que, l'ayant mis en ombrage, il ne me pouvoit plus souffrir a la court.
Je fus bien estonné de ces discours , et ce que je peus faire allors , ce fut de [tasclier de] (2) sçavoir d'eux, quy estoint mes amis, de quel vent m'estoit ammenée cette tempeste puis que je n'avois jammais rien eu a desmesler avesques M' de Luynes que j'avois toujours servy et contribué a sa fortune, et qu'il m'avoit promis et juré une estroitte amitié. Je leur demanday quelles causes M' de Luynes alleguoit pour se séparer de mon amitié et pour me persécuter, voire mesmes ruiner, s'il pouvoit. Ils me dirent qu'il leur en avoit donné cinq différentes :
La première , qu'au Pont de Sey le roy m'ayant montré en sa présence les articles de la paix que luy, Luynes (3), avoit minutées (4) et proposées, je dis au roy qu'après tant de révoltes de ces messieurs, tant d'impunités ne me plaisoint pas, et que j'eusse voulu que quelque exemple eut donné terreur a l'avenir aux autres de n'estre pas sy prompts a se rebeller; et disoit M' de Luynes là dessus que c'estoit improuver la paix qu'il avoit faitte ;
(1) Inédit.
(2) Inédit.
(3) Le mot Luynes rajouté en interligne.
(4) Il y avait aux précédentes éditions : que Luynes lui avoit montrés.
Secondement que , le roy arrivant a Poitiers au retour du petit voyage qu'il avoit tait a Tours pour voir la reine sa fenime, comme on luy apporta nouvelle du retai^dement de la [venue de la](1 )reinemere a Poitiers, je dis au roy : « Sur ma vie, Sire, que c'est un ai'tifice de ses partisans pour empescher le voyage de Vostre Majesté en Guyenne »; ce que le roy imprima sy fort dans son esprit qu'il (2) avoit eu mille peines de luy faire attendre la reine sa mère a Poitiers ;
En troisième lieu que, m' ayant prié plusieurs fois a disner a Bordeaux, je l'avois méprisé et n'avois daigné y aller ;
En quatrième lieu que, le roy nous parlant a tous deux, aPreignac, de cette vérification qu'il attendoit, j'avois dit au roy que sy ces messieurs luy donnoint la peine d'aller en Bearn, je luy conseillois de leur faire payer chèrement son voyage ; ce quy estoit porter le roy a la cruauté ;
Et finalement, que j'avois tellement préoccupé l'esprit du roy, qu'il ne croyoit rien de bien fait que ce que je faisois, veu que sans en demander l'advis de son conseil il avoit destrosné les mareschaux de camp que (par la démission que nous avions faitte. M' de Grequy et moy,) il avoit establis sur son armée, pour me la mettre en main : ce qu'il ne pouvoit souffrir, se sentant assés fort pour empescher le progrès que je faisois journellement a son préjudice aux bonnes grâces du roy .
(1) Inédit.
(2) II, Luynes.
Quand j'eus considéré les causes de ce subit changement de l'amitié de M' de Luynes vers moy, je jugeay bien qu'il cherchoit des prétextes pour me perdre, et [que] (1 ) n'en trouvant point de légitimes dans mes actions, il en inventoit (2) en mes paroles, desquelles malitieusement il pervertissoit le sens, comme je le fis clairement connestre a ces messieurs quy me parloint, lesquels ne me desguiserent point que c'estoit une pure jalousie de faveur quy le possedoit lors, et qu'estant en la posture ou il estoit, il avoit toujours les yeux ouverts sur tous ceux qui pouvoint divertir l'affection que le roy luy portoit, et que considérant la grande inclination du roy a m'aymer, il me regardoit comme le chien quy le devoit mordre, et qu'ils ne trouvoint pas estrange qu'il me voulut bâillonner ; qu'au reste il leur avoit dit pour me faire sçavoir ces cinq causes de son divorce (3), et que c'estoit moy a yrespondre, et qu'ils luy porteroint fîdellement ce que je leur consignerois pour luy mettre en main, et ayderoint de toute leur puissance a raccommoder cette affaire ; qu'ils connoissoint au cœur de M' de Luynes que le fond en estoit bon, et que je pouvois, par ma modération et mon bon gouvernement vers le roy, remédier a la jalousie de son favorit.
Je leur dis donc pour respondre par articles aux plaintes de ]\F de Luines, que j'eusse bien creu qu'il eut deu trouver estrange que j'eusse conseillé au roy d'approcher près de sa personne les ennemis dudit
(1) Inédit..
(2) Il y avait aux précédentes éditions : inventeroit.
(3) Il y avait : mécontentement.
duc de Luynes ; mais qu'il eut trouvé mauvais que j'eusse dit au roy qu'il devoit cliastier ses propres ennemis (1), ausquels il avoit conseillé de pardonner, que je ne me le fusse jammais imaginé, attendu que c'estoit parler en sa faveur et tesmoigner sa grande debonnaireté de pardonnera ceux quyl'avointoifensé, quand les indifferens en jugeoint quelques uns de ceux là indignes de cette grâce ;
Que j'avois conseillé, selon mon devoir et ma conscience, au roy de haster son voyage de Guyenne, et de luy avoir fait connestre qu'en dilayant il perdoit la belle sayson et nuysoit a ses affaires ; que je ne luy avois pas donné ce conseil en secret ny en cachettes, mais en sa propre présence, affin qu'il le peut fortifier s'il le desiroit, ou l'intirmer s'il ne luy aggreoit pas, et que sy lors j'eusse veu qu'il n'y eut acquiescé^ j'eusse cessé de l'opiniatrer et me fusse rendu a la première semonce ; et que ce n'estoit point de propos délibéré que j'estois venu donner cet avis au roy, mais bien en suitte d'une proposition qu'il en avoit faite, et plustost par manière de discours que de conseil ;
Qu'il prenoit en suitte un foible prétexte de rompre avesques moy parce que je n'estois pas allé charger sa table de ma personne quelquefois qu'il m'en avoit convié, veu que ma modestie et la profession [particulière] (2) que je faisois d'estre son serviteur m'avoit fait faire l'honneur de sa mayson aux estrangers en leur cédant ma place a sa table, et que la mienne ou tous les principaux seigneurs venoint journellement
(1) Les ennemis de Luynes.
(2) Inédit.
disner et souper, et quy luy servoit de seconde table et de descharge a la sienne, requeroit ma présence par bienséance ;
Que je ne faisois autre response a sa quatrième plainte sinon que l'effet avoit démontré que je donnois un bon conseil au roy puis qu'il luy avoit fait suyvre punctuellement ;
Que finalement j'estois bien malheureux sy les bons services que je rendois au roy et quy luy donnoint cette bonne impression de moy, metournoint a crime, et que je devois attendre un rude chastiment sy je faisois quelque faute veu que mes grands services estoint improuvés, et que s'il me vouloit prescrire et régler quelque forme de vie, je l'observerois sy punctuellement qu'il auroit a l'avenir sujet de croyre que je n'aspirois en quelque façon que ce soit a emjiyeter les bonnes grâces du roy que par mes services et par son moyen ; et que j'estimois sy peu, et craignois sy fort une faveur d'un prince cousue (1) d'inclination, que sy elle estoit par terre devant mes pies, je ne me daignerois pas baisser pour la relever.
Ces messieurs me dirent qu'ils feroint entendre a M'" de Luynes mes justes excuses sur ses injustes accusations, des le jour mesme s'ils pouvoint, sinon le lendemain âô""® a Blayes ou le roy alla coucher ; qu'ils m'en rendroint response, ce qu'ils firent et me dirent qu'ils voyoint bien que M'' de Luynes avoit pris une sy forte ombrage de moy qu'il ne me pouvoit souffrir a la court, et que sy je m'en voulois eslongner, qu'il me
(l) Les précédentes éditions portaient : conçue.
feroit payer en mon absence tous mes appointeniens fort exactement, et que dans quelque temps qu'il ne me vouloit pas limiter, il me feroit rappeler avec honneur et feroit en suitte pour moy tout ce qu'il pourroit.
Je trouvay cette proposition sy creue qu'elle me mit fort en colère. Je respondis a ces messieurs quy m'avoint envoyé quérir cheux ]\P le cardinal de Rets que ce n'estoit point un homme de ma sorte qu'il falloit traitter en faquin, le chassant honteusement de cette façon, et que je ne m'en irois point du tout ; que c'estoit ma resolution, laquelle je leur priois de faire sçavoir a IVP de Luynes ; que sy l'on soubçonnoit de mon intégrité ou de ma fidellité, on me pouvoit mettre en prison pour esclaircir ce doutte, et que sy on l'averoit on me pouvoit chastier ; mais que de me chasser de la court pour sa fantaisie, toutefois et quantes que je voudrois préférer mon séjour a la court a ma liberté ou a ma vie, que je le defïîois de le pouvoir faire ; avesques beaucoup d'autres choses que la passion et la colère me firent dire.
Ces trois messieurs estoint mes amis quy vouloint m'ayder et m' obliger : ils me dirent que cette creue response ne partiroit point de leur bouche pour estre ditte a W de Luynes, et qu'ils n' estoint pas là seulement comme entremetteurs, mais comme mes amis quy me conseilleroint toujours et se porteroint a addoucir l'affaire et jamais a l'aigrir, et qu'ils estoint d'avis, sy j'y consentois, de dire de ma part a ]\F de Luynes que je m'esmerveillois qu'il eut sy bien traitté ses ennemis au Pont de Sey, lesquels il estoit en sa
puissance de persécuter justement (1) en se vengeant d'eux, et que moy quy avois mis ma vie pour son service, et quy avois, par son propre aveu, sy dignement agy en ces dernières brouilleries ou il ne s'agissoit point de desposseder le roy de son estât, mais de l'eslongner d'auprès de luy, et que par conséquent j'avois servy le roy, mais que c'estoit en ses intérêts particuliers [de luy M"" de Luynes] (2), il me voulut payer de cette ingratitude sans l'avoir méritée ; et que je m'asseurois que quand il reviendroit a luy, qu'il m'auroit mieux considéré, et pesé mes actions passées, il me jugeroit digne de beaucoup de recompense et point du tout d'un si vil chastiment comme de me chasser de la court avesques infamie, a quoy je ne me pourrois jammais résoudre.
Je leur laissay la carte blanche, lès connoissant mes amis ; et eux me prièrent que sans faire semblant de rien ny en parler a personne, je laissasse cette affaire en leurs mains ou elle n'empireroit point : ce que je fis, et m'en allay prendre le mot du roy, quy après me l'avoir donné, se tourna d'un autre costé. J'avois desja bien pris garde qu'il estoit toujours demeuré a un bout du navire pendant le chemin de Bordeaux a Blayes pour ne s'approcher du lieu ou j'estois ; et venant tous les jours disner et (3) souper cheux M' de Luxembourg quy traitta Sa Majesté trois jours durant qu'il fut a Blayes, le roy ne disoit mot a table, comme il avoit accoutumé et de rire incessamment avesques
(1) Il y avait aux précédentes éditions : maltraiter infiniment.
(2) Inédit.
(3) 11 y avait : ou.
moy : cela me metloit en peine ; car IVr de Luynes s'en fasclioit el s'en prenoil a moy.
Le troisième jour que le roy séjourna a Blayes, quy estoit le 29°^^ d'octobre (1), je vins le soir au chasteau prendre le mot, et trouvant que le roy estoit a ses affaires (2), j'y entray comme j'avois de coustumc. Le roy ne me dit mot sinon que peu après s'estant levé, il me commanda de faire acheminer les Suisses vers Saintes, et que sa garde fut le lendemain au lieu ou il alloit coucher, et puis m'estanl approché l'oreille pour luy demander le mot, il me dit : « Saint-Michel », puis adjouta : « Bassompierre, mon amy, ne t' ennuyé point et ne fais semblant de rien. » Je ne luy respondis aucune chose, de peur que quelqu'un ne s'en apperceut ; mais je ne fus pas marry que la source de la bonté du roy ne fut pas tarie pour moy.
Sur cela je sortis pour faire prendre les armes aux Suisses, parce que le roy de voit bientost aller cheux M*" de Luxembourg pour y soupper. Comme j'estois en cette place devant le chasteau, arrivèrent M"^^ du INIaine et d'Espernon que le roy avoit envoyé quérir, quy appercevant les gardes sur leurs armes, creurent que l'on les alloit arrester. M"" d'Espernon me [prit par la main et me] (3) dit : « Parlés moy en cet ancien [et parfait] (A) amy que vous m'estes depuis longtemps :
(1) Le roi partit de Blaye le 20 pour aller coucher à Mirambeau : le fait que raconte Bassompierre se passa donc plutôt le 28.
(2) On peut voir dans le Journal cVHérouard ce que signifie cette expression.
. (3) Inédit.
(4) Inédit.
nous vasl-on coffrer? » Je luy dis : « Je ne le crois pas; car je n'en sçay rien, et je serois infailliblement un des violons quy vous feroint danser sy cela estoit. » « Pourquoy donc a-t-on pris les armes? » me dit il. Je luy respondis : « Je les viens de faire prendre de moy mesme parce que le roy, après vous avoir parlé, vient souper cheux M"" de Luxembourg. » Il me dit lors : « Nous courons grande fortune d'estre arrestés, et pour moy j'en ay grand peur, mais quoy qu'il arrive, promettes moy que vous serés mon amy et que vous m'assisterés de ce que vous pourrés, et sy vous me le promettes, je sçay que vous le ferés avesques autant de passion qu'aucun de mes enfans. » Je luy dis a l'heure les plus fortes parolles dont je me peus aviser pour l'en asseurer. En mesme temps ils furent délivrés de cette appréhension; car le roy sortit et les mena soupper avec luy, ou il leur parla de tout ce qu'il desiroit d'eux quand il seroit hors de la province.
Le roy partit de Blayes le 30°*^ et arriva la veille de la Toussaints a Saintes (1), ou il séjourna pour y faire ses pasques.
Novembre. — Le soir M"" de Rouccelay me vint trouver après soupper et me dit pour finale resolution, que M"" de Luynes voudroit mon eslongnement toutes les fois que la moindre humeur luy prendroit contre moy, et peut estre des que nous arriverions a Paris ; mais qu'il ne le feroit que honorablement et
(1) Gomme il a déjà été dit. le roi partit le 29 de Blaye pour Mirambeau ; il se rendit le 30 de Mirambeau à Pons', et le 31 de Pons à Saintes.
sans que mon absence fut honteuse ; et que je luy disse pour cet effet ce que je desirois (1) ; que M"" de Chomberg et M"" [le cardinal] (2l) de Rets l'avoint chargé de me le venir dire en leur nom de tous trois, et que j'avisasse de faire une response quy n'aigrit rien.
J'avois eu trois jours pour penser, en casque l'on me pressât, par quelle porte je pourrois honorablement sortir. C'est pourquoy, sans marchander, je luy dis que toutes les fois qu'il me feroit donner quelque gouvernement, je m'y irois tenir; que s'il me donnoit un employ de guerre honorable, je l'irois exécuter ; s'il m'envoyoit en une ambassade extreordinaire, je m'en acquitterois ; et que pourveu que je servisse [en absence] (3), je la (4) prefererois a mon séjour inutile a la court : ce que M' de Rouccelay ayant rapporté a ces messieurs qui estoint tous deux cheux M"" de Luynes, ils trouvèrent ma response sy bonne qu'ils ne différèrent point de la dire a M"" de Luynes, ny luy a l'accepter, les asseurant que le lendemain par les chemins il s'accorderoit avesques moy sous ces conditions ; comme il fît de fort bonne grâce, et me dit franchement que l'estime qu'il faisoit de moy et l'affection qu'il voyoit le roy me porter, luy donnoint de l'ombrage, et qu'il estoit comme un homme quy craignoit d'estre coquu, lequel n'aymoit pas de voir un fort honneste homme courtiser sa femme ; que du
(1) Il y avait aux précédentes éditions : voulais.
(2) Inédit.
(3) Inédit.
(4) 11 y avait : le.
reste il avoit une forte inclination a m'aymer, comme il me vouloit tesmoygner poiirveu que je ne fisse point les doux yeux a sa maitresse (I) : et le soir mesme me fit parler au roy quy me fit fort bonne chère et me dit que je me préparasse pour revenir en poste le lendemain avesques luy, ce que nous fismes. Ayant pris la poste a Poitiers, nous allâmes coucher a Chastelleraut, Comme nous estions dans la forest (2), je dis a ]\P de Luynes : « Monsieur, avés vous bien pensé a ce que vous faites de hasarder le roy dans une place huguenotte avesques trente chevaux de poste? Ces gens sont enragés de ce que vous leur venés de faire en Bearn, et vous vous venés jetter entre leurs mains : il n'y a point de rivière a passer de Chastelleraut jusques a la Rochelle. » Il prit bien mon propos et fut en grand suspens, et le dit au roy, lequel dit : « 11 y a plus de catholiques en la ville que de huguenots : La Rochebeaucourt (3) quy en est gouverneur est homme de bien ; aussy est Foucaut (4) le lieutenant; Du Jon (5) quy y a une
(1) Dans les différentes copies et dans les éditions précédentes il y avait : 5a Majesté.
(2) Dans la forêt de Ghâtellerault.
(3) Jean de la Rochebeaucourt, seigneur de Soubran, avait épousé sa cousine Jeanne de Galard de Béarn. Sa fille, Catherine de la Rochebeaucourt, épousa Louis Chabot, comte de Jarnac.
(4) Gabriel Foucault, seigneur de Saint-Germain-Beaupré, fils de Gaspard Foucault, seigneur de Saint-Germain-Beaupré, et de Gabrielle Rance, devint en 1623 lieutenant général en Haute et Basse-Marche. Il mourut en 1633.
(5) Le capitaine du Jon était un de ceux qui accompagnaient le roi Henri FV dans cette entreprise qu'il tenta pour aller sous un déguisement voir la princesse de Gondé dans une de ses terres.
compagnie, est créature du feu roy mon père (1) : je vous respons de iiostre seureté. » Ce (jue nous trouvasmes aussy, et y vinsmes coucher.
Le lendemain nous couchâmes a Veve sur Loire (2!) , et le jour d'après vinmes pour disner a Orléans : mais comme le roy eut veu la quantité de gens quy luy venoint faire diverses harangues, il me demanda sy mon cheval estoit bon, et luy ayant dit que ouy, il piqua outre, moy luy servant d'escuyer, et s'en vint a Toury (3) que nous n'estions que cinq chevaux avesques luy.
Le lendemain G""® de novembre le roy arriva avec quarante chevaux de poste sur les dix heures du matin a Paris (4), et vint descendre cheux la reine sa mère quy aclievoit de s'habiller.
Le soir W de Luynes luy tit festin , et le lendemain
(1) Dans les précédentes éditions la phrase était ainsi : La Rocheheaucourt , qui en est gouverneur, est homme de bien aussi, et Foucaut. lieutenant du Roi, qui y a une compagnie, est créature du feu Roi mon père.
(2) Veuves, village du canton d'Herbault, arrondissement de Blois, sur la rive droite de la Loire. Le Journal d'Hérouard dit cpie le roi coucha au château d'Escures ; mais Escures est sur le territoire de Veuves.
(3) Toury, bourg du canton de Janville, arrondissement de Chartres. Le roi fit ce jour-là 14 postes en neuf heures.
(4) Le roi arriva seulement le 7 novembre à Paris. Voici d'après le Journal d'Hérouard son itinéraire depuis Saintes : le 2 il vint coucher à Aulnay, le 3 à Melle, le 4 à Chàtellerault, le 5 à Escures (ou Veuves), et le 6 à Touiy. La conversation de Bassompierre avec Rucellaï eut donc lieu à Aulnay et non à Saintes, ou bien il y eut un jour d'intervalle entre cette conversation et celle qu'il eut par les chemins avec Luynes.
le mena à Lesigny (1) en attendant que son train fut arrivé.
Décembre. — De là le roy s'en alla (2) en Picardie jusques a Calais d'où il envoya IVP le mareschal de Chaunes vers le roy de la Grand Bretaigne, et se résolut en mesme temps de m'envoyer son ambassadeur extreordinaire vers le roy d'Espaigne son beau père pour luy redemander la Valteline (3) quy avoit esté occupée peu auparavant sur les Grisons , anciens alliés du roy, par le duc de Feria (4) gouverneur du duché de Milan, et m'envoya un courrier avesques un ordre a M"" de Cliomberg de me fournir dix mille escus pour les frais de mon voyage, et a moy de me préparer pour partir incontinent après qu'il seroit de
(1) Il y a encore ici une légère erreur : le roi partit en effet le 8, lendemain de son arrivée, mais pour Saint-Germain ; après quelques excursions dans les environs de Paris, il se rendit seulement le 17 de Fresnes à Lesigny, où il demeura quatre jours; le 21 il revint à Paris. {Journal d'Hérouard.)
(2) Il y avait aux précédentes éditions : De là le mena.
(3) La Valteline, pays arrosé par l'Adda, et situé entre le comté du Tyrol et le duché de Milan, avait appartenu aux ducs de Milan qui l'avaient cédée aux Grisons à l'époque des guerres de la France en Italie. Ce pays était convoité par les Espagnols, possesseurs du Milanais, comme passage pour les armées entre l'Allemagne et l'Italie. La différence de religion entre les Valtelins catholiques et les Grisons protestants vint en aide à leurs desseins. Le 19 juillet 1620, une entreprise conduite par Giacomo RohustelH, noble valtelin, enleva le pays aux Grisons. Les Espagnols ne tardèrent pas à se déclarer ouvertement et à mettre la main sur la Valteline.
(4) Gomez de Figueroa et de Cordcva, troisième duc de Feria, fils de Laurent, deuxième duc de Feria, et d'Isabelle de Cardenas, avait succédé en 1618 à don Pedro de Tolède dans le gouvernement du Milanais. Il mourut en 1634.
retour a Paris ou il vint(1) pour y passer les festes de Nouel (2) et y finit heureusement l'année 1 0^0 (3) .
Janvier.
Des le commencement de l'année 1 621 je fus extrêmement pressé de partir et on m'avoit desja donné mon instruction quand, pour le désir de passer les Rois a la court, tantost sur une difficulté que je proposay en ma dite instruction, tantost sur quelque autre sujet, je demeuray encores huit jours après avoir eu toutes mes despesches, et fis partir en quinse diverses bandes, en poste, quelque sept vingts personnes quy vindrent avesques moy, parmy lesquels il y avoit près de quarante gentilshommes que je voulus defFrayer tant de la bouche que des postes, de Paris a Madrid, et au retour de Madrid jusques a Paris, faisant mesmes porter toutes leurs hardes a mes despens.
Au commencement de janvier vindrent nouvelles de la mort de madame la duchesse de Rets (4) ; et
(1) L'auteur avait ajouté ici en interligne : le 7 novembre, qui est la date exacte du retour de Guyenne. On ne sait pourquoi les précédents éditeurs avaient mis : le {() décembre.
(2) Et madame la duchesse de Luynes accoucha d'un fils le jour de Nouel. {Addition de Vauteur.)
(3) Le Journal d'Hérouard vient encore ici rectifier les dates de Bassompierre. Le roi n'était pas de retour à Paris pour les fêtes de Noël. Parti le 14 décembre pour la Picardie, il était le 17 à Amiens, le 20 à Péquigny chez le maréchal de Chaulnes, le 21 à Abbeville, le 24 à Boulogne, le 26 à Calais, où il resta jusqu'au 31. Ce fut seulement le 12 janvier 1621 qu'il revint de Chantilly à Paris.
(4) La duchesse de Retz était morte le 2U novembre 1620.
comme IVr le Prince s'imagina que M' le cardinal de Rets son oncle (1), et M' de Chomberg son allié (21), proposeroint de le remarier avesques la nièce de M"" de Luynes, la jeune Combalet (3), ce quy eut attiré toute l'affection dudit duc de Luynes de leur costé et [l'eut] peut estre eslongnée de M'* le Prince et duc de Guy se, M' le Prince s'avisa de me proposer a M' de Luynes pour l'espouser, ce quy plut merveilleusement a M' de Luynes quy se vouloit asseurer de moy et m'avancer a cause d'une certaine inclination qu'il avoit de m'aymer, et pour me croire utile a sa fortune : ce qu'il (4) communiqua a M"" de Guyse, afïîn d'y ayder de sa part, et luy dit qu'il falloit qu'il disposât madame la princesse de Conty de me persuader d'embrasser ce
(1) Oncle du duc de Retz.
(2) M. de Schomberg était, alors veuf de P>ançoise d'Espinay, fille de Claude d'Espinay, comte de Durtal, lequel avait pour mère Marguerite de Scepeaux, comtesse de Durtal, cousine de la duchesse de Retz. De plus Marie de Rieux, mère de la duchesse de Retz, avait pour frère consanguin Guy de Rieux, dont la mère, Madeleine d'Espinay, était tante de M™^ de Schomberg.
(3) N. de Grimoard de Beauvoir du Roure, fille puînée de Claude de Grimoard de Beauvoir du Roure, seigneur de Combalet, et de Marie d'Albert, sœur du duc de Luynes. C'est d'elle sans doute que parle Tallemant des Réaux dans l'Historiette de M. de Mayenne (t. 1, p. 503), lorsqu'il dit : « M. de Mayenne n'estoit point marié. On parloit de le marier; mais on ne sçait, fier comme il estoit, s'il y eust consenty : c'estoit à une sœur de Combalet. Combalet estoit cadet, mais gentilhomme. Cette fille, voyant JM. de Mayenne mort et M. de Luynes en suitte, eut assez de cœur pour se faire carmélite ; elle vit encore. » (En 1657.)
La sœur aînée de cette « jeune Combalet » avait épousé, le 31 mai 1620, Charles de Créquy, sire de Canaples, second fils de M. de Créquy.
(4) II, le prince de Condé.
party, que luy de son costé m'en f'eroit parler par madame la Princesse sa femme, sçachant, luy disoit il, que les dames ont grand pouvoir sur moy (1 ).
Février. — Je pris congé le O""^ février du roy et de la court, et parce que ce soir là il y avoit bal en la salle de AP de Luynes, j'y menay madame la comtesse de Rochefort en la suitte de la reine. Comme je fus en haut, mesdames les princesses quy rioint bien fort, me tirèrent en une fenestre, et au lieu de me parler crevoint de rire : en fin elles me dirent que j'avois autrefois parlé d'amour a de belles dames, mais que jammais deux dames de sy bonne maison ne m'avoint parlé de mariage que maintenant qu'elles m'en venoint requérir. Je fus longtemps a deschiffrer leur discours : en fin elles me dirent que le mary de l'une et [le] (2) frère de l'autre les avoint chargées de me séduire, mais que c'estoit en tout honneur et en loyauté de mariage, et qu'il falloit que je donnasse pouvoir a ]\P le Prince et a M' de Guyse de traitter et conclure (3) l'affaire pendant que je serois en l'ambassade extreordinaire d'Espaigne, et de le dire a W de Luxembourg après l'avoir prié de me vouloir assister en cette recherche ; ce qu'il me fallut forcement faire : et puis ayant pris congé d'elles, je partis le lendemain mercredy 1 0™^ jour de février et vins coucher a Estampes, puis a Saint Laurent des Eaux,
(1) Et particulièrement k princesse de Condé et la princesse de Conti. (Jette dernière, à ce qu'il paraît, n'était pas encore unie par mariage à M. de Bassompierre.
(2) Inédit.
(3) Il y avait aux précédentes éditions : conduire.
de là a Montrichart, a la Haye, a Yivonne, a Aigres, etaMontlieu (1).
Puis le mercredy 1 7°^® je vins a Bordeaux (2) ou je demeuray le lendemain pour l'amour de IVP^d'Espernon et de Roquelaure, et vins le vendredy lO""*^ coucher seulement a Belin, puis a Castets, après avoir disné a la Harie (3) ou j'eus nouvelles de ce quy estoit arrivé a I\F de Fargis (4), et vins coucher a Castets, et le dimanche 21'"'^ j'arrivay a Bayonne ou M' le comte de Gramont (5) me fît durant quattre jours que j'y demeuray, la meilleure chère du monde, et a tous les gentilshommes quy m'accompagnoint.
J'en partis le jeudy, premier de caresme et le ^'i"^^" du mois, avesques M'" de Gramont quy me vint conduire et defFrayer encores jusques a Saint Jean de
(1) Saint-Laurent-des-Eaux, bourg du canton de Bracieux, et Montrichard, chef-lieu de canton, arrondissement de Blois. — La Haye, dans le département d'Indre-et-Loire. — Vivonne, cheflieu de canton de l'arrondissement de Poitiers. — Aigre, dans le département de la Charente. — Montlieu, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Jonzac (Charente-Inférieure).
(2) M. de Bassompierre logea à Bordeaux chez M. Prugues ; il fut salué par MM. de Martin et Bonalgues, jurats, et par le procureur-syndic. {Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 4.)
(3) Belin, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bordeaux, à 9 lieues S. de cette ville. — Castets, chef-lieu de canton do l'arrondissement de Dax, département des Landes. — La Harie, village du canton d'Arjuzan, arrondissement de Mont-de-Marsan.
(4) Charles d'Angennes, seigneur du Fargis, comte de la Rochopot par sa femme, lils de Philippe d'Angennes, seigneur ilu Fargis, et de Jeanne de Hailwin, était ambassadeur ordinaire en Espagne. — Son aventure est racontée plus loin.
(5) M. de Gramont était gouverneur et maire perpétuel et héréditaire de Bayonue.
Lus (1), ou me vindrent nouvelles que par la mort du pape Paul cinquième , le pape Grégoire quinsieme, Lodovisio (2), luy avoit succédé.
Nous allâmes voir le Socoua (3) ou le roy desseignoit de faire un havre, et au dessus un fort (4), puis vinsmes descendre a Sinbourre (o). Ceux de Saint Jean de Lus dansèrent le soir un ballet devant moy, quy pour des Basques estoit aussy beau qu'il pouvoit estre (6j,
Gomme nous venions de Bayonne a Saint Jean de Lus, nous vismes en mer plus de cinquante petites barquettes [a une voile] (7) quy donnoint chasse a une baleine quy s' estoit fait voir le long de la coste avesques son balena ; et le soir sur les onse heures nous eûmes nouvelles comme le petit- balena avoit esté pris, que nous fusmes voir le lendemain matin vendredy 26'"^-, nous le fusmes voir sur la grève ou Ton l'avoit eschoué en haute mer (8) . Il estoit de quelque
(1) Saint-Jean-de-Luz, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bayonne, à six lieues sud-ouest de cette ville, sur la rive droite de la Nivelle, près de son embouchure,
(2) Paul V, Camille Borghèse, mourut le 28 janvier 1621. Son successeur Grégoire XV, Alexandre Ludovisio, cardinal, archevêque de Bologne, fut élu le 9 février 1621 ; il mourut le 8 juillet
(3) Le Socoa, petit port et fort à l'entrée de la baie de Saint- Jean-de-Luz, du côté opposé à la ville.
(4) Les précédentes éditions portaient : un port.
(5) Giboure, village du canton de Sainl-Jean-de-Luz, situé sur la rive opposée de la Nivelle.
(6) Il y avait aux précédentes éditions : étoit fort beau.
(7) Inédit.
(8) Pendant la haute mer.
2i34 JOURNAL DE MA VIE.
cinquante pies de long [seulement] (1), et ceux du pais ne jugeoint pas qu'il y eut plus de huit jours qu'il fut né.
Apres la messe Jouan d'Arbelais, courrier major (2) d'Yronet de Guypuscua, vint disner avesques moy. ]Vr de Gramont me vint conduire jusques sur le bord de la rivière [de Fontarabie quy divise la France de l'Espaigne] (3), et me dit adieu, et Jouan d'Ai'belais m'ayant conduit une lieue par delà Yron (4) me laissa aller coucher a la venta de Marie Beltram (5).
Le samedy 27'"^ je fus coucher a Segura (6).
Le dimanche 28™" jepassay le mont Saint Adrien(7), vins disner a Galarette et coucher a Vittoria (8).
Mars. — Le lundy premier jour de mars je vins coucher a Miranda de Aro (9).
Le lendemain je vins a Birviesca (1 0) , et le jour d'après a Bourgos d'où, après avoir veu el santo crucifisso (11) et la grande église quy est bien belle, j'en
(!) Inédit.
(2) Correo mayor, ou maître des postes.
(3) Inédit. — Cette rivière est la Bidassoa.
(4) Irun, ville de la province de Guipuscoa, sur la rive gauche de la Bidassoa.
(5) A quelque distance d'Irun senties tJen^a* (hôtelleries) d'Irun. La venta de Marie Beltram était sans doute du nomhre.
(6) Segura, ville de la province de Guipuscoa.
(7) La sierra de San-Adrian sépare le Guipuscoa de l'Alava.
(8) Galarreta, bourg de la province d'Alava. — Vittoria, capitale de l'Alava.
(9) Miranda de Ebro, ville de la province de Bargos, en Vieillc- Castille, sur la rive gauche de l'Ebre, et non loin de lîaro.
(10) Briviesca, ou Birbiesca, ville de la province de Burgos.
(11) Le saint crucilix, image miraculeuse conservée à Burgos.
partis le lendemain jeudy i""" pour venir a Leernîa(l), ou je fus voir la maison et les meubles quy sont bien rares.
Le vendredy o™® j'ouis messe en un des couvens de religieuses que le duc y a fait bastir, ou j'ouis une excellente musique des filles, et de là je m'en vins au giste a Aranda de Duero (2) ; le lendemain a Borseguillos, puis a Buitrago; et le lundy 8™^ j'arrivay a Alcovendas (3), auquel lieu monsieur l'ambassadeur ordinaire d'Espaigne quyestoit W du Fargis, comte de la Roche Pot, \int me' voir et souper avesques moy, et iVP le comte de Chasteauvillain aussy (4), puis s'en retournèrent la nuit coucher a ^ladrid.
Le mardy 9°*"^ jour de mars je partis d' Alcovendas l'apres disner pour venir a Madrid. Monsieur l'ambassadeur et le comte de Chasteauvillain , comme aussy la famille de tous les ambassadeurs, vindrent au devant de moy. Puis le comte de Baraxas (o) me
(1) Lerma, ville de la province de Burgos. Le duc de Lerme y avait récemment construit un magnifique château,
(2) Aranda de Duero, ville de la province de Burgos, sur la rive droite du Duero ou Douro.
(3) Boceguilla, bourg de la province de Ségovie, en Vieille- Gastille. — Buitrago, ville de la province de Guadalajara, en Nouvelle-Castille. — Alcovendas, bourg de la province de Madrid, à trois lieues nord de cette ville.
(4) Scipion, comte de Chasteauvillain, fils de Ludovic Adjaceto, partisan florentin," devenu comte de Chasteauvillain par acquisition, et d'Anna d'Aquaviva, des ducs d'Atri, mourut en 1648, à l'âge de 68 ans.
(5) Don Diego Zapata, 11^ comte de Barajas, seigneur de l'Alameda, fils de François Zapata, I" comte de Baraja», et de Marie de Mendoza.
vint recevoir avesques les carrosses du roy, dans l'un desquels je me mis. Ilestoit accompagné de beaucoup de noblesse : une très grande quantité de femmes en carrosse sortirent hors de la ville pour me voir arriver. Je descendis au logis du comte de Baraxas, que l'on avoit somptueusement appresté pour m'y loger et defl'rayer. Je trouvay là le duc de Monteleon, don Fernando Giron (1), don Carlos Goloma, et quantité d'autres seigneurs que j'avois connus en France ou ailleurs, quy m'y attendoint pour me saluer. Je fus de là saluer la comtesse de Baraxas (2) cheux laquelle il estoit venu quantité de dames pour l'ayder a me recevoir, et après je m'en allay souper en une table de cinquante couvers quy m'a esté tenue tant que j'ay esté a Madrid. Le duc d'Ucede (3) envoya le soir un des siens pour me saluer de sa part.
Lemercredy 1 0""® madame la princesse d'Espaigne (4) m'envoya visiter, et une grande partie des dames du palais, tant vieilles que jeunes, comme dona Maria de
(1) Hector Pignatelli, IV* duc de Monteleone, iils de Camille Pignatelli, IIP duc de Monteleone, et de Hieronj-ma Golonna, fait grand d'Espagne en 1613, mourut en 1622, à l'âge de 48 ans. — Don Fernando Giron Ponce de Léon, fils de don Diego Giron et d'Isabelle Ponce de Léon.
(2) Dona Maria Sidonia, seconde femme du comte de Barajas.
(3) Christophe de Sandoval et Roxas, I" duc d'Uzeda, fils aîné de François de Sandoval et Roxas, duc et cardinal de Lerme, premier ministre d'Espagne de 1598 à 1618, et de Catherine de la Cerda, avait pris la place de son père dans la faveur du roi. Il mourut en 1624.
(4) Elisabeth de France, femme du prince qui allait devenir Philippe IV.
Benavides(1 ) , les comtesses de la Torre et de Castro(2) , Leonor Pimente! (3), Anna Maria Menrique (4), Maria d'Aragon, Antonia de Mendossa, et autres. Monsiem' l'ambassadeur venoit tous les matins disner avesques moy afïîn de m'ayder a faire l'honneur de la mayson. Apres disner je fus visité par l'archevesque de Pise, ambassadeur du grand duc ; Cenamy, ambassadeur de Luques ; du résident de Lorraine et de celuy de Gesnes. En suitte le duc d'Ossune (5) me vint saluer en apparat extreordinaire : car il estoit porté en chaise ; il avoit une robe a la hongroise , fourrée de martre, et quantité de pierreries sur luy de grand prix; plus de vingt carrosses le suyvoint, remplis de seigneurs espagnols ses parens et amis, ou des seigneurs neapolitains, et a l'entour de sa chaise plus de cinquante capitaines tenientes ou alferes reformados (6),
(1) Dona Maria de Benavides, fille d'Emmanuel de Benavides, 1er marquis de Javalquinto, et de Catherine de Sandoval, était veuve d'Alvarez de Benavides, des comtes de San-Istevan.
(2) Maria Henriquez de Ribera avait épousé Gomez de Mendoza y Manrique, \' comte de Castro.
(3) Dona Leonor Pimentel, fille de d.on Diego Pimentel et de Leonor de Portugal.
(4) Anna-Maria de Lara et de Manrique, fille de Bernard de Gardenas, duc de Maqueda, et d'Aloysia de Lara et de Manrique, duchesse de Naguera, épousa Georges de Alencastro, duc de Torres-Novas. Elle mourut le 17 décembre 1G60. — Aux précédentes éditions il y avait : Henrique.
(5) Don Pedro Acuna y Tellez-Giron, III^ duc d'Ossuna, fils de Juan Acuna y Tellez-Giron, U= duc d'Ossuna, et d' Anna-Maria de Velasco, né en 1579, avait été vice-roi de Naples, et l'un des trois chefs de la conjuration contre Venise. Soupçonné d'avoir aspiré à la royauté de Naples, il fut rappelé en 1620. Jl mourut en prison en 1624.
(6) Capitaines-lieutenants ou enseignes réformés.
espagnols ou neapolitains. 11 m'embrassa avec grande affection et privante, me présenta toute sa suitte ; puis, après m' avoir traitté trois ou quatre fois d'Excellence (1), il me fit souvenir qu'en un soupper cheux Zammet avec le roy (2), nous avions fait alliance ensemble et promis que je l'appellerois mon père, et luy mon fils, et me pria de continuer de la sorte, comme nous fismes depuis sans nulle cérémonie. Il voulut en suitte saluer ceux quy estoint venus avesques moy, leur parlant toujours françois et disant tant d'extravagances que je ne m'estonnay point de la disgrâce quy luy arriva peu après. En ce mesme temps le duc de Pastrane, le comte de Saldaigne, et celuy d'Arcos (3) arrivèrent, et puis le comte de Benavente (4), don Baltasar de Suniga, et d'autres. Le soir le duc d'Eboly, le marquis de Mortare, et Jouan Tomas Gossa me vindrent aussy visiter.
Le jeudy 1 1 '"'^ la comtesse de Lemos (5) et la duchesse de Villermose (6) m'envoyèrent visiter, et après
(1) Le titre d'Excellence se donnait aux grands d'Espagne et aux ambassadeurs étrangers.
(2) Avec le feu roi Henri IV.
(3) Pedro Lasso de la Vega, comte de los Arcos, fils aîné de Garcias Lasso de la Vega, seigneur de los Arcos , et d'Aldoncia Nino.
(4) Juan-Alonso Pimentel, VIII» comte de Benavente, second fils d'Antonio-Alonso Pimentel , Vl^ comte de Benavente , et d'Aloysia Henriquez.
(5) Peut-être celle dont il est parlé plus loin à la page 267; peut-être aussi Catherine de Sandoval, épouse de Pierre de Portugal y Castro, VIP comte de Lemos, son cousin-germain.
(6) Maria- Aloysia, fille et héritière de Ferdinand, des bâtards d'Aragon, VI^ duc de Villahermosa, mariée à Charles Llançol y Borgia, devenu par elle VII= duc de Villahermosa.
disner le comte de Reveniller (1) ambassadeur de l'empereur me vint saluer, et en suitte celuy d'Angleterre, de Venise, et les residens de Parme, d'Urbin, et de Modene, Des que je m'en fus délivré, les ducs de Penaranda, de Gandia, et de Villermosa (2) me vindrent voir, comme aussy les marquis de Mondejar (3) et de Canette (4), et don Augustin de Messia, du conseil d'Estat, que j'avois connu au siège d'Ostende ou il faisoit la charge de mareschal de camp gênerai (5).
Le soir l'auditeur du nonce, quy faisoit les affaires du pape a cause que le nonce estoit party d'Espaigne pour aller prendre le chapeau de cardinal, me vint faire les complimens ordinaires et me montra la copie d'un bref qu'il devoit le lendemain donner au roy sur le sujet de la Valteline, quy estoit très pressant et a
(1) François Christophe, comte de Kevonhiiller, seigneur carinthien, fils de Barthélémy, comte de Kevenhûller, et de Blanca- Ludomilla de Thurn, sa seconde femme.
(2) Diego de Zuniga, II* duc de Penaranda, fils de Jean de Zuniga, I" duc de Penaranda, et de Marie de Zuniga, comtesse de Miranda, mourut en 1626. — Charles Llançol y Borgia, VIP duc de Gandia, fils aîné de François Llançol y Borgia, VI' duc de Gandia. — Charles Llançol y Borgia, VIP duc de Villahermosa, fils puîné de Jean Llançol y Borgia, P' comte de Majalde, et de Laurentia de Loyola, était oncle du duc de Gandia.
(3) Inigo de Mendoza, V*' marquis de Mondejar, second fils de Louis de Mendoza, IV= marquis de Mondejar, et de Catherine de Mendoza, mort en 1646.
(4) Juan Hurtada de Mendoza, V" marquis de Caneta, fils de don Garcias Hurtado de Mendoza, IV* marquis de Caneta, et de Teresa de Castro.
(5) Aux précédentes éditions il y avait : lieutenant général. — Don Augustin Mexia, fils de Gonzalve Mexia Carrillo, marquis de la Garde, et d'Anna Manrique.
mon opinion plus hardy que je ne l'eusse espéré d'un nouveau pape a un roy d'Espaigne ; car il luy mandoit que pour la liberté d'Italie, de laquelle la restitution de la Valteline estoit importante et nécessaire, il estoit résolu non seulement d'y employer les armes spirituelles, mais les temporelles aussy : et ledit auditeur m'asseura en suitte qu'il se joindroit en ma négociation selon l'ordre qu'il en avoit de Sa Sainteté quy en faisoit son propre affaire ; ce que précédemment les ambassadeurs d'Angleterre , de Venise , [et Savoye] (1 ) m'avoint dit de la part de leurs maitres, et l'ambassadeur de Florence aussy, mais ce dernier avesques plus de retenue et tesmoygnant plustost le médiateur que le participant, a cause des intérêts presque égaux quy le portoint tant du costé de France que de celuy d'Espaigne.
Sur le soir don Jouan de Seriça, secrétaire d'Estat, me vint visiter de la part du roy, et me dire de plus, après plusieurs belles parolesdu contentement que le roy avoit de ma venue et de la bonne opinion qu'il avoit de moy, que j'aurois audience aussy tost que sa santé luy pourroit permettre. Il estoit fort vray qu'il estoit malade ; mais chascun croyoit qu'il le feignoit pour dilayer mon audience et mon expédition. Sa maladie luy commença des le premier vendredy de caresme(2) , lors qu'estant sur des despesches, le jour estant froid, on avoit mis un violent brasier au lieu ou il estoit, dont la réverbération luy donnoit sy fort au visage que les gouttes de sueur en desgouttoint ; et de son naturel
(1) Inédit.
(2) Le 26 févi'ier.
il ne trouvoit jamais rienàredire, ny ne s'en plaignoit. Le marquis de Pobar (1), de quyj'ay appris cecy, me dit que voyant comme [l'ardeur de] (2) ce brasier l'incommodoit, [il] dit au duc d'AIve (3) quy esloit gentilhomme de la chambre comme luy, qu'il fit retirer ce brasier quy enflammoit la joue du roy : mais comme ils sont très punctuels en leurs charges, il dit que cela appartenoit au sommelier de corps, le duc d'Ucede. Sur cela le mai^quis de Pobar l'envoya chercher en sa chambre ; mais par malheur il estoit allé voir son bastiment, de sorte que le [pauvre] (4) roy, avant que l'on eut fait venir le duc d'Ucede, fut tellement grillé que le lendemain son tempérament chaud luy causa une fièvre, cette fièvre une eresipelle, et cette eresipelle tantost s'appaisant, tantost s'enflammant, dégénéra en fin en pourpre quy le tua.
La maladie du roy me donna loysir de recevoir toutes mes visites, et le lendemain vendredy 1 2"''' après que monsieur l'ambassadeur fut arrivé, quy ammena le comte de Chasteauvillain et don Augustin Fiesque, le duc de Monteleon et don Fernando Giron me vindrent voir pour me donner bonne espérance du succès de l'affaire quy m'ammenoit en Espaigne. Apres disner j'eus l'ambassadeur de Savoye, archevesque de
(1) Henri d'Avila y Guzman, marquis de Povar, second fils de Pierre d'Avila, 11^ marquis de las Navas, et de dona Maria de Tolède.
(2) Inédit.
(3) Antoine de Tolède, V^ duc d'Albe, fils de Diego de Tolède, comte de Lérins, second fils du célèbre duc d'Albe, et de Briande de Beaumont, mourut en 1639.
(4) Inédit.
Tarantaise (1), et celui de Luques, puis les marquis de Falses et de Gonsague, les comtes de Medellin (2) , de Selada et d'Arcos, don Francesco de Bargança et don Carlos Goloma.
Le samedy 1 3""' don Augustin Fiesque m'envoya un très beau cheval. Apres disner l'ambassadeur de Perse me vint visiter, puis le marquis de Pobar.
Le dimanche 1 4™'' M"" le duc de l'Infantado (3) , majordomo major, me vint visiter le matin, fort bien accompagné : les quattre maitres d'hostel du roy marchoint devant luy. G'estoit un vieux seigneur fort lion n este homme, et quy me prit en sy grande affection qu'il ayda infiniment a mon affaire et en parla fort haut. Apres disner don Diego d'Ivarra, Tomas Garachiola (4) , Jouan Tomas Cossa, et plusieurs autres me vindrent voir.
Je feray en ce lieu une digression pour faire entendre les causes de mon voyage, Testât ou je trouvay nos affaires en arrivant, et les grâces et faveurs particulières que je receus de ce roy.
L'année précédente, \ 620 , l'empereur assisté des armes d'Espaigne, avoit gaigné la fameuse bataille de
(1) AnastaseGermoniofutarchevêquedeTarentaisedel608àlG27.
(2) Pierre de Portocarrero , V^ comte de Medellin, fils do Rodrigue-Hieronymo de Portocarrero, 1V<= comte de Medellin, et de Juana de Gordova.
(3) Rodrigue de Mendoza, second fils de Diego de Mendoza, comte de Saldagna , et de Maria de Mendoza , était devenu Yle duc de l'Infantado par son mariage avec Anna de Mendoza, duchesse de l'Inlantado, fille de son frère aîné. — Le majordome major, ou grand maître de la maison du roi, avait sous lui quatre majordomes de semaine.
(4) Peut-être Thomas de Caraccioli, duc de Rocca, seigneur italien, fils de Tristan de Caraccioli et de Gornelia d'Azzia.
Prague quy releva extreordinairement ses affaires et ruina celles du ^^alatin et des autres princes protestans ligués avesques luy. En ce temps là le duc de Feria estoit gouverneur du duché de Milan, homme ambitieux et vain, quy vouloit a quelque prix que ce fut, brouiller les cartes et faire parler de luy. Il vit que sans grande obstacle il le pouvoit faire, puis que les Grisons luy donnoint quelque prétexte d'empiéter la ValteHne sy importante au roy d'Espaigne pour la conservation de ses estats d'Italie et affoiblissement des autres potentats d'icelle : il consideroit que les protestans estoint chastiés, le roy de France occupé en ses guerres civiles, et le roy d'Angleterre amusé sur l'espérance du mariage de l'infante d'Espaigne (1 ) pour le prince son fils ; il en entreprit donc et exécuta la conqueste avesques la forme et le succès que chascun sçait : ce quy allarma les princes d'Italie, offensa les Suisses, et intéressa le roy leur allié a en procurer et entreprendre la restitution et restablissement aux Grisons légitimes seigneurs d'icelle ; et pour cet effet m'envoya en Espaigne son ambassadeur extreordinaire pour la redemander de sa part au roy son beau père.
Cortime je m'y estois acheminé, M"^ du Fargis, ambassadeur ordinaire du roy en Espaigne , pratiqua d'avoir un logis assés beau pour sa demeure par les aposentadores (%) quy sont obligés de loger les ambas-
(1) L'infante Marie- Anne, seconde fille de Philippe III et de Marguerite d'Autriche, épousa en 1631 Ferdinand d'Autriche, depuis empereur Ferdinand III.
(2) Fourriers ou maréchaux des logis, officiers du roi chargés de s'occuper de tout ce qui concernait le logement.
sadeurs. Ce logis luy fut donc assinné ; mais comme il y voulut loger, le maitre de la maison montra une exemption c[u'il avoit du roy et franchise pour son logis, et l'ambassadeur s'opiniatrant de l'avoir, le maitre de la maison porta ses privilèges au conseil real (1) quy ordonna qu'ils luy seroint conservés : sur quoy monsieur l'ambassadeur quy avoit envie d'avoir ce beau logis, envoya deux vallets y porter quelques bardes, et en suitte dit que puisque ses meubles avoint entré dans le logis, que l'on ne l'en pou voit desloger, et envoya en suitte tous ses gens et une partie de ceux de l'ambassadeur de Venise pour tenir bon dans cette mayson. Le maitre de la maison s'alla plaindre au conseil real, quy ordonna que l'on fit sortir les bardes et les vallets de l'ambassadeur de ce logis et que l'on y envoyât les alguasils (2) : et parce que l'on ne se fut jammais douté que l'ambassadeur deut faire rébellion a justice (ce quy est inouy en ce pais là) , deux alguasils y furent seulement envoyés ; mais ils y furent tués, et leurs vares (quy sont des baguettes blanches, marques de leur pouvoir) , furent par dérision pendues aux balcons du logis. Sur cela le peuple accourt en armes et plus de deux mille personnes investirent le logis et l'ambassadeur quy y estoit entré par une porte de derrière. Par fortune un alcalde de corte (quy est comme le grand provost en France), nommé don Sébastian de Caravaxal(3),honneste homme et quy n'allumoit pas le feu, y aiTiva, fit retirer le
(1) Le conseil royal, ou de Gastille.
(2) Àlguazils , sergents ou bas officiers de justice, chargés de l'exécution des arrêts.
(3) Garvajal.
peuple de devant ce logis, fit sortir la famille (1) de ces ambassadeurs de dedans et prit dans son carrosse M' du Fargis qu'il rammena au sien sans qu'il luy fut mesfait.
M' du Fargis quy avoit fait ce desordre, fut pai^ finesse le premier a se plaindre, et demanda le lendemain audience, et en icelle, justice de l'excès que contre le droit des gens on avoit commis contre luy, et le roy luy promit de la faire, et donna une commission a cet effet. Mais quand il eut sceu ce quy s'estoit passé, il ordonna que sans toucher a la personne des ambassadeurs de France et de Venise, on mit prisonniers tous ceux que l'on pourroit attraper de leurs familles hors de leurs présences : ce quy fut exécuté, et peu eschapperent quy ne fussent pris. L'ambassadeur mesme ne se sentant pas asseuré de la furie du peuple, se retira de la ville et despescha au roy pour l'avertir de Testât ou il estoit, me manda aussy de retarder mon arrivée ; mais je ne le voulus faire, et m'estant acheminé a Madrid, ayant précédemment écrit au duc de Monteleon et a don Fernando Giron pour les prier d'accommoder cette affaire, ils en parlèrent au roy quy leur commanda de me mander (2) que je vinsse a la bonne heure, et que j'aurois de luy toute satisfaction, comme véritablement je receus de luy ; car le jour de mon entrée a Madrid il fit eslargir non seulement les serviteurs de ces deux ambassadeurs en ma faveur, mais encores les autres François quy l'estoint (3) pour autres sujets.
(1) Les gens.
(2) 11 y avait aux précédentes éditions : dire.
(3) Qui étaient prisonniers.
Il me fît une autre grâce de me faire donner une bulle par le patriarche des Indes (quy est comme un légat a la court), pour manger de la chair en caresme, moy et cent autres avesques moy. Et de plus, ce quy nes'estoit jammais veu enEspaigne, pour me divertir, il permit que l'on jouât cheux moy des comédies, mesmes les deffraya : ce quy fît que les seigneurs et dames, quy en tout temps sont passionnés pour la comédie, le furent d'autant plus que c'estoit en un temps inusité, et que les deux bandes des comédiens du roy s'estoint jointes ensemble pour rendre la comédie plus complette. Aussy leur donnois je, outre les trois cens reaux que le roy leur payoit de chasque comédie, mille reaux extreordinairement ; et je faisois apporter durant la comédie quantité de confîtures et d'aloxa (1) aux dames quy y venoint, quy estoint de deux sortes : celles quy s'y faisoint prier par la comtesse de Baraxas, lesquelles se tenoint sur le haut dais et avoint le visage descouvert ; les autres sur les marches du haut dais et dans la salle, mais tapades (2) et couvertes de leur mante. Les hommes aussy y venoint, les uns couverts (3), les autres ouvertement : tous les ambassadeurs s'y faisoint prier par moy d'y venir.
Ce jour dimanche 1 4™^ la première comédie se joua dans une grande galerie de mon logis, fort ornée et illuminée, et s'y trouva très grande quantité de dames et de seigneurs ; après laquelle je donnay a souper en
(1) Aloja, boisson composée d'eau, de miel et d'épices.
(2) Cachées sous le voile ou la mantille.
(3) Il y avait : les uns comme les autres ouvertement.
particulier, qucj'avois fait apprester a la Françoise par mes gens, a sept ou huit grands d'Espaigne ou seigneurs principaux.
Le lundy 1 5™^ le marquis de Renty(l) et les comtes de Palme et de Castrilla (2) me vindrent visiter. Puis don Jouan de Seriça me fut dire de la part du roy que son mal luy continuoit un peu véhément, ce quy le retarderoit quelques jours de me donner audience ; neammoins parce qu'il couroit un bruit que la maladie de Sa Majesté estoit feinte et a dessein de retarder l'expédition pour laquelle j'estois venu le trouver, aflfin de faire voir comme ce bruit estoit faux, qu'il me feroit donner des commissaires pour traiter incessamment avesques moy : ce que j'acceptay de bon cœur, etremerciay très humblement le roy de la grâce qu'il me faisoit sur ce sujet.
Le soir il y eut une comédie en mon logis.
Le lendemain mardy 1 Q^^^ don Jouan de Seriça me revint trouver de la part du roy pour me dire que Sa Majesté m' avoit donné pour commissaires M'"* le comte de Benavente, don Baltasar de Suniga, un régent du conseil d'Italie, et luy Jouan de Seriça, aflfîn que sans intermission on traittat de mon affaire, et que pour cet effet il estoit besoin que je luy misse en main ma
(1) Charles-Philippe-Alexandre de Croy, marquis de Renty, fils de Philippe de Croy, comte de Solre, et d'Anne de Croy, dame de Renty, sa seconde femme, fut plus tard duc d'Havre. Il mourut le 23 novembre 1640.
(2) Ludovic-Antoine de Portocarrero, III" comte de Palma, fils de Ludovic de Portocarrero, IP comte de Palma, et de Teresia de Norogna, mourut en 1639. — Le comte de Gastrillo, de la maison de Crespi.
lettre de créance du roy au roy catholique, sur laquelle on commenceroit a traitter.
Ce mesme jour messieurs les ambassadeurs d'Angleterre et de Venise me vindrent voir, comme aussy le duc d'Ossune.
Le mercredy 1 7°^^ don Baltasar de Suniga me vint voir tant en son nom que de mes autres commissaires ses compagnons, pour me saluer de leur part et me dire qu'ils avoint ordre [du roy] (1) de me venir trouver et de [traitter et] (2) conclure avesques moy des choses concernantes ma légation ; dont je le remerciay le mieux que je peus. Il me proposa en suitte d'admettre en nos conférences le seigneur Julian de Medicis archevesque de Pise (3), ambassadeur du grand duc, lequel estant également apparenté, obligé, et porté pour les deux couronnes, serviroit de médiateur pour nous faire convenir, et de rajusteur (4) sy en la négociation il y arrivoit quelque disconvenance et rupture : ce que j'accorday volontiers, tant pour ne desobliger monsieur le grand duc, que parce qu'il (5) nous pouvoit servir et ne nous pouvoit nuyre, veu que j'estois fort résolu de n'outre-passer les termes de mon instruction.
Le mesme don Baltasar me notifia en suitte la mort de monsieur le grand duc beau frère du roi catholique (6) et m'en ordonna le dueil.
(l) Inédit. — (2) Inédit.
(3) Julien de Médicis, fils de Raphaël de Médicis et de Constance Alamanni, archevêque de Pise en 1620, mort en 1636.
(4) Il y avait : et rajuster.
(5) II, Julien de Médicis.
(6) Cosme de Médicis, grand-duc de Toscane, avait épousé
Ce mesmejour les marquis de Zara, d'Ognionet de Montesclaros (1) me vindrent visiter, comme aussy le comte de Monterey (2), don Diego d'Ivarra, et don Carlos Coloma. J'eus le soir la comédie, donnay a souper a quelques seigneurs, puis allâmes voir des dames.
Le jeudy 1 8"^^ bien que je n'eusse encores fait aucune visite, n'ayant point eu ma première audience, je creus neammoins qu'il estoit a propos d'aller visiter mes commissaires : ce que je fis affin de m'insinuer en leurs bonnes grâces, leur dire toujours quelque chose de mon affaire tant pour les instruire que pour les préparer, ensemble pour leur lever les doutes, et impressions qu'ils auroint (3) mal prises, et finalement pour avoir sujet de faire ma première despesche au roy, a quy j'escrivis le soir mesme. Je fus a mon retour \isité du duc (4) de Monteleon et de don Fernando Gii'on. Le soir j'eus la comédie cheux moy.
Marie-Madeleine d'Autriche, sœur de Marguerite d'Autriche, reine d'Espagne. Ce prince mourut le 28 février 1621.
(1) Ludovic Ponce de Léon, marquis de Zara, fils de Rodrigue Ponce de Léon, duc d'Arcos, et de Teresia de Zuniga. — Don Inigo Fernandez de Velasco, fils puîné de don Inigo Fernandez de Yelasco, IV^ duc de Frias, et d'Anna d'Aragon, avait épousé Anna d'Herrera, marquise d'Auuon. Il y avait aux précédentes éditions : d'AuquiJon. — Jean-Emmanuel de Mendoza, III'' marquis de Montesclaros, fils de Jean de Mendoza, U^ marquis de Montesclaros, etd'Isabella de Lara etManrique, mourut en 1626.
(2) Gaspard de Zuniga, V« comte de Monterey, fils de Hiéronimo de Zuniga, IV^ comte de Monterey, et d'Agnès de Velasco, et frère aîné de don Balthazar de Zuniga.
(3) Les précédentes éditions portaient : avaient.
(4) Il y avait : visiter le duc de Monteleon et don Fernando Giron.
Le vendredy 1 9"°^ don Jouan de Seriça me vint dire de la part du roy que sa santé estant meilleure, il se resolvoit de me donner audience publique le dimanche suyvant, et qu'en suitte l'on mettroit mon affaire sur le tapis avesques lesmesmes commissaires qu'il m'avoit desja nommés, pour la résoudre et conclure sans intermission. Je fus après disner faire mes stations a las Cruces (1).
Le samedy 20""^ je donnay a disner a l'ambassadeur de l'empereur et a celuy de Luques. Apres disner les ducs d'Ossune, de Gandia, de Villermosa, et de Monteleon me vindrent voir : puis j'allay a Nostra Senora de Attoché (2) ; et le soir il y eut cheux moy comédie.
Le dimanche 21 ""^ de mars je me preparay pour aller a ma première audience ainsy que le roy me l'avoit fait sçavoir, comme aussy le duc de Gandia m'avoit dit le jour précèdent qu'il avoit ordre de m'y conduire. Mais sur les onse heures du matin, comme le roy s'estoit habillé pour cet effet, en se voulant mettre a table il eut un grand évanouissement quy le contraignit de se remettre au lit et de me mander par le comte de Baraxas qu'il luy estoit du tout impossible de me voir ce jour là.
Je fus visité l'apres disner par don Fernando Giron, par le marquis d'Ayetona (3) et par don Diego
(1) Peut-être à l'église de Santa-Cruz.
(2) Notre-Dame de Atocha, église située en dehors de la ville, sur la route de Valence.
(3) De la maison de Moncade. Ayetona était la première baronnie de Catalogue.
d'ivarra. Je lus sur le soir au Prado, et a mon retour je donnay la comédie aux dames et seigneurs.
Le lundy 2 à""® le comte de Benavente se trouva mal, ce quy l'empescha de venir cheux moy conférer, et n'y eut que don Baltasar de Suniga, le régent Caymo et don Jouan de Seriça, quy ammenerent aussy W l'archevesque de Pise pour entremetteur ainsy qu'il avoit esté convenu. Nous conferafxies plus de trois heures ensemble sans toutefois nous approcher de la conclusion, chascun se tenant sur la sienne. Enfin nous nous séparâmes, et monsieur l'ambassadeur et moy fismes nostre despesche au roy l'apres disner.
L'on nous manda le soir que le roy se trouvoit un petit mieux, ce quy nous permit de faire encores cette fois jouer la comédie.
Le mardy 23"^^ le roy eut un grand redoublement a sa fièvre et on commença d'en appréhender le succès. Il eut plusieurs vomissemens avec un flux de ventre, accompagnés d'une grande mélancolie que luy causoit une opinion qu'il avoit de mourir : ce quy fut cause que messieurs les commissaires s'excusèrent de me venir trouver.
Je fus voir le matin le comte de Benavente quy s'excusa sur sa maladie de ne pouvoir assister le lendemain a nostre conférence. Je vis aussy don Baltasar de Suniga quy prit heure avec moy pour le lendemain matin, devenir avesques les autres commissaires pour continuer letraitté; ce qu'ils firent le mercredy 24°*® avesques monsieur l'ambassadeur ordinaire et moy : puis en suitte je fus voir l'auditeur du nonce et les ambassadeurs de Venise et de Savoye pour leur donner part de tout ce quy s'estoit passé en cette
dernière conférence ; puis en suitte j'allay visiter l'ambassadeur de Florence.
Le 25™^ la maladie du roy continua plus violemment qu'elle n'avoit encores fait. Je fus voir l'ambassadeur de l'empereur.
Le vendredy 26""^ le roy eut un très fascheux redoublement, ce quy fit superseder toute nostre négociation. Monsieur l'ambassadeur ordinaire me fit festin. Puis après j'allay faire mes stations a las Cruces.
Le samedy 27°"^ le roy dit a ses médecins qu'ils n'entendoint rien en son mal, et qu'il sentoit bien qu'il se mouroit : aussy eut il de très mauvais accidens. Il commanda que l'on fit des processions et prières publiques pour luy.
Ce mesme jour le comte de Salasar (1) mourut.
Le dimanche 28™*= on fit une solennelle procession pour porter l'image de Nostra Senora d'AUoché aux Filles Descalsas (2). Tous les conseils y assistèrent avec grand nombre de penitens quy se fouettèrent cruellement pour la santé du roy. On porta aussy le corps du beato Isidre (3) au palais dans la chambre du roy, et on mit le Sacrement sur les autels des églises de Madrid.
(1) Bernardin, premier comte de Salazar, fils aîné de Jean, seigneur de Salazar, et de Beatrix de Velasco, descendait par son père d'un bâtard de l'illustre maison des Yelasco, comtes de Haro, ducs de Prias, et connétables de Castille.
(2) Las Descahas reaies, couvent de carmélites déchaussées, dans l'intérieur de la ville.
(3) Le bienheureux Isidore de Madrid fut canonisé par une bulle du 1" mars 1622 avec saint Ignace de Loyola, saint François Xavier et sainte Thérèse.
Le lundy 29°^^ a quattre heures [du soir] (1), il parut au roy des ulcères sur le ventre, aux reins et aux cuisses, et les médecins luy ayant tasté le pouls, désespérèrent de sa vie : sur quoy il envoya quérir le président de Castille et son confesseur Alliaga (2) et parla longtemps a eux et au duc d'Ucede, quy envoyèrent en suitte quérir [les autres conseillers d'estat et les presidens des conseils, en présence desquels il sinna son testament, puis envoya quérir] (3) le prince et l'infant don Carlos ( 4 ) , ausquels il donna sa bénédiction , pria le prince de se servir de ses vieux serviteurs entre lesquels il luy recommanda le duc d'Ucede , son confesseur, et don Bernabe de Vinanco, puis fit entrer l'infante Marie et l'infant cardinal (5), a quy il donna aussy sa bénédiction. Madame la princesse n'y peut venir pour un évanouissement qu'elle eut comme elle entroit cheux le roy. Il partagea en suitte ses reliques, puis se communia.
Le mardy 30™® a deux heures du matin on donna l'extrême onction au roy, et fit recommander son ame. Il sinna en suitte grande quantité de papiers (6) . Sur
(1) Inédit.
(2) Le P. d' Alliaga, religieux dominicain, était grand inquisiteur.
(3) Inédit. — La phrase existe dans les manuscrits Fr. 4063, Fr. 10315, Fr. 17476.
(4) Le prince héritier de la couronne, Philippe, né le 8 avril 1605. — Don Carlos, second fils du roi, né le 14 septembre 1607, mort en 1G32.
(5) Ferdinand, troisième fils du roi , cardinal archevêque de Tolède, né le 17 mai 1609, mort en 1641.
(6) Dans toutes les éditions précédentes on lisait : Il sonna ensuite grande quantité de papidos.
le midy il fît mettre contre son lit le corps de Saint Isidre et voua de luy faire bastir une chapelle. Il envoya quérir le cardinal duc de Leerme a Vailladolid. Le conseil d'estat se tint deux fois ce jour là. Sur le soir son mal redoubla avesques violence et [il] languit toute la nuit.
Le mercredy 31™^ et dernier jour de mars, sur les neuf heures du matin, il rendit l'ame. On l'envoya signifier sur le midy aux ambassadeurs, et donner aussy permission d'envoyer a cinq heures du soir des courriers pour en donner avis a nos maitres.
La reine (1) sentit ce jour là bouger son enfant. Elle s'en alla avec l'infante Marie et le cardinal aux Descalsas loger, et le nouveau roy partit dans un carrosse fermé pour aller a Saint Geronimo (^). Il rencontra par les chemins le corps de Nostre Seigneur que l'on portoit a un malade, et selon la coustume ancienne de ceux d'Austriche, il voulut descendre pour l'accompagner. Le comte d'Olivares (3) luy dit : « Ailvierta y. M.*^ que anda tapado » (4), auquel il respondit :
(1) La nouvelle reine.
(2) San-Gerouimo, couvent d'hieronymites , situé en dehors de la ville.
(3) Gaspard de Guzman, 111'= comte, et depuis duc, d'Olivarez, fils d'Henri de Guzman, !!« comte d'Olivarez, et de Maria Pimentel. Favori du nouveau roi, il partagea le pouvoir avec son oncle, don Balthazar de Zuniga, jusqu'à la mort de ce dernier, arrivée en 1623. Il fut ensuite premier ministre jusqu'en 1643, et mourut en 1645. — Il y avait aux précédentes éditions : le comte d'Almaras.
(4) « Que Votre Majesté se souvienne qu'elle va à visage couvert. »
« No ay que taparse delante de Dios » ( 1 ) , et descendit l'accompagner ; ce quy fut pris a Madrid a très bonne augure.
Le nouveau roy envoya ce mesme jour chasser du conseil real {%) les oy dores (3) Tapia et Benal, mal famés.
Avril. — Le jeudy premier jour d'avril on mit le corps du roy dans la salle du palais, la face descouverte, ou tous les ambassadeurs luy vindrent jetter de l'eau bénite.
Ce jour là le secrétaire Contreras vint dire au jeune roy que le duc de Leerme s'acheminoit pour venir a Madrid selon l'ordre qu'il en avoit eu du roy son père, dont le roy se fascha, et envoya don Alonso Cabrera pour le faire retourner a Vailladolid, et l'alcalde don Louis Paredes pour le mener prisonnier en un chasteau, en cas qu'il en fît refus. On chassa aussy le secretaii^e de caméra (4), nommé Tomas d'Angudo, et on mit ses papiers es mains du secrétaire Contreras. On osta aussy a don Jouan de Seriça les papiers des consultes que l'on donna a Antonio Darostichi (5). Le roy desclara gentilshommes de sa chambre ceux quy avoint servy le roy son père en cette qualité, remettant neammoins de les faire servir a un autre temps. Il osta le plat (6) au patriarche des Indes et a don Bernabe de Vinanco.
(1) « Il n'y a pas à se couvrir le visage en face de Dieu. »
(2) Il y avait aux précédentes éditions : envoya ce même jour au conseil real.
(3) Oidores, auditeurs. — (4) Le secrétaire de la chambre du roi.
(5) Antonio de Arostegui, fils de Martin Ferez de Arostegui.
(6) La table.
Le vendredy 2™® on donna la charge de camerera major (1 ) de la reine a la duchesse de Gandia (2) que monsieur Fambassadeur ordinaire et moy allâmes aussy tost voir et saluer. Elle alla baiser la main au roy pour cette merced (3) a cinq heures du soir, conduite par le comte de Benavente et accompagnée d'autres grands [et] (4) seigneurs et de dames aussy.
Environ cette mesme heure on tira du palais le corps du feu roy pour le mener a l'Escurial au tombeau de ses pères. Je fus le voir passer sur la Puente Segoviâna (5) avec quasy tous les grands de Madrid et les dames. Ce fut un assés chetif convoy a mon avis pour un sy grand roy. Il y avoit quelque cent ou six vingts moynes jeronimistes avesques leurs surpelis, montés sur de belles mules, quy alloint deux a deux suyvans le premier quy portoit la croix, puis quelque trente gardes menés par les marquis de Pobar et de Falsas : puis suyvoit la maison du roy, les maitres d'hostel les derniers avant (6) le duc de l'Infantado, grand maiti'e, quy marchoit devant le corps quy estoit porté sur un brancart [par deux mules couvertes comme le brancart] (7) de drap d'or jusques aux sangles seulement : après cela marchoint les gentilshommes de la chambre
(1) Camarera mayor, première dame d'honneur.
(2) Artemisia Doria - Caretto , épouse du septième duc de Gandia.
(3) Merced, grâce accordée par le roi.
(4) Inédit.
(5) Le pont de Ségovie , sur le Manzanarès, aux portes de Madrid.
(6) Il y avait aux précédentes éditions : avec.
(7) Inédit.
et quelque vingt archers de la garde bourguignonne quy marehoint les derniers. Ils allèrent coucher a Pinto ( I ) , et le lendemain arrivèrent a l'Escurial d'assés bonne heure pour luy faire dire un service, et puis la compagnie s'en retourna.
Le duc d'Ossune estoit sur le pont comme les autres, à voir passer le corps du roy, et s'estant arresté contre un carrosse Ou estoint des gentilshommes quy estoint venus en Espaigne avec moy, il leur demanda s'ils ne sçavoint point quand j'aurois audience. M' de Rotelin (2) et W le marquis de Bussy d'Amboyse (3) luy respondirent que l'on m'avoit fait dire que ce seroit pour le dimanche prochain. Il leur dit : « Je m'en resjouis ; car j'ay asseurance d'avoir la première après, en laquelle je veus dire au roy qu'il y a maintenant trois grands princes quy gouvernent le monde, dont l'un a seise ans, l'autre dix sept, et l'autre dix huit, quy sont luy, le Grand Turc, et le roy de France, et que celuy d'eux trois quy aura la meilleure espée et sera le plus brave , doit estre mon maitre. » Ces paroles là quy furent redittes par un quy estoit en son carrosse, que l'on avoit commis pour espier ses discours et ses actions, avesques sa vie précédente, et une lettre qu'il escrivit au duc de Lerme, furent cause de le faire mettre en la prison ou il a finy ses jours.
(1) Bourg de la province de Madrid, à 4 lieues S. de cette ville.
(2) Henri d'Orléans , marquis de Rothelin , fils de François d'Orléans, bâtard de Rothelin , et de Catherine du Val, mourut en 1651.
(3) Charles de Glermont d'Amboise, marquis de Bussy, fut tué en duel par Bouteville.
Ce mesme soir leroy donna la charge d' aposentador major (1) a don Louis Vanegas, vacante par la mort de son père.
Le samedy 3°*® le roy donna une commanderie, vacante par la mort du comte de Salasar, au comte de Cabri lia, et le tiltre de comte de Anober a don Rodrigo Lasso neveu de (%) celuy quy estoit mort en Flandres peu de jours auparavant.
Monsieur l'ambassadeur et moy fumes voir don Baltasar de Suniga quy gouvernoit les afïaires depuis ce nouveau règne.
Le dimanche 4°*® on m'ammena vingt carrosses dans lesquels nous nous mismes monsieur l'ambassadeur et moy et toute nostre suitte, conduits seulement |)ar le comte de Baraxas a cause que ce n'estoit point une audience solennelle, mais privée, dans Saint Geronimo ou le roy estoit retiré et m'y admettoit par grâce et pour honorer le roy son beau frère et luy montrer la promptitude avec laquelle il me vouloit despescher. Nous portions tous le dueil a l'espagnole avec la lova, la eaperutzaei le capirote{^), ce que je fis pour deux raysons : l'une, parce que tous les grands de l'audience et le roy mesme la portant, j'eusse esté descouvert, et eux non, ce quy ne m'eut esté bienséant; l'autre, que j'en estois a cause de cela très
(1) Président de la junte des aposentadores.
(2) Au lieu de : neveu de, il y avait : qui étoit venu de. — Rodrigue Nino, second fils de Gardas Lasso de la Vega et de Aldoncia Nino, devint 11^ comte de Anover par héritage de son oncle Juan Nino, l^^ comte de Anover.
(3) Loha, robe longue sans manches. — Caperusa, chaperon. — Capirote, manteau court, garni d'un capuchon.
aggreableaux Espagnols, et que je tcsmoygnois porter le grand dueil de la mort du t'eu roy, ce quy n'eut pas paru ainsy, sy j'eusse esté habillé a nostre mode. Je fis donc la révérence au roy et luy fis le pesame (1), quy est le tesmoygnage du desplaisir de la mort du roy son père, puis luy donnasmes le parabien{'^) , quy est la conjouissance de son heureux avènement a ses couronnes ; ce nous luy dismes aussy par précaution de la part du roy en attendant qu'il envoyât faire ce compliment par quelque prince ou grand seigneur exprès : puis en suitte je luy parlay de nos affaires ; a toutes lesquelles choses il me respondit fort pertinemment. Apres cela j'allay faire la révérence au prince [don Carlos] (3) quy estoit près de luy, et puis me retiray. J'allay de là rendre mes visites au duc de rinfantado et au duc d'Ossune.
Le lundy 5'"° j'eus ma première audience delà reine. Puis j'allay faire la révérence a l'infante Marie et a l'infant cardinal. Finalement je fus voir l'infante [descalse] (4), grand tante du roy.
Ce mesme jour le conseil d'Estat s'assembla sur le sujet de mon expédition, et don Baltasar eut charge de m'en parler; et a cette rayson il m'escrivit, me priant de venir le lendemain ouir messe a Saint Geronimo, et qu'après, sy je voulois, nous nous promènerions une heure dans les cloitres : ce que je manday a
(1) Compliment de condoléance.
(2) Compliment de congratulation.
(3) Inédit. — (4) Inédit. — Marguerite, une des nombreuses filles de l'empereur Maximilien II et de Marie, fille de Charles- Quint; née à Vienne le 25 janvier 1581, elle suivit sa mère en Espagne, où elle mourut en 1633.
monsieur l'ambassadeur ordinaire quy me vint trouver le lendemain matin mardy G"'% et après la messe je trouvay dans les cloîtres don Baltasar quy nous y attendoit. Il me dit qu'il me prioit de l'excuser s'il ne continuoit d'estre un des commissaires pour traitter avesques moy; que la charge générale des affaires d'Espaigne, qu'il avoit lors, l'en dispensoit légitimement, principalement en cette sayson ou il en estoit accablé; mais qu'il me serviroit mieux et a mon expédition que s'il estoit mon commissaire, et qu'il m'en donnoit cette foy et parole d'ancien amy que nous estions ensemble de sy longue main. Il me dit de plus que le comte de Benavente estoit oncle du duc de Feria et par conséquent porté a la manutention de la Valteline par les intérêts de son neveu, ce quy le mettoit en peine, et qu'il tramoit de nous l'oster pour commissaire et nous en donner un autre quy nous fut aggreable ; et sur cela m'en nomma trois ou (]uattre dont il me laissa le choix pour me tesmoygner comme il vouloit, me disoit il, l'accomplissement de nostre œuvre (1) et non la destruction. Je luy rendis mille grâces de sa bonne volonté et puis luy dis que puis qu'il m'offroit sy franchement son assistance et son ayde, que je luy demandois encores son conseil, et qu'il choysit pour commissaire celuy qu'il penseroit(2i) nous estre plus propre (3) . Il me dit que puis que je me fiois en luy, qu'il ne tromperoit point ma franchise ny ma confidence, et qu'il me conseilloit de me contenter des deux (juy me restoint, assavoir le régent
(1) Il y avait aux précédentes éditions ; envie.
(2) Il y avait : pensait. — (3) Il y avait : propiee.
Caymo et don Jouan de Seriça, quy estoint bonnes gens, faciles, et dcpcndans deluy, desquels il m'asseuroit ; qu'il me prioit aussy que de mon costé j'apportasse l'esprit de paix et d'accommodement, comme je voyois que du leur ils estoint bien intentionnés, ce que je kiy promis. Il me dit en suitte qu'estans sy avancés dans la semaine sainte, il n'y avoit aucune apparence de s'assembler devant Pasques, mais qu'incontinent après nous négocierions sans intermission : a quoy je fus contraint d'acquiescer, ne pouvant faire autrement.
Je fus l'apres disner rendre mes visites a quelques grands et a des ambassadeurs.
Le mercredy 7"**^ d'avril le conseil d'Estat se tint du matin, auquel assistèrent le comte de Bena vente, don Augustin Messia [et don Baltasar de Suniga ; et puis sur le midy don Augustin Messia] (1 ) entra au logis du duc d'Ucede (2) pour le voir, et tost après le marquis de Pobar y aiTiva avesc{ues quarante archers de la garde, quy le firent prisonnier de par leroy, et l'ayant mis en un carrosse l'emmenèrent en une maison fossoyée , quy appartient au comte de Baraxas proche de Madrid, nommée l'Alameda (3), et luy laissèrent ces archers avec don Carlos Coloma pour le garder estroittement.
Apres disner je fus en une mayson de la Calle Major (4), que l'on m'avoit préparée pour voir passer
(1) Inédit. Il y avait : le comte de Benavente, et don Augustin Mexia, qui entra. — (2) Il y avait : du duc d'Ossune.
(3) Alameda est un bourg de la province de Madrid, situé non loin de la ville de Barajas.— (4) La Calle Mayor, k Grande-Rue.
la procession de las Cruces (1), quy est certes très belle. Il y a voit plus de cinq cens penitens qui trainoint de {%) grosses croix, pies nus, a la ressemblance de celle de Nostre Seigneur, et de vingt en vingt croix il y avoit sur des théâtres portatifs les représentations diverses, au naturel, de la passion. Nous les regardions d'un balcon ou il y avoit deux chaises pour monsieur l'ambassadeur ordinaire et pour moy : et parce que l'ambassadeur de Luques, le prince d'EboH, et le comte de Ghasteauvillain estoint venus avec nous, je ne me voulus mettre en ces chaires pour les laisser debout, et dis a monsieur l'ambassadeur ordinaire qu'il re[)resentat nos deux personnes, et que pour moy, je m'irois mettre avesques des femmes quy estoint assises bas au bout du balcon, et leur vins demander place parmy elles et un petit tabouret a m'y asseoir. Elles estoint fort honnestes femmes et quy tindrent a honneur de m'avoir parmy elles : et la l'ortune voulut que je me rencontray auprès de dona Anna de Sanasare que j'avois veue a Naples vingt et cinq ans auparavant, et nous estions bien aymés. Elle jugeoit bien encores qu'elle m' avoit veu quelque part, mais ne pouvoit s'imaginer où ; moy aussy avois bien quelque reconnoissance incertaine de son [visage] , mais nous estions tous deux tellement changés qu'il estoit bien difficile de nous reconnestre. En tin nous nous connûmes avesques grande joye de l'un et de l'autre ; et elle depuis m'envoya divers presens et me
(1) L'église de Santa-Gruz est voisine de la Galle Mayor.
(2) Il y avait : deux.
rcceut plusieurs fois dieux elle avesques collations et compagnies. Elle avoit espousé un fort riche homme secrétaire du conseil de hacienda {\) , auquel elle avoit apporté cent mille escus en mariage.
Le jeudy S""*^ on fit le comte d'Ognion (2) maitre d'hostel du roy pour servir a l'infante descalse.
On mit en prison les deux secrétaires du duc d'Ossune et son trésorier.
On fît l'apres disner la grande pourcession des penitens, ou il y eut plus de deux mille hommes quy se fouettèrent. J'ouis ténèbres a iVi^é^stra Senora de Constantinopoli (3) : puis toute la nuit (4) se passa a visiter les églises pour voir los monuinentos de Nuestro Senor (5). J'approuvay fort qu'avesques les cloches quy cessent , les carrosses cessent d'aller par la ville : on ne va plus a cheval, ny les dames en chaises : on ne porte plus d'espée, et aucun ne s'accompagne de sa livrée : toutes les fenmies vont couvertes, et pas plus que deux a deux. Il se fait aussy cette nuit là beaucoup de desordres [par la ville] (6) que je n'approuve pas.
Le vendredy saint 9'"^ les penitens continuèrent d'aller par la ville.
On chassa ce jour là un régent du conseil d'Italie, nommé Quintana Duena marques de la Floresta, dudit
(1) Des finances.
(2) Il y avait : de Giron. Voir la note i, à la page 249.
(3) Notre-Dame de Constantinople,
(4) Il y avait : l'après-dînée.
(5) Les tombeaux de Notre-Seigneur.
(6) Inédit.
conseil, pour quelques paroles peu respectueuses qu'il avoit dittes au comte de Benavente président dudit conseil.
Le samedy saint je fis mes pasques.
On donna avis au roy que quelques gens sans employ vouloint sauver le duc d'Ossune , ce quy fut cause que l'on redoubla ses gardes et que l'on mit prisonniers plus de deux cens hommes a Madrid quy estoint sans condition autre que de valentones (1 ).
Le dimanche 1 1 "'®, jour de Pasques, le roy envoya offrir au duc de l'Infantado la charge de cavallerisso major (2) ; mais parce que le roy l'avoit ostée au comte de Saldaigne son beau fils (3), il la refusa.
Le lundy 12""® je fus aux Descalsas, ou la reine s'estoit retirée depuis la mort du roy son beau père : je luy donnay les bonnes festes. Elle me dit en suitte que les dames du palais desiroint fort de me parler, et que je devrois, pour leur satisfaire, demander lougar{k). Je luy respondis que s'il me falloit parler a elles une a une, que j'y employerois plus de temps qu'a faire le traitté que j'avois entrepris, et que je luy demandois en grâce de les pouvoir entretenir en foule,
(1) Valenton, rodomont, bravache.
(2) La charge de grand écuyer du roi.
(3) Diego de Sandoval y Roxas , second fils de François de Sandoval y Roxas, duc de Lerma, et de Catherine de la Gerda, et frère cadet du duc d'Uzeda, était devenu comte de Saldagna par son mariage avec Aloysia de Mendoza, comtesse de Saldagna, fille de Rodrigue de Mendoza, duc de l'Infantado, et d'Anne de Mendoza. Il était veuf depuis 1619.
(4) Luyar, lieu et temps convenable pour dire ou faire une chose.
et que je tascherois de m'en bien desmesler. Elle me respondit que ce n'estoit pas la forme, a quoy je luy rcspliquay que Leurs Majestés, quand ils (1) accordoint des grâces, c'estoit contre les formes, et qu'aux choses selon les formes on n'a que faire des grâces du roy [ny d'elle] (2). Elle se sousrit et me dit qu'elle me la voudroit bien faire , mais qu'elle n'oseroit sans en parler au roy, ce qu'elle feroit et m'en rendroit response.
On desclara au comte de Saldaigne qu'il n'estoit plus cavallerisso major, et que le roy luy commandoit d'aller servir en Flandres ou il luy seroit donné cinq cens escus par mois d'entretenement, comme s'il estoit grand d'Espaigne. Le roy fît [couvrir comme tel] (3) ce jour là le comte d'Olivares (4) et luy donna pour les fils aynés de sa mayson le tiltre de comte de Gastillejo.
Ce jour là nous nous assemblâmes pour nos affaires, le régent Caymo, don Jouan de Seriça, l'archevesque de Pise, monsieur l'ambassadeur ordinaire, et moy, en mon logis, ou nous ne traittasmes que les choses générales.
Je fus le soir cheux dona Maria de Pena-Teran.
Le mardy 1 3""° on tint conseil d'Estat, et moy je continuay de rendre mes visites.
Le mercredy 14°"' une dame du palais, nommée
(1) Il y avait : elles.
(3) Inédit.
(4) Il y avait : le comte d'Alvires Grand.
dona Mariana de Cordua, présenta au roy une promesse de mariage que le comte de Saldaigne luy avoit faite, et le roy commanda audit comte de se préparer pour l'accomplir, ce que ledit comte promit de faire au premier jour après l'octave (1 ) ; et le duc de l'Infantado son beau père quy jusques allors avoit refusé la charge de cavallerisso major, l'accepta.
Le patriarche des Indes presta le serment pour ses charges quy luy furent continuées. On donna au marquis de Renty celle de capitaine de la garde allemande, et on continua au marquis de I^obar celle de la garde espagnole.
Je conthiuay mes visites.
Le jeudy 1 5™*^ le roy desclara que suyvant la clause du testament du feu roy (par laquelle il revoquoit les dons immenses qu'il avoit faits), il ostoit au duc de Leerme quatorse cens mille escus dont son père luy avoit fait don sur los tratos de Cicilia {%) . Ainsy ce pauvre seigneur quy avoit sy bien gouverné l'Espaigne par un sy long temps et possédé avesques rayson une très longue faveur, se vit sur la fin de ses jours, en une seule heure, privé de tous ses biens quy furent pour cette somme en mesme temps saysis par les officiers du roy.
Le vendredy 1 6™^ je receus une despesche du roy, par laquelle il me commettoit la charge de condoléance sur la mort du feu roy a celuy lors régnant. J'en donnay en mesme temps avis au conseil d'Estat
(1) L'octave de Pâques.
(2) Le commerce des blés de Sicile.
par un mémorial que j'envoyay a don Baltasar de Siiniga ; lequel conseil désira que je tinsse cela secret jusques après l'expédition de l'affaire quy m'ammenoit et qu'en suitte je prendrois congé du roy, mesmes je m'en irois jusques a Bourgos pour m'en retourner, et en suitte que j'envoyerois un courrier pour dire qu'ayant eu nouvelle commission du roy , je m'en revenois faire cette condoléance.
Le samedy 1 7"^'^ nous nous assemblâmes avesques nos commissaires pour avancer nostre affaire et y vis quelque jour, dont je donnay avis au roy le jour mesme par courrier exprès. Et parce que nostre reine m'avoit pressamment recommandé tout ce quy concerneroit le duc de Leerme , et que la comtesse de Lemos(l). sa sœur, et ses autres amis estoint au desespoir du mariage du comte de Saldaigne et me prioint d'ayder a le rompre par tous les moyens que je pourrois inventer, je le fus trouver a Saint Geronimo ou il avoit une chambre et feignoit d'estre malade, et moy de luy rendre sa visite ; et après les réciproques complimens je luy disque je ne sçavois sy je luy devois donner le parabien ou le pesame de son futur mariage parce qu'encores que ce luy en fut un grand contentement, neammoins qu'un galant de la court comme luy n'estoit pas sans desplaisir de quitter une sy douce vie qu'il menoit précédemment pour en prendre une retirée, pleine de peine et de soucis, comme estoit celle
(l) Catherine deZuniga y Sandoval, sœur du duc deLerma, était « veuve depuis 1601 de Fernando de Portugal y Castro, VI« comte de Lemos. — Il y avait aux précédentes éditions : la comtesse de Ledesma.
du mariage. Il me respondit qu'il falloit obéir au maitre quy commandoit d'accomplir ce que l'on avoit promis a la maitresse ; que c'estoit véritablement une dure condition qu'il mettoit sur ses espaules, mais que le mal estoit lors sans remède. Il me sembla par son discours que le bat luy blessoit et qu'il eut bien voulu trouver du soulagement ; ce quy m'obligea de luy dire qu'il y avoit plus de remèdes qu'il ne pensoit, s'il avoit envie de guérir, et que l'ordre exprès que j'avois de la reine infante d'assister en ce que je pourrois monsieur le duc cardinal son père, comme sa propre personne, m'obligeoit dans le sensible desplaisir que luy et toute sa mayson avoit de son forcé mariage, de luy offrir en cette occasion mon ayde et assistance pour l'en tirer s'il le desiroit. Il me respondit lors : « Et quel ayde et assistance me pouvés vous apporter, puis que moy mesme ny mes parens n'en sont pas capables? » Allors je luy dis que s'il me vouloit croyre et se fier en moy, je le tirerois de cette peine avec son honneur et gloyre ; que le duc d'Alve grand père de celuy cy(1 ) avoit mieux aymé encourir le crime de rébellion , tirant son fils don Fadrique de Toledo (2), en pleine paix, a coups de petart d'un chasteau ou on l'avoit mis pour le forcer d'espouser contre sa volonté une fille du palais quy vit encores et est la vieille marquise del Valle (3), que de le laisser marier a une très riche
(1) Du duc d'Albe actuel.
(2) Frédéric de Tolède, IV^ duc d'Albe, fils aine du célèbre duc d'Albe, fut marié trois fois : 1° à Guiomare d'Aragon; 2° à Marie Pimentel; 3° à Marie de Tolède.
(3) Peut-être Angela de Gusman, veuve en 1615 de Jean, bâtard
fille et d'égale mayson a la sienne ; et que moy mesme avois plaidé huit années contre une grande maison (juy me menaçoit d'une mort infaillible en cas que je n'espousasse une fille de la reine a quy j'avois fait un enfant et une promesse pour luy servir de couverture; qu'en cas que son honneur et celuy de sa maison luy fussent aussy chers que je le croyois, qu'il devoit sans regret quitter pour un temps la court d'Espaigne en laquelle il estoit desfavorisé, luy ayant esté ostée la charge de cavallerisso major, et ses parens et amis descredités et persécutés ; que le remède que je luy offrois estoit de partir a l'entrée de la nuit en poste, et s'en aller m'attendre a Bayonne ou je le suyvrois dans un mois au plus tard ; que W le comte de Gramont le divertiroit en attendant de telle sorte que ce séjour ne luy seroit point desaggreable ; que s'il n'avoit pour le présent l'argent pour y porter, qu'il luy estoit nécessaire, que je luy fournirois mille pistoles pour son deffray jusques a mon arrivée, et que je luy respondois qu'en arrivant a la court de France, la reine luy feroit donner, jusques à ce que, par son moyen, sa paix fut faite par deçà, mille escus par mois ; et qu'en cas qu'elle ne le fit, je le ferois du mien, et luy en donnois parole de cavalier o (1). Il me rendit infinies grâces tant pour la reine que pour moy, puis me dit : « Quel moyen de sortir d'Espaigne sans estre retenu? Et sy je l'estois, on me feroit trancher la teste infailliblement. » Je luy repartis que je ne proposois jammais
d'Acuna, I^^ marquis de Valle-Zerrato ; mais plutôt Anna de la Cerda, fille de don Alonso Tellez Giron et de dona Maria de la Cerda, et femme de don Pedro Cortez, IV« marquis del Valle. (1) De gentilhomme.
a ceux que je voulois servir des choses impossibles, et que je prenois sur moy sa sortie, sa conduitte et sa conservation; que l'on m'avoit donné un passe-porl pour un gentilhomme que je despeschoislejour mesme au roy, quy couroit a trois chevaux; qu'il luy serviroiL de vallet jusques a Bayonne, encores que ce gentilhomme deut estre le sien, par les chemins ; qu'il ne partiroit qu'a une heure de nuit en laquelle il falloit qu'il se rendit cheux moy sans qu'il fut apperceu, et qu'il me laissât le soin du reste. Il me dit qu'il se resoudroit a cela et m'en auroit toute sa vie une sensible obligation ; qu'il vouloit parler seulement auparavant a deux de ses amis, et qu'il me prioit que je tinsse toutes choses prestes a l'heure que je luy donnois. Je le quittay sur cela et m'en vins achever ma despesche. Je mis mille pistoles en deux bourses et destinay un des miens nommé le Manny, mon escuyer, pour faire le voyage avec luy, lequel j'instruisis de ce qu'il avoit a faire. Mais comme l'heure fut venue, le comte de Saldaigne saygna du nés et m'envoya dire qu'il ne pouvoit parachever ce que nous avions résolu ensemble, pour des raysons qu'il me diroit des qu'il auroit le bien de me voir. Je ne sçay sy ses amis a quy il parla l'en destournerent, s'il n'eut pas la resolution de l'entreprendre, ou sy l'amour qu'il avoit pour cette tîUe le fit résoudre a l'espouser.
Je fus voir avant sortir de Saint Geronimo le comte d'Olivares et don Baltasar de Suniga ausquels après avoir dit le bqn acheminement que je voyois en nos affaires, je les priay demoyenner que plusieurs obstacles quy s'y presentoint encores fussent levés, ce qu'ils me promirent.
Le roy fit ce mesmo jour majordomo major de la reine (1) le comte de Bciia vente, et en desposscda le duc d'Ucede. Il fit du conseil de guerre le comte de Gondomar, absent (2), fit don Augustin de Messia gentilhomme de sa chambre, et le soir il fit le comte d'Olivares sommelier de corps.
Le dimanche 1 8"^^ l'ambassadeur de l'empereur me fit festin.
On publia une jonte (ou congrégation) quy avoit quelques jours auparavant esté résolue pour remédier aux desordres de la court et de Madrid, et principalement pour bannir les amancebades (3) . Les commissaires de cette jonte furent le docteur Villegas gouverneur de l'archevesché de Tolède, le prieur del'Escurial, le marquis de Malpica (4) , le comte de Medellin , don Alonso Cabrera, et le confesseur du roy.
J'allay ce mesme jour voir l'infante descalse quy me voyoit volontiers a cause que je luy parloisen allemand quy est oit sa langue maternelle. Je fus de là dieux la reine quy y estoit logée, laquelle me dit que le roy trouvoit bon que je parlasse aux dames du palais sans demander ny prendre lougar et en foule, et seule a seule, dont je rendis très humbles grâces au roy, et a elle : et des le lendemain lundy IQ"^*^ j'employay la permission que j'en avois et envoyay demander
(1) Surintendant ou grand maître de la maison de la reine.
(2) Don Diego Sarmiento de Acuna, fils de don Garcias Sarmiento et de Juana de Acuna, I" comte de Gondomar, était ambassadeur d'Espagne à Londres.
(3) Les courtisanes.
(4) François de Ribera, II^ marquis de Malpica, fils de Pierre de Hibera, I<"" marquis de Malpica, et de Catherine de Ribera.
audience a cinq dames du palais qui vindrent a l'antichambre ou on nous donna des sièges. Il y avoit seulement une vieille duena avesques elles. La marquise de Linojosa (1) quy venoit a la court, me trouva en cet estât, ce qu'elle trouva fort nouveau et inaccoustumé, et se mit de la partie, et fusmes plus de deux heures en conversation, après laquelle je fus disner cheux l'ambassadeur de Venise quy fit ce jour là festin a tous les ambassadeurs, et puis je m'en revins cheux moy ou mes commissaires se trouvèrent pour conférer de nos affaires.
Le mardy 20*"^ je fus voir l'inquisiteur gênerai Alliaga, confesseur du [feu](2) roy : puis je vins disner cheux monsieur l'ambassadeur ordinaire, quy traitta ceux quy le jour précèdent avoint esté cheux l'ambassadeur de Venise.
Apres disner nous nous assemblâmes de rechef avesques nos commissaires, et demeurasmes presque d'accord de toutes choses.
Ce jour là il fut résolu au conseil d'Estat que la tresve de Hollande ne seroit plus prolongée (3) .
Le marquis de Velada et le comte de Villamediana(4) revindrent de leurs bannissemens.
(1) Anna-Maria de Mendoza, II^ marquise d'Hinojosa, avait épousé Jean d'Arellano, VIII^ comte d'Aguilar.
(2) Inédit.
(3) Une trêve de douze ans avait été conclue le 9 avril 1609 entre l'Espagne et les Provinces-Unies des Pays-Bas : à son expiration cette trêve avait été prolongée de six semaines seulement.
(4) Antoine d'Avila, III« marquis de Yelada, fils de Gomez d'Avila, 11^ marquis de Velada, et d'Anna de Toledo Colonna, sa seconde femme. — Jean de la Tour et Taxis, II« comte de Villa-
Le mercredy 21"^^ le roy vint dans un carrosse fermé le matin aux Descalsas, ou se fit le mariage du comte de Saldaigne et de dogna Mariana de Cordua. Le roy mena le marié, et la reine la mariée, a la messe ; et puis les ayant rammenés en mesme cérémonie jusques a la porte de l'antichambre de la reine, ou le roy entra, on les mena, marié et mariée, sans disner, dans un carrosse hors de la ville, desterrados (1 ) , et le duc de Pastrana leur ayant preste sa maison de Pastrana (%) a huit lieues de Madrid, pour y demeurer, ils y allèrent coucher.
Le jeudy 22'"'^ le duc d'Eboli me fit un fort joly festin.
On osta ce jour là aux moynes de l'Escurial une terre que le feu roy leur avoit donnée, nommée Campillo, quy vaut dix huit mille escus de rente, et ce en vertu de la clause de son testament par laquelle il revoquoit les dons immenses qu'il avoit faits durant sa vie.
Le vendredy 23"^ on envoya dire au confesseur du [feu] (3) roy, nommé AUiaga, que l'on luy ostoit la charge d'inquisiteur gênerai, et l'on le fit a l'heure mesme monter en (4) une litière pour le rammener au
mediana, fils de Jean de la Tour et Taxis, I^r comte de Villamediana, et de Maria Pecalta, fut tué d'un coup de pistolet dans son carrosse à Madrid le 21 août 1622. Il avait la charge héréditaire de grand-maître des postes d'Espagne.
(1) Bannis.
(2) Pastrana, dans la province de Guadalajara , en Nouvelle- Castille.
(3) Inédit.
(4) Il y avait : sur.
couvent de Goetté quy estoit sa demeure avant qu'il vint a la court ; ce quy luy (ut annoncé de la part du roy par don Jouan de Villegas gouverneur de l'archevesché de Tolède.
Le samedy 24™® le duc d'Ucede fut relégué en sa maison. On prit prisonnier son intendant nommé don Jouan de Salasar.
Je fus voir ce jour mesme le comte d'Olivares et don Baltasar de Suniga avec lesquels ayant terminé toutes les difficultés du traitté que nous voulions faire, il fut résolu que nous le sinnerions le lendemain, quy fut le dimanche 25™*^ d'avril, que le régent Gaymo et don Jouan de Seriça vindrent le matin cheux moy avesques les notaires et autres officiers nécessaires pour servir de tesmoins. M' du Fargis ambassadeur ordinaire du roy s'y trouva aussy, et tous quattrc nous sinnames le traitté de Madrid (1 ) quy depuis a tant cousté de part et d'autre pour le faire ou effectuer ou rompre. Nous allâmes tost après, monsieur l'ambassadeur ordinaire et moy, cheux les ambassadeurs leur en donner part et leur en laisser copie. Puis je fus voir sur le soir l'infante descalse.
Le lundy 26'"'' j'eus le matin audience du roy pour le remercier de mon expédition. Je luy parlay en suitte des affaires d'Allemaigne, et particulièrement luy recommanday de la part du roy l'électeur palatin (2) .
(1) Le traité stipulait le rétablissement des choses en leur état précédent de part et d'autre ; en même temps il assurait le pardon des Grisons aux Valtelins qui avaient pris part aux mouvements, et donnait aux catholiques des garanties religieuses.
(2) L'électeur palatin Frédéric, vaincu à Prague, venait d'être mis au ban de l'Empire.
Finalement je luy parlay amplement de la part de la reine sa sœur, en faveur et a la recommandation du duc de Monteleon. Il merespondit sur tous les points fort judicieusement, me disant que pour ce quy estoit de l'expédition de mes affaires, il avoit luy mesme a remercier le roy son beau frère de la facilité qu'il avoit apportée sur ce sujet ; que pour les affaires d'AlIemaigne Dieu luy estoit a tesmoin s'il n'en desiroit le repos et la tranquillité comme des siennes propres ; qu'il n'en estoit pas le chef, mais l'empereur, ny ses trouppes qu'auxiliaires, et qu'il y feroit tous les offices imaginables vers luy pour le porter a une bonne paix de laquelle il sçavoit que l'empereur son oncle (1) estoit très désireux; que pour le palatin, il n' avoit, ny toute la mayson d'Austriche, aucun sujet de luy bien faire ; neammoins que la recommandation du roy son beau frère luy seroit en très forte recommandation ; et que finalement pour ce quy estoit du duc de Monteleon, qu'il tesmoygneroit dans trois jours a la reine sa sœur comme il estimoit et deferoit a ses prières, principalement quand elles luy estoint faites en faveur de personnes sy dignes que le duc de Monteleon, et que de cela je pouvois asseurer et la reine sa sœur et ledit duc. Je pris en suitte congé de luy pour la forme affin de revenir en suitte faire [mon entrée a Madrid pour venir faire] {%) l'office de condoléance de la part du roy. J'allay puis après prendre congé de la reine.
(1) Ferdinand II, alors empereur, était frère de Marguerite d'Autriclie, mère du roi Philippe IV d'Espagne.
(2) Inédit.
[On osta ce jour là l'office a Vasemilero major] (1).
Le mardy je fis une ample despesche au roy, a M'=' le connestable de Luines (2) et a M'' de Puisieux, pour leur rendre compte de toute ma négociation et leur envoyer le traitté de Madrid par le sieur de Cominges.
Le mercredy 28"'*^ jour d'avril je partis de Madrid comme pour m'en retourner en France, et allay coucher a La Torre (3) .
Ce jour là on osta l'office de grand escuyer de la reine au comte d'Altamira (4). On donna celuy de lieutenant gênerai de la mer sous le prince Philibert (5) au marquis de Sainte Croix (6) ; [celuy de gênerai des galères d'Espaignc a don Pedro de Leiva](7) ; celuy de gênerai des galères de Naples au duc de Fernandine(8), fils de don Pedro de Tolcdo.
(1) Cette phrase est inédite; elle se trouve dans les manuscrits Fr. 4063, Fr. 10315. — Acemilero mayor, chef des officiers chargés de veiller sur les écuries des mules et bêtes de somme.
(2) La charge de connétable, vacante depuis sept ans, avait enfni été obtenue par le duc de Luynes le 2 avril 1621.
(3) La Torre do Parada près du Pardo; ou Torreladones, sur la route de l'Escurial.
(4) Lopez d'Ossorio y Moscoso, VI^ comte d'Altamira, fils de Rodrigue d'Ossorio y Moscoso, V« comte d'Altamira, et d'Isabelle de Castro, avait épousé une Sandoval. Il mourut en 1638,
(5) Emmanuel-Philibert de Savoie, second fils de Charles-Emmanuel I^r, duc de Savoie, et de l'infante Catherine, fille de Philippe II, était par sa mère cousin-germain du roi d'Espagne.
(6) Alvarez de Bazan , 11*= marquis de Santa-Cruz, fils d'Alvarez de Bazan, 1er rnarquis de Santa-Cruz, capitaine général de la mer sous Philippe II, et de Jeanne de Zuniga, mourut en
(7) Inédit. — Don Pedro de Leyva, second fils de don Sanche Martinez de Leyva, vice-roi de Navarre, et de Leonor de Mendoza, sa première femme.
(8) Garcias de Tolède, duc de Fernandina, fils de Pierre de
Le jeudy 29°^^ je vins disner a l'Escurial ou je vis tout cet admirable édifice et les choses rares quy y sont.
Ce jour là on fit a Madrid conseillers au conseil d'Estat le duc de Monteleon, don Diego d'Ivarra, le marquis d'Ayetona et le marquis de Montesclaros.
Le vendrcdy 30°^^ je partis de l'Escurial, vins disner au Pardo, maison de plaisance du roy (1), et fus coucher a Alcovendas.
Ce jour là le duc d'Ossune se gourma avesques don Louis de Godoy quy avoit charge de le garder dans l'Alameda.
May. — Le samedy premier jour de may, je fis mon entrée en dueil a Madrid pour venir faire l'ambassade de condoléance. Apres disner j'allay au Sottillo (2) ou tous les cavaliers et dames de Madrid s'allèrent promener.
Le dimanche 2™" on haussa le pendon (3) a Madrid pour reconnestre le nouveau roy : don Rodrigo de Cardenas le porta.
Le lundy 3"^ j'eus ma première audience pour plaindre la mort du feu roy. Apres disner on fit le service du feu roy [en grande cérémonie] (4) a Saint Geronimo.
Le mardy 4"*^ on fit les honneurs du feu roy au
Tolède, duc de Fernandina, marquis de "Villafranca, et d'Elvire de Mendoza.
(1) A trois lieues de Madrid.
(î) Sotillo, petit bois.
(3) Le pennon, la bannière.
(4) Inédit.
mesme Saint Geronimo ou j'accompagnay le roy. Le père Florensia jesuiste fît son oraison funèbre.
Je fus après disner a l'audience cheux la reine aux Descalsas.
Comme je sortois de cheux le roy le matin après l'avoir rammené en sa chambre, le comte d'Olivares et don Baltasar de Suniga me vindrent conduire et faire un tour de galerie avesques moy. On parla de diverses choses : je leur demanday sy le prince Philibert verroit des ce jour mesme Sa Majesté, ou s'il attendroit au lendemain a le voir. Ils me dirent que le prince Philibert estoit en Sicile, bien eslongné de pouvoir voir le roy. Je creus qu'ils me faisoint les fins ; c'est pourquoy je m'opiniastray a leur dire que sy Alcala de Ennares (1) estoit Sicile, qu'il n'en estoit pas plus eslongné. Cela les estonna de sorte qu'ils me dirent qu'ils ne pensoint pas qu'il y fut. Allors je leur dis que s'ils vouloint que je l'ignorasse, au nom de Dieu soit ; que sy aussy (2) c'estoit eux quy l'ignoroint, je leur en pouvois asseurer, et que je le sçavois de l'ambassadeur de Venise a quy un courrier venoit d'arriver comme nous entrions a Saint Geronimo, quy l'avoit laissé a dix lieues d' Alcala, quy pensoit arriver ce jour là a Madrid sy ses mules l'y pouvoint porter. Ils me remercièrent tous deux de cet avis, et me prièrent de trouver bon qu'ils dient au roy qu'ils le sçavoint de moy ; a quoy je m'accorday. Ils rentrèrent
(1) Alcala de Henares, ville de la province de Madrid, à cinq lieues de cette capitale.
(2) Au contraire.
a l'heure mcsme cheux le roy luy dire cette nouvelle, puis envoyèrent incontinent assembler le conseil d' Estât auquel il fut résolu que l'on envoyeroit en diligence en Alcala de Ennares dire de la part du roy au prince Philibert de Savoye qu'il ne passât pas plus avant sans nouvel ordre , s'il n'aymoit mieux aller attendre les commandemens du roy a Baraxas ; ce qu'il tît et feignit d'y estre malade pour cacher sa desfaveur. Il avoit eu ordre de ne bouger d'Italie. Ces nouveaux favoris quy avoint veu comme du temps du feu roy il avoit pris pié sur son esprit, craignoint qu'il n'en fit de mesme a celuy cy et ne luy voulurent jammais permettre de voir plus de deux fois ce roy.
Le mercredy 5"^*^ je commençay a faire mes adieux aux grands et fis une despesche au roy.
Le jeudy 6°^® don Augustin Fiesque, trésorier de la cruçade (1), me fit festin et y pria plusieurs seigneurs espagnols.
Le vendredy 7°^® je continuay de faire mes adieux et allay voir don Pedro de Toledo nouvellement revenu de son bannissement (2) ; puis j'allay visiter le duc d'Alve.
Le samedy 8""^ je fus cheux la reine, puis cheux l'infante descalse. Apres disner je fus voir l'almirante
(1) La cruzada, la croisade.
(2) Don Pedro de Tolède, alors gouverneur du Milanais, fut en 1618 l'un des trois chefs de la conjuration contre Venise. A la suite de cette affaire il avait été rappelé de son gouvernement et mis en disgrâce.
de Castille (1). J'envoyay un gentilhomme a Baraxas visiter le prince Philibert de Savoye.
Le roy ce jour mesme fit l'almirante gentilhomme de sa chambre et fit couvrir grande le marquis de Castel-Rodrigo fils de don Christobal de Mora (2) .
Le dimanche 9™'^ de may le roy fit son entrée solennelle a Madrid. Il me fit préparer un balcon a la Puerta Guadalaxara. Il partit de Saint Geronimo et vint par la Galle Major en son palais. Toutes les rues estoint tendues. Devant luy marchoint les attabales (3), puis les gentilshommes de la bouche, puis les titulados (i) ; après marchoint les massiers, puis les quattre majordomes, en suitte les grands, puis le duc de l'Infantado, cavallerisso major, teste nue, portant l'espée nue devant le roy quy venoit après sous un dais a trente deux bastons portés par les trente deux regidores (5) de Madrid, habillés de toile d'argent blanche et incarnate ; puis suyvoit le coregidor (6), et les escuyers du roy estoint a l'entour de luy ; puis suy-
(1) Louis Henriquez, VIII^ comte deMelgar, Veduc de Medina- Riosecco, fils de Louis Henriquez, VIP comte de Melgar, lY" duc de Medina-Riosecco, était le neuvième qui exerçait la charge, héréditaire dans sa maison, d'amirante de Castille. Il mourut le 25 janvier 1647.
(2) Emmanuel de Moura, U^ marquis de Castel-Rodrigo, fils de Christophe de Moura, I*"" marquis de Castel-Rodrigo, vice-roi de Portugal pour l'Espagne, et de Marguerite Corte-Real, l'ut gouverneur général des Pays-Bas. Il mourut en 1648.
(3) Les atahales, tambours ou timbaliers.
(4) Les titulados (titrés) étaient les comtes et marquis qui avaient concession de titre, mais n'étaient pas grands d'Espagne .
(5) Officiers municipaux.
(6) Le corregidor, principal magistrat de la ville.
voint les capitaines des gardes, et ceux du conseil d'Estat, et ceux de la chambre (1).
Le lundy 1 0""^ je fus voir don Baltasar de Suniga pour avoir ma despesche, quy me remit au mercredy suyvant.
Le mardy 11""' je continuay de faire mes adieux. Je fus le soir au logis de Marte Gaudado ou je fis jouer une comédie en particulier avesques peu de seigneurs espagnols que j'y priay.
Le mercredy 12""' j'eus ma dernière audience du roy quy me donna de sa main ma despesche au roy, et a la reine sa sœur. Je pris en suitte congé du prince don Carlos ; de là j'allay dire adieu au comte d'Olivares et a don Baltasar de Suniga.
Apres disner les exécuteurs du testament du roy me mirent en main un grand reliquaire quy pouvoit valoir cinq cens mille escus, fort garny de belles reliques, et me chargèrent de le porter a la reine, que le roy son père luy avoit laissé en testament. Je fus en suitte prendre congé de la reine, de l'infante Marie et de l'infant cardinal.
Le jeudy 1 3"'' je fus prendre congé de l'infante descalse ; puis je fus dire adieu au comte de Benavente, au duc de l'Infantado et autres grands.
[Le vendredy 1 i""" j'achevay mes adieux et fus le soir avesques quelques seigneurs faire jouer une comédie cheux les comédiens mesmes] (2) .
Le samedy 1 5"" je receus un présent du roy par la
(1) Les conseillers d'État, et les gentilshommes de la chambre.
(2) Inédit. — La phrase se trouve aux manuscrits.
main de Jouan de Seriça, quy estoit une enseigne de diamans de six mille escus (1 ) . La comtesse de Baraxas m'envoya en suitte un fort beau présent de parfums ; je luy envoyay aussy le sien quy estoit une chaine de diamans de quinse cens escus. Apres disner le roy m'envoya encores donner un fort beau cheval de son haras. Puis ayant dit adieu a la comtesse de Baraxas et a forces dames quy l'estoint venu voir exprès, je partis de Madrid , le roy me faisant accompagner en sortant comme il avoit fait a l'entrée : puis je vins coucher a Alcovendas avesques monsieur l'ambassadeur ordinaire, M'" le prince d'Eboli, le comte de Chasteauvillain et quelques Espagnols parens du comte de Baraxas, desquels je me despeschay le lendemain dimanclie 1 6""% et vins disner a Cabanillos (2) et coucher a Buitrago ; le lundy 1 7'"^ disner a Serisco de Vaxo (3) et coucher aMirubio (4), le mardy disner a Gumuel d'Isans (5) et coucher a Leerme ; le mercredy a Bourgos ; jeudy disner a Birviesca et coucher a Pancorbo (6) ; le vendredy a Vittoria ; le samedy disner a Galarette, et coucher a Villafranca(7); le dimanche %3^^ disner a la venta de Marie Beltram et coucher cheux mon amy don Jouan d'Arbelais correro major de Guypuscua.
(1) Voir à l'Appendice. XVII.
(2) Gabanillas, ville de la province de Madrid.
(3) Gerezo de Abajo, ville de la province de Ségovie.
(4) Peut-être Honrrubia, bourg de la province de Ségovie, sur la route de Burgos.
(5) Grumiel de Izan, bourg de la province de Burgos.
(6) Pancorbo, bourg de la province de Burgos.
(7) Villafranca, bourg de la province de Guipuscoa.
Le lundy 24""^ je disnay cncorcs cheux Arbclais et passay a Saint Jean de Lus et vins coucher a Rayonne. Le comte de Gramont y arriva en mesme temps que moy.
Le mardy 25""® je demeuray a Bayonne pour y attendre M*" d'Espernon quy y arriva le matin. Nous allasmes après disner voir la grotte d'Amour et pescher.
Le mercredy 26™® je fus coucher a Saint Vincent (1 ) ; le jeudy a la Harie; et le vendredy 28""® a Bordeaux (2) ou je fus voir ]\r du Maine, et madame d'Onane (3) nouvellement revenue (4) d'Italie. Il me donna le lendemain a disner, et le dimanche 30""® j'allay disner a Blayes et coucher a Mortaigne (o) ; le jour d'après a Saintes, d'où j'en partis le mardy premier jour de juin et vins vers Saint Jean d'Angeli ou je trouvay l'armée quy alloit faire les approches (6) . Je m'y en allay et au
(1) Saint- Vincent-de-Tyrosse, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dax, département des Landes.
(2) M. de Bassompierre, revenant d'Espagne, fut salué à Bordeaux par MM. de Bonalgues et Brignon, jurats {Continuation à la Chronique bourdeloise).
(3) La duchesse d'Onagno était sœur du duc de Mayenne. Voir sur elle la note 2, t. I, p. 212. — Il y avait aux précédentes éditions : d'Ornano.
(4) Il y avait : revenus.
(5) Mortagne-sur-Gironde, bourg du canton de Goze, arrondissement de Saintes, département de la Charente-Inférieure.
(6) Les huguenots, à la fin de l'année précédente , avaient reformé leur assemblée à la Rochelle, et la maintenaient maigre les défenses du roi; des troubles éclataient sur divers points du midi de la France : ces circonstances avaient déterminé le roi à recourir à la force, et la première guerre civile religieuse de son règne venait de commencer. Déjà Saumur et plusieurs autres
retour je vins trouver en un chasteau nommé les Eglises (1), quy me receut fort bien.
Le mercredy 2™* je vins loger a Saint Julien proche de Saint Jean (%), ou nous assistâmes aux funérailles du comte de Maure vert (3) mestre de camp de Champaigne, tué le jour de devant.
Le jeudy 3^"^ le roy vint aussy loger a Saint Julien et après avoir tenu conseil, ordonna du siège et des charges de son armée. Il fit faire deux attaques, l'une par les gardes ausquelles les mareschaux de Brissac et de Pralain commandèrent et sous eux M""^ de Grequy, de Saint Luc, et moy pour mareschaux de camp : celle de Picardie fut commandée par le mareschal de Chaunes que le roy avoit fait duc et pair a son parlement de Paris (4), et sous luy par M*^^ de Termes et de la Rochefoucaut mareschaux de camp .
places de sûreté avaient ouvert leurs portes ; l'armée royale venait de mettre le siège devant Saint-Jean-d'Angély, appelé le boulevard de I3. Rochelle, et M. de Rohan, qui en était gouverneur, y avait laissé son frère, M. de Soubise, comme lieutenant.
(1) Le nom est en blanc au manuscrit et dans la plupart des éditions anciennes. Dans le manuscrit de Meaux on lit : le roi ; dans les éditions de 1692 et dans les éditions modernes : M. le connétable. L'auteur a sans doute voulu parler du roi, que du reste le connétable accompagnait toujours. — Hérouard indique Vervant comme le logement du roi à ce moment; mais les Églises sont très-rapprochées de Vervant.
(2) Saint-Julien, à peu de distance de Saint-Jean-d'Angély, avait un pont sur la Boutonne.
(3) Claude-François de la Baume, comte de Montrevel, fils d'Antoine de la Baume, comte de Montrevel, et de Nicole de Montmartin, né le 18 mars 1584, venait d'être créé maréchal de camp. 11 fut blessé le 31 mai; mais il ne mourut pas sur le champ.
(4) Par lettres du mois de janvier, enregistrées le 9 mars.
Nous entrâmes dans le fossé de nostre costé le 21"® de juin, et y tîsmes quattre traverses : cela se fit au jour que je commandois. ^F de la Vallette et le comte de Paluau(l) furent blessés, et Carbenié tué avec Favoles et Des Ilerables et Du Roc : celuy cy estoit a M' de Saint Luc, et le précèdent a moy, tous deux braves hommes ; Favoles estoit mon ayde de camp (2) .
Le 23°'^ l'on traitta et la capitulation fut sinnée ; et le 24™% jour de Saint Jean (3), M^" de Soubise sortit de la place : W d'Espernon et moy y entrâmes avesques les gardes du roy, françoises et suisses ; puis j'en sortis pour aller accompagner les ennemis en sortant, a une lieue de la ville jusques en lieu de seureté.
Le 26™^ le roy partit de Saint Julien (4) , et s'en alla a Cognac.
Durant ce siège M' le cardinal de Guyse mourut du pourpre a Saintes ou il s'estoit fait porter (5).
(1) Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron de Paluau, fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac, et d'Anne de Carbonnier, devait être le neveu du sieur de Carbonnier, tué à côté de lui, et non son beau-frère, comme le dit Hérouard.
(2) « Là se fit voir le généreux courage du marescbal de Praslin, des sieurs de Bassompierre et de Saint-Luc, avec une grande partie des volontaires de l'armée, desquels resta mort sur la place le sieur de Charbonnier, d'un coup de mousquet qu'il receut en la teste. >> (Thresor de l'Histoire générale de nostre temps.) — Cette action eut lieu le 23 juin, et non le 21.
(3) Ces dates sont à rectifier : M. de Soubise envoya un parlementaire le soir du 23 juin ; mais les articles de la capitulation ne furent accordés et signés que le 25, et la garnison sortit le 26.
(4) Suivant le Journal d'Hérouard, le roi ne partit de Saint- Julien que le 28 ; il coucha à Brizembourg (Charente-Inférieure), et entra le 29 à Cognac.
(5) Le cardinal de Guise mourut le 21 juin.
Nous demeurâmes trois jours a Cognac, et puis le roy m'envoya a Paris pour ratifier avesques monsieur le chancelier quy y estoit demeuré, plusieurs traittés et accords que j'avois passés en Espaigne (1) ; ce que nous fîmes avesques M"" le marquis de Mirabel (%) quy avoit receu une procuration particulière sur ce sujet. M"" de Grequy et moy revînmes ensemble et demeurasmes, moy vingt sept jours a Paris , et luy bien davantage a cause d'une blesseure bien grande a la teste, d'une cheute qu'il fit cheux madame la comtesse de Rochefort.
Il ne se peut dire comme je passay bien mon temps en ce voyage : chascun nous i'estinoit a son tour : les dames s'assembloint, ou se rendoint aux Tuilleries. Il y avoit peu de galans dans Paris : j'y estois en grand estime, et amoureux en divers lieux. J'avois rapporté pour vingt mille escus de raretés d'Espaigne, que je distribuay aux dames, quy me faisoint une chère excellente.
En fin monsieur le connestable a quy quelques gens de moindre estoffe que nous, comme Marillac, Zammet et autres [quy se vouloint avancer] (3), avoint persuadé que ce n'estoit pas son bien que des gens sy
(1) Par lettres du 24 juin le roi avait déclaré ratifier les articles du traité de Madrid et la promesse contenue en un compromis signé le môme jour que le traité, et portant que la France ferait tous ses efforts pour retenir les Grisons dans son alliance exclusive.
(2) Antonio de Tolède et d'Avila, fils de don Pedro d'Avila et de dona Hieronyma Henriquez, avait épousé Françoise de Zuniga et d'Avila, IIP marquise de Mirabel.
(3) Inédit.
qualifiés que W^ de Crequy, Saint Luc, Termes, et moy, fussions mareschaux de camp ; que nous estouffions sa gloire et celle de ses frères, qu'il vouloit avancer par les armes ; et que l'on ne parloit que de nous, et point du tout de luy, ny d'eux ; c'estoit pourquoy il devoit nous donner des commissions a l'escart et introduire en nostre absence des mareschaux de camp de moindre mérite quy seroint ses créatures et de ses frères, quy contribueroint leurs soins et leurs peines a leur honneur et a leur gloire ; monsieur le connestable se laissa aysement persuader a une chose quy estoit sy évidente, et pour cet effet il fit donner la lieutenance générale de la mer a W de Saint Luc et l'envoya a Brouages après le siège de Saint Jean pour préparer les arméniens nécessaires pour rendre le roy puissant sur mer : il me commanda d'aller a Paris ratifier les contrats susdits d'Espaigne et m'adjoygnit commissaire pour les sinner pour le roy avec monsieur le chancelier : W de Crequy avoit eu une mousquetade a la joue (1), de laquelle il n'estoit encores bien guery, quy se laissa facilement persuader d'aller a Paris, outre qu'il y avoit quelques affaires. Monsieur le connestable nous dit qu'il croyoit faire la paix a Bergerac (2) ; que les huguenots en faisoint rechercher le roy quy y condescendroit volontiers, et que Dieu aydant, le roy et luy nous suyvroint de près ; qu'en tout cas il nous ad ver-
Ci) Au siège de Saint-Jean-d'Angély. La blessure, quoiqu'elle eût paru d'abord dangereuse, ne lui avait pas fait interrompre son service.
(2) Bergerac, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du département de la Dordogne , était une des places de sûreté des huguenots.
tiroit promptement quand il seroit temps de se rendre a l'armée.
Il me donna mesmes quelques particulières commissions pour prendre garde a une union dont on l'avoit mis en allarme entre madame la Princesse, madame la Comtesse, et madame de Guy se. Il croyoit que M'' le Prince, et M' de Guyse et IVF le Grand n'estoint pas fort contens de luy ; le premier pour n'avoir plus le commandement de l'armée du roy ; les deux autres pour avoir esté faits du conseil estroit du roy et puis on leur avoit dit que pour quelques considérations ils n'y entrassent pas. Il me tesmoygna une grande confiance fondée sur le dessein qu'il avoit de me faire espouser sa nièce de Gombalet, ainsy que luy avoint asseuré M' le Prince et ]VP de Guyse comme il a esté dit cy dessus (1 ) ; et ayant veu depuis comme j'avois dignement servy en Espaigne et que j'avois bien fait a ce dernier siège de Saint Jean, il se reschauffa en ce dessein et m'en fit parler par Rouccelay quy eut charge de sçavoir de moy ce que je desirerois pour mon advancement et pour ma fortune, ce mariage se faisant : car il s'imaginoit que je luy demanderois des offices [de couronne] (2), dignités et gouvernemens, et que je me ferois acheter. Mais moy je respondis a Rouccelay que l'honneur d'entrer en l'alliance de monsieur le connestable m'estoit sy cher qu'il m'offenseroit de me donner autre chose que sa nièce avesques sa robe ; que je ne luy demandois que cela et ne refuserois point en suitte les bienfaits dont il me jugeroit digne [lors que je
(1) Voir p. 230.
(2) Inédit.
serois son neveu] (1). Il fut ravy de ma franchise et me fit dire qu'il me mettroit dans la parfaite confidence du roy quy avoit très forte inclination pour moy, de laquelle a Tavenir il n'auroit plus de jalousie comme il en avoit pris l'année précédente.
Il nous dit en suitte que, ou il nous escriroit quand 11 seroit temps de le venir trouver, ou qu'Esplan (2) nous le manderoit de sa part, auquel de plus il donna charge de nous mander tout ce quy se passeroit. Ainsy nous partimes fort satisfaits de luy, quy aussy tost dit au roy [qu'il estoit nécessaire] (3) qu'il fit de nouveaux mareschaux de camp en son armée ; que nous estions très propres et capables de ces charges là, mais que nous n'estions pas personnes a tenir pié a boule ny pour y rendre l'assiduité nécessaire. Pour cet effet il luy nomma Zammet, Marillac, Constenant et Saint Jus (4), le seul Termes estant demeuré, quy fut tué aux approches de Clairac(5).
Nous estions cependant a passer nostre temps a
(1) Inédit.
(2) Esprit Alard, seigneur d'Esplan, devenu marquis de Grimault par suite de son mariage avec Marie de la Baume-Montrevel, dame de Grimault. La protection du duc de Luynes l'avait fait grand maréchal des logis de France. Il fut tué en duel.
(3) Inédit.
(4) Peut-être Jean du Quesnel, seigneur de Saint-Just, qui avait épousé Isabelle-Gabrielle de la Rochefoucaud-Langeac. — Il y avait : Saint-Luc, aux précédentes éditions.
(5) Glairac, sur la rive droite du Lot, canton de Tonneins, arrondissement de Marmande, département de Lot-et-Garonne. Cette place, attaquée le 22 juillet, se rendit le 5 août. M. de Termes fut blessé le 22 aux premières approches, et mourut le
Paris, et Esplan nous mandoit de la part de monsieur le connestable, de temps en temps, que rien ne nous obligeoit de partir, et qu'il nous manderoit quand il seroit temps. Ainsy se passa le siège de Clairac et le roy s'acheminoit vers Montauban quand la reine mère quy estoit revenue a Tours, pour nous animer contre le connestable, envoya par M' de Sardini une lettre qu'il luy avoit escrite, luy demandant Marillac comme le seul homme capable de réduire Montauban et la suppliant de l'envoyer au roy pour ne point retarder ses conquestes par son absence : il (1) nous donna cette lettre cheux madame la Princesse devant quantité d'hommes et de femmes. Cela despita W de Crequy, mais m'anima a retourner a l'armée sans attendre l'ordre de monsieur le connestable, qu'il nous avoit promis, et arrivay le samedy %\^^ d'aust a Picacos(2l), quartier du roy devant Montauban. Je fis difficulté de vouloir servir de mareschal de camp, me contentant d'estre en ce siège colonel gênerai des Suisses. En fin le roy m'accorda que je ne me meslerois point avesques cette recreue de mareschaux de camp ; que je [le] (3) serois seul au quartier des gardes (4), et que.
(1) //, Sardini.
(2) Piquecos, village sur la rive droite de rAveyron, au nord et à une certaine distance de Montauban. C'était le 17 août que le roi avait établi son quartier au cbâteau de Piquecos, appartenant aux marquis de Moutpezat. Les premières approches furent faites le même jour.
(3) Inédit.
(h) Le quartier des gardes, où commandaient les maréchaux de Praslin et de Ghaulnes sous le connétable de Luynes, avait l'attaque des cornes ou ouvrages avancés de Montmirat et de
le siège finy, je conduirois l'armôe ; a quoy je m'accorday, et vins ce mesme jour au campement proche de la rivière du Tar du coslé des cornes.
On n'a voit point encores ouvert les tranchées ; seulement avoit on fait deux ponts pour traverser de nostre campement a Monbeton(l) ou M'" du Maine logeoit pour attaquer Ville Bourbon (2), et du quartier de M*" du Maine a l'autre quartier et attaque du Moustier (3). Nous allâmes, M"" le mareschal de Pralain et moy, visiter M' du Maine quy nous mena le plus près qu'il peut de Ville Bourbon a dessein de nous faire donner quelque mousquetade. Au retour nous nous preparasmes pour ouvrir la tranchée et allâmes, Gamorin (4) et moy, jusques contre les cornes de Montauban sans estre apperceus ny que l'on nous tirât; mais au retour nousestans fourvoyés du chemin,
Saint- Antoine, à l'ouest et au nord-ouest de la ville, sur la rive droite du Tarn, en avant du faubourg de Ville-Nouvelle.
(1) Montbeton, village du canton de Montech, arrondissement de Gastel-Sarrasin, à l'ouest et à quelque distance de Montauban.
(2) Ville-Bourbon, faubourg situé sur la rive gauche du Tarn, au sud-ouest de la ville, à laquelle il était joint par un pont, avait reçu ce nom depuis que le roi Henri IV l'avait entouré de fortifications. Le duc de Mayenne, ayant sous lui le maréchal de Thémines, était chargé de l'attaque de Ville-Bourbon.
(3) Le Moustier, faubourg bastionné sur le ruisseau de Tescou, rive droite du Tarn, au sud-est de la ville. Le prince de Joinville, ayant sous lui les maréchaux de Lesdiguières et de Saint-Geran, attaquait le Moustier. — Les deux ponts jetés sur le Tarn reliaient les trois attaques.
(4) Joseph Gamorini, ingénieur italien, attaché à la reine-mère, et envoyé par elle au siège sur la demande du duc de Luynes {Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, t. ï, p. 692). Il fut tué en 1622 devant Montpellier.
nous tombasmes dans un corps de garde avancé des nostres quy nous firent une descharge de tout leur feu a brusie pourpoint : ma mandille (1 ) fut percée d'une mousquetade ; mais Dieu mercy, rien ne toucha ny a Gamorin ny amoy. En suitte nous ouvrimes la tranchée des gardes et en outre fîmes une forte tranchée en un grand chemin quy estoit sur l'eau, ce quy se fit par le régiment de Piémont.
Le dimanche 2l2l™® monsieur le connestable vint a nostre campement et nous fit venir le trouver [pour luy parler] (2) : et comme nous estions près de luy, les ennemis firent une forte sortie sur Piémont quy estoit a la tranchée susdite contre laquelle un coup de canon de la ville ayant esté pointé, il emporta le corps du premier capitaine de Piémont nommé le Breuil (3), et la cuisse du lieutenant de Lambert (4), quy estoit mon domestique nommé Casteras , brave et gentil garçon quy en mourut a deux heures de là. Le capitaine Lartigue, du mesme régiment, eut le pié froissé d'une grenade, dont il mourut peu de jours après. Le capitaine Serroque (5), du régiment de Normandie, se
(1) Mandille, sorte de casaque que portaient plus ordinairement les laquais.
(2) Inédit.
(3) Henri du Breuil, déjà capitaine au régiment de Piémont en 1594, avait obtenu, cette même année, la majorité de ce corps. C'est sans doute par erreur que Roussel, dans son Essai sur les régiments d'infanterie, donne le récit de sa mort au siège de Sommières en 1622, à moins qu'il n'y eut au corps un autre capitaine du même nom.
(4) Lambert était alors capitaine au régiment de Piémont.
(5) Le sieur de Sarroque était premier capitaine du régiment de Normandie.
trouvant dans la tranchée allors sortit l'espce a la main vers les ennemis, mais il fut aussy tost tué d'une mousquelade. Je courus en diligence au bruit de la sortie, et repoussâmes les ennemis dans la ville ; mais nous avions desja perdu ces braves hommes.
La nuit suyvante nous tirâmes une ligne assés longue que nous continuâmes la nuit du lendemain encores, et mismes a travers du grand chemin quy estoit descouvert, certains chandehers (1) a l'espreuve quy furent depuis nommés valobres du nom de celuy quy les fit faire.
Le mardy 24°^® nous tirâmes une autre ligne et fîmes deux barricades sur les deux avenues et une espaule en une traverse.
Les ennemis firent semblant de sortir la nuit, mais nous trouvant sur nos armes et en estât de les bien recevoir, ils tindrent bride en main.
La nuit du mercredy 25°^^ nous voulûmes occuper un tertre avancé borné d'un chemin creux, quy estoit fort propre pour faire une batterie pour lever les deffenses de cette corne ; et pour ce sujet nous fismes tout a l'entour une couronne de quarante gabions quy n'estoint point remplis, mais seulement nous servoint de blindes et pour amortir les mousquetades.
Le jeudy 26™^ a onse heures, les ennemis sortirent dans ce chemin creux au dessus duquel estoint posés les gabions et avesques des crocs les tirèrent a bas vers eux (2) . Ils avoint aussy apporté quelques feux d'arti-
(1) Chandeliers, pieux fixés sur des pièces de bois et destinés à soutenir des fascines pour couvrir les travailleurs, (î) L'entreprise était conduite par Fleuraus du Rozier.
fices pour les brusler en cas qu'ils ne les peussent tirer du lieu ou ils estoint, et avoint garny leurs courtines de mousqueterie quy tiroint a nos gens a descouvert lors que ces gabions n'y estoint plus et en tuèrent huit ou dix. En fin nous tirions contre eux nos gabions, et n'en peurent (1) abattre que sept. Puis quelques mousquetaires s'estans avancés jusques sur le bord dudit chemin creux, les tiroint a plomb, et quantité de pierres que nous leur fismes jetter leur firent quitter ce chemin et se retirer en la ville : et une chose que nous avions faite la nuit contre eux leur fut favorable, quy estoint deux traverses contre ledit chemin, quy impossibilita (2) nostre descente a eux et nous osta le moyen de donner sur leur retraitte.
La nuit suy vante un Suisse de ma compagnie, nommé Jaques, nous dit que sy je luy voulois donner un escu, qu'il rapporteroit les gabions que les ennemis avoint renversés dans le chemin pourveu que l'on luy voulut faire passage, ce que nous fismes; et ce quy nous estonna le plus fut que cet homme rapportoit les gabions sur son col, tant il estoit robuste et fort. Les ennemis luy tirèrent deux cens arquebusades sans le blesser, et après en avoir rapporté six, les capitaines des gardes [quy voyoint une telle hardiesse] (3) me prièrent de ne mettre plus en hasard pour un gabion quy restoit encores, un sy brave homme : mais il leur dit qu'il y en a voit encores un gabion de son marché et qu'il le vouloit rapporter, ce qu'il fit.
(1) Il y avait aux précédentes éditions : pûmes. (1) G'est-à-dire : ce qui impossibilita. (3) Inédit.
Celte mesmc nuit nous avanceames nostre tranchée jusqucs a la teste du chemin creux.
Le vendredy ^}1^'^ nous eslargismes nos tranchées. Nous fîmes une gabionnade pour une batterie de huit ou dix pièces, et fîmes une forte traverse (1 ) au bout du chemin creux [quy nous servit de tranchée] (2). Nous fîsmes une autre traverse sur le chemin quy est proche de la rivière.
Ce mesme jour AF^ les mareschaux Desdiguieres et de Saint Geran quy avoint l'attaque du Moustier, en fîrent une forte pour gaigner la contrescarpe du bastion quy leur fut disputée plus de trois heures ; mais en fîn ils l'emportèrent. Mais il y eut des nostres plus de six cens hommes morts ou blessés, et entre autres Saint Jus mareschal de camp y fut blessé et mourut de sa playe a six jours de là : Zammet aussy mareschal de camp eut le bras droit cassé d'une mousquetade, quy le rendit inutile pour tout le reste du siège, bien que pour cela il ne l'abandonna pas (3). Ce fut un grand avantage que cette contrescarpe gaignée, et n'y avoit plus qu'a descendre au fossé et s'attacher au bastion, lequel gaigné, la ville estoit prise : mais ceux quy commandoint ce quartier et sur tous jMarillac opiniatra que l'on n'y pouvoit descendi^e en ce lieu là a cause du
(1) Il y avait : tranchée.
(2) Inédit.
(3) Suivant I'Histoim: particulière des plus mémorables choses qui se sont passées au siège de Montauban , dressée en forme de journal, par. H. Joly, Zammet fut blessé seulement le 12 septembre dans une attaque contre une demi-lune qui protégeait le bastion du Moustier.
flanc caché qu'il y avoit et un coffre (1 ) quy estoit dans le fossé. Je vins un jour par commandement du roy au conseil a Picacos, et comme on proposa de tirer a gauche pour prendre sur le penchant quy regarde la rivière, j'y contrariay par plusieurs vives raysons, me moquant de ceux quy croyoint que l'on ne peut descendre dans un fossé ou il y avoit des flancs cachés et des coffres, et en fin il fut résolu que diverses personnes iroint reconnestre la possibilité ou impossibilité de cette descente, et monsieur le connestable m'ordonna d'y aller, comme je diray cy après.
Le samedy 28°*® nous travaillâmes au delà du chemin a la sappe. Nous fismes encores une autre traverse dans le chemin a l'espreuve du canon, et tirasmes une ligne a travers de l'autre chemin pour aller gaigner le*' fossé de la corne.
Le dimanche 29'"*' (2) nous nous logeâmes dans le fossé et fismes une tranchée ou ligne tirant au chemin de main gauche. Puis nous dressâmes nostre batterie de huit canons. M"" de Chomberg quy faisoit la charge
(1) Coffre, abri sous lequel l'assiégé peut tirer sur l'assiégeant qui est dans le fossé.
(2) Il y a au manuscrit : le dimanche 30'; c'est une erreur : le dimanche était le 29. Cette erreur se continue jusqu'au 28 septembre, le quantième du mois étant toujours en avance sur le jour de semaine. La comparaison du récit de Bassompierrc avec les autres récits du siège, et notamment avec I'Histoire particulière déjà citée, VHistoire de Moniauhan par Lebret, Y Histoire du Querci par Catbala-Goture, m'a déterminé à adopter l'indication du jour de semaine plutôt que celle du quantième et à rectifier cette dernière. C'est ce qu'avaient fait les plus récents éditeurs dans les collections de mémoires. Il y aura encore lieu à quelques rectifications particulières qui seront indiquées en leur place.
de grand mcstre de l'artiglerie par commission, vint voir la batterie que son lieutenant nommé Lésine avoil fait taire. Je iuy montray comme le parc de ses poudres estoit trop près de la batterie, et que s'il faisoit vent d'amont, que les canons en tirant jetteroint leurs estincelles jusques au parc, et pourroint mettre le feu aux poudres. Il considéra bien que j'avois rayson et en parla a Lésine quy Iuy respondit qu'il n'y arriveroit aucun inconvénient, ce quy fit qu'il n'y remédia point. Le lundy 30™^ nous continuâmes nos tranchées jusques a une ravine a droitte de nostre batterie (1). Je vins a la teste de la tranchée reconnestre combien nous nous estions avancés, et sortis huit ou dix pas a descouvert pour voir ce que nous aurions a faire la nuit prochaine et puis me rejettay dans la tranchée avant que les ennemis se fussent bien afPustés pour me tirer, ce que la continuelle pratique nous apprend : mais il est dangereux pour ceux quy font cette mesme chose (2) après nous , parce que les ennemis sont préparés, et ils reçoivent les mousquetades que l'on a voit destinées, et non données, au premier quy a paru ; comme il en arriva a W le comte de Fiesque, quy en voulant sortir pour faire la mesme chose que j'avois faite, receut une mousquetade dans le rein droit quy Iuy perça jusques au bas du ventre a gauche, dont il mourut le quattrieme jour après (3) . Ce fut un
(1) Dans les précédentes éditions il y avait : jusques à une rame droite de notre batterie.
(2) Il y avait : ce métier.
(3) Le 23 août le comte de Fiesque avait été plus heureux étant au quartier du roi et assistant M. de Bassompierro qui
grand dommage pour tous, mais pour moy particulièrement, car il m'aymoit uniquement : c'estoit un brave seigneur, homme de bien et de parole, et excellent amy.
Ce soir mesme monsieur le connestable envoya commander a M'^ le mareschal de Pralain de ne faire tirer le lendemain nostre batterie , ce quy nous fit croyre qu'il y avoit quelque pratique d'accord quy se faisoit dans la ville, en laquelle Esplan entroit tous les soirs de la part du roy et traittoit avesques IVF de la Force et ceux de Montauban. L'on avoit aussy intelligence avesques un de dedans quy y avoit quelque commandement, nommé le comte de Bourfranc (1) ; mais les ennemis en ayans eu le vent s'en deffîrent un jour en une attaque quy se faisoit du costc de Ville Bourbon, qu'un des leurs par derrière luy donna une mousquetade dans la teste quy luy mit en pièces.
Le mardy dernier jour d'aust nous continuâmes la sappe vers la main gauche que nous avions commencée et mismes au delà du chemin une batterie de quattre canons outre la première quy estoit de huit.
^F de Ghomberg vint loger en nostre quartier et pria a soupper M' de Pralain et moy, et quelques autres. Gomme nous nous allions mettre a table, nous
allait reconnaître la place, il avait reçu une mousquetade qui lui avait seulement effleuré la peau.
(1) Le comte de Bourgfranc, « soldat de fortune, brave, habile » (Lebret), avait été investi par le duc de Rohan des fonctions de maréchal de camp dans la ville assiégée, et défendait en outre Ville-Bourbon, oii il avait sous sa charge Vignaux avec dix compagnies. Il fut tué le 4 septembre dans la grande attaque du duc de Mayenne. — Voir à l'Appendice. XVIII.
promenans devant sa tente, nous vismes le feu de la ville causé par leurs (1) poudres quy furent ce jour là bruslées au nombre de vingt milliers.
Septembre. — Le lendemain mercrcdy premier jour de septembre sur les six heures du matin (2), nous commenceames une furieuse batterie aux cornes des ennemis : M' le mareschal de Pralain estoit en la grande avec IVF de Chomberg, et j'estois a celle des quattre pièces. Elles faisoint toutes deux beau bruit : mais après avoir tiré une heure ou un peu plus, ce que j'avois prédit deux jours devant a monsieur le mareschal et a M"^ de Chomberg nous arriva : car les flammesches des canons portèrent dans le parc des poudres et en mirent en feu dix milliers quy y estoint avesques perte de quarante hommes et du lieutenant d'artiglerie Lésine quy y fut bruslé. Quelques gentilshommes se sentirent du feu, comme W de Bourbonne (3), le baron de Seaux (4) et d'autres; mais ce fut légèrement. Il arriva par bonheur que quelque peu aupai^a vaut j'estois allé en la ligne quy estoit au devant de la batterie, et qu'ayant reconnu quelque chose quy
(1) Il y avait : les, aux précédentes éditions.
(2) « Gejourdhuy (l«r septembre) entre sept et iiuict du matin commença la batterie de trois endroits a Montauban . » {Journal d' Hérouard .)
(3) Aux précédentes éditions, au lieu de : M^ de Buurhonne, il y avait : Jarde, Bourbonne.
(4) Peut-être Joachim de Saulx, baron d'Arc-sur-Tbil , second fils de Guillaume de Saulx, comte de Tavannes, et de Catherine Chabot. Le fils aîné de M. de Créquy était comte de Sault , et Antoine Potier, qui mourut le 13 septembre à Piquecos, s'intitulait seigneur de Sceaux.
nous pouvoit servir, j'envoyay supplier monsieur le mareschal de le venir voir, ce qu'il fit ; et comme il s'y acheminoit avec M"" de Chomberg et autres des principaux, ils furent exempts [du péril] (1) de ce feu. Les huit canons estoint chargés et hors de batterie, prêts a y retourner, quand le feu prit aux poudres, quy les fit tous tirer enmesme temps dans les gabions qu'ils mirent en pièces; et une motte d'un desdits gabions (^) m'ayant donné par le costé me porta par terre et me fit perdre l'haleine, mais aussy fut cause que le feu passa par dessus moy sans m'endommager.
En ce mesme temps les ennemis quy apperceurent nostre inconvénient, firent un grand cry et firent mine de sortir. Le régiment de Chappes estoit ce jour là de garde (3) , quy estoit la plus part en cette ligne avancée : il y avoit deux compagnies des gardes sur la gauche de nostre batterie des quattre pièces : j'avois aussy fait venir aux deux batteries près de deux cens Suisses tant pour la garde de la batterie que pour l'exécution des canons. M"" de Chomberg se mit en mesme temps a ladite batterie de quattre pièces et fit tirer de furie. Monsieur le mareschal se présenta avec les deux compagnies des gardes et les deux cens Suisses, et je me mis a la teste du régiment de Chappes, et fismes sy bonne mine que les ennemis n'osèrent
(2) Il y avait aux précédentes éditions : une moitié desdils gabions.
(3) Le régiment de Chappes, ancien régiment de Nérestang, et l'un des cinq petits vieux, avait alors pour mestre de camp César d'Aumont, dit le marquis d' Aumont , qui avait succédé en 1614 à son père Jacques d'Aumont, baron de Chappes.
venir a nous. Ils nous ont dit depuis le siège levé qu'ils avoint plusieurs ibis fait dessein d'entreprendre sur nostre costé comme ils avoint heureusement fait sur les autres, mais qu'ils nous avoint trouvés toujours sur nos armes, et nos tranchées tellement embarrassées [pour eux](1) et sy bien deffendues qu'ils n'ont osé y mordre, hormis la seule fois que la grande mine joua (2) . Nous fîsmes aussy en mesme temps venir trois compagnies de Suisses et cinq du régiment des gardes ; et pour leur montrer que le feu n'avoit pas consumé toutes nos poudres, nous en fîsmes prendre de celles quy servoint pour la batterie des quattre pièces et en fismes charger les huit canons de la grande batterie. En fin dans deux heures de nouveaux gabions furent remis a la place de ceux quy avoint esté fracassés du canon, et toutes choses restablies en bon ordre.
L'apres disner comme nous estions a regarder sur le Tar, nous vismes comme le feu se mit aussy aux poudres du quartier (3) de M*^ du Maine, quy fit, outre la perte de huit milliers de poudre, un assés grand meurtre d'hommes, parmy lesquels M'" de Villars (4) frère de mère de M' du Maine, mareschal de camp, et
(1) Inédit.
(2) Le 22 septembre.
(3) Il y avait : ait quartier.
(4) Emmanuel-Philibert des Prez, marquis de Villars, fils aîné de Melchior des Prez, seigneur de Montpezat, et de Henrie de Savoie, marquise de Villars, laquelle, en secondes noces, épousa Charles de Lorraine, duc de Mayenne, et fut mère du second duc de Mayenne.
le fils de ]\r le comte de Ribeirac (1 ), jeune homme de grande espérance, y furent bruslés. Il sembla que ce jour là, et le précèdent, avoint esté funestes pour le feu, tant aux ennemis qu'en nos deux divers quartiers.
Le jeudy 2""" nous continuâmes nostre batterie avec peu d'effet, puis qu'elle n'estoit establie que pour lever les deffenses de ces cornes que nous estions résolus de prendre pié a pié ; car elles estoint très bien faites, et de grands retranchemens derrière, garnis de chevaux de frise. Neammoins nous fismes semblant de les vouloir attaquer sur les quattre heures après midy, sur la prière que M"" du Maine fit a monsieur le mareschal de faire faire quelque diversion aux ennemis pendant qu'il attaqueroit une demie lune, de laquelle il fut repoussé avesques grande perte : car il y mourut le marquis de Temines (2), mareschal de camp, brave homme et courageux ; La Frette (3) quy ne de voit rien en courage et en ambition a homme de son temps ; Carbon, et plus de cinquante gentilshommes (4).
(1) Frédéric d'Aydie , fils aîné d'Armand d'Aydie, comte de Riberac, et de Marguerite de Foix.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : Termes.
(3) François Gruel, seigneur de la Frette , fils aîné de Claude Gruel, seigneur de la Frette, et de Louise de Faudoas, était gouverneur de Chartres. — Il y avait aux précédentes éditions : La Ferté.
(4) Suivant I'Histoire particulière, une première attaque fut donnée à la demi-lune de Ville-Bourbon dans la nuit du 2 au 3 septembre ; cette attaque n'ayant pas réussi, le duc de Mayenne la renouvela le 4, et ce fut seulement dans cette seconde journée, très chaude et très disputée, que périrent Thémincs, la Frette, et une foule d'autres. Le Thresor de VHistoire générale et l'Histoire
Le \endredy 3""^ nous fismcs une forte traverse a nostre batterie des quattre pièces parce que d'un l)astion assés eslongné de la ville on la battoit en rouage (1). Nous tirasmes aussy une ligne quy nous menoit a la garde des deux compagnies des gardes, ou nous [ne] (2) pouvions aller sans estre veus de certaines pièces [de terre] (3) avancées des ennemis.
W le mareschal de Pralain estant peu devant la nuit a la tranchée, et estant pressé de moy de m' ordonner ce qu'il vouloit quy fut fait la nuit suyvante, se voyant entouré de force noblesse [quy l'empeschoit] (4), pour s'en deffaire se mit a descouvert des ennemis et nous appela, moy et les aydes de camp, et Toiras (5) quy estoit celuy quy avoit le soin de tout ce qu'il falloit pour le travail de la nuit. Comme les ennemis se furent apperceus que nous leur donnions sy beau jeu, ils firent une descharge sur nous de trente mousquetades quy percèrent nos chausses et nos manteaux, et cassèrent la jambe de M' de Toyras , dont nous fusmes bien incommodés : car il me relevoit de beaucoup de peines qu'il me fallut depuis supporter.
Le samedy 4*"® le roy m'envoya commander de le venir trouver a Picacos sur ce que j'avois proposé quelques jours auparavant qu'il falloit qu'en l'attaque du Moustier ou l'on avoit gaigné la barricade, l'ordre
de Montauhan s'accordent à assigner les dates du 3 et du 4 aux deux attaques du duc de Mayenne.
(1) Une batterie en rouage est celle dont on se sert pour démonter les pièces de l'ennemi.
(2) Inédit. — (3) Inédit. — (4) Inédit.
(5) Toiras était alors capitaine au régiment des gardes.
estoit de descendre dans le fossé, [le] (1 ) traverser et passer avec une galerie, et s'attacher au bastion lequel en huit ou dix jours seroit gaigné sans aucune faute. Messieurs les mareschaux de camp de ce quartier là n'estoint point de ce sentiment, non pas, a mon avis, qu'ils y reconneussent trop de péril (car ils estoint braves hommes) , mais par opiniastreté ou insuffisance. J'apperceus encorcs en eux une chose que j'ay plusieurs fois remarquée, que forces gens sont vaillans, s'ils peuvent, pour le lendemain et non pour le jour mesme: car après avoir gaigné la contrescarpe, au lieu de faire la descente, lemareschalde camp quy estoit en journée jugea a propos de tirer une ligne le long de la contrescarpe [sur la gauche] (2) , disant que c'estoit pour venir gaigner la pointe du bastion ou l'on vouloit s'attacher ; peut estre aussy estoit ce pour laisser le péril de la descente a celuy quy luy devoit succéder, et celuy là la prolongea pour remettre a l'autre la descente. Ainsy depuis huit jours que la contrescarpe estoit gaignée on niavoit rien fait que couler le long d'icelle sans fruit ny sans dessein. Il y avoit un capitaine du régiment de Ghappes nommé la Molière quy faisoit la charge d'ayde de camp, quy estoit creu plus que pas un, et quy donnoit de grandes espérances a ces messieurs sur des propositions qu'il faisoit, quy n'estoint pas bien raysonnées : et monsieur le connestable quy escoutoit les uns et les autres, s'ennuyoit de voir que l'on n'avançoitpas. M"" le mareschal Desdiguieres n'y n'estoit pas toujours creu, et des que l'on le contestoit, ou contrarioit, son naturel
(1) Inédit. — (2) Inédit.
bénin liiy faisoit acquiescer etsuyvre le courant de l'eau, de sorte que le leni[)s se coiisunioit. En (in le roy voulut tenir un bon conseil pour prendre une bonne resolution. Je m'y trouvay par son ordre et maintins fermement mon opinion quy (istoit fondée sur les règles de l'art, sur l'expérience, et sur l'apparence aussy. j\P des Diguieres seul l'approuva ; mais W le prince de Jainville quy avoit commandement en ce quartier là, M' le mai^eschal de Saint Geran, W de Chomberg et les mareschaux de camp (1) du quartier furent du contraire, principalement Marillac quy vouloit prouver par raysons que l'on ne pouvoit faire descente dans un fossé ou il y avoit des flancs cachés et des coffres, comme sy cela rendoit les places (2) imprenables : ce petit la Molière le secondoit et faisoit grand bruit. En fin je leur dis qu'ils fissent assembler les ingénieux et reconnestre le fossé, et qu'en cas qu'ils ne fussent de mon avis, j'acquiescerois au leur.
La chose en demeura là, et ces messieurs de ce quartier là s'en estans allés, monsieur le connestable me fit entrer en son cabinet ou le roy vint tost après, et me dit que ces messieurs luy disoint que j'en parlois bien a mon ayse puis qu'en ma proposition je leur en laissois tout le péril et le hasard sans en avoir ma part; que je les voulois mettre a la boucherie, et que je ne serois pas marry de m'en estre deffait, et que c'estoit ce quy m'en faisoit ainsy parler. Je confesse que ce discours me mit en colère, et res-
(1) Il y avait : le maréchal de camp.
(2) Il y avait : lesdiis fossés .
II to
pondis a monsieur le connestable que le cours de ma vie passée ne feroit pas juger que je fusse homme a souhaitter la mort d'autruy ; que celle de M' de Jainville me causeroit du desplaisir sans m'apporter aucun advantage: que M^ des Diguieres estoit de mon opinion ; que pour M' le mareschal de Saint Geran, je ne pretendois pas estre mareschal de France par sa mort, mais par les bons services que je voulois rendre au roy ; quant aux mareschaux de camp, tant s'en faut que je deusse craindre qu'ils me devançassent, que je ne craignois pas qu'ils me deussent marcher sur les' talons, aussy n'estoint ils pas de mon calibre ny de ma portée ; que ce que j'en avois dit estoit selon ma conscience, mon opinion, le service du roy et l'ordre de la guerre, et tellement apparent que bien que je ne profite pas a courre sur le marché d'autruy, j'offrois au roy, s'il me vouloit faire changer de quartier contre eux, qu'a peine de mon honneur et de ma vie, dans trois semaines j'aurois mis sur le bastion du Moustier en batterie contre la ville (1) trois canons du roy, et que de la façon qu'ils pretendoint de faire, ils n'y seroint pas de six, et peut estre point du tout ; que c'estoit tout ce que j'avois a leur dire, après quoy je n'en parleroi s jamais. Sur cela le roy quy a toujours eu assés bonne opinion de moy, dit a monsieur le connestable : « Prenons Bassompierre au mot et le laissons faire : je suis sa caution. Envoyons les trois mareschaux de camp du Moustier a l'attaque des gardes, et le mettons au Moustier : je m'asseure qu'il
(1) Il y avait aux précédentes éditions : La Valette.
fera ce qu'il nous promet, et ce sera nostre bien. » Monsieur le connestable luy dit qu'il y auroit'bien de la peine a ce changement quy n'aggreeroit ny a l'un ny a l'autre quartier, et que les gardes ne voudroint pas obéir a ces mareschaux de camp du quartier du Moustier : en fin il me pria d'aller sur les lieux avec Gamorini , le Meine (1), et les Essars (2), et que le lendemain je m'en revinsse disner avesques luy, luy rammenant ces trois personnages susdits, desquels il vouloit aussy prendre l'advis, ce que je fis le lendemain dimanche o"^®, a la pointe du jour, affin qu'il n'y eut aucun mareschai de camp du quartier du JMoustier quy m'y \it. J'y menay lesdits Gamorini, le Meine et les Essars, et Lanclieres(3) de plus quy avoit la fièvre, mais il se força. Nous reconnusmes exactement toutes choses, puis nous nous en revinsmes a Picacos faire nostre rapport a monsieur le connestable, quy fut conforme a celuy que j'avois dit le jour précèdent, ce quy anima monsieur le connestable a le faire exécuter. Mais le mesme jour M'^ de Marillac le vint trouver, et assisté de M'^ de Chomberg, avec les grandes asseu-
(1) Louis, sieur du Maine, dit le baron de Chahnns. On di-ait qu'il avait été joueur de violon : ce qui paraît plus certain, c'est qu'il était très-bon militaire. Il fut depuis gouverneur de Sainte- Foy et grand maître de l'artillerie delà république vénitienne. Le 26 décembre 1632, il fut tué par le père de Ninon de l'Enclos. — Ici et plus loin il y avait aux précédentes éditions : Le Magny.
(2) Gbarles des Essars, seigneur de Meigneux, ûls de Cbarles des Essars, seigneur de Meigneux, et de Jeanne de Joigny, fut gouverneur de Montreuil.
(3) M. de Lancbère était capitaine au régiment de Piémont, il fut tué en 1622 devant Sommières. Roussel dit que les talents supérieurs de cet officier le firent généralement regretter.