PARTICULIERE
1 621 . SEPTEMBRE. 32i5
la nuit au secours ; car nos deux marcschaux se trouvèrent mal et me laissoint la courvée.
lie samedy 25""® les ennemis firent jouer sur les trois heures une mine au cavain , quy nous tua cinq hommes, mais ne gasta rien a nostre logement. Je fus la nuit avesques mille hommes contre le secours.
Le dimanche matin comme je revenois avec ces mille hommes dans nostre camp, le roy m'envoya commander de le venir trouver a Picacos. Je ne descendis point de cheval, et ainsy mal en ordre que j'estois, ayant veillé toute la nuit, et le sang caillé de ma blesseure a la teste s'estant espandu sur tout le visage et sur les yeux, je n'est ois pas reconnoissable. Comme j'arrivay, le roy et monsieur le connestable me dirent que W de Luxembourg quy avoit commandement sur six cens chevaux quy estoint toutes les nuits sur pié pour empescher le secours, estoit tombé malade, et qu'il falloit que j'en prisse ta charge jusques a ce que le secours fut entré, ou deffait ; ce que j'acceptay volontiers. Comme je parlois a eux, la reine vint de Moissac (1), ou elle demeuroit pendant le siège, a Picacos. Le roy envoya monsieur le connestable pour la recevoir et demeura a parler avec moy. Comme elle entra, elle demanda a monsieur le connestable quy estoit ce villain homme qui parloit au roy : il luy dit que c'estoit un seigneur du pais nommé le comte de
(1) Moissac, sur la rive droite du Tarn, chef-lieu d'arrondissemeut du département de Tarn-et-Garonne. — La reine, établie à Moissac, venait voir le roi à Piquecos; de son côté le roi allait de temps en temps coucher à Moissac.
Curton(l). Elle dit : « Jésus, qu'il est laid! » Monsieur le connestable dit au roy, comme il s'approcha de la reine : « Sire, présentés M"" de Bassompierre a la reine, et luy dittes que c'est le comte de Curton » ; ce qu'il fît, et je luy baisay la robe; puis en suitte monsieur le connestable me présenta a madame la princesse de Conty, a M®"^ de Verneuil, a madame la connestable de Montmorency, et a madame sa femme, lesquelles je baisay et oyois qu'elles disoint : « Voila un estrange homme et bien sale ; il fait bien de se tenir dans le pais. » Allors je me mis a rire, et a mon ris et a mes dents elles me reconnurent et eurent grand pitié de moy et plus encores l'apres disner qu'il y eut allarme du secours, et nous virent partir pour l'aller combattre.
Je veillay encores cette nuit là quy estoit la mienne au secours, et avoue que je n'en pouvois plus.
Le lundy 27°^% jour de Saint Michel (2), nous avions sy fort en teste ce secours que nous n'avancions pas beaucoup a nos tranchées. M' le mareschal de Pralain se portoit mieux de sa blesseure et me voyoit si abattu de peine et de sommeil qu'il se résolut d'aller cette nuit là a la garde du secours.
J'oubliois a dire que nous avions barricadé toutes les avenues des chemins que nous devions
(1) Christophe de Chabannes, marquis de Curton, fils aîné de François de Chabannes, premier marquis de Curton, et de Renée du Prat, mourut en 1636.
(2) On sait que la fête de saint Michel est le 29 septembre. Mais ce fut bien dans la nuit du 27 au 28 qu'eut lieu la rencontre du secours et le combat dont on va lire le récit.
garder, et que nous mettions nos j^ens derrière ces barricades le long d'un grand chemin creux quy traverse toute la plaine du Ramier entre Picacos et Montauban, prenant depuis le quartier des gardes jusques a cent pas du pont de la Garrigue ou il y en a un autre quy y va et le coupe.
M"" le mareschal de Chaunes voulut aller la nuit a la tranchée, affin que je la peusse reposer toute entière, estant l'onsieme que j'avois passée en l'attente du secours. J'oubliois aussy a dire que M"" de Luxembourg ne peut souffrir que le roy me commit a la cavalerie, et dit qu'il se leveroit plustost pour y aller, de sorte que l'on en laissa la charge aux chefs des trouppes (1 ). Ainsy franc et exempt de toutes courvées je me mis a table le soir avesques plus de cinquante seigneurs ou gentilshommes quy logeoint cheux moy ou aux logis attenans, lesquels m'avoint toujours voulu accompagner toutes les fois que j'avois veillé a l'attente du secours.
Durant le soupper on me vint dire qu'asseurement le secours devoit venir ce soir là et que l'on en avoit quelques nouvelles, ce quy fut cause qu'après souper j'allay cheux W le mareschal de Pralain et luy dis que j'irois encores cette nuit pour luy assister et servir. Mais il me dit qu'il ne le souffriroit pas, qu'il n'estoit pas un novice quy eut besoin que l'on luy montrast sa leçon ; que je luy laissasse seulement Le Meine (2) pour luy montrer les postes, et qu'il n'y auroit point
(1) Il y avait : de la dite cavalerie.
(2) 11 y avait aux précédentes éditions : Le Magny.
de mal pour nous celte nuit là ; que je m'en allasse dormir en repos affin d'estre en estât le lendemain et les autres jours pour y aller; qu'il n'avoit aucune nouvelle du secours autre que celle d'accoustumé, et que s'il y en avoit quelqu'une, il me le manderoit. Sur cela je m'en retournay a mon logis et envoyay mon escuyer nommé Le IManny (1) pour me venir dire s'il y avoit quelque nouvelle du secours. Il ne tarda gueres a revenir et me dire que La Courbe, capitaine des gardes de M"" de Vandosme, me mandoit qu'asseurement nous aurions dans deux heures le secours sur les bras, et qu'il l'avoit veu marcher.
J'cstois prest de me jetter sur le lit, et desja W le duc de Rets et M"^ de Canaples (2) quy couchoint dans ma chambre estoint endormis : je les resveillay et leur dis que l'on me mandoit que le secours venoit ; mais ils creurent que je me moquois, et n'y voulurent venir, ayans esté dix nuits consécutives a l'attendre, et a veiller. Je vins a une galerie proche de ma chambre et dis [que le secours venoit et] (3) que je m'y en allois; mais de plus de trente gentilshommes quy y estoint couchés aucun ne me creut, fors un nommé Rodon, fils de W de Cangés (4), et le sieur des Estans,
(1) 11 y avait : Le Mauhry.
(2) Charles de Créquy, sire de Canaples, second fils de Charles, sire de Créquy et de Canaples, et de Madeleine de Bonne, sa première femme. 11 mourut d'une hlessure reçue devant Chambéry en 1630.
(3) Inédit.
(4) Antoine de Conighan, seigneur de Cangé, fils de Pierre de Conighan, seigneur de Cangé, et d'Anne de Maraûn, avait épousé en 1592 Jeanne Boudet, fille de Jean Boudet, seigneur de
quy vindrent avesques moy. Je passay devant le quartier de Piémont et dis a M"" de Fontenay qu'il m'envoyât deux cens hommes, ce qu'il fit : j'en dis autant au colonel Hessy quy m'ammena aussy deux cens Suisses.
Comme j'arrivay dans ce grand chemin quy sépare la plaine du Ramier d'avec Montauban, j'y trouvay une extrême confusion. Monsieur le mareschal avoit envoyé quérir cent gensdarmes de la compagnie de Monsieur, frère du roy, lesquels estoint dans le chemin et l'occupoint : M"^^ de Vandosme, de Chevreuse, Desdiguieres, Saint Geran, Chomberg et Marillac y estoint aussy. Il n'y avoit que les deux compagnies de Normandie quy eussent leur poste a la baiTicade du carero de Ruffe ; c'estoint Devenes (1 ) et La Saludie quy les commandoint. Le régiment d'Estissac (2) quy devoit fournir quattre cens hommes les avoit encores devant leur quartier, attendant l'ordre. Trois cens hommes de Piémont estoint comme les autres dans le chemin, et deux cens des gardes aussy. Je rencontray Le Meine quy menoit vingt
Rodon. Leur fils aîné, Louis de Conighan, seigneur de Rodon, puis de Cangé.
(1) Jacques de Simiane, comte d'Evenes, second fils de Gaspard de Simiane, baron de Caseneuve, seigneur d'Evenes ou Evenos, et de Catherine Mitte de Miolans, fut lieutenant général en 1652, et mourut vers 1661, dans un âge avancé. — N. de Briançon, seigneur de la Saludie.
(2) Le régiment du baron d'Estissac , arrivé vers le milieu de septembre, avait pris son quartier « entre le ruisseau de la Garrigue et la plus haute corne, devant le bastion de la Fontaine, plus loing que la portée du canon » (Histoire particulière) ; par conséquent il opérait avec l'attaque des gardes.
gensdarmes de Monsieur dans la plaine pour prendre langue, et venir avertir. Je trouvay en suitte M"^ le mareschal de Pralain quy se fascha de me voir ; je luy dis : « On m'a dit qu'asseurement le secours venoit ; sy cela est, je ne vous seray pas inutile. » Puis je luy dis : G Monsieur, voicy bien de l'embarras ; sy les ennemis venoint dans cette confusion, ils passeroint, et ne les pourrions discerner d'avesques nos gens. » Il me dit : « Ce sont ces messieurs quy font le desordre : quel remède y peut on apporter? » « Sy feray bien, sy vous me le commandés, luy respondis je ; car je feray donner une allarme vers le pont de la Garrigue : ils y courront, puis je logeray Piémont pour les empescher de repasser. Cependant faites avancer ces gensdarmes mille pas dans la plaine ; car c'est là ou ils joueront leur jeu sy les ennemis viennent, et non icy. » Il me dit qu'il les y vouloit mener, et que sy les ennemis venoint, qu'il en rendroit bon compte. Il me commanda aussy de mettre les deux cens hommes des gardes a la traverse du chemin de Picacos quy va a la Garrigue, cequejefis, et tous ces messieurs s'en allèrent a l'allarme (1) devers leur quartier, et je logeay les gardes et Piémont : puis comme tout fut despestré, M*" de Yandosme arriva le dernier pour se retirer en son quartier, quy me dit qu'un sergent des ennemis s'estoit venu rendre a la barricade de Normandie, quy asseuroit que les ennemis le suyvoint de près [et qu'ils estoint bien près d'eux] (2).
(1) Il y avait : s'en alloient alarmés devers leurs quartiers.
(2) Inédit.
Los deux cens Suisses m'arriverent lors au bout du chemin devers le pont ; je les lis retourner le plus diligemment qu'ils peurent vers le carero de Ruffe ou estoit Normandie, et en mesme temps j'oyois tirer des coups de pistollets, ce quy me fit croyre que c'esloit quelque cavalerie quy les attaquoit. Je suyvis les coups de pistoUet et descendis au carero de Ruffe ou un corps de garde avancé fit sa descharge et puis se retira dans la barricade, quy se mit en estât de les attendre, et a l'heure mesme les ennemis vindrent donner par deux fois dans la barricade, quy fut très bien soustenue par ces deux compagnies de Normandie. J'estois en impatience des Suisses, quy arrivèrent en mesme temps ; je leur fis laisser leurs tambours a la main droitte et les fis passer doucement a la main gauche. Les ennemis qui ouirent battre ces tambours suisses a leur main gauche, n'y voulurent pas donner ; ils se jetterent a leur main droitte quy estoit nostre gauche, et parce que le chemin estoit creux (comme ils le sont tous en ce pais là) , il falloit qu'ils sautassent dedans plus de quattre pies de haut. Ils estoint onse cens hommes séparés en trois battaillons : celuy de l'avant garde passa, plus haut que le lieu [ou estoint les Suisses, proche du régiment] (1) d'Estissac quy estoit en battaille devant son quartier et quy par inadvertance ou pour croyre que c' estoint de nos trouppes (ce quy estoit toutefois hors d'apparence), le laissèrent passer franc sans luy donner ny tour ny atteinte. Lebattaillon quy le suyvoit, quy estoit le corps
(1) Inédit.
de battaille, ou estoint leurs enseignes, vint descendre dans les Suisses et moy, et creus d'abbord que c'estoit le régiment d'Estissac quy venoit au bruit de l'attaque des ennemis a nostre barricade, et d'autant plus qu'ils crioint : Vive le roy ! Mais un soldat des ennemis, j3ar mesgardc ou pour y estre accoustumé , dit : Vive Rohan ! Allors je criay aux Suisses que c'estoint les ennemis, quy ne se le firent pas dire deux fois, et menèrent bien les mains. J'avois une hallebarde en main, de laquelle je voulus donner dans le corps d'un des premiers quy descendit dans le chemin ; mais la nuit me fit faillir ma mesure, et tombay devant luy, quy fut en mesme temps tué sur moy et trois ou quattre autres en suitte, et je craignois bien plus d'estre tué des Suisses en me relevant, que des ennemis : en fin un des miens nommé le Manny, et le sieur des Estans, me tirèrent de dessous ces morts, et lors je m'employay comme les autres. De tout ce battaillon il ne se sauva pas quattre hommes quy ne fussent tués ou pris, et tués par de sy grands coups que le lendemain on s'en esmerveilloit.
Il y avoit en tout le secours onse enseignes de gens de pié. Un des capitaines quy estoint dans l'esquadron en fit prendre cinq drapeaux par un homme fort et dispost et fit une rude charge pendant qu'a costé de luy cet homme passa avesques les drapeaux. Ce capitaine fut incontinent tué, et ceux quy estoint avesques luy a la charge : il respiroit encores après le combat, et comme je disois que ceux là avoint chargé rudement et que l'un d'eux avoit donné un coup de pistollet dans le bras du colonel Hessy, il sousleva sa teste et dit : « C'est moy, Monsieur, quy luy ay donné et quy
meurs bien heureux d'avoir donné moyen de sauver une partie de nos drapeaux. » Je le fis retirer de là pour le porter panser : mais il expira avant que d'arriver ou estoint les sirurgiens, dont je fus marry; car je le voulois sauver.
Le troisième battaillon voyant comme nous avions malmené ce second, n'osa pas se hasarder de passer et s'en retourna dans la plaine ; mais nous envoyâmes le comte d' Ayen (1 ) avec sa compagnie de chevaux légers, quy les atteignit avant qu'ils eussent gaigné la forest de Gresine et les prit tous prisonniers.
Le mestre de camp Beaufort passa avec le premier battaillon, et entendant le combat du second, y accourut a cheval et fut enfermé dans le chemin entre les Suisses et douse des gensdarmes de la compagnie de Monsieur frère du roy, que menoit le sieur de Garennes enseigne de la compagnie, et fut porté par terre de plusieurs coups et prisonnier, dont depuis il guérit.
j\r le mareschal de Pralain quy estoit a la campaigne avec la cavalerie , arriva en ce temps , et voyant comme nous avions bien fait, nous loua fort. Je luy presentay Beaufort quy luy dit que le premier battaillon alloit (2) a la ville. Il courut après ; mais il le trouva
(1) François de Noailles, comte d'Ayen, fils aîné d'Henri, seigneur de Noailles, comte d'Ayen, et de Jeanne-Germaine d'Espagne, fut gouverneur de Rouergue, lieutenant général au gouvernement d'Auvergne après son père, et gouverneur d'Auvergne, puis de Roussillon. Il mourut en 1645.
Le comte d'Ayen tenait la campagne avec sa cavalerie. — Voir à l'Appendice. XX.
(2) 11 y avait aux précédentes éditions : ctoit.
desja entré dedans (1 ) , hormis quelques paresseux qu'il tailla en pièces.
Peu après Modene quy estoit avesques la cavalerie quy avoit laissé passer le secours sur ce qu'il les avoit conseillés de s'en aller par un lieu {%) ou les ennemis ne venoint pas, s'en vint me trouver et me dire que par le plus grand malheur du monde, tout le secours estoit entré sans que l'on l'ait rencontré; qu'il avoit tiré deux coups de pistoUets pour avertir qu'ils passoint, et que personne n'estoit venu a luy; qu'il les avoit menés jusques proche de la ville et les avoit comptés; qu'ils estoint quinse cens au moins, et plusieurs autres contes et fables selon sa coustume. Je me mis en colère et luy dis qu'il n'estoit rien de tout ce qu'il me disoit, et qu'il venoit après le coup nous en faire accroire, et pour preuve je luy montray plus de deux cens hommes morts en cent pas de place, et cent autres en peu d'espace de là. Il me loua grandement, et puis alla a toute bride dire a monsieur le connestable que n'ayant peu induire la cavalerie a deffaire le secours, qu'il m'estoit venu montrer par ou ils passoint pour me les faire attaquer, et en me louant médiocrement luy dit que luy avoit fait des merveilles, dont il eut le lendemain la huée quand on sceut ce qu'il avoit fait.
Vers la pointe du jour monsieur le connestable avec M" de Guy se et de Montmorency, arrivèrent. Je luy
(1) « Six cent trente hommes sous neuf drapeaux » (les mémoires du duc de Roban disent sept cents), entrèrent dans la ville.
(2) Il y avait : de ne s'en aller pas en un lieu.
presentay Beaufort, Pcnavere gfouverneur de Saint Antonin , deux capilainos en chel' |)risoniiiers (il en demeura deux autres sur la place, deux lieutenans et trois enseignes) (1), et six drapeaux que nous avions gaigné, et le menay au lieu ou le combat s'estoit fait, qu'il tut fortayse de voir, puis voulut me rammener a Picacos trouver le roy auquel il me présenta avec beaucoup d'honneur, et le roy me receut très bien. L'apres disner on luy mena les prisonniers quy estoint près dequattre cens, tant de ceux du comte d'Ayen(^) que des Suisses. La plus part des blessés moururent, et le roy envoya les sains aux galères (3) . On croyoit que je fusse blessé, voyant toute ma hongreline en sang ; mais c'estoit de celuy des ennemis que l'on avoit tués [sur moy] (4), estant tombé.
Ce fut le mardy SlS""*^, et je revins au soir en nostre quartier ou les ennemis firent jouer une mine quy faillit d'enterrer M*" de Pralain. Les ennemis firent semblant de sortir deux ou trois fois ; mais ils nous trouvèrent en estât de ne leur laisser pas faire long chemin et s'en désistèrent. J'eus en suitte congé d'aller
(1) Tout ce passage, depuis Beaufort, a été ajouté en interligne ou en marge.
(2) L'auteur de I'Histoire particulière prétend que les prisonniers du comte d'Ayen « furent conduits à Bourniquel (Bruniquel sur l'Aveyron), d'oii ils trouvèrent moyen d'évader, et la pluspart avant la fin du siège se rendirent dans Montauban. »
(3) Beaufort, considéré comme prisonnier de guerre, fut envoyé à la Bastille. En 1628 il eut un sort plus funeste : pris à Pamiers, il fut condamné à mort et exécuté. — Suivant le Mercure françois , Penaveyre fut aussi traité comme prisonnier de guerre ; mais s'il faut en croire VHistoire de Montauban, il fut envoyé aux galères.
(4) Inédit.
dormir, que je n'avois peu obtenir les onse jours precedens.
Octobre. — Le vendredy premier jour d'octobre, M" les mai^eschaux de Pralain et de Chaunes firent faire une forte attaque ou ils gaignerent un grand coin des cornes et se logèrent de telle façon qu'entre deux terres ils pouvoint gaigner jusques contre la contrescarpe de la ville a la sappc.
Le samedy 2™" et le dimanche aussy, la pluye nous incommoda, quy fut violente et remplit nos tranchées en plusieurs lieux.
Le lundy 4""^ le roy envoya quérir messieurs les mareschaux et me fit aussy commander de les suyvre a Picacos. Nous disnasmes avec monsieur le connestable, avesques tous les chefs et mareschaux de camp de l'attaque du Moustier, avesques lesquels estoit toujours joint M'" de Chomberg. Il (1) faisoit ce jour là un grand festin au millord de Iley ambassadeur d'Angleterre, quy eut audience l'apres disner, après laquelle le roy et monsieur le connestable vindrent en la chambre de M"" de Luxembourg quy estoit malade, ou il nous avoit commandé de nous trouver pour tenir conseil de guerre. Le père Arnoux (2) me dit en entrant : « Et bien. Monsieur, Montauban se va donner au moins disant, comme les œuvres publiques de la France (3) : en combien de jours offres vous de la
(1) II, le connétable.
(2) Jean Arnoux, né à Riom, jésuite, théologien et prédicateur^ mort à Lyon en 1636. Il avait succédé en 1617 au P. Gotton comme confesseur du roi.
(3) C'est-à-dire : Montauban se va donner à celui qui offrira le plus fort rabais , comme se donnent les travaux publics de la
prendre? » Je luy dis : a Mon père, ce seroit une offre bien presumptueuse sy l'on donnoit un jour déterminé de prendre une telle place que Montauban, et on ne peut respondre autre chose sinon que ce sera selon la forte attaque que nous ferons, ou la deffense que feront les ennemis, ou les facilites, ou empeschemens que nous y rencontrerons. » Il me dit lors : « Nous avons des marchands bien plus déterminés que vous; car ces messieurs du quartier de Picardie respondent sur leurs testes et sur leurs honneurs de la prendre dans douse jours après que vous leur aurés livré vos canons. Et c'est de quoy il se va maintenant traitter, et vous ferés chose agréable au roy et a monsieur le connestable de n'y point contrarier, sy ce n'est que vous veulliés prendre un temps encores plus court qu'eux pour mettre Montauban entre les mains du roy. »
Le roy arriva sur l'heure, et je fus contraint de laisser sur ce discours le père confesseur du roy, quy me fit ce bien de me donner moyen de penser a ce que nous aurions a respondre : et parce que je craignois que messieurs les mareschaux quy me commandoint, par opiniastreté , ou jalousie , ne voulussent faire quelque refus de donner les pièces de nostre quartier, je les tiray a part et leur dis : « Messieurs, on nous a envoyé quérir a ce conseil pour tascher de vous prendre par le bec, et de vous embarquer en une
France. — Les précédentes éditions portaient : Montauban se va
donner^ au moins comme disent les nouvelles publiques de la France.
chose pour descharger messieurs du quartier de Picardie et en charger vos espaules ; c'est pourquoy il vous faut bien prendre garde a ce que vous dires. Ces messieurs n'ont pas voulu faire la descente dans le fossé du bastion du Moustier, et ne sçavent plus ou ils en sont. Ils disent que s'ils avoint vos canons avesques les leurs, ilsprendroint infailliblement Montauban; ils espèrent que vous ne les voudrés pas bailler, affin d'en jetter la faute sur vous : au nom de Dieu, ne le faites pas. Vous avés desja eu l'honneur d'avoir deffait le secours ; toutes choses sont encores entières pour vous : mais l'hiver s'approche plus viste de nous que nous ne nous approchons de Montauban ; les maladies attaquent desja l'armée , et elle s'affoiblit tous les jours. Sy ces messieurs sçavent une finesse pour prendre Montauban, n'envions point leur science : ils nous cspargneront bien de la peine et peut estre des coups, et outre plus prennent sur eux une chose bien hasardeuse dont ils nous veulent descharger. Ne me demandés pas d'où je sçay cette nouvelle, mais profites en. » Messieurs les mareschaux creurent que le roy me l'avoit ditte, et me dirent qu'ils se conformeroint en ce que je leur conseillois , et que pas un ne respondroit sans l'avis de tous trois, et me voulurent faire cet honneur de m' adjoindre a leurs resolutions.
Sur cet instant le roy nous commanda de nous asseoir. Puis monsieur le connestable nous dit que la prise de Montauban estoit sy importante au bien du service du roy, que tous ses serviteurs se devoint porter avesques une passion violente a luy faire conquérir, et quitter toutes les émulations, jalousies et
envies que le courage et rambilion auroint mises dans nos cœurs, pour coopérer tous ensemble a l'effet de ce quy luy doit estre sy utile et a tout Testât ; que Sa Majesté ne laisseroit pas de sçavoir un très bon gré a ceux quy ne Tauroint pas prise, lesquels il reserveroit pour d'autres occasions quy ne seroint que trop fréquentes dans le progrès de cette guerre, et que pour nous exhorter a cela, il nous avoit assemblés tant pour prendre une déterminée resolution comme pour faire que les uns et les autres s'entreaydassent a l'exécution de ce quy seroit résolu ; et que le quartier des gardes estant le premier, c'estoit aussy a luy a quy il s'adressoit le premier pour sçavoir en combien de temps précisément nous voulions respondre de prendre la ville de Montauban. M"^^ de Pralain et de Cliaunes, et moy a leur suitte, après avoir consulté ensemble, respondismes que nous y apporterions tout le soin, et la peine imaginable, et telle que Sa Majesté en seroit satisfaite, et que nous ne luy en pouvions limiter d'autre temps [pour la prise] (1 ) sinon luy respondre que ce seroit plus tost ou plus tard selon la bonne ou mauvaise deffense des assiégés et selon les facilités ou inconveniens que nous y rencontrerions. Sur cette response, monsieur le connestable nous dit que messieurs de l'attaque de Picardie l'asseuroint de la prendre dans douse jours, et en mesme temps M"" le mareschal de Saint Geran dit : « Ouy, Sire, nous vous le promettons sur nostre honneur et sur nostre vie. » Nous luy dismes que
c'estoit un très grand service qu'ils rendoint au roy, ou nous prenions la part quy appartenoit a de sy passionnés serviteurs comme nous estions a Sa Majesté, nous offrans, s'il y avoit quelque chose en nostre puissance, capable de contribuer a une sy généreuse proposition , de l'employer franchement. Sur cela monsieur le connestable nous dit que le roy nous en sçavoit gré, et que ces messieurs auroint besoin des seise canons quy estoint en nostre quartier, lesquels nous accordâmes sans réplique, offrans de plus que sy pour quelque attaque ou autre occasion, ces messieurs avoint besoin de quelque secours, que messieurs les mareschaux m'envoyeroint avec quinse cens, voire deux mille bons hommes pour estre employés a ce qu'il leur plairoit me commander ; dont ils nous remercièrent. Nous dismes en suitte a monsieur le connestable que moyennant ce, le roy nous deschargeoit, non du siège de la ville, lequel nous continuerions, mais delà prise; ce que le roy nous accorda. Ainsy nous nous en retournâmes satisfaits de n'avoir plus rien a faire que de nous conserver, et divertir les ennemis par quelques attaques, mines, et sappes, de temps en temps.
Le mardy 5™^ nous fismes tirer de toutes nos pièces quelques coups de chascune, pour ne pas faire connestre aux ennemis que nous les voulussions oster (1 ), et toute la nuit nous en ammenasmes treise jusques au parc de nostre artiglerie.
(1) Il y avait aux précédentes éditions : que nous les voulions attaquer.
Le mcrcredy 6""° nous arrivèrent deux bastardes que nous avions demandées au roy (1 ) pour escarmouclicr, au lieu de nos canons, et la nuit nous tirasnies des batteries les trois autres canons restans.
Le jeudy 1^'^ nous envoyâmes huit cens Suisses pour faire escorte a huit pièces de canon quy furent envoyées au quartier du Moustier par deçà l'eau, et le lendemain on y mena les autres.
Nous ne laissâmes pas pour cela en nostre quartier d'avancer toujours quelques nouveaux travaux , de tenir les anciens en bon estât et nos batteries aussy, d'eslever un cavalier sur lequel nous mimes ces deux bastardes quy importunoint toujours les ennemis quy sceurent bien tost que nous n'avions plus de canons, dont ils se moquoint de nous.
Le samedy 9""*^ octobre W de la Force fut a la teste de nostre travail ; je fis incontinent deffendre de tirer, et parlâmes sur le haut des cornes assés long temps ensemble, luy me tesmoygnant beaucoup de désir de voir un bon accommodement, et qu'il me prioit d'agir le plus que je pourrois en la perfection de ce bon œuvre et d'animer M'" le mareschal de Ghaunes a y porter monsieur le connestable son frère, lequel se de voit dans peu de jours aboucher avec M"" de Rohan qui viendroit proche de Montauban a cet effet. Ce furent les premières nouvelles que j'en appris. Il me dit aussy qu'il estoit bien marry qu'une migraine que
(l) Il y avait aux précédentes éditions : nous demandâmes au roi deux bâtardes qu'il nous fit envoyer. La rédaction du manuscrit original se trouve dans les manuscrits Fr. 4063, Fr. 10315, Fr. 17478.
ce jour là avoit M"" le mareschal de Chaunes l'empeschoit de le voir, et que ce seroit quand il luy voudroit permettre ; me priant d'asseurer M'" de Pralain et luy qu'il estoit leur serviteur très humble, ce que je fis punctuellement. Il avoit avesques luy Saint Orse et Lendresse, deux capitaines braves hommes quy avoint charge de ce costé là (1 ).
Je m'en retournay dire a messieurs les mareschaux que je trouvay ensemble cheux M*^ de Chaunes, ce quy s'estoit passé entre JVF de la Force et moy et ce qu'il m'avoit prie de leur dire. Allors M"" de Chaunes ne nous cela plus ce quy se traittoit entre monsieur le connestable et ]VF de Rohan (21), nous priant de le tenir secret. Il me dit de plus que W le cardinal de Rets, M"" de Chomberg et le pcre Arnoul contrarioint a l'accommodement : les deux (3) a cause de leur profession, le troisième pour la certaine créance qu'il avoit de prendre dans huit jours Montauban, et qu'il luy avoit dit qu'il vouloit estre deshonoré et ne porter jamais espée en son costé s'il n'estoit dans dix jours au plus tard dans la ville ; ce quy me fit résoudre d'y aller le lendemain matin, et leur en demanday congé.
Je ne le peus faire neammoins parce que ce matin là, dimanche 10™^, les ennemis firent une furieuse sortie du costé de Ville Bourbon , gaignerent les premières tranchées qu'ils gardèrent assés longtemps,
(1) Ce colloque dut avoir lieu avant le 9 octobre. Voir la note 1 à la page 346.
(2) D'Esplans, le confident du connétable de Luynes, négociait depuis un certain temps avec M. de Rohan.
(3) Les deux ecclésiastiques.
16^21. OCTQBRE. 343
emmenèrent un gros mortier de fonte a jetter des bombes, tuèrent quelques soldats quy résistèrent, et eussent nestoyc toute la tranchée sy ]\F le mareschal de Temines et M"^^ les comtes de Gramont et de Cramail ne fussent venus courageusement s'opposera leur furie et les arrester sur cul. Je m'advançay avec cinq cens hommes en mesme temps sur le pont du Tar et envoyay scavoir de monsieur le mareschal s'il avoit besoin de mon service et que j'estois près de luy avesques de bons hommes. Mais luy quy avoit desja mis quelque ordre et repoussé les ennemis, m'envoya remercier : je vins neammoins seul le trouver et voir le degast que les ennemis avoint fait, que luy et messieurs les mareschaux de camp firent (1) reparer en peu d'heures. A la vérité ce quartier là estoit très foible depuis la mort de M"^ du Maine, et desperissoit tous les jours ; car les soldats quittoint : de sorte que monsieur le mareschal envoya prier M"" de Pralain quy estoit en jour, de luy envoyer quelques trouppes de son quartier pour faire cette nuit là la garde ; ce qu'il fit et me commanda d'y mener sept compagnies du régiment des gardes que j'y laissay pour venir de là a la garde de nos tranchées, dont ces sept compagnies furent mal satisfaites, et dirent qu'elles n'y viendroint pas une autre fois syje n'y demeurois.
J'allay cette mesme après disnée au quartier du Moustier ou je trouvay M"" le mareschal de Saint Geran et M"" de Marillac. Je fis semblant que j'estois seulement venu pour visiter Zammet quy estoit blessé; mais
(1) Les précédentes éditions portaient : avaient fait.
en effet c'estoit pour voir ou ils en estoint de la prise de Montauban dont ils parloint sy affirmativement. Eux d'abord me prièrent de venir voir leurs travaux, et l'infaillibilité qu'il y avoit en la prompte prise de Montauban. Je trouvay que depuis la grande dispute que j'avois eue avec eux pour la descente dans le fossé, qu'ils avoint toujours avancé a gauche [du long] (1 ) de la contrescarpe jusques a ce qu'ils estoint [venus] (2) sur le précipice, et qu'allors ils avoint coulé le long du penchant sur le Tar par une tranchée estroitte et incommode jusques a ce qu'ils eussent trouvé un certain tertre quy leur faisoit une place d'armes en l'aplanissant. Il estoit vray qu'il n'y avoit de ce costé là autre fortification que les murailles de la ville ausquclles mesmes estoint attachées les maisons ; que le fossé n'avoit que deux toises ou deux toises et demy de creux, quy n'avoit pas grands flancs, et mesmes dans le fossé on y estoit avec peu de péril. L'importance estoit de battre cette muraille ; car du lieu ou estoint leurs batteries, quy estoit fort bas, on ne pouvoit voir a une toise et demy près du pié de la muraille, ce que je fis considérer a ces messieurs : mais ils me dirent que les ruines des murailles y feroint un talus facile a y monter, ce que je ne peus croire, et le disputay avesques eux d'autant plus fermement que le fossé alloit en penchant du costé de la contrescarpe. Lors ils me dirent en secret qu'a tout événement la place d'armes qu'ils esplanoint allors leur feroit loger trois canons avesques lesquels ils verroint le fond du
(1) Inédit.
(2) Inédit.
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fossé, et qu'ils avoint une invention pour les yguinder a force de bras ; ce quy eut esté une grande affaire sy elle eut peu réussir : mais j'y voyois de grandes difficultés, dont la principale estoit que les ennemis tascheroint par mines (comme ils firent en suitte), ou en leur coupant leur tranchée pour y venir (ce (|uy n'estoit pas impossible veu sa forme et sa situation), de les en empescher.
Je m'en revins en nostre quartier, plus confirmé que jamais que ces messieurs bastissoint sur de faux fondemens, et le dis a ]\P le mareschal de Ghaunes, le suppliant instamment de porter monsieur le connestable a une bonne paix, s'il y trouvoit jour, de crainte qu'il ne récent et leroy premièrement, quelque notable dommage et honte.
Il fut d'avis de me mener le lendemain lundy 1 1 °^^ a Picacos avesques luy pour en parler moy mesme a monsieur le connestable, ce que je fis fort amplement, et le laissay partir ce jour mesme, fort délibéré de conclure la paix s'il y voyoit jour. Il s'en alla a quattre lieues de Picacos en un chasteau nommé Renies (1 ) ou il avoit donné seureté a M' de Rohan de luy venir parler. Ils conférèrent long temps ensemble (2), et approchèrent toutes choses de l'accommodement : neammoins pour plusieurs respects monsieur le con-
(1) Reynies, village du canton de Villebrumier, arrondissement de Montauban; il est situé dans une plaine qui longe la rive droite du Tarn, dans la direction de Villemur.
(2) On peut lire dans les mémoires du duc de Rohan les discours tenus de part et d'autre dans cette conférence qui « n'eut point d'effect, parce qu'on ne voulut entendre à aucun traitté gênerai. »
nestable ne voulut rien conclure sans en avoir précédemment eu l'approbation du roy et de son conseil.
Il en revint seulement le mardy l^"^ bien tard (1), et envoya le mesme soir donner rendes vous a JVP de Chaunes et de Chomberg de le venir trouver le lendemain mercredy 13"°* (2) a Picacos, au conseil, ou ils se rendirent, et M'" de Chaunes voulut que je le suy visse.
Monsieur le connestable proposa au conseil secret (je n'y estois pas), les conditions dont il estoit demeuré comme d'accord avesques ]\F de Rohan, quy estoint avantageuses et honorables pour le roy, utiles pour Testât, lesquelles furent trouvées raysonnablcs par tous ceux du conseil, quy estoint le roy, M' le cardinal de Rets, monsieur le connestable, iVr de Chaunes, M"" de Chomberg, et M"^ de Puisieux quy n'y estoit qu'en qualité de secrétaire d'Estat et debout, mais ne
(1) Hérouard a écrit en marge de son journal, à la date du 8, la mention suivante : « Le matin a quatre heures M"' le connestable alla a Reniers y trouver M"" de Rohan pour traicter d'accord », et VHistoire de Montauhan fixe au 9 la rupture des négociations à Reynies. Le Mercure français donne aussi le 8 comme date de l'entrevue. Il y a lieu de penser que ces indications sont exactes, et ce qui vient à l'appui de cette opinion , c'est que plusieurs des dates assignées par Bassompierre aux journées suivantes doivent être également avancées.
(2) C'est-à-dire le dimanche 10, jour de la sortie; peut-être le lundi 11, jour indiqué par l'auteur comme celui de sa première visite à Piquecos au sujet des négociations. — Le 13 le roi monta à cheval à sept heures et demie du matin pour venir au camp oii il dina chez le prince de Joinville, vit la batterie de dix-huit canons et revint à Piquecos seulement à cinq heures et demie du soir. [Journal d'Hérouard.)
laissoit pas d'en dire souvent son avis. Mais M"^ de Chomberg adjouta a son opinion que bien que les articles apportés par monsieur le connestablc ne fussent a rejetter, neammoins qu'il ne conseilloit pas que l'on les accordât présentement, mais que l'on les dilayat pour quinse jours, attendu qu'en ce temps là le roy seroit maistre absolu de Montauban et auroit les mesmes conditions en sa puissance que l'on luy offroit maintenant, et de plus hautes s'il en demandoit ; et comme M"^ de Chaunes répliqua qu'en cas aussy que l'on ne prit point Montauban, sy on estoit asseuré d'avoir les mesmes conditions (1 ) , M' de Chomberg dit que c'estoit un cas qu'il ne falloit pas poser parce que la prise en estoit infaillible, qu'il en respondoit au roy sur son honneur et sur sa vie, et qu'en cas que cela ne fut , il vouloit que le roy luy fit trancher la teste : sur quoy il fut résolu de remettre a quinsaine le traitté, et de le mander a M' de Rohan quy en attendoit la response a Renies.
Ce jour mesme M"^ le mareschal de Temines manda a monsieur le connestable que son quartier diminuoit de gens a toute heure, et que ses gardes estoint sy petites que sy les ennemis entreprenoint sur eux, il seroit forcé d'abandonner leurs tranchées; que pour cet effet il le supplioit de commander qu'il entrât tous les soirs des trouppes de nostre quartier six cens hommes pour garder le sien. Monsieur le connestable en parla a M"^ de Chaunes devant moy : mais je luy dis
(1) C'est-à-dire : demanda si, dans le cas où l'on ne prendrait pas Montauban, on serait assuré d'avoir encore les mêmes conditions.
qu'il avoit esté affriandc de l'envoyque nous luy avions fait peu de jours auparavant de sept compagnies des gardes ; que nous n'avions que les gens qu'il nous falloit pour garder nostre attaque, et que les trouppes enrageoint d'estre commandées d'aller garder un autre quartier que le leur ; finalement qu'ils cherchoint leur ayse au prix de nostre incommodité , et leur seureté en nostre péril. Monsieur le connestable prit bien mes raysonsetnenous commanda rien là dessus, renvoyant le gentilhomme qu'il (1) luy avoit envoyé, quy luy dit de plus que monsieur le mareschal estoit assés mal d'une fièvre depuis deux jours.
Mais sur la response que ledit sieur mareschal eut par son homme, il le renvoya le lendemain matin jeudy 1 i™*^ pour l'en presser de nouveau (%) et protester du mal quy en pourroit arriver sy l'on n'y provoyoit, et qu'il quitteroit le quartier ; ce quy fut cause que monsieur le connestable envoya un ordre précis a M"' les mareschaux de Pralain et de Chaunes pour envoyer les six cens hommes en garde que M' de Temines demandoit, lequel ordre ils me donnèrent pour regarder aux moyens de le pouvoir exécuter. Quand je me vis sy pressé, je m'avisay d'une ruse que je mis incontinent en pratique, quy fut d'envoyer prier M'' les comtes de Cramail et de Gramont de venir disner cheux moy quy avois quelque chose de conséquence a leur desclarer : quand ils furent arrivés, je leur fis voir l'ordre que j'avois d'envoyer six cens hommes garder leurs tranchées; et parce qu'ils
(1) II, Thémines.
(2) Pour presser de nouveau le connétable.
estoint mes anciens frères et amis, je ne l'avois voulu faire sans leur en dire précédemment mon avis, quy estoit que ce leurestoit une espèce d'affront d'envoyer un maresclial de camp estranger commander a leur préjudice dans leur quartier, et que nos trouppes n'y vouloiut aller sy Frangipani ou moy ne les y allions mener et commander ; que c'estoit a eux a y pourvoir, et que s'ils vouloint aller après disner remontrer au roy et a monsieur le connestable leur interest sur ce sujet, qu'ils pourroint a mon avis faire rompre cet ordre, et que, ce me semble, ils devoint demander des corps entiers pour venir camper avesques eux, ausquels ils commandassent; que des trouppes de M*" de Montmorency (1 ) il y avoit encores quattre ou cinq cens hommes des regimens de Fabregues et de La Roquette (2) , quy huttoint entre le quartier de Picardie et nous ; que l'on attendoit dans deux jours le régiment de Languedoc commandé par Portes (3), et d'autres quy viendroint tous les jours, dont on fortifieroit leur quartier ; que c'estoit une vision de W le
(1) M. de Montmorency amena de son gouvernement de Languedoc un renfort de six mille hommes de pied des cinq régiments de Rieux, Réaux, Moussoulens, Fabregues et la Roquette , et de cinq cents chevaux. Une partie de ces troupes quitta le siège en même temps que ce seigneur, que la maladie obligea de se retirer du camp.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : de Fadrique et de la Royauté.
(3) Antoine-Hercule de Budos, marquis de Portes, fils de Jacques de Budos , baron de Portes, et de Catherine de Glermont- Montoison, lieutenant général en Gévaudan et pays de Cévonnes, était oncle maternel de M. de Montmorency. Il fut tué au siège de Privas en 1629.
mareschal de Temines malade. Ils prindrent mon avis de la mesme main que je leur avois présenté, allèrent après disner trouver monsieur le connestable [pour le prier] de changer cet ordre, mais de leur renforcer leur quartier de trouppes nouvelles quy devoint venir a l'armée ; ce qu'il leur promit , et délivra nostre quartier de ce surcroit de garde.
Le vendredy IS'"^ M' le n^areschal de Temines m'envoya dire que je luy vinsse parler au pont du Tar; ce que je fis, et le trouvay dans sa litière avec son train, s'en allant de l'armée par la permission quy luy en estoit a l'heure mesme venue du roy. Il estoit fort malade, et a la mine et a l'effet : il se dressa comme il peut sur la litière et me dit que l'extrémité de sa maladie le forçoit de quitter son quartier, et qu'outre cela le mauvais estât ou il estoit l'eut contraint de l'abandonner ; qu'il me le consinnoit pour le garder, et que j'y envoyasse des trouppes au nombre que je jugerois a propos. Je creus qu'il resvoit de me tenir ce langage et luy dis que ce n'estoit pas à moy à quy il le devoit remettre, mais a monsieur le connestable quy luy avoit mis en main ; que j'avois charge de celuy des gardes sous M"' les mareschaux de Chaunes et de Pralain, dont j'estois bien empesché de m'acquitter ; a plus forte rayson ne me chargerois je pas d'une nouvelle commission, laquelle je ne voudrois pas accepter sy le roy mesme me la commettoit, s'il ne me deschargeoit de celle des gardes. Sur cela il s'esmeut fort, et me dit qu'il me le reprocheroit un jour; qu'il n'eut pas creu cela de moy, et qu'il protestoit, en cas que je ne l'acceptasse, du mal quy en pourroit arriver : et moy je luy dis absolument que je n'en ferois
rien. J'ay toujours creu depuis que son mal le troubla de sorte qu'il ne me connut pas, ou qu'il ne sçavoit ce qu'il me disoit : car il laissoit deux mareschaux de camp comme moy ; je n'avois aucune part ny despendance en son quartier ; je n'eusse peu prendre cette commission que du roy seul ou de monsieur le connestable, et je ne l'eusse jamais acceptée au préjudice de mes amis.
Nous avions fait faire en nostre quartier un cavalier sur lequel nous avions mis deux bastardes quy voyoint et tiroint dans les pièces des ennemis et les endommageoint grandement : je crois que sy nous y eussions eu des canons de batterie, qu'ils y eussent fait merveilles. Nous travaillions encores a une mine plus tost par divertissement que pour aucun autre effet, n'ayant plus autre dessein que de garder les postes avancés que nous tenions. Nous faisions quelquefois des tresves de deux ou trois heures pendant lesquelles nous parlions les uns aux autres en très grande privante, et sans crainte les uns des autres. Messieurs de la Force, et comte d'Orval quy avoit le tiltre de gouverneur de Montauban, bien que son [beau] (1 ) père y eut le principal crédit, me prioint souvent de baiser les mains de leur part a monsieur le connestable et a M" les mareschaux de Chaunes et de Pralain : je leur asseuray de le faire et de moyenner une entreveue entre eux, dont ils me tesmoygnerent estre fort contens.
(l) Inédit. — François de Béthune, comte d'Orval, fils de Maximilien de Béthune, duc de Sully, et de Kachel de Cochefilet, sa seconde femme, avait épousé en 1620 Jacqueline de Caumont, fille de M. de la Force.
Nous continuâmes ainsy en nostre quartier moytié guerre , moytié marchandise, jusques au mercredy ^Qrae (^i\^ qyg monsieur le connestable m'envoya commander de le venir trouver cheux M' de Chomberg au quartier de Picardie ou il avoit disné. Il s'enquit de moy sy nous avions une mine preste a jouer et une attaque a faire ainsy qu'il me l'avoit commandé quelques jours auparavant, dont je l'asseuray que tout estoit prest quand il l'ordonneroit. Il me dit lors : « Il faut que ce soit pour demain quand je le vous envoyeray dire ; car s'il plait a Dieu, nous serons demain dans Montauban pourveu que chascun veuille bien faire son devoir. » Je l'asseuray (ju'il ne tiendroit pas a ceux de nostre quartier d'y apporter toute leur industrie et pouvoir. Il me dit qu'il ne vouloit rien autre de nous sinon que par une feinte attaque nous eussions a divertir les ennemis pendant que du costé de Picardie on forceroit la ville. Je ne me peus tenir de luy dire : « Monsieur, vous en parlés avesques une grande confiance : Dieu veuille qu'elle ne soit point vaine.» J'avois bien ouy les deux jours precedens une furieuse batterie encequartierlà;maisjenem'appercevoispointd'aucune bresche raysonnable ny d'autre chose quy nous deut donner aucune apparence de cela : et certes je me suis mille fois depuis estonné d'un tel aveuglement quy ait continué sy long temps et a tant de diverses per-
(1) Ce fut probablement le mercredi 13 que M. de Bassompierre reçut cet ordre : c'était en effet ce jour-là que le roi avait dîné au quartier du prince de Joinville. On comptait sans doute donner l'assaut le lendemain. Mais pendant les journées des 14, 15 et 16 octobre, on ne fit que continuer les travaux et la batterie.
sonnes, et n'ay jamais sceii a (|noy l'allril)uer. M' de Cliomberg mesme en me disant adieu, il nie dit : « Mon frère, je vous offre après demain a disner dans Montauban. » Je luy dis : « Mon frère, ce sera un vendredy et jour de poisson; remettons la partie au dimanche, et n'y manques point. »
Je vins rapporter l'ordre que m'avoit donné monsieur le connestable a messieurs nos mareschaux, lesquels me commandèrent de faire charger nostre mine et [de tenir] (1 ) toutes choses prestes pour le lendemain.
Ce fut le jeudy 21'"' jour d'octobre {%) qu'au matin le roy et monsieur le connestable partirent de Picacos ayans fait porter leur disner au quartier de Picardie, ou se devoit faire cette solennelle exécution, avec une telle certitude que Reperan secrétaire de M' de Cliomberg convia les commis de M' de Puisieux de venir dans sa chambre pour voir prendre Montauban ; que les chefs du quartier commandèrent a leurs gens
(1) Inédit.
(2) Cette tentative d'attaque sur Montauban eut lieu le dimanche 17, et non le jeudi 21. Voici en effet ce que dit Hérouard dans son journal : « Le 17 va au camp, y faict porter ses armes au quartier de M'' de Montmorency, y a disné de sa viande : a unze heures monte a cheval pour voir trois attaques qui se debvoint faire, l'une du costé ou il estoit; l'autre ducosté des gardes; et la troisième delà la rivière sur Yillebourbon : ce fut sur les trois ou quatre heures : fust tiré de la ville ung coup de canon qui tue ung laquais a dix pas près de luy sans s'en effraïer; revient a huict heures. »
L'Histoire particulière donne à la même date du 17 un récit détaillé de cette journée. Le Mercure français annonce aussi le 17 mi assaut général aux trois batteries, repoussé par les assiégés.
d'estre presls a porter leur souper et coucher dans la ville quand on leur manderoit. Ils placèrent, le roy, M' de Rets, cardinal, monsieur le connestable, le père Arnoux, M' de Puisieux et autres en lieu ou ils peussent facilement voir forcer la ville, et tant d'autres choses plus ridicules que je ne daignerois escrire.
L'ordre gênerai et particulier fut fait : on nous manda de commencer la danse en nostre quartier. Le roy envoya plusieurs fois sçavoir a quoy il tenoit que l'on ne donnât, et il n'y avoit ny descente au fossé, ny montée a la bresche, [ny mesmes bresche] (1 ) quy ne fut rcmparée : il y avoit mesmes une pièce entre la bresche et le lieu d'où l'on partoit, quy n'estoit ny ruinée, ny battue : il n'y avoit point d'eschelles pour y monter, et quand il y en eut eu, point de moyen de le faire. En fin après avoir consumé toute la journée jusques a six heures du soir, avoir tenu six cens gentilshommes et quantité de gens de marque armés tout le jour, sans agir ny tenter de faire aucune chose, sy ce n'est de faire tuer de la ville forces gens quy se descouvroint, on vint dire au roy que l'on avoit de nouveau fait reconnestre le lieu ou il falloit donner, et que véritablement il n'estoit raysonnable ; et sur cela chascun s'en retourna.
On nous avoit mandé sur les quattre heures après midy de faire jouer notre mine, ce que nous fîsmes en mesme temps : elle fit un fort bon effet et ouvrit une grande partie des cornes sur lesquelles nous nous logeâmes; mais c'estoit en vain, car nous n'avions
(1) Inédit.
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pas a prendre la ville. La mine en faisant son eflet, tua d'une grosse motte de terre enlevée le jeune l'rere de M' de Saint Cliaumont (1) nommé Miolans, dont il fut héritier de plus de vingt mille livres de rente. Du mesme coup Le Plessis de Chivray (2) fut porté par terre, quy fut plus de quattre heures tenu pour mort, et passay trois ou quattre fois par dessus luy, ne le connoissant pas, a cause qu'il avoit le visage tourné contre terre.
]Messieurs nos mareschaux ny aucun de nostre quartier ne voulut les jours suyvans aller a Picacos pour voh' la contenance du monde. Mais le lendemain vendredy 2%^^ (3) monsieur le connestable envoya dire que quelqu'un du quartier le vint trouver. Messieurs les mareschaux me commandèrent d'y aller. Je trouvay le roy dans son cabinet avesques luy. M' le cardinal de Rets, Rouccelay, et Modene. Le roy me dit d'abord : c( Vous aviés bien toujours esté d'avis qu'il ne se feroit rien quy vaille du costé de Picardie. » Je luy dis : « Vostre Majesté me pardonnera, mais je n'ay pas creu que tout ce que l'on proposoit réussit : neammoins il ne faut pas juger des choses par les evenemens. » Il me dit lors : « Que croyés vous de cette
(1) Melchior Mitte, comte de Miolans, marquis de Saint-Ghamond, seigneur de Ghevrières, était iils de Jacques Mitte, comte de Miolans, seigneur de Ghevrières, et de Gabrielle de Saint- Ghamond, sa première femme. Il mourut le 10 septembre IGiO, à l'âge de 63 ans. — Son jeune frère, Jean François Mitte de Miolans, baron d'Auges en Dauphiné, était né du second mariage de leur père avec Gabrielle de Gadagne.
(2) Hector de Chivré, seigneur du Plessis, Iils de François de Ghivré, seigneur du Plessis, et de Léonor de la Porte.
(3) Le lendemain de l'attaque était le lundi 18 octobre.
batterie qu'ils veulent faire sur ce tertre ou ils ibnt l'esplanade? » « Je dis, Sire, luy respondis je, que s'ils la peuvent faire, la ville est a nous ; mais comme nous songeons a les prendre, ils songent aussy a s'empescher d'estre pris : ce sera merveille s'ils les laissent paisiblement faire cette batterie, et ils ont prou de moyens de les troubler, et sy l'on leur empesche cette batterie, vous pouvés bien remettre la prise de Montauban a l'année quy vient. » « Et moy, dit le roy, je ne me voudrois plus arrester a ce qu'ils veulent faire, car ce sont des trompeurs : je ne me fieray jamais a ce qu'ils me diront. » Monsieur le connestable n'avoit point encores parlé, quy dit lors : « Tout beau. Sire, ils ont creu bien faire , et en sont plus marris que vous : ce ne sont pas les premiers quy se sont trompés a leur calcul. Ils respondent encores a cent pour cent que dans cinq jours ils pourront mettre leurs canons sur le tertre; et s'ils le peuvent faire, voyla M' de Bassompierre quy vous dit que vous estes maistre de Montauban : donnons leur encores ce temps. » Il me dit lors : « Mon frère de Ghaunes m'a dit plusieurs fois que M' de la Force vous avoit prié de moyenner une entreveue entre eux deux. Auroit il, a vostre avis, dessein de renouer la pratique de M-^ de Rohan, et vous a-t-il point dit qu'il en eut quelque pouvoir? » Je luy dis qu'il m' avoit fait parestre ce désir, mais que l'affaire du jour précèdent luy estoit sy favorable et a nous sy contraire que j'avois peur qu'ils n'en fussent maintenant eslongnés. Lors il me dit que sy je voyois jour pour les ajuster, que je le fisse ; que de son costé il tascheroit de remettre la pratique de M' de Rohan sur pié.
Ainsy je m'en retoiirnay avesques cet ordre en nostre quartier, que je cherchay le moyen d'exécuter sans montrer que ce fut avec affectation , ]*)our ne hausser davantage le chevet aux huguenots, superbes de leurs bons succès, tandis que ceux du quartier du Moustier taschoint d'avancer leur prétendue batterie. Mais les ennemis quy estoint maitres de leur fossé vindrent miner dessous ce travail, en sorte que la nuit du dimanche 24^"® au lundy 25 sur les deux heures du matin, ceux de ^lontauban sortirent par une fausse porte au dessus du ]Moustier et vindrent par l'entrée de la tranchée attaquer le régiment de Picardie quy estoit en garde depuis ce coin de la contrescarpe jusques au penchant et de ce penchant vers le Tar jusques a l'esplanade ou l'on vouloit faire la batterie, et tuèrent tous ceux quy voulurent faire résistance ou quy ne se jetterent de la tranchée dans le penchant quy va vers le Tar, et tuèrent quattre capitaines du régiment de Picardie, et en mesme temps firent jouer la mine qu'ils avoint faite sous l'esplanade et emportèrent tout le lieu ou l'on vouloit mettre la batterie.
Monsieur le connestable me commanda de me trouver le lendemain cheux "SV de Ghomberg ou il vint disner, et l'apres disner il fut agité de ce que l'on devroit faire pour remédier au desordre de la nuit précédente ; ce que M*^ de IMarillac promit de faire, et malgré les ennemis, de mettre dans cinq jours trois pièces en batterie au mesme lieu ou elles avoint esté destinées.
Mais la nuit du mercredy au jeudy 28'"''' (I) les
(l) Il y a au manuscrit : la nuit du vendredi/ au jeudi/ 28'"'=.
ennemis firent une autre grande sortie sur Champaigne (1) quy y estoit de garde et ne la peut- soustenir, de sorte qu'ils gasterent toutes les tranchées. Ils donnèrent aussy par en bas sur le régiment de Villeroy (2i) quy les laissa passer jusques aux batteries de derrière eux, et donnèrent sur une des trois pièces que quinse Suisses gardoint (3) , dont ils en tuèrent trois et chassèrent le reste, et gasterent une desdites pièces. Tant de malheurs consécutifs obligèrent monsieur le connestable d'aller au quartier du Moustier et d'assembler les chefs des autres (juartiers pour prendre une finale resolution. Ghascun voyoit apparemment qu'il n'y avoit plus de moyen de continuer le siège ; mais personne ne le vouloit proposer. Marillac fui d'avis de faire un fort au Moustier, quy commanderoit la ville et auquel on mettroit tous nos canons et munitions en reserve pour, en un autre meilleur temps, en user, et que c' avoit esté le premier avis de IVr le mareschal Desdiguieres en arrivant a Montauban. Monsieur le mareschal dit allors qu'au commencement du siège le succès avoit fait voir que son conseil estoit bon et eut esté maintenant utile, mais qu'il n'estoit pas d'avis de l'exécuter astheure qu'il nous faudroit tenir une armée deux mois durant sur pié pour le mettre en perfection ; que la sayson ny nos trouppes ne le
(i) Le régiment de Champagne avait son quartier à l'attaque du Moustier.
(2) Le marquis de Villeroy avait amené à la fin de septembre un régiment de quinze cents hommes qui avait pris son quartier dans la plaine du Tescou, à portée de l'attaque du Moustier.
(3) Une petite partie des Suisses était aussi à cette attaque.
nous poiivoint i)ormcUrc. W le niarcsclial de Saint Gcran proposa de réduire les trois quartiers im un, et de continuer vivement ratta([ue du Mouslier, persistant toujours que l'on prendi'oit infailliblement Montauban sy on l'attaquoit comme on l'avoit toujours proposé. Je suppliay IVI^de Gliomberg deluy demander ou il vouloit faire la batterie, veu que la mine des ennemis avoit emporté la place ou l'on l'avoit destinée. Il luy respondit que c'estoit a luy (1 ) quy faisoit la charge de l'artiglerie, de la trouver. Il (2) luy répliqua que sa charge estoit de faire faire les batteries ou les généraux desiroint et pour battre ce qu'ils jugeoint qu'il falloit battre. Sur cela monsieur le connestable leur dit : « Messieurs, nous ne sommes pas icy pour décider de vos charges, et il n'en est pas temps. » Puis il demanda l'avis de plusieurs autres quy tous tournèrent autour du pot, jusques a ce qu'il demanda mon opinion. Je luy dis lors :
« Monsieur, sy je reconnoissois que nostre persévérance au siège de la ville de Montauban la peut porter [ou forcer] (3) a se réduire a l'obéissance qu'elle doit au roy, je vous conseillerois de vous y opiniastrer, et m'estimerois bien heureux d'employer selon mon devoir, mon temps, mon travail et ma vie en l'exécution d'une chose tant importante a l'honneur et au service du roy. Mais voyant Testât présent de nostre armée, fatiguée par une longue campaigne et
(1) A lui, Schomberj
(2) 11, Schomberg.
(3) Inédit.
par plusieurs grands sièges qu'elle a faits cet esté, diminuée par la perte de quantité de braves liommes quy y sont péris, et finalement [ruinée par les maladies et autres incommodités] (1), je ne feindray point de vous dire ouvertement ce que messieurs les preopinans vous ont voulu faire comprendre par leurs discours ambigus, quy est que vous devés plustost songer a rendre le repos a vostre armée, dont vous l'avés privée depuis huit mois, qu'a l'employer infructueusement en la continuation d'un siège auquel toutes choses nous sont plus desavantageuses au bout de trois mois qu'il est commencé , que lorsque nous l'avons entrepris. Il est entré dans cette place plus de deux mille soldats depuis la detïaite du secours; les habitans le sont devenus par un exercice continué durant trois mois, et ne sont pas plus enorgueillis qu'encouragés, [tant] par leurs heureux succès de Ville Bourbon que par ces deux dernières sorties ; l'attaque générale entreprise et non exécutée leur a enflé le cœur et applaty celuy de nos gens de guerre quy se sont persuadé que nous ne la pouvions faire puis que nous ne la faisions pas ; nous sommes a la fin de l'automne, quy est le temps auquel on a accoustumé de cesser d'entreprendre et d'agir. Je vous en puis parler d'autant plus librement, Monsieur, que je suis moins intéressé dans l'affaire; car ceux de nostre quartier ont esté deschargés de la prise de cette ville des que vous les deschargeates de leur artiglerie. Toutes choses y sont en leur entier : les ennemis ne
(1) Inédit.
nous y ont donné aucun tour ny atteinte , et nos trouppes quy sont veritablenuMit aucunement (1) desperies, ne le sont point a l'esgard de celles de Ville Bourbon ou du Moustier, et nous reste encores cinq mille bons hommes de pié prests a employer ou il vous plaira nous commander. Ces messieurs quy commandent en ce quartier et quy soustiennent tout le faix du siège sur leurs espaules, ont tant de générosité et de gloire, qu'ils aymeroint mieux périr et mourir que de vous avoir proposé de le lever ; mais moy quy n'ay pas les mesmes intérêts qu'eux, a quy celuy du service du roy m'est cher a l'égal de ma vie, je ne marchanderay point a vous dire en ma conscience, et selon le serment que j'y ay, que vous devés. Monsieur, avesques un bon ordre , une entière seureté , et en temps non précipité, quitter l'entreprise et le siège de Montauban et reserver le roy, vous, et cette armée, a une meilleure fortune et a une plus commode sayson. »
Comme un chascun vit clairement que mon avis estoit le seul que la sayson et Testât de nos présentes affaires requeroint, personne n'y contredit, bien que aucun n'en voulut proposer autant, chascun estant bien ayse d'en laisser faire la proposition a un autre.
Je m'en retournay par Picacos avec monsieur le connestable quy me dit qu'il estoit résolu de lever le siège. Je luy dis : « Monsieur, vous faites bien de vous coucher de peur d'estre porté par terre. Je ne m'estonne pas que vous soyés contraint de lever un siège (]ue vous avés entrepris sans dessein ; car vous ne
(1) Un peu.
VOUS y estes embarqué que sur l'asseurance que le comte de Bourfran vous donnoit de trahir la place. » Il me dit lors que c'estoit Esplan quy l'y avoit embarqué, et Clîomberg empesché de s'en despestrer honorablement ; que le roy estoit bien mal satisfait de luy et qu'il estoit fort content de moy, et qu'il me croyroit désormais aux choses de la guerre, et non luy. Il me commanda en suitte d'embarquer M" de la Force a parler a ]\r le duc de Ghaunes; ce que je fis pour le vendredy 29^"^ octobre (1), auquel AP de la Force et d'Orval avec quelques uns des principaux de Montauban sortirent de la porte de la ville quy est entre le bastion de la Garrigue et les cornes que nous attaquions, et environ a deux cens pas de la ville M"" de Ghaunes et moy nous y trouvasmes. Nous nous saluâmes avesques beaucoup de tendresse et d'affection ; ils prièrent que l'on ne parlât point en particulier, parce qu'ayant affaire a une ville jalouse et a un peuple soubçonneux, cela leur pourroit porter préjudice. Il y eut beaucoup de discours de part et d'autre , quy en fin aboutirent de leur part qu'ils estoint très humbles serviteurs et sujets de Sa Majesté, (juy ne respiroint qu'une entière et parfaite obéissance a ses volontés et commandemens , pourveu que le
(l) Les manuscrits Fr. 10315, Fr. 17476, et le manuscrit de la ville de Meaux portent : le lundy 29 octobre. Cette date fautive a été reproduite par l'édition de 1665 et par quelques-unes des anciennes éditions. Mais d'autres donnent à l'entrevue la date du samedi 30 octobre, qui est la véritable : c'est en effet celle que s'accordent à indiquer I'Histoire particulière et l'Histoire de Montauban.
libre exercice de leur religion el les autres choses accordées par leurs edits soint puncluellement observées ; et M"" de Cliaunes conclut sur l'asseurance (jue le roy les recevroit en ses bonnes grâces quand ils se rcmettroint en leur devoir.
Yoyla en quoy consista cette conférence et le fruit (juellc apporta, quy fit bien juger qu'ils n'estoint pas pour raccrocher le précèdent accord, non plus (|ue M' de Rohan , quy n'y voulut plus entendre ; ce quv porta le roy et monsieur le connestable a se résoudre, le mardy S'"^ jour de novembre (1), de lever entièrement le siège de Montauban et d'envoyer cette leur volonté aux chefs quy commandoint au quartier de Picardie, afïînde s'y préparer : ce qu'ils firent durant quelques jours en retirant les canons en nombre de trente deux, quy estoint dans les diverses batteries, et jes mirent dans le parc lequel tous les chevaux de l'artiglerie rammenerent en six voyages avesques tous les affûts et munitions depuis le vendredy 5™^ jusques au dimanche 7™% et les deschargerent sur le bord du pont du Tai' de nostre costé. J'envoyay ces trois jours durant huit cens Suisses pour escorter, depuis le quartier de Picardie jusques au nostre, toutes les voitures des canons.
En fin le lundy H^^ de novembre a trois heures du matin le quartier de Picai^die leva le siège, et se retira
(1) Si l'on en croit I'Histoire particulière, ce même jour 2 novembre aurait eu lieu une sortie des assiégés dont les détails se rapporteraient assez exactement à ceux de la sortie du 28 octobre, tandis que la sortie de la nuit du 24 au 25 octobre sur le quartier de Picardie n'aurait eu lieu que le 28.
au quartier de Ville Bourbon, laissant la ville libre de tout ce costé là jusques au commencement de celuy des gardes; et fallut que de là en avant, non seulement nous nous gardassions de la teste des ennemis, mais aussy tout nostre costé gauche quy demeura descouvert.
On employa tout ce jour là et le suyvant mardy 9™% a embarquer nos canons dans les batteaux sur lesquels nostre pont estoit basty, pour les faire descendre le long du Tar dans la Garonne vers Moissac.
Le mercredy 10'"" (1) le roy quitta son logis de Picacos et vint loger a Montbeton , quartier de Ville Bourbon ; il passa en y allant devant mon logis et me dit, la larme a l'œil, qu'il estoit au desespoir d'avoir receu ce desplaisir de lever le siège, et qu'il n'avoit contentement que de nostre seul quartier; qu'au reste il avoit résolu de me donner seul l'armée a mener, mais que je n'en die rien et qu'il n'y avoit que monsieur le connestable et luy quy en sceussent rien, et que je le vinsse voir le lendemain matin a Montbeton.
M"" le mareschal de Pralain luy envoya en ce mesme temps demander congé de se retirer de l'armée pour se faire panser de la fièvre qu'il avoit depuis quattre jours, ce qu'il luy permit.
Le jeudi 11""" de novembre j'allay suyvant l'ordre du roy a Montbeton, lequel me voyant mal en ordre, m'en
(l) Ce fut le samedi 6 novembre que le roi se rendit de Piquecos à Montbeton où il séjourna jusqu'au 14. « Le 6 a sept heures, dit Hérouard, monte a cheval, part de Piquecos et par le pont dict de Tholose, faict sur des bateaux, va a Montbeton. »
demanda la cause : je luy dis (jiie j'avois couché dans la tranchée. Lors, tout estonné, il nie dit pourquoy je n'avois pas encores levé le siège : je luy respondis [que c'estoit] (1 ) parce qu'il ne me l'avoit pas commandé. Il demanda a monsieur le connestable s'il ne me l'avoit pas dit, lequel respondit qu'il croyoit que cela fut fait des le dimanche passé ainsy qu'au Moustier, et que nous avions grand tort de n'en avoir point parlé. Je luy respondis que je n'avois garde, et que j'y fusse demeuré toute ma vie devant que de luy en faire instance, bien qu'il nous ait fallu depuis quattre jours continuels doubler nos gardes, attendu que ceux de Montauban n'ayant plus a songer qu'a nous, pouvoint nous attaquer avesques leurs forces entières ausquelles nostre garde ordinaire n'eut sceu résister. Ils me dirent lors que je ne manquasse pas de lever le siège la prochaine nuit, et que je portasse cet ordre a M"" de Chaunes de leur part ; mais comme ils me parloint, il arriva, et lors ils luy dirent que la nuit prochaine il eut a quitter les tranchées. Je luy dis que je ne m'y trouverois pas s'il le levoit de nuit ; mais s'ils me vouloint permettre de le lever de jour, je le ferois et avec ordre, et avec nostre honneur, et que je leur suppliois très humblement de m'accorder cette grâce, leur respondant de ma teste de tout le mal quy en arriveroit ; ce qu'ils m'accordèrent après cfuelque contestation, et M"" de Chaunes me dit que je prisse le temps que je voudrois pour ce sujet, mais qu'il y vouloit estre. Je luy dis lors que ce seroit entre trois et
(1) Inédit.
quattre heures après raidy de ce mesme jour, et que je m'en allois y donner ordre affin qu'a son arrivée il trouvast tout prest ; et a l'heure mesme je retournay a la tranchée pour le faire sçavoir aux gardes. Quelques capitaines m'y contrarièrent, disans que les ennemis me donneroint sur la queue et que je ne ferois pas ma retraitte sans perte. En fin ils me creurent, et fis l'ordre nécessaire pour bien frotter les ennemis en cas qu'ils fussent venus nous troubler, puis donnay ordre de faire descamper les Suisses, Estissac, Vaillac (1), Piemont, Chappeset Normandie, et les mettre enbattaille entre le quartier des gardes et la queue de la tranchée; après quoy je demanday a parler a W de la Force et d'Orval et aux capitaines quy avoint la garde contre nous, lesquels arrivés, je leur dis que nous estions près de desloger, remettant la partie au printemps prochain pour l'achever a leur perte et a nostre avantage, et que j'estois venu prendre congé d'eux et sçavoir sy quelqu'un de nous a voit manqué de payer son hoste , affin de le satisfaire , ne voulant point laisser mauvaise renommée de nous. Ils m'embrassèrent et me dirent adieu, m'asseurans que cette nuit a nostre départ ils nous feroint prendre le vin de l'estrieu. Je leur dis que s'ils nous vouloint faire boire, il falloit que ce fut dans une heure ; car nous voulions employer le reste de la journée. Ils n'en creurent rien;
(1) Louis Ricard de Gourdon de GenouUlac, comte de \ aillac, ijls de Louis Ricard de Gourdon de Genouillac, comte de Yaillac, et d'Anne de Montberon, sa première femme, avait amené vers le milieu de septembre un régiment qui avait pris son quartier non loin de celui du régiment d'Estissac.
mais je leur asseuray et jiiray que je ne leur menlois point, et que leur en voulant laisser le sinnal, je ferois premièrement mettre le feu aux huttes d'Estissac, puis a celles de Vaillac, de là aux Suisses, a Piémont, Chappes, et a Normandie, et qu'après je mettrois le feu aux clioses combustibles de nos tranchées ; finalement après l'avoir mis a nostre cavalier, nous ferions immédiatement après nostre retraitte quy ne seroit pas plus longue qu'au bout de la tranchée. Ils me dirent que sy j'enusois de la sorte, je m'en trouverois mauvais marchand. Comme je leur parlois ils virent embraser le quartier d'Estissac, puis celuy de Vaillac, et celuy des Suisses, et ainsy les autres consécutivement, ce quy leur persuada mon dire, et me laissèrent pour m'aller préparer la collation. Mais la composition de mes tranchées estoit de telle façon que je n'avois rien a appréhender; elles estoint a angle saillant et rentrant; et aux angles, de petites places d'armes capables de quinse mousquetaires, entre la rivière du Tar ou il y avoit un chemin sur le bord , et un autre grand chemin , lesquels avoint chascun cinq ou six traverses sur lesquelles on pouvoit loger des mousquetaires quy enfiloint encores les tranchées sans pouvoir estre deslogés : de sorte que je garnis ces traverses et ces places d'armes de bonne mousqueterie, et toutes les lignes , hormis la première , furent bordées de mousquetaires en cas qu'ils eussent voulu passer par dessus les tranchées : et ainsy je quittay la première ligne, mes piques en retraitte pour faire teste s'ils fussent venus, et après cette première ligne, comme les ennemis y voujyrent entrer, ils furent salués des mousquetaires quy estoint a la première
place d'armes et des autres quy estoint sur les traverses, quy leur firent bien cacher le nés, et ne parurent plus. Apres j'ostay les mousquetaires desdites traverses et places fait a fait que je n'en avois plus de besoin, et ainsy me vins camper a deux cens pas des tranchées en un lieu ou le canon de la ville ne nous pouvoit voir, auprès de toutes nos trouppes , proche du pont, sans que je perdisse un seul homme, en plein jour, ayant suffisamment averty les ennemis de nostre retraitte (juy fut faite en la présence de M' de Chaunes quy l'approuva fort, et lors il s'en alla loger au quartier du roy, m' ayant précédemment ordonné d'y passer le lendemain, après avoir asseuré le bord de deçà de nostre pont par une bonne redoutte , a laquelle je fis a l'heure mesme travailler, estant chose d'importance, attendu que tous nos canons estoint sur les batteaux du pont, lequel il falloit rompre pour faire descendre nostre artiglerie a Moissac, ce que je pensois que l'on feroit seulement a deux ou trois jours de là. J'employay le reste du jour a poser les gardes de mon campement quy estoit ouvert de tous costés, et toute la nuit a faire passer nos malades et nostre bagage.
Sur le point du jour je mis cinq cens hommes des gardes et cinq cens Suisses pour faire teste aux ennemis durant le passage de nos trouppes et commençay a faire passer dans le quartier du roy les regimens de Vaillac et d'Estissac quand M' de Chomberg avec quelque trente gentilshommes passèrent a moy. Il me donna une lettre du roy et une de monsieur le connestable, portant créance sur luy. Il me dit premièrement ce dont le roy l'avoit chargé, quy estoit qu'il me donnoit la conduitte et le commandement de son armée
pour la mener devant Monlieuii (I) qu'il dcsiroit (|uc j'assiégeasse cependant qu'il sejourneroit a Toulouse, et que sy je voyois apparence de prendre bientost la ville, que je luy mandasse et qu'il passeroit par là; sy aussy (2) c'estoit une affaire de longue haleine, qu'il passeroit par Leitoure pour s'en aller a Bordeaux; qu'il avoit donné charge a luy Chomberg de me fournir tout ce que je desirerois de l'artiglerie, et tout ce qu'il pourroit des finances, ses deux charges; que le roy avoit escrit au marquis de Orignaux (3) et au comte de Ribeirac (4) quy luy ammenoint chascun un régiment, de se venir joindre a moy, comme aussy a M"" le mareschal de Roquelaure de m'envoyer son régiment et sa compagnie de gensdai^mes ; toutes lesquelles lettres il me donna pour les envoyer, et me conseilla que ce fut par Le Mayne quy avoit connoissance en ce pais là et de cette place ; ce que je fis a l'heure mesme, et luy donnay charge d'investir mesmes la place avec ces deux regimens s'ils y estoint arrivés plus tost que moy.
M"" de Chomberg me dit en suitte ce que monsieur
(t) Monheurt, petite place sur la rive gauche de la Garonne, importante par sa position entre Agen et Marmande. (2j Si au contraire.
(3) Charles de Talleyrand, comte de Grignols, prince de Chalais, marquis d'Excideuil, fils aîné de Daniel de Talleyrand, comte de Grignols, prince de Chalais, marquis d'Excideuil, et de Jeanne- Françoise de Montluc.
(4) Armand d'Aydie, comte de Riberac, vicomte d'Espeluche et de Cailus, seigneur de Montagrier et de Montbazillac, fils aîné de Charles d'Aydie, vicomte de Riberac, et de Jeanne de Bourdeille, dame des Bernardières, mourut au siège de la Rochelle en
!e connestablc luy avoit chargé de créance, laquelle a mon avis il avoit pratiquée et mendiée, quy estoit qu'ayant considéré que les canons quy estoint sur nos batteaux n'estoint point en seureté parce qu'une redoutte pouvoit estre battue et forcée par les ennemis quy seroint maitres de tout ce costé de la rivière, et que ce nous seroit un grand deshonneur s'ils nous gaignoint un de nos batteaux, soit en gaignant nostre redoutte, soit en les attirant a eux comme ils avaleroint le long du Tar dont une des rives estoit entièrement a eux ; c'estoitpourquoy il me prioit de demeurer deçà (1 ) avesques les trouppes queje voudrois choysir, hormis celles des gardes françoises et suisses, et faire rompre le pont et avaler les vaisseaux , puis m'en venir passer a la punte de la Veyrou (2) a deux lieues de là, ou il me feroit tenir des batteaux tout prests pour toute ma trouppe. Je consideray bien la périlleuse commission que l'on me donnoit de faire couper ce pont et me laisser avec sept cens hommes sans pouvoir estre secouru, en un pais du tout(3)ennemy et a la veue d'une ville ou il y avoit plus de trois mille hommes de combat et soissante bons chevaux (juy auroint deux lieues durant a me suyvre, et au bout trouver un conflans de deux rivières devant moy a passer en batteaux, cinquante a cinquante. Je dis neammoins a M"" de Chomberg devant cette noblesse, que je sçavois bien que cette commission m'avoit esté
(1) Sur la rive droite.
(2) A la Pointe de l'Aveyron, lieu situé au confluent de l'Aveyron et du Tarn, sur la rive droite de cette dernière rivière.
(3) Entièrement.
procurée par luy quy avoit voulu, pour sauver ses canons, me hasarder a une ruine asseurée sy les ennemis l'entreprenoint comme ils feroint infailliblement, et ne manqueroint pas de bons avis de cela, et par nos gens mesmes ; toutefois que je n'avois encores refusé aucun commandement que l'on m'eut fait, et que je ne commencerois pas par celuy là, prenant neammoins a tesmoins tous ces gentilshommes, sy je me perdois, que je l'avois plustost voulu faire que de manquer aux ordres et au service du roy. M'^ de Chomberg me dit que véritablement cette commission estoit ruineuse, mais qu'elle estoit importante au service du roy quy avoit une telle estime de ma suffisance et sy grande opinion de ma bonne fortune qu'il estoit tout asseuré que je la ferois heureusement réussir; qu'il avoit bien fait connestre a Sa Majesté l'inconvénient qu'il y avoit de desgarnir ce costé du Tar avant qu'avoir fait acheminer nos batteaux chargés de canons a Moissac, mais que c' avoit esté le roy quy m' avoit nommé et destiné a cette action, tant pour les raysons susdites que parce que j'estois desja porté sur le lieu, quej'avois le commandement des trouppes et qu'il n'en pouvoit envoyer un autre a l'exécution de cette affaire sans me faire tort; finalement qu'il estoit venu me trouver avesques cette noblesse pour avoir sa part du bien et du mal quy me pourroit arriver, et qu'il mourroit avesques moy.
Cette dernière offre me ferma la bouche et fit que je me mis incontinent a faire l'ordre que j'avois a tenir, et effectuer celuy que le roy m'envoyoit. Je pris donc 400 hommes du régiment de Piémont, 200 de Normandie et 200 de Chappes pour faire ma retraitte, que
je mis en battaille a la place du régiment des gardes, lequel, avec tout le reste de nos trouppes, je fis incontinent passer le Tar et s'aller joindre au roy près de Montbeton, et puis commençay a faire rompre nostre pont ; et fait a fait que l'on destachoit un batteau, je le faisois descendre à val. Ceux de Montauban voyant toutes nos actions fort clairement, je m'attendois a toute heure de lies avoir sur les bras, et qu'ils sortiroint, cavalerie, infanterie et canon. En fin nous fusmes prests a marcher, et je priay lors M' de Chomberg de parestre sur un lieu un peu élevé et mettre en deux rangs ces quarante chevaux qu'il pouvoit avoir, vingt de front, affin de faire croire aux ennemis qu'il y en avoit cent. Mais les ennemis après avoir escarmouche un demy quart de lieue sans nous enfoncer, furent sy joyeux de nous voir retirer qu'ils cessèrent de nous suyvre. Je fis quattre battaillons de mes huit cens hommes, et trente mousquetaires que j'en tiray pour estre sur les ailes de trente piques quy estoint les derniers et que je menois, faisant toujours marcher nos ordres séparés, affin de ne nous point embarrasser. Apres que les ennemis se furent lassés de nous suyvre sans profit que de bonnes mousquetades , nostre cavalerie passa par un guey que nous luy enseignâmes (1), et nous laissa aller après nous avoir dit adieu , et nous continuâmes paysiblement nostre chemin jusques a la punte de la Veyrou où nous ne trouvasmes aucun batteau pour passer, comme il nous avoit esté promis, ce quy me mit en une grand peine :
(1) Pour regagner la rive gauche du Tarn.
car de nous camper a celte pointe, ceux de Monlauban sortiroiiit avesques deux mille liommes, leur canon et leur cavalerie, et nous viendroint defîaire ; de passer, je ne pensois pas qu'il y eut de moyen. En fin je lis sonder un lieu ou il ne se trouva d'eau que jusques a la ceinture pour passer (1 ) : allors je dis a nos soldats que je serois leur guide, et que je m'asseurois qu'ils me suyvroint volontiers, encores que l'eau fut bien froide allors. Ils me prièrent de la passer sur un cheval que l'on m'avoit mené; mais je ne le voulus faire, et commencions tous a nous deschausser pour nous mettre en l'eau, [quand] nous avisâmes descendre un batteau chargé d'avoyne dans des sacs , venant de Picacos. Nous le fismes aborder, et ayans en diligence mis a terre tous les sacs, nous passâmes en seise fois, cinquante a cinquante, et moy a la dernière passée qu'il estoit toute nuit. Je logeay mes trouppes a trois villages prochains et m'en vins encores a Moissac ou le roy avoit envoyé le sieur des Fourneaux (2) mareschal des logis de l'armée avec tous mes ordres nécessaires.
Je fus contraint de demeurer le lendemain, tant pour emprunter de l'argent de toutes les bourses, ou je trouvay cinq mille escus, et trois que j'en avois encores, que de préparer des batteaux pour embar-
(1) Pour passer l'Aveyron.
(2) Claude Fougeu, seigneur des Fourneaux, fils d'Hélie Fougeu, seigneur des Fourneaux, maréchal général des logis des camps et armées du roi, et d'Anne Beloïs, avait obtenu le 14 mai 1621 un brevet d'aide de maréchal des logis. Il fut aussi maréchal général des logis des camps et armées du roi.
quer toute l'infanterie, canon, bagage, et munitions de guerre et de vivres, [et] que pour donner les ordres nécessaires pour nourrir nostre armée : ce que je reglay jusques a Agen ou j'envoyay en diligence pour avoir trente mille pains prêts. J'allay aussy a la punte du Tar (1) reconnestre, et pourvoir a l'embarquement.
Le dimanche 1 4"^® je partis de Moissac et vins coucher a la Magistère (2) . Je fis passer ma cavalerie du costé gauche de l'eau (3), quy est un bon pais de fourrage.
Le lundy 1 5°^^ je m'en vins a Agen ou je trouvay que l'on n'avançoit gueres pour nostre munition, et que les jurats de la ville la destournoint, disant que le pain encheriroit dans leur ville sy on en tiroit une sy grande quantité pour l'armée : ce que je ne trouvay pas bon. Messieurs de la ville m'estans venus voir, je leur dis comme le roy m'envoyoit nestoyer et rendre libre la rivière de Gai^onne, ce que j'esperois faire dans peu de jours par la prise de Monheurt que j'allois assiéger, et que j'avois desja fait investir; que je m'asseurois que pour une sy bonne œuvre ils contribueroint de tout ce quy seroit en leur puissance ; que j'avois diverses choses a leur demander, les unes en payant, les autres en prest a bien rendre ; de cette
(1) Le point de jonction du Tarn avec la Garonne, un peu audessous de Moissac. L'embarquement devait avoir lieu sur la Garonne.
(2) La Magistère, bourg du canton de Valence d'Agen, arrondissement de Moissac, sur la rive droite de la Garonne.
(3) Du côté gauche de la Garonne.
dernière sorte estoint deux milliers de poudre menue grenée que je leur priois de me prcster, lesquels leur seroint remplacés quand l'équipage de l'artiglerie passeroit par devant leur ville, et que j'y avois desja pourveu; ce quejevoulois en payant estoint six cens pelles, trois cens pics et trois cens boyaux, quelques serpes et quelques haches, que je ferois payer comptant, comme aussy trente mille pains présentement, et dix mille par jour tant que ce siège dureroit ; que je demandois qu'ils prissent ce soin là et m'en délivrassent, et que je leur mettrois argent en main pour faire faire toute cette fourniture. Ces messieurs me firent response qu'ils alloint assembler le conseil de ville pour en résoudre et puis qu'ils me viendroint pailler, ce qu'ils firent au bout d'une heure ; et leur response fut qu'ils trouvoint fort bon que je fisse faire les outils que je demandois, et que s'il y en avoit, on me les donnât en payant ; que pour leur poudre menue grenée, ils ne s'en vouloint desgarnir, mais que sy j'en trouvois a vendre cheux les marchands, ils permettroint de la sortir de la ville ; que pour la quantité de pains que je demandois, ils ne pouvoint souffrir que l'on la tirât de leur ville, car cela ymettroit non seulement la cherté, mais encores la disette : et sur cela me vindrent présenter du vin de la ville qu'ils me prièrent de recevoir. Je leur respondis :
« Messieurs, je ne veux ny ne dois accepter le vin de ceuxquy refusent le pain au roy, ny moins demeurer en une ville que je ne crois pas quy luy soit gueres plus affectionnée que Montauban, et quy peut estre le seroit moins sy elle estoit aussy forte. Je viens vous oster une tave de l'œil et ouvrir le commerce de vostre
ville avec celle de Bordeaux ; quy vous devroit obliger non d'accorder ce que je vous demande, mais d'en offrir beaucoup davantage : et vous me respondés comme sy j'estois venu de la part du roy d'Espaigne ou d'Angleterre et non de celle de vostre roy. Sçachés que je vous puis oster, (voire faire pis), ce que je vous demande, et que ceux là donnent tout, quy refusent les choses justes a celuy quy a les armes a la main. Je me contenteray neammoins de superseder le siège de Monheurt jusques a ce que j'aye [tout ce quy m'est nécessaire a cet effet, et feray séjourner l'armée du roy sur vos terres et dans vos belles maisons ou elle se resfraischira jusques a ce que j'aye] (1) receu les commandcmens du roy sur la response que vous me venés de faire, lesquels, je m'asseure, seront dignes de luy et de vostre procéder, que je sçauray fort punctuellement exécuter. »
Ce discours fîny, je me tournay vers Des Fourneaux et luy dis : « Donnés le département de toute l'armée depuis les fausbourgs de cette ville jusques a une lieue a la ronde, et leur ordonnés d'y faire bonne chère et de se recompenser des travaux et des peines qu'ils ont souffertes a Montauban. » Et sur cela je tournay le dos a messieurs d'Agen et montay a ma chambre. Ils voulurent suyvre pour me parler; mais je leur fis dire que j'allois faire une despesche au roy, et que je ne les pourrois voir qu'a sept heures du soir, quy estoit dans quattre heures. Ces messieurs ne furent pas moins
(1) Inédit. La phrase se trouve aux manuscrits Fr. 4063, Fr. 1IJS15, Fr. 17476, et au manuscrit de Meaux.
estonnôs de mon procéder que j'estois indigne du leur, et voyant que Des Fourneaux alloit donner les departemens, ils le prièrent de les superseder; mais luy dit qu'au contraire il les hasteroit, et qu'ils meritoint pire traittement que celuy que je leur faisois. Ils revindrent battre a ma chambre, et moy je fis la sourde oreille jusques a ce qu'ils me firent dire par La Motte de Nort quy entra par ma garde robbe, qu'ils me donneroint non seulement ce que j'avois désiré, mais encores tout ce que je leur voudrois ordonner, et que seulement je les veuille entendre : ce qu'en fin je fis avesques une forte réprimande, et eus tout ce que je voulus d'eux. Aussy fis je changer mes logemens.
Le lendemain mardy 1 6™*' je vins coucher au Port S"' Marie (1), et le mercredy 17'"'^ je disnay a Esguillon (2) ou Le Meine Chabans me vint trouver, quy me fit sçavoir comme Monheurt (3) estoit investy d'un costé par le régiment du marquis de Orignaux quy avoit le mesme soir gaigné un moulin très important et quy nous menoit bien près de la ville. J'y allay voir après disner et fis passer les regimens de Piémont et de Normandie que je fis camper joignant celuy de Orignaux, tirant vers Puch (4), assés eslongnés l'un de l'autre pour garder la moytié de la campagne.
(1) Port-Sainte-Marie, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Agen, sur la rive droite de la Garonne.
(2) Aiguillon, petite ville du canton de Port-Sainte-Maric, au confluent du Lot et de la Garonne.
(3) Monheurt est situé un peu au-dessous d'Aiguillon , sur l'autre rive du fleuve.
(4) Puch-de-Gontaut, bourg du canton de Damazan, arrondissement de Nérac (Lot-et-Garonne), à peu de distance de Monheurt.
Je m'en revins le soir coucher a Esguillon, et le jeudy matin IS"^*^ je fis passer Navarre, Ribeirac et Champaigne, quy achevèrent de fermer tout a fait Monheurt du costé de la terre, et ordonnay l'attaque de deçà vers Esguillon aux trois regimens premiers campés, et celle de l'austre costé aux trois autres, toutes deux le long de la rivière.
Je logeay les compagnies de chevaux légers de Chevreuse, Signan et Bussy Lamet a Puch de Gontaut, et leur ordonnay de battre l'estrade vers Castel Jaloux (1) ou le vendredy 19""® je fis aller loger la compagnie de gensdarmes de monsieur le connestable.
Le samedy 20"^*^ le régiment de Champaigne ouvrit la tranchée de son costé. Oncstoit bien plus avancé(2) du costé de Piémont.
M"" le mareschal de Roquelaure arriva, a quy je rendis le devoir et l'obéissance requise, dont il se contenta, me laissant le destail du siège. Il me pressa d'oster la compagnie de gensdarmes de monsieur le connestable, de Castel Jaloux, parce qu'il avoit au chasteau dudit lieu une compagnie des siennes en garnison, pour l'entretenement de laquelle il faisoit payer a ceux de la ville cinquante francs par jour. Je luy respondis qu'il estoit le maitre, et qu'il pouvoit donner le département ou il luy plairoit; que pour moy je n'en sçavois point d'autre. Il dit qu'il la falloit faire passer delà la rivière devers Marmande ; a quoy je contrariay, disant qu'elle n'y seroit seurement. Il
(1) Castel- Jaioux, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Nérac.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : plus au nu.
trouva bon de loger ses gardes a Puch, d'où je rctiray vingt soldats que j'y avois mis.
J'ordonnay aussy que chasque régiment fermeroit jusques a celuy quy luy estoit voysin, d'une tranchée par laquelle il y eut communication a couvert de l'un a l'autre, et leur tîs fournir d'outils. Je fis faire des gabions et dresser des platteformes, affîn que des que nos canons que j'attendois seroint venus, nous les missions en batterie, et nous avançâmes des deux costés nos tranchées en toute diligence : elles n'estoint pas fort seures ny larges ; mais c' estoit un siège que nous devions desvorer sans le mascher.
Le dimanche 2!l™^j'envoyay nos chevaux légers a la guerre vers Sainte Foy (1). Nous avançâmes nos travaux jusques près du fossé des ennemis lesquels me reconnoissoint ay sèment aller et venir, pour estre habillé d'escarlate, monté sur un bidet blanc, et a la croix de mon manteau. Ils me tendirent un piège pour me tuer en passant du quartier de Piémont a celuy de Normandie dont la ligne de communication n' estoit encores parachevée. Ils garnirent le bastion avancé de mousqueterie, comme ils firent aussy leur contrescarpe. Ils n'avoint qu'une seule pièce de campagne dont ils me saluèrent comme j'estois encores loin et
(l) Sainte-Foy-la-Grande, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Libourne, sur la rive gauche de la Dordogne. Cette place importante par sa position était entre les mains de Théobon (Charles de Rochefort de Théobon, baron de Saint- Angel), beaufrère du marquis de Mirambeau, qui tenait Monheurt. 11 s'agissait d'empêcher ceux de Sainte-Foy de venir au secours de la place assiégée.
avesques forces gens, lesquels je quittay et ne laissay avesques moy que les aydes de sergent major de Champaigne et de Navarre. Il y avoit quelque six vingts pas a passer a descouvert, [que l'on pouvoit esviter] (1) en s'eslongnant quelque peu, ce que je ne faisois jamais. Ils tirèrent d'abbord leur pièce de campaigne sur ma compagnie quy estoit assés loin, ce quy me convia de les prier (2) d'aller par le couvert, tandis que je m'en allay avec ces deux aydes de major passer plus proche de leur contrescarpe. Allors ils me firent leur salve de telle furie que je ne voyois que balles siffler a l'entour de moy, dont deux portèrent, l'une dans le pommeau de la selle de mon bidet, l'autre me perça mon manteau. Je fis escorter les aydes de major a quy il ne le fallut pas dire deux fois, et je descendis de mon bidet pour me mettre a l'abry d'un gros arbre quy estoit proche, auquel ils tirèrent plus de cent mousquetades ; maisj'estois en seureté derrière. En fin comme je creus qu'ils n'auroint plus a tirer, j'en sortis et allay assés viste gaigner la tranchée de Normandie : mais ce ne fut pas sans l'eschapper belle ; car ils me tirèrent encores plus de cent mousquetades de soissante pas près. Mais comme mon heure n'estoit pas encores venue. Dieu m'en préserva contre l'attente et l'opinion de ma trouppe eslongnée quy me voyoit passer par les armes : je n'ay jamais mieux creu mourir que cette fois là.
Les ennemis avoint deux barques armées avesques
(1) Inédit.
(2) De prier ma compagnie.
lesquelles ils alloint et veuoint librement delà l'eau et mettoint toujours quelques nouveaux soldats dedans leur ville; ce quy m'obligea d'armer un fort batteau tant pour faire escorte a ceux quy montoint et descendoint la rivière que pour resserrer les ennemis.
Je fis aussy passer les regimens de Chappes et de- Vaillac de l'autre costé de l'eau et fis commencer un très beau retranchement ou je logeay six canons de batterie des que l'artiglerie fut arrivée, quy fut le lendemain lundy 2^"*^, et que j'en fis mettre quattre pièces dans la batterie que j'avois préparée au quartier de Piémont, et mesmes des le soir elles en tirèrent quelques volées contre les deffenses de la ville.
M"" le mareschal de Roquelaure nous fît le soir un magnifique festin aux principaux de l'armée.
Le temps estoit sy mauvais et les pluyes sy continuelles que nos soldats estoint jusques au genoul dans la boue : ils souffroint neammoins ces incommodités de bon cœur et sans murmurer.
Le marquis de Mirambeau (1), fils ayné de M' de Boisse {%) quy avoit peu auparavant esté assassiné a
(1) Armand d'Escodeca, marquis de Mirambeau et de Pardaillan, fils d'Arnaud d'Escodeca, baron de Boësse et de Pardaillan, et de Jeanne de Bourzolles, avait épousé en premières noces Madeleine de Pons-Mirambeau, et en secondes noces Victoire de Bourbon- Malause. Il fut tué dans un combat peu de temps après le siège de Monheurt.
(2) Arnaud d'Escodeca, baron de Boësse et de Pardaillan, gentilhomme huguenot, jadis compagnon d'armes du roi Henri IV et mestre de camp du régiment de Navarre, était gouverneur des deux places de Monheurt et de Sainte-Foy. Après le siège de Saint-Jean-d'Angèly, il les^ avait remises en l'obéissance du roi. Mais pendant qu'il était au siège de Montauban , toutes deux se
Gensac (1) par un nommé (2), estoit gouverneur
de Monheurt et s'estoit révolté contre le roy a la mort de son père; avesques lequel Mirambeau j'avois quelque pratique secrette, et en estions demeurés a quattre mille escus qu'il demandoit pour remettre la place es mains du roy, avec une abolition de sa dernière révolte; dont j'advertis le roy sans le communiquer a M"" le mareschal de Roquelaure, ainsy que ledit marquis de Mirambeau m'en avoit prié : ce quy fît résoudre le roy et monsieur le connestable de venir a Monheurt affin d'en avoir l'honneur de la prise (3).
Le roy m'avoit envoyé le mesme jour le sieur de Lancheres quy avoit fait semblant de s'en venir me trouver sans y estre envoyé du roy : il m'en porta une lettre, et une autre de M"" de Puisicux , par laquelle ils me mandèrent que je n'eusse a prendre allarme de ce que Sa Majesté avoit chassé d'auprès d'elle le père Arnoux et que le roy l'avoit fait pour le mieux, comme il me diroit a mon arrivée. Je diray en ce lieu toute cette affaire.
Depuis que M*" de Luines avoit esté honoré de la charge de connestable, il la voulut faire avec tant
mirent en révolte. Boësse-Pardaillan , après avoir rétabli l'ordre à Monheurt, se rendait à Sainte-Foy lorsqu'il fut assassiné à Gensac par Savignac d'Eynesse dans la maison oîi il était logé.
(1) Gensac, bourg du canton de Pujols, arrondissement de Libourne.
(2) Le nom est en blanc au manuscrit : il avait été rempli dans les éditions précédentes.
(3) Le roi, parti de Montbeton le 14 novembre, s'était rendu à Toulouse, ovi il avait fait entrée. Il quitta cette ville le 23 et, passant par Lectoure et Nérac, s'approcha de Monheurt.
d'autorité que cela le rendit suspect au roy, a quy des particuliers souftloint aux oreilles pour luy faire des mauvais offices, faisant voir au roy que luy ou les siens avoint toutes les bonnes places de France ; que les principaux gouvernemens estoint en ses mains; que luy et ses deux frères en trois ans estoint devenus ducs et pairs, de sy bas qu'ils estoint auparavant; qu'ils possedoint, eux trois, des biens, des charges ou des gouvernemens pour plus de dix millions d'or, et qu'ils devenoint insensiblement sy puissans que le roy ne les pourroit pas abbaisser quand il voudroit. Le roy n'escoutoit pas seulement ces discours, mais les faisoit aux autres et s'en confia premièrement au père Arnoux, puis a M' de Puisieux. En fin après le siège de Saint Jean d'Angeli, comme monsieur le connestable revenoit un matin de disner, ayant ses Suisses et ses gardes marchans devant luy et entrans dans le logis du roy, suyvy de toute la court, et des principaux de l'armée, le roy le voyant venir d'une fenestre, me dit : « Voyés , Bassompierre , c'est le roy quy entre. » « Vous me pardonnerés. Sire, luy dis je, c'est un connestable favorisé de son maitre, quy fait voir vostr^ grandeur, et quy estale vos bienfaits aux yeux de tout le monde. » a Vous ne le connoissés pas, me respondit-il ; il croit que je luy en dois de reste et veut faire le roy : mais je l'en empescheray bien tant que je seray en vie. » « Sire, luy dis je lors, vous estes bien malheureux de vous mettre ces fantaisies en la teste ; luy, l'est bien aussy de ce que vous prenés ces ombrages de luy, et moy je le suis encores davantage de ce que vous me les avés descouvertes : car un de ces jours, vous et luy, vous crierés un peu et en
suitte vous vous appaiserés , et après vous ferés comme il se fait entre mary et femme, quy chassent les vallets ausquels ils ont fait part de la mauvaise volonté qu'ils avoint l'un contre l'autre, après qu'ils se sont accordés; aussy vous luy dires que vous n'aurés fait part du mescontentement que vous aviés de luy, qu'a moy, et a quelque autre, quy en pastirons. Vous avés veu l'année passée que la seule opinion qu'il avoit eue que vous me pouviés vouloir du bien me pensa ruiner et perdre. » Il me fit lors de grands sermens qu'il n'en parleroit jammais, quelque raccommodement qu'il peut faire avesques luy, et qu'il ne s'estoit jammais ouvert a personne sur ce sujet, qu'au père Arnoux et a moy, et que sur la vie je n'en ouvrisse jamais la bouche qu'au père Arnoux, et encores après qu'il luy en auroit parlé et lors qu'il me le commanderoit. Je luy dis qu'il n'avoit que faire de me le commander et que j'avois desja fait ce commandement a moy mesme, a quy il importoit de la fortune et de la vie.
Sur cela je fus bien ayse d'avoir eu ordre d'aller a Paris peu de jours après ; car je trouvois la confidence du roy très périlleuse en ce temps là. Je revins au commencement du siège de Montauban, et ayant eu l'attaque des gardes a commander seul de mareschal de camp, je m'y rendis sy sujet que je ne venois jamais a Picacos, quartier du roy, sy je n'y estois mandé. Les ombrages du roy contre monsieur le connestable croissoint a toute heure; et luy, prenoit moins de soin de s'entretenir bien avesques le roy qu'il ne faisoit auparavant, soit qu'il se sentit asseuré de l'affection cordiale que Sa Majesté luy portoit, soit
que les grandes affaires qu'il s'attiroit sur les bras l'empeschassent d'y penser, ou que la grandeur l'aveuglât ; de sorte que les mescontentemens du roy croissoint bien fort, et le roy toutes les fois qu'il me pouvoit parler en particulier, m'en tesmoygnoit de plus violens ressentimens.
Une fois que j'estois venu le trouver, le millord de Hey, ambassadeur extreordinaire du roy de la Grand Bretaigne, envoyé pour s'entremettre de la paix entre le roy et les huguenots, eut sa première audience du roy (1), après laquelle il l'alla prendre de monsieur le connestable. M^ de Puisieux, selon la cousLume, venoit entendre du roy ce que le millord luy avoit dit a son audience, quand le roy m'appella en tiers et me dit : « Il va prendre l'audience du roy Luines. » Je fus bien estonné de ce qu'il me parloit devant M"" de Puisieux, et voulus faire l'ignorant ; mais il me dit : « Il n'y a point de danger devant Puisieux ; car il est de nostre secret. » « Il n'y a point de danger. Sire! (luy dis je.) Je suis maintenant asseurement perdu ; car c'est un homme craintif, et peureux, comme monsieur le chancelier son père, quy au premier coup de fouet confessera tout et perdra en suitte tous les complices et adherens. » Le roy s'en rit et me respondit de luy en quy je me fiois bien, et estoit mon amy. Lors le roy commença a deschirer monsieur le connestable et en dire tout ce qu'il avoit en sa fantaisie ulcérée de ce qu'il avoit adjoint a la charge de connestable celle de chancelier depuis la mort de M"" le garde des sceaux
(1) Voir p. 33G.
du Vair (1 ) quy estoit decedé peu de jours auparavant.
Je vis bien qu'il estoit sur le penchant de sa fortune, et me résolus de luy remontrer quelque chose sur ce sujet, pour son bien, veu que depuis nostre brouillerie il m'avoit tesmoygné beaucoup de bonne volonté. Ce fut a quelques jours de là, que me trouvant dans son cabinet avesques luy, je luy dis que comme son serviteur très humble, passionné a ses intérêts, je me croyois obligé de luy remontrer qu'il ne cultivoit pas assés la faveur et les bonnes grâces du roy, et qu'il n'en avoit pas tant de soin qu'auparavant, maintenant qu'il en devoit avoir davantage ; que le roy croissoit en aage, en règne, et en connoissance des choses, et qu'en mesme temps lily, quy croissoit en charges, honneurs, bienfaits et obligations, devoit aussy croitre en reconnoissance et en summissions vers son roy, son maitre et son bienfaicteur; qu'au nom de Dieu il y prit garde, et qu'il pardonnât a la liberté que j'avois prise de luy en parler, puis qu'elle provenoit du zèle et de la passion que j'avois a son service très humble. Il me rcspondit qu'il me sçavoit gré et se sentoit obligé au soin que j'avois de sa conservation , quy me seroit asseurement utile et profitable, et que je luy avois commencé de luy parler en neveu, comme il esperoit que je luy serois dans peu de temps; qu'il me vouloit aussy respondre en oncle et me dire que je me reposasse sur l'asseurance qu'il me donnoit qu'il connois-
(1) Du Yair était mort à Tonneins le 3 août. — L'auteur a écrit par erreur : De Vie.
j621. NOVEMBRE. 387
soît le roy jusques au plus profond de son ame ; qu'il sçavoit les moyens par lesquels il le falloit conserver, aussy bien qu'il avoit sceu ceux de l'acquérir, et ([u'il luy donnoit quelquefois exprès des petits sujets de plainte quy ne servoint qu'a augmenter l'ardeur de l'affection qu'il avoit pour luy. Je vis bien lors qu'il estoit de la mesme trempe de tous les autres favoris qui croyent avoir cloué (1) leur fortune, quy la croyent éternelle, et quy ne connoissent leur disgrâce que lors qu'ils n'ont plus le moyen de l'empescher.
Depuis ce temps là, toutes les fois que le roy me pouvoit parler en particulier, c'estoit incessamment en plaintes de monsieur le connestable, et ce quy m'en fît plus mal juger fut que tout d'un coup l'extrême passion qu'il avoit pour madame la connestable se convertit en une telle haine qu'il avertit monsieur son mary que i\P le duc de Chevreuse en estoit amoureux : il me dit qu'il luy avoit fait cette harangue, dont je luy dis qu'il avoit très mal fait et que c'estoit pécher de mettre mauvais ménage entre le mary et la femme. Il me dit : « Dieu me le pai^donnera, s'il luy plait ; mais j'ay eu un grand plaisir de me venger d'elle (2), et de faire ce desplaisir a luy. » [Il me dit en suitte plusieurs choses contre luy] (3), et entre
(1) Il y avait : élevé.
(2) Si la duchesse de Luynes avait personnellement encouru le ressentiment de Louis XIII, ce n'était pas pour avoir repoussé des avances qu'il n'aurait pas eu, dit Tallemant des Réaux « l'esprit » de lui faire ; c'eût été plutôt pour avoir fait remarquer à la reine la froideur du roi à son égard.
(3) Inédit.
autres que devant qu'il fut six mois, qu'il luy feroit bien rendre gorge de tant de choses qu'il luy avoit prises. Sur cela je partis de Montauban sans voir le roy, et la première nouvelle que j'en eus, fut qu'il avoit esté contraint d'abandonner le père Arnoux a la haine de monsieur le connestable, mais que je m'asseurasse qu'il n'y avoit rien contre moy. Je ne laissay pas d'en estre en grande appréhension, bien que je puisse dire que toutes les fois que le roy m' avoit parlé sur son sujet, que j'avois toujours rabattu les coups, et que j'avois esté infiniment marry que le roy eut eu cette confidence avesques moy.
Le mardy 23™® je fis porter tous les drapeaux des regimens de l'armée a mon logis, a l'instance des capitaines , affin qu'ils fussent deschargés de cette garde, et que celle quy estoit posée devant mon logis servit quand et quand pour la garde des drapeaux. Il arriva que comme Navarre m'envoya les siens par vingt soldats quy les portoint et cinquante quy les accompagnoint, ceux de la ville tirèrent sur eux un coup de leur pièce de campaigne quy emporta quattre bras droits a quattre des soldats quy les portoint.
Il m' arriva aussy qu'estant a la batterie et m'estant avancé au devant pour remarquer ou reconnestre quelque chose, les canonniers ne pensant pas que j'y fusse, mirent le feu a la pièce plus prochaine de moy, dont le vent me porta très rudement par terre et me laissa un tel bruit dans l'oreille droitte avesques des eslancemens quy m'estoint insupportables; et deux heures après une forte fièvre me prit, quy ne m'empescha pas pourtant de continuer ma cTiarge et de faire avancer nos tranchées jusques sur le bord du
fossé, quelque asseurance que j'eusse du marquis de Mirambeau qu'il me reudroit la place aux couditions sus mentionnées.
Je fus, le mercredy 24"% fort pressé de M"" le mareschal de Roquelaure de faire desloger la compagnie de gensdarmes de monsieur le connestable, de Gastel Jaloux, et vis que le lieutenant, nommé M"" de Nesmont (1), le desiroit aussy, porté par la prière du jeune Vaillac (2) quy en estoit guidon, ou peut estre parce que ceux de Gastel Jaloux leur avoint promis quelque présent pour les faire desloger. Je dis a monsieur le mareschal qu'il estoit le maitre pour me commander absolument, et que je le ferois ; que pour les envoyer delà l'eau, j'y contredirois toujours pour le péril que j'y voyois, sy ce n'estoit que l'on les accompagnât d'infanterie pour les garder, ce que nous ne pouvions durant le siège, lequel s'en alloit finy; que s'ils n'en vouloint attendre l'issue, qu'il ne les pouvoit loger qu'aux Tonnains (3) : mais outre que le mesme inconvénient estoit a Tonnains qu'a Gastel Jaloux, parce qu'ils contribuoint cinquante francs par jour pour une des compagnies 4u régiment de monsieur le mareschal, les Tonnains appartenoint en partie a M"" le comte de la Vauguyon son gendre (4). En fin
(1) François de Nesmond, seigneur de la Tranchade, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, fut lieutenant d'une compagnie de gendarmes de ses ordonnances.
(2) Un des frères cadets du comte de "Vaillac.
(3) Tonneins, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Marmande, sur la rive droite de la Garonne, plus bas que Monheurt. Il y a Tonneins-dessus et Tonneins-dessous.
(4) Jacques d'Estuert de Caussade, comte de la Vauguyon, fils
monsieur le mareschal se fascha contre moy, et moy je ne luy dis autre chose sinon que je luy envoyerois le mareschal des logis des Fourneaux, et qu'il luy ordonnât ce qu'il voudroit ; que pour moy je ne m'en meslerois plus.
J'allay delà la Garonne voir nostre retranchement quy s'en alloit en deffense, dont je fus fort ayse ; car je craignois fort ce costé là.
Ma fièvre me rengregea sy fort que je ne fus plus capable de servir, et despeschay au roy et a monsieur le connestable pour les supplier de trouver bon que le lendemain a leur arrivée (1 ) je me fisse porter a la Reoulle (2) pour me faire panser, et de me vouloir envoyer un médecin.
J'eus le lendemain matin congé de m'en aller par une très honneste lettre du roy, et asseurance que l'on m'envoyeroit le médecin, de sorte que le lendemain jeudy 25"' on me porta dans un batteau que l'on m'avoit préparé, sur les dix heures du matin, et je baissay le long de la rivière pour aller a la Reoulle.
Comme je passois bien malade devant les Tonnains,
unique de Louis d'Estuert de Caussade, comte de Saint-Megrin, et de Diane d'Escars, princesse de Carency, comtesse de la Vauguyon, avait épousé en 1607 Marie de Roquelaure, fille du maréchal.
(1) Ce jour, 24 novembre, le roi n'était pas à la veille d'arriver devant Monheurt : il se rendait de Grenade-sur-Garonne à Beaumont-de-Lomagne pour aller de là à Lectoure. Ce fut seulement le 28 qu'il vint prendre son logement à Longuetille, lieu situé à une lieue environ de Monheurt {Journal d'Hérouard).
(2) La Réole, chef-lieu d'arrondissement du département de la Gironde, sur la rive droite de la Garonne.
mes gens me dirent que de la cavalerie passoit la rivière ; je m'imaginay aussy tost que c'estoit celle de monsieur le connestable, et ne fus pas trompé. Je me fis aborder en Testât que j'estois et trouvay Nesmont sur la rive, quy faisoit embarquer ses bagages pour aller coucher avec la compagnie a Puch de Gontaut (1) qui est a demie lieue de Marmande. Cela me mit en très grande peine , tout perdu de mal comme j'estois, et preveus celuy quy leur arriveroit. J'envoyay quérir Nesmont et Vaillac, et leur demanday quy leur avoit donné ce département : ils me dirent que le soir auparavant M"^ le mareschal de Roquelaure leur avoit envoyé, et leur avoit fort recommandé de desloger avant que le roy arrivât devant Monheurt. Je le creus facilement ; car le roy n'eut jammais consenty qu'ils en fussent partis pour aller a Puch se jetter au millieu des ennemis dans un pais huguenot. Je leur dis lors que je les priois de superseder jusques a ce que le roy eut sceu l'inconvénient qu'il y avoit de faire passer une seule compagnie de gensdarmes dans un pais du tout ennemy, sans l'accompagner d'infanterie ou la loger dans une ville fermée ; que j'envoyerois un gentilhomme avec celuy qu'ils envoyerointau roy, et que peut estreleroy leur donneroit pour garnison la ville de Marmande (2), quy leur seroit un
(1) Ici et dans la suite du récit il faut lire : Gontaud, et non : Puch-de-Gontaud. Ce fut en effet à Gontaud, petite ville située du côté droit de la Garonne, non loin de Marmande, qu'eut lieu la surprise dont il est fait mention plus loin.
(2) Marmande, chef-lieu d'arrondissement du département de
excellent quartier. Nesmont et Vaillac estoint plus vaillans que considérés (1), et quy ne pensoint pas que le soir mesme de leur arrivée les ennemis les deussent venir saluer, me dirent que desja tous leurs bagages et grands chevaux estoint passés et mesmes estoint desja avancés sur le chemin de Puch de Gontaut ; que les ennemis ne sçauroint estre avertis de leur arrivée qu'il ne fut bien tard ; qu'ils n'auroint pas le loisir de s'entreavertir a temps pour leur venir donner sur les doigts la mesme nuit ; que s'ils n'estoint bien forts ils ne leur sçauroint rien faire ; qu'il y avoit un chasteau a Puch de Gontaut ou ils se pourroint retirer , et qu'ils feroint bon guet ; qu'ils envoyeroint pour avoir un autre quai^tier pour le lendemain. En fin ils passèrent par dessus mes avis et persuasions, et suy virent leur chemin.
Pour moy je descendis jusques a Marmande , mon mal se rengregeant d'heure en heure de telle sorte que je n'eus pas la force d'aller jusques a la Reoulle, et fus contraint de me jetter en une meschante hostellerie aux fausbourgs de Marmande, ou je fis tendre mon lit pour y coucher, attendant quelque médecin ou espérant d'en trouver a Marmande, comme je fis, mais un médecin de village. De bonne fortune m'arriva quasy en mesme temps un empirique que M"" d'Estissac m' avoit envoyé, nommé Dubourg, quy n'estoit qu'un ivrongne, mais quy avoit d'excellens remèdes. Sur les neuf heures du soir m'arriva aussy
Lot-et-Garonne, sur la rive droite de la Garonne, entre Tonneins et la Réole.
(1) Prudents.
un médecin du roy, excellent, nommé le Mire, que le roy m'envoya, lequel pour m' osier ce furieux tiiitonain que j'avois dans la teste, de l'avis des autres médecins, me fit scarifier, et appliquer des ventouses sur les espaules.
Cela fut vers les onse heures du soir, quand en mesme temps nous ouymes tirer forces coups de pistollets dans cette rue du faubourg quy est sur la Garonne : c'estoint les gensdarmes de monsieur le conncstable que les ennemis poursuyvoint les ayans chai^gés dans Puch de Gontaut le mesme soir qu'ils y estoint arrivés. Sur ce bruit mes gens en diligence me mirent une serviette sur mes espaules quy estoint toutes en sang, puis me mirent ma robe de chambre, et me firent emporter en cet estât par quattre de mes hallebardiers suisses; et cinq ou six autres, et ce qu'ils peurent ramasser, m'accompagnèrent jusques près de la porte (1), puis coururent se barricader dans mon logis pour tascher de sauver avesques eux mes chevaux, ma vaisselle et mon équipage. Ils creurent que j'estois entré, et ne demeura avesques moy que ces quattre Suisses, les deux médecins le Mire et Dubourg, avec deux vallets de chambre. Mais comme j'approchay de la porte, ils (2) me saluèrent de quelques mousquetades , croyans (a ce qu'ils me dirent depuis), que j'estois le pétard que l'on leur venoit attacher a leur porte. ]\Ies gens leur crièrent que c'estoit le mareschal de camp quy commandoit
(1) La porte de la ville.
(2) Les habitants de Marmande.
l'armée, celuy qu'ils esloint venus saluer a la descente de son batteau, et que s'ils ne m'ouvroint ils s'en repentiroint ; mais pour tout cela ils ne sceurent jamais gaigner autre chose sur eux, sinon qu'ils me permettroint de me mettre sous un petit corps de garde ouvert quy estoit au dedans de leur barrière, qu'un homme vint ouvrir pour m'y faire entrer, lequel la referma sur moy en mesme temps et puis se jetta sur un petit pont levis qui fut levé en mesme temps. Ainsy je fus enfermé dans cette barrière sans pouvoir plus rien mander a mes gens, lesquels croyans que je fusse entré dans la ville, ne s'occupèrent qu'a garder mon logis; et ceux de la ville ne me voulurent jammais ouvrir qu'il ne fut sept heures du matin. J'estois estendu sur une table, tout remply du sang de ma scarification quy s'estoit fige et attaché a la serviette que l'on avoit mise dessus, et quy s'escorchoit de temps en temps, avec un espoinçonnement furieux dedans la teste, une forte fièvre continue, n'estant couvert que d'une robe de nuit assés légère dans un temps très froid ; car c'estoit le vendredy 2G™^ de novembre, que je puis dire avoir esté le plus grand tourment, et mal, que j'aye senty de ma vie, quy me fit cent fois souhaiter la mort. En fin messieurs de Marmande m'ouvrirent les portes de leur ville et m'y donnèrent un bon logis ou je fis tendre mon lit et y demeuray malade a l'extrémité d'une fie\Te de pourpre quy en fin le treisieme jour finit par une forte crise. Le dix septième (1) je
(1) Le dix-septième jour de maladie. Il y avait aux précédentes éditions : le 17.
me fis porter sur le batteau, et l'on me descendit a la Reouile.
Le IS""® de décembre (1) pendant ma maladie Monheurt se rendit.
Monsieur le connestable y mourut (2) d'une mcsme fièvre de pourpre que celle dont je reschappay (décembre). Il ne fut gueres plaint du roy, et les affaires changèrent de face, aussy bien que la court. M' le cardinal de Rets et M"" de Chomberg aspirèrent a la toute puissance et pensèrent retenir le roy a ne rien faire que ce qu'ils luy conseilleroint, luy faisant sur toutes choses abhorrer les favoris. Ils s'adjoygnirent promptement un garde des sceaux, quy fut JN^ de Vie (3), auquel ils les firent bailler : et parce qu'ils apprehendoint que je ne serois pas conforme
(1) Monheurt se rendit le 12. On lit dans le Journal d'Hérouard : « Le 12 va au logis de M"" de Schomberg, de la au camp pour voir sortir ceux de Moneur a qui il donnoit la vie, et sortirent un baston blanc a la main, et les femmes on les fict sortir a part dans des bateaux pour les conduire à Tonens : ce fust ung de ses soins particuliers : que la ville sera bruslée et une potence ellevée au millieu ; faict mettre son armée en bataille et sans armes de peur
que les soldats ne s'entretuent point sur le pillage mais il n'y
fust point et alla a la volerie. »
(2) Le connétable de Luynes mourut à Longuetille le 15 décembre : il était tombé malade le 3. Hérouard dit à la date du 14 : « S'amuse a jouer pour tromper le desplaisir qu'il avoit delà maladie de M'' le connestable; » et à la date du 15: « Triste, affligé pour l'extrémité de la maladie ou estoit M' le connestable, et qui le faict résoudre de desloger et alla coucher a Damazan. A deux heures mourut M"" le connestable. » Bassompierre ne croit pas que le roi fût très « triste » ni très « affligé », ni qu'il eût besoin de « tromper son desplaisir. » — Voir à l'Appendice. XXL
(3) M. de Vie fut créé garde des sceaux par lettres du 24 décembre.
a tous leurs sentimens, et que le roy me parloit a toute heure, et moy fort franchement a luy, que j'avois forces amis, et crédit dans les gens de guerre, ils proposèrent au roy de me laisser lieutenant gênerai en Guyenne, dont ils firent donner a M*" deRoquelaure en recompense deux cens mille livres et le gouvernement de Leitoure. Ils m'en firent aussy parler par Rouccelay (quy s'avançoit aussy tant qu'il pouvoit et estoit aux bonnes grâces des ministres), et par M"" le mareschal de Pralain : ils m'offrirent mesmes d'adjouter a ma charge celle de mareschal de France ; mais je voulus voir le cours de ce marché et attendre de voir en quelles mains tomberoint les affaires, jugeant bien que celles là n'estoint pas assés fortes pour les soustenir et m'asseurant que quiconque les auroit seroit bien ayse de m' avoir pour amy, et de me faire plus de part au gasteau que ceux cy ne m'en offroint. Je respondis donc au roy quand il me parla de cette lieutenance générale, que je m'estimois plus heureux de faire la charge de colonel gênerai des Suisses près de sa personne qu'aucune autre, eslongné d'elle ; que je ne faisois que sortir d'une grande maladie quy me demandoit trois mois de repos, et moy ce temps là au roy sans autre occupation qu'en celle de ma première charge; ce que Sa Majesté agréa. Ils la donnèrent en fin au mareschal de Temines, a quy ils osterent le gouvernement de Bearn, que l'on m'offrit encores ; mais j'en fis comme de celuy de Guyenne.
J'arrivay a Bordeaux six jours devant le roy (1 ), ou je fus fort visité, des ambassadeurs et autres.
(1) C'est-à-dire le 15 décembre : le roi arriva à Bordeaux le 21.
En fin le roy en partit le 30'"'' de décembre, et vint coucher a Blayes (1).
Le lendemain il vint disner a my chemin de Blayes a Libourne, la ou il assembla (en y arrivant) ce qu'il avoit là de conseil, quy estoint M""^ le cardinal de Rets et de Chomberg (quy luy avoint mis en teste l'affaire qu'il nous proposa), puis W^ les mareschaux de Pralain, de Chaunes, et de Grequy (a quy le roy avoit donné le baston cinq jours auparavant (2) a Bordeaux), INF de Marillac, etmoy; et par la bouche de M'" de Chomberg il nous proposa un dessein que Ton luy avoit mis en teste, de faire luy mesme une entreprise sur Castillon [et de s'en saisir en passant] (3) : on vouloit qu'il fit semblant d'y aller au giste, et que l'on feroit entrer six compagnies des gardes françoises et quattre des Suisses, pour garder le roy, et puis quand Sa Majesté y seroit entrée, elle iroit se prommener au chasteau d'où elle chasseroit ceux qui le gardoint pour M"" de Boullon quy des le commencement de cette guerre avoit convenu avesques le roy que toutes les places qu'il avoit, comme Sdan, Negreplisse, Castillon (4), et toutes celles de la
(1) Au lieu de Blaye, il faut lire : Gréon, Voici en effet l'itinéraire donné par Hérouard : le 30 le roi alla coucher à Créon ; le 31 il alla dîner à Branne et coucher à Libourne.
(2) Le 27 décembre.
(3) Inédit.
(4) Le duc de Bouillon était prince de Sedan, comte de Négrepelisse, vicomte de Castillon. — Négrepelisse, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montauban. — Castillon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Libourne, sur la rive droite de la Dordogne.
viscomté de Turenne (1 ), demeureroint dans le service du roy sans toutefois faire la guerre a ceux de la Religion ; que pareillement le roy ne les feroit molester, ny entreprendre sur elles. J' oubli ois a dire que ce matin mesme, par les chemins, le roy m'avoit dit que l'on luy proposoit cette affaire, laquelle il ne goustoit pas ; neammoins sy tout son conseil qu'il assembleroit a la disnée, estoit d'avis de l'exécuter, qu'il le feroit : je le desgoustay encores davantage qu'il ne l'estoit par plusieurs vives raysons que Dieu m'inspira de luy remontrer, lesquelles il me commanda de dire tantost après au conseil, et les autres dont je me pourrois adviser, a quoy je songeay par les chemins.
Apres que M"" de Chomberg eut amplement déployé tout ce quy estoit de cette entreprise, il conclut par son opinion quy estoit de l'exécuter en la forme proposée, ce que, a son avis, il jugeoit très facile ; qu'il seroit utile au roy [et de réputation] (2) d'avoir, en sortant du siège de Montauban , pris Monheurt de force, et Castillon par entreprise. Le roy demanda en suitte l'avis de M"" de Marillac, quy fut conforme a celuy de M"^ de Chomberg, y adjoutant quelque particularité en la forme de l'exécution. De là le roy me commanda de dire mon opinion, laquelle je dis en cette sorte :
« Sire, sy par le manquement de foy et de parole vous eussiés voulu chercher vostre avantage, vous en aviés, l'année passée, une belle occasion lors que par
(1) En Bas-Limousin.
(2) Inédit.
la deffaile du Pont de Sey, après avoir abattu un grand party quy s'estoit eslevé contre vous, il estoit en vostre pouvoir d'employer, tant les forces ennemies que les armées que vous aviés mises sur pié pour leur résister, quy consistoint ensemble a plus de cent mille hommes, pour ruiner les huguenots surpris, mal préparés, despourveus de forces, et desnués de secours. Il ne vous manquoit pas allors de justes et spécieux prétextes pour l'entreprendre, ny d'habiles et sensés personnages a vous le persuader ; joint que le profit et utilité quy vous en revenoit d'exterminer un tel party et de donner la paix et le repos a vostre estât (que soissante années durant, cette faction luy avoit osté ou traversé), estoint assés capables d'esmouvoir et faire incliner une ame moins généreuse et bien née que la vostre, a faire ce manquement cy, quy fut neammoins rejette par Vostre Majesté, pour ne violer la foy publique quy leur avoit esté donnée de vostre part et pour ne contrevenir a vostre royale parole. Est-il possible, Sire, que cette foy et parole que vous avés voulu saintement garder au préjudice mesme de vostre religion, au desavantage de vostre estât et au dommage de vostre propre et particulier interest, vous la veulliés maintenant mettre a l'abandon pour la conqueste (pour ne dire la volerie et le larcin) d'une simple bicoque, et mettre pour un sy vil prix une sy grande tache a vostre honneur et réputation ? La ville de Gastillon quy demeure en paix au milieu de la guerre, quy subsiste dans son devoir au millieu de la deffection de ceux de sa religion, et quy vit en une entière asseurance parmy ses voysins sous la protection que Vostre Majesté a donnée aux terres de
M*" de Boullon, se trouvera opprimée sous tiltre de bonne foy en la présence et par la propre personne de Vostre Majesté, et de Vostre Majesté a quy, non par affectation (1), mais par une voix publique comme émanée du ciel, a esté attribué le tiltre de juste. Cela est, ce me semble, incroyable, et neammoins il n'est que trop vray que l'on l'a osé proposer à Vostre Majesté, qu'elle l'a daigné escouter et qu'elle a voulu maintenant faire délibérer sy elle le doit exécuter. »
« Depuis six semaines. Sire, le chef du party huguenot. M"" de Rohan, est venu se mettre entre les mains de feu monsieur le connestable sur sa simple parole et y a trouvé une entière seureté : M"^* de la Force et d'Orval, sur celle de M' le mareschal de Chaunes , sont sortis de Montauban pour conférer avec luy ; et sy sur celle de Vostre Majesté et sur la confiance que ses peuples en doivent prendre, la ville de Castillon luy ouvre ses portes, elle en encourra sa fatale ruine. Sire, il est aysé de tromper quy se fie ; mais il n'est pas aysé de tromper plus d'une fois : une parole mal gardée une seule fois prive pour jamais celuy quy l'a enfreinte de créance envers tout le monde. Je ne vois point de difficulté en la prise de Castillon ; vous y serés infailliblement receu, et sans péril vous vous en rendrés maitre : mais en gaignant avec reproche et honte cette chetive place, vous perdes toutes celles de la Religion quy se fiant en vostre royale parole, vivent sous vostre autorité, et
(1) Il y avait aux précédentes éditions : affection.
joindrés aux rebelles huguenots, les autres huguenots obeissans et fidelles. Une seule armée, ou deux au plus, vous suffisent a faire la guerre aux révoltés, là ou six armées ne suffiront pas a ceux que vous contraindrés par cette action d'estre tels. Le seul duc de BouUon a quy vous osterés Castillon, vous forcera d'en tenir une en Champaigne contre Sdan, une en Limousin contre les places de la viscomté de Turenne; W^ de la Trimouille et de Suilly, jusques astheure très zélés a vostre service, chercheront leur seureté, et I\r le duc des Diguieres quy vous a sy bien servy cet esté passé contre ceux de sa mesme religion, et quy contient tout le Dauphiné en paix et en obéissance, ne le pourra plus contenir, ne se pourra peut estre plus contenir luy mesme, voyant que l'on ne se peut plus fier a Yostre Majesté, ny prendre créance en sa parole. »
« Sire, je ne sçay quy vous a donné ce conseil ; mais je sçay bien, de quelque part qu'il vienne, qu'il est ou intéressé, ou malintentionné, ou inconsidéré, et qu'il n'en peut succéder que perte et repentir. C'est pourquoy. Sire, je vous conseille de conserver rehgieusernent, toute vostre vie, vostre foy et parole, tant a vos amis qu'a vos ennemis, a vos voysins qu'a vos sujets, et parmi noble et généreux desdainrejetter comme préjudiciables toutes les propositions et avis que l'on vous viendra donner au contraire. »
Le roy quy n'avoit pas besoin de beaucoup de persuasions pour le divertir de cette entreprise, voyant aussy que les trois mareschaux de France par leurs gestes approuvoint mon avis, n'en voulut pas demander aux autres, mais dit qu'il avoit toujours bien jugé Il 26
que son honneur, et sa foy, ne luy pouvoint permettre d'exécuter ce dessein : a quoy tous les autres ayans applaudy, il fut résolu que l'on iroit coucher a Libourne.
Quand le roy me parla premièrement de cette affaire, il ne me dit pas que M"" de Chomberg luy eut proposée, et véritablement je n'en sçavois rien. Il tesmoygna de grands ressentimens a M""^ de Pralain et de Crequy, de l'aigreur et véhémence dont j'avois usé en mon opinion, et qu'il n'eut pas creu que moy, son ancien amy, luy eusse voulu faire ce tour : mais je leur respondis qu'il n'avoit point fait la proposition comme venant de luy, mais d'une tierce personne, et que mon serment, et mon devoir, m'obligeoint de dire, (selon ma conscience), mes sentimens sur les avis que le roy me demandoit. Neammoins cela ne l'appaisa pas, et demeurasmes depuis en froideur, paillant neammoins toujours ensemble.
Ainsy le roy s'en vint coucher le dernier jour de l'année 1621 a Libourne ou il séjourna.