‹ Journal de ma vie, mémoiresChapitre 4 sur 9 · JOURNAL DE MA YIE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE MA YIE

dans les cornes, quy fut longuement disputé par les ennemis, lequel enfin nous gaignames. Treville, gentilhomme basque, quy portoit le mousquet en la compagnie colonelle , s'y signala fort, ce quy fit que je demanday et eus pour luy du roy une enseigne au régiment de Navarre : mais comme je le menay a Picacos pour en remercier le roy, il la refusa, disant qu'il n'abandonneroit point le régiment des gardes ou il estoit depuis quattre ans, et que sy Sa Majesté l'avoit jugé digne d'une enseigne en Navarre, il feroit sy bien a l'avenir [que sa conduite] l'obligeroit a luy en donner une aux gardes ; ce qu'EIle a fait depuis, et plus cncores (1).

Le vendredy 10™'' il n'y avoit que demy pié de terre entre les ennemis et nous, depuis que nous avions gaigné ce poste ; ce quy fut cause qu'incessamment ils nous jetterent des pots a feu et grenades pour nous empescher de travailler, et nous a eux de mesmes.

Le samedy 1 1 ^'^ Gamorini fit faire une machine pour gaigner l'eminence et leur faire quitter le poste qu'ils tenoint, laquelle ne nous profita point ; car les ennemis y mirent le feu. Nostre mine continua cependant de s'avancer.

Le dimanche \%'^^ nous mismes des valobres au travers du fossé de la corne, affin de passer seure-

(1) Henri-Joseph de Peyre, seigneur de Troisvilles, depuis appelé le comte de Treville, devint en effet, en 1634, capitaineiieuteuaut de la compagnie des mousquetaires de la garde, dont le roi se fît capitaine. Il eut en 1657 le gouvernement du pays de Foix.

ment, et fismes une autre grande attaque en laquelle nous leur escornames la moytié de la corne. Mais ils avoint fait un retranchement derrière avesques des chevaux de frise, et derrière eux (1), des mantelets a l'espreuve, derrière lesquels ils tiroint incessamment, de sorte que nous fusmes contraints de nous loger sur le haut.

Ce jour arriva le seigneur Pompeo Frangipani lequel je demanday au roy pour mon compagnon mareschal de camp, et la faveur de Rouccelay quy estoit grande vers monsieur le connestable (2), lit qu'il luy fut accordé ; et vint servir en nostre quartier sous W^ les mareschaux de Ghaunes et de Pralain.

Le lundy 13°^^ M' du Maine fit faire une autre attaque au mesme ravelin ou il avoit esté sy bien battu auparavant, et y eut mesme succès et plusieurs des siens tués, ce quy donna grand cœur aux ennemis et avilit ses gens : quant a luy il estoit enragé (3) .

Le mardy 1 i^^, il avoit esté résolu quelques jours auparavant que l'on couperoit a coups de canon le pont de Montauban afifîn d'empescher le secours que ceux de IMontauban pouvoint donner a Ville Bourbon : M"" le mareschal de Ghaunes quy estoit nouvellement aiTivé au camp, de retour de Toulouse ou il avoit esté

(1) C'est-à-dire derrière les chevaux de frise.

(2) On voit dans le Journal d' Hérouard qu'un jour le roi, étant venu au camp, y dîna « séant a table avec luy M' le conuestable seulement et l'abbé Rucelay. »

(3) L'auteur de I'Histoire particulière ne représente pas cette affaire comme aussi défavorable au duc de Mayenne dont « les nouveaux progrés tournoyant en reproche au quartier du Conestable. »

malade des le commencement du siège, eut charge, et me la donna , de faire faire une batterie contre ledit pont. Mais comme elle estoit loin et que cinq cens volées de canon n'eussent peut estre pas peu rompre ledit pont lequel toujours ils eussent peu refaire avesques du bois, ayant remontré la grande despense et la petite utilité quy en provenoit, on me dit que je ne m'y opiniastrasse pas. Et en ce mesme temps deux cens femmes quy estoint a laver les linges et les utenciles sous ce pont et auprès, quy estoint incommodées de ces coups de canon, sçachant que Bassompierre estoit avec commandement dans le quartier, quy avoit toujours fait bonne guerre aux femmes, elles m'envoyèrent un tambour pour me prier de leur part de ne point incommoder leur blanchissage, ce que je leur accorday franchement puis que j'avois desja ordre de le faire, de sorte qu'elles m'en sceurent un tel gré, et les femmes de la ville, qu'elles firent demander une tresvc pour me voir, et vinrent grande quantité des principales sur le haut de leurs retranchemens me parler ; et moy, ce seul jour en tout le siège, je me mis en bon ordre et me paray pour les entretenir : ce quy arriva seulement le lendemain mercredy 15"°, ayant esté mandé des le matin pour aller trouver le roy avec M*"^ les mareschaux de Pralain et de Chaunes sur l'advis que le roy eut du secours quy avoit passé entre les doigts de M' d'Angoulesme et estoit arrivé a Saint Antonin : ftP du Maine s'y trouva aussy avec M""^ de Gramail et Gramont ses mareschaux de camp, comme aussy M"^^ de Clievreuse, Desdiguieres, de Saint Geran et de Chomberg avec Marillac. Ce fut a ce conseil ou on se repentit de n'avoir pas creu le bon advis de

M*" le mareschal Desdiguieres quy vouloit que l'on fit des lignes et des forts a l'entour de Montauban pour en empescher le secours. Mais comme il n'estoit plus temps, il fut résolu trois choses : l'une, que l'on feroit venir W d'Angoulesme avec les forces qu'il avoit, pour se loger entre Saint Antonin et Montauban afilin d'empescher le passage au secours ; l'autre, que l'on feroit retrancher tous les chemins et advenues de Montauban ; la troisième, que de nos deux quartiers, des gardes et de Picardie (1), on tireroit tous les soirs mille hommes de chascun pour deffendre lesdittes avenues et combattre les'ennemis dans les chemins estroits, tandis que M"" de Luxembourg avec cinq cens chevaux qu'il avoit, garderoit toute l'avenue de Villemur (2) a Montauban et la plaine du Ramier (3) quy estoit la grande avenue, dont il se chargea (M"" de Vandosme (4) avec trois cens chevaux se chargea depuis de l'avenue de Yillemur); et que chasque nuit, de chasque quartier, il y auroit un chef quy iroit commander ces trouppes contre le secours, et que l'on commenceroit des le lendemain jeudy 1 6™^ qu'en nostre quartier messieurs les mareschaux résolurent que W de Pralain iroit la première

(1) Le régiment de Picardie avait son quartier à l'attaque du Moustier, commandée par le prince de Joinville.

(2) Villemur, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Toulouse, sur la rive droite du Tarn.

(3) La plaine du Ramier s'étend au nord-est de Montauban, dans la direction de Saint-Antonin.

(4) Le duc de Vendôme était arrivé le 4 septembre à l'armée, avec bon nombre de noblesse, sa compagnie de gendarmes, une de ses chevau-légers, et une de carabins {Thresor de l'histoire générale). — La phrase entre parenthèses a été rajoutée en marge par l'auteur.

nuit, M"^ de Chaunes la seconde, et moy la troisième. Mais une heure devant que M'" le mareschal de Pralain y deut aller, il receutune mousquetade quy luy entama la peau du ventre en effleurant seulement, de sorte qu'il fallut que j'y allasse en sa place.

Le vendredy 17'"' M'' du Maine et de Ghomberg nous envoyèrent prier de nous trouver au bout du pont du Tar quy estoit entre l'attaque de M' du Maine et la nostre : W^ de Chaunes, de IValain et moy, nous y trouvasmes, et M"" du Maine nous pria de vouloir favoriser une nouvelle attaque qu'il vouloit faire le lendemain a Ville Bourbon, tant de nostre canon que par quelque diversion , ce que messieurs les mareschaux luy promirent.

M"^ de Guyse me voulut dcsbaucher pour aller disner avesques luy cheux M' du Maine (1) ; mais parce que M"^ le mareschal Desdiguieres nous avoit donné rendésvous au carero (2!) de Ruffe, je m'en excusay, et luy dis qu'il se prit garde de M' du Maine quy n'avoit point plus grand plaisir que de faire tirer sur luy, ou sur ceux qu'il menoit pour voir ses travaux, et qu'il s'eschaudoit pour brusler autruy. Mais a mon grand regret ma prophétie fut en quelque sorte véritable ; car l'apres disner, comme il leur montroit ses travaux, une haquebusade luy donna dans l'œil, quy avoit pre-

(1) Le duc de Guise était arrivé au camp le 7 septembre avec un grand nombre de gentilshommes de son gouvernement de Provence . Il repartit peu après la mort du duc de Mayenne.

(2) La carrière. Le carero de Ruffe était une position occupée par les troupes royales. UHistoire de Montauhan appelle cet endroit la carrière de Rous.

cedemmcnt percé le chapeau de W de Chomberg,et le tua roide ( 1 ) . Nous en apprismes la triste nouvelle au carero de Ruffe ou messieurs les mareschaux et moy estions venus trouver M" de Jainville, Desdiguieres et de Saint Geran ; et là nous résolûmes de garder depuis nostre quartier des gardes quy estoit depuis le pont du Tar jusques au pont de la Garrigue (2), et que ces messieurs du quartier de Picardie garderoint depuis ledit pont de la Garrigue jusques a l'autre pont du Tar du costé du IMoustier, et choysimes nos champs de battaille en cas d'aliarme. L'estonnement fut sy grand dans le quartier de M"" du Maine par sa mort, que tous les chefs et trouppes voulurent quitter ; mais M' de Guy se demeura cette nuit là avec eux, quy les rasseura. Le roy rechercha W de Guy se de vouloir commander en ce quartier; mais il s'en excusa, et M"^ de Temines en eut seul le soin.

Le soir de ce jour là M"" de Chaunes se trouva un

(1) Ce fut le 16, et non le 17 septembre, qu'eut lieu cet événement. Tous les témoignages s'accordent sur ce point, à l'exception du Journal d'Hérouard qui dit : « Le 15 sur les trois heures M'^ le duc de Mayenne est tué aux tranchées d'une mousquetade dans l'œil qui luy traversa la teste, mourut soudain sans parler. » Mais cette mention, fautive pour la date, est écrite en marge, et non dans le corps du journal.

(2) La Guarrigue est un ruisseau qui contourne une partie de la ville de Montauban en la séparant du faubourg de Ville-Nouvelle, et vient se jeter dans le Tarn du côté de Montmirat. Le quartier des gardes étendait sa surveillance depuis le pont du Tarn en aval de Montauban, jusqu'au pont de la Guarrigue, situé entre la route de Caussade et la route de Montclar, au-dessus de l'entrée du ruisseau dans l'enceinte de la ville ; et le quartier du prince de Joinville gardait l'espace compris entre ce même pont et le pont du Tarn en amont de Montauban.

peu mal, et fallut que j'allasse cette nuit là mener nos mille hommes contre le secours.

Le samedy 1 8™® on s'avança en nos tranchées du costé du ravin. On continua la mine. Je fus a Picacos par ordre du roy ; et au retour, comme c'estoil ma nuit d'aller contre le secours, j'y menay nos trouppes.

Le dimanche 1 9""® les ennemis vindrent mettre le feu a la batterie de deux pièces quy estoint sur le bord de l'eau, et se retirèrent a l'heure mesme qu'ils luy eurent jette.

Il arriva peu de jours avant en l'armée ce carme deschaussé (1) quy estoit a la battaille de Prague, et quy avoit conseillé de la donner : il estoit estimé homme de grande sainteté. Monsieur le connestable luy demanda ce qu'il luy sembloit que l'on dcut faire pour prendre Montauban. Il luy dit qu'il fît tirer quattre cens coups de canon a coups perdus dans la ville, et que les haljltans intimidés infailliblement se rendroint. Ce fut pourquoy le roy m'envoya quérir le jour précèdent pour [me commander de] (%) faire tirer les quattre cens coups de canon, comme je fis : mais les ennemis ne se rendirent pour cela (3).

Ce soir là quy estoit celuy auquel ]\P le mareschal . de Pralain devoit veiller contre le secours, a cause de sa blesseure j'y allay en sa place.

Le lundy 2,0°® on continua nos travaux. Le soir

(1) Le P. Dominique de Jesu Maria, religieux espagnol.— Voir à l'Appendice. XIX.

(2) Inédit.

(3) Le roi vint au camp le 18 (Journal d'Hérouard), sans doute pour voir l'effet de la batterie.

M"^ de Chaunes alla contre le secours, et parce qu'il n'y avoit cncores point esté et qu'il craignoit, sy les ennemis arrivoint, qu'il n'y eut du desordre, il me pria d'y aller avesques luy, ce que je fis.

Le mardy 2l1™® la mine fut quasy parachevée, et comme elle se devoit faire jouer le lendemain auquel M^ de Chaunes estoit en journée de commander, le capitaine des mines nommé Ramsay luy vint demander de combien il luy plaisoit que l'on la chargeât. Il demanda a ceux quy estoint près de luy intelligens en cette affaire, de combien d'ordinaire on les chargeoit. Ils luy dirent de six ou sept cens livres, et luy dit allors : « Je veux qu'elle face un grand effet : chargés la de deux mille huit cens livres de poudre. » Le Ramsay luy dit que c'estoit beaucoup; mais il le voulut ainsy, croyant que ceux quy luy avoint dit de six ou sept cens, luy eussent dit de deux mille six ou sept cens (1 ) .

Ce soir là, a cause de la blesseure de M"" de Pralain, il fallut encor que j'allasse veiller au secours pour luy.

Le mercredy %%^^ sur les neuf heures du matin il y eut une grande allarme de la venue du secours : chascun monta a cheval et fit avancer les trouppes ordonnées a cet effet. Neammoins Reauffort et ses trouppes estoint encores a Saint Antonin. M"" de Vandosme quy avoit quelque cavalerie, s'en vint a la plaine

(1) Les pièces du temps sont pleines de railleries sur l'ignorance des trois frères Luynes en matière de guerre. On peut voir à ce sujet le Recueil des pièces les plus cuHeuses qui ont esté faites pendant le reyne du connesiable de Luyne.

du Ramier vers nous, sur un faux avis que l'on luy donna que les ennemis venoint par là. Gomme ce bruit fut appaysé, chascun s'en retourna.

Sur le soir comme j'acheminois les trouppes destinées au secours parce que c'estoit ma nuit, je rencontray en y allant messieurs les mareschaux quy alloint aux tranchées et me dirent qu'ils alloint faire jouer la mine. M"" Frangipani estoit avesques eux, quy avoit fait l'ordre que le régiment de Chappes quy ce jour là estoit de garde, devoit tenir : aussy estoit M' Frangipani en jour de commander de mareschal de camp. Je leur dis qu'il me sembloit qu'ils la faisoint jouer bien tard (1 ) et qu'il leur resteroit peu de temps pour se loger dans l'effet de la mine ; car la nuit approchoit, laquelle les mettroit en beaucoup de confusion et desordre. Plusieurs estoint de ce mesme avis ; mais M"" de Chaunes (quy la vouloit faire jouer en son jour), n'y voulut consentir et me dit : « Je vois bien que c'est : vous voudriés la faire jouer au jour de M"" de Pralain et devons. » Je luydemanday s'il avoit besoin de mon service, dont il me remercia. Je luy dis là dessus que je lairrois aller le secours conduit par M' de Fontenay mestre de camp de Piémont, et qu'après avoir veu jouer la mine, j'aurois temps de courir après, et suyvis messieurs les mareschaux quy se mirent en un lieu propre pour en voir l'effet, et moy auprès d'eux. M' de Chaunes envoya sçavoir sy tout estoit prest ; [on luy manda que ouy] (2) , a une

(1) « Environ les cinq heures du soir on donne le feu a trente ou trente deux quintaux de poudre. » (Histoire particulière.)

(2) Inédit.

chose près : c'estoit que le sieur de la Mayson (quy commandoit le régiment de Chappes après le mestre de camp , comme premier capitaine et sergent major (1 ) , vouloit que l'on abattit une petite galerie quy traversoit le fossé de la pièce quy devoit sauter, affîn que les soldats allassent a l'effet de la mine avesques plus d'ordre, et Ramsay maintenoit qu'il ne la pouvoit laisser oster attendu que la fusée de la mine estoit dessous. M' de Chaunes me commanda d'y aller et d'ordonner ce que je jugerois pour le mieux. J'y courus donc, et comme j'entrois dans cette petite galerie, je rencontray Ramsay quy me dit : « Fuyés, Monsieur, car j'ay mis le feu a la fusée de la mine quy fera a mon avis un terrible effet. » [Je ne me le fis pas dire deux fois] (2), et courus quarante pas de toute ma force pour m'en eslongner. AUors elle joua avec une plus grande violence que l'on ne sçauroit dire, et emporta en l'air toute la pièce sous laquelle elle estoit, quy fut assés longtemps sans redescendre; en fin elle vint fondre dans la tranchée sur nous. Je mis ma teste et mon corps sous un gros tonneau que je trouvay, quy ne fut pas assés fort pour soustenir et creva sous moy, et plus de mille livres de terre sur mes reins, mes cuisses et mes pies. Je m'en despestray comme je peus, et tout froissé m'en vins a la mine, marchant sur les corps morts des nostres que la mine avoit accablés, dont il y en avoit plus de trente, et entre autres Ramsay. La mine emporta ce quy estoit de nostre costé et rendit les ennemis plus forts qu'ils n'estoint ;

(1) Le sieur des Maisons avait eu la charge de major en 1620.

(2) Inédit.

elle esfeignit la plus part des mesches des soldats quy devoint donner, lesquels se présentèrent bravement, et quelques gentil stiommes aussy, et furent un peu dans le lieu ou la mine avoit joué, ne pouvant monter plus avant a cause qu'elle avoit escarpé la terre. Mais tost après les ennemis parurent au dessus et aux flancs, jettans pots a feu, grenades et cercles (1) sur nos gens, et tirans incessamment sur eux : La Mayson quy y devoit commander, fut tué d'abbord, et deux sergens. W^ de Chaunes et de Pralain estoint a l'entrée et resfraichissoint continuellement de gens. Ce fut la première fois que je vis jM"" Frangipani faire sa charge qu'il executoit avesques grand jugement et hardiesse, et fît ce jour là fort bien son devoir.

En mesme temps les ennemis firent une sortie sur les deux compagnies des gai^des quy estoint au bout de la ligne quy fermoit nostremain gauche. Messieurs les mareschaux me commandèrent d'y aller, et trente gentilshommes me suyvirent, quy firent des merveilles ce soir là, et puis dire qu'en un grand embarras comme fut celuy là, la noblesse y va tout autrement que les simples soldats. J'arrivay aux gardes comme les ennemis marchoint a eux ; je les trouvay sur leurs armes en bon ordre pour les soustenir. Les deux capitaines Castelnaut (2) et Meux (3) furent fort ayses de

(1) Cercles à feu.

(2) Mathuriu de Castelnau, seigneur du Rouvre, capitaine au régiment des gardes, second fils de Pierre de Castelnau, seigneur de la Mauvissière, et de Marguerite de Sigonneau, sa seconde femme, mourut au sicge de Montpellier en 1622.

(3) Jean de Rouville, seigneur de Meux, fils de Jacques de Rouville, seigneur de Meux, et de Denise Bochart.

me voir et cette petite trouppe de noblesse bien délibérée , parmy lesquels estoint le comte de Torigny (1), Bourbonne, Manican (2), le baron de Seaux et d'autres , quy proposèrent d'aller attaquer les ennemis au lieu de les attendre, ce que je trouvay bon et les capitaines aussy ; et en mesme temps sortîmes de nostre poste, la teste baissée, aux ennemis lesquels, voyans nostre resolution, s' arresterent premièrement, puis en nous tirant forces mousquetades et quelques coups de pièces d'une courtine que l'on nommoit de Saint Orse(3), rentrèrent dans la ville. Je m'en revins en mesme temps avec ma noblesse au trou de la mine ou je croyois que je ne serois pas inutile, me confiant que quand les ennemis retourneroint a sortir sur ces deux compagnies des gardes, ils trouveroint gens a quy parler.

Comme j'arrivois au trou de la mine, je trouvay M' le mareschal de Pralain quy me dit : « Pour Dieu, mon fils, allés a la batterie des quattre pièces empescher que les ennemis quy y ont mis le feu, n'emmènent ou n'enclouent nostre canon : je vous iray tout a l'heure

(1) Jacques de Matignon, comte de Thorigny, fils de Charles, sire de Matignon, comte de Thorigny, et d'Eléouor d'Orléans- Longueville, né le 20 mars 1599, fut tué en duel par le comte de Boute ville le 25 mars 1626.

(2) Achilles de Longueval, seigneur de Manicamp, troisième fils de Philippe de Longueval, seigneur de Manicamp, et d'Isabelle de Thou, fut gouverneur de la Fère. Il pourrait ici être question de César, son frère aîné, ou de René, le second frère, chevalier de Malte, tué devant Montpellier en 1622.

(3) Du nom de Peirebrune de Saint-Orse, officier huguenot qui commandait à la corne de Saint-Antoine.

secourir avec les gardes quy entrent. » Nous tournâmes a l'iieure mesme, tous ces gentilshommes et moy, et trouvasmes les ennemis [aux mains] (1 ) avec cinquante Suisses de ma compagnie quy estoint de garde a cette batterie , lesquels faisoint bravement a coups de piques et de hallebardes. Je vis là pour la première fois de ma vie, des femmes dans le combat jettans des pierres contre nous avesques beaucoup plus de force et d'animosité que je n'eusse pensé, et en donnans aux soldats pour nous les jetter(2). Nostre petit secours vint bien a propos pour les Suisses quy avoint beaucoup de monde sur les bras, le feu a la batterie, et les ennemis quy s'efforçoint de venir jusques aux quattre canons. Trois Suisses estoint estendus sur la place et quantité de blessés. A nostre arrivée nous leur fismes une rude charge et les repoussâmes a coups de hallebarde : eux, en se retirant, nous jettoint quantité de pierres dont une bien grosse me donna sur le haut du front, quy me porta par terre esvanouy : incontinent trois ou quattre Suisses m'emportèrent hors de la meslée a vingt pas de là, ou je revins a moy et retournay au combat, ou peu après M"" de Pralain, comme il m'avoit promis, ammena deux compagnies des gardes commandées par Tilladet (3), quy firent

(1) Inédit.

(2) « Une d'entre elles sortant par la bresche avec une brassée de paille rencontre un soldat qui voulut la lui prendre et l'obliger à se tirer du danger : Laissez moy aller (dit-elle), la perte n'est pas grande si je meurs : vous voyez que je suis vieille. Elle va ou estoient les autres, et n'en revint point. » (Histoire particulière.)

(3) Bernard de Gassagnet, seigneur de Tilladet, fils d'Antoine

retirer bien viste les ennemis a belles mousquetades et en tuèrent quelques uns.

Je m'en revins avec monsieur le mareschal ou la mine avoit joué et ou j^I"^ de Chaunes s'opiniastroit hors de propos de faire un logement. En fin il en demeura ou il estoit auparavant, et la garde nouvelle estant venue, ce fut au tour de M"" de Pralain de commander. Nous ne fusmes pas plus tost arrivés près de IVr de Chaunes que l'on cria que les ennemis attaquoint nostre garde quy n'estoit pas encores relevée du costé de main droitte et qu'ils luy avoint fait quitter le cavain. Allors toute la noblesse avesques moy y accourusmes, passans par dessus les tranchées a descouvert, et les vinmes prendre par derrière ; nous en tuâmes huit et en prismes deux, et leur fismes bien viste rentrer dans la ville. J'avoue que nostre noblesse ce jour là fit des merveilles, et que sans elle nous eussions infailliblement receu quelque affront; ils firent aussy un honorable rapport de moy, et messieurs les mai^eschaux tesmoygnerent que j'avois très bien servy ce jour là : le roy m'escrivit le lendemain une fort honneste lettre sur ce sujet (1).

Au sortir de là sur les neuf a dix heures on me mit quelque chose sur ma teste et un bonnet fourré par dessus avec lequel j'allay passer la nuit a la garde du secours.

de Cassagnet, seigneur de Tilladet, et de Jeanne de Brésoles, né en 1555, capitaine au régiment des gardes en 1589, gouverneur de Bourg-sur-Mer, servait encore en 1622, et mourut de la peste à Béziers.

(1) Le roi était venu au camp pour voir jouer la mine; il était rentré à Piquecos à sept iieures et demie {Journal d'Hérouard.)

Le jeudy 23™^ nous nous occupasmes a raccommoder le mesnage que les ennemis et nostre impertinente mine avoint fait le soir précèdent.

M"" le mareschal de Pralain avoit veillé toute la nuit dans les tranchées quy estoint en sy mauvais estât qu'elles avoint besoin de sa présence ; mais cela luy enflamma tellement sa blesseure qu'il ne peut aller cette nuit là a la garde contre le secours, et fallut que j'y retournasse encores pour luy. Nous eûmes nouvelles que les ennemis estoint partis de Saint Antonin et venoint droit a nous, ce quy nous fît tenir tout la nuit alerte. Mais le matin W^ de Vandosme, de Chevreuse et de Ghomberg vindrent a nostre champ de battaille comme nous en voulions desloger, quy m'asseurerent que les ennemis estoint dans la forest de la Gresine et que La Courbe capitaine des gardes de M"" de Vandosme les y avoit veus rentrer, n'ayans pas peu arriver de nuit pour se jetter dans Montauban (1). Sur cela ils prindrent resolution de les aller attaquer dans la forest de la Gresine et prindrent ce qu'ils peurent de cavalerie et d'infanterie pour exécuter leur dessein ; mais il y eut tant de discordance et de jalousie entre les chefs qu'ils s'en revindrent sans faire ny tenter aucun effet.

Ce fut le vendredy 24"^ qu'ils y allèrent et en revindrent aussy. Nous continuâmes nos tranchées et j'allay

(1) « Par un billet envoyé de Sainct Antonin, on nous advertissoit que nostre secours avoit esté jusques à une lieue de la ville, d'oîi par faute de guides il s'en estoit retourné. » (Histoire

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