LA BAIE DES ILES
Les préoccupations de la guerre rendaient le séjour d'Auckland fort monotone. J'attendis donc avec grande impatience le jour fixé pour notre excursion à la baie des Iles. Il arriva enfin. La nuit qui le précéda, je ne dormis pas de joie.
J'avais obtenu de M. Giovanni qu'au lieu de traverser les terres, ce qui était un voyage de quelques heures, nous doublerions le cap Oton , ce qui était un voyage de tout un jour. Puis, j'avais obtenu, chose plus difficile , de le faire dans une pirogue maorie. Il y avait longtemp's que je mourais d'envie de fendre la mer sur cette espèce de flèche.
Au point du jour, nous prîmes place dans notre pirogue. C'était, comme toujours, un immense tronc d'arbre creusé, ayant la forme d'un immense poisson au dos évidé, et qui nagerait la tête et la queue hors de l'eau. Seize rameurs formaient les nageoires de cet énorme cétacé. Ils étaient, comme d'ordinaire, assis tous sur une seule ligne , peints de la même couleur que la pirogue, et semblaient faire corps. Deux places nous étaient réservées au centre, à mon mari et à moi.
Une fois monté dans cette pirogue, on comprend la nécessité de se tenir au centre de gravité; au moindre mouvement à droite où à gauche, l'embarcation chavire. Au reste pour les Maoris, qui sont, hommes et femmes, d'excellents nageurs, cet accident n'en est même pas un. Jusqu'au cap Oton, nous eûmes le vent mauvais; nous avançâmes donc à la rame, nous tenant toujours à trois quarts de lieue de la terre; mais le cap Oton doublé, nous eûmes le vent bon. Un des rameurs dressa un petit mât, ôta son manteau dont il fit une voile, demeura avec la seule ceinture qui lui serrait les reins, c'est-à-dire avec son tapa, et nous filâmes, rasant la vague, aussi rapidement que les mouettes qui volaient autour de nous. C'est dans la baie des Iles où, vers cinq heures du soir, nous entrâmes à plein vol, que fut assassiné et dévoré, avec une partie de son équipage, parles naturels du pays, le capitaine Marion Dufresne.
Cela se passa le 12 juin 1772, et les traditions en sont encore si fraîches dans le pays, qu'à chaque navire français qui entre dans la baie, les naturels demandent s'il ne vient pas venger la mort du capitaine oui-oui, égorgé par leurs ancêtres. Au moment où nous arrivâmes à la baie des Iles, la ville anglaise était complètement rasée, à l'exception de la maison de monseigneur l'archevêque de Pontivilliers. Il devait cette faveur à la vénération qu'on lui portait.
Trois fois les Anglais avaient occupé la ville, et trois fois Eki-Eki, le grand chef, était descendu de la montagne, et de sa propre main avait arraché le drapeau de la Grande-Bretagne. La baie de la Trahison était devenu la baie de la Guerre. Nous descendîmes dans la tente du père de l'enfant dont je devais être la marraine, et qui se nommait Pouka-Pouka. Madame Pouka-Pouka
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était accouchée le malin même d'une fille. Avec le reste de la ville, l'église catholique avait été brûlée; la cérémonie se fît donc dans la salle à manger de monseigneur l'archevêque, convertie en chapelle.
J'imposai à ma filleule les noms de Louise-Henriette-Éliane, puis je lui donnai une nourrice irlandaise. J'avais mon projet en agissant ainsi : je voulais emmener l'enfant en France. J'en parlai à mon mari, qui y consentit; puis aux parents qui se firent un peu prier, et qui finirent par y consentir de leur côté. Je croyais donc déjà tenir ma petite New-Zôlandaise, lorsque tout à coup, un matin, les parents m'arrivèrent tout effarés en me disant que leur enfant avait disparu.
On s'informa. Les parents de l'intérieur avaient appris que Pouka-Pouka voulait donner sa fille à une marraine oui-oui, qui devait l'emmener en Europe. Ils n'avaient pas voulu laisser s'accomplir ce crime de lèse-nationalité, et avaient enlevé l'enfant. Cela se passa un mois après mon retour à Auckland. J'étais restée trois jours'seulement à la baie des Iles; au bout de trois jours, je remontai dans ma pirogue et je cinglai vers la petite baie, où je ren trai sans accidents à la nuit tombante.