ENCORE SIR GEORGES
Le lendemain de mon retour je me promenais seule, selon mon habitude, visitant les tentes de mes Maoris qui, toutes les fois que j'apparaissais, ne fût-ce qu'après une absence de trois jours, me faisaient joyeuse fête. J'avais un cortège d'enfants courant devant moi, courant derrière moi, avec des cris de bienvenue un peu intéressés, attendu qu'il m'arrivait rarement de sortir sans leur faire quelques petits cadeaux, soit en argent, soit en nature, lorsque je vis venir de loin deux gentlemen que je reconnus, l'un pour master Steward, l'autre pour sir Georges.
Je ne crus pas devoir m'écarter de mon chemin à cause d'eux,. et nous nous croisâmes. En passant, ces messieurs me saluèrent, et je leur répondis par une légère inclination de tête. Je n'avais garde, comme on le comprend bien, de me retourner; mais à peine avais-je fait vingt pas, que j'entendis marcher précipitamment derrière moi. Je crus que je ne devais ni presser ni ralentir ma marche, et je continuai mon chemin.
Mais tout à coup je sentis qu'on me saisissait le bras et qu'on me le serrait avec violence. Je me retournai pour voir quelle était la personne qui se permettait cette étrange familiarité.
C'était sir Georges. Il avait les yeux effarés , était pâle comme un mort ; ses dents claquaient l'une contre l'autre.
— Madame, dit-il d'une voix saccadée et tremblante, il me semble que c'est bien le moins que vous répondiez quand on vous salue. — Je vous ai répondu par une inclination de tête , Monsieur; je ne pouvais pas m'arrêter au milieu du chemin >;lvous faire une révérence. — Je vous dis que vous ne m'avez pas
salué, Madame ! reprit sir Georges en s'exaspérant, et prenez garde que cela ne vous arrive plus, c?r, si cela vous arrivait encore, ce n'est pas moi que je tuerais, c'est vqus ! — Ah ! Monsieur, lui dis-je, que vous avez une conversation monotone ! voilà deux fois que vous me parlez, et toujours sur le même sujet.
Et, en dégageant par un mouvement nerveux mon bras de sa main, je lui tournai le dos et continuai ma route. Je sentais qu'il était resté immobile à la même place, me regardant m'éloigner. Il ne fit pas un pas de plus.
La route faisait un coude ; je me hasardai alors à retourner la tête : l'angle me cachait sir Georges. J'en étais débarrassée, du moins pour ce jour-là.
Le lendemain, nous étions engagés, mon mari et moi, à aller prendre le thé chez le gouverneur lord Gray, aujourd'hui gouverneur au Cap. Lord Gray était un homme charmant, aristocrate jusqu'au bout des ongles. Par malheur il lui fallait poser, comme posait le gouverneur d'Hobart-Town , comme posait le gouverneur de Sidney; de sorte que son salon était tout aussi ennuyeux que les autres salons que j'avais déjà vus : seulement, on avait pour agréables les moments pendant lesquels on causait avec lui.
Vers dix heures, sir Georges et son inséparable master Steward entrèrent. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. Je n'avais rien dit à mon mari de ce qui s'était passé la veille, et je tremblais que sir Georges ne se livrât à quelque nouvelle excentricité, qui, si elle eût eu lieu devant mon mari, ne pouvait manquer d'avoir un fâcheux résultat, vu le caractère peu patient de M. Giovanni. Mais sir Georges ne s'approcha pas de moi, ne me salua pas, ne m'adressa pas la parole.
La conversation devint générale : je me mêlai à la conversation ; il évita de faire aucune demande à laquelle je pusse répondre. J'avoue que je ne comprenais rien à la conduite du gentleman. J'attribuais ses boutades amoureuses ou colériques à un grain de folie, et aujourd'hui encore je ne saurais en vérité leur trouver une autre raison. Toute la soirée passa ainsi.
Au moment où j'allais sortir, il vint droit à moi. Je le sentis venir comme sur la roule. Je ne regardais pas de son côté. J'attendis.
— Madame, me dit-il, pardonnez-vous à un pauvre fou, impuissant à maîtriser ses sensations, la façon plus qu'étrange dont il s'est conduit envers vous? Je suis doublement malheureux, mais plus malheureux encore de Vidée de vous avoir déplu que de celle que je ne vous plairai jamais.
Et, sans attendre ma réponse, il sortit. Il avait pour tout le monde eu l'air de me saluer; moi seule avais entendu les paroles qu'il venait de prononcer. Au moment où, sir Georges parti, nous allions prendre congé du gouverneur mon mari et moi, on annonça le major Wilmot.
C'était, comme je l'ai dit, le fils de sir Eardly Wilmot, dont j'ai raconté la mort. C'était, comme son père, un véritable gentleman; nous le connaissions, et nous nous tournâmes vers la porte par laquelle il arrivait avec le visage souriant dont on accueille une personne sympathique. 11 parut derrière le domestique qui l'annonçait. Il n'y eut qu'un cri dans le salon de lord Gray en l'apercevant.
Le major Wilmot semblait un cadavre sortant de son tombeau , tant il était pâle. Il venait de lui arriver une effroyable chose : la veille, dans une rencontre avec les Nouveaux-Zélandais, son meilleur ami, le capitaine Williamson, avait été fait prisonnier. Quoiqu'on connût très-bien los effroyables habitudes des
54 JOURNAL DE MADAME f.IOVANNI.
sauvages à qui l'on avail affaire, le major Wilmot avait cependant, le premier jour, conservé quelque espérance.
Il aval) epvoyé un Maori au camp ennemi et avait fait offrir une rançon pour le prisonnier. Il venait de recevoir la réponse. Cette réponse, c'était un morceau de chair humaine rùlie et enveloppée dans une feuille de bananier. Inutile de dire que ce morceau de chair humaine était coupé du cadavre de son malheureux ami. Les anthropophages avaient mangé le reste. Die^ns toutefois que les naturels de l'île ne mangent plus que leurs prisonniers de guerre.
Je trouvais depuis quelque temps le séjour d'Auckland assez maussade. La guerre empêchait les excursions dans l'intérieur, et, pour peu que l'on eût des amis dans l'armée, on craignait un jour ou l'autre de recevoir des cadeaux dans le genre de celui qu'on venait de faire au major Wilmot , ce qui n'était pas une perspective bien amusante.
Je fus la première à demander à M. Giovanni d'abréger notre séjour à Auckland. Mon mari n'avait rien qui l'y retînt; d'ailleurs il était si bon pour moi qu'il ne savait rien me refuser. 11 consentit à notre départ, et m'invita à m'occuper des préparatifs. Cependant, il manifesta le désir que nous assistassions, avant notre départ, aune grande fête que la tribu Eki-Eki allait donner à la tribu de Moa-Moa, et, bien entendu, je ne demandai pas mieux.
EKI-EKI \
Eki-Eki est le grand chef qui, jusqu'en 4851 ou 1850, commanda la guerre des natifs contre les Anglais.
Le lieu de la fête était de l'autre côté de la chaîne de montagnes qui partage l'île dans sa longueur. On parlait de cette fête comme de l'une des plus extraordinaires en ce genre qui eussent été données. Il devait y avoir, pendant trois jours, à manger pour quarante mille personnes.
Les comestibles à consommer pendant ces trois jours étaient des pommes de terre sucrées, des citrouilles rôties* du riz, du maïs, des cochons rôtis, des petits chiens, des volailles et des viandes de toute espèce. Chacun de ces articles était servi dans un canot à part, chaque canot était un plat.
Nous décidâmes d'assister à la fête. Toutes les autorités anglaises et tout ce qu'il y avait d'Européens à Auckland y allaient. Tous les natifs partaient aussi, revêtus de leurs plus beaux habits; la ville rejetait, pour ainsi dire, ses vivants, comme au jour du jugement dernier la tombe rejettera les morts.
C'était juste à faire le même voyage que nous avions déjà fait quand j'avais été marraine. Cette fois seulement nous ne fîmes pas le voyage dans une pirogue, mais dans un canot européen.
* Outre cette fête de la baie des Iles à laquelle j'assistai, comme je vous l'ai dit, j'en avais déjà vu une non moins curieuse. On avait annoncé que Eki-Eki allait donner une grande fête à la tribu voisine.
On nous avait offert une place sur la corvette du gouvernement qui conduisait sir Georges Gray à la baie des Iles, mais j'avais refusé, préférant aller sur mon canot et revenir sur la corvette. Il faut dire que rien n'était plus miraculeux à voir que la baie des Iles, couverte d'une partie de la population de la Nouvelle-Zélande.
Tous ces natifs étaient revêtus de leurs paillassons et de leurs tapas; beaucoup avaient des habits européens et pas de culottes, d'autres ayant des culottes et pas d'habits. Quelques-uns avaient des couvertures et une cravatte nouée au cou, et marchant aussi raides qu'un membre de la chambre des lords se rendant au parlement; quelques autres ayant pour tout costume une petite ceinture large de quatre doigts et une grande plume de paille en queue dans les cheveux; au milieu de tout cela les femmes avec leurs grands fourreaux aux couleurs voyantes noués au cou et leurs cheveux magnifiques pendant épais et bien lissés sur leurs épaules; tous, tant qu'ils étaient, occupés à boire, à fumer, à se promener, à se faire voir, à cligner des yeux aux Européennes, à faire Longchamp enfin, pour me servir d'une expression toute française, présentaient le spectacle le plus curieux et le plus original que j'eusse vu.
Deux corvettes anglaises étaient venues sous prétexte de voir la fête, mais en réalité pour la surveiller, car ce n'était pas sans quelques inquiétudes que sir Georges Gray et le général Pitt, lieutenant-gouverneur, voyaient un pareL rassemblement de natifs.
Cependant, l'ordre avait été donné de ne troubler en rien cette réunion. Loin de là, les corvettes, pavoisées comme pour une fête nationale, avec toute la musique sur le pont, faisaient entendre les airs de God save the King et de Ride Britania.
Or, les deux bâtiments étaient certes assez près du rivage pour que les natifs ne perdissent point une note de la musique anglaise. C'était au moment où cette musique mettait tout le monde en train que notre canot arriva. Je ne perdis pas de temps ; à peine avais-je mis pied à terre que je me glissai au milieu d'un cercle de danseurs composé de deux ou trois Européens, et d'une douzaine de natifs. Je jetai les yeux autour de moi pour chercher mon mari, qui, à mon exemple, venait de se lancer au milieu d'une douzaine de belles Maories, et qui dansait avec elles la ronde primitive dû pont d'Avignon ou de la Tour prends garde.
Eki-Eki, le grand chef, celui qui donnait tant de tracas aux Anglais, n'était point à la fête, mais il en était témoin du haut de sa montagne qui dominait la baie ; son vieil ami et sa femme lui tenaient compagnie. Ce vieil ami, c'était tout le ministère du grand chef; sa femme, c'était son seul aide de camp. Au moment de commencer la bataille, Eki-Eki mettait par terre ses vêtements, et, nu, sans autre signe de commandement qu'une plume plantée dans ses cheveux, marchait aux Anglais. Sa femme ne le quittait pas, et comme il combattait avec deux carabines, elle chargeait l'une pendant qu'il tirait avec l'autre. Ils étaient donc, tous trois, grand chef, ami et femme, sur cette montagne.
Le gouverneur, sir Georges Gray, ayant appris que Eki-Eki était là, lui envoya un aide de camp pour l'inviter à descendre jusqu'à la baie et à honorer la fête de sa personne ; mais Eki-Eki secoua la tête : il ne se fiait pas à l'invitation, et se souvenait de la dernière surprise des Anglais. — Dites au gouverneur, répondit fièrement Eki-Eki, qu'il vienne h son
56 JOURNAL DE MADAME filOVANNÏ.
maître s'il veut me parler. (Tell the governor, to corne to lus masler ifhe want in speak lo me.)
Quand nous eûmes assez dansé, M.Giovanni et moi, nous nous mimes à table, moi à la table de Pouka-Pouka, ce grand cbef de la fille dont j'avais été marraine, et M. Giovanni, un peu plus rustiquement, se coucba sur l'herbe avec ses danseuses qui lui apportèrent force provisions européennes tout en le servant à l'asiatique. De ma table je le voyais au milieu de son harem, et chaque fois que nos yeux se rencontraient, il me faisait des signes indiquant qu'il s'amusait énormément.
Après le dîner, je priai Pouka-Pouka de me présenter à ses amis les autres chefs, ce qu'il fit avec empressement, adoptant pour ma présentation cette formule :
— Ma wahine, oui-oui.
Ce qui voulait dire :
— Dame blanche, oui, oui.
Et j'eus l'honneur de frotter le bout de mon nez avec deux ou trois chefs des plus célèbres, ce qui me fit un peu regretter d'avoir insisté sur la présentation. <! A notre exemple, plusieurs Européens dansèrent et dînèrent, mais je doute qu'aucun d'eux se soit amusé autant que nous. Pour que la partie finît aussi bien qu'elle avait commencé, une des corvettes nous envoya son canot au bord duquel les Maoris eurent toutes les peines du monde à nous laisser descendre. Mon mari, particulièrement, me paraissait courir le risque d'être mis en morceaux, tant les belles Karmack le tiraient de tous les côtés.
Mes préparatifs n'étaient pas longs, j'avais simplement quelques cartes à mettre dans la ville. Quant à mes bons Maoris, je comptais bien leur dire adieu en personne. Je ne sais si un jour ils m'eussent trahie, tuée ou rôtie, comme le capitaine Marion, mais ce que je sais, c'est qu'ils me firent toutes sortes de protestations de tendresse en me quittant.
Ce qu'il y avait de plus difficile à emporter, c'était notre collection d'oiseaux et de curiosités de toutes espèces. Avec mes deux ou trois chapeaux et mes trois ou quatre robes, j'eusse fait le tour du monde.
Nous arrêtâmes notre, passage sur le Stewens, charmant petit brick de douze cents tonneaux, capitaine Smith, qui faisait un voyage d'exploration dans toutes les îles de la Société. Nous fîmes transporter à bord l'ameublement ordinaire de notre cabine, c'est-à-dire mon piano, mes deux fauteuils à la Voltaire et un excellent tapis. Puis nous embarquâmes à notre tour, et vers le soir nous levâmes l'ancre et prîmes congé de la Nouvelle-Zélande pour la seconde fois. Le temps était gros; je fis ce que j'avais l'habitude de faire dans ce cas-là, c'est-à-dire que je me couchai. Pendant cinq jours, la mer resta clapoteuse, et nous marchâmes avec le vent debout.
Le cinquième jour, vers deux heures, le vent changea et passa grand largue, la mer calmit aussitôt et le mouvement du brick cessa d'être fatigant. Je sentis une grande amélioration dans mon état qui, pendant quatre jours, avait été déplorable. Au reste, tout le monde avait payé le tribut à la mer, M. Giovanni tout le premier.
Cependant, vers huit heures du soir, il insista tant que je me décidai à passer un peignoir et à aller prendre le thé au carré. En entrant dans la salle, j'étais appuyée au bras de M. Giovanni, je sentis qu'il me serrait le bras.
— Qu'y a-t-il? lui demandai-je. — R >garde au bout de la table, me répondit-il.
Je regardai et je vis sir Georges beurrant des tartines, ni plus ni moins que la Lolotte de Werther. Sir Georges qui, malade comme moi et tout humilié d'avoir été malade, venait de se lever et sortait de sa cabine pour la première fois. J'avoue que j'eus peut-être un certain mouvement de vanité féminine. Ne pouvais-je honnêtement croire, en effet, que c'était à mon intention que sir Georges avait embarqué sur leStewens, et pour me voir qu'il faisait le voyage des îles de la Société?
— Mais vous l'aimiez donc ?
Je suis bien sûre que ce n'est pas une femme qui m'a fait cette question-là. Est-ce que l'on a besoin d'aimer un homme pour désirer que cet homme vous rende quelques soins, et pour être humiliée si cet homme cesse de vous les rendre?