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DRAMES DE LA MER

LU capitaine m&mûN

A l'antipode juste de Paris, perdue au milieu du grand Océan austral, s'étend, courant du nord au sud, une terre ayant à peu près l'étendue de la France et la forme de l'Italie, coupée à son tiers par un détroit qui en fait deux îles.

C'est la Nouvelle-Zélande, découverte en 1642 par Abel Jansen Tasman, et nommée par lui la Terre des États, nom qu'elle a perdu depuis pour prendre celui de Nouvelle-Zélande.

Le 7 octobre 1769, Cook la retrouva et la reconnut à ses habitants, d'après un dessin laissé par Tasman.

Les Zélandais essayèrent de voler les matelots de l'Endeavour, qui en tuèrent une douzaine à coups de fusil ; puis, comme Cook, après avoir relâché à Ikana- Mawy, la moins méridionale des deux îles, n'avait rien pu obtenir des objets dont il avait besoin ni par douceur ni par force, il nomma la baie où il avait jeté l'ancre la baie de la Pauvreté.

Ces deux noms étaient peu engageants pour les autres voyageurs.

Un mois à peu près après le passage du capitaine Cook, un autre navigateur, celui-là était Français et s'appelait le capitaine Surville, eut affaire à son tour aux Nouveaux-Zélandais.

Assailli par une tempête terrible en vue de la Nouvelle-Zélande, il perdit le canot amarré derrière son bâtiment.

Aussitôt il tit descendre une embarcation à la mer pour aller chercher le canot.

.Mais les sauvages, devinant le but de l'expédition, le cachèrent si bien, qu'il fui impossible à ceux que Surville avait envoyés de le retrouver,

Furieux de cette perte, Surville fit signe à quelques sauvages qui étaient [.us de leur pirogue de s'approcher.

Un d'eux se rendit à l'invitation et monta à bord, c'était malheureusement un grand chef, nommé Nanqui-Noui, et quoique, quelques jours auparavant, il eût rendu de grands services à Surville en recevant ses malades et en les

traitant à la fois avec autant d'humanité que de désintéressement, Surville lui déclara qu'il était son prisonnier.

Ce ne fut point tout : Survillc coula à fond toutes les pirogues qu'il pul atteindre, et brûla lotis les villages de la côte.

< Fusillés par Cook, noyés et brûlés par Survillc, les Nouveaux-Zélandais s'étaient promis de prendre une cruelle revanche sur les premiers bâtiments qui entreraient dans un de leurs ports.

Ces bâtiments furent le Mascarin et le Castries, venant de la terre de Van- Diemcn et commandés par le capitaine Marion, cfïicier de la compagnie des Indes françaises.

A peine furent-ils à l'ancre, qu'ils virent trois pirogues pagayant pour venir au vaisseau. La brise était douce, la mer magnifique.

Tous les matelots étaient sur le pont, pleins de curiosité pour ces hommes et ce monde nouveau, sortis depuis trois ans à peine des brouillards d-e l'inconnu.

Une des pirogues était montée par neuf hommes.

Elle s'approcha du vaisseau.

Aussitôt on envoya quelques bagatelles à ceux qui la montaient, en les invitant à passer à bord.

Ils hésitèrent un moment, puis parurent se décider.

En effet, un instant après les neuf hommes étaient sur le pont.

Le capitaine les y reçut, les conduisit dans sa chambre, et leur offrit du pain et des liqueurs.

Ils mangèrent le pain avec assez de plaisir, mais cependant après que le capitaine Marion en eut goûté devant eux.

Quant aux liqueurs, au contraire des autres sauvages de la mer du Sud, ils ne les goûtèrent qu'avec répugnance, quelques-uns même les crachèrent sans les avaler.

Après quoi ils descendirent dans leurs pirogues, parés de chemises et de caleçons qu'on leur avait donnés, s'avancèrent vers les deux autres embarcations, parurent leur raconter la façon amicale dont ils avaient été reçus, leur montrèrent les cadeaux que les étrangers leur avaient faits et les invitèrent à monter sur le vaisseau à leur tour.

Ceux-ci, après une courte délibération, se décidèrent, et, tandis que les premiers visiteurs pagayaient vers la terre, ils s'approchèrent à leur tour des bâtiments, et, comme leurs camarades, montèrent sur le Mascarin.

Le capitaine Marion, ne s'inquiétant plus de ceux qui s'éloignaient, prêta toute son attention aux nouveaux arrivants.

Ils étaient dix ou douze, conduits par un chef. C'était un homme de cinq pieds cinq pouces à peu près, de trente à trente-deux ans, assez bien pris dans sa taille.

Ses armes étaient un magnifique casse-tête en jade qu'il portait à la ceinture, et une longue lance qu'il tenait à la main.

Ses ornements étaient des boucles d'oreilles et un collier de dents de poisson.

Avant même qu'on lui adressât la parole, il prononça son nom, comme si ce nom devait avoir traversé les mers et être connu du capitaine Marion.

Il s'appelait Takouri, c'est-à-dire le Chien.

Le capitaine désirait fort échanger quelques paroles avec ces indigènes;

mais nul ne pouvait connaître la langue de cette terre, découverte depuis plus de cent ans, il est vrai, mais explorée depuis trois ans à peine.

Par bonheur le lieutenant du navire, M. Crozet, eut l'idée d'aller prendre dans la bibliothèque du capitaine le vocabulaire de Taïti, par M. de Bougainville.

Aux premiers mots qu'il prononça, les sauvages relevèrent la tête avec étonnement. Les deux idiomes étaient les mêmes.

A partir de ce moment on commença de s'entendre, et le capitaine Marion espéra lier des relations d'amitié avec les indigènes.

En effet, comme pour donner du poids à cette espérance, le vent ayant fraîchi, les pirogues s'éloignèrent, non sansemporter quelques petits présents.

Mais cinq ou six sauvages, d'eux-mêmes, sans y être invités, restèrent à bord.

Au nombre de ceux-ci était le chef Takouri.

Les sauvages soupèrent le soir à la table du capitaine, mangèrent de tous les mets avec appétit, refusèrent le vin et la liqueur, et dormirent ou firent semblant de dormir tranquillement dans les lits qu'on avait dressés pour eux dans la grande chambre.

Le lendemain, Takouri profita d'une pirogue pour retourner à terre, promettant qu'il reviendrait. On lui fit quelques présents et il partit.

Le bruit de l'hospitalité reçue à bord des vaisseaux français s'était répandu tout le long de la côte.

Aussi, à peine les bâtiments eurent-ils jeté l'ancre, que de tous les points du rivage on vit s'avancer des pirogues chargées de poisson.

Une espèce de marché s'était établi.

Les Nouveaux-Zélandais donnaient du poisson, les matelots rendaient des verroteries et des clous.

Les relations établies entre les Nouveaux-Zélandais et l'équipage des deux bâtiments devenaient chaque jour plus intimes, et le capitaine Marion avait pris peu à peu une confiance entière, malgré les observations que, de temps en temps, hasardait M. Crozet, son lieutenant, ou M. Duclesmeur, capitaine du Castries.

En effet, comment conserver quelque méfiance ?

Takouri, le chef de tous les villages qui commandaient cette portion de l'île où l'on était ancré, avait amené à M. Marion son fils, beau jeune homme de quinze ou seize ans, et lui avait même permis de passer une nuit à bord du Mnscarni.

Aussi, vivement pressé par Takouri de descendre à terre, le capitaine Marion, dans le besoin qu'éprouvaient ses deux bâtiments de mais de rechange, jugea-t-il qu'il y aurait de la pusillanimité à ne pas utiliser cette bonne volonté des indigènes.

Un matin, sur l'invitation de Takouri, on descendit donc à terre.

Cependant les précautions n'avaient point été négligées; la chaloupe, bien armée, contenait un détachement de soldats. Le tout était commandé par le capitaine Marion et par M. Crozet, son lieutenant.

Dès cette première course, on parcourut toute la baie, et l'on compta dans un espace assez rapproché une vingtaine de villages de deux à quatre cents habitants chacun.

Au reste, dès que les Français avaient mis pied à terre, tout était venu audevant d'eux laissant les cases vides : femmes, enfants, guerriers, vieillards.

Là, comme à bord des bâtiments, on commença par des cadeaux.

Alors en fit comprendre aux insulaires qu'on avait besoin de bois, et aussitôt Takouri et les autres chefs, invitant M. Marion et M. Crozel à les suivre, avaient marché devant la petite troupe et l'avaient conduite à deux lieues dans l'intérieur des terres, à peu près jusqu'à la lisière d'une forêt de cèdres magnifiques, où les officiers choisirent aussitôt les arbres dont ils avaient besoin.

Le même jour, les deux tiers des équipages travaillaient non-seulement à abattre les arbres, mais encore à établir des chemins sur trois collines et un marais qu'il fallait traverser pour amener les mâts jusqu'à la mer.

En outre, des baraques furent élevées sur le bord de la mer, à l'endroit le plus rapproché de celui où était l'atelier.

Ces baraques formaient une espèce de relais où tous les jours les vaisseaux envoyaient des chaloupes chargées de provisions pour les travailleurs.

Attirés par les bonnes relations que l'on avait nouées avec les indigènes, les jeunes gens de l'équipage faisaient tous les jours des excursions dans l'intérieur des terres.

La chasse, et pour quelques-uns même la simple curiosité, étaient le but de ces excursions. Les chasseurs tiraient des pigeons, des cailles., des canards, au grand étonnement des indigènes, qui entendaient un bruit qui les faisait tressaillir, et qui voyaient tomber l'animal sans pouvoir se rendre compte du projectile invisible qui le frappait.

Le soir, ils revenaient à travers les forêts, toujours guidés par eux, souvent à des heures très-avancées.

Et cependant, malgré toutes ces preuves d'amitié, quelques-uns parmi les officiers, et M. Crozet surtout, gardaient leur défiance primitive.

Comme ils n'avaient aucune connaissance du passage de Cook et de Surville ils étaient obligés de se reporter à la relation faite par Tasman.

Celte relation peignait les insulaires comme cruels, faux, vindicatifs.

11 avait même ajouté qu'il les croyait anthropophages; mais, quant à ce dernier article, on commençait à le considérer comme un de ces contes avec lesquels les nourrices bercent et endorment leurs enfants.

Le 12 juin, vers une heure, le capitaine Marion fit armer son canot, y monta, emmenant avec lui deux jeunes officiers, MM. Lettoux et de Vaudricourt, un volontaire et le capitaine d'armes du vaisseau.

Des hommes armés les accompagnaient.

La petite troupe se composait en tout de dix-sept personnes.

Takouri, un autre chef et cinq ou six sauvages étaient venus, ce jour-là, plus affectueux encore que de coutume, inviter M. Marion à manger des huîtres chez Takouri, et à jeter le filet dans cette partie de la baie qui était située dans le village qu'il habitait. Ils partirent.

Le canot du capitaine emmenait à la fois les Français et les sauvages.

Le soir, M. Marion ne revint pas.

Les relations étaient si parfaites avec les indigènes, leur hospitalité était si bien connue, que personne ne s'inquiéta de leur absence,

LE CAPITAINE MÀRION. 215

A neuf heures, comme l'inquiétude commençait à s'emparer de quelques esprits, un matelot crut voir au milieu de la mer un point noir qui s'agitait vivement.

Il fit remarquer ce point à ses camarades; on appela M. Crozet, qui vint avec une lunette d'approche et qui reconnut que c'était un homme blanc, et par conséquent un matelot, un employé ou un officier français.

Il fit à l'instant mettre un canot à la mer et forcer de rames vers le nageur, qui fut recueilli au moment où, arrivé au bout de ses forces, il allait disparaître sous l'eau.

C'était un homme de la chaloupe du Castries.

Il avait reçu deux coups de lance dans le côté, et avait perdu tant de sang et épuisé tant d'haleine, qu'il ne put parler qu'un quart d'heure après avoir été recueilli, quoiqu'il fît comprendre par ses signes qu'il fallait aller promplement à terre, attendu que ses camarades couraient le plus grand danger.

Il fut ramené à son hord, car il appartenait, comme nous l'avons dit, à l'équipage du Castries, et là il raconta que lui et ses compagnons avaient abordé la terre vers six heures et demie du matin ; que les sauvages, selon leur habitude, les attendaient sur la plage, où ils les avaient reçus sans armes et avec les démonstrations d'amitié auxquelles on était accoutumé.

Leur empressement avait été même plus grand que jamais.

Sans donner le temps aux matelots de sauter ù terre, ils les avaient pris sur bars épaules et les avaient transportés au rivage.

Mais au moment où les matelots, séparés les uns des autres et occupés à couper, à fendre et à ébrancher le bois, étaient au plus fort de la besogne, alors les sauvages étaient revenus avec leurs lances et leurs casse-têtes et les avaient impunément attaqués.

Chaque matelot, tant les mesures avaient été bien prises, s'était trouvé tout à coup, et au moment où il s'en doutait le moins, avoir affaire à sept ou huit sauvages.

Aussi, à la vue de celui qu'on venait de ramener, dix matelots étaient-ils tombés en moins de quelques minutes.

Quant à lui, le bonheur avait voulu qu'il ne fût attaqué que par trois hommes.

Il avait donc pu se défendre et les repousser un instant.

ïl avait profité de cet instant pour fuir, et la fuite était d'autant plus pressante, qu'il voyait accourir à l'aide de ceux qui l'avaient attaqué quatres sauvages qui, en ayant fini avec ses compagnons, venaient l'achever à son tour.

Mais il avait eu le temps, tout blessé qu'il était de deux coups de lance, de gagner un endroit du rivage tout garni de broussailles.

Il s'était glissé dans ces broussailles comme un serpent, et, sans mouvement, presque sans souffle, il avait attendu et regardé.

Alors il avait vu, chose terrible, les sauvages traîner, dans une espèce de clairière, les corps de ses malheureux compagnons.

Puis ils les avaient dépouillés de leurs vêtements, leur avaient ouvert le ventre, en avaient tiré les entrailles, et les avaient coupés par morceaux.

Les femmes et les enfants qui assistaient à cette atroce opération recueillaient le sang dans des feuilles et le buvaient ou le faisaient boire aux hommes ; et ces sauvages, qui avaient repoussé et craché le vin, buvaient ce sang avec délices,

A ce spectacle, il n'avait pu résister plus longtemps à sa terreur; et voyant

uvages absorbés dans leur œuvre, il avait continué de ramper vers le rivage, s'était jeté à la mer et avait essayé de gagner les bâtiments à la nage.

C'était lorsqu'il avaità peine accompli le quart du trajel qu'il avait été aperçu, et qu'un canot était parti du Ma&carin pour lui porter secours.

Ce récit était d'autant plus terrible qu'il faisait naturellement présumer que le capitaine Marion et les seize bommesqui l'avaient accompagné, n'étant point revenus à bord, avaient été assassinés comme les bommes de la chaloupe.

A l'instant même les officiers des deux bâtiments s'assemblèrent en conseil.

Il s'agissait, s'il en était temps encore, de porter non-seulement secours au capitaine Marion, mais encore de sauver les trois postes que l'on avait à terre.

M. Crozct, le lieutenant du Mascarin, avait passé la nuit au poste de l'atelier, de sorte que c'était une nouvelle inquiétude pour ceux qui se trouvaient à bord.

Le résultat du conseil tenu entre les officiers fut que la chaloupe du Mascarin serait à l'instant même expédiée, sous la conduite d'un officier, avec un détachement de soldats commandés par un sergent.

L'officier avait l'ordre d'explorer la côte, afin de savoir ce qu'étaient devenus le canot de M. Marion et la chaloupe des travailleurs.

L'officier partit, muni de ces instructions et suivi par tous les yeux.

En approchant de la terre, il fit quelques signaux.

Il venait de découvrir échoués ensemble, au-dessus du village de Takouri, le canot de M. Marion et la chaloupe des travailleurs.

Ces deux embarcations étaient entourées de sauvages armés de haches, de sabres et de fusils, qu'ils avaient évidemment pris dans les deux bateaux.

Par bonheur ils ignoraient le maniement de l'arme la plus dangereuse, le fusil, qui ne se trouvait plus être entre leurs mains que le manche de la baïonnette, comme disait quelque temps auparavant le maréchal de Saxe.

L'officier, craignant de compromettre sa mission, ne s'arrêta point, quelque facilité qu'il eût, avec une simple décharge de mousqueterie, à mettre les sauvages en fuite; mais au contraire il força de rames, pour ne pas arriver trop tard au poste de la mâture.

M. Crozet, comme nous l'avons dit, se trouvait de service à ce poste.

— Quoi de nouveau? demanda-t-il.

Alors, à cîemi voix, le sergent lui raconta l'épouvantable catastrophe, c'està-dire ce que l'on savait du sort de la chaloupe, ce que l'on soupçonnait du sort de M. Marion.

Lorsque le sergent eut fini de parler :

— Pas un seul mol de tout cela devant mes hommes, dit-il au sergent; soyez muet, et recommandez à vos soldats d'être muets comme vous.

Puis, revenant à ses matelots :

— Amis, dit-il, cessez le travail : nous sommes rappelés au bâtiment. Tous les travaux cessèrent à l'instant.

— C'est bien, dit M. Crozet, rassemblez les outils. Les outils furent rassemblés.

— Maintenant, chargez les armes.

On obéit en silence. Les armes chargées, le lieutenant donna l'ordre d'emporter le plus d'outils qu'il serait possible.

M. Crozet divisa son détachement de soldats, renforcé de celui des matelots, en deux pelotons.

Les matelots étaient armés de fusiIs,comme les soldats.

L'un de ces deux pelotons marchait en tète, précédé du sergent; l'autre à l'arrière-garde, sous le commandement du lieutenant Crozet.

Au centre, marchaient les matelots chargés d'outils et d'elïets.

On partit de la forêt de cèdres, au nombre d'à peu près soixante hommes.

Peu à peu, les troupes de sauvages se rapprochèrent silencieuses et menaçantes, sans cependant oser attaquer.

Bientôt elles furent à portée de la voix.

Alors, des chefs crièrent insolemment à M. Crozet :

— Takouri maté Marion !

Ce qui voulait dire : Takouri à tué Marion.

Comme, par leur fréquentation avec les sauvages, les matelots étaient à peu près parvenus à entendre leur langue, ils comprirent parfaitement ces paroles.

— Mes amis, dit le lieutenant, marchons droits et serrés. Une fois à la chaloupe, nous sommes sauvés. — Mais le capitaine? murmura d'une voix sourde le quartier-maître. — Soyez tranquille, répondit Crozet, le capitaine sera vengé, je vous le promets.

Au fur et à mesure que les matelots et les soldats approchaient des chaloupes, les indigènes les serraient visiblement de plus près.

Arrivés au rivage, ils le trouvèrent presqu'entièrement intercepté.

Il était évident que si quelque acte hostile devait être accompli de la part des sauvages, ce serait à l'heure de l'embarquement.

Cependant devant la petite troupe ils s'écartèrent.

M. Crozet donna ordre aux matelots chargés d'outils et d'effets de s'embarquer les premiers.

Tout cela se faisait tandis qu'une seconde troupe de sauvages, qui paraissait destinée à encourager la première, frappait ses armes les unes contre les autres, en hurlant un chant de massacre.

Aussitôt embarqué, le lieutenantfit lever le grappin delachaloupe, et rangea tous ses hommes de manière à ce que les rameurs ne fussent gênés en aucune façon dans leurs mouvemenls.

Mais à mesure que la chaloupe, un peu plus libre de ses mouvements, s'éloignait du rivage, les cris et les menaces des sauvages redoublaient, de sorte que la retraite de la chaloupe avait tout l'air d'une fuite; d'ailleurs, les malelois grondaient sourdement, répétant entre eux les paroles du chef : Takouri maté Marion!

En outre, il était peut-être dangereux pour les bâtiments qui se trouvaient en ce moment dans le port de la Nouvelle-Zélande, et surtout pour ceux qui pouvaient y aborder dans l'avenir, de s'éloigner ainsi sans laisser aux assassins un souvenir terrible de la façon dont se vengeaient les Européens lorsqu'ils voulaient se venger.

En conséquence, le lieutenant donna ordre de lever les rames, ordre qui fut exécuté avec une rapidité qui indiquait la satisfaction de ceux qui le recevaient.

Puis il commanda à quatre de ses meilleurs tireurs d'apprêter leurs armes et de faire feu, particulièrement sur les chefs, reconnaissables, parmi tous, à leur costume d'abord, puis à la façon dont ils s'agitaient, excitant leurs hommes.

Les quatre coups de fusils partirent en même temps.

Pas un ne fut perdu : quatre chefs tombèrent.

Les quatre tireurs passèrenl à leurs compagnons leurs armes déchargées et reçurent en échange quatre fusils en étal.

Autant d'hommes tombèrent à cette seconde décharge qu'à la première.

Et ainsi, pendant dix minutes, la fusillade meurtrière continua.

Au bout de ces dix minutes le rivage était jonché de morts, et une douzaine de blessés agonisaient dans l'eau.

A peine arrivée à bord du Mascarin, M. Crozet expédia la chaloupe pour aller relever le poste des malades; c'était à lui que revenait à la fois le commandement du Mascarin et la responsabilité de la perte ou du salut de l'équipage après la mort du capitaine Marion.

Il s'empara donc d'une main ferme de ce commandement; la situation était grave et ne permettait ni hésitation ni relard.

Les ordres furent donnés en conséquence, et le premier, nous l'avons dit, fut de relever le poste des malades.

Un officier et un détachement frais furent expédiés à terre avec l'ordre de renvoyer à bord tous les malades qu'il importait d'abord de mettre hors de danger.

L'officier expédié à terre, outre toutes les instructions bien arrêtées, avait reçu des signaux de nuit à l'aide desquels il pouvait correspondre avec le vaisseau.

Une moitié des soldats et des hommes de l'équipage devait dormir tout habillée et tout armée, afin de porter un secours rapide aux hommes débarqués, au cas où Ton s'apercevrait que ceux-ci en auraient besoin. Vers onze heures du soir, les malades furent amenés sur les vaisseaux sans aucun accident.

Toute la nuit les sauvages rôdèrent autour du poste.

Le lendemain 14, le lieutenant Crozet fit descendre dans File un nouveau détachement et deux officiers.

Les ordres donnés étaient ceux-ci :

« Faire du bois et de l'eau sans attaquer les naturels, si les naturels se tenaient tranquilles; mais à la moindre démonstration hostile de la part de ceux-ci réunir tout le monde, marcher sur le village, l'emporter de force, le brûler tuer autant de sauvages qu'on le pourrait, pousser le reste dans la mer. »

Pendant toute la matinée, nos hommes furent assez tranquilles; mais vers midi, on vit s'avancer les sauvages en armes.

Arrivés à une centaine de pas des postes, ils firent quelques démonstrations menaçantes et qui avaient visiblement pour but de provoquer les hommes de l'équipage au combat.

Us étaient à peu près trois cents, et, outre Malou, étaient encore commandés par cinq autres chefs.

Les ordres du lieutenant Crozet étaient précis.

En outre, les hommes de l'équipage, exaspérés de la mort de leur capitaine, ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains et de le venger, ainsi que leurs malheureux compagnons.

En conséquence, le tambour battit la charge et l'on marcha droit sur les insulaires sans tirer, la baïonnette au bout du fusil.

A la vue de ces trente hommes chargeant en bon ordre, les sauvages batti-

renlen retraite jusque dans leur village; là, ils s'arrêtèrent, croyant qu'il leur serait facile de tenir.

On commanda le feu en recommandant de bien viser; les quinze hommes du premier rang tirèrent.

Ils avaient si bien tiré, que quatorze hommes tombèrent, et, parmi ces quatorze hommes. Malou et les cinq autres chefs.

Le reste, deux cent trente à peu près, s'enfuit sur les pirogues; mais, en s'enfuyant, les sauvages purent voir leur village en feu.

Tout fut brûlé, depuis la première jusqu'à la dernière hutte, et l'on ne quitta la place que lorsque tout fut complètement rasé par l'incendie.

L'ile, complètement évacuée, était donc au pouvoir des hommes duMascarin*

Ils en profilèrent pour faire enlever la forge, les fers, les pièces à eau et abandonner entièrement le poste.

Puis on revint au bâtiment.

Une nuit, les sauvages passèrent, sans que personne s'en doutât, de la grande terre sur l'île.

Tout à coup, un peu avant la tombée de la nuit, il sembla à l'une des sentinelles qu'elle voyait venir à elle un matelot de la chaloupe.

Cependant, quand il ne fut plus qu'à cinquante pas à peu près de la sentinelle, celle-ci pensa qu'il n'y avait aucun mal de crier qui vive ! attendu qu'à ce qui vive, l'homme, s'il appartenait véritablement à l'équipage, ne manquerait pas de se faire reconnaître.

En conséquence, la sentinelle poussa le cri consacré; mais au lieu de répondre, l'homme parut s'aplatir entre deux rochers.

Un instant après il reparut, risquant quelques mouvements nouveaux.

Aussitôt la sentinelle poussa un second cri, lequel fut suivi d'une immobilité pareille.

Enfin, un troisième cri retentit, et comme celui-là n'avait, pas plus que les deux autres, obtenu de réponse, la sentinelle fit feu.

L'homme tomba mort.

Aussitôt on vit surgir derrière cet homme, qui sans doute lui servait de guide, une troupe nombreuse de sauvages qui agita ses armes en poussant de grands cris.

Mais au coup de feu, le détachement s'était mis en bataille. En se repiiant, la vedette le trouva à vingt pas derrière elle.

On savait comment on devait en agir avec les Nouveaux-Zélandais : on les chargea au pas de course, ils prirent la fuite; on les poursuivit toujours tira;,!, on en tua de nouveau une cinquantaine, et, comme la première fois, on les chassa de File, où ils n'osèrent plus remettre le pied.

De leur côté, les sauvages étaient sur leurs gardes.

Desbâtiments on pouvait, à l'aide de lunettes, suivre tous leurs mouvements.

Ils s'étaient réunis sur les hauteurs, d'où ils donnaient le signal aux gens des villages qu'ils pouvaientse livrera leurs occupations habituelles ou devaient, les venir rejoindre.

La nuit, ils correspondaient par des feux.

Chaque fois qu'une troupe un peu considérable d'indigènes longeait le rivage, quoique ce fût hors de portée de l'artillerie, on leur lâchait un coup de canon à poudre pour leur montrer que les bâtiments étaient sur leurs gardes ; mais

comme, tout en entendant le bruit, ils ne voyaient nulle part l'effet du coup, ils en vinrent à se persuader que ce tonnerre était inoffensif.

Il résulta de celte conviction qu'une pirogue chargée de huit ou dix hommes Behasarda un jour de passer à demi-portée du Mascarin.

M. Crozet appela le meilleur pointeur et fit tirer un coup de canon à boulet

sur la pirogue.

Le boulet coupa la pirogue par la moitié et tua deux hommes; les autres se

sauvèrent à la nage.

Cependant, on n'avait point de nouvelles de M. Marion.

Quoiqu'on eût la presque certitude de sa mort, on ne pouvait quitter l'île sans une conviction entière à ce sujet.

On décida donc que, deux ou trois jours avant le départ, on ferait une expédition au village de Takouri ; d'après les propres paroles des naturels, comme c'était là qu'avait disparu le capitaine, c'était !à qu'il fallait l'aller chercher.

D'ailleurs c'était là qu'on avait vu les deux canots échoués et entourés par les naturels du pays.

En conséquence, le moment du départ fut fixé au surlendemain, U juillet 1772. Le 12 juillet au matin, le lieutenant Crozet donna l'ordre à la chaloupe d'appareiller, y fit descendre un fort détachement commandé par des officiers expérimentés, auxquels il recommanda de ne point revenir à bord sans nouvelles certaines du malheureux Marion et de ceux qui l'avaient accompagné.

La chaloupe s'éloigna, emportant cinquante hommes armés de sabres et de fusils, et bien armée elle-même de pierriers et d'espingoles.

L'officier qui la commandait aborda à l'endroit qui lui avait été désigné ; mais les embarcations avaient disparu : les sauvages les avaient brûlées pour en

extraire le fer.

Alors on passa au second point de l'expédition: le détachement, la baïonnette

en avant, monta au village de Takouri.

Mais le village était abandonné: ses seuls habitants étaient cinq ou six vieillards trop faibles pour suivre la population, qui avait émigré.

Au moment où les soldats étaient entrés par un bout du village, ils avaient vu fuir à l'extrémité opposée, mais hors de la portée de la balle, Takouri et une vingtaine d'hommes : le traître avait sur les épaules le manteau du capitaine Marion, facile à reconnaître à cause de ses deux couleurs écaiiate et bleue. On le suivit des yeux dans, la colline; il se réunit aux hommes qui couronnaient la hauteur la plus proche du village, et qui de là, avec de grands cris, assistaient à l'exécution qui se faisait. Ce qui se faisait était une fouille exacte de toutes les huttes des sauvages. Dans celle de Takouri on trouva le crâne d'un homme: ce crâne avait été cuit quelques jours auparavant.

Toutes les chairs du reste delà tête avaient été mangées, et sur le crâne même on voyait encore les traces des dents des anthropophages.

Dans un autre coin une cuisse d'homme, tenant encore à la broche de bois qui avait servi à la faire rôtir, éîait à moitié dévorée.

Les perquisitions continuèrent, car on ignorait à qui ces débris humains aTaient appartenu.

Alors, dans une autre hutte on retrouva le corps d'une chemise que l'on reconnut pour avoir appartenu au capitaine Marion.

Le col en était tout ensanglanté, et l'on y voyait trois ou quatre déchirures également tachées de sang, sur les côtés.

Dans deux autres huttes étaient une partie des vêtements et les pistolets du jeune enseigne Yaudricourt, qui., ainsi que nous l'avons dit, avait accompagné son capitaine.

Enfin, dans une autre encore, on trouva les armes du canot et un tas de lambeaux, et des draps ensanglantés.

C'étaient les hardes des malheureux matelots.

Toutes ces preuves de l'assassinat réunies, le procès-verbal de la mort du capitaine Maiïon fut dressé; après quoi on mit le feu aux huttes, et, pour que les habitants ne revinssent point éteindre l'incendie, on ne quitta le village que lorsqu'il fut complètement réduit en cendres.

Près du village de Takouri était un village beaucoup mieux fortifié que les autres, et dont le chef, soupçonné d'être le complice de Takouri, se nommait Piki-Ore.

Au milieu de l'exécution qui se faisait du premier village, le détachement s'aperçut que les indigènes évacuaient le second.

Cette fuite confirma leurs soupçons, et, le village de Takouri brûlé, on s'achemina vers celui de Piki-Ore.

Celui-là était beaucoup mieux fortifié que l'autre; mais ses habitants n'essayèrent pas même de le défendre. ••

On en visita donc librement toutes les huttes, et dans ces huttes, comme dans celles du village de Takouri, on trouva beaucoup d'objets provenant des embarcations et quelques restes de hardes arrachées aux matelots.

Sur toutes ces hardes, des taches de sang prouvèrent que ceux qui les portaient étaient morts de mort violente.

Comme le premier, ce second village fut réduit en cendres.

Puis, afin d'accomplir l'œuvre de destruction dans toute son étendue, en se rembarquant, les hommes du détachement poussèrent à l'eau deux pirogues de guerre, et, les ayant prises à la remorque, les amenèrent dans les eaux du Mascariu,

On en tira en planches tout ce qui pouvait être utile, puis on mit le feu aux deux carcasses, qui avaient à peu près soixante pieds de longueur.

Ce fut à la lueur de ce dernier incendie que, le H juillet 1772, les deux vaisseaux le Castries et le Mascarin quittèrent la baie des Meurtriers.

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