‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 34 sur 37 · DE LA VENTA DE LOS CAMINOS A CHILPANSILGO · texte numérisé non relu

DE LA VENTA DE LOS CAMINOS A CHILPANSILGO

Lorsque je revins à moi, j'étais couchée dans mon hamac sous la véranda.

Mes deux Hongrois, pendant que je me trouvais mal, avaient opéré mon déménagement, et quelques gouttes d'eau fraîche que l'on m'avait jetées au visage venaient de me rappeler à la vie!

Je demandai des nouvelles déjà jeune femme. On me répondit que le docteur était près d'elle et n'avait encore rien pu dire.

Au bout d'un instant, la vieille femme sortit de sa maison et vint à moi. La pauvre créature était tout en larmes, elle ne savait comment s'excuser près de moi de la scène dont j'avais été témoin.

Je lui dis de ne pas penser à moi et de me donner des nouvelles de sa fille. Elle secoua la tête et me dit :

— Il paraît que ce ne sera pas encore pour cette fois-ci ; mais un jour ou l'autre il la tuera.

En effet, le docteur revint à son tour. La blessure était grave; cependant il espérait que le couteau avait rencontré une côte et, déviant dans les muscles, n'avait point pénétré dans les cavités de la poitrine. Mais, la blessure ne fûtelle pas mortelle, la malade avait à craindre tous les accidents qui, en pareille circonstance, peuvent, à la suite d'un saisissement terrible, s'aBattre sur une femme qui vient d'accoucher ci qui nourrit.

Sur ces entrefaites j'entendis la blessée qui, d'une voix faible, appelait sa mère. Je forçai la vieille femme, qui voulait à toute force rester près de moi pour me soigner, à retourner près de sa fille.

Elle s'y décida enfin, et la porte se referma sur tout ce drame isolé, qui m'en parut d'autant plus terrible.

La femme partie, ces messieurs insistèrent pour que je dormisse, ou du moins que j'essayasse de dormir. La matinée du lendemain était une matinée de fatigue, et nous devions, comme toujours, partir à trois heures.

On comprend qu'après les émotions que je venais d'éprouver, dormir était chose parfaitement impossible. Cependant, pour qu'ils prissent eux-mêmes quelque repos, je me roulai dans mon châle et fis semblant de céder à leur désir.

Mais jusqu'à trois heures je restai les yeux ouverts. Aussitôt que je fermais les yeux, je revoyais la scène sanglante, et il me semblait entendre le cri de douleur de la jeune femme.

A trois heures, les guides frappèrent dans leurs mains pour nous appeler. Ma toilette n'était pas longue à faire : j'étais toute habillée, et le ruisseau où l'on avait puisé de l'eau pour me faire revenir à moi était à dix pas. Je ne voulus point partir sans dire adieu à la jeune femme.

Elle était dans son lit, ensanglantée, dormant d'un sommeil fiévreux. A la lueur de la mauvaise chandelle qui nous éclairait, on voyait, les muscles de

son visage s'agiter comme dans quelque songe funeste. Sa mère était à genoux prés du lit et priait.

Je m'agenouillai près d'elle et priai comme elle. C'était tout ce que je pouvais faire. Je laissai, au nom de mes compagnons et au mien, quelque argent à nos hôtes; mais je dois constater la peine que nous eûmes à leur faire accepter cet argent.

Disons une fois pour toutes qu'il en fut de même sur notre longue route, toutes les fois que nous eûmes affaire à la population mexico-indienne. A trois heures du malin nous partîmes.

Qu'est devenue la jeune femme? est-elle morte du coup de couteau? est-elle morte de sa douleur? je n'en sus jamais rien. Peut-être pour retourner làhas repasserai-je par le même chemin où j'ai déjà passé, et alors je m'informerai; car s'il est un souvenir resté vivant dans mon esprit, au milieu des mille souvenirs recueillis par moi dans une vie qui, comme on le voit, n'a pas été exempte de danger, je puis affirmer que c'est celui-là.

La matinée était glaciale; un de nos Hongrois s'aperçut des frissons qui couraient par tout mon corps, et voulut absolument me couvrir de son manteau. Je refusai d'abord, mais il le jeta sur le revers du chemin, déclarant qu'il allait le laisser là si je ne le. mettais à l'instant sur mes épaules. Il fallut céder.

Disons quelques mots de ces deux excellents compagnons de route.

Mon ignorance de Y art narratoire, comme on dit, je crois, fait que j'écris selon que les souvenirs se présentent à mon esprit et sans préparer mes effets. J'ai peu parlé de mes deux Hongrois, parce que tout d'abord je n'ai pas plus fait attention à eux qu'à nos autres compagnons de voyage ; mais, au fur et à mesure que leur individualité s'est développée, que les services qu'ils ont rendus, à la caravane en général et à moi en particulier, ont été plus grands, force m'a été d'arrêter sur eux mes yeux et mon esprit.

Il était difficile de voir entre deux hommes un contraste plus complet : l'un était petit, vif, alerte, gai, plein d'entrain et de mouvement, vantard comme un Gascon, brave comme un Hongrois; l'autre était grand, sérieux, souriant rarement, froid, ne se vantant jamais, agissant toujours.

Le petit tenait un manège à San-Francisco et donnait des leçons d'escrime. Il montait à cheval comme Baucher et faisait tout ce qu'il voulait du grand sabre qui battait les flancs de son cheval.

Lorsqu'il apprit que les Turcs et les Russes allaient, comme il le disait dans son français si comique, se donner une tripotée, il avait fermé la porte de son manège en cours de prospérité; il avait mis de l'or dans ses poches, de l'or dans sa valise, de l'or partout, et il était parti, toujours avec son grand sabre, dont il espérait bien faire sentir aux Russes la pointe et le fil.

Son compagnon de voyage était un officier hongrois, grand de taille, et qui s'était, dans les dernières guerres de Hongrie, fait une réputation de bravoure qui l'avait suivi jusqu'à San-Francisco. Je ne sais ce que faisait celui-là, mais ce que je sais, c'est qu'il était dans une position de fortune indépendante et honorable.

Nous avons vu comment nos deux compagnons avaient, tout le long du chemin, nourri la caravane de colombes, de canards, de bécasseaux et de perroquets verts.,

Je leur étais reconnaissante de ces services rendus à tous, mais j'eusse été ingrate véritablement si cette reconnaissance ne se fût point augmentée des services qu'ils me rendaient à moi en particulier, et cela, il faut le dire à leur louange, sans se rendre importuns.

D'abord, cinq minutes après le départ de la halte, quand ils s'étaient informés, dans cette langue que je n'ai entendu parler qu'à eux, si j'avais besoin de quelque chose, les deux hongrois disparaissaient pour ne reparaître qu'à la station indiquée pour le déjeuner et le dîner.

De temps en temps seulement on entendait retentir le coup de fusil de l'officier, où l'on voyait tout à coup, à l'endroit où l'on s'y attendait le moins, au haut d'une montagne, au fond d'une ravine, briller le sabre de l'écuyer, qui renvoyait en éclair le rayon de soleil qui venait frapper son fourreau.

Puis à la halte, comme je l'ai dit, nous les retrouvions avec le gibier qui était le résultat de tout le mouvement qu'ils s'étaient donné.

Au moment du départ, consignons ce détail, j'avais toujours maille à partir avec l'écuyer; il voulait que je montasse sur ma mule en cavalier consommé, que je tinsse ma bride selon les règles de l'équitation, et que mon pauvre corps, fatigué et endolori, ne prit point une pose en dehors de celle qui est prescrite dans le Manuel du parfait écuyer.

Tout cela était parfaitement impossible. Il s'ensuivait une lutte dans laquelle le Hongrois était toujours vaincu. Alors il se retirait la consternation peinte sur le visage, et, mettant sa mule au trot selon toutes les règles de l'art, il rejoignait son compagnon, qui haussait les épaules et lui disait gravement :

— Vous vous ferez haïr.

Puis tous deux disparaissaient. J'ai dit la façon agréable dont se faisait leur réapparition.

L'incident du manteau jeté sur la route me frappa ; je fis plus d'attention à ces deux hommes que je n'avais encore fait, ou plutôt je me rappelai que dans la nuit, au moment où j'avais cru courir un danger, c'était à eux que j'avais songé, et que, un nouveau danger se présentant, c'était à eux que je songerais encore.

Donc, je mis le manteau sur mes épaules, et nous continuâmes notre chemin vers la venta Daccahuisala, où nous devions faire la halte du déjeuner. Nous trouvâmes le village à peu près déserté.

Même lorsqu'ils sont habités, les villages indiens présentent l'aspect le plus misérable. Je ne sais pourquoi ceux qui doivent habiter les maisons qu'ils bâtissent choisissent toujours pour leur emplacement quelque rond-point sans arbre et sans verdure, au milieu d'un océan de poussière. Là, ils groupent des maisons, qui se composent simplement de poteaux plantés à trois ou quatre pouces les uns des autres, et qui ont la forme d'immenses cages à poulets, à travers les interstices desquels le premier venu, sans même être curieux, voit tout ce qui se passe.

Comme je l'ai dit, le village était à peu près désert, et nous ne pûmes nous procurer que des œufs et de l'eau; les uns les mangèrent durs, les autres à la coque. Nos pourvoyeurs avaient l'oreille basse : pas le plus petit perroquet vert ne s'était présenté à portée de leur fusil.

Nous fîmes la sieste pour laisser passer la grande chaleur, puis nous nous remime» en route dans l'ordre accoutumé, Rubio d'abord, moi ensuite, ie

docteur après moi, et l'homme à la carabine fermant la marche. Quant aux Hongrois, comme le solitaire de M. d'Arlincourt. ils étaient partout et nulle pari.

Nous arrivâmes à Masatlan, et nous nous arrêtâmes dans un? plantation de cannes dont les propriétaires s'empressèrent de nous faire les honneurs.

A peine étais— je descendue de mule, que, de même qu'en France on vous offre une chaise, en Hollande un cigare, en Afrique une tasse de café, on m'offrit une tige de canne à sucre de trois pieds de long, et un couteau. On suce ou l'on mâche.

La canne à sucre et le couteau me rappelèrent la baguette et le canif de l'Américain. Je coupai mon roseau par petits morceaux, et commençai de le manger en attendant le dîner.

Le dîner fut un véritable festin; chacun avait son verre, son couteau et sa fourchette: c'était un luxe inusité. Après le dîner, notre Hongrois, l'écuyer bien entendu, après nous avoir énuméré la quantité de Russes qu'il devait mettre à mort, nous lit l'exercice du sabre pour montrer comment il s'y prendrait pour arriver à ce résultat.

Il faut dire que le petit héros était miraculeux de vivacité et d'adresse. Ce fut un spectacle fort curieux pour tous les gens de la. hacienda, qui regardaient ses évolutions adossés au mur et se chauffant au soleil couchant. Gela nous fit passer la soirée.

La nuit vint, nous nous couchâmes, moi dans mon hamac, comme toujours, ces messieurs sur leurs nattes, dans leurs couvertures et leurs manteaux. Je ne sais s'ils dormirent ; mais ce que je sais, c'est que je passai, moi, une abominable nuit: je fus littéralement assiégée par des nuées de moustiques et des bandes de cancrclas ; je retrouvais au Mexique mes anciens et hideux ennemis de la mer des Indes.

Je me levai sans avoir fermé l'œil une minute. Il ne fallait pas même songer à offrir à nos hôtes le payement de leur hospitalité; seulement je fis cadeau à mon hôtesse de quelques parfumeries, et entre autres d'une bouteille de vinaigre de Bully qui la jeta dans le ravissement.

A deux heures du matin nous étions à mule ; nous voulions arriver pour déjeunera Chilpansilgo, et nous avions, non pas douze milles, mais douze lieues à faire.

Aussi cette fois, à part quelques petites fugues, qui ressemblaient plutôt à a constatation qu'à l'exercice d'un droit, nos Hongrois nous tinrent fidèle compagnie.

A onze heures, nous nous faisions reconnaître aux avant-postes du président Santa-Anna, et, nos passes visées, nous faisions notre entrée dans la ville.

CHILPANSII.GO.

Chilpansilgo fut la première ville importante que nous trouvâmes sur notre route depuis Acapulco.

Nous venions, comme nous l'avons dit, de nous heurter aux premiers postes de Santa-Anna. Chilpansilgo avait derrière ses murailles, car Chilpansilgo avait des murailles, quatre mille hommes de garnison.

On entre et l'on pénètre dans la ville par une de ces vieilles rues espagnoles qui font ou à peu près toute la ville : il va sans dire qu'avant de me risquer au milieu de cette civilisation quasi européenne, j'avais en dehors des portes fait ma toilette.

Cette toilette consistait à mettre sur mon costume de quakeresse mon jupon d'amazone, à retaper mon panama et à secouer mon voile. Si un ruisseau se trouvait là dans ces moments solennels, mon petit Hongrois, l'homme au grand sabre, le nageur, allait, pour que je ne prisse pas la peine de descendre de ma mule, y tremper mon mouchoir.

Quant au grand, il se contenlait de me regarder; d'ailleurs il me paraissait trop digne pour que je réclamasse de lui de pareils soins.

Puis il y avait quelque chose d'étrange entre nous deux : nous parlions chacun trois ou quatre langues différentes; lui, l'allemand, le hongrois, le suédois et le russe; moi, l'anglais, le français et l'espagnol; de sorte que, iorsqu'il s'agissait de nous entendre, c'était une énorme difficulté.

Aussi ne me parlait-il que des yeux; mais, je dois le dire, ce langage muet était chez lui des plus éloquents.

De loin, nous entendions battre les tambours; on eût dit que la garnison voulait prévenir, à deux ou trois lieues à la ronde, qu'il n'y avait pas de surprise possible et qu'elle était sur ses gardes.

Quand on nous vil déboucher par la route du sud. la surprise fut grande, on le comprend bien : nous étions les premiers voyageurs que laissait passer Alvarès.

Chacun nous suivait, nous interrogeait, nous questionnait. Il se fil des groupes devant l'hôtel où nous nous arrêtâmes. -

Cet hôtel, le principal de la ville, était devenu une caserne d'officiers. Il n'y avait plus une seule chambre de libre.

Le maître et la maîtresse de l'hôtel me firent dresser un lit dans la leur. Le reste de la caravane bivouaqua sous la véranda au dehors de la maison. Il fut convenu que l'on se rassemblerait chez moi aux heures des repas.

Le maître et la maîtresse de l'hôlel, disons deux mots de ces curieux personnages; le maître avait quatre-vingt-dix ans, la maîtresse en avait quatrevingts.

C'était chose inouïe que les petits soins de ces deux vieillards l'un pour l'autre. Ils eussent laissé en arrière Philémon et Baucïsl

Leur lune de miel avail duré soixante ans. Il n'y a qu'à Chilpansilgo que l'on voit de ces choses- là. Au reste, j'aurais tort de ne pas ajouter que ces soins si tendres étaient probablement dans la nature de ces heureux Chilpansilgos, car, ces tendres soins, je les reçus d'eux dès le moment de mon arrivée.

Chaque malin, la vieille, d'un pas aussi léger que si elle eût eu vingt ans, descendait au jardin pendant que je dormais encore, y cueillait un énorme bouquet que je trouvais à côté de moi en me réveillant; de sorte que ma première aspiration était un parfum, ma première vue, des fleurs.

Un quart d'heure après notre installation, le bruit s'était répandu par toute la ville qu'une caravane était arrivée qui avait traversé le camp d'Alvarès, et, détail qui faisait que chacun doutait de la chose, on ajoutait qu'une femme encore jeune, et qui n'était pas absolument laide, faisaitpartie de cette caravane.

Vous devinez la curiosité. Chilpansilgo est un pays où les événements sont rares. Or, j'étais un événement; c'était à qui verrait l'événement.

On dit à l'étranger, d'un homme très-tourmenté : « Malheureux comme le chapeau d'un Français. » Les Français sont si polis, qu'à leurs moindres connaissances ils lèvent leurs chapeaux.

On aurait pu dire d'une femme très-tourmentée : « Malheureuse comme la porte de madame Giovanni. »

Le premier jour, le jour de mon arrivée, sous un prétexte ou sous un autre, ma porte fut ouverte cent fois. Mon hôtesse fît mettre un grand rideau devant mon lit ; de cette façon, en me retirant derrière le rideau, j'étais chez moi.

Le soir, j'osai mettre le nez à la fenêtre. C'était une grande hardiesse, et dont je me repentis bien vite. Tous les soldats de la garnison étaient sous les vérandas, chaque soldat ayant une femme, soit amenée d'où il venait, soit prise dans la localité.

Les femmes n'ont pas d'autre logis que celui de leurs amants ou de leurs maris ; elles demeurent avec eux, au grand air, sous les vérandas, et il peut être curieux de contempler un pareil amas de guerriers et de guerrières, ces amazones modernes n'ayant pas la même modestie sauvage qu'avaient les amazones de l'antiquité.

Au reste, à peine étais-je installée que j'avais reçu la visite de l'aide de camp du commandant. Il venait au nom du général me dire que continuer notre route, c'était tout simplement courir risque de la vie. Il croyait donc devoir prendre sur lui de nous défendre de quitter Chilpansilgo avant qu'il eût avisé aux mesures nécessaires à notre sûreté.

En effet, la route était infestée de voleurs. La veille même de notre arrivée, le détachement qui portait les dépêches de Mexico avait été arrêté par trois cents bandits; douze mille piastres avaient été enlevées, quatre officiers faits prisonniers, deux soldats tués.

Le reste de l'escouade avait été emmenée dans les rochers, où l'on craignait qu'elle n'eût été fusillée. Un officier, qui avait traversé la rivière à la nage et qui s'était sauvé au moment où on venait de s'agenouiller, avait apporté la nouvelle. Les bandits ne lui avaient pas laissé le moindre vêtement.

Depuis huit jours, Chilpansilgo tremblait au nom de Bealva, c'était celui du chef de la bande. Lui, et son fils qui servait sous lui, en qualité de lieutenant, étaient d'une audace inconcevable; ils venaient faire des reconnaissances jusqu'aux portes de la ville.

Le commandant do Chilpansilgo insistait d'autant plus pour que nous ne risquassions point de tomber entre les mains des voleurs, qu'il savait que M. le docteur D..., notre compagnon de route, était porteur de dépêches.

Il nous demandait deux ou trois jours, et, au bout de deux ou trois jours, il s'engageait à nous donner une escorte.

Cette escorte nous accompagnerait jusqu'à ce que nous eussions rencontré un détachement venant de Mexico et ayant mission de s'échelonner sur la route et de la garder.

L'aide de camp, pour s'assurer de notre séjour, était en même temps chargé de m'inviter à dîner pour le lendemain chez le général. J'acceptai.

Le lendemain matin 18, nous apprîmes en nous réveillant que deux captures avaient été faites dans la nuit.

L'un des deux prisonniers était le fils de Bealva, celui-là même que nous venons de nommer comme étant le lieutenant de son père. Il avait été pris sur les indications que le général Bravo avait données de son lit. Cet excellent homme était malade lors de mon passage; il est mort depuis.

On dit d'un militaire : Brave comme son épée. On pouvait dire du général Bravo : Brave comme son nom.

Le second prisonnier était le colonel Thorès, un des officiers supérieurs d'Alvarès. Il s'était aventuré trop près de la ville dans une reconnaissance, et avait été surpris par un nombre d'hommes tellement supérieur au sien, qu'il n'y avait pas eu de résistance possible.

On avait cru d'abord qu'il serait fusillé dans les vingt-quatre heures, mais le général avait au contraire donné l'ordre de le conserver vivant pour l'échanger contre les officiers tombés dans les mains des bandits, qui s'étaient déclarés les alliés d'Alvarès.

Notre déjeuner fut on ne peut plus gai. Les Hongrois avaient été euxmêmes à la cave et au garde-manger, et en avaient tiré ce qu'il y avait de meilleur; en outre, ils avaient fraternisé de la veille avec les officiers mexicains, et, en dix ou douze heures, ils étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Dès six heures du matin, c'est-à-dire dès la pointe du jour, on s'était retrouvé le petit verre et même le grand verre en main ; puis on avait monté à cheval et fait une reconnaissance autour de la ville. Dans cette reconnaissance, notre écuyer avait montré ce qu'il savait faire, de sorte qu'à la fin du dîner une députation des officiers mexicains, les officiers mexicains sont excellents cavaliers, était venue supplier notre voltigeur hongrois de vouloir bien avoir la courtoisie de faire pour eux quelques exercices dans la cour.

C'était une trop belle occasion de montrer son savoir pour que notre écuyer refusât. Il but donc le coup de l'élrier, receignit son grand sabre, et descendit dans la cour.

L'officier le suivit. C'était lui-même un très-bel écuyer et un très-habile faiseur d'armes. J'entendis les applaudissements qui accueillaient leurs tours de force ; mais j'étais tellement au courant des prouesses de mes deux Hongrois, que je me privai du spectacle, et que je me mis à prendre sur mon voyage les notes qui me servent à le rédiger aujourd'hui. Puis, mes notes jetées sur le papier, je commençai à m'exercer à parler mexicain ; mes hôtes étaient vis-àvis de moi à cet égard d'une inépuisable complaisance.

L'heure du dîner arriva : mes Hongrois remonlèrenl, le grand souriant, et le petit d'une gaieté folle ; il nous raconta, dans une langue impossible, un tas de drôleries plus amusantes les unes que les autres. Sa grande préoccupation ètail de savoir si, au milieu de cette cas; rue, j'étais respectée comme une honnête femme a droit de l'être. Au reste, je n'avais qu'à me plaindre à lui dans le cas contraire : il avait son sabre, et aurait coupé les oreilles à celui qui ne m'eût pas respecté* .

Aussitôt après le dîner, on m'annonça la visite des officiers composant l'état major du commandant. Ils venaient me faire une visite collective. On parla que. Au Mexique, comme en Espagne, on trouve des guitares partout.

Un des officiers étendit la main, décrocha une guitare et se mit à chanter; ce n'était pas assez pour faire concert; on alla frapper à la porte de trois ou quatre voisins, et l'on rapporta trois ou quatre guitares. Les Hongrois se piquèrent d'honneur, disparurent et rentrèrent avec une énorme jatte de punch flambant.

A partir de ce moment, ce fut une soirée musicale dans toutes les règles; à onze heures, les musiciens se retirèrent, mais, au lieu de rentrer chez eux, ils s'arrêtèrent sous ma fenêtre, et la sérénade commença.

A deux heures du malin elle durait encore. Qu'nnd je me réveillai, la table étais trop étroite pour contenir tous les bouquets qui m'avaient été envoyés.

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