‹ Journal de Marie Bashkirtseff: avec un portraitChapitre 6 sur 6 · II. B · texte numérisé non relu

II. B

Si on prenait la peine d'analyser ses sentiments en sortant de pareils endroits, on trouverait qu'on pense comme moi. Pourquoi vouloir s'identifier aux autres?

Tout en n'aimant pas la sécheresse et le matérialisme des Allemands, il faut leur reconnaître bien des qualités; ils sont très polis, très oliligeants.

Et ce qui me plaît surtout, c'est ce respect qu'ils ont pour les princes et leur histoire. Gela tient à ce qu'ils sont vierges de l'infection qu'on nomme république.

Rien ne vaut une république idéale ; mais la république est comme l'hermine : la moindre tache la tue . Et trouvez-moi une république sans taches l

Non, cette vie-là est impossible, c'est un aflTreux pays. De belles maisons, des rues larges, mais... mais rien pour l'esprit ou l'imagination. La plus petite ville d'Italie vaut Berlin.

Ma tante me demande combien de pages j'ai écrites. Cent pages, je crois, dit-elle.

En effet, j'ai l'air d'écrire; mais non, je pense, je rêve, je lis, puis j'écris deux mots, et comme cela toute la journée.

C'est singulier comme je comprends les -bienfaits de la république depuis que je suis bonapartiste.

Non, vrai, la république est le seul gouvernement heureux; seulement, en France, il est impossible. D'ailleurs la république française est bâtie dans la boue et le sang. Voyons, ne pensons pas à la république. C'est que j'y pense depuis tantôt une semaine; car enfin, voyons, la France est-elle plus malheureuse

depuis qu'elle est en république? Non, au contraire. Eh bien, alors?

Et les abus? Il y en a partout.

Ge qu'il faut, c'est une bonne constitution libérale, et un homme à la tête qui gouvernera peu et qui sera comme une belle enseigne, qui n'augmente pas la valeur du magasin, mais qui inspire la confiance et est agréable à l'œil. Or, un président ne peut être cela.

Mais assez pour ce soir; une autre fois, quand j'en saurai davantage, j'en dirai plus aussi.

Dimanche 50 juillet, — Rien de plus triste que Berlin. La ville porte un cachet de simplicité, de simplicité laide, disgracieuse. Tous ces innombrables monuments qui encombrent les ponts^ les rues et les jardins sont mal placés et ont Tair bête. Berlin a Tair d'un tableau à horloge, où à certains moments les militaires sortent de la caserne, les bateliers rament, les dames en chapeaux-capotes passent, tenant par la main de vilains enfants.

A la veille d'entrer en Russie, de rester sans ma tante, sans maman, je faiblis et j'ai peur. La peine que je cause à ma tante me chagrine.

Le procès, l'incertitude, tout cela... et puis, et puis, je ne sais pas, mais je crains que je ne change rien !

L'idée de recommencer après mon retour la même vie qu'avant, cette fois sans espoir de changement, sans avoir cette « Russie » qui me consolait de tout et me donnait quelque force... Mon Dieu, ayez pitié de moi, voyez Tctat de mon âme et soyez bon.

Dans deux heures nous quittons Berlin, demain je serai en Russie. Eh bien, non, je ne faiblis pas, je suis forte... Seulement, si j'allais en vain ? Voilà qui est mal. On ne doit pas désespérer d'avance.

Ah ! si quelqu'un pouvait savoir ce que je sens ! '

Lundi 31 juillet, — Hier^ ma tante, moi,. Chocolat et Amalia, sommes arrivés à la gare, à dix heures. J'e'tais passablement accablée, mais la vue d'un coupé grand et confortable comme une petite chambre me ranima beaucoup, d'autant plus que le wagon était éclairé par le gaz, et que nous étions sûres d'être seules. Le compartiment n'ayant que trois places, les ' .i(\-tiques se placèrent à côté. J'aurais bien voulu^ à la veille d'une séparation, causer avec ma tante, mais je ne suis pas expansive, quand je sens quelque tendresse sérieuse, et ma tante se taisait, craignant de me déplaire ou de m'impatienter en me parlant. De sorte que, bon gré mal gré, je restai absorbée par « Un Manage dans le Monde » d'Octave Feuillet. Salutaire ouvrage, par ma foi ! qui m*a donné la plus profonde horreur pour l'adultère et pour toutes ses saletés...

Sur ces sages réflexions, je me suis endormie pour ne me réveiller qu'à trois heures de la frontière, à Eydtkiihnen, où nous sommes arrivées vers quatre heures.

La campagne est plate, les arbres touff js et verts, mais les feuilles, tout en étant fraîches et vigoureuses, donnent une certame idée de tristesse après la verdure grasse et riche du Midi.

On nous conduisit à une auberge qui se nomme Hôtel de Russie, et nous nous installâmes dans deux petites chambres aux plafonds blanchis à la chaux, aux plan-

chers'en bois nu et aux meubles de bois également clairs et simplement faits.

Grâce à mon. nécessaire, je me suis improvisé de suite un bain el une toilette, et, après avoir mangé des CBufs et bu du lait, servis par une Allemande grasse et fraîche, me voilà à écrire.

• Je ne me trouve pas sans charme, dans cette pauvre I)etite chambre, en peignoir blanc, avec mes beaux bras nus et mes cheveux d'or.

Je viens de regarder par la fenêtre. L'infini fatigue la vue. Cette complète absence de collines, ce plat, si plat^ me fait Teffet du sommet d'une montagne qui domaine le monde entier.

Chocolat est un vaniteux.

— Tu es jmon courrier, lui dis-je, tu dois parler plusieurs langues?

L^ petit me répondit qu'il parlait le français, l'italien, le nioois et un peu le russe, et qu'il parlerait allemand, si je voulais bien le lui apprendre.

11 vint tout' en larmes, escorté des éclats de rire d'Amalia, se plaindre parce que l'hôtelier lui avait indiqué un lit dans une chambre déjà occupée par un juif. Je fis une mine sérieuse, faisant semblant de troflVer tout naturel qu'il couchât avec un juif; mais le pauvre Chocolat pleura tant, que je me mis à rire et, pour le consoler, lui fis lire quelques pages d'une histoire universelle achetée à son intention.

Ce négrillon m'amuse, c'est un joujou vivant; je lui donne des leçons, je le dresse au service, je lui fais dire ses boutades, en un mot c'est mon chien et ma poupée.

Décidément la vie d'Eydtkûhnen me charme; je m'adonne à rinstruction du jeune Chocolat, qui fait d'excellents progrès, en morale et en philosophie.

Ce soir, je lui fis réciter son histoire sainte, puis, lorsqu'il fut arrivé au moment où Jésus va être trahi par Judas, il me raconta d'une façon très touchante comment ledit Judas vendit le Seigneur pour trente pièces d'argent et l'indiqua aux gardes en l'embrassant.

— Chocolat, mon ami, dis-je, me vendrais-tu à des ennemis pour trente francs ?

— Non^ dit Chocolat en baissant la tête.

— Et pour soixante ?

— Non plus.

— Et pour cent vingt ?

— Non plus.

— Alors pour mille francs? demandai-je encore.

— Non, non, répondait Chocolat en tourmentant le bord de la table avec ses doigts de singe, les yeux baissés et les pieds agités.

— Voyons, Chocolat, si on t'en donnait dix mille? persistai-je affectueusement.

— Non plus.

— Brave garçon 1 Mais si on t'offrait cent mille francs? demandai-je encore pour Tacquit de ma conscience.

— Non, dit Chocolat, et sa voix se changea en murmure, il m'en faudrait plus...

— Qu'est-ce que tu dis ?

— Qu'il m'en faudrait plus.

— Alors, excellent cœur, dis combien, dis donc,, fidèle garnement 1 Voyons, deux millions, trois, quatre?

— Cinq ou six.

— Mais, malheureux, m'écriai-je, n'est-ce pas la

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même chose, vendre pour trente francs ou pour six millions 1

— Ahl non, car quand on a tant d'argent que ça... les autres ne peuvent rien me faire.

Et, au mépris de toute moralité, je tombai sur le canapé en éclatant de rire, pendant que Chocolat, satisfait de son effet, se retirait dans l'autre chambre.

Mais savez-vous qui ma fait le dîner ? C'est Amalia.

Elle m*a rôti deux petits poulets, sans ça je mourais de faim, et quant à la soif... on nous a servi un Château-Larose imbuvable.

Non, vrai, c'est drôle ! Eydtkûhnen,nous verrons bien ce que sera la Russie.

Mardi i^^ août. — J'ai envie d'écrire un roman de chevalerie. Car celui que j'ai commencé est jeté au fond de la boîte blanche.

Je suis avec ma tante dans la bienheureuse auberge d'Eydtktihnen à attendre mon très honoré oncle.

Vers huit heures et demie, lasse d'être enfermée, je suis allée moi-même voir l'arrivée du train, et comme on me dit que j'avais quelques minutes d'avance, je suie aïlée me promener, accompagnée d'Amalia.

Eydtkûhnen possède une charmante allée, bien pavée et ombragée, toute garnie à droite de gentilles petites maisons fort propres ; il y a même deux espèces de cafés et une sorte de restaurant. Le sifflet de la locomotive me surprit au milieu de celte promenade et, malgré mes petits pieds et mes grands talons, je me misa courir à travers potagers, amas de pierres, rails, pour arriver à temps — et en vain.

Que pense mon bel oncle ?

♦ Mercredi ^2 août, — En attendant d'autres douleurs.

voilà que mes cheveux tombent. Qui ne l'a jamais éprouvée, ne peut pas comprendre quelle douleur c'esty de voir tomber ses cheveux.

L'oncle Etienne télégraphie deKonotop; aujourd'hui seulement il se met en route. Encore vingt-quatre heures d'Eydtktthnen, S. V. P. ! U;i ciel gris, un vent froid, quelques juifs dans la rue, de temps en temps le bruit d'une charrette et des inquiétudes de tous genres à foison.

Ce soir ma tante voulut me faire parler de Rome... Depuis longtemps déjà je n'avais pas pleuré, — non pas d'amour, — non, mais c'est d'humihation au souvenir de notre vie à Nice, que j'ai pleuré ce soir !

Jeudi S août; vendredi 4 août (23 juillet, style russe). — Hier à trois heures je suis allée voir l'arrivée du train, et par bonheur mon oncle était là.

Mais il ne pouvait rester qu'un quart d'heure, car à la frontière russe, à Wirballen, il avait "^ivec peine obtenu de venir ici sans passe-port ; il avait donné sa parole d'honneur à un officier de la douane de revenir par le train suivant.

Chocolat courut chercher ma tante, il n'y avait que quelques minutes. Quand elle arriva, on n'eut que le temps de dire deux mots. Ma tante, dans son inquiétude pour moi, en rentrant à l'auberge, s'imagina qu'elle avait remarqué chez l.'oncle un air étrange et, par . toute sorte de demi-paroles, me découragea tellement que je commençai à être aussi inquiète. Enfin à minuit je suis montée en voiture ; ma tante pleurait, je tenais mes yeux hauts et immobiles pour qu'ils ne débordassent pas. Le conducteur donna le signal et pour la première fois de ma vie je me suis trouvée seule !

Je me mis à pleurer tout haut, mais si vous croyez

que je n'en tire pas profit î... J'étudiais d'après nature comment on pleure.

— Assez, ma fille I dis-je en me levant. — 11 était temps, j'étais en Russie. En descendant je fus reçue dans les bras de mon oncle, de deux gendarmes et de deux douaniers. On me conduisit comme une princesse, on ne visita pas même mes bagages. La gare est grande^ les fonctionnaires sont élégants et excessivement polis. Je me croyais dans un pays idéal, tant tout est bien^ Un simple gendarme ici est mieux qu'un officier en« France.

Et ici, plaçons une remarque à la justification de notre pauvre Empereur, qu'on accuse d'avoir des yeux étranges. Tous ceux qui portent des casques (et il n'y en a pas mal à Wirballen) ont des yeux comme l'Empereur. Je ne sais si cela tient au casque qui tombe sur les yeux, ou à l'imitation. Quant à l'imitation, c'est connu en France, tous les soldats ressemblaient à. Napoléon.

On me donna un compartiment à part et, après avoir causé d'affaires et d'autres choses avec l'oncle, je m*endormis en rageant de ma dépêche à A...

Aux buffets des stations, on mange très proprement,, de sorte que je descendais souvent.

Mes compatriotes n'éveillent en moi aucune émotion particulière, aucune espèce d'extase comme j'en, éprouve en revoyant des pays que j'ai déjà vus, mais j'éprouve beaucoup de sympathie pour eux et il m'en revient un grand sentiment de bien-être.

Et puis, tout est si bien accommodé, on est si poli, il y a dans la contenance de chaque Russe tant de cordialité, tant de bonté, tant de franchise, qu'on en a le cœur content.

L'oncle est venu me réveiller ce matin à. dix heures^ u. B. 21

Les locomotives sont chauffées avec du bois, ce qui nous épargne F horrible saleté du charbon. Je me réveillai toute propre et passai la journée à causer, à dorxnir et à regarder par la fenêtre notre belle Russie si plate, mais cette campagne rappelle celle de Rome.

A neuf heures et demie il faisait encore clair. Nous avions passé Gatchina, l'ancienne résidence de Paul !•', si persécuté pendant la vie de sa superbe mère, et enfin nous voilà à Tzarskoë-Selo et dans vingt-cinq minutes à Pétersbourg.

Je suis descendue à Thétel Demouth, accompagnée d'un oncle, d'une femme de chambre, d'un nègre suivie d'un nombreux bagage et avec 50 roubles dans la poche. Qu'en dites-vous?

Pendant que je soupais dans mon salon assez grand, sans tapis et sans peinture au plafond, l'oncle entra.

— Sais-tu qui est ici, qui est chez moi? demandât-il.

— Non, qui?

— Devinez, princesse.

— Je ne sais pas I

— Paal Issayevitch ; peut-on le faire entrer?

— Oui, qu'il entre.

issayevitch est à Pétersbourg avec le général gouverneur de Wilna, M. Albedinsky, celui qui a épousé l'ancienne favorite de l'Empereur.

Il a reçu ma dépêche d'Eydtkûhnen au moment de partir. Ne pouvant manquer au service, il avait chargé son ami le comte Mouravieff de venir à ma rencontre. Mais ce comte a été dérangé en vain, attendu que nous avons passé Wilna cette nuit à trois heures, et je dormais comme une bienheureuse .

Qui niera ma bonté, après que j'aurai dit que j'ai été

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gaie ce soîr, parce que je sentais qu'Issayevitch était content de me voir? Est-ce de Tégoïsme ?

Je mé réjouissais uniquement du plaisir que je procurais à un autre. Enfin voilà un cavalier pour me servir à Pétersbourg; je suis à PétersbourgI

Mais je n'y ai encore vu que des drochki. Le drochki est une voiture à une place, à huit ressorts (comme les grandes voitures de Binder), et à un cheval; j'ai aperçu la cathédrale de, Casan avec sa colonnade dans le genre de Saint-Pierre de Rome, et beaucoup de « maisons à boire ».

De tous côtés j'entends les louanges de la princesse Marguerite — si simple, si bonne ! — dit-on. Simple, personne n'apprécie la simplicité dans une femme qui n'est pas princesse ; soyez simple, et bonne, et aimable, et ne soyez pas reine, et les inférieurs se permettront des libertés, tandis que vos égaux diront : Bonne petite personne ! et vous préféreront en tout des femmes qui ne sont ni simples ni bonnes.

Ah I si j'étais reine! C'est moi qu'on adorerait, c'est moi qui serais populaire !

La princesse italienne, son mari et sa suite n'ont pas encore quitté la Russie, ils visitent Kieff en ce moment.

« La mère de toutes les villes russes, » comme a dit le grand prince saint Woldemar, après être devenu chrétien et avoir baptisé la moitié de la Russie dans le Dnieper.

Kieff est la ville la plus riche du monde en églises, couvents, moines et reliques; et quant aux pierres précieuses que possèdent ces couvents, c'est fabuleux ; il y a des caves qui en sont pleines comme dans les contes des Mille et une Nuits, J'ai vu Kieff, il y a huit ans de cela, et je me souviens encore de ses corridors souterrains, remplis de reliques, qui font le tour de la ville,

qui passent sous toutes les rues et lient les couvents entre eux, donnant ainsi des kilomètres de corridors garnis à droite à gauche de tombeaux de saints. Mon Dieu, pardonnez une mauvaise pensée... mais il n'est pas possible qu'il y en ait eu autant que cela.

Dimanche 6 août, — Au lieu de visiter les églises, j'ai dormi, et Nina m'emmena déjeuner chez elle.. Son perroquet parlait, ses filles criaient; je chantais; on se croirait à Nice. Le coupé à deux places donna asile aux trois Grâces qui allèrent, par une pluie battante, voir la cathédrale d'Issakië, célèbre par ses colonnes de malachite et de lapis lazuli. Ces colonnes sont d'une richesse extrême, mais de mauvais goût, car le vert du malachite et le bleu du lapis lazuli se détruisent mutuellement. Les mosaïques et les peintures sont idéales^ de vraies figures des Saints, de la Yierge, des Anges. Toute Téglise est en marbre ; les quatre façades avec des colonnes en granit sont belles, mais elles ne sont pas en harmonie avec le dôme doré byzantin. Et en général on reçoit une sorte d'impression pénible de l'ensemble extérieur, car le dôme est trop important et écrase les quatre petits dômes surmontant les façades •qui sans cela seraient si belles.

La profusion d'or et d'ornements à l'intérieur produit le plus heureux effet, le bigarré est harmonieux et du meilleur goût, sauf les deux colonnes de lapis lazuli qui seraient superbes ailleurs.

On célébrait un mariage de gens du peuple. Les mariés étaient laids et nous n'avons pas regardé longtemps. J'aime le peuple russe, bon, brave, loyal, naïf. Ces hommes et ces femmes s'arrêtent devant chaque église et chaque chapelle, devant chaque niche à image, et

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se signent au milieu de la rue, comme s'ils e'taient chez, eux.

Après la cathédrale d'Issakië nous allâmes à celle de Kasan. Encore un mariage, et une mariée charmante. Cette cathédrale est bâtie à Timitationde Saint-Pierre de Rome, mais la colonnade a l'air de trop, elle semble ne pas se rattacher au bâtiment, et elle n'est pas assez prolongée, de sorte que le demi-cercle n'est pas formé, et tout cela donne une tournure désavantageuse et non achevée au monument.

Plus loin, sur 4e Newsky, la statue de Catherine la Grande.

Et devant le Sénat, près du palais d'hiver, qui est, soit dit en passant, une immense caserne, la statue équestre de Pierre le Grand, d'une main montrant le Sénat, de l'autre la Neva. Le peuple interprète singulièrement cette double indication. Le tzar, dit-on, montre le Sénat d'une main et la rivière de l'autre, pour dire qu'il vaut mieux se noyer dans la Neva que plaider au Sénat. ♦

La statue de Nicolas est remarquable en ce qu'elle n'est pas soutenue par les deux jambes et la queue du cheval, trois appuis, mais seulement par les jambes ; cette merveille m'a fait faire une lugubre réflexion :

— Les communards auront nioins à faire, l'appui de la queue manquant.

J'ai dîné seule avec mes Grâces, Etienne et Paul pour spectateurs ; ils se disent très sérieusement ma cour ; ils m'agacent horriblement. Je voudrais ne voir que Giro et Marie.

Il pleut et je suis enrhumée. J'écris k maman : « Pétersbourg est une saleté ! Les pavés sont atroces pour une capitale, on est impitoyablement secoué; le palais d'hiver est une caserne^ le grand théâtre aussi; les

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cathédrales riches, msiis biscornues et mal comprises. » Et ajoutez à cela le climat, vous aurez le charme complet.-

J'ai essayé de me monter la tête en regardant le portrait de Pietro A..., mais il ne me semble pas assez beau pour que j'oublie qu'il est un vilain homme, une créature qu'on ne peut que mépriser.

Je ne suis plus en colère contre lui, car je le méprise complètement, non pour une insulte personnelle, mais pour sa manière de vivre, pour sa faiblesse,.. Attendez, je vais vous définir le sentiment que je viens de nommer. La faiblesse qui nous pousse au bien, aux sentiments tendres, au pardon des injures, peut s'appeler de ce nom. Mais la faiblesse qui pousse au mal et à la vilenie se nomme lâcheté.

J'di cru que je sentirais davantage l'absence des . miens; je suis pourtant pas contente, mais cela tient plutôt à la présence de gens désagréables et communs (mon pauvre oncle, malgré sa beauté) qu'à l'absence de ceux que j'aime.

Lundi 7 août 1876 f ^6 juillet), — « Nous n'avons d'original que le moyen âge, » ai-je dit dans le dernier livre de mon Journal.

Nous, qui? Les chrétiens. Est-ce qu'en réalit(l je inonde a été régénéré, ou bien, sous d'autres couleurs, les mêmes mœurs ont-elles coulé comme elles coulent depuis le commencement du monde, tendant toujours à L'amélioration ?

Les vies des nations semblent des fleuves qui coulent lentement tantôt sur des rochers, tantôt sur le

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sable, tantôt entre deux montagnes, tantôt sous terre, tantôt à travers un océan auquel ils se mêlent en le traversant, mais d'où ils ressortent les mêmes en changeant de nom et même de direction, mais ce n'est que pour poursuivre toujours la même, celle qui est fixée et inconnue.

Par qui ?

Dieu ? Ou la nature ? Si Dieu est la nature, nous ne sommes que des imbéciles, car la nalure n'a rien à faire avec les hommes et leurs intérêts.

Dans les classes de philosophie, on prouve fort bien l'existence d'un Être suprême, en désignant le mécanisme de l'univers; mais prouve-t-on l'existence d'un Dieu -tel que nous nous l'imaginons ?

La nature s'occupe à faire mouvoir les astres, à soigner physiquement notre terre. Mais notre esprit, mais notre âme? Il faut admettre un Dieu autre que la vague idée d'une personnification du mécanisme universel,

Il faut, pourquoi ?...

A cet endroit, j'ai été interrompue et je ne suis plus au fait à présent.

J'ai été à la poste prendre mes photographies et une ' dépêche de mon père : il télégraphie à Berlin que mon arrivée serait pour lui « un vrai bonheur ».

Ayaût trouvé Girô au lit, je restai quelque temps chez elle; un mot nous fît parler de Rome, et je lui racontai mes aventures dans cette ville avec feu et gestes. Je ne m'interrompais que pour rire, et Giro et Marie se rou-. laient dans leur lit.

Un trio incomparable, je ne ris ainsi qu'avec mes Grâces.

Et par une réaction subite, sinon naturelle, je tombai dans la mélancolie au retour.

Je rentrai à minuit, avec i'oncie et Nina.

Pélersbourg gagne, la nuit; je ne connais rien de plus superbe que la Neva garnie de lanternes contrastant avec la lune et le ciel bleu foncé/presque gris. Les défauts des maisons, des pave's, des ponts sont fondus, la nuit, par les ombres complaisantes. La largeur des quais apparaît dans toute sa majesté. Le pic de l'Amirauté se perd dans le ciel, et dans un brouillard d*azur bordé de lumière, on voit la coupole et la forme gracieuse de la cathédrale d'Issakië, qui semble elle-même une ombre flottante descendue du ciel.

Je voudrais être ici en hiver.

Mercredi 9 août [28 juillet) i 876. — Je suis sans le sou. Agréable situation. Etienne* est un excellent homme, mais il froisse toujours mes sentiments délicats. Ce matin je me suis mise en colère, mais une demi-heure après, je riais comme si rien n'était, chez les Sapogenikoff.

Le docteur Tchernicheif était là et j'avais envie de lui demander uti remède contre mon enrouement, mais je n'avais pas d'argent et ce monsieur ne fait rien pour rien. Position très délicate, je vous assure. Mais je ne pleure pas d'avance, le désagrément est bien assez ennuyeux lorsqu'il arrive, sans qu'on le pleure d'avance.

A quatre heures, Nina et les trois Grâces partaient en carrosse pour la gare de Peterhoff'. Les trois habillées de blanc sous de longs cache-poussière.

Le train allait partir, nous montâmes sans billet, mais munies de, l'escorte de quatre officiers de la garde qui se laissèrent sans doute tenter par ma plume blanche et par les talons rouges de mes Grâces. Donc, nous voici, moi et Giro, comme de nobles chevaux

militaires au son de la musique, l'oreille au guet, l'oeil brillant et l'humeur joyeuse...

Rentrée, j*ai trouvé un souper, mon oncle Etienne et de l'argent que m'envoie l'oncle Alexandre. Je mangeai le souper, renvoyai l'oncle çt cachai l'argent.

Et alors, chose étrange, je sentis un grand vide, une espèce de tristesse ; je me regardai dans la glace, j'avais les yeux comme le dernier soir à Rome . Le souvenir me revint dans le cœur et dans la tète.

L'autre soir, il me priait de rester encore un jour, je fermai les yeux et me crus alors là-bas.

— Je resterai, murmurai-je comme s'il était là, je resterai pour mon amour, pour mon fiancé, pour mon bien-aimé! Je t'aime, je veux t' aimer, tu ne le mérites pas, peu m'importe, il me plaît de t'aimer....

Et faisant tout à coup quelques pas dans la chambre, je me mis à pleurer devant le miroir ; les larmes en petite quantité m'embellissent assez.

M'étant excitée par caprice, je me calmai par fatigue et me mis à écrire en riant doucement de moi-même.

Souvent ainsi je m'invente un héros, un roman, un drame, et je ris et je pleure de mon invention comme si c'était la réalité.

Je suis . enchantée de Pétersbourg, mais on n'y dort pas; il fait déjà jour, les nuits sont si courtes.

Jeudi i août (^9 juillet J i 876. — Ce. soir est un soir mémorable. Je cesse définitivement de considérer le duc de H... comme mon ombre chérie. J'ai vu chez Bergamasco un portrait du grand-duc Vladimir. Je ne

pus m'arracher de ce portrait; beauté plus parfaite el plus agréable ne se peut rêver. Giro s'enthousiasmait avec moi et nous avons fini par embrasser le portrait sur les lèvres. A-t-on remarqué le plaisir que donne, un baiser de portrait ?

Nous avons fait comme toutes les demoiselles de rinstitut feraient, c'est la mode d'adorer VEmpereur et. les grands-ducs ; d'ailleurs ils sont tous si parfaitement bea>ix qu'il n'y a en cela rien d'étonnant, mais j'ai emporté de ce baiser de carton une mélancolie étrange' et de quoi rêver pendant une heure. J'ai adoré le Duc quand j'aurais pu adorer un prince impérial de Russie ; c'est béte, mais ces choses-là ne se commandent pas, et puis je considérais dans le commencement H... comme mon égal, comme un homme pour moi. Je l'ai oublié. Qui va être, mon idole? Personne. Je chercherai la gloire et un homme.

Le trop-plein de mon cœur débordera comme il a débordé au hasard, sur le chemin^ dans la poussière, mais sans vider ce cœur constamment rempli par des sources généreuses qui ne tariront jamais dans ses profondeurs.

Où avez-vous lu cela, mademoiselle? Dans mon esprit, fichus lecteurs.

Me voilà donc libre, je n'adore personne, mais je cherche celui que j'adorerai. Il faut que cela soit bientôt; là vie sans amour est une bouteille sans vin. Mais encore faut-il que le vin soit bon.

La lanterne de mon imagination est allumée, seraisje plus heureuse que le sale fou qu'on nommait Diogène?

Samedii^ août [Si juillet), — Tout était prêt, Issayevitch m'avait dit adieu, les Sapogenikoff étaient

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avec moi à la gare, lorsque... ô eniiui l l'argent vint à manquer, nous avions mal calcule'. J*ai été obligée d'attendre chez Nina jusqu'à sept heures du soir, pour que Toncle puisse m*avoir de l'argent en ville.

A sept heures je suis partie passablement humiliée de l'aventure, mais agréablement émue au moment du départ par l'apparition d'une douzaine d'officiers de la garde suivis de six soldats en blanc avec des drapeaux. Cette brillante jeunesse venait de reconduire deux officiers qui, avec l'autorisation du gouvernement, partent pour la Serbie. La Serbie cause une vraie désertion ; puisque l'Empereur ne veut pas déclarer la guerre, toute la Russie souscrit et se soulève de cœur pour les Serbes. On ne fait qu'en parler, on exalte les morts vraiment héroïques d'un colonel et de plusieurs officiers russes. On ne peut que se sentir ému de pitié pour nos frères qu'on laisse tranquillement égorger et couper par morceaux par ces afifreux sauvages de Turquie, par cette nation sans génie, sans civilisation, sans morale, saris gloire.

Et dire que je ne peux même pas souscrire I

Une heure avant d'arriver, j'ai mis mon livre de côté pour bien voir Moscou, notre vraie capitale, la ville vraiment russe; Pétersbourg est une copie allemande; comme il est copié par des Russes, il vaut mieux que l'Allemagne cependant. Mais ici tout est russe, l'architecture, les wagons, les maisons, le paysan, qui, sur le rebord de la route, regarde passer le train, le petit pont en bois jeté à travers une espèce de rivière, la boue sur le chemin, tout est russe, tout est cordial^ simple, religieux, loyal..

Les églises, avec leurs coupoles en forme et de la couleur d'une figue renversée et verte, produisent une agréable impression à l'approche de la ville. Le faquin

qui vint prendre nos paquets ôta sa casquette et nous salua comme des amis, avec un large sourire plein de respect.

On est loin de Teffronterie française et de la gravité allemande si bêle et si lourde.

Je ne cessais de regarder par la fenêtre du carrosse qu'on nous avança pour aller à l'hôtel.

Il fait frais, mais non de cette fraîcheur humide et malsaine de Pétersbourg. La ville, la plus grande de r Europe comme e'tendue de terrain, est ancienne ; les rues sont pavées de grosses pierres irrégulières, elles sont elles-mêmes irrégulières : on monte, on descend, on tourne à chaque instant au milieu de maisons de peu d'étages, souvent à un étage seulement, mais hautes avec de larges fenêtres. Le luxe de l'étendue est une chose si commune ici qu'on n*y fait pas attention, et on ne sait pas ce que c'est que l'amoncellement d'étages l'un sur l'autre.

Le « Bazar-Slave » est un hôtel comme le Grand Hôtel de Paris, on y trouve même le grand restaurant rond qu'on voit du premier, comme du balcon d'une salle de spectacle. Mais, quoique peut-être pas aussi luxueux que le Grand Hôtel, le Bazar-Slave est infiniment plus propre et inflniment moins cher, et surtout en comparaison de Phôtel Demouth.

Les portiers des maisons sont habillés d'une veste noire, de pantalons dans des bottes qui leur viennent jusqu'aux genoux, et d'une toque en astrakan.

En général on aperçoit beaucoup de costumes nationaux, tout le peuple porte son costume et on ne voit pas les odieuses jaquettes allemandes, et les enseignes allemandes sont plus rares ; mais il y en a, je le dis <ivec regret, il y en a.

Je me suis atlendrie en choisissant un fiacre, ks

cochers vous supplient de monter avec tant d'empressement qu'on craint en donnant la préférence à l'un, de blesser mortellement l'autre . Enfin nous mont âme* dans une manière de phaéton excessivement étroit et alors commença une course à obstacles. Les pierres dm pavé, les rails de tramways, les passants, les voitures,, nous allions au milieu de tout cela vite comme le vent,, secoués à chaque instant et souvent presque lancés. hors de la voiture. L'oncle poussait des gémissementsd^inquiétude et je riais de lui, de moi, de notre coursesauvage, du vent qui me soulevait les cheveux et rôtissait les joues, je riais de tout, et à chaque église, à chaque chapelle, à chaque niche àimages je me signaisdévotement à l'imitation des bonnes gens de la rue. Ce^ qui m'a désagréablement surprise, ce sont des femmes, pieds nus.

J'allai dans le passage de Solodornikoff acheter une ruche blanche; je me promenais là la tête en l'air, les mains pendantes et la bouche souriante comme chez moi. Je veux partir demain, je ne puis rien acheter, je n'ai que juste de quoi arriver chez l'oncle bl tien ne*.

L'arc de triomphe de Catherine II est peint en rouge avec des colonnes vertes et des ornements jaunes. Malgré l'extravagance des couleurs, vous ne sauriez: croire combien c'est joli ; d'aiUeurs c'est en harmonie avec les toits des maisons et des églises^ qui sont pres> que tous en feuilles de fer vertes ou rouge foncé. Cette naïveté des ornements extérieurs vous remplit de bien-être en vous faisant sentir la bonne simplicité du peuple russe. Et les nihilistes le sapent déjàl Méphis-

25 i JOURNAt

tophélès pervertit Marguerite. La propagande fait son œuvre infâme, et le jour où ce bon peuple, excité, trompé, se soulèvera... ce sera terrible, car, si en temps de paix et de calme, il est doux et simple comme un mouton, en se révoltant, il serait féroce jusqu'à la rage, cruel jusqu'au délire.

Mais l'amour pour l'Empereur est encore grand, Dieu merci, et le respect de la religion aussi. Il y a quelque chose de touchant dans la dévotion et la îoyauté du peuple.

Sur la place du Grand-Théâtre se promènent des troupeaux entiers de pigeons gris ; ils ne s'effrayent nullement des voitures, et les roues passent à deux doigts d'un pigeon sans qu'il s'en inquiète. Vous savez, les Russ26 ne mangent pas ces oiseaux, parce que c'est sous la forme d'un pigeon qu'est figuré le Saint- Esprit.

Je ne veux rien visiter cette fois, Moscou veut une semaine de temps. En retournant, avec de l'argent, je verrai toutes les curiosités historiques. Je n'ai fail qu'apercevoir le Kremlin, car, au moment où on me le montrait, mon attention était absorbée par un fiacre, dont l'extérieur était peint en imitation de malachite.

Parmi les noms exposés dans le vestibule de l'hôtel, . ^ai lu celui de la princesse Souwaroff. J'envoyai. do suite Chocolat demander si elle voulait me recevoir, et Chocolat vint me dire que Madame la princesse était sortie jusqu'à sept heures.

L'oncle Etienne dort, et j'écris au salon.

Sur le revers de la note du déjeuner, on imprime un appel désespéré au peuple et au clergé russes, de la part du Comité slave de Moscou. Cette proclamation déchirante m'a été remise ce matin à mon arrivée. Je la garde.

DE MARIE BASHRIRTSEFF. 255

Cet appel m'a soulevé Tâme. Pourquoi ne va-t-on pas demandeF à l'Empereur la guerre ? Si toute la nation, se soulevant, venait tomber aux genoux de l'Empereur en le priant d'aller au secours de ses frères livrés à la fureur des sauvages, qui oserait dire non?

Mais les nihilistes, voilà le malheur. Une fois les troupes éloignéesj ils soulèveraient tout ce qu'il y a de forçats et de vauriens et feraient une petite Commune pour commencer.

Voyez-vous, être là, dans le cœur de son pays si beau et qui donne tant d'espérance, et se sentir menacé de toutes ces horreurs!... Je voudrais le prendre dans mes bras et l'emporter au loin, comme un enfant auquel on ferme les yeux et bouche les oreilles pour qu'il n'entende pas les blasphèmes et ne voie pas le» saletés*

Dieu l comment ai-je pu l'embrasser sur la figure ? moi, la première? Folle, exécrable créature! A,h I voilà qui me fait pleurer et frissonner de rage l Turpis,execrabilis !

Il a cru que c'était tout simple pour moi, que ce n'était pas la première fois, que c'était. une habitude prise ! Vatican et Kremlin ! j'étouffe de rage et de h >nle !

Une tasse de consommé, un calatch chaud et du caviar frais, voilà un commencement de dîner incom-

' I mm

"^oCy JOURNAL

parable. Le caialcli est une espèce de pain, mais il faut aller h Moscou pour en avoir une idée, et le calatch de Moscou est presque aussi célèbre que le Kremlin, Pour une portion d'assélrine, on m'a donné <leux immenses tranches qu'à Fétranger on diviserait •en quatre (il est bien entendu que je n'ai pas tout «nangé). En outre j'ai eu une côtelette de veau de ■cinquante centimètres carrés, entourée de petits pois «t de pommes de terre ; un poulet entier. Et une soucoupe remplie de caviar représentait « une demi- |)orlion » .

Etienne se mit à rire et dit au domestique qu'en Italie, il y en aurait pour quatre. Le domestique, l^rand et maigre comme Gianetto Doria, et immobile comme un Anglais, répondit sans bouger et sans changer de physionomie que c'était là. la raison de la petite taille et de la maigreur des Italiens, mais les Russes, ajouta-t-il, aiment à bien manger, c'est pour cela qu'ils sont forts. Sur cela, l'immobile brute <laigna sourire et sortit comme une poupée de bois.

La quantité n'est pas le seul mérite du manger d'ici, car il est de la plus exquise qualité : quand on mange bien, on est de bonne humeur; quand on est de bonne iiumeur, on regarde le bonheur avec plus de joie et le malheur avec plus de philosophie, et on se sent agréaîjlement disposé envers son prochain, La gourman- 4lise exagérée est une monslruosité dans une femme, «nais un peu de gourmandise est nécessaire comme l'esprit, comme la toilette, sans compter que la nourriture fine et simple entretient la santé et par conséquent la jeunesse, la fraîcheur de la peau et la rondeur des formes. Témoin mon corps. Marie Sapogenikoff a l)ien raison de dire que, pour un pareil corps, il faudrait iune figure beaucoup plus jolie, et remarquez que je

DE MARIE BASnKIRTSEFF. 257

suis loin de la laideur. En pensant à moi quand j'aurai vingt ans, je fais claquer ma langue... A tjei/f* ans j'étais trop grasse et on me donnait seize .wi^. Aujourd'hui je suis mince, entièrement formée «ijàU leurs, remarquablement cambrée, pout-èlre trojt : Jtî me compare à toutes les statues q\ ie ne trouve rsi ii d'aussi cambré et d'aussi large des hanches quf) moi. Est-ce un défaut? Mais les épaules demamlrrit une ligne de plus en rondeur. — Je disais donc, ruii, que je demandais un thé, on me servit un samovar, vingt-quatre morceaux de sucre et de la crème [j-mr cinq lasses de thé. L'un et l'autre exquis. J'ai limjours aimé le thé^ même mauvais. J'ai bu cinq la- -es (petites) avec de la crème et trois sans crème, en vt aie Russe

Les vrais Russes et leurs deux capitales sont puiir moi entièrement nouveaux.

Avant d'aller à l'étranger je ne connaissais de ta Russie que la petite Russie et la Crimée.

Les rares paysans russes qui venaient à la caiu|?agne comme marchands ambulants nous semblaient presque des étrangers et on se moquait de leurs costumes et de leur langue.

J'ai beau dire tout ce que je veux, il n'en est pas moins vrai que mes lèvres ont noirci depuis le baiser profanant.

Gens sages, femmes cyniques, je vous pardonne votrf* sourire de mépris pour ma candeur affectée I... MaiE, en vérité, je crois que je m'abaisse jusqu'à admettre de l'incrédulité? Faut-il encore que je jure?... Ahl non, il

me semble que je fais assez en disant mes moindres pensées, surtout n'y étant pas obligée. Je ne m'en fais pas de mérite^ car mon Journal c'est ma vie, et, au milieu de tous ces plaisirs, je pense : Gomme j'aurai long à raconter ce soir I Gomme si c'était une obligation I

Lundi 44 août (2 août). — Hier à une heure, nous avons quitté Moscou, pleine de mouvement et pavoisée de drapeaux à l'occasion de l'arrivée des rois de Grèce et de Danemark.

Pendant tout le voyage l'oncle Etienne m'agaçait positivement.

Imaginez la lecture d'une étude sur Cléopâtre et Marc Antoine, interrompue & chaque instant par des phrases comme celles-ci : — Veux-tu manger? — Tu as peut-être froid? — Voici du poulet rôti et des concombres. — Peut-être une poire? — Faut-il fermer la fenêtre? — Que vas-tu manger en arrivant? — J'ai télégraphié pour qu'on te prépare un bain, notre reine, j'en ai fait venir un en marbre, et toute la maison a été arrangée pour recevoir Sa Majesté.

Incontestablement bon, mais irrécusablement ennuyeux.

Des messieurs fort bien font la cour à Amalia comme à une dame. Chocolat m'étonne par son esprit émancipé et par sa nature de chat, ingrate et rusée.

A la station Grousskoë nous sommes reçus par deux, voitures, six domestiques-paysans et mon fichu frère. Grand de taille et de grosseur, mais beau comme une statue romaine, avec des pieds comparativement

DE MARIE BASURIRTSEFF. 259.

petits. Une heure et demie de voiture jusqu'^à Ghp.atowka, pendant laquelle j'entrevois une quantité dé rivalités et de pointes d'épingles entre mon père et les Babanine; je tiens la tête haute, je tiens en échec mon frère qui est d'ailleurs tout enchanté de me voir.

Je ne veux me mettre d'aucun .parti. J'ai besoin de mon père.

— Gritzko (nom petit Russien et villageois de Grégoire) est resté deux semaines à t'attendre, me dit Paul, s- on croyait que tu ne viendrais plus.

— Et il est parti ?

— Non, je l'ai laissé à Pollava ; il désire beaucoup te voir. « Tu comprends, me dit-il, je l'ai connue petite comme ça. »

— Alors il se croit un homme et il me croit une petite fille ?

— Oui.

— C'est comme moi. Gomment est-il ?

— 11 parle français toujours, il va dans le grand monde à Pétersbourg ; on ledit avare; il n'est que raisonnable et comme il faut. Nous voulions, lui et moi, te recevoir avec un orchestre à Poltava ; mais papa a dit que cela n'était dû qu'à des reines.

Je remarque que mon père craint de paraître fan-, faron et vaniteux. Je le rassurerai bien vite, j'adore foutes ces. bêtises qu'il idolâtre.

Dix-huit verstes, de champs labourés, et enfin le village formé de huttes basses et pauvres. . Tous les paysans se découvrent d'avance en apercevant la voir ture. Ces bonnes figures patientes et. respectueuses m'attendrissent, je leur souris et, tout étonnés, ils répondent par des sourires à mes petits saluts amicaux.

La maison est d'un seul étage, petite, avec un grand jai'din assez sauvage. Lès paysannes sont remarquabre-

ment bien faites, belles et piquantes dans leurs costu^ mes qui dessinent toutes les formes et laissent voir des jambes nues jusqu'aux genoux.

Marie, ma tante, nous reçoit sur le perron. Je me fcaigne et nous dînons. Plusieurs escarmouches avec Paul. Il tâche de me piquer, sans le vouloir peut-être, «l'obéissant qu'à l'impulsion donnée par son père. Je le remets superbement à sa place, et c'est lui qui est Immilié là où il désirait m'humilier. Je lis au fond rie lui. Incrédulité quant à mes succès, pointes d'épingles relativement à notre position dans le monde. On ne tn'appelle que « reine » ; mon père veut me détrôner, je le ferai plier ; je le connais, car, lui, c'est moi dans Jaeaucoup de choses.

Mardi i ô août (S août), — La maison est gaie et claire comme une lanterne. Les fleurs embaument, le perroquet parle, les canaris chantent, les domestiques courent. Vers onze heures un bruit de clochettes nous annonça un voisin. C'était M. Hamaley. Ne dirait-on pas un Anglais? Eh bien, pas du tout, une ancienne et ■noble famille de la petite Russie. Sa femme est une des Prodgers d'ici.

Mon bagage n'étant pas arrivé (nous sommes descendus une station plus tôt qu'il ne fallait), je me suis montrée en robe de chambre blanche ; quelle immense <lifférence moi à présent et moi il y a un an I II y a un an j'osais à peine parler, «je ne savais que dire. » Comme Marguerite, à présent je suis grande. Ce monsieur a déjeuné avec nous; que veut-on que je dise deluiet de ceux que je verrai? Excellentes gens, mais sentant la province d'une lieue.

Vers le dîner qui suit de très près le déjeuner, une autre visite, le frère du susdit : — jeune homme ; a beaucoup

DE MARIE BASHKIRTSEPF. 561

voyagé^malgré ce]a trèsserviable, — L'arrivée soudaine de mes huit malles nous procura deux romances chantées par ynoi, et du piano. Enfin je m'occupai de ma broderie en entrant jusqu'aux oreilles dans une conversation sur la politique en France, montrant des connaissances au-dessus de mon... sexe.

Ce second Hamaley si barbu resta jusqu'à dix heures.

J'ai fatigué jusqu'à onze heures ma pauvre voix à peine remise du rude climat de Saint-Pétersbourg.

Dans la bienheureuse Chpatowka, on ne fait que manger ; on mange, puis on se promène pendant une demi-heure, puis on mange encore et comme cela toute la journée.

Je marchais doucement appuyée au bras dé Paul, avec mes pensées errant au diable, lorsqu'en passant sous des branches qui descendaient très bas au-dessus de nos têtes et formaient un plafond de feuilles entrelacées, je me figurai ce que dirait A... si j'étais à son bras, en passant par cette allée. Il me dirait, en se penchant légèrement vers moi ; il me dirait de cette voix langoureuse et pénétrante dont il ne parlait qu'à moi... il me dirait : « Comme on est bien ici et comme je vous aime I »

Rien ne peut donner une idée de la tendresse de sa voix quand il me parlait, quand iJ disait des choses qui étaient pour moi — seule. Ces manières de chat-tigre, ces yeux qui vous brûlaient et cette voix enchanteresse, voilée et vibrante qui murmurait des paroles amoureuses et qui semblait se plaindre ou supplier... avec tant d'humilité, tant de tendresse, tant de passion!... Il ne s'en servait que pour moi seule.

Mais c'était une tendresse vide, celle de tout le monde, et s'il semblait pénétré, c'est que c'était sa manière d'être, car souvent il y a des gens qui

paraissent toujours pressés, d'autres étonnés, d'autres chagrins, sans qu'il le soient en réalité.

Ah I que je voudrais savoir la vérité dans tout cela ! Je voudrais revenir à Rome, mariée; autrement ce serait une humiliation. Mais je ne veux pas me marier, je veux encore être libre et surtout étudier: j'ai trouvé ma voie.

Et franchement se marier pour piquer A... serait bête.

Ce n'est pas cela, mais je veux vivre comme tout le monde I

Je suis mécontente de moi ce soir et je ne sais pourquoi en particulier.

Mercredi 16 août (4 août). — Une foule de voisins et voisines, la crème de ces nobles lieux. Une dame qui a été à Rome, aime l'antiquité et possède une fille qui ne parle pas. D'une manière subite ainsi qu'inattendue, il nous arriva trois anges : le juge d'instruction, le notaire et le secrétaire. Mon oncle, qui est juge de paix depuis sept ans, a toujours affaire avec ces fonctionnaires.

Dans deux ans, il sera conseiller d'Etat, et ^ille d'être décoré.

Je me suis mise en soie bleue, souliers bonbonnière.

Les beaux messieurs ne m'ont pas irritée comme les gens poussiéreux à Nice, ils m'ont seulement fait rire de grand cœur ; ils n'ont pas osé s'approcher, nous nous sommes admirés à distance.

Dimanche 20 août (8 août), — Je pars accompagnée de mon frère Paul qui me sert très bien. A Kharkoff nous avons attendu deux heures. Mon oncle Alexandre se trouvait là. Il a été, malgré mes dépêches,

presque abasourdi de me voir. Il me parle de la grande anxiété de mon père, qui était terriblement inquiet, pensant que je ne viendrais pas chez lui. Il ne faisait que demander les dépêches que j'envoyais à mon oncle, pour savoir où j'en étais de mon voyage.

En un mot, le plus grand empressement de me voir, sinon par amour, du moins par amour-propre.

L'oncle Alexandre lança quelques pierres dans son jardin, mais ma politique est de rester neutre. Il me fit avoir un coupé en me présentant le colonel des gendarmes Merizenkanoff, qui me céda le sien.

Je me sens bien dans mon pays ; tout cela me connaît, moi, ou les miens; rien d'équivoque dans la position et on marche et on respire librement. Mais je ne voudrais pas vivre ici, ôh I non, non I

Ce matin à six heures nous arrivons à Poltava. Personne à la gare.

Arrivés à l'hôtel, j'écris la lettre suivante ; la brusquerie réussit souvent :

« J'arrive à Poltava, et je ne trouve même pas une voiture.

« Venez tout de suite, je vous attends à midi. En vérité, on né me fait pas une réception convenable.

« Marie Bashkirtseff. »

La lettre était à peine partie que mon père se précipitait dans la chambre et je me jetai dans ses bras avec une noble lenteur. Il fut visiblement satisfait de ma figure, car son premier soin fut d'examiner mon physique avec une sorte de hâte.

— ' Gomme tu es grande I Je ne m'y attendais pas, et jolie; oui, oui, bien, fort bien, en effet.

— C'est comme ceJa qu'on me reçoit, pas même une voiture ! Avez- vous eu ma lettre ?

— Non, mais je viens de recevoir le télégramme et et je suis accouru. J'espérais arriver pour le train, je suis tout en poussière. Pour venir plus vite, je suis monté dans la troïka du petit E...

— Et je vous ai écrit une jolie lettre.

— Comme la dernière dépêche ?

— Presque.

— Fort bien... oui, fort bien.

— Je suis comme ça, moi, on me sert.

— Comme moi; mais, vois-tu, je suis capricieux comme un diable.

— Et moi comme deux.

— Tu es habituée à ce qu'on te coure après, comme des toutous.

— Et il faut qu'on me coure après, sans cela, rien!

— Ahl non, ça ne peut pas aller avec moi de la sorte.

— C'est à prendre ou à laisser.

— Mais pourquoi me traiter en « mon père »• Je suis un bon vivant, un jeune homme, voilà !

— Parfait, et tant mieux.

— Je ne suis pas seul, je suis avec le prince Michel E.... et Paul G...., ton cousin.

— Faites-les entrer.

Ë.... est un parfait petit gommeux exécrablement amusant, ridicule^ saluant bas, englouti dans un pantalon trois fois la largeur naturelle, et dans un col jusqu'aux oreilles.

L'autre se nomme Pacha (1); son nom de famille est trop difficile. C'est un fort et robuste garçon, châtain

(1) Diminntif de Paul.

DE MARIE BASQKIRTSEFF. 263

clair, bien rasé, à Tair russe, carré, franc, sérieux, sympathique, mais taciturne ou bien préoccupé, je ne sais encore.

On m'attendait avec une curiosité immense. Mon père est ravi. Ma taille l'enchante ; l'homme vain est fier de me montrer.

Nous étions prêts, mais il fallait attendre les domestiques et le bagagô pour que le cortège fût plus imposant. Un carrosse à quatre chevaux, une calèche et un droski à capote, attelé d'une troïka insensée au petit prince.

Mon genitor me regardait avec satisfaction et se tenait à quatre pour paraître calme et même indifférent.

D'ailleurs il est dans son caractère de ne rien montrer de ses sentiments.

A moitié chemin, je montai dans le drbski pour aller comme lèvent. Au bout de vingt-cinq minutes nous avions fait dix verstes. Il restait encore deux verstes jusqu'à Gavronzi, et j'allai de nouveau avec mon père pour lui donner la satisfaction d*une entrée imposante.

La princesse E... (belle-mère de Michel et sœur de mon père) nous rencontra sur le perron .

— Hein! fit mon père, comme elle est grande.., et intéressante, n'est-ce pas vrai? hein?

Il faut croire qu'il a été content de moi pour hasarder une pareille expansion devant une de ses sœurs (mais celle-là est excellente).

Un intendant et d'autres vinrent me féliciter de mon heureuse arrivée.

La propriété est pittoresquement située ; des collines,

une rivière, des arbres, une belle maison et plusieurs

petites. Tous les bâtiments tenus parfaitement, le jardin

soigné ; d'ailleurs la maison a été refaite et remeullée

presque entièrement cet hiver. On mène un grand traiOf tout en affectant la simplicité et l'air de dire : « C'est tous les jours ainsi. »

Naturellement du Champagne à déjeuner. Une affectation d'aristocratie et de simplicité qui frisent la raideur.

Des portraits d'ancêtres, des preuves d'ancienneté qui ne me sont que très agréables.

De beaux bronzes, des porcelaines de Sèvres, de Saxe, des objets d'art. En vérité, je ne m'attendais pas à tant que cela ici.

Mon père se pose en malheureux abandonné par sa femme, lui qui ne demandait qu'à être le modèle des maris.

Un grand portrait de maman peint en son absence^ des marques de regret au souvenir du bonheur perdu et des élans de haine con^e mes grands-parents qui ont brisé ce bonheur. Enormément de soin à me faire sentir que mon arrivée ne change rien dans les habitudes.

Une partie de cartes pendant laquelle j'ai travaillé à mon canevas, et de temps à autre dit quelque chose qu'on écoutait avec curiosité.

Papa se leva de la table de jeu et s'assit près de moi, abandonnant les cartes à Pacha. Je parlai tout en brodant et il m'écouta avec beaucoup d'attention.

Puis il proposa une promenade par la campagne. J'ai marché d'abord à son bras, puis au bras de mon frère et du petit prince. On entra chez ma nourrice, qui fit semblant d'essuyer une larme. Elle ne m'a nourrie que pendant trois mois ; ma vraie nourrice est à Tchernakovka.

On me conduisit loin.

— C'est pour te donner de l'appétit, disait mon père.

DE MARIE BàSBKIRTSEFF. 267

Je me plaignais de la fatigue, et parlais de mes craintes de rherbe à cause des serpents et d'autres « animaux féroces ».

Le père est réservé, la fille aussi. S'il n'y avait pas sa sœur la princesse, Michel et l'autre, ce serait mille fois plus convenable.

Il me fit asseoir près de lui pour voir les tours d'adresse et de gymnastique de Michel qui à appris le <c métier » dans un cirque, qu'il a suivi jusqu'au Caucase, à cause d'une petite écuyère.

A peine chez moi, je me suis souvenue d'une phrase démon père, dite au hasard ou exprès, et, la grossissant dans mon imagination, je m'assis dans un coin et pleurai longtemps, sans bouger et sans cligner des yeux, mais les tenant attachés à une fleur sur le papier du mur; — abîiûée, inquiète, et tantôt désespérée jusqu'à en être indifférente.

Voici de quoi il s'agit. On parla d'A... et on m'en demanda toutes sortes de choses. Contre mon habitude, je répondis avec réserve et ne m'étendis pas sur le sujet de mes conquêtes, laissant deviner ou supposer, et alors mon père dit ceci avec une grande indifférence :

— J'ai entendu dire quA s'est marié il y a

trois mois.

Et une fois chez moi je ne raisonnai pas, je me souvins de cette phrase, je me couchai par terre et je restai là abrutie et misérable.

Je regardai sa lettre : « J'ai besoin de la consolation d'une parole de vous », m'a bouleversé le cœur et je me suis presque mise à m'accuser, moi I

Et puis... quelle horreur de croire aimer et de ne pouvoir pas! Car je ne peux pas aimer un homme comme lui : un être presque ignorant, un être faible,

268 JOUBNAL

dépendant. Je n'ai même pas d'amour, je n*ai que de Tennui.

On m'a donné une chambre à coucher verte et un salon bleu. Est-ce assez étrange, quand on pense à mes pérégrinations depuis cet hiver 1 Et depuis que je suis en Russie, combien de fois ai-je changé de guide, de logement, de pays I

Je change de logements, de parents, de connaissances, sans le moindre étonnement ou ce sentiment étrange que j'éprouvais avant. Tous ces êtres indifférents ou protecteurs, tous ces instruments de luxe ou d'utilité, se confondent et me laissent calme et froide

Comment faire pour amener mon père à Rome?

Bigre, bigre, bigre!

Mardi 22-40 août, — Il y a loin de la vie d'ici à la franche hospitalité de mon oncle Etienne et de ma tante Marie, qui m'ont cédé leur chambre et qui me servaient comme des nègres.

Mais aussi' c'est bien différent. Là, j'étais en pays ami, chez moi; ici je viens, bravant les relations établies et foulant sous mes petits pieds des centaines de querelles et des millions de désagréments.

Mon père est un homme sec, froissé et aplati dès son enfance par le terrible général, son, père. A peine libre et riche, il s'est lancé et à moitié ruiné.

Tout bouffi d'amour-propre et d'orgueil puéril, il préfère paraître un monstre plutôt que montrer ce qu'il sent, surtout lorsqu'il est ému par quelque chose, et en cela il est comme moi.

Un aveugle verrait combien il est enchanté de m'avoir et il le montre même un peu quand nous sommes seuls.

A deux heures nous sommes partis pour Poltava.

Ce malin déjà nous avons eu une escarmouche à Voccasion des Babanine, et en voiture mon père s'est permis de les insulter au nom de son bonheur perdu, accusant en tout grand'maman. Le sang m'est monté au visage et je lui dis durement de laisser les nîorts dans leur tombeau.

— Laisser les morts I e'écria-t-il, mais c'est-à-dire que si je pouvais prendre les cendres de cette femme et les

— Taisez-vous, mon père 1 Vous êtes un impertinent et un mal élevé 1

— Chocolat peut être un impertinent, mais pas moi !

— Vous, cher père^ et tous ceux qui manquent de délicatesse et d'éducation! Je ne veux pas qu^on parle ainsi. Si j'ai la délicatesse de me taire, il est ridicule que les autres se plaignent. Vous n'avez rien à faire avec les Babanine, mêlez-vous des affaires de votre femme et de vos enfants ; quant aux autres, n'en parlez pas comme je ne parle pas, moi, de vos parents à vous. Appréciez mon savoir-vivre et faites-en autant.

Tout en parlant ainsi, j'éprouvais la plus grande admiration pour moi.

— Gomment pouvez -vous me dire de pareilles choses?

— Je le dis, je le répète, je regrette d'être ici.

Je lui tournai le dos, car .j'étouffais de larmes et de rage de pleurer.

Et lorsque mon père commença à rire, embarrassé et confus, essayant de m'embrasser et de m' attirer dans ses bras :

— Allons, Marie, faisons la paix, nous ne parlerons jamais de cela, je ne t'en parlerai jamais, je te donne ma parole d'honneur I

Je repris ma pose naturelle, mais sans donneraucune marque de pardon ou de bienveillance, ce qui fit que papa redoubla d'amabilité.

Mon enfant, mon ange (je me parle à moi-même), tu es un ange, un ange positivement! Tu savais toujours comment te conduire, mais tu n étais pas en état; à présent seulement tu commences à appliquer tes théories à la réalité !

A Poltava, mon père est roi, mais quel affreux royaume 1

Mon père est archî-fîer de ses deux chevaux Isabelle; lorsqu'on nous les avança avec la calèche de ville, je daignai à peine dire : « Très joli I »

Nous fîmes le tour des rues... désertes comme à Pompéi.

Gomment ces gens-là peuvent-ils vivre ainsi?... Je ne suis pas ici pour étudier les mœurs de la ville, ainsi passons.

— Ah ! fit mon père, si tu étais venue un peu plus tôt, il y avait du monde, on aurait pu arranger un bal ou nlmporte quoi. A présent, il n'y a plus un chien ; la foire est finie»

Nous avons été dans un magasin commander une toile à peinture. Ce magasin est le rendez-vous de la gomme de Poltava, mais nousn'y avons trouvé personne.

Au jardin de ville, la même chose.

Mon père, je ne sais pourquoi, ne veut me présenter personne ; peut-être est-ce la crainte d'une trop forte critique?

Au milieu du dîner arriva M...

Il y a six ans de cela, nous étions à Odessa, maman voyait souvent M"® M..., et son fils Gritz venait tous les jours chez nous jouer avec Paul et moi et me faisait la cour, m'apportait des bonbons, des fleurs, des fruits.

On riait de nous et Gritz disait qu'il n'épouserait jamais une autre femme que moi; à quoi un monsieur ne manquait jamais de répondre :

— Oh ! oh 1 quel garçon I il veut un ministre pour femme .

Les M... nous reconduisirent jusqu'au bateau à vapeur qui devait nous conduire à Vienne . J'étais excessivement coquette, quoique toute petite, j'avais oublié mon peigne et Gritz me donna le sien, et au moment des adieux nous nous sommes embrassés avec la permission des parents.

« Jours fortunés de notre enfance Où nous disions, maman, papal Jours de bonheur et d'inuocenoe, Ah! que vous êtes loin déjà. »

— Vous savez, adorable cousine, Gritz est un peu béte et un peu sourd, dit Michel E..., pendant que M .. montait les marches de la galerie du restaurant.

— Je le connais bien, cher gommeux, il n'est pas ' plus bête que vous et moi, et il est un peu sourd à cause d'une maladie et surtout parce qu'il met de la ouate dans ses oreilles de peur de se refroidir.

Plusieurs personnes déjà s'étaient approchées et ont serré la main à mon père, grillant d'être présentées à la fille qui arrive de l'étranger, mais mon père n'en fit rien, me faisant des grimaces de dédain. Je craignais déjà qu'il n'en fût de même avec Gritz.

— Marie, permettez-moi de vous présenter Grigori . Lvovitch M..., dit-il.

— • Nous nous connaissons depuis longtemps, dis-je en tendant gracieusement la main à mon ami d'enfance.

Il n'a pas du tout changé : le même teint éclatant, le même regard terne, la même bouche petite et légèrement dédaigneuse, une moustache microscopique. Parfaitement mis et d'excellentes manièreâr.

Nous nous regardions avec curiosité, Michel faisait des grimaces sarcastiques. Papa clignait des yeux comme toujours.

Je n'avais pas faim du tout. Il était temps d'aller au théâtre, qui se trouve dçins le jardin, comme le restaurant.

Je proposai de nous promener un peu et d'y aller ensuite. Le modèle des pères se précipita entre moi et Gritz, et lorsqu'il fut temps d'aller au théâtre il accourut et me présenta vivement son bras. — Un vrai père, parole d'honneur^ comme dans les livres.

Une immense avant-scène des premières, tendue de drap rouge, — en face du préfet.

Un bouquet du prince qui passe la journée à me faire des déclarations pour recevoir des : — Allez-vous-en, mon cher 1 — ou bien, — Vous êtes la fleur des gommeux, mon cousin!

Peu de monde et une pièce insignifiante. Mais notre loge renfermait à elle seule beaucoup d'intérêt.

Pacha est un homme curieux... Franc et droit jusqu'à Tenfantillage, il prend tout au sérieux et dit tellement ce qu'il pense, avec tant de simplicité, qu'il me semble parfois qu'il cache sous cette bonhomie un immense esprit de sarcasme. Il reste quelquefois dix minutes sans rien dire et quand on lui parle, se secoue comme après un rê¥e. Lorsqu'à un compliment de lui

on sourit et on lui dit : — Que vous êtes aimable I — il s'offense et s'en va dans un coin en murmurant : — Je ne suis pas du tout aimable; si je le dis, c'est que je le pense.

Je me suis mise sur le devant pour gratifier la vanité de mon père.

— Voilà, disait-il, voilà!... me voilà dans le rôle d'un père à présent! C'est drôle. Mais je suis un jeune homme encore^ moi !

— Ahl ah! papa, voilà votre faible. Soit. Vous serez mon frère aîné et je vous nommerai Constantin. Cela va-t-il?

— Parfaitement.

M... et moi, désirions beaucoup causer à nous deux, mais Paul, E... ou papa empêchaient comme exprès. Enfin je me mis dans le coin qui est comme une petite loge à part donnant sur la scène et permettant de voir les préparations des acteurs. Michel me suivit naturellement, mais je l'envoyai me chercher de l'eau et Gritz s'assit auprès de moi.

— Je vous attendais avec impatience, dit-il, tout en m'examinant curieusement. Vous n'êtes pas du tout changée.

— Oh 1 cela me .chagrine, j'étais laide quand j'avais dix ans.

— Non, non, mais vous êtes toujours la même.

— Hum!...

— Je vois bien ce que signifiait ce verre d'eau! miaula le prince en m'en tendant un, — je le vois bienJ

— Prenez garde à celui que vous apportez et que vous renverserez sur ma robe si vous vous penchez tanti

— Vous n'êtes pas bonne, vous êtes ma cousine et vous lui parlez toujours.

— Il est mon ami d*enfance, et vous, vous êtes un charmant gommeux d'un jour.

Il se trouva que nous nous souvenions des moindres choses.

— Nous étions enfants tous les deux, mais comme on se souvient de tout cela quand on a été enfant... ensemble, n'est-ce pas?

— Oui.

M... est un vieillard comme esprit; il est si étrange d'entendre ce garçon frais et rose parler des choses sérieuses, domestiques, utiles ! Il me demanda si j'avais une bonne femme de chambre, puis :

— C/est bien que vous ayez tant étudié, pour quand vous aurez des enfants...

— Voilà une idée.

— Et quoi, n'ai-je pas raison?

— Oui, vous avez raison.

^ Voici votre oncle Alexandre, me dit mon père.

— Où ça ?

— Là, en face.

En effet, il était là avec sa femme.

L'oncle Alexandre vint chez nous, et mon père m'envoya chez la tante Nadine dans le prochain entr'àcte. Cette chère petite femme est contente, moi aussi.

. Dans un entr'acle j'allai au jardin avec Paul, et mon père courut après moi et me prit le bras.

— Tu vois, me dit mon père, comme jie suis aimable envers tes parents ; ça prouve que je sais vivre.

. — Très bien, papa; qui veut être bien avec moi doit faire mes volontés et me servir.

— Ahl non.

— Ahl si; c'est à prendre ou à laisser; mais avouez

f DK MARIE BASHKIRTSEFF. 275

que vous êtes heureux d'avoir une fille comme moi,

jolie, bien faite , élégante, spirituelle, instruite... ■ Avouez !

> — J'avoue, c'est vrai.

[ '— Ah! ahl Et sans compter que tu es jeune. Et que

tout le monde va s'étonner de te trouver de grands

enfants?

— Oui, je suis très jeune encore...

— Papa, nous allons souper au jardin.

— Ce n'est pas comme il faut.

— Allons donc, papa, avec son père, le maréchal de noblesse que tous les chiens connaissent et qui est le chef delà jeunesse, de la jeunesse dorée de Pultaval

— Mais les chevaux attendent.

— C'est de cela que je voulais vous parler; renvoyez ceux-là et nous rentrerons en fiacre.

— Toi en fiacre, jamais ! Et souper n'est pas convenable.

— Papa, lorsque moi je descends de ma dignité et trouve une chose convenable, il est ridicule que d'autres pensent autrement.

— Tu sais, nous souperons, mais c'est uniquement pour te faire plaisir; je suis las de ces amusements.

Nous avons soupe dans un salon à part (exigé par papa par respect pour moi).

Bashkirtseff père et fils, l'oncle Alexandre et Nadine, Pacha, E..., M... et moi. Celui-ci ne faisait que me mettre mon manteau sur les épaules, en m'assurant que je prendrais froid.

On a bu du Champagne; E... demandait bouteilles après bouteilles pour me donner la dernière goutte.

On proposa plusieurs toasts, et mon ami d'enfance, prenant sa coupe, se pencha vers moi et me dit doucement : « A la santé de madame votre mère. » — Et

comme il me regardait dans les yeux d*un air intime, je répondis aussi à voix basse et avec un regard de franc remerciement et un sourire amical.

Quelques minutes après, je dis tout haut :

— A la santé de maman!

Et on a bu de nouveau. M... guettait mes moindres gestes et cherchait visiblement à se conformer à mes opinions, à mes goûts, à mes plaisanteries même. Et je me plaisais à en changer pour l'embarrasser. Il m'écoutait toujours et fmitpar s'écrier :

— Ahl mais elle est charmante! — avec tant de naïveté, de naturel et de plaisir que cela me fit plaisir à moi-même.

Nadine rentra en calèche avec papa, et moi, j'allai chez elle et nous avons bavardé à Taise.

— Chère Moussia, disait mon oncle Alexandre, ta m'as enchanté; ta conduite digne avec tes parents et surtout avec ton père m'a ravi. Je craignais déjà pour toi, mais si tu continues, tout ira bien, je te l'assure !

— Oui, dit Paul, si tu restes seulement un mois, tu domineras notre père et ce sera un vrai bonheur pour nous tous.

Mon père a pris une chambre à côté de la mienne, À droite, et dans mon antichambre il fit coucher son domestique.

— J'espère qu'eUe est bien gardée, dit-il à mon oncle. Vous savez je suis un bon vivant, un homme gai, mais du moment que sa mère me la confie, je justifierai celte confiance et je remplirai mon devoir d'une manière sacrée.

Hier j'ai pris vingt-cinq roubles à mon père pour avoir le plaisir de les lui rendre aujourd'hui. Nous sommes partis dans le même ordre qu'hier.

DE MARIE BASHKIHTSEFF. 277

Nous étions à peine dans les champs, quand mon père me demanda tout à coup :

— Eh bien, allons-nous nous battre encore aujourd'hui?

— Tant que vous voudrez I

Il me prit brusquement dans ses bras, m'enveloppa de son manteau et m'appuya la tête sur son épaule.

Et je fermai les yeux, c'est ma manière d'étretendre.

Nous restâmes ainsi pendant quelques minutes.

— A présent, dit-il, remets-toi droite.

— Un manteau alors, car j'aurai froid.

Il m'enveloppa dans un manteau et je me mis àparler de l'étranger, de Rome et des plaisirs de la société, ayant bien soin de lui faire entendre que nous y étions excessivement bien, parlant de Mgr de FaK loux, du baron Visconti,du pape. Je m'étendis sur la société de Poltava.

— Passer sa vie à perdre aux cartes, se ruiner au' fond de la province, en Champagne dans des cabarets. S'abrutir, se couvrir de moisissures!... Quoi qu'on fasse, il faut toujours être en bonne compagnie.

— Ah çà, mais tu as l'air de dire que je suis dansune mauvaise société? dit-il en riant.

— Moil jamais; seulement je parle en général; de personne en particulier.

J'en dis tant et tant qu'il me demanda combien coûtait un grand appartement pour donner des fêtes à Nice.

— Tu sais, dit-il, que si je venais là-bas et m'installais pendant un hiver, la position serait tout autre....

'' — La position de qui ?

— Des oiseaux du ciel, dit-il en riant comme piqué.

— Ma position? Oui, c'est vrai. Mais Nice est une-

ville désagréable... Pourquoi ne viendriez-vous pas cel 1 hiver a Rome?

— Moi? hum!... Oui... huml...

C'est égal, le premier mot est lancé, il est tombé en bonne terre. Ce que je crains, ce sont les influences. Il faut habituer cet homme à moi, me rendre agréable, nécessaire et faire en sorte que matante T... trouve un mur entre son frère et sa méchanceté.

Il est content de me trouver capable de parler de tout, et comme on allait dîner j'ai terminé une phrase sur la chimie avec un certain Kapitanenko, officier de la garde en retraite, abruti par la province et les moqueries universelles. C'est un habitué de la maison.

Mon père dit en se levant :

— C'est vrai, Pacha, elle est très savante.

— Vous voulez rire, papa?

— Pas du tout, pas du tout, mais c'est bien, oui. Ah I fort bien, hum, fort bien 1

Mercredi 25 août (1 i août). — J'ai écrit à maman presque autant que dans mon journal. Gela lui fera plus de bien que toutes les médecines du monde. J'ai l'air d'être enchantée : je ne le suis pas encore; j'ai raconté tout exactement, mais je ne suis pas encore sûre de mon fait quant à la fin de l'histoire. Enfin on verra. Dieu est très bon.

Pacha est mon vrai cousin, le fils de la sœur de mon père. Cet homme m'intrigue. Ce matin nous avons causé, on parla de mon père, et je dis aue les

DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 279

fils critiquaient toujours les actions des pères, et, une . fois à leur place, faisaient comme eux, pour être à leur tour critiqués par leurs enfants.

— C'est parfaitement vrai, cela, dit-il, mais mes fils ne me critiqueront pas, car je ne me mariorai jamais.

Et au bout d'un instant je repris ; — Il n'y a pas encore eu de jeunes gens qui n'aient dit la même chose.

— Oui, mais moi ce n'est pas la même chose.

— Et pourquoi?

— Parce que j'ai vingt-deux ans et je n'ai encore jamais été amoureux, et aucune femme n'a attiré mes yeux.

— C'est tout naturel; jusqu'à cet âge on ne doit pas être amoureux.

— Comment, et tous ces garçons qui aiment depuis quatorze ans?

-^ Tous ces amours-là n'ont aucun rapport avec l'amour.

— Peut-être, mais je ne suis pas comme tout !e monde, je suis emporté, je suis orgueilleux, c'est àdire je parle de mon amour-propre, et puis...

— Mais tout cela, ce sont des qualités que vous am citez...

— Des bonnes ?

— Mais oui.

Puis je ne sais à propos de quoi il me dit que si sa mère mourait, il deviendrait fou.

— Oui.... pour un an, et puis...

— Oh! non je deviendrais fou, je le sais.

— Pour un an, car tout s'efface à force de voir des figures nouvelles.

— Alors vous niez les sentiments éternels et la vertuf

— Positivement.

â80 JOURNAL

— C'est étrange, Moussia, me dit-0, comme on se lie vite quand on n*est pas guindé. Avant-hier je disais Maria Constantinovna, hier Mademoiselle Moussia et aujourd'hui...

— Moussia tout simplement, et je vous l'ai ordonné.

— Il me semble que nous avons toujours été ensemble, tant vos manières sont simples et engageantes.

— N'est-ce pas?

Je m'amusais à parler aux paysans que nous rencontrions sur la route et dans la forêt, et figurez-vous, (figurez-vous, expression de portier) je parle petit rassien très passablement.

Le VorsklOj rivière qui passe dans le village de mon père, est si .peu profond en été qu'on le traverse à pied, mais au printemps c'est un fleuve. 11 me prit la fantaisie de faire barboter mon cheval dans Teau et, relevant mon amazone, j'entrai tout à fait dans la rivière. C'est agréable à éprouver et ravissant à voir. Le cheval en avait jusqu'aux genoux.

J'étais échauff'ée par le soleil et la course, et j'ai essayé ma voix qui est en train de revenir peu à peu. J'ai chanté le Lacrymosa de la messe funèbre, comme à Rome.

Mon père nous attendait sous la colonnade et nous examinait avec satisfaction.

— Eh bien, vous ai-je trompé et suis-je mal en amazone? Demandez à Pacha comment je monte.

Suis-je bien?

— C'est vrai, oui, hum î... très bien, vraiment.

Et il m'examinait avec. satisfaction. . *

Je suis loin de regretter d'avoir apporté trente robes, mon père doit être pris par la vanité.

En ce moment arriva M.., avec une malle et un domestique. Quand il m'eut saluée, je répondis aux compliments d'usage et m'en allai changer de costume, en disant : « Je reviens. »

Je revins vêtue d'une robe de gaze orientaleNevec deux mètres de queue, un corsage de «oie ouvert devant à la Louis XV et attaché par un grand nœud blanc. La jupe est naturellement tout \^Âe et la traîne carrée.

M... me parla toilette, admirant la mienne.

On le dit bête et il parle de tout, de la musique, des arts, des sciences. Il est vrai que c'est moi qui parle et il ne fait que dire : « Vous avez parfaitement raison, c'est juste. »

Je me taisais quant à mes études, craignant de Teffaroucher. Mais j'ai été provoquée à table; j'ai cité un vers latin et me suis étendue sur la littérature classique et les imitations modernes, avec le docteur. . Et on s'écria que j'étais étonnante et qu'il n'y avait rien au monde dont je ne pusse parler^ aucun sujet de conversation où je ne fusse à mon aise.

Papa faisait des efforts héroïques pour renfermer les rayons de son orgueil. Ensuite un poulet aux truffes provoqua un discours culinaire dans lequel je montrai une science gastronomique qui fit ouvrir les yeux et la bouche encore plus à M...

Et alors passant à la sophistication, ]e me mis à expliquer toute l'utilité de la bonne cuisine, soutenant qu'elle faisait les hommes vertueux.

Je montai au premier. Les salons sont très grands, surtout la salle de bal ; on y a placé le piano hier seuiement.

Je jouai. Le pauvre Kapitanenko faisait des gestes désespérés pour empêcher Paul de bavarder.

— Mon Dieu! s'écriait le bonhomme, j'oublie en écoutant que je suis depuis six ans rouillé et moisi en province! je revis!

Je ne joue pas bien aujourd'hui ; je barbouille souvent ; cependant il y a des choses que je ne joue pas mal. Mais c'est égal, je savais bien que le pauvre Kapitanenko était sincère et le plaisir que je lui procurai me fit plaisir.

Kapitanenko à ma gauche, Eristoff et Paul derrière, et Gritz, me regardant et m'écoutant avec une contetenance enchantée; je ne voyais pas les autres.

Quand j*eus fini « le Ruisseau », ils me baisèrent tous la main.

Papa, 'couché sur un canapé, clignait des yeux. La princesse travaillait sans rien dire. Mais c'est une bonne femme.

Je respire librement, je suis chez mon père qui est un des premiers du gouvernement, et je ne crains ni manque de respect, ni légèreté.

A dix heures papa donna le signal du départ, en confiant à Paul les jeunes gens qui logent tous dans la maison rouge avec lui.

Et j'ai dit à mon père : — Voilà comment nous ferons quand je partirai pour l'étranger. Vous viendrez avec moi.

— J'y songerai, oui, peut-être.

J'étais satisfaite; il se fit un silence, puis on parla d'autre chose et, quand il sortit, j'allai chest la princesse pour rester un quart d'heure avec elle.

J'ai dit à mon père d'inviter l'oncle Alexandre ici, et il lui a écrit une lettre très aimable.

Que dites-vous de moi?

DE MARIE BASUKlUTJEFi';. 283

Je dis que je suis un ange, pourvu que Dieu continue à être bon.

Ne riez pas de ma dévotion, il n'y a qu*à commencer pour trouver tout ridicule dans mon journal. Si je me mettais à me critiquer comme écrivain^ j*y passerais ma vie.

Jeudi 24 août [i2 août). — A neuf heures j'étais chez mon père. Je le trouvai en manches de chemise et ne pouvant parvenir à attacher sa cravate. Je la lui attachai en lui baisant le front.

Les messieurs vinrent prendre le thé, Pacha aussi; hier au soir il était absent et le domestique vint dire qu'il était « couché comme malade ». Les autres se sont moqués de ses prévenances d'ours pour moi, et il ressent si profondément la moindre des choses qu'on n'en tirait pas un mot ce malin.

E... a fait venir pour m'amuser un jeu de quilles, un croquet et un microscope avec une collection de puces.

Il s'est produit une sorte de scandale; d'ailleurs jugez-en. Paul a retiré de son album la photographie d'une actrice très connue de mon père, et papa^ s'apercevant de cela, retira son portrait.

— Pourquoi fais-tu cela? demanda Paul tout étonné.

— Moi, parce que je crains que tu ne jettes aussi mes portraits.

Je ne fis aucune attention à cela, mais aujourd'hui, Paul, me prenant à part, me conduisit dans une chambre et me montra son album vide aVec le portrait de la femme seulement.

— J'ai fait cela pour faire plaisir à mon père, mais j*ai dû retirer de Talbum tous les autres portraits; les voici d'ailleurs.

— Laissez-les-moi voir.

Je choisis toutes les photographies de grand-papa, de grand'maman, de maman et les miennes et les mis dans ma poche.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écria Paul.

— Cela veut dire, répondis-je avec calme, que je reprends nos portraits, qui sont ici en trop mauvaise compagnie.

Mon frère fut prêt à pleurer, déchira en deux Talbum et sortit. J'avais ainsi opéré au salon, on a vu, et mon père le saura.

Nous avons fait une grande promenade au jardin, nous avons visité la chapelle et le caveau contenant les cercueils de mon grand-père et de ma grand'mère Bashkirtseff. M... était mon cavalier, m'aidait à monter et à descendre.

Michel me suivait en imitant du geste un chien qui fait le beau avec des yeux suppliants et soumis, et en faisant sans cesse des gestes de désespoir vers Gritz.

Pacha marchait en avant et, quand il me regardait, il le faisait Uvec des yeux tellement haineux que je détournais la tète.

Si maman savait qu'au souper de Poltava, j'ai eu la dernière goutte d'une bouteille de Champagne, par hasard, et qu'en buvant à ma santé, les bras de Nadine, d'Alexandre, de moi et de Gritz se croisèrent comme pour un mariage!... Pauvre maman, comme elle serait heureuse !

Certes Gritz fond, mais moi je fais des prières au fond de mon âme pour qu'il ne me demande pas en mariage. Borné, vaniteux et une maman du diable I

Nous nous rappelons notre enfance, le jardin public d'Odessa.

— Je vous faisais la cour alors !

Je réponds par mes meilleurs sourires, pendant quo le gommeux fait des grimaces implorantes et me prie de lui laisser porter ma queue. Il Ta fait hier et reçut le surnom de porte-queue.

Nous avons fait une partie de croquet.

Agréablement échauffée, je rentrai dans le salon chinois (ainsi nommé à cause des vases et des poupées) et m'asseyant, par terre, me mis à ranger mes pinceaux et mes couleurs. Mon père est incrédule quant à mes talents. Je fis asseoir Michel dans un fauteuil, Gritz dans un autre, et me plaçant par terre, je fis en quinze minutes la caricature de Michel sur une planche que Gritz tenait, me servant de chevalet. Et tout en donnant à droite et à gauche des coups de pinceau, je sentais que j'étais dévorée des yeux.

Mon père fut content et Michel me baisa la main.

Je montai et me mis au piano. Pacha m*écoutait do loin. Bientôt arrivèrent les autres et ils se placèrent comme hier. Mais passant de la musique à la conversation, Gritz et Michel parlèrent d'un hiver à Pétersbourg.

— Etje m'imagine ce que vous y ferez, dis-je. Voulez-vous que je vous raconte votre vie à présent, et vous me direz après si je me trompe?

— Oui, ouil

— D'abord, vous meublerez un appartement avec les meubles les plus saugrenus, vendus par de prétendus antiquaires, et avec des peintures les plus ordinaires vendues pour des originaux. Car la passion des arts et des antiquités est nécessaire. Ensuite^ vous aurez des chevaux et un cocher qui se permettra des plaisanteries; vous le consulterez et il se mêlera même de vos affaires de cœur. Vous sortirez avec un monocle sur le Newsky, vous verrez un groupe d'amis, vous

descendrez pour savoir les nouvelles du jour. Vous rirez jusqu*aux larmes des saillies dun de ces amis dont le métier .est de dire des choses spirituelles. Vous demanderez à quand le bénéûce de Judic et si Ton a été chez M"* Damié. Vous vous moquerez de la princesse Lise et admirerez la jeune comtesse Sophie. Vous entreras chez Borreel, où il y a sans doute un François, un Baptiste ou un Désiré qui vous connaît et qui arrivera avec des courbettes et vous racontera les soupers qui ont eu lieu et qui n'ont pas eu lieu, le dernier scandale du prince Pierre et l'aventure de Constance. Vous avalerez avec une affreuse grimace un verre de quelque chose de fort, en demandant si ce qu'on a servi au dernier souper du prince a été mieux préparé que ce qu'on a mangé à votre souper à vous. Et François ou Désiré vous répondra : « Monsieur le Prince, ces messieurs y pensent-ils?... » Il vous dira qu'il vou« a fait venir une dinde du Japon et des truffes de la Chine. Vous lui jetterez deux roubles en regardant autour de vous, et remonterez en voiture pour suivre des femmes, eu vous penchant gaillardement de droite à gauche du cheval et échangeant des observations avec le cocher qui est gros comme un éléphant et qui est connu parmi vos amis pour boire trois samovars par jour.

Vous arriverez au théâtre en marchant sur les pieds de ceux qui y sont avant vous, et échangeant des poignées de main ou plutôt tendant vos doigts à des amis qui vous parlent des succès de la nouvelle actrice, pendant que vous lorgnez les femmes avec votre air le plus impertinent, croyant produire de l'effet.

Et comme vous vous trompez ! Et.comme les femmes vous voient à travers!

Vous vous ruinez à vous prosterner devant des

étoiles de Paris, qui, éteintes là, viennent briller chez vous.

Vous soupez et vous vous endormez sur le tapis, mais les garçons du restaurant ne vous laissent pas tranquilles, on vous fourre des oreillers sous la léte et on vous couvre de couvertures, par-dessus votre frac trempé de vin et votre faux col froissé.

Vous rentrez le matin chez vous pour vous coucher ou plutôt on vous rentre. Et comme alors vous êtes pâles, laids, ridés I Et comme vous vous faites pitié à vous-mêmes ! . . •

Puis, puis... vers trente-cinq ou quarante ans, on s*éprend définitivement d'une danseuse et on l'épouse. Elle vous bat et vous jouez le rôle le plus misérable dans les coulisses pendant qu'elle dange...

Ici je fus interrompue, Gritz et Michel tombent à genoux et demandent ma main à baiser, s'écriant que c'était fabuleux et que je parlais comme un livre î

— Seulement^ dit Gritz, le dernier... Tout est vrai, excepté la danseuse. Je ne me marierai qu'avec une femme du monde. Et je suis un homme de famille, moi; j'adorerai avoir ma maison, ma femme et des gros bébés qui crient, j'en raffolerai.

Nous avons joué au croquet, papa nous surveille. Il remarque l'assiduité de Gritz. Et comment n'être pas assidu? je suis seule ici.

Il devait partir à quatre heures, mais à cinq heures il me demandait s'il pouvait rester à dîner et, après dîner, déclarait qu'il aimait mieux ne pas se mettre en route la nuit.

J*ai parlé de meubles, de voitures, de livrée, du service d'une maison. Et je me plaisais à voir comme mon père gobait mes paroles, et me faisait diverses questions, oubliant sa fierté et sa réserve.

Gritz parla beaucoup, comme un garçon sans esprit, mais homme du monde et connaissant tout le monde.

J'avais toutes mes photographies en main et il me pria tant de lui en donner une. Je ne sais pas refuser, et puis, c'est un ancien ami, je lui en ai donné une.

Mais j'ai refusé la petite carte-médaillon pour laquelle il était prêt à donner « deux années de sa vie. »

Ahl Diomio 1

Vendredi 25 août [iS aoîu), — M. . . et Michel partirent après déjeuner.

Mon père proposa alors une promenade à Pavlovsk, son autre bien.

Il est parfait pour moi, mais aujourd'hui je suis nerveuse et je parlais peu, le moindre exercice oratoire me ferait fondre en larmes .

Mais, pensant à l'efifet que ferait sur maman cette complète absence de fête et de pompe, je dis à mon père que je voulais du monde et des fêtes, que je trouvais ma position étrange et même ridicule.

— Eh bien, répondit-il, si tu le veux, ce sera fait! Veux-tu que je te mène chez la préfète ?

— Je le veux.

— Eh bien, ce sera fait.

Uassurée sur ce sujet, je pus tranquillement visiter les travaux de la ferme et même entrer dans les détails^ ce qui ne m'amusait guère, mais pouvait me servir à dire un jour un mot de connaisseur sur ce ménage, et étonner quelqu'un en parlant des semailles d'orge et des qualités du blé, à côté d'un vers

QP MARIE BASHKIRTSEFF. 28(>

de Shakespeare ou d'une tirade sur la phûosopliie platonicienne*

Vous voyez, je tire parli de tout.

Pacha me procura un chevalet et, vers l'heure du dîner, je reçus deux grandes toiles envoyées de Pultava par M...

-^ Gomment trouves-tu M...? demanda papa.

Je dis comment je le trouvais.

— Eh bien, dit Pacha, il m'a déplu le premier jour et après je l'ai aimé.

— Et moi, vous ai-je plu du premier abord? demandai-je.

— Vous? Pourquoi ?

— Voyons, dites,

— Eh bien, vous m'avez plu. Je ne m'attendais pas à vous trouver telle. Je pensais que vous ne saviez pas parler russe, que vous étiez affectée... et... et puis voilà!

— Très bien.

Je dis combien la campagne, les champs dépouillés déjà de leurs produits me faisaient un effet triste.

— Oui, dit Pacha, tout est jaune. Gomme le temps vole I II semble que le printemps était hier.

— On dit toujours la même chose. Ahl nous sommes heureux là-bas, nous n'avons pas ces changements si marqués.

— Mais aussi vous ne jouisssez pas du printemps I dit Pacha avec enthousiasme.

— Gela est plus heureux pour nous. Les brusques changements nuisent à l'égalité de l'humeur, et la vie est bien meilleure lorsqu'on est tranquille.

— Gomment dites-vous?

— Je dis que le printemps en Russie est une époque favorable aux tromperies et aux vilenies.

MB. 25

— Comment?

— Pendant l'hiver, quand tout autour de nous est froid, sombre, muet, nous sommes sombres, et froids, défiants. Arrivent les jours chauds, ensoleillés et nous voilà transformés, car Tétat du temps exerce une énorme influence sur le caractère, Thumeur et même les convictions de Thomme. Au printemps on se sent plus heureux et par conséquent meilleur; de là l'incrédulité au mal et à la bassesse des hommes. — Comment, lorsque tout est si beau et lorsque je suis si heureux, si enthousiasmé et disposé au bien jusqu'à l'enivrement, comment peut-il y avoir place pour les pensées mauvaises dans le cœur des autres? Voilà ce qu'on se dit. — Eh bien, chez nous, on n'éprouve pas ces enivrements, ou du moins bien plus faiblement ; d'où je conclus qu'on est dans un état plus normal et à peu près le même toujours.

Pacha s'exalta au point de me demander mon portrait pour le porter dans un médaillon toute sa vie.

— Car je vous honore et vous aime coname personne \

La princesse ouvrait de grands yeux et je riais en priant mon cousin de me baiser la main.

Il s'obstinait, rougissait et finit par m'obéir.

Un homme sauvage et étrange. Cette après-midi je parlais de mon m'épris pour le genre humain.

— Ahl c'est comme cal s'écria-t-il. Je suis donc un lâche, un misérable!...

Et rouge et tremblant, il s'enfuit à toutes jambes du salon.

Samedi 26 août U4 août). — C'est crevant, la campagne l

Avec une rapidité étonnante j'ai esquissé deux portraits, mon père et Paul, cela a duré trente-cinq minutes.

Ck)mbieD de femmes en ce monde Ne pourraient pas en dire autant I

Mon père, qui estimait mon talent comme une vaine vantardise, le reconnut et fut content; et moi, transportée, car peindre c'est marcher vers un de mes buts. Chaque heurç passée en dehors de cela ou de la coquetterie (car la coquetterie mène à Tamour et l'amour à un mariage peut-être) me tombe comme un poids sur la tète. Lire? non ! Agir I oui.

Ce matin, mon père entra chez moi et, après quelques phrases ordinaires, Paul étant sorti de la chambre, il se fit un silence pendant lequel je sentais que mon père avait quelque chose à dire, et comme je voulais parler de la même chose, je me suis tue exprès, tant pour ne pas commencer que pour avoir le plaisir de voir l'hésitation et l'embarras d'un autre que moi.

— Huml... alors,... que dis-tu? demanda-t-il enfin.

— Moi, papa? Rien.

— Huml... tu as dit... Huml... Que je vienne avec toi à Rome... Huml... alors comment?

— Mais tout simplement.

— Mais...

n hésitait en tourmentant mes brosses et mes peignes.

— Mais si je viens avec toi... Huml... et maman... elle ne viendra pas ? Et alors... vois-tu, si elle ne vient pas... Huml..., comment faire?

Ah! ahl fichu père! Nous y sommes. C'est toi qui hésites... adorable I C'est fort bien!

— Maman? Maman viendra.

— Ah?

— Maman, d'ailleurs, fera tout ce que je voudrM. Elle n'existe plus, îl n'y a que moi.

Alors, visiblement soulagé, il me fit plusieurs questions sur la manière dont maman passait son temps, un tas de choses enfin.

D'où vient que maman me prévenait contre le méchant esprit de papa et son habitude de confondre les gens et de les humilier? Cela vient de ce que c'est la vérité.

Mais pourquoi ne suis-je ni humiliée ni confondue, tandis que maman l'a toujours été?

Parce que mon père a plus d'esprit que maman, et qu'il n'a pas autant d'esprit que moi.

En outre, il me respecte énormément, car je le^bats en discussion toujours, et ma conversation est pleine d'intérêt pour un homme rouillé en Russie, mais ayant assez de connaissances pour les apprécier chez un autre.

Je lui ai rappelé mon désir de voir les gens de Poltava et je vis bien par ses réponses qu'il ne voulait pas me montrer ceux parmi lesquels il brille. Seulement, lorsque je lui dis que je le voulais absolument, il me répondit qu'il serait fait selon mon désir et se mit avec la princesse à faire une liste des dames qu'il fallait aller voir.

— Et M™e M..., la connaissez- vous? demandai-je.

— Oui, mais je ne vais pas la voir, elle vit très retirée.

— Mais il faut que j'aille chez elle avec vous, elle m'a connue petite, c'est une amie à maman, et puis lorsqu'elle m'a connue, j'étais une petite fille très rude et assez désavantageuse au physique, je désire donc effacer cette vilaine impression.

DE MARIE BASHRIRTSEFF. 293

— Eh bien, nous irons... Seulement, èi ta place je n'irais pas.

— Et pourquoi?

— Parce que... huml... Elle pourra croire.,.

— Quoi donc?

— Mais toutes sortes de choses . .

— Mais dites; j'aime qu'on s'explique clairement et les demi-mots m'impatientent.

— Elle croira que tu as des vues... Elle pensera que tu voudrais son fils comme pre'tendant.

— ' Gritz M...? Ohl non, papa. Elle ne le pensera pas, et d'ailleurs M... est un charmant jeune homme, ami d'enfance, que j*aime beaucoup, mais Tépouserf non, papa, il n'est pas le mari que je désire. Soyez tranquille.

Le cardinal se meurt.

Misérable homme I... (je parle du neveu.) A dîner on parla de la bravoure et je dis une chose remarquablement juste. C'est que celui qui a peur et va au danger, est plus brave que celui qui n'a pas peur ; car plus on a peur, plus on a de mérite.

Dimanche 27 août [iô août). — Pour la première fois de ma vie j'ai puni quelqu'un, c'est-à-dire Chocolat.

Il a écrit à sa mère, lui demandant la permission de rester en^ussie à des gages plus considérables que ceux que je lui donne. Cette ingratitude m'a fait de la peine pour lui et^ l'appelant, jerf^ot/ai sa vilenie devant tout le monde et lui ordonnai de se mettre à genoux.

L'enfant se mit à pleurer et n'obéit pas. Alors je fus obligée de le prendre par les épaules et par les genoux, et, plus par honte que par violence, il s'agenouilla en ébranlant une étagère toute chargée de Sèvres. Et moi, debout au milieu du salon, je lançai les foudres de mon éloquence et terminai en disant que je le renverrais en France, en quatrième classe, avec les bœufs et les moutons, par l'entremise du consul des nègres.

— Honte, honte! Chocolat! Tu seras un homme perdu. Lève-toi, fi! Va-t'en.

Je m'étais excitée pour de vrai et lorsque, cinq minutes après, ce singe vint me demander pardon, je lui dis que s'il ne se repentait que poussé par M. Paul, je ne voulais pas de son repentir.

— Non, c'est moi-même.

— Alors tu te repens toi-même ?

Il pleurait avec les poings dans les yeux.

— Dis, Chocolat, je ne me fâcherai pas.

— 0..,ui.

— Eh bien, va, je pardonne, mais comprends-tu que tout cela est pour ton bien?

Ah ! Chocolat sera un grand homme ou un grand misérable.

Lundi 28 août [16 août). — Mon père a été à Poltava; il était de service. Quant à moi, j'essayai de la philosophie avec la princesse, mais cela a dégénéré en une conversation sur l'amour, les hommes et les rois. . Michel amena l'oncle Alexandre, et Gritz arriva plus tard.

Il y a des jours où Ton est mal à l'aise. C'est un jour comme ça !

M.... a apporté un bouquet à la princesse et un

instant après, à table, il s'est étendu avec Alexandre sur ia production des moutons.

— J'aime mieux quand vous parlez bouquets que quand vous parlez moutons, Gritz I dit mon père.

— Ah! papa, dis-je, ce sont les moutons qui donnent les bouquets.

Je n'avais aucune arrière-pensée, mais chacun fit un mouvement, et je rougis jusqu'aux oreilles.

Et puis le soir je désirai beaucoup qu'Alexandre vît que Gritz me fait la cour et je n'ai pas réussi! L'imbécile ne quittait pas Michel.

D'ailleurs il esthète et tout le monde le dit ici. J'ai voulu le défendre, mais ce soir, soit mauvaise humeur, soit conviction, je suis de l'avis de tout le monde.

Quand ils furent partis pour la maison rouge, je me mis au piano et je versai sur les touches tout ce que je contenais d'ennui et d'irritation. Et à présent je vais m'endormir en rêvant au grand-duc Nicolas, ça m'amusera peut être .

La lune est fade ici, je Tai regardée pendant qu'on tirait le canon. Mon père est parti pour KharkofT pour deux jours. Le canon est une de ses vanités ; il a neuf pièces et ce soir on a tiré, pendant que je regardais la lune.

Mardi 29 août [j 7 août), — J'entends hier Paul dire à l'oncle Alexandre en me désignant de l'œil :

— Si tu savais, cher oncle ! Elle a bouleversé tout à Gavronzi! Elle a refait papa à sa manière! Tout s'incline l

En vérité, ai-je fait tout cela? Tant mieux!

Je suis endormie et ennuyée - depuis ce matin. Je n'admets pas encore l'ennui par manque de distraction ou d'amusement, et lorsque je m'ennuie je cherche

une cause, persuadée que ce plus ou moins grand malaise provient de quelque chosCy et n'est point au contraire un simple eflTet du manque d'amusement ou de la solitude.

Mais ici, à Gavronzi, je ne désire rien, je ne regrette rien, tout va selon mes désirs et pourtant je suis ennuyée. Faut-il donc croire simplement que je m'ennuie à la campagne? Nescio.., Mais au diable!

Quand on se mit aux cartes^ je restai avec Gritz et Michel dans mon atelier. Décidément Gritz est changé depuis hier. 11 y a un certain embarras dans ses manières, que je n'explique pas.

La partie de demain est remise à jeudi et il veut partir pour un grand voyage.

J'étais préoccupée et on m'en fit la remarque. D'ailleurs depuis quelque temps déjà je plane entre deux mondes ; on me parle et je n'entends pas.

Les messieurs allèrent se baigner dans la rivière qui est belle, profonde et ombragée d'arbres à l'endroit où l'on se baigne, et je suis restée avec la princesse sur le grand balcon qui forme une entrée couverte pour les voitures.

La princesse me raconta entre autres une histoire curieuse. Hier Michel vient chez elle et lui dit :

« Maman, mariez-moi. — Avec qui ? — Avec Moussia. — Imbécile, mais tu n'as que dix-huit ans. » — ^ 11 insista si sérieusement qu'elle fut obligée de l'envoyer au diable.

— Seulement, ajouta-t-elle, chère Moussia, ne le lui racontez pas, il me mangerait I

Ces messieurs nous trouvèrent encore au balcon humant une chaleur exaspérante ; car d'air il n'en faut pas parler, et le soir pas la plus légère brise. Mais la vue est charmante. En face, la maison rouge et les

pavillons éparpillés, à droite la montagne à la moitié de laquelle se trouve Téglise toute noyée dans les arbres, plus loin le caveau de famille; à gauche, la rivière, les champs, les arbres, Tespace. Et la pensée que tout cela est à nous, que nous sommes les maîtres souverains de tout cela et que toutes ces maisons^ cette église, la cour, qui est comme une petite ville, tout^ tout nous appartient, et les domestiques, presque soixante, et tout!...

J'attendis avec impatience la fin du dîner pour aller chez Paul, lui demander l'explication de quelques^ mots dits au croquet et qui me troublaient désagréablement.

— N'as-tu pas remarqué, me dit Paul, que Gritz est changé depuis hier ?

— Moi? Non, je n'ai rien remarqué.

— Eh bien, moi j'ai remarqué eic'estàcause deMichel.

— Gomment ?

— Michel est un bon garçon, mais il n'a jamais ete qu'avec des femmes à souper et il ne sait pas se conduire ; de plus, il a une mauvaise langue, à preuve,, l'histoire de l'autre jour. 11 a dit qu'il voudrait... Enfin, il est amoureux fou de toi et capable de toutes les vilenies du monde. J'en ai parlé à l'oncle Alexandre et il a dit que j'aurais dû lui tirer les oreilles. La tante Nathalie est aussi de cet avis... Attends! je te dis que Gritz a été persuadé par sa mère ou par se» connaissances qu'on ne cherchait qu'à l'attraper pour le marier, à cause de sa grande fortune. Eh bien, jusqu'à hier, il t'exaltait jusqu'aux cieux, et hier... San& doute, je sais que tu ne veux pas de lui, tu ne te fiches pas mal (pardon pour l'expression) de tout cela, mais ce n'est pas bien. Et c'est toujours Michel qui a fait des. commérages.

— Oui, mais que faire ?

— 11 faut, lu as assez d'esprit pour cela et même pour davantage, il faut dire... faire comprendre; il est bêle, mais il comprendra cela. En un mot, il faut... Une fois à dîner, j'aiderai et tu raconteras une histoire ou bien n'importe quoi.

C'était ma pensée,

— Nous verrons, mon frère !

Alexandre a été au théâtre après nous et a entendu parler de l'arrivée de « la fille de Bashkirtseff qui est une grande beauté ».

Dans le foyer, il fut entraîné par Grilz, qui parla de moi avec enthousiasme.

Je ne pus m'empêcher de faire tableau sur le grand escalier. Je m'assis au milieu; les messieurs qui montaient avec moi s'assirent plus bas sur les gradins et le prince s'agenouilla. Avez-vous vu la gravure représentant TEléonore de Goethe? c'était ça, même mon costume. Seulement je ne regardais personne^ je regardais les lampes.

Si Paul n'avait pas éteint l'une d'elles, nous serions restés longtemps ainsi.

Bonne nuit. Ah ! que je m'ennuie !

Mercredi 30 août [18 août), — Pendant que les jeunes gens étaient à la poursuite de la gouvernante avec le feu d'artifice qu'ils lui lançaient dans lesjambes, la princesse, Alexandre et moi parhons du pape et de Rome.

Je faisais l'inquiète, disant que le cardinal était décédé.

J'ai rêvé que Pierre A.... était mort. Je ni'approchai de son cercueil et lui mis au cou un chapelet

en topaze avec une croix en or. A peine eus-je fait cela, que je m'aperçus .que l'homme mort n'était pas Pietro.

La mort en rêve se traduit par mariage, je crois. Vous devinez mon irritation, et chez moi l'irritation se traduit par l'immobilité et par un silence complet. Mais gare à celui qui me taquine ou seulement me fait parler !

On parla des mœurs de Poltava. La dépravation y est très cultivée, et on dit avoir rencontré M"® M... en robe de chambre, la nuit, avec M. J... dans la rue, comme une chose assez ordinaire.

Les demoiselles s'y conduisent avec une légèreté... Hais quand on entama le chapitre des baisers, je me mis à arpenter la chambre.

Un jeune homme était amoureux d'une jeune fille, dont il était aimé, et au bout de quelque temps il en épousa une autre, et quand on lui demandait la raison de ce changement, il répondait :

— Elle m'a embrassé, elle en a donc aussi embrassé d'autres ou elle en embrassera.

— C'est juste, dit Alexandre. — Et tous les hommes raisonnent ainsi.

Raisonnement injuste au suprême degré, mais qui fit que je suis chez moi, déshabillée et enragée de dépit.

Il me semblait qu'on parlait pour moi. Alors voici la cause I...

Mais au nom du ciel, donnez-moi un moyen d'oublier î Ohl mon Dieul ai-je donc commis un crime, que vous me tourmentez tant?

Vous faites bien, Seigneur, et ma conscience en ne me laissant pas un moment de répit me guérira.

Ce que ni l'éducation, ni les livres, ni les conseils

ji 'auraient [pu m'apprendre, rexpérience me l'a appris.

J'en remercie Dieu, et je conseille aux demoiselles d'être un peu plus canailles au fond de Tâme, de se garder bien d'éprouver un sentiment quelconque. On les compromet d'abord et on les tourne en ridicule ensuite.

Plus le sentiment est beau, plus il est facile de le ridiculiser; plus il est grand, plus il est drôle. Et il n'y -a rien au monde de plus ridicule et de plus dégradant que l'amour ridiculisé.

J'irai à Rome avec mon père, j'irai dans le monde «et on verra.

Une promenade enchantée. La troïka du prince, malgré le poids de l'oncle Alexandre, volait comme l'éclair. Michel conduisait. J'adore aller vite, les trois chevaux prirent la carrière, et pendant quelques miiiutes je ne respirais pas de joie et d'excitation.

Puis le croquet nous retint jusqu'au dîner, vers lequel arriva M.... Je cherchais déjà une « histoire » quand la princesse vint è, nommer les demoiselles R

— Elles sont bien gentilles, mais bien malheureuses, ditGritz.

— Et pourquoi?

— Mais elles ne font que voyager è, la recherche des maris et elles n'en trouvent point... Et par exemple, elles ont voulu m'attraper, moi I

Ici tout le monde éclata de rire.

— Vous attraper? demanda-t-on. Vous leur plaisiez ■donc?

DE MABIE BASHKIRTSEFF. 301

— Enfin, je crois... mais elles ont bien vu que je ne voulais pas.

— Vous savez! dis-je, mais c'est très malheureux d'être comme cela! Sans compter que c'est insupportable pour les autres.

Chacun riait et on échangeait des regards qui n'étaient guère flatteurs pour M....

Ah ! non, voyez-vous, quand on est béte, c'est un bien grand malheur.

Dans ses manières, ce soir, j'ai remarqué la même gêne qu'hier. Il croyait peut-être qu'on voulait l'attraper.

Et tout cela, — Michel.

Gritz osait à peine me parler d'un bout du salon à l'autre, et vers neuf heures et demie seulement, il se risqua à côté de moi. Je souriais de mépris.

Dieu qu'il est béte d'être béte I Je fus raide et sévère et donnai le signal 4fi départ.

Je sais bien que Michel le bourre de toutes sortes de sottises, La princesse m'a dit : « Vous ne pouvez jamais vous donner une idée de la vilenie de Michel. Il est rusé et méchant. »

Mais quel malheur d'être bête !

Jeudi i9 août {Si août). — Paul tout déconfit vint m'annoncer que papa ne voulait pas qu'on allât manger dans la forêt.

J'ai passé un peignoir et suis allée lui dire qu'on irait.

Au bout de trois minutes, il était chez moi.

Après un tas de malentendus assez comiques, nous sommes partis pour la forêt; et moi, d'excellente humeur contre toute attente. Gritz est simple comme le premier jour et nos relations tendues et désagréables n'existent plus.

On nous servit dans la forêt comme à la maison. Tout le monde avait faim, on mangea de grand appétit, tout en s'égayant auy dépens de Michel. Car c'était lui qui devait organiser la partie, mais, ce matin, il la renia honteusement et les provisions partirent de Gavronzi.

On tira quelques fusées et on fît. raconter des bêtises par un juif. Le juif, en Russie, est un être qui tient le milieu entre le chien et le singe. Les juifs savent tout faire et servent à tout. On leur emprunte de Targent, on les bat, on les grise, on leur confie des affaires, on s'en amuse.

En rentrant dans ma chambre, j'étais si énervée que j'aurais passé ma nuit à pleurer d'attendrissement, si Amalia n'avait pas commencé des bavardages qui dirigèrent mes idées vers un autre point.

Il faut toujours couper l'humeur; cela évite des scènes de larmes, des gisements par terre.

Et je déteste quand je fais ces scènes-là.

Ce pauvre Gritz ! A présent je le plains, il est parti un peu malade.

Samedi 2 septembre [2i août], — Je me suis évanouie de chaleur, et lorsque vers le dîner arrivèrent deux crocodiles de Poltava, je fis grande toilette, mais mon humeur était bien basse. On tira un feu d'artifice qne nous regardâmes du balcon, tout garni de lanternes vénitiennes ainsi que la maisou rouge et toute la cour.

Ensuite mon père proposa une promenade, la nuit étant remarquablement belle. J'ai changé de vêlements et nous allâmes- dans le village.. On s'assit devant le cabaret, on réveilla un violoniste et un fou pour danser. Mais le violoniste, n'étant que le second violon, ne voulut jamais comprendre que le premier

élait absent et s'obstina à jouer sa seconde partie. Et au bout d'une demi-heure on s'en alla vers la maison avec des intentions perfides ; notamment, mon père, moi et Paul, montâmes au haut du clocher par une échelle insensée et Ton sonna la cloche à incendie. Je sonnai de toutes mes forces. Je ne m'étais jamais trouvée si près des cloches; si l'on essaye de parler pendant qu'elles sonnent on éprouve une espèce de terreur dans le premier instant, car il semble que les paroles meurent sur les lèvres comme dans un cauchemar.

Enfin tout cela n'était pas bien amusant et je fus bien heureuse de rentrer chez moi, où mon père vint et nous eûmes un « longuissime » entretien.

Mais j'étais énervée et au lieu de parler je pleurais tout le temps. Entre autres il me parla de M...., disant que sans doute maman me l'avait désigné comme un excellent parti, mais que lui ne ferait pas un pas pour arranger cela, attendu que M.... n'était qu'un animal à argent. Je me hâtai de le rassurer. Et puis on parla de tout. Mon père essaya de faire un peu le rétif, je ne cédai pas d'une ligne et nous nous quittâmes admirablement bien. D'ailleurs, il a été» comme toujours depuis quelque temps, d'une délicatesse exquise, et puis il m'a dit de sa manière sèche et rude des choses si tendres qu'elles m'ont touchée.

Je ne me gênai pas à l'endroit de sa sœur T.... ; je dis même à mon père qu'elle le dominait et que je ne pouvais, à cause de cela, compter sur lui.

— Moil s'écria-t-il, ahl non. D'ailleurs, de toutes mes sœurs, c'est celle que j'aime le moins. Sois tranquille, en te voyant ici, elle te flattera comme un chien et tu la verras à tes pieds.

Dimanche S septembre [22 août). — Il parait que je m'amuse. J'ai été portée dans un tapis comme Cléopâtre, j*ai dompté un cheval comme Alexandre et j*ai peint comme... quelqu'un qui n'est pas encore Raphaël.

Le matin on s'en alla en nombreuse compagnie pécher au filet. Étendue sur un tapis (je tiens aie dire, il ne faut pas qu'on me soupçonne de me rouler dans la poussière), au bord de la rivière, belle et profonde en cet endroit, à l'ombre des arbres, mangeant des melons d'eau (pastèques) apportés par les crocodiles de Poltava, on a passé tant bien que mal deux heures. Et au retour, je fis Cléopâtre, on me porta dans le tapis jusqu'à la grille, et là ce furent Michel et Kapitanenko qui m'improvisèrent une litière avec leurs mains entrelacées. Et enfin Pacha me porta tout seul. Ayant ainsi épuisé tons les genres de locomotion, je me trouvai au bas du grand escalier que je montai moi-même, Michel invariablement accroché au bout de ma traîne.

Je parus au déjeuner d'une façon charmante; je parle de ma toilette. Une chemise napolitaine en crêpe de Chine bleu ciel et vieille dentelle, une très longue jupe de taffetas blanc et un grand morceau d'étoffe orientale rayée, contenant du blanc, bleu et or, mis comme un drap devant et noué derrière. Tout le . reste de l'étoffe retombant naturellement comme un drap délit dont on ferait un tablier. Vous ne sauriez imaginer quelque chose de plus joliment bizarre.

Pendant que les uns s'essoufflaient à jouer aux cartes et les autres à hurler à la chaleur, je ne sais qui parla des chevaux isabelle. On vanta leur jeunesse, leur force et leur fraîcheur.

Depuis plusieurs jours déjà il était question de me

DE MARIE BASUKIRTSEFF . 305

seller un d'eux, mais on soulevait un océan de craintes et je laissais aller*. Enfin aujourd'hui, tant par dépit contre ma poltronnerie que pour remplir le sac ^à nouvelles des crocorfî'/es, j'ordonnai qu'on sellât la bête.

Pendant que je jouais, mon père couché sur l'herbe ne faisait que promener ses regards clignotants de moi aux crocodiles. 11 fut content de l'impression. *-

Mon costume biscornu, mais adorable, était encore rehaussé par un foulard blanc que je me mis, sur la tête, bas sur le front, attaché derrière, et les bouts revenant par devant à la manière des Egyptiennes, tout en couvrant la nuque et le cou. On amena le cheval et il s'éleva un chœur d'oî)j actions. Enfin Kapitanenko, en souvenir de son service de garde à cheval, le monta; mais dès les premiers pas il fut si secoué que les spectateurs charitables se mirent à rire aussi bêtement que possible.

Le cheval se cabrait, s'arrêtait, s'emportait, et Kapitanenko déclara au milieu de la gaieté générale que je pourrais le monter.... dans trois mois. — Je regardais la bête frémissante, dont la peau se couvrait à chaque instant de veines, comme lorsque le vent ride la surface de l'eau, et je me disais : — Tu vas donner en spectacle ta fausse bravoure, ma fille, tu feras comme une vraie éemoiselhy les crocodiles n'auront rien à raconter de toi. Tu as peur? Tant mieux, car ceux-là seuls sont braves qui craignent et marchent tout de même audevant de ce qu'ils craignent ; la bravoure ne consiste pas à faire une chose dont les autres ont peur et qui ne vous effraye pas. Mais la vraie, la seule bravoure, c'est de se forcer à faire quelque chose que l'on craint.

Je montai quatre à quatre l'escalier, je mis mon amazone noire, une toque de velours noir et je redescendis pour remonter encore., à cheval...

3M JOCBXAI.

Je fis le tixor «la eazon aa pas; Kapitaneiiko marchait à oUé sur on aulre cheval. Sentant les jeox de raââîàtance braqué? sormoi, je reTÎns près da perron ras.surer ces gens ; mon père monta en cabriolet avec an des mer>ienr§ ; les autres prirent place dans la troïka du prince, et, suivie de ces deux équipages, jc pris la granie allée. Je ne sais comment, mais tout i^implementje pris le galop, le petit, puis le grand, puis le trot et je revins vers les voitures ramasser les flatteries.

J'étais ravie, et mtjn visage pourpre semblait lancer du feu comme les naseaux de mon cheval. J'étais radieuse ! Un cheval que Ton n'avait jamais monté!

Le soir on tira on feu d'artifice, les maisons furent illuminées, et mes chiffres de tous les côtés. Une musique villageoise et les paysans dansant sons le balcon.

La table était préparée de l'autre cùlé de la maison, et nous traversâmes la foule des curieux.

— Mais c'est une vraie procession de l'église, dit une femme dans la foule, et voici le corps de Notre- Sçigneur.

En effet, nous étions éclairés par des flambeaux et Michel portait ma traîne, et vous savez que Ton porte, le vendredi saint, une toile peinte représentant le corps de Jésus.

Michel faisait des exercices acrobatiques pendant que les garçons du village le regardaient avec stupéfaction, accrochés aux cordes et aux balançoires et semblant, dans la nuit^ des pendus comme on en voit sur des gravures effacées et sinistres.

Je fus entourée par ces braves gens ; j'ai tort de dire braves, car femmes et hommes faisaient les courtisans à ravir et me débitaient des compliments comme celui-ci, par exemple ;

DE MARIE BASniURTSEFF. 307

— Le cheval était beau cette après-midi, mais l'écuyère le surpassait de beaucoup.

Tous savez que j'adore m*encanailler, je leur parlais à tous et peu s'en fallait que je ne me misse à danser. Ah! c'est que la danse de nos paysans soumis et naïfs en apparence, mais ruse's comme des Italiens en re'alité, leur danse est un vrai cancan parisien, et même un cancan très séditieux, pour ne pas dire autre chose. On ne lève pas'* les jambes jusqu'au nez, ce qui d'ailleurs est affreusement laid, mais l'homme et la femme tournent, se rapprochent l'un de l'autre, se poursuivent, et tout cela avec des gestes, de petits cris et des. sourires qui font courir le frisson par le corps.

Les filles dansent peu et très simplement.

On leur donna à boire et, ayant quitté ces aimables sauvages, je voulus me coucher; mais sur Tescalier je m'arrêtai comme l'autre soir, et Paul et les autres se groupèrent sur les marches. Chocolat nous a chanté une chanson niçoise, à ma grande satisfaction.

Après le chant vint la musique.

J'ai tiré du violon les sons les plus incroyables, et ces sons aigus, sérieux, criards, entremêlés, me faisaient rire aux éclats, et mon rire avec ce furieux accompagnement faisait pâmer les autres, même Chocolat.

Jevdi 7 septembre {26 août). — Le costume de tous les jours d'une Petite Russienne consiste en une chemise en grosse toile, avec de larges manches bouffantes, brodées de rouge et de bleu ; et d'un morceau de drap noir fabriqué par les paysans, dont on s'enveloppe à partir de la ceinture. Ce fourreau est plus court que la chemise, dont on doit voir la broderie du

bas. Ce morceau de drap n*est retenu que par une ceinlure de laine de couleur.

On met un tas de colliers au cou et un ruban autour de la tête. Les cheveux sont tressés en une natte au bout de laquelle pendent un ou plusieurs rubans. •

J'ai envoyé acheter un pareil habillement chez des paysans, je m'en revêtis et, accompagnée de nos jeunes gens, je m'en allai par le village. Les paysans ne me reconnaissaient pas, car je n'étais pas costumée comme une demoiselle, mais j'étais 1Ê%1 et bien habillée en paysanne, en fille; les femmes mariées se mettent autrement. Quant à mes pieds, ils étaient chaussés de souliers noirs à talons rouges.

Je saluai tout le monde et, arrivés près du cabaret, nous nous assîmes près de la porte.

Ce fut mon père qui a été surpris... mais enchanté.

— Tout lui val s'écria-t-il. Et nous faisant monter tous les quatre dans son chariot d'excursion^ il nous promena par les rues. Je riais aux éclats, au grand ébahissement des braves gens, qui se demandaient quelle était cette jeune paysanne promenée par « le vieux seigneur » et « les jeunes messieurs ».

Rassurez-vous, papa n'est pas vieux.

Un tam-tam chinois, un violon et une boîte à musique firent les frais de la soirée.

Michel tapait dans le tam-tam, je jouais du violon (jouais, seigneur Dieu I), la boite joua toute seule.

Au lieu de se coucher de bonne heure comme c'est son habitude, l'auteur de mes jours resta jusqu'à minuit avec nous. Si je n'ai pas fait d'autre conquête, j'ai fait celle de mon père. Il cherche mon approbation «a parlant, il m'écoute avec attention, il me laisse dire ce que je veux de la T.... et me donne raison.

La boîte à musique est son cadeau à la princesse;

DE MARIE BASUKIRTSEFF. 309

nous «avons tous donné quelque chose : c'est sa fête.

Les domestiques sont enchantés de me servir et d'être délivrés des « Français ». Je commande même le dîner! Et dire qu'il me semblait être dans une maison étrangère, et j'avais peur des usages, des heures fixes !

On m'attend comme à Nice et c'est moi qui fixe les heures.

Mon père adore la gaieté et il n'y est pas habitué par les siens.

Vendredi 8 septembre {^7 août). — Misérable peur, je te vaincrai I Ne me suis-je pas avisée hier de craindre un fusil ? Il est vrai que Paul l'avait chargé et je ne savais pas combien il y avait mis de poudre, et je ne connaissais pas le fusil ; il pouvait éclater et ce serait une mort stupide ou bien je serais défigurée.

Tant pis! Ce n'est que le premier pas qui coûte; hier j'ai tiré à cinquante pas et c'est sans aucune espèce de crainte que j'ai tiré aujourd'hui; je crois. Dieu me pardonne,- que j'ai atteint le but chaque fois.

Si je réussis le portrait de Paul, ce sera miracle, car il ne pose pas, et aujourd'hui j'ai travaillé pendant quinze minutes seule. Seule, pas tout à fait, car j'avais en face de moi Michel, qui ose être amoureux de moi.

Tout cela nous a menés jusqu'à neuf heures. Je traînais, traînais, traînais, voyant l'impatience de mon père. Je savais bien qu'il n'attendait que notre départ du salon pour s'enfuir dans la forêt... comme un loup.

Je tins de nouveau ma cour sur l'escalier... J'aime les escaliers^ parce qu'on monte... Pacha devait partir demain, mais je fis tant ce soir qu'il restera peut-être, quoiqu'il serait plus raisonnable de partir, car il est dangereux de m'aimer comme une sœur, pour un cam

pagnard, un rêveur, un ténébreux de vingt- deux ans. Avec lui et Michel, je suis on ne peut mieux, ce qui fait qu'il m'aime beaucoup. Mais quand je me trouve avec des hommes bêtes, je deviens stupide; je ne sais que dire qui leur soit intelligible et je crains à chaque ins tant qu'ils ne me soupçonnent d'être amoureuse d'eux. Gomme ce pauvre Gritz : il pense que toutes les demoiselles le veulent et dans le moindre sourire il voit des guels-apens et des complots contre son célibat. Savezvous seulement l'étymologie de ce mot?

Cœlebs en latin veut dire : délaissé; il vient aussi du mot grec Koîlos, qui veut dire : creux, vide.

célibataires l creux, vides, délaissés 1

A peine eus-je entendu décamper mon père, que je me précipitai chez la princesse, me roulant dans son lit, coifTant Pacha, flattant Michel sur la tête, et disant tant de bêtises que j'en suis à cette heure émerveillée.

Mon Dieu, faites que je ne me mette pas à détester Pacha, ce brave garçon ! il est si honnête !

On a lu tout haut Poushkine et on a parlé d'amour.

Ah I je voudrais bien aimer pour savoir ce que c'^st ! Ou bien peut-être ai-je déjà aimé? En ce cas, Tamour est une grande misère qu'on ramasse pour.... jeter.

— Tu n'aimeras jamais, me dit mon père.

— Si c'était vrai, j'en remercierais le ciel, répondis-je.

Je veux et je ne veux pas.

Pourtant, dans mes rêves, faime. Oui, mais un héros imaginaire.

Et A....? Moi, Taimer? Non, est-ce ainsi que Ton aime? Non. S'il n'était pas neveu du cardinal, s'il n'avait pas autdlir de lui des prêtres, des moines, des ruines... le pape, je ne l'aimerais pas.

D'ailleurs, qu'ai-je besoin de m'expliquer? vous savez tout, mieux que moi ; vous savez donc que la musique de l'opéra et A.... dans la barcaccia faisaient un charmant effet, et vous devez connaître aussi la puis* sance de la musïfae. C'était un amusement, mais ce n'était pas l'amour.

Quand donc aimerai-je? Je vais encore m' amuser à répandre de tous côtés le superflu de mon cœur, encore m'enthousiasmer, encore pleurer.. • et pour des riens I-

Samedi 9 septembre {Jê8 août). — Les jours passent, je perds un temps précieux dans les meilleures années de ma vie.

Des soirées en famille, des plaisanteries charmantes, une gaieté dont je fais tous les frais... Puis on se fait monter et descendre du grand escalier dans un fauteuil par Michel et l'autre. On regarde ses souliers dans la glace tout en descendant... tous les jours comme ça...

Mais quel ennui I Pas une parole d'esprit, pas une phrase d'homme cultivé... je suis pédante malheureusement et j'adore entendre parler des anciens et des sciences... Cherchez moi ça ici ! Les cartes et rien d'autre. Je m'enfermerais bien pour lire, mais, mon but . étant de me faire aimer, ce serait une étrange manière pour y parvenir.

A peine installée pour Thiver, je me remets à étudier comme avant.

Le soir, il y a eu une histoire de domestique avec Paul. Mon père encouragea le valet, je réprimandai (c'est le mot) mon père, qui avala la réprimande. Voilà de la vulgarité, mais mon journal en est plein.. Je vous prie de croire que je ne suis pas vulgaire par ignorance et par vulgarité. J'ai adopté ce genre négligé pour la vitesse et la facilité qu'il donne de beaucoup dire. Enfin il y avait du mécontentement dans Tair, j'étais fâchée, et dans ma voix on entendait ces notes tremblantes qui annoncent un orage.

Paul ne sait pas se conduire et par lui je vois que ma mère avait raison d'être malheureuse.

Dimanche 10 septembre (29 août), — Ma majesté, mon père, mon frère et mes deux cousins nous nous sommes mis en route aujourd'hui pour Poltava.

Je n'ai qu'à m'applaudir, on me cède, on me flatte, et surtout on m'aime. Mon père, qui au commencement voulait me détrôner, a presque entièrement compris pourquoi l'on m'accordait les honneurs souverains et, sauf quelque puérile aspérité de son caractère, me les accorde.

Cet homme sec et étranger à tout sentiment de fa-* mille a avec moi des élans de tendresse paternelle qui étonnent tous ceux qui l'entourent. Pa.ul en a conçu un double respect pour moi^ et comme je suis bonne envers tout le monde, tout le monde m'aime.

— ïn as tellement changé depuis que je t'ai vue ! nie dit mon père aujourd'hui.

DE MARIE BASnKlKTSEPF. 313

— Gomment?

— Mais... hum ! c'est-à-dire que si tu te débarrasses de quelques brusqueries insignifiantes (d'ailleurs j'en ai aussi dans mon caractère), tu seras une perfection et un vrai trésor.

C'est-à-dire que... Enfin ceux qui connaissent rhomme peuvent seuls apprécier la portée de ces mots.

Et ce soir encore il m'a entourée de ses bras et m'embrassant (chose inouïe, à ce que dit Paul), tendrement, il dit :

— Vois, Michel, voyez tous quelle fille j'ai!.... Voilà une fille qui mérite d*être aimée.

— N'est-ce pas, papa? Je suis un trésor. Michel, repris-je, je vous promets de vous marier avec ma fille ; pensez donc à Thonneur : ce sera peut être une princesse du sang.

J'écris de Poltava. — Il pleut depuis ce matin, et lorsqu'il a fallu monter cette satanique montagne qui se trouve à mi-chemin, les chevaux refusèrent presque d'obéir ; mon père prit place sur le siège, le cocher descendit et nous accompagna, courant dans la boue et fouettant les chevaux qu'il a fallu mettre au galop pour ne pas leur donner le temps de réfléchir sur la difficulté. Le bruit des clochettes, les claquements du fouet, les cris du valet, du cocher et de papa, Tétonnement muet de Chocolat... c'était un spectacle excitant;-il me rappelait une course vivement disputée, tirant à sa fin.

On arriva en ville à huit heures. Droit chez le prince, qui partit ce matin à cinq heures pour mettre sa maison en état. — Une petite maison fort simple à l'exlérieur, mais charmante à l'intérieur. Rien n'était fini encore; le tapis était posé, les lampes, les glaces, lés lits, et les vins achetés et placés.

Dans toutes les maisons russes il y a, après l'antichambre, une salle; cette salle est toute blanche; puis un charmant salon marron et une chambre à coucher pour moi, pleine de tous les détails nécessaires et gra> deux, à chaque pas des attentions délicates... Pensez, j'ai trouvé sur la toilette du blanc et du rouge !

Mais tout cela a occupé le temps jusqu'à sept heures. A sept heures on s'est aperçu qu'il n'y avait nen à n^anger! Et lorsque nous arrivâmes, Michel feignit de ne plus nous avoir attendus, mentit très maladroitement et, attaqué impitoyablement par nos railleries, demeura tout confus pendant le diner qu'on apporta du cercle vers dix heures du soir. Des coupes en argent doré m'ont induite en tentation, j'en ai bu deux, ce qui m'embellit et me délia singulièrement la langue, juste assez pour être animée. D'ailleurs depuis le matin je le suis.

Le plan de mon père est fichu; ceux qu'il voulait me montrer sont à la campagne.

Et, Michel renvoyé, nous parlâmes de la bêtise de Gritz.

— Qu'il est bétel m'écriai-jé. Non, écoutez, mon père et mon frère. En vérité, avec mes idées ambitieuses, ayant étudié, lu, vu, j'irais me marier avec M. M... I

— Hum I fit mon père, oui, sans doute il est béte. Et il me regardait, ne sachant pas s'il devait prendre

des airs de dédain, ou bie;n dire sa pensée qui était ceci pour sûr :

— M.... est un parti désirable, — même pour toi. El à présent couchons-nous dans le lit fait par M. le

prince lui-même.

— Leha fattoiikito! ^'écfioM kmdMdL. Un principe! Dio! Lei è propio una regina!

En ce moment j'entends des cris aigus C'est

Amalia qui hurle parce que Paul a ouvert la fenêtre qui donne sur la galerie et la regarde se baigner. Quel garçon I Pacha et le prince dorment depuis lone:temps.

. J'ai à peine la place pour mon cahier, la table est encombrée de flacons, de fioles, de boîtes à poudre, de brosses, de sachets, etc., etc.

Enivrée par mon succès filial, je m'écrie en moimême : Ceux qui ne m'aiment pas sont des brutes, ei ceux qui m'aiment mal sont des infâmes I

Mardi i'2 septembre [Si août), — Une journée à Poltava! C'est merveilleux. Ne sachant que faire, mon père me mena à pied par la ville et nous avons eu la chance de voir la colonne de Pierre le Grand . qui se trouve au milieu du jardin.

Lundi, à minuit, nous avons quitté Poltava et aujourd'hui mardi nous sommes à KharkofT. Le voyage a été gai. Nous avons envahi un wagon.

On m'a réveillée près de Kharkoff par un bouquet du prince Michel.

Kharkoff est une grande ville, éclairée au gaz. L'hôtel où nous sommes se nomme le Grand Hôtel et justifie le nom. Tenue par Andrieux, la maison ofifre tous ies. conforts ; d'ailleurs, c'est ici que la jeunesse dorée soupe, déjeune, dîne, se grise, fraternisant avec l'aubergiste qui, en dépit de cela, ne s'oublie pas, ce qui m'étonne. De drôles de mœurs ici I .

Je me suis fait coiffer par Louis^ encore un écorcheur français.

Puis, du thé, du pain d'épice

Ah! oui, j'ai visité une ménagerie, ces pauvres bêtes encagées m'ont rendue triste

J'ai vu mon oncle Nicolas, le cadet de la famille,

fait semblant d*éludier la médecine. Le pauvre oncle m*a jadis aidée à jouer à la poupée^ je le battais et lui tirais les oreilles.

Je Tembrassai, prête à fondre en larmes : — Entre, lui dis-je, il n'y a pas de cérémonie. Papa ne t'aime pas, mais moi je t'aime de tout mon cœur. Je suis toujours la même, seulement un peu plus grande, voilà tout. Cher Nicolas, je ne t'invite pas à déjeuner, je ne suis pas seule, et il y a là toute sorte de gens étrangers, mais reviens demain, absolument.

J'arrivai dans la salle à manger particulière, toute montée.

— Il n'y a pas de quoi se fâcher, dit mon père. Si tu avais voulu, tu l'aurais invité, seulement je me serais sauvé sous un ingénieux prétexte.

— Mon père, vous n'êtes pas bon aujourd'hui, et c'est inutile d'en parler davantage, assez 1

La timidité de mon père plia devant ma bouillante sécheresse et tout fut dit.

Jeudi 2-i4 septembre. — On parlait du départ de Pacha pendant que celui-ci allait et venait, échangeant des fusils, car il est un fort chasseur devant le Seigneur, comme Nemrod. Mon père le priait de rester, mais cette nature entêtée, une fois qu'elle a dit : non, n'en démordrait pas pour tout au monde.

Je l'ai nommé, a cause de la jeunesse de ses illusions, « l'homme vert ». Je le dis sans cérémonie parce que j'en suis sûre : l'homme vert me regarde comme tout ce qu'il y a de mieux au monde. Je lui ai dit de rester.

— Ne me priez pas de rester, je vous supplie, car je ne pourrais pas vous obéir.

Je le priai en vain et je n'aurais pas été fâchée de le

DE MARIK BASnKlRTSEFF, 317

' retenir, surtout parce que je savais que c'était impossible.

A la gare, nous, nous sommes trouvés avec Lola, sa mère et l'oncle Nicolas qui vinrent me voir p7irlij\

Il y avait une foule énorme à l'occasion du dnpart île cinquante-sept volontaires pour la Serbie. Je parro lirais la gare, tantôt avec Paul, tantôt avec Lola, LanhVt avec Michel, Pacha, enfin avec chacun à son Lour*

— En vérité. Pacha n'est pas aimable, dit Lola en apprenant de quoi il était question.

Alors, m' efforçant de ne pas rire, je m'approi^hai de l'homme vert et je lui fis un petit discours, 1res se<; et très offensé, et comme il avait les larmes aux yeuK et que j'avais envie de rire, je me retirai pour ne pai*^ détruire l'effet produit en éclatant.

On pouvait à peiae circuler et c'est à grand' peines que nous parvînmes à notre coupé.

Cette foule m'amusait après la campagne et je mt^ mis à la fenêtre. On se pressait, on criait, et je regardais, et je m'arrêtai court en entendant tout h coup s'élever un concert de ces voix de jeunes garçons plus belles et plus pures que celles des femmes, qui chantaient ufi chant d'église qt qui semblaient un chœur d'anges.

C'étaient les chantres de l'archevêque qui disaient une prière pour les volontaires.

Tout le monde se découvrit, et ces voix sonores el cette harmonie divine m'ôtèrent la respiration, et lorsqu'ils eurent fini et que je vis tout ce monde agiter lea chapeaux, les mouchoirs, les mains; les yeux brii* lants d'enthousiasme et la poitrine gonflée d'émotion, je ne pus rien faire d'autre que de crier: Hourra î comme eux et de pleurer et rire.

Les cris durèrent quelques minutes et ne cessèrenl M. B. a?-

que lorsque le même chœur entonna l'hymne russe : « Boje, zaria chrani ». Mais les prières pour FEmpereur, cela sembla fade après la prière pour ceux qui allaient mourir en défendant leurs frères.

Et l'Empereur laisse faire les Turcs ! Dieu !

Le train partit au milieu de hourras frénétiques. Alors, je me retournai, et je vis Michel qui riait et entendis mon père qui criait : Dourak ! au lieu de hourra I

— Papa, Michel, est-il possible, mais criez donc ! De quoi êtes-vous faits, bon Dieu!

— Vous ne me dites pas adieu ? demanda Pacha raide et rouge.

Le train marchait déjà.

— Au revoir. Pacha, dis-je en lui tendant la main, qu'il saisit et baisa sans rien dire.

Michel fait le jaloux et l'amoureux. Je Tobserve quand il me regarde pendant longtemps, puis jette son chapeau à terre et s'en va furieux. Je l'observe et je ris.

Me voilà encore à Poltava, cette ville détestable. Kharkoff m'est plus connue, j'y ai passé un an avant de partir pour Vienne. Je me souviens de toutes les rues, de tous les magasins; cette après-midi, à la gare, j'ai 'reconnu un médecin qui avait joigne grand'maman et je vins lui parler.

Il s'étonna de me voir grande, quoique l'oncle Nicolas m'eût déjà nommée devant lui.

J'ai envie de retourner là-bas. « Gonnais-tu le pays «où fleurit l'oranger? » Pas Nice, mais l'Italie.

Vendredi iô-5 septembre, — Ce matin, Paul m'amena le petit Etienne, le fils de l'oncle Alexandre. Je ne le reconnus pas, au preipier moment. Je ne fis -aucune attention au plus ou moins de plaisir eue

DE MARIE BASIIKIRÏSEFP. 319

causait à mon père la vue d'un Babanine, et je m*occupai du gentil petit.

Enfin mon père m'a conduite chez les notabilités de Poltava.

D'abord nous avons été chez la préfète. La préfète est une femme du monde, bien aimable, en vérité; le préfet aussi, d'ailleurs. Il y avait « comité » chez lui, mais il arriva au salon, et dit à mon père qu'il n'y avait pas de comité qui tînt quand il s'agissait de voir une demoiselle aussi charmante.

La préfète nous reconduisit jusqu'à l'antichambre et nous nous remimes en quête de gens convenables.

Chez le vice-gouverneur, chez la directrice de l'Institut des demoiselles nobles, chez M™« Volkovîtsky (la fille de Kotchoubey) : celle-là est très comme il faut. Puis, je pris un fiacre et j'allai chez l'oncle Alexandre qui est ici à l'hôtel avec sa femme et ses enfants.

Ah ! qu'il fait bon se trouver parmi les siens 1 on ne craint ni critique ni cancans... Peut-être la famille de mon père me semble-t-elle froide et méchante, par contraste avec la nôtre, qui est exlraordinairement liée, unie et aimante.

Parlant tantôt d'affaires, tantôt d'amour, tantôt de cancans, j'ai passé deux heures bien agréables, au bout desquelles commencèrent à m'arriver des messagers de mon père. Mais, comme je répondais que je n étais pas encore disposée à partir, il vint lui-même et je le tourmentai encore pendant une demi-heure et . plus, traînant, cherchant des épingles, mon- mouchoir, etc., etc.

Enfin, nous partîmes et, lorsque je crus qu'il s'était un peu calmé, je dfe : .

— Nous avons fait une bien grande impolitesse,

— Et laquelle?

— Nous avons été chez tout le monde, excepté chez M™° M . . . , elle qui connaît maman et qui m'a connue enfant.

Et là-dessus toute une conversation qui se termina par un refus.

Gomme le préfet me demandait combien de temps je restais chez mon père, je dis que j'espérais remmener avec moi.

— Tu as entendu ce qu'a dit le préfet, quand tu as dit que lu voulais m'emmener? demanda l'illustre auteur de mes jours.

— Quoi donc?

— Il a dit qu'il me fallait une permission du ministre comme maréchal de la noblesse.

— Eh bien, demande-la vite, pour que rien ne nous retienne ici trop longtemps.

— Bien.

— Alors, vous venez avec moi ?

— Oui.

— Tu parles sérieusement?

— Oui.

Il était huit heures passées et l'obscurité de la voiture me permit de tout dire sans que mon fichu visage s'en mêlât.

. Samedi i 6 [4) septembre, — Tout de même je continue à être contente ; les flatteries du gouverneur et de sa femme ont augmenté l'estime de mon père pour moi.

L'efl'et que je produis le flatte d'ailleurs ; je ne suis pas fâchée moi-même qu'on dise : « Vous savez, la fille de Bashkirtsefl' est une grande beauté. » (Ces pauvres imbéciles, ils n'ont donc rien vul)

DE MARIE BASHKIRTSEFF. 32f

Gavronzi. — Dimanche i 7 septembre, — En attendant ma future célébrité, je chasse en costume d'homme, une gibecière suspendue au cou.

Nous partîmes, mon père, Paul, le prince et moi,, vers deux heures, en char-à-bancs.

Maintenant je me trouve à sec pour décrire, ne sachant ni le nom de... enfin toutes ces choses de chasse : — les ronces, les joncs, les herbes, le bois si épais qu'on y passait avec peine, les branches qui nous rossaient de tous les côtés, et un air délicieusement pur, pas de soleil et une petite pluie faite pour charmer les chasseurs... qui ont chaud.

Nous avons marché, marché, marché.

Je fis le tour d'un petit lac, le fusil armé et prête à faire feu, espérant à chaque instant voir se lever ud canard. Mais... rieni Je me demandais déjà si je n'allais pas décharger mon fusil sur les lézards qui me sautaient par-dessus les pieds, ou contre Michel qui marchait derrière moi et dont je sentais les yeux fixés sur ma personne en costume masculin, avec les plus coupables pensées.

J'ai trouvé le juste milieu, ce juste milieu que la France ne peut trouver : j'ai tué raide un corbeau qui perchait tout en haut d'un chêne, ne se doutant de rien^ "d'autant plus que mon père et Michel, couchés au milieu de la clairière, attiraient son attention.

J'arrachai les plumes de sa queue et je m'en fis une aigrette.

Les autres n'ont pas même tiré une fois, ils ne faisaieni que marcher.

Paul a tué une grive, et ce fut toute la chasse.

Une mère qui croit son enfant mort, et mort par sa faute, qui n'est pas certaine de sa mort et qui n'en ose rien dire de crainte de s'en assurer, cette mère retrouve tout à coup cet enfant pleuré qui a causé tant d'angoisses, qui a tant fait douter et souffrir... Cette smère-là doit étie heureuse. Il me semble que ce qu'elle sent doit être à peu près la même chose que ce que j'éprouve en retrouvant ma voix après chaque enroue- - ment.

Après avoir bien ri au salon, je m'arrêtai un instant et tout d'un coup j'ai pu chanter!

C'est au remède du docteur Valitsky que je dois cela.

Mardi 19 septembre. — Je suis énervée à force -d'entendre des allusions blessantes contre les miens, 'Ct de ne pouvoir m'en offenser. J'aurais bien fermé la bouche à mon père, si ce n'était cette misérable peur ►de perdre mon moyen... Il est bon pour moi... Je suis bien bonne de le répéter. Gomment pourrait-il agir autrement envers une fille spirituelle, instruite, * agréable, douce et bonne (car je suis tout cela ici et il rie dit lui-même), qui ne lui demande rien, qui vient lui faire une visite de politesse et qui gratifie sa vanité de toutes les manières ?

En rentrant dans ma chambre, j'avais envie de «le jeter par terre et de pleurer, je me retins et cela a passé. C'est ainsi que je ferai toujours. Il ne faut pas accorder aux indifférents le pouvoir de vous faire souffrir. Quand je souffre, je suis humiliée; il me répugne de penser que tel ou tel ait pu m'offenser.

Eh bien, malgré tout, la vie est encore ce qu'il y a de mieux au monde.

Vendredi 32 septembre, — Décidément, j'en- ai

DE MARIE BASBKIRTSEFF. ■■$^-

assez! La campagne m'engourdit, m'hébète. J« Fàl dit à mon père, et comme je lui disais que je vouîar& épouser un roi, il commença à me montrer que c'élaifc impossible et à recommencer de dauber sur ma famille. Je ne donnais pas mon assentiment; (soi-même on» peut dire certaines choses, mais on ne peut pas les enr tendre dire par les autres.)

Je lui répondis que tout cela était des inventions de- M"* T... Je ne la ménage pas, cette bonne tante, et j'ai» employé le vrai moyen pour ébranler son influence. -

Oh ! Rome, le Pincio qui se lève comme une île au^ dessus de la campagne coupée par les aqueducs, la* porte du Peuple, Tobélisque, les églises du cardinal» Gastolo, qui sont à chaque côté de l'entrée du Corso,. le Corso, le palais de la République de Venise, puisces rues sombres et étroites, ces palais noircis par lessiècles, les ruines d'un petit temple à Minerve et enén? le Colisée!... Il me semble voir tout cela. Je ferme les yeux et je traverse la ville, je visite les ruines, je ^ vois....

Je suis le contraire de ceux qui disent : Loin des yeux,„ loin du cœur. A peine loin de mes yeux, l'objet*, acquiert une valeur double, je le détaille^ je TadEttire, . je l'aime!

J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu bien des villes, mâ/is deux seulement ont excité au plus haut point monN. enthousiasme.

La première, c'est Baden-Baden, où j'ai passé deux : étés étant enfant; je me souviens encore de ces délicieux jardins.. La deuxième, c'est Rome. Rome, c'est î une impression bien différente, mais plus forte si c'est ^ possible.

Il en est de Rome comme de certaines personnes-, ^u'on n'aime pas d'abord, mais pour lesquelles le sen—

liment s'augmente peu à pey. C'est ce qui rend ces affections-là solides et leur donne une grande douceur sans en chasser pour cela la passion.

J'aime Rome, rien que Rome.

Et Saint-Pierre I Saint-Pierre, lorsqu'un rayon de soleil pe'nètre par en haut et vient tomber, formant des ombres et des trainées lumineuses, aussi régulières que l'architecture de ses colonnes et de ses autels. Le rayon de soleil, qui, à l'aide de ces ombres seules, cre'e au milieu de ce temple de marbre un temple de lumière !...

Les yeux fermés, je me transporte à Rome... et il est nuit, et demain il viendra des hippopotames de Poltava. Il faut être jolie... je le serai...

La campagne m'a fait un bien énorme, jamais je n'ai été aussi transparente et fraîche.

Rome!... et je n'irai pas à Rome!... pourquoi? parce que je ne le veux pas. Et si vous saviez ce que cette résolution me coûte, vous auriez pitié de moi, Tenez... j'en pleure.

Dimanche 24 septembre i 876. — Il commence à faire froid et c'est avec une répugnance assez prononcée que je me fis réveiller à sept heures; h huit heures, je tâchais de gagner encore quelques instants de plus, et à neuf heures j'étais au salon, ma toque de velours noir en tête et mon amazone noire retroussée de manière à montrer mes armes brodées en haut des bottes.

Les chasseurs étaient tous là: Kamenski, un Porthos; Volkovitski, une furie d'iphigénie en Tauride ; Pavelka, un affreux avocat; Salko, un exécrable architecte; Schwabé, le propriétaire de dix-sept chiens de chasse; Lioubowitch, un Tchinovnik presque aussi énorme que

rî-wg-'r-

Kamenski; un homme dont je ne sais pas le nom, mon père, Michel et Paul.

Tout cela examinait les fusils, discutant sur les cartouches, prenant le thé, et échangeant des plaisanteries aussi plates que vulgaires. J'excepte mon père et nos deux jeunes gens.

Je pris place avec mon père et nos deux fusils; quatre voitures nous suivaient de près.

Savez-vous comment se fait une battue au loup en Russie ? Et d'abord, excusez ai je commets des barbarismes cynégétiques : je n'en sais pas le premier mot.

Enfin, voici comment cela se fait :

Depuis une semaine déjà la chasse est annoncée à la commune, au starosta ou bailli, afin de rassembler une quantité suffisante d'hommes; mais, à cause d'une foire 4 Poltava, il n'en arriva que cent vingt. Il y a plus de deux cents hommes, et des filets furent tendus sur une étendue de six à huit kilomètres. Le prince Kotschoubey envoya ses filets, ne pouvant venir luimême au rendez-vous.

Je grelottais; mon père nous rangea tous, sans distinction, de chaque côté du chemin, nous compta et nous partagea en deux sections : les armés, et les sans armes.

Il se trouva parmi les paysans une vingtaine de porte-fusils ; aux autres on distribua des piques, c'està dire de longs bâtons, avec une fleur de lis en fer à l'extrémité, comme chez les anciens gaulois. Ces piques sont pour tuer lâchement la bête prise dans le filets

Les filets sont tendus de manière à ce que la bétc chassée par les cris de ces hommes vienne s'y prendre, en passant premièrement devant les chasseurs qui sont embusqués en avant. •

Nous allons commencer. L'intendant polonais à

cheval, en calotte de toile cirée en forme de casque, et sa pique à la main qui^ tout à cheval qu il soit, touche la terre et se lève encore au-dessus <îe sa tête, galope^ va et vient et ne fait rien.

J'arme mon fusil, ajuste ma gibecière contenant un mouchoir de poche et une paire de gants, tousse., et je suis prête.

Me voilà donc seule au miJieu de la forêt avec un fusil tout chargé et armé dans les mains, de Thumidilé dans les pieds, et de la froidure partout. Mes talons d acier s'enfonçaient dans cette terre mouillée de la pluie d'hier qui augmentait le froid et m'empêchait de marcher. Que pensez-vous que je fis à peine seule? Oh! c'est bien simple, je regardai d'abord ce qu'on voyait à travers les arbres : du ciel, un ciel gris et froid; ensuite, je regardai autour de m ji, je vis des arbres hauts, mais déjà automnes^ et apercevant le manteau démon père par terre, je m'étendis dessus et me pris à songer.... En cet instant je sens quelque chose de tiède tout près de moi... je me retourne... Ciel!... trois animaux! aussi doux que caressants. Le grand chien noir et les deux petits chiens noirs, Jouk I et Jouk II

Enfin^ je distinguai un coup de fusil: le signal... Aussitôt les cris de nos paysans, très-loin encore. A mesure qu'ils se rapprochaient^ ma rêverie s'éloignail, et quand ils furent assez près pour qu'on pût ressentir l'émotion que causent toujours les cris de beaucoup de gens hurlant tous ensemble même pour rire, je me evai sur pied, sautai sur mon fusil et dressai l'oreille. Les cris s'approchaient, j'entendais déjà les coups qu'on donnait aux branches avec les piques pour augmenter le tapage.

U lu^ semblait à chaque instant entendre des craque-

ments dans les broussailles, car les loups préfèrent les endroits épais.

On criait là-bas de plus en plus, et quand parurent les premiers hommes, mon cœur sautait par bonds saccadés, je crois même que j'ai tremblé un instant; mais les hommes ne chassaient rien devant eux, les filets se trouvèrent vides ; après l'inspection, on n'y trouva qu^iin pauvre lièvre que le géant Kamenski tua d' un coup de pied, l'abominable brute !

On se complimenta sur la guigne générale et on marcha assez gaiement vers la plaine où, sous une meule de paille ou de foin, on se disposa à manger des choses salées et à boire de l'eau- de-vie. Les paysans furent régalés de moutons rôtis, de pâtés et d'eau-devie. Ça semble grandiose et ce n'est que naturel en Russie .

Ces braves animaux, non, hommes, eî^minaïent curieusement cette créature moitié femme moitié homme, ou plutôt femme, qui portait un fusil, et leur souriait à pleine bouche. Mon père leur parla de la loi concernant les chevaux; je crus qu'il les haranguait pour la Serbie.

Reposés, nous nous remîmes dans le bois sombre, mais comme, au lieu de loups, on chassait les lièvres, il fallait marcher, marcher, marcher, — suivre Ips vingtneuf chiens, suivis par le chasseur que le prince Kotchouhey a envoyé hier.

Le soleil parut et je serais devenue gaie, si la fatigue n'avait pas remplacé l'humidité. Au bout de deux heures de marche, nous n*avions pas vu la queue d'un lièvre. Ça m'a impatientée et, trouvant notre voi- . ture, je revins avec mon père « alpaterno (ettoyy . Je me fis frotter de parfum, m'habillai, et descendis retrouver les autres qui avaient apporté trois lièvres.

J'étais adorablement jolie (toujours parlant relativement autant que je puis être jolie), mais c'était inutile, aucun de ces monstres ne ressemble à un homme.

Avec les paysans, je suis expansive et familière ; avec mes égaux d'éducation, je suis assez agréable, je crois, mais avec ces rustres! Pour éviter de leur parler, j'ai joué et j'ai perdu une centaine de francs avec le géant.

On joua de nouveau, et j'ai été dans la bibliothèque écrire une lettre à un marchand de chevaux à Pétersbourg. Gomme de raison, le prince me suivit, et, après m'avoir suppliée de lui donner ma main à baiser, ce que je fis, et même sans trop de répugnance, le petit m'ayant regardée, ayant soupiré, me demanda quel âge j'ai.

— Seize ans.

— Eh bien, quand vous aurez vingt-cinq ans, je vous ferai la cour.

— Ahl fort bien.

— Et alors vous me repousserez comme aujourd'hui.

Cette brillante journée a été terminée par un concert sur l'escalier. Ma voix, c'est-à-dire la moitié de ma voix, les a fait pâmer, mais je crois qu^ils n'y entendent rien et admirent au hasard.

Lundi 23 septembre. — Mon père m'a conduite sur la galerie voir une noce de paysans qui était venue nous saluer. Us se sont mariés hier. L'homme porte le costume habituel : des bottes noires jusqu'aux genouXj un pantalon foncé et assez large et une swita, espèce de paletot froncé à partir de la ceinture, en drap marron naturel, tissé par les femmes de la camr

DE MARIE BASUKIRTSEFF. 329*

pagne ; la chemise brodée dont on voit le plastron, et un nœud de couleur à la place de la boutonnière.

La femme est en jupe et en veste, pareilles de forme à celle de Thomme, mais d'une étoffe plus douce en couleur. Et sa tête, au lieu d'être coiffée avec des fleurs et des rubans comme celle des filles, est entortillée dans un mouchoir de soie qui cache tous les cheveux et même tout le front, sans couvrir les oreilles ni le cou.

Ils entrèrent au salon, suivis des garçons d'honneur,, des filles d'honneur et de ceux qui ont négocié le mariage.

Le mari et la femme s'agenouillèrent à trois reprises devant mon père.

Mera^edi 27 septembre, — Je parle avec mon père en riant, ce qui me permet de tout dire. Il a été blessé de ma dernière phrase avant-hier.

Il se plaint, il dit qu'il a mené uiie vie folle, qu'il s'est amusé; mais qu'il lui manque quelque chose, qu'il n'est pas heureux. . .

— De qui es-tu donc amoureux? demandai-je en riant de son soupir.

— Veux-tu le savoir?

Et ici, il rougit si fort, qu'il mit ses bras autour de sa tête pour ombrager la figure.

— Je veux, dis !

— De maman.

Et comme sa voix tremblait, je m'émus au point déclater de rire pour cacher cette émotion .

— Je savais bien que tu ne me comprendrais pasi s'écria-t-il.

— Pardon, mais celte passion matrimonialement romanesque te ressemble si peu...

— Parce que tu ne me connais pas! Mais je tels jure, je te jure que c'est vrai. Devant cette image de ma grand'mère, devant cette croix, la bénédiction de mon père, et il se. signa devant l'image et la croix suspendue au-dessus du lit.

— Peut-être est-ce, reprit-il, parce que je me l'imagine toujours jeune comme alors, parce que je vis de l'imagination du passé. Lorsqu'on nous a séparés*, j'ai été comme fou, je suis allé à pied en pèlerin prier la Vierge d'Ahtirna» mais on dit que cette Vierge porte malheur et c'est vrai, car cela s'est embrouillé davantage après. Et puis, dois-je le dire, tu riras... Quand vous demeuriez à Kharkoff, j'y allais seul en cachette, je prenais un fiacre et je guettais votre appartement, je restais là une journée poui^ la voir passer, et puis je m'en retournais sans être vu.

— Si c'était vrai, ce serait très-touchant, dis -je.

— Et, dis-moi... puisque nous en sommes à parler de maman .. Est-ce que... est-ce qu'elle a de l'aversion pour moi?

— De l'aversion! eh! pourquoi donc? Non, pas du tout.

— C'est que... quelquefois... on a comme cela.,; des antipathies insurmontables.

— Mais non, mais non.

Enfin nous en avons parlé longuement.

J'en ai parlé comme d'une sainte qu'elle est toujours, depuis l'époque où je me souviens d'avoir compris.

Il était tard, j'allai dormir. — Chez moi, j'aurais fioupé, écrit, lu .

Ce matin à huit heures, nous allions partir pour Poltava, qua-nd arriva M*"' Hélène K..., la mère de Pacha, me aimable bossue, un peu afl'ectée.

DE MARIE BASHRIRTSEFP. 331

Nous prîmes le thé ensemble et nous partîmes après. Mon père est appelé là-bas pour présider.

Il fait froid, il pleut de temps en temps. Je me suis promenée et puis on s'est rendu chez le photographe: j ai posé en paysanne, debout; assise et couchée, endormie.

Nous avons rencontré G

— Vous avez vu ma fille? demanda mon père.

— Oui, monsieur, j'ai vu ce...

— On n'en fait pas de meilleure, n'est-ce pas? et il n'y en a pas de meilleure et il n'y en a pas eu.

— Pardon, monsieur, il y en a eu du temps où existait l'Olympe.

— Ah! monsieur G vous êtes un faiseur de

compliments, je le vois.

Le monsieur est assez laid, assez brun, assez convenable, assez du monde, assez aventurier, assez joueur et assez honnête homme. A Poltava, il est considéré comme le plus instruit et le plus comme il faut.

Le premier froid m'a forcée à mettre ma fourrure de cet hiver. Enfermée qu'elle était, elle a gardé l'odeur qu'elle avait à Rome, et cette odeur, cette fourrure I...

Avez-vous remarqué que pour être transporté à un endroit quelconque, il ne faut qu'un parfum, un air, une couleur?... Passer l'hiver à Paris?... Ohl non!...

Jeudi 28 septembre. — Je pleure d'ennui, je veux partir, je suis malheureuse ici, je perds mon tempsma vie, je suis misérable, je moisis, je souffre, je suis agacée. Oh ! c'est bien le mot !

Celte vie m'horripile. Dieu ! Seigneur Jésus ! lirez- i moi de là.

Vendredi ^9 septembre, — J'e'tais si désespérée hier, i il me semblait que j'étais pour toujours enchaînée en Russie ; cela m'exaspérait, j'étais prête à grimper au mur et j'ai pleuré amèrement.

La mère de Pacha me gène. Pourquoi ? Parce qu'elle a dit plusieurs choses par lesquelles je vois en quels termes exaltés son fils lui a parlé de moi. Et enfin, comme j'insistais pour qu'elle le fit venir, elle me dit, moitié riant, moitié sérieusement :

— Non, non, il faut qu'il reste là-bas. Tu l'ennuies ici et, n'ayant rien à faire, tu le tourmentes; il m'est revenu tout écrasé et étourdi.

Ce à quoi je répondis avec beaucoup de candeur :

— Je ne pense pas que Pacha soit homme à s'offenser de quelques plaisanteries amicales. Si je plaisante et le taquine un peu, c'est qu'il est mon proche parent, presque mon frère.

Elle m'examina longtemps et dit :

— Savez-vous ce qui est le comble de la folie ?

— Non.

— C'est de devenir amoureux de Moussia.

Rattachant instinctivement cette phrase à d'autres et

à d'autres encore, je rougis jusqu'aux oreilles.

Dimanche y®' octobre. — Nous avons été chez le prince Serge Kotchoubey.

Mon père s'était fait beau, si beau qu'il avait même des gants un * peu trop clairs.

J'étais en blanc comme aux courses de Naples; seulement j'avais un chapeau tout en plumes noires, de cett8 forme du classique comme il faut, russe, que

DE MARIE BASHKIRTSEFF. StS?

je n'aime pas, mais qui est appropriée à la circonstance.

La campagne du prince est à huit kilomètres de Ga* vronzi, cette fameuse Dikanka chantée par Pouschkine* en même temps que les amours de Mazeppaet de Marie Kotchoubey.

La propriété a surtout été embellie par le prince Victor Pavlovitch Kotchoubey, grand chancelier de TEmpire, remarquable homme d'Etat, le père du prince actuel.

Dikanka peut rivaliser, comme beauté de jardin, de parc, de bâtiments, avec les villas Borghèse et Doria à Rome. Sauf les débris antiques inimitables et irremplaçables, Dikanka est peut-être plus riche, presque une petite ville. Je ne compte pas les cabanes de paysans, je ne parle que de la maison et des dépendances. Je suis émerveillée de trouver cette résidence en pleine- Petite Russie. Et quel dommage! on en ignore même Texistence. Il y a plusieurs cours, des écuries, des fabriques, des machines, des ateliers... Le prince a la manie de bâtir, de fabriquer, d*orner. Mais, la porte de la maison ouverte, toute ressemblance italienne disparaît. L'antichambre est mesquine par rapport au reste, et on ne voit qu'une belle maison de grand seigneur, maïs de cette splendeur, de cette majesté, de cet art divin, qui vous ravissent l'âme dans les palaîa italiens... point.

Le prince est un homme de cinquante à cinquantecinq ans, veuf depuis deux années, je crois. Le type du grand seigneur russe, un de ces hommes de l'ancien temps qu'on commence à regarder comme des animaux d'une autre espèce que la nôtre.

Ses manières et sa conversation me rendirent un peu confuse au commencement, abrutie comme je le suis ;

mais au bout de cinq minutes j'étais très heureuse.

Il me conduisit, à son bras, devant les principaux tableaux et par tous les salons. La salle à manger est superbe. On me donna la place d'honneur à droite, à gauche le prince et mon père. Plus loin, plusieurs personnes qui ne furent pas présentées et qui vinrent humblement prendre leurs places : — les tenanciers du moyen âge.

Tout allait à ravir, quand il m*arrive un malaise, la tête me tourne; je me levai de table, et d'ailleurs on avait fini.

Entrée au salon mauresque, je m'assis et je me suis presque trouvée mal. On me montra les tableaux, les statuettes, le portrait du prince Basile et sa chemise tachée de sang, suspendue dans une armoire à laquelle le portrait sert de battant. On me mena voir les chevaux ; mais je ne voyais rien et nous dûmes partir.

Samedi i4 octobre, — J'ai reçu des robes de Paris; je me suis Jiabillée et je suis sortie avec Paul.

Poltava est une ville plus intéressante qu'on ne le pense. Il y a d'abord de remarquable la petite église de Pierre le Grand . Elle est en bois et on a fait pour la conserver un éifai en briques ; entre cet étui et les murs de l'église, un homme peut passer librement.

Tout* à côté de l'église se trouve la colonne dressée à l'endroit même où, après avoir gagné la bataille du

juin 1709, l'empereur a daigné se reposer assis sur me pierre. La colonne est en bronze.

J'entrai dans la vieille église de bois, je me mis à genoux et j'ai touché trois fois le plancher de mon front. On dit qu'en faisant ainsi dans une éghse où l'on

. DE MARIK BASnKIRTSEFF. 335

se trouve pour la première fois, la chose pour laquelle on prie se réalisera.

En poursuivant mes visities aux curiosités, je suis allée voir le grand couvent de Poltava.

Il se trouve au sommet de la seconde colline. Poltava est située sur deux collines.

. 11 n'y a là de remarquable que Ticonostase en bois miraculeusement sculpté.

C'est là qu'est enterré mon aïeul, le père de grandpapa Babanine ; j'ai salué sa tombe.

Mardi i7 octobre, — Nous jouions au croquet.

— Pacha, que feriez-vous à la personne qui m'aurait offensée, cruellement offensée ?

—.Je la tuerais, répondit-iJ simplement.

— Vous avez sur la langue de fort belles paroles!!! mais vous riez. Pacha.

— Et vous ?

On m'appelle le diable, l'ouragan, le démon, la tempête. . . Je suis tout cela depuis hier.

Je ne deviens unpeu tranquille que pour émettre des opinions plus diverses les unes que les autres sur l'amour.

Mon cousin a des pensées idéalement vastes et Dante aurait pu lui emprunter son divin amour pour la Béatrix.

— ^ Je serai sans doute amoureux, dit-il, mais je ne me marierai pas.

— Gomment, homme vert, mais on rosse les gens pour de pareilles paroles !

— Parce que. . . continua-t-il, je voudrais que mon amour durât toujours, au moins dans l'imagination, conservant sa pureté divine et sa violence ... Le mariage éteint l'amour, justement parce qu'il le donne.

.n:)6 JOURNAL

— Oh I oh ! fis-je.

— Très bien, dit sa mère, pendant que Forateur farouche rougissait et 8*anéantissait, confus de ses propres paroles.

Et au milieu de tout cela, je me regardais dans la glace et me coupais les cheveux, devenus trop longs, ^ur le front.

— Tenez, dis-je à Thomme vert, en lui jetant une petite toufie de fils d*or roussis, je vous les donne pour souvenir.

Non seulement il les prit, mais sa voix, son regard tremblèrent ; et comme je les lui voulus reprendre, il me regarda si drôlement, comme un enfant s'étant emparé d'un joujou qui lui semble un trésor.

Je donnai à mon cousin à lire Corinne; après quoi, il partit.

Corinne et lord Melvil traversent à pied le pont Saint-Ange. . . « C'est en passant sur ce pont, dit lord Melvil, qu'en retournant du Capitole j'ai pour la première fois longtemps pensé à vous. » Je ne sais vraiment ce qu'il y a dans cette phrase.. . mais elle m'a fait littéralement pâmer hier soir. . . D'ailleurs, c'est ^insi chaque fois que je la retrouve en ouvrant ce livre.

— Nem'a-t-on pas dit quelque chose de semblable? 11 y a dans ces quelques mots tout simples quelque

chose de magique, peut-être est-ce leur simplicité ? ou .bien l'association?...

Vendredi 20 octobre, — A huit heures du matin, par un temps gris et la terre noire légèrement poudrée

de neige comme Ta figure de M"*® B ; nous sommes

•déjà en chasse. Michel a amené sa mente de lévriers. .A peine aux champs, je me mis à cheval sans me -débarrasser de la pelisse que j'attachai avec une cour-

roie autour de ma taille ; on me donne trois chiens en laisse.

La gelée, la neige, les chevaux et les têtes fines de lévriers me remplissaient de joie, je triomphais.

Pacha, à cheval comme moi, était très aimable, ce -qui lui va très mal et me déconcerte... Pourtant non, ses changements d'humeur ne sont pas à dédaigner.

— Pacha, il y a une personne qui me gène horriblement (rassurez-vous, ce n'est pas ma tante T...) et cette personne je voudrais d'une manière polie l'exterminer.

— Bien ; disposez de moi.

— Vraiment?

— Essayez.

— Parole d'honneur? Et vous ne direz rien?

— Parole d'honneur, rien à personne

A cause de ces quelques mots, il existe à présent entre moi et l'homme vert une sorte de lien.

Nous avons à nous parler bas, en anglais, quand sa mère n'est pas là.

Pacha voulut continuer à faire l'aimable, je lui ai donné mes deux mains à baiser, une poésie de Victor Hugo à lire, je le traite en frère, comme il est.

Lundi 25 octobre, — Hier, nous nous fourrâmes dans un coupé à six chevaux et nous partîmes pour Poltava.

Le voyage fut gai. Les pleurs à l'heure de quitter le toit paternel provoquèrent un épanchement général, et Pacha s'écria qu'il était amoureux fou.

— Je jure que c'est vrai, s'écria-t-il; mais je ne dirai pas de qui.

— Si vous n'êtes pas amoureux de moi, m'écriai-je, je vous maudLsl

338 JOUUNAL

J'avais froid aux pieds, il ôta sa pelisse et m'en couvrit les pieds.

— Pacha, jurez-moi de dire la vérité.

— Je vous le jure,

— De qui êtes vous amoureux ?

— Pourquoi?

— Gela m'intéresse^ nous sommes parents^ je suis curieuse et puis... et puis... ça m'amuse.

— Vous voyez, cela vous amuse !

— Sans doute, mais ne prenez pas le mot dans un sens mauvais, je m'intéresse à vous, vous êtes un brave garçon.

— Vous voyez bien que vous riez, vous vous moquerez de moi après.

— Voici ma main, et ma parole que je ne ris pas. Mais ma figure riait .

• — De qui étes-vous amoureux ?

— De vous.

— Bien vrai ?

— Parole d'honneur ! Je ne parle jamais comme, dans les romans, et faut-il donc tomber à genoux et débiter un tas de bêtises ?

— Oh! mon cher, vous parodiez quelqu'un que je connais.

— Gomme il vous plaira, Moussia, mais je dis la vérité.

— Mais, c'est une folie I

— Eh ! sans doute, c'est ce qui me plaît ! C'est un amour sans espoir, c'est ce qu'il me fâllaif. J'avais besoin de souffrir, de me tourmenter, et puis, quand la personne sera partie, j'aurai à quoi songer, quoi regretter. Je me martyriserai, ce sera mon bonheur.

— Homme vert I

— Homme vert? homme vert?

— Mais nous sommes frère et sœur.

-r- Non, cousijis.

— C'est la même chose.

— Oh I non.

Alors^ je me mis à taquiner mon amoureux. ^ Toujours celui que je ne cherche pas !

Je partis av^c Paul, renvoyant Pacha à Gavronzi, A la gare nous vîmes le comte M..,, et ce fut lui qui me rendit les quelques petits services, là, et en wagon.

On me réveilla à la troisième station et j*ai passé devant le comte tout endormi pour Tentendre me dire:

— Je ne me suis pas endormi exprès pour vous voir passer.

On m'attendait à Tcherniakovka ; mais je me couchai de suite brisée, oh 1 brisée !

Etienne et Alexandre avec leurs femmes et les enfants me vinrent trouver dans mon lit.

Je veux retourner auprès des miens ! Déjà ici, je me . sens mieux. Là, je ^erai tranquille.

J'ai vu ma nourrice Marthe.

Mardi-24 octobre. — Je n'ai pas eu d'enfance, mais la maison où j'ai vécu toute petite m'est sympathique, sinon chère. Je connais tout le monde et toutes choses. Les serviteurs de pères en fils, vieillis à notre service, s'étonnent de me voir si grande et je jouirais de quelque doux souvenir si mon esprit n'était empoisonné par les préoccupations présentes.

On m'appelait Mouche, Mouka,et comme je ne pouvais aspirer Y h ! à la russe, je disais, comme les Français, Moucha^ ce qui veut dire : martyrisation. Une lugubre coïncidence.

J'ai rêvé d'A..., pour la première fois depuis Nice.

Dominica et sa fille arrivèrent le soir à la suite de mon billet de ce matin. On resta longtemps dans la

salle à manger qui communique avec la salle par un arc sans draperie.

Ma robe Agrippine a un grand succès. J'ai chanté en marchant pour dominer cette peur qui me gagne toujours lorsque je chante.

Pourquoi écrire? Qu'ai-je à raconter ? Je dois ennuyer les gens à périr... Patience !

Sixte-Quint n'était qu'un gardeur de pourceaux, et Sixte-Quint devint pape I

Reprenons.

Avec Lola, il m'arriva comme un courant d'air de Rome... Il me semblait que nous revenions de l'Opéra ou du Pincio.

L'immense bibliothèque de grand-papa offre un immense choix d'ouvrages curieux et rares. J'en ai choisi quelques-uns pour lire avec Lola.

Jeudi 26 octobre, — Béni soit le chemin de fer! ^ Nous sommes à Kharkoff, chez le fameux aubergiste Andrieux, — partis sur les chevaux âgés de trente ansjles chevaux de grand-papa. Et le départ a été un véritable feu d'artifice de gaieté simple et honnête. On respire autrement avec des gens qui ne vous veulent que du bien.

Ma colère est passée et, de nouveau, je rêve à Pietro. Au théâtre, je n'écoutais pas la pièce et je révais, mais je suis dans l'âge où l'on rêve à quoi que ce soit, pourvu qu'on rêve.

Dois-je aller à Rome, ou travailler à Paris?

C'est crevant, la Russie telle que les circonstances me la font. Mon père m'appelle télégraphiquement.

Samedi 27 octobre, — En revenant de Tcherniakow dans notre vieux nid, je trouvai une lettre de papa.

DK MARIE BASnKIRTSEFF. 341

Et pendant toute la soirée, Alexandre et sa femme n*ont fait que me conseiller d'emmener mon père à Rome.

— Tu le peux, dit Nadine, fais-le, ce sera un vrai bonheur.

Je répondis par monosyllabes, car je me suis fait une espèce de promesse de ne parler de cela à personne.

Chez moi, j*ai de'croché une à unt toutes les images couvertes d'or et d'argent. Je les placerai dans mon oratoire^ là-bas.

Dimanche 29 (17) octobre. — J'ai décroché les tableaux comme j'ai décroché les images. Il y a un Véronèse, dit-on, un Dolci; mais je le saurai à Nice. Une fois en train, j'aurais voulu tout emporter. L'oncle Alexandre semblait mécontent, mais le premier pas me coûta seul; une fois partie j'étais à mon aise. *

Nadine est la protectrice des écoles-voisines. Elle a entrepris avec une énergie admirable l'œuvre de la civilisation de nos paysans.

Ce matin je suis sortie avec Nadine voir son école, et ensuite je me suis fatiguée à démêler les vieilles bardes et à les donner à droite et à gauche. Il arriva une foule de femmes qui avaient chacune servi ou été près de la maison; il fallut donner.

Il est probable que je ne reverrai plus Tcherniakoif. Longtemps j'ai erré de chambre en chambre et cela m'a été vraiment bien doux. On se moque des gens qui trouvent des souvenirs, des douceurs, dans les meubles et les tableaux, qui leur disent : Bonjour, adieu; qui voient comme des amis dans ces morceaux de bois et d'étoffe, qui, à force de vous servir et d'être

3i2 JOURNAL

sous vos yeux, prennent une parcelle de votre vie et semblent une partie de votre existence.

Moquez-vous! Les sentiments les plus subtils sont les plus facilement ridiculisés. Et où la moquerie règne, la suprême finesse du sentiment disparaît.

Mercredi /*' novembre, — Aussitôt Paul sorti, je me suis trouvée seule avec cet être honnête et admirable qui se nomme Pa^a.

— Alors, je vous plais toujours?

— Ahl Moussia, comment voulez- vous qu'on vous en parle I

— Mais simplement. Pourquoi ces réticences? Pourquoi ne pas être simple et franc? Je ne me moquerai pas; si je ris, ce sont les nerfs et rien d'autre. Alors je ne vous plais plus?...

— Pourquoi?

— Ah! mais, pour, pour... je ne sais plus.

— On ne peut pas se rendre compte de cela.

— Si je ne vous plais pas, vous pouvez le dire, vous êtes assez franc pour cela, et moi, assez indifférente... Voyons j est-ce le nez? ou les yeux?

— On voit que vous n'avez jamais aimé.

— Pourquoi?

T— Parce que du moment où Ton analyse les traits, où le nez prime les yeux, ou les yeux la bouche... cela veut dire qu'on n'aime pas.

— C'est tout à fait vrai; qui vous l'a dit?

— Personne.

— Ulysse?

' . Non... reprit-il; on ne sait pas ce qui plaît... je vous dirai franchement... c'est votre air, vos manier es, votre caractère surtout.

— Il est bon?

— Oui,à moins que VOUS ne jouiez la comédie, ce qu'il est iiïipossible de faire toujours.

— ■ Encore vrai... Et ma figure?

— Il y a des beautés... ce qu'on nomme classiques.

— Oui, nous le savons. Après?

— Après? 11 y a des femmes qu*on voit passer, qu'on dit jolies, et on n'y pense plus après... Mais il y a des figures qui... sont jolies et charmantes... et qui laissent une longue impression, un sentiment agréable... charmant.

. — Parfait... et puis?

— Comme vous questionnez !

— Je profite de l'occasion pour savoir un peu ce qu'on pense de moi ; je ne rencontrerai pas de sitôt un autre que je pourrai questionner ainsi, sans me compromettre. Et comment cela vous a-t-il pris? C'est venu tout à coup, ou peu à peu?

-— Peu à peu.

— Hum, huml

— C'est mieux, c'est plus solide. Ce qu'on aime en un jour, on cesse de l'aimer en un jour, tandis que...

— Rimez donc... ça dure toujours I

— Oui, toujours.

La conversation dura longtemps encore, et je me mis à éprouver un respect considérable pour cet homme dont l'amour est respectueux comme une religion et qui ne l'a jamais souillé ni d'une parole ni d'un regard... profane.

— Aimez-vous à parler d'amour? demandai-je tout d'un coup.

— Non ; en parler avec indifférence, c'est une profanation.

— Cependant ça amuse.

— Amuse ! se récria-t-il.

— Ah! Pacha, la vie est une grande misère... Ai-je jamais été amoureuse?

— Jamais, répondit-il.

— Pourquoi le pensez-vous ?

— A cause de votre caractère, vous ne pouvez aimer que par caprice... Aujourd'hui un homnoie^ demain une robe, après-demain un chat.

— Je suis enchantée lorsqu'on pense cela de moi. Et vous, mon cher frère, avez-voUs jamais été amoureux?

— Je vous Tai dit. Mais oui, je vous Tai dit, vous le savez.

— Non, non, ce n'est pas de cela que je parle, dis-je vivement, mais avant?

— Jamais.

— C'est drôle. Par moments je crois me tromper et vous avoir pris pour plus que vous n'êtes...

On parla de choses indifTérentes et je montai chez moi. Voilà un homme, non, ne le pensons pas excellent, la désillusion serait trop désagréable. Il m'a avoué tantôt qu'il se ferait soldat.

— Pour gagner de la gloire, je vous le dis franchement.

Eh bien, cette phrase partie du fond du cœur, moitié timide moitié hardie, et vraie comme la vérité, m'a fait un énorme plaisir. Je me flatte peut-être ; mais il me semble que l'ambition lui était inconnue. Je crois me rappeler l'effet étrange que produisirent mes premières phrases d'ambition, et un jour que je parlais dans ce sens tout en peignant, l'homme vert' se leva subitement et se mit à arpenter la chambre en murmurant :

— Il faut faire quelque chose, il faut faire quelque chose I

Jeudi 2 novembre, — Mon père me « chicane » sur tout. Cent fois j'ai envie de tout envoyer au diable et cent fois je me retiens, ae qui me cause une peine indicible.

Il fallut un « tas d'histoires » pour Famener à Poltava ce soir. A rassemblée de la noblesse, un piano quatuo* riste donne un concert. Je voulus y aller pour me faire voir, et ce sont des obstacles sans fin.

Ce n'est pas assez de ne m'avoir pas procuré le moindre plaisir, d'avoir chassé ceux qui pouvaient m'être des égaux, d'avoir fait la sourde oreille à toutes mes insinuations et même à mes demandes concernant un fiehu spectacle d'amateurs. Ce n'est pas assez I Voilà qu'au bout de trois mois de câlineries, de gentillesses, de frais d'esprit, d'amabilité, j'obtiens... une forte opposition à ce que j'aille à ce misérable concert. Ce n'est pas tout, et de ceci je vins à bout, mais alors il fallut faire une histoire sur le choix de la toilette. Il fallut m'imposer une robe de laine, un costume de promenade. Que c'est petit, tout cela, que c'est indigne d'êtres intelligents !

Je n'avais pas absolument besoin de mon père. J'avais Nadine et l'oncle Alexandre, Paul et Pacha, mais je l'emmenai par caprice et à mon grand déplaisir.

Mon père me trouva trop belle et ce fut une autre histoire, il eut peur que je parusse trop difiFérente des dames de Poltava, et il me supplia cette fois de me mettre autrement, lui qui m'avait priée de m'habiller ' ainsi à Kharkoff. Il en résulta une paire de mitaines mises en pièces, des yeux furibonds, une humeur de l'autre monde et... aucune modification dans ma mise. Nous arrivâmes à la moitié du concert, j'entrai au bras de mon père, la tête haute etde l'air d'une femme sûre d'être admirée... Nadine, Paul et Pacha suivaient. Je

)U8 nous m

passai devant M"'* Abaza sans la salaer, et nous

plaçâmes au premier rang à côté d'elle. 1

J'ai été chez M"« Dietrich qui, devenue M"' Abaza, ne m'a pas rendu ma visite. Je me tins avec une as« surance insolente et ne la saluai pas, malgré tous ses regards. Nous fûmes de suite entourées par tout le monde. Tous ces nigauds du Club, qui est dans la même maison, vinrent dans la salle « pour voir ».

Le concert finit vite et nous partîmes accompagnés des cavaliers d'ici.

— - As-tu salué M"* Abaza? demanda à plusieurs reprises mon père.

— Non.

Et, sur ce, je fis une tirade où je conseillai de moins mépriser les autres et de se regarder avant soi-même. Je le piquai au vif, en sorte qu'il retourna au club et revint me dire qu'Abaza en appelait à tous les domestiques de l'hôtel, et assurait m'avoir rendu visite le lendemain même avec sa nièce.

Du reste, mon père était radieux ; on l'avait comblé de compliments sur mon compte.

Samedi 4 novembre [2S octobre), — Je devais prévoir que mon père saisirait toutes les occasions grandes ou petites pour se venger de sa femme. Je me le disais vaguement ; mais je crus en Ja- bonté de Dieu. Maman n'est pas fautive, on ne peut pas ^dv^e avec un pareil homme. 11 s'est tout à coup révélé. Je puis juger à présent.

Il neige depuis ce matin, la terre est blanche et les arbres sont couverts de givre, ce qui produit des teintes délicieusement vagues vers le soir. On voudrait s'enfoncer dans ce brouillard grisâtre de la forêt, cela semble un autre monde.

DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 347

Mais le doux balancement de la voiture, le parfum délicieux de la première neige, le vague, lé soir, toutes ces puissances calmantes, ne diminuèrent en rien mes soubresauts dlndignation au souvenir d*A..,, souvenir qui me traque comme une béte fauve et qui ne me donne pas un instant de tranquillité.

A la campagne^ à peine fûmes-nous au salon que mon père commença à lancer ses coups d'épingle et enfin, voyant que je me taisais, il s'écria :

— Ta mère me dit que je finirai mes jours chez elle à la campagne I Jamais !

Répondre, c'eût été partir à l'instant même. — Encore ce sacrifice, pensai-je, et au moins j'aurai tout fait, je ne m'accuserai pas. Je demeurai assise et je ne dis pas un mot; seulement je me souviendrai longtemps de cette minute, tout mon sang s'est arrêté, et mon cœur cessa de battre un instant pour palpiter ensuite comme un oiseau dans l'agonie.

Je me mis à table, toujours muette et d'un air délibéré. Mon père comprit son erreur et se mit à tout trouver mauvais, à gronder les domestiques avec affectation pour avoir ensuite pour excuse un état d'irritation.

Tout à coup il s'assit sur le bord de mon fauteuil et m'entoura de ses bras. Je me dégageai aussitôt.

— Oh ! non, dis-je d'une voix ferme et qui n'avait cette fois aucun accent pleurard. Je ne veux pas rester près de toi.

— Mais si, mais sil

Et il t&chait de tourner à la plaisanterie.

— Mais c'est moi qui devrais me fâcher, ajouta-t-il,

— Aussi je ne me fâche point...

Mardi 7 novembre. — J'ai cassé mon miroir!

OU grand malheur. Cette superstition me glace et quand on regarde par la fenêtre on est encore plus glacé. Tout est blanc sous un ciel gris perle. Il y a longtemps que je n'ai vu un pareil tableau.

Paul, avec cette avidité naturelle de ia jeunesse, de montrer aux nouveaux du nouveau, fit atteler un petit traîneau et m'emmena promener tout triomphant. Ce traîneau est bien impertinent de s'appeler ainsi, c'est tout bonnement quelques misérables bûches clouées ensemble, remplies de foin et recouvertes d'un tapis. Le cheval, étant très près, nous lan^t la neige au visage, dans les manches, dans mes pantoufles, dans les yeux. Cette poussière glacée recouvrait les triples dentelles sur ma tète et s'amassant dans - les plis, gelait.

— Vous m'avez dit de venir à l'étranger en même temps que vous, dit tout à coup l'homme vert.

— Oui, et pas par caprice ; vous me feriez une grâce «n venant et vous ne voulez pas 1 Vous ne faites rien pour moi, pour qui ferez-vous donc?

— Eh! vous savez bien pourquoi je ne peux pas venir,

— Non.

— Mais vous le savez... c'est parce qu'en partant avec vous je continuerais de vous voir et que oela me fait un mal affreux !

— Et pourquoi?

— Parce que... je vous aime.

— Mais en venant, vous me rendriez un tel service I

— Moi, vous être utile!

. — Oui.

— Non, je ne peux pas venir... je vous regarderai de loin... Et si vous saviez, reprit-il d'une voix <)ouce «tnavrante,si vous saviezce que je souffre quelquefois...

Il faut avoir ma force morale pour paraître toujours le même et calme. Ne vous voyant plus...

— Tous m'oublierez.

— Jamais.

— Mais alors ?

Mon accent avait perdu toute teinte de raillerie, j'étais touchée.

— Je ne sais pas, dit-il; seulement cet état de choscÉl me fait trop mal.

— Pauvre!...

Je me repris aussitôt, cette pitié est une insulte.

Pourquoi est-ce si délicieux d'entendre les confessions des souffrances qu'on cause? Plus on est malheureux d'amour pour vous, plus vous êtes heureuse.

— Venez avec nous, mon père ne veut pas emmener Paul, venez. ' •

— Je...

— Vous ne pouvez pas — nous le savons. Je ne vous en prie plus. Assez !

Je pris un air d'inquisition ou comme une personne qui s'apprête à bien s'amuser d'une méchanceté.

— Alors j'ai l'honneur d'être votre première passion? c'est admirable 1 Vous êtes un menteur.

— Parce que ma voix ne change pas de ton, et parce que je pleui'e p&s I J'ai une volonté de fer, voilà tout.

— Et moi qui voulais vous donner... quelque chose.

— Quoi ?

-Ça.

Et je lui inondais une petite image de la Vierge suspendue à mon cou par un ruban blanc :

— Donnez4a-moi.

— Vous ne la méritez pas.

— EhlMoussia, fit-i] en soupirant, je vous assure

que je la mérite. Ce que je sens, c'est un attachement de chien, un dévouement sans bornes...

— Approchez, jeune homme, et je vous donnerai ma bénédiction.

— Votre bénédiction?

— Ma vraie. Si je vous fais parler ainsi c'est pour savoir un peu ce que sentent ceux qui aiment, car supposez que je me mette à aimer un jour... il faudra bien que j'en reconnaisse les symptômes.

— Donnez-moi cette image, dit Thomme vert qui ne la quittait pas des yeux.

Il s'agenouilla sur la chaise, dont le dossier me servait d' appuie-bras, et voulut prendre l'image, mais je l'arrêtai.

— Non, non, au cou.

Et je la lui passai au cou toute chaude encore de moi.

— Oh! fit-il, pour cela, merci, bien merci I

Et il me baisa la main tout seul, pour la première fois.

Mercredi 8 novembre. — Il y a un ar chine de neige par terre, mais le temps est clair et beau. On alla de nouveau se promener dans un traîneau plus grand et aussi mal organisé, car la neige n'est pas encore assez ferme pour supporter les lourds traîneaux à fers.

Paul conduisait, et profitant des moments où Pacha était le plus mal assis, il lançait les chevaux à fond de train, nous éclaboussant de neige et faisant crier rhomme vert et rire ma véne'rée personne. Il nous mena par de t^ls chemins et dans de tels amas de neige que Ton ne fit que demander grâce et rire. La promenade en traîneau, quelque sérieux qu'on soit semble toujours un jeu d'enfant.

Paul était à ma droite et Pacha à ma gauciie : je lui ils passer les bras derrière moi, de façon à ce que ce bras, son corps et celui de Paul me fissent comme un fauteuil bien commode.

Le froid m'épouvantait moins; je n'avais que ma pelisse et une toque de loutre, cela rendait mes mouvements plus libres et mes paroles aussi.

Le soir, je me mis au piano, je jouai la lecture de la lettre de Vénus, un adorable morceau qui se trouve dans la Belle Hélène,

Mais la Belle Hélène est une composition ravissante. OfiTenbach commençait et ne s'était pas encore encanaillé à force de faire des opérettes à deux sous.

Je jouai fort longtemps... je ne sais plus quoi, quelque chose de lent et de passionné, de tendre et d'adorable comme les romances sans paroles de Mendelssohn, bien comprises, peuvent seules être.

Je pria quatre tasses de thé en parlant de musique.

— Elle a une grande influence sur moi, dit Fhomme vert, je me sens tout étrange, elle me produit un efl*et... sentimental... et en l'écoutant on dit ce qu'on n'oserait jamais dire autrement.

— C'est une traîtresse. Pacha ; méfiez-vous de la musique, elle fait faire bien des choses qu'on ne ferait pas, la tète reposée. Elle vous empoigne, vous entortille, vous entraîne... et puis, c'est terrible.

Je parlai de Rome et du somnambule Alexis.

Pacha écoutait et soupirait dans son coin ; et quand il s'approcha de la lumière l'expression de sa figure me dit plus que toutes les paroles du monde ce "que le pauvre garçon souff'rait.

(Remarquez cette vanité féroce, cette avidité de constater des ravages dont on est la cause. Je suis une vulgaire coquette ou bien.., non, — femme, voilà tout.)

— Nous sommes mélancolique ce soir? dis-je dou- 1 cernent. 1

— Oui, fit-il avec elffort, vous avez joué et... je ne } sais, j'ai la fièvre, je crois. ^

— Allez dormir, mon ami, je vais monter. Seulement aidez-moi à porter mes livres.

Jeudi 9 novembre, — Mon séjour ici m'aura du moins servi à connaître la littérature splendide de mon pays. Mais de quoi parlent ces poètes et ces écri- j

vains? De là- bas.

Et d'abord citons Gogol, notre étoile humoristique. Sa description de Rome m'a fait et pleurer et gémir, et on ne peut en avoir une idée qu'en lisant.

Demain ce sera traduit. Et ceux qui ont eu le bonheur de voir Rome comprendront mon émotion.

Oh ! quand donc sortirai-je de ce pays gris, froid, sec, même en été, même au clair du soleil? Les feuilles sont chétives et le ciel est moins bleu que... là-bas.

Vendredi iO novembre, — J'ai lu jusqu'à ce moment... je suis dégoûtée de mon journal, anxieuse, découragée...

Rome, je ne peux rien dire de plus.

Je suis restée cinq minutes avec ma plume en l'air et je ne sais que dire, tant mon cœur est plein. Mais le temps approche et je vais revoir A... Revoir A... — me fait peur. Et pourtant je crois que je ne l'aime pas, j'en suis même sûre. Mais ce souvenir, mais mon chagrin, mais l'inquiétude sur l'avenir, la crainte d'un < affront... A...! Que ce mot revient souvent sous ma plume et qu'il m'est odieux!

Vous pensez que je veux mourir! Fous que vous êtes! J'adore la vie telle qu'elle est^ et les chagrins,

les déchirements, les larmes que Dieu m'envoie, je Iç» bénis et je suis heureuse !

Au fait.. . je me suis tellement faite à l'idée d'être malheureuse qu'en rentrant en moi-même, enfermée seule chez moi, loin du monde et des hommes, je me dis que je ne suis peut-être pas trop à plaindre...

Pourquoi pleurer alors?

Samedi i i novembre. — Ce matin à huit heures, j'ai quitté Gavronze et non sans un tout léger sentiment, de regret?... non, mais d'habitude.

Tous les domestiques sortirent dans la cour; je donnai à tous de l'argent et à» la femme de ménage un bracelet en or.

La neige fond, mais il en reste bien assez pour nous éclabousser durant le chemin et, malgré mon vif désir de rester la face découverte pour faire mes observations philosophiques comme M. Pr^idhomme, je me vis forcée par un vent inexorable à m'emmitoufler entièrement.

J'entrai droit chez l'oncle Alexandre, dont je vis le nom sur la planche, et il me raconta l'anecdote suivante :

Un monsieur voyage avec un officier et se place dans le même wagon. On engage tant bien que mal une conversation sur la.g[iouvelle loi concernant les chevaux.

— C'est vous, monsieur, qui êtes envoyé dans notre district? demande le monsieur au militaire.

— Oui, monsieur.

— Alors vous avez sans doute inscrit les chevaux Isabelle de notre maréchal Bashkirtseff.

— Oui, c'est moi, monsieur.

Et l'officier en détailla les qualités et les défauts.

— Connaissez-vous W'"" Bashkirtseff?

:}5i JOUHNAL

— Non , monsieur, je n'ai pas cet honneur. Je l'ai seulement vue, mais je connais M. Bashkirtseff. iM"® Bashkirtseff est une ravissante personne, c'est une vraie beauté, mais une beauté « indépendante, originale, naïve » ; je Tai rencontrée dans un wagon près de Pétersbourg, et elle nous a positivement frappés, moi et mes camarades.

— Cela m'est d'autant plus agréable, dit le monsieur, que je suis son oncle.

— Ah ! et moi, monsieur, je me nomme Soumorokoff. Mais votre nom?

— Babanine.

— Enchanté.

— Charmé, etc., etc.

Le comte ne cessait de répéter que ma place est à Pétersbourg et qu'il est odieux de me garder à Poltava. Ah! monsieur mon père!!

— Mais mon oncle, dis-je à Alexandre, vous avez «ans doute inventé tout cela.

— Que je ne revoie jamais ma femme et mes enfants, €1 j'ai inventé une seule parole, et que la foudre m'é- <îrase !

Mon père rage, ce à quoi je ne fais pas la moindre attention.

PoLTAVA. — Mercredi i 5 novembre. — C'est dimanche soir que je suis partie avec mon père^ après avoir vu, pendant mes deux derniers jours de Russie, le prince Michel et le reste.

A la gare, il n'y a que ma famille avec moi, ma;is beaucoup d'inconnus regardaient notre « bataclan » avec curiosité.

Le voyage seul jusqu'à Vienne me coûte près de cinq cents roubles. J'ai payé pour tout moi-même. Les

DE MARIE BASUKIRTSEFF. 355

chevaux partent avec nous sous l'escorte de Chocolat et de Kousma, valet de chambre de mon père.

J'allais en prendre un autre, mais Kousma, de'voré du de'sir de voyager, vint supplier à la manière russe de le prendre.

Chocolat surveillera, car Kousma est une manière de lunatique, qui peut très facilement s'oublier à compter les étoiles et peut se laisser enlever les chevaux et même son habit.

Ayant épousé une fille qui Tai niait depuis longtemps, après la cérémonie il s'enfuit au jardin et resta plus de deux heures à pleurer et à se plaindre comme un fou. Il Test un peu, je crois, et son air effaré le rend très remarquable comme imbécillité.

Mon père rageait toujours. Quant à moi, je me promenais par la gare comme chez moi. Pacha se tenait éloigné en me regardant tout le temps.

Au dernier moment, on s'aperçut qu'un paquet manquait; il s'éleva comme une tempête et on se mit à courir de tous côtés. Amélia se justifiait, je lui reprochais de mal servir. Le public écoutait et s'amusait ; ce que voyant, je redoublais d'éloquence dans la langue du Dante. Ça m'amusait surtout parce que le train nous attendait. Voilà ce qu'il y a de beau dans ce fichu pays; on y règne.

Alexandre, Paul et Pacha entrèrent dans le coupé; mais la troisièjne sonnette annonçait le départ et on se pressait autour de moi.

— Paul, Paul, disait l'homme vert, lai«Jse-moi lui dire adieu, au moins 1

— Laissez-le avancer, dis-je.

Il me baisa la main et je l'embrassai sur la joue près de l'oeil. C'est l'usage en Russie, mais je ne m'y étais jamais conformée.

On n'attendait que le sifûet et il ne tarda pas.

— Eh bien? fis-je.

— J'aurai encore le temps, dit Thomme vert.

Le train secoué s'ébranla lentement et Pacha commença à parler fort vite, mais ne sachant pas ce qu'il disait.

— Au revoir, au revoir, sautez donc I

— Oui, adieu, au revoir!

Et il sauta sur la plate-forme, après m'avoir baisé encore une fois la main. Baiser de chien fidèle et respectueux.

— Eh bien ! eh bien I criait mon père du coupé, car nous étions dans le corridor du wagon.

Je vins auprès de lui, mais si affligée de la douleur dont j'étais la cause, que je me couchai aussitôt et fermai les yeux pour songer à mon aise.

Pauvre Pacha 1 cher et noble enfant, si je regrette quelque chose en Russie, c'est ce cœur d'or, ce caractère loyal, cet esprit droit.

Suis-je vraiment, affligée? Oui. Gomme s'il était possible d'être insensible au juste orgueil d'avoir un pareil ami.

Cette nuit de mardi à mercredi, j'ai dormi fort bien dans un lit, comme à l'hôtel.

Je suis à Vienne. Physiquement parlant, mon voyage a été parfait, j'ai bien dormi, bien mangé et je suis propre. C'est le principal, et possible en Russie seulement où l'on chauffe avec du bois et où les wagons ont des cabinets de toilette.

Mon père a été très passable ; nous avons joué aux

cartes et nous nous sommes moqués des voyageurs. Seulement, ce soir, il fit une histoire à sa façon.

Il prit une loge à l'Ope'ra, mais refusa de m'y accompagner, sinon ^ robe de voyage.

— Vous profitez de ma position, lui dis-jcrinais je ne permets pas qu'on se donne le luxe de me tyranniser. Je n'irai pas. Bonsoir!

Et me voilà chez moi. Ma position? oui, je n'ai pas le sou, car je n'ai que des traites sur Paris, qui ne peuvent me servir auparavant.

Devant abandonner mes chevaux, j'ai donné cinq cents roubles à Kousma et suis restée avec mes traites. Je le dis à mon père, qui s'offensa et prit Fatlitude la plus noble, en criant qu'il se moquait des dépenses et que dépenser pour moi ne lui coûtait rien, tant il avait dépensé dans sa vie.

Ça sent l'Europe ici, les maisons hautes et fières me relèvent les esprits presque aussi haut que leur dernier étage. Les basses habitations de Poltava m'écrasaient* Ce que je regrette, c'est l'éclairage des wagons d'hier.

Samedi j 8 novembre, — Ce matin à cinq heures nous sommes entrés dans Paris.

Nous trouvâmes une dépêche de maman, au Grand- Hôtel. On prit un appartement au premier. Je pris un bain et attendis maman. Mais je suis si désespérée que rien ne me touche plus.

Elle arriva avec Dina, Dina heureuse, tranquille et continuant son œuvre de sœur de charité, d'ange gardien.

Vous devinez bien que je n'ai jamais été aussi embarrassée. Papa et maman! Je ne savais où me mettre.

Il y eut plusieurs chocs, mais rien de trop inquiétant.

Tini f»f ■

Nous sommes sortis, ma mère, mon père, moi et Dina. On dîna ensemble, et on alla aii théâtre. Je me 4ins dans le coin le plus obscur de la loge et les yeux î^i appesantis par le sommeil que j'y voyais à peine.

Je me couchai avec; maman et, au lieu de tendres paroles, après une si longue absence, il ne s'échappa .«de mes lèvres qu'un torrent de doléances, qui cessèrent fcientôt d'ailleurs, car je m'endormis.

Lundi 2i novembre, — Après avoir dîné, nous •sommes allés voir Pau/ el Virginie^ le nouvel opéra de V. Massé, et dont on dit le plus grand bien.

Les loges parisiennes sont des instruments de torture : nous étions quatre dans une première loge à •cent cinquante francs el nous ne pouvions remuer.

Un intervalle d'une ou deux heures entre le dîner et le théâtre, une large et bonne loge, une robe élégante -et commode : voilà dans quelles conditions on peut comprendre et adorer la musique. J'étais dans des conditions précisément contraires, ce qui ne • m'a pas «mpêchée d'écouler de toutes mes oreilles Engally, la Russe, et de regarder de tous mes yeux Capoul, lebienaimé des dames. Sûr de l'admiration, le bienheureux artiste se fendait comme dans une salle d'escrime en poussant des notes déchirantes...

Deux heures de la nuit déjà.

Maman, qui oublie tout pour ne penser qu'à mon bien-être, a longtemps parlé à mon père.

Mais mon père répondait par des plaisanteries ou bien par des phrases d'une indifférence révoltante.'

Enfln, il dit qu'il comprenait bien ma démarche; que les ennemis mêmes de maman n'y verraient rien <iue de bien naturel, et qu'il serait convenable que sa fille, arrivée à l'âge de seize ans, eût un père pour

DE MARIE BASHKIRTSEFr.

chaperon. Aussi promet-il de venir à Rome comme* nous le proposons.

Si je pouvais croire!

Vendredi 25 novembre. — Jusqu'au soir, tout, s'estpassé tant bien que mal, mais, tout d'un coup, on engage une conversation, fort sérieuse, fort modérée, fort honnête sur mon avenir. Maman s'est expriméeen termes convenables sous tous les rapports.

C'est alors qu'il fallait voir mon père I II baissait lesyeux, il" sifflait et quant à répondre, nenni.

Il y a un dialogue pelit-russien qui caractérise la •nation et qui pourra en même temps donner une idée de la manière de mon père.

Deux paysans :

Premier paysan. — Nous marchions ensemble sur le grand chemin ?

Deuxième pay$an, — Oui, nous marchions.

Premier paysan. — Nous avons trouvé une pelisse Z*

Deuxième paysan, — Nous l'avons trouvée.

Premier paysan, — Je te l'ai donnée?

Deuxième paysan. — Tu me l'as donnée.

Premier paysan. — Tu l'as prise ?

Deuxième paysan. — Je l'ai prise.

Premier paysan, — Où est-elle?

Deuxième paysan , — Quoi ?

Premier paysan . — La pelisse !

Deuxième paysan. — Quelle pelisse ?

Premier paysan. — Nous marchions sur le grand chemin ?

Deuxième paysan. — Oui.

Premier paysan. — Nous avons trouvé une pelisse ?*

Deuxième paysan > — Nous l'avons trouvée.

Premier paysan. — Je te l'ai donnée.

Deuxième paysan. — Tu me Tas donnée.

Premier paysan , — JeTai prise.

Premier paysan, — Où est-elle donc?

Deuxième paysan. — Quoi ?

Premier paysan, — La pelisse ?

Deuxième paysan. — Quelle pelisse?

Et ainsi de suite, jusqu'à Tinfini. Seulement, comme le sujet n'était pas bien drôle pour moi, j'étouffais et il me montait quelque chose au gosier, qui me faisait «m mal affreux, surtout parce que je ne me permettais pas de pleurer.

Je demandai à rentrer avec Dina, laissant maman et son mari au restaurant russe.

Pendant une heure entière, je suis restée immobile, les lèvres serrées et la poitrine oppressée, ne sachant ni C€ que je pensais, [ni ce qui se faisait autour de moi.

Alors mon père vint me baiser les cheveux, les mains, la figure, avec des plaintes hypocrites et me dit :

— Le jour où tu aurais vraiment besoin de secours ou de protection, dis-moi un mot et je te tendrai la main.

J'ai ramassé mes dernières forces et me raidissant le gosier, je répondis :

— Le jour est venu, où est votre main?

— A présent, tu n'as pas encore besoin, se hâta-t-îl de répondre .

— Si, j'ai besoin.

— Non, non.

Et il parla d'autre chose.

— Pensez-vous, mon père, que le jour vienne où j'aurai besoin d'argent? — Ce jour-là je me ferai chanteuse ou professeur de piano, mais je ne vous demanderai rien 1

DE MARIE BASUKiRTSEFF. 361

Il ne s'offensa pas, il lui suffisait de me voir si malheureuse que je n'en pouvais plus.

Samedi 25 novembre. — Maman est si malade qu'on ne peut pensera l'emmener à Versailles. Nus amis nous vinrent prendre. J'étais habille'e de blanc, comme toujours, mais j'avais un bonnet de velours noir qui dorait admirablement mes cheveux blonds. 11 pleuvait. Nous étions déjà en wagon lorsque arriva un monsieur décoré, jeune encore.

—Permettez, chère petite, dit la baronne, que je vous présente M. J. deL..., l'un des chefs du parti napoléonien.

Je m'inclinai, pendant que les autres présentations se faisaient autour de moi .

Ce train de députés me rappella les trains du tir aux pigeons à Monaco; seulement, au lieu des fusils on a des portefeuilles. MM. de L. . ., nous placèrent au premier rang, à droite, au-dessus des bonapartistes; de sorte que nous étions juste en face des bancs républicains. La salle ou, du moins, le fauteuil du président, et la tribune me rappelèrent encore le tir aux pigeons. Seulement monsieur Grévy, au lieu de tenir la ficelle des cages, s'escrimait avec la sonnette, ce qui n'empêcha point la gauche d'interrompre plusieurs fois l'excellent discours du garde des sceaux, monsieur Dufaure.

C'est un honnête homme et il a bravement et savamment lutté contre les infamies des chiens républicains.

26 novembre, — Mon père est parti ! Depuis quatre mois, je respire enfin pour la première fois .

28 novembre, — ' Maman m'a menée chez le docteur Fauvel, et ledit docteur m'a examiné la gorge avec son nouveau laryngoscope; il m'a déclarée atteinte

d'un catarrhe, d'une laryngée chronique, etc. (ce dont je ne doute pas, vu le mauvais état de ma gorge) et que pour guérir il me faut six semaines de traitement énergique. Ce qui fait que nous passerons l'hiver à Paris, hélas !

C est mon père qui est charmant î D'abord il m'a fait dépenser de l'argent pendant que j'étais chez lui; ensuite il n'a pas payé mon voyage, et, comme il avait honte, il appela l'oncle Alexandre, se prit à l'embrasser et à l'assurer qu'il me rendrait mes dépenses. U pouvait ne pas le dire, on ne lui demandait rien. Ensuite il permit à son Kouzma d'accompagner ses chevaux de malheur. J'ai payé le trajet et Kouzma. Et à présent voilà que maman décacheté une lettre de cet homme à mon père.

« J'attends vos ordres, Monsieur, arrêté au milieu du chemin. Quant à Chocolat, je l'ai, toujours selon vos ordres, renvoyé à Pollava . »

Sans compter que mon cher père m'a forcée de donner 500 roubles à Kouzma, que Kouzma est en train de manger en route .

Voilà, sur ma foi, un beau cadeau I

-r- « Vous avez éloigné de votre fille tout le monde, pour qu'on pût dire qu'on n'en avait pas voulu. Vous l'avez cachée, car vous ne vouliez pas qu'on la vit telle qu'elle est, n'ayant pas vous-même donné un sou pour son éducation? » disait maman. Et il répondait par des petites plaisanteries plates et révoltantes, sans jamais nier ou s'expliquer.

Vendredi /" décemh^e, — Hier nous avons quitté Paris. Maman, avec ses trente-six paquets, me réduisait au désespoir. Ses cris, ses alarmes, ses boîtes sont d'une bourgeoisie écœurante:.

Enfin!

NtCE. — Samedi 2 décembre. — Ma tante m'apporta elle-même le café ; je fis déballer quelques malles, et je devins moi pour la première fois depuis mon voyage. En Russie le soleil me manquait; à Paris, les robes. ^ Je prie d'observer mon genre de vie. Embajler, déballer, essayer, acheter, voyager. Et c'est toujours ainsi !

En descendant au jardin, j'ai trouvé M. Pélican avec son docteur Broussais, Ivanoff, l'oculiste de grand-papa, le général Wolf, le général Bihovitz et puis les Anitchkoff. Il fallut se montrer et contenter mes mères qui ne se sentent pas d'aise de me voir engraisser.

Voyez-vous ce bonheur ! Mais je les abandonne tous pour voir mes femmes de la rue de France.

Voilà un accueil I

On m'annonça les mariages, les morts, les naissances.

Je demandai comment va le commerce.

— Mal^ me répondit-on.

— Eh pardi, m'écriai-je, tout va mal depuis que la France est en République!

Et me voilà partie. Quand on apprit que j'avais vu la Chambre, on se recula avec un grand respect, puis on s'empressa autour de moi. Et alors, le poing sur la hanche, je leur fis un discours entremêlé de jurons, d'exclamations niçoises, leur montrant les républicains avec leurs mains dans l'or du peuple : Gomme mes mains dans ce riz! — Et je plongeai ma patte dans un sac de riz. . .

Après une si longue absence, le ciel de Nice me transporte. Et je me sens bondir en respirant cet air pur, en regardant ce ciel transparent.

oft'i JOL'KNAL

La mer à peine argentée par un soleil caché sous des nuages d'un gris doux et chaud, la verdure écla- Lante... Que c'est beau et qu'il ferait bon de vivre dans ce paradis! Je me mis à marcher dans la promenade »ans me soucier de ma tête découverte et d'assez nombreux passants. Puis je rentrai mettre un chapeau et prendre ma tante et Bihovitz. J'alJai jusqu'au pont du Midi et revins prise d'une tristesse incomparable.

Eh bien, vraiment la famille a son charme. On a joué aux cartes, on a ri, on a pris du thé et je me suis sentie pénétrée d'aise au sein des miens, entourée de mes chers chiens, Victor avec sa grosse tête noire, Pincio blanc comme la neige, Bagatelle, Prater... Tout cela me regardait dans les yeux, et en ce moment je vis les vieillards faisant leur partie, ces chiens, cette salle à manger.... Oh î cela m'oppresse, m'étouffe, je voudrais m'enfuir, il me semble qu'on m'enchaîne comme dans un cauchemar. Je ne puis pas !/! Je ne suis pas faite pour cette vie, je ne puis pas I

Un instant j'ai éprouvé quelque vanité à parler des choses sérieuses avec les vieillards... mais après tout, ce sont des vieillards obscurs ; que me font-ils ?

J'ai une telle peur de rester à Nice que j'en deviens folle. 11 me semble que cet hiver sera de nouveau perdu, et que je ne ferai rien.

On m'ôte les moyens de travailler î

Le général Bihovitz m'a envoyé une grande corbeille de fleurs, et le soir maman l'arrosa pour conserver les fleurs... Eh bien, ces petits riens me mettent hors de moi, cette affectation de bourgeoisie me désespère l *

Ah 1 miséricorde divine ! Ah î par le Dieu du ciel I je vous assure que je ne plaisante pas !

Je suis rentrée du pavillon par un clair de lune

DE MARIE BASÏTKTRTSEFP. 365

enchanteur, éclairant mes roses et mes magnolias , . .

Ce pauvre jardin qui ne m'a jamais donné que des pensées tristes et de dépit atroce !

Je suis reptrée chez moi les yeux humides et triste, bien triste.

Samedi 2 décembre. — Le souvenir de Rome me fait pâmer... Mais je ne veux pas y retourner. Nous irons à Paris...

Rome ! Que ne puis-je la revoir ou bien mourir ici ! Je retiens mon soufQe ef je m*étire comme si je voulais m'a//on^er jusqu'à Rome.

Dimanche 3 décembre. — Pour tout diverti esement les changements du ciel. Hier il était pur et la lune brillait comme un pâle soleil ; ce soir, il est couvert de noirs nuages déchirés pour laisser entrevoir les pfirties claires et brillantes comme hier... J'ai fait ces observations en traversant le jardin pour venir du pavillon chez moi. A Paris on n'a pas cet air, cette verdure et la pluie parfumée de cette nuit.

Jeudi 7 décembre. — Les petites misères domestiques me rendent découragée.

Je m'enfonce dans les lectures sérieuses et je vota avec désespoir que je sais si peu! Jamais, il me semble, je ne saurai tout cela. J'envie les savants jaunes, décharnés et vilains.

J'ai la fièvre des études, et personne pour me guider.

Lundi i i . décembre. — Je me passionne chaque

jour davantage pour la peinture. Je n'ai pas bougi^ de la

journée, j'ai fait de la musique et cela m'a monté H

tète et le cœur. Il fallutdeux heures de conversation sur

riiistoire de Russie, avec grand-papa, pour me remettre en état. Je déleste être... sensible,,. Dans une jeune fille cela frise... un las de choses... triviales.

Grand-papa est une encyclopédie vivanl3.

Je connais quelqu'un qui m'aime, qui me comprend, qui me plaint, qui emploie toute sa vie à me rendre plus heureuse, quelqu'un qui fera tout pour moi et qui réussira, quelqu'un qui ne matrahirajamais plus, bien qu'il m'ait trahie avant. Et ce quelqu'un, c'esimoî-même.

N'attendons rien des hommes, nous n'en aurions que déceptions et chagrin.

Mais croyons fermement en Dieu et en nos propres forces. Et, ma foi, puisque nous sommes ambitieuse, justifions nos ambitions par quelque chose.

Lundi 48 décembre, — Hier on me réveille par une carte de mon père avec ces mots : « Je suis à l'hôtel du Luxembourg avec mes sœurs; si tu peux, viens de suite. »

D'après le conseil de mes mères, à une heure juste je me rends à celte invitation et avant d'entrer, encore je demande si c'est convenable ? Pour toute réponse la tante Hélène et mon père de malheur viennent à la voiture et m'emmènent fort tendrement chez eux.

La tante Hélène et la princesse, ne se mêlant de rien, me parlent du cardinal et me conseillent d'aller à Rome quérir son neveu et ses écus.

-^ Ce pauvre petit, fais-je, il est là-bas.

— Où ?

— En Serbie.

— Mais non, il est à Rome.

— Peut-être est-il de retour, car on ne se bat plus : hier j'ai dîné avec un volontaire russe qui arrive de Serbie.

f DE MARIE BASHKIRTSEFP. . 36^

î Alors on parla de Tutcheff, je la traitai de la dernière

} façon, la menaçant d'un procès en diffamation.

I Qu*oti s'attaque à ma famille, à ma mère, elles

j peuvent se défendre ! Mais qu'on né me touche pas, car,

I aussi vrai que je suis une créature sans défense qu*il ► . est lâche de calomnier, je me vengerai vaillamment I •

' Et ça pour une excellente raison, parce que je ne crains

I rien.

San Remo. — Samedi 25 décembre. — Si j'emmenais mon père? Il ywconsent, mais avec manian, pour deux jours. En attendant maman, à qui j*ai télégraphié de venir, je passe quelques heures à la villa Rocca, chez la princesse Eristoff . Ma tante Romanoff, héroïque créature, reste seule à s'ennuyer à l'hôtel. Elle ne veut naturellement pas se mêler aux gens que je fréquente. Mais voyez- vous le rôle que joue cette femme pour mon caprice? je l'adore.

Lundi 25 décembre. — Nous sommes partis hier de San Remo, mon père, ma mère et moi. Ce que j'ai pensé durant le voyage ?. . mais de charmantes rêveries, des fantaisies dans les nuages, dominaient tous les autres sentiments et me composaient comme d'habitude une vie détachée des chosçs humaines.

Etat fort agréable, interrompu par l'arrêt du train auprès de la station d'Albiasola, à cause de l'éboulement de la voie. Il fallut descendre^ empoigner son bagage et marcher quelques minutes à la rencontre d'un train qui était venu nous chercher. Le tout à la lueur tremblante de torches, ce qui, sur un horizon noir et au bruit des flots en courroux, a été pittoresque .

Cet accident nous fit lier conversation avec nos compagnons de voyage, dont un militaire.

Ils nous portèrent nos sacs et nous soutinrent nousmêmes pendant ce difficile trajet. L'officier était un liomme assez instruit et intelligent. Aussi, à son étonnement, Tengageai-je dans une conversation sérieuse et extravagante même ; — politique.

Dès le malin, je fus à la fenêtre pour ne pas perdre un seul instant la vue de la campagne de Rome.

Que ne sais-je dire toutes les belles choses qu'elle me fait penser et que tant d'autres ont dites tant de fois et d'une façon si charmante !

J'étais si occupée à reconnaître les lieux !... La tête (le notre train était déjà sous le toit vitré de la gare que je cherchais encore le toit peuplé de Saint-Jean de Latran .

L'ambassadrice d'Espagne était là, venue à la rencontre de quelques dames; j'ai détourné la tête lorsqu'elle me reconnut. J'étais honteuse de venir à Rome... il me semblait qu'on me regardait en... intruse.

Nous descendons au même hôtel, dans le même appartement. Je monte l'escalier et m'appuie sur la boule du coin de la rampe, comme je m'y étais appuyée Vautre soir.

Je jette un regard contrarié à la porte de l'escalier et je viens occupfr la chambre de damas rouge... Le croirait-on? avec la pensée de Pietro.

Mercredi 27 décembre, — Maman parlait de la mort de Rossi. Lorsque cet aimable homard entra en caracolant en arrière.

— Eh bien, dit-il après les premières politesses, ce pauvre Pietro A... a perdu son oncle.

— Oui, le pauvre. Il n'a rien Ôu ?

— Si, Targenterie de table.

Ce fut une gaieté générale. Après quoi, avec une fran-

DE MARIE BASHKIRTSEFP. 36^

chise très-commode, je demandai à Rossi ce qu'on a dit. Nous parlions italien.

— Vous comprenez, ajoutai-je, on ne nous connaît pas, et on pouvait fort bien me prendre pour une de cesétrangères qui viennent à Rome chercher un mari.

Nous avons causé assez longtemps et je crois être convaincue que le public n'a attaché aucune impor-^ tance à la chose.

—y Personne n'a songé à lui pour vous, dit Rossi; c'est un pauvre garçon qui n'a ni fortune ni position. Ait commencement on a cru... Dans tous les cas, vous lui avez donné un choc et peut-être à présent va-t-il secorriger, c'est-à-dire se former.

— Mais c'est un garçon perdu .

— Ohl non, pauvre enfant, il souffre beaucoup..^

Nice. — Mercredi i 7 janvier, — Quand donc sa urai-je ce que c'est que cet amour dont on parle lanL?

J'aurais aimé A. ; mais je le méprise. J'ai aimé le duc de H... étant enfant, jusqu'à l'exaltation. Amour dû tout entier à la fortune, au nom, aux extravagances du duc et à une imagination... hors ligne.

Mardi 25 janvier, — Hier soir, j'ai eu une attaque de désespoir qui allait jusqu'aux gémissements et qui m'a poussée à noyer dans la mer la pendtilc de la salle à manger. Dina m'a couru après, redoutant quelque projet sinistre, mais ce n'était que la pendule. Elle était en bronze, avec un Paul sans Virginie, péchant à, la ligne, en très gentil chapeau. Dina vient chez moi, la pendule semble l'amuser fort, j'ai ri aussi.

Pauvre pendule 1

La princesse Souvaroffest venue chez nous.

Jeudi y«' février. — Ces dames se disposaient à aller perdre agréablement quelques misérables centaines de francs à Monaco. Je les ai ramenées à la raison par un discours des plus amers, et nous sommes allées, moi et maman en panier, nous montrer au grand jour, pui» chez la comtesse de Ballore qui est si aimable et que nous négligeons comme des mal élevées. Nous avons vu Diaz de Soria, le chanteur incomparable. Je rinvite, puisqu'il a fait une visite; il m'a semblé voir un ami.

Je suis bien disposée pour aller dans Tavant- scène gauche du rez-de-chaussée au Théâtre-Français, où AgardelaComédie-Françaisedonne une représentation. J'ai entendu les Horaces. Le nom de Rome a vingt fois retenti à mes oreilles d'une façon superbe et sublime.

Rentrée, j'ai lu Tite-Live. Les héros, les plis des 4,oges... le Capitole, la Coupole... le bal masqué, le Pincio!..

ORome!

Rome. — Jeudi 8 février. — Je me suis endormie à Tintimille et je ne me suis réveillée qu'à Rome, moralement et physiquement. Malgré moi j'ai dû rester jusqu'au soir, car le train pour Naples part à dix heures seulement. Toute une journée à Romel

heures vingt je quitte Rome, je m'endors et je suis à Naples. Je n'ai cependant pas assez bien dormi pour ne pas entendre un monsieur grincheux qui se plaignait au conducteur de la présence de Prater. Le calant conducteur a donné raison à notre chien. Mais voici Naples. Êtes-vous comme moi? A l'ap-

proche d'une grande et belle ville, je suis prise de palpitations, d'inquiétudes, je voudrais prendre la ville pour moi.

Nous mettons plus d*une heure pour arriver k l'hôtel du Louvre. Un encombrement et surtout des crie et un désordre prodigieux.

Les femmes ont des tètes exorbitantes ici; on dirait des femmes que Ton montre dans les ménageries avec les serpents, les tigres, etc.

A Rome, je n*aime que ce qui est vieux. A Nazies, il n'y a de joli que ce qui est neuf.

Dimanche i i février. — Pour comprendre notre situation au milieu du Toledo, il faut savoir ce (\mi c est qu'un jour où Ton jette des coriandoli (confetti avec de la chaux ou de la farine). Ah! mais, qui n'a pas vu ne peut pas s'imaginer ces milliers de mains au bout de bras noirs et décharnés, ces haillons, ces chars superbes, ces plumes et ces dorures, ces mains surtout qui s'agitent avec ces doigts dont l'agilité ferait crever de jalousie Liszt lui-même. Au milieu de cette pliiie de farine, de ces cris, de cette masse grouillante, nous nous sommes sentis enlevés par Altamura et presque portés jusqu'à son balcon. Là, nous trouvons une quantité de dames... Et tous ces gens qui m'offrent à manger, à boire, qui me sourient, qui sont aimables! Je suis allée dans un salon à demi obscur, et là, drapée dans mon bédouin de la tête aux pieds, je me mis à verser des larmes, tout en admirant les plis antiques de la laine. J'étais très chagrinée, mais d'un chagrin qui fait plaisir. Comprenez-vous comme moi de la douceur dans le chagrin?

Naples. — Lundi 26 février, — Je continue mes

3i4 JOURNAL

excursions, nous allons à San Martine* C'est un ancien couvent, bit je n'ai jamais rien vu d'aussi sympathique. Les musées glacent, celui de San Martine amuse et attire. L'ancien carrosse du syndic... et la galère de Charles III m'ont monté la tête. Et ces corridors aux planchers de mosaïque et ces plafonds aux moulures grandioses. L'église et les chapelles sont quelque chose de merveilleux, leur grandeur modérée permet d'apprécier les détails. Cet assemblage de marbres luisants, de pierres précieuses, de mosaïques, dans chaque coin, de haut en bas, au plafond comme sur le parquet. Je ne crois pas avoir vu beaucoup de toiles remarquables; oui, celles de Guido Reni, du Spagnoletto. Les patientes œuvres de Fra Buenaventura. Les anciennes porcelaines de Capo-di-Monte. Les portraits en soie et un tableau sur verre représentant l'épisode de la femme dePutiphar. La cour de marbre blanc avec ses soixante colonnes est d'une rare beauté.

Notre guide nous dit qu'il ne reste plus que cinq moines; trois frères et deux laïques qui demeurent quelque part en haut dans une aile abandonnée.

On monte dans une sorle-de tour avec deux balcons suspendus au-dessus des autres, hauteurs qui semblent des précipices; la vue de là est belle à étourdir. On voit les montagnes , les villas, les plaines et Naples, à travers une sorte de brouillard bleu qui n'est rien autre que la distance.

— Que-se passe-t-il donc aujourd'hui à Naples? disje en prêtant l'oreille.

— ^ais rien, c'est le peuple napolitain, répondit en souriant le guide.

— C'est toujours ainsi?

— Toujours.

Il s'élevait de cet amas de toits une clameur, un

DE MARIE BASUKIRTSEFF. 376

hurlement continuel, comme des explosions de voix non interrompues,, dont on ne se fait pas l'idée dans la. ville même. Vraiment cela vous donne une sorte . d'épouvante, et cette rumeur ijui s'élève avec le brouillard bleu fait étrangement sentir à quelle hauteur on se trouve et donne le vertige.

Ces chapelles de marbre m'ont ravie. Le pays qui possède ce que possède l'Italie^ est le pays le plus riche du monde. Je compare l'Italie avec le reste de l'univers, comme un magnifique tableau avec un mur blanchi à la chaux.

Comment ai-je osé juger Naples Tannée passée? Avais-je seulement vu !

Samedi 3 mars 1877. — Ce soir, je suis allée à l'église qui se trouve dans l'hôtel même ; il y a un charme infini dans la méditation amoureuse au milieu d'une église. Vous voyez le prêtre, des images, la lueur des cierges que fait vaciller l'obscurité et je me suis souvenue de Rome ! ! ! extase divine, parfum céleste, transport délicieux, ah ! écrire ! I !

On ne pourrait exprimer le sentiment qui m'a envahie, qu'en chantant.

Les colonnes de Saint-Pierre, ses marbres, ses mosaïques, la profondeur mystérieuse de Téglise, la splendeur étourdissante de la majesté de l'art, l'antiquité, le moyen âge, les grands hommes, les monuments, voilà tout.

Samedi 51 mars, — A quoi. bon se plaindre mes larmes n'y feront rien, je suis condamnée à être malheureuse. Encore cela, puis la gloire artistique. Et si... j'échoue î... Soyez tranquille, je ne vivrai pas pour moisir quelque part dans les vertus domestiques.

Je ne veux pas parler d'amour, parce que j'ai usé ces mots pour rien. Je ne veux plus invoquer Dieu, je eux mourir.

Mon Dieu Seigneur Jésus-Christ, faites-moi mourir I J'ai peu vécu, mais l'enseignement est grand i tout m^a été contraire. Je veux mourir, je suis incohérente et saccagée comme mes écrits, je me déteste comme tout ce qui est misérable.

Mourir... mon Dieu ! Mourir ! J'en ai assez !

Une mort bien douce, mourir en chantant quelque bel air de Verdi ; aucune méchanceté ne se réveille comme avant, je voulais vivre exprès pour que Jes autres ne jouissent et ne triomphent pas. A présent cela m'est égal, je souffre trop.

Dimanche /*' aoril. — Je suis comme le chimiste patient et infatigable qui passe des nuits devant ses cornues pour ne pas perdre l'instant attendu et désiré. Il me semble que cela va arriver tous les jours et je pense et j'attends... et que sais-je?.. Je m'examine curieusement et avec des yeux ébahis, je me demande avec anxiété, est-ce que par hasard ce serait cela .^Mais je me suis fait une telle opinion de cela, que j'en suis arrivée à croire que cela n'existe pas ou bien que cef^ a déjà été et que ça n'a rien de fameux.

Mais alors toutes mes imaginations, et les livres et les poètes?... Auraient-ils -eu l'audace d'inventer quelque chose qui n'existe pas pour en couvrir la saleté naturelle? Non... autrement on ne s'expliquerait pas les préférences...

Naples. Vendredi 6 avril, — Le Roi (Victor-Emmanuel) est arrivé hier, et ce malin à dix heures il est venu faire une visite au Prince de Prusse. Au mo-

merit de son arrivée, je me suis trouvée sur Tescaliep et comme il arrivait en face de moi, je dis :

— Deux mots, Sire, de grâce.

— Qu'est-ce vous désirez?

— Rien absolument, Sire, que pouvoir me yanler toute ma vie d'avoir parlé au Roi le plus aimable et le meilleur du monde.

— Vous êtes bien bonne, je vous remercie beaucoup,

— C'est absolument tout. Sire.

— Je vous remercie bien, je ne sais comment vous remercier, vous êtes bien bonne.

Et il m'a serré la main gauche avec ses deux mains.

Circonstance à la suite de laquelle je me gante pour huit jours. C'est à cause de mes gants que j'écris comme vous voyez. J'aurai des ongles superbes dans huit jours.

Que dites-vous de moi? Je n'étais pas trop effrayée.

En faisant ce que j'ai fait, j'avais tout prévu, excepté moi. A une autre, cette extravagance aurait rapporté un tas de choses charmantes ; à moi, un tas de désagréments. Je suis vouée aux infortunes.

Doenhoff est revenu du palais où le Prince a été rendre la visite du Roi. L'aide de camp du Roi a dit : « Quelle drôle de manière de cette jeune fille de se trouver sur le passage du Roi 1 » Et le prince de Prusse dit au Roi que les jeunes filles en Russie sont très exaltées pour la famille royale, qu'elles font des folies pour l'Empereur et qu'elles sont aussi pures que les anges du ciel. — Merci, charcutier 1

Doenhoff a dit un tas de choses. Enfin, il est venu nous rassurer.

Après une agitation, une stupeur et une terreur folle, je commence à revenir à moi. Je n'ai jamais de ma vie été si effrayée. En une heure, j'ai vécu deux an- H. B. 32.

nées! Comme tout le monde est heureux de n'avoir pas parlé au Roi !

On se promène. La princesse Marguerite et Humbert sont arrivés. Doenhoff est là, en face de nos fenêtres, avec des messieurs du Roi.

(J'ai ôté les gants.)

Gomme nous rentrions des courses, nous trouvâmes dans Tantichambre un monsieur. J'allais demander qui? lorsque Rosalie accourut au-devant de moi et me prenant à part :

— Venez vite, seulement ne vous excitez pas.

— Uuya-t-il?

— C'est Taide de camp du Roi, qui vient pour la troisième fois déjà : il vient de la part du Roi faire des excuses.

J'étais devant l'homme et un instant après nous étions tous au salon. Il parlait italien, et j'ai parlé cette langue avec une facilité dont je suis étonnée.

— Mademoiselle, commença-t-il, je viens delà part du Roi qui m'envoie exprès, pour vous exprimer tout le regret qu'il a de ce qui a pu vous arriver de désagréable hier. Sa Majesté a su que voufe aviez ?té

grondée par madame voire mère, qui a peut-être pensé que le Roi avait été contrarié. Il n'en est rien; le Roi est ravi, enchanté; il en a parlé tout le temps; et le soir, il m'a appelé et m'a dit : Va et dis à cette demoiselle que je la remercie de l'acte de courtoisie qu'elle m'a fait; dis-lui que sa gentillesse et son mouvement généreux m'ont très touché, que je la remercie, elle et toute sa famille. Loin d'être fâché, je suis enchanté, dis-le à sa maman, « sua mamma », dis

DE MAIUE BASHKIRTSEFF. £f79

que je me souviendrai toujours de cela. Le Roi a vu que ce mouvement venait de votre bon cœur, et c'est ce qui Ta flatlé; le Roi sait que vous n'avez besoin de rien, que vous êtes étrangères; c'est justement pour cela qu'il est si touché. Il en a parlé tout le temps et il m'envoie faire ses excuses pour le désagrément que vous avez eu.

« Manaan » ^ fait accroire au comte Diienhofl' que j'avais été enfermée pendant vingt-quatre Jieures pour punition de l'escapade, et ce bruit s'est aussttAL répandu, d'autantplus facilement que je sui^^ restée derrière les vitres du balcon pendant que Dina se promenait avec maman.

J'avais interrompu dix fois et eçtin j'ai débordé en un flot de paroles de gratitude et de joie.

— Le Roi était trop, trop bon de penser à me rassurer. J'étais une folle qui croyais être dans mon pays..... et voir mon empereur à qui j'ai parlé (c'est vrai) . Je serais au désespoir si le Roi avait e u I e moi ndre ennui de ce que j'ai fait. J'avais une peur atroce d'avoir offensé le Roi. Je l'ai peut-être effrayé par ma brusquerie

— Sa Majesté n'est jamais effrayée quand IL s'agit d'une « bella vagazza », etje vous le répète au nom du Roi, — ce sont ses paroles, je n'ajoute rien, — que loin d'être mécontent, il est enchanté, ravi, reconnaissant. Vous lui avez fait un plaisir extrême. Le Roi vous a remarquée l'année passée à Rome et au carnaval de

Naples et le Roi a été très mécontent contre M, le

comte Doenhofif, dont il a noté lui-même le nom, qui vous a dit quelque chose et vous a empêchée d'èlre là lorsque le Roi sortait.

Il faut vous dire que Doenhofif dans sa frayeur avait fermé la porte, ce dont je ne me suis pas

aperçue, étant trop excitée pour songera revoir le Roi.

— J'ai tout le temps parlé au nom de Sa Majesté, lépétant ses propres paroles

— Eh bien, monsieur, répétez-lui les miennes ; dites au Roi que je suis ravie et trop honorée, que cette attention me touche au plus haut degré, que jamais je n'oublierai la bonté et la délicatesse exquise du Roî; que je suis trop heureuse et trop honorée. Dites au Roi que j'ai agi comme une folie, mais puisqu'il n'en est pas trop fâché

— Enchanté, mademoiselle.

— Ce sera mon meilleur souvenir. Et comment ne • pas adorer la famille royale quand elle est si bonne,

si affable? Je comprends bien Tamour qu'on a pour le Roi, le prince Humbert et la princesse Marguerite.

Etenfîn ce monsieur a prié maman de lui donner sa carte pour la transçnettre au Roi.

A présent je n'ai plus peur qu'on en parle, au coçtraire. Sonnez, fanfares!

Du moment que le Roi n'a pas été furieux, je suis aux anges.

* On raconte à l'hôtel qu'il m'a baisé la main.

Doenhoff vient du Palais, où il y avait un diner de cent trente couverts. Le Roi a parlé de moi et a répété plusieurs fois : « Elle est excessivement jolie, »

Le Roi est bon juge, ça m'embellit singulièrement aux yeux de Doenhoff et de tous.

Mardi i7 avril. — Chaque citoyen doit faire son temps de service militaire ; de même chaque per-

sonne doit avoir aimé. J'ai fait mes huit jours et je suis libre j usqu'à nouvel ordre ...

Remiituniur eipeccata multa quare dilexit muîtum.

Dulciores sunt lacrymx oranlium quam gaudia ifientrorum.

(AUGUSTiN.)

Florence. — Mardi, S mai. — Voulez-vous savoir la vérité? eh bien, mais souvenez-vous bien do m que je vais vous dire : Je n'aime personne et je n'aimerai jamais qu'une personne qui caressera agréablement mon amour-propre... ma vanité.

Quand on se sait aimé, on agit pour Vautre et alors on n'a pas honte; au contraire, on se sent héroïf|ue.

Je sais bien que je n'irai rien demander pour moi, mais pour une autre je ferais cent bassesses, car ce sont des bassesses qui élèvent.

C'est toujours pour vous prouver que les plus belles actions se font par égoïsme... Demander pour moi serait sublime, parce qu'il m'en coûterait... Oh I rien que d'y songer, l'horreur!.. Mais pour un autre, on se fait plaisir et on a l'air de l'abnégation, du dévouement, de la charité en personne.

Et on croit soi-même à son mérite dans ce tnomentlà. On croit naïvement qu'on est véritablement charitable, dévouée, sublime I

Vendredi ii mai, — Ai-je dit que Gordigiani a été chez nous, m'a encouragée, m'a promis un avenir

382 JOCRXAL

artistique, a trouvé beaucoup de bon dans mes escpiisses

et a désiré beaucoup faire mon portrait?

Florence. — Samedi 12mai, — Mon cœur se serre de quitter Florence...

Aller à Nice ! Je m'y prépare comme pour traverser un désert, je voudrais me raser la tète pour ne pas avoir la peine de me coiffer.

On emballe, on part! L'encre sèche sur ma plume jusqu'à ce que je me décide à écrire un mot, tant les regrets m'obsèdent.

Nice. — Mercredi i 6 mai, — J'ai couru toute la matinée chercher quelques bagatelles qui manquent à mon antichambre, mais dans ce fichu pays on ne trouve rien. J'ai eu recours à un peintre de vitraux d'église, à un ferblantier, à qui sais-je?

L'idée que mon journal ne sera pas intéressant, l'impossibilité de lui donner de l'intérêt en ménageant des surprises, me tourmentent. Si je n'écrivais que par intervalles, je pourrais peut-être... mais ces notes de chaque jour ne trouveront patience que chez quelque penseur, quelque grand observateur de la nature humaine... Celui qui n'aura pas la patience de tout lire ne pourra rien lire et surtout rien comprendre.

Heureuse dans mon nid bien doux et bien élégant, dans mon jardin fleuri. Nice n'existe pas, je suis k la campagne chez moi.

Nice. — Mercredi i?3 mai. — Oh '.quand je pense qu'on ne vit qu'une fois et que chaque minute nous rapproche . de la mort, je deviens folle ! î

Je ne crains pas la mort, mais la vie est si courte, que la gaspiller est une infamie!!

DE MARIE BASBKIRTSEFF. 383

Jeudi J24 mai, — On a trop peu de deux yeux, ou il, faut ne rien faire. La lecture et le dessin me fatiguent énormément et, le soir, en écrivant ces malheureuses lignes, j'ai sommeil.

Ah 1 le beau œmps que la jeunesse !

Comme je me âbuviendrai avec bonheur de ces journées d'étude, d'art! Si je faisais ainsi toute l'année, mais un jour, une semaine par hasard... Les natures auxquelles Dieu a tant donné s'usent à ne rien faire.

Je tâche de me calmer en pensant que cet hiver, pour sûr, je me mettrai au travail. Mais mes dix-sept ans me font rougir jusqu'aux oreilles; presque dix-sept ans et qu'ai -je fait? Rien... Cela m'anéantit.

Je cherche, parmi les célébrités, ceux qui ont commencé tard, — pour me consoler; oui, mais un homme à dix-sept ans, ce n'est rien, tandis "que la femme de dix-sept ans en aurait vingt-trois, si elle était homme.

Aller vivre à Paris... dans le Nord, après ce beau soleil, ces nuits si pures et si douces! Que peut-on désirer, que peut-on aimer après l'Italie 1... Paris, le cœur du monde civilisé, de rintelligence, de l'esprit, des modes, sans doute, on y va, on y reste, on s'y plaît ; il faut même y aller pour... un tas de choses, pour retourner avec plus de plaisir dans le pa}s de Dieu, pays des bienheureux, pays enchanté, merveilleux, divin et dont tout ce qu'on peut dire n'égalera jamais la suprême beauté, le charme mystérieux!

On arrive en Italie et l'on se moque de ses bicoques de ses lazzaroni, on a même beaucoup d'esprit en se moquant et Ton a souvent raison de se moquer, mais oubliez un instant que vous êtes une personne d'esprit et qu'il est fort amusant de se railler de tout, et vous serez, comme moi, en extase, pleurant et riant d'admiration...

J'allais dire qu'il fait un clair de lune enchanteur el que dans le grand Paris je n'aurai plus ce calme, cette poésie, ces jouissances divines de la Nature, du Ciel.

Mardi 29 mai. — Plus j'avance vers la vieillesse de ma jeunesse, plus je me recouvre d'indifférence. Peu de chose m'agite et tout m'agitait; de sorte qu'en relisant mon passé, j'accorde trop d'importance aux bagatelles en voyant comme elles me faisaient bouillir le sang.

La confiance et cette susceptibilité de senCiments qui est comme le duvet du caractère ont été vite perdues.

Je regrette d'autant plus cette fraîcheur de sensation qu'elle ne se retrouve jamais. On est plus calme, mais on ne jouit plus autant. Les déceptions ne devraient pas m'arriver si vite. Si je n'en avais pas eu, je serais devenue quelque chose de surnaturel, je le sens.

Je viens d'avaler un livre qui m'a dégoûtée de l'amour. Une charmante princesse amoureuse d'un peintre! Pi! Ce n'est pas pour dire une injure aux peintres par une bêtise affectée mais... je ne sais, cela jure. J'ai toujours eu des idées aristocratiques et je crois aux races des hommes comme aux races des animaux. Souvent, c'està-dire toujours dans le commencement, les races nobles ne devenaient telles que par suite de l'éducation morale et physique, qui communique ses effets de père ^n fils. Qu'importe la cause I

Mercredi 30 mai. — J'ai feuilleté l'époque d'A...., ^'est vraiment surprenant comme je raisonnais. Je suis émerveilJée et remplie d'admiration. J'avais oublié tous ces raisonnements si justes, si vrais, j'étais assez inquiète qu'on ne crût à un amour (passé) pour le comte A Dieu merci, on ne peut pas le

croire, grâce à cecher journal. Non, vrai, je ne pensais pas avoir dit tant de vérités et surtout les avoir pensées. Il y a de cela un an et vraiment j'avais peur d'avoir écrit des bêtises; non, vrai, je suis contente. Seulement je ne comprends pas comment j'ai pu me conduire aussi sottement et raisonner aussi bien ?

J'ai besoin de me répéter qu'aucun conseil au monde ne m'aurait empêchée de faire quoi que ce fût et qu'il me fallait l'expérience.

Je suis désagréablement impressionnée d'être si savante, mais il le faut et, quand j'y serai habituée, je penserai que c'est tout simple, je me lèverai de nouveau dans cette pureté idéale qui est toujours quelque part au fond de l'âme, et alors, ce sera encore mieux, je serai plus calme, plus fîère, plus heureuse, parce que je saurai l'apprécier, bien qu'à présent je sois vexée comme pour une autre.

C'est que la femme qui écrit et celle que je décris font deux. Que me font à moi toutes ses tribulations ? J'enregistre, j'analyse, je copie la vie quotidienne de ma personne, mais, à moi, à moi-même, tout cela est bien indifférent. C'est mon orgueil, mon amour-propre, mes intérêts, ma peau, mes yeux qui souffrent, qui pleurent, qui jouissent; mais moi, je ne suis là que pour veiller, pour écrire, raconter et raisonner froidement sur toutes les grandes misères, comme Gulliver dut regarder ses Lilliputiens.

J'ai à dire beaucoup encore, toujours pour m' expliquer, mais assez I

Lundi i 1 juin, — Hier soir, pendant qu'on jouait aux cartes, j'ai fait une espèce de croquis à la lueur de deux boilgies que le vent faisait osciller beaucoup trop, et ce matin j'ai ébauché sur toile nos joueurs.

3Hi} JUl'RXAL

J'ai la lêle montée de peindre quatre personnes assises, de faire les poses des mains, des bras, les expressions. Je n*ai jamais fait que des Lôtes séparées en grand et en petit, je me contenterai de les semer coaune des (leurs sur la toile.

Paris. '^Samedi 7 juillet, — Je crois pouvoir dire avec assez de raison que, depuis fort peu de temps d^ailleurs, je suis devenue plus raisonnable^ je vois les choses sous un jour assez naturel et je suis revenue de bien des illusions et de bien des chagrins.

On n*apprend la vraie sagesse que par sa propre expérience.

Dimanche i 5 juillet. — Je m'ennuie au point de désirer de mourir. Je m*ennuie tant, que rien au monde, ce me semble, ne peut m'amuser, m'intéresser. Je ne désire rien, je ne veux rien! Si, je désirerai3 beaucoup, n'avoir pas honte de m'abrutir tout à fait. Pouvoir, en un mot, ne rien faire, ne penser à rien, vivre comme une plante, sans en avoir de remords.

Le capitaine B.... a passé la soirée chez nous, nous avons causé ; je suis assez dégoûtée de ma causerie depuis que j'ai lu ce que dit M"^^ de Staël sur l'imitation de l'esprit français par les étrangers. A l'écouter, on n'a qu'à se cacher dans son trou et ne jamais oser affronter le contact du sublime génie français.

Lecture, dessin, musique, mais ennui, ennui, ennui! Il faut en dehors de ses occupations, de ses délassements, quelque chose de vivant, et je m'ennuie.

Je ne m'ennuie pas parce que je suis une grande fille à marier, non, vous avez trop bonne opinion de moi pour le croire. Je m'ennuie parce que ma vie est tout de travers et que je m'ennuie 1

DE MARIE BASnKIRTSEFF. 3S1

Paris me tue! C'est un café, un hôtel bien tenu, un bazar. Enfin, il faut espe'rer qu'avec l'hiver, l'Opéra, le Bois^ les e'tudes, je m'y ferai.

Mardi i7 juillet. —J'ai passe' la journée à voir de vraies merveilles de broderies antiques et artistiques, des robes qui sont des poèmes chevaleresques ou des bucoliques. Toutes sortes de splendeurs qtii m'ont fait entrevoir un luxe que je n'ai presque pas soupçonné. Et ce luxe, non pas dans le demi-monde, mais dans le vrai monde.

Ah! l'Italie!... Si je consacre un mois deux fois par an à mes bardes, c'est pour ne plus m'en occuper après. C'est si béte^ les robes, quand on s'en occupe spécialement ! mais moi, les robes me mènent aux costumes et les costumes à l'histoire.

Mercredi 48 juillet, — Ce seul mot : V Italie! me fait tressaillir comme jamais aucun nom, aucune présence.

Oh! quand est-ce que j'irai là!

Je serais. si fâchée, si on croyait que j'écris des Oh/ et des Ahf par affectation.

Je ne sais pourquoi je m'imagine qu'on ne me croit pas, et alors, j'assure, je jure et c'est, tout en n'étant pas agréable, assez béte.

C'est que, voyez-vous, -je veux changer, je veux écrire très simplement, et je crains qu'en comparant avec mes exaltations passées, on ne comprcnn<' plus ce que je veux dire.

Mais écoutez ceci ; depuis Naples, c'est-à-dire depuis mon voyage en Russie, j'ai tâché déjà de me corriger et il me semble que cela va un peu mieux.

Je veux dire les choses tout naturellement, et fil

j'ajoute quelques figures, ne pensez pas que ce soit pour orner, oh ! non, c'est tout bonnement pour exprimer aussi parfaitement que possible la confusion de mes idées.

Je suis si agacée de ne pouvoir écrire quelques mots qui fassent pleurer! et je voudrais tant faire sentir aux autres ce que je sens! Je pleure et je dis que je pleure. Ce n'est pas cela que je voudrais, je voudrais raconter tout cela... attendrir enfin!

Cela viendra , et cela ne vient pas tout seul ; il ne faut pas chercher cela.

Je%idi 26 juilUet. — Aujourd'hui j'ai dessiné toute la journée; pour reposer mes yeux, je jouai de la mandoline, puis de nouveau le dessin, puis le piano. Il n'y a rien au monde comme l'art, quel qu'il soit, au commencement comme au moment de son plus grand développement.

On oublie tout pour ne penser qu'à ce qu'on fait, on regarde ces contours, ces ombres avec respect, avec attendrissement, on crée, on se sent presque grand

Je crains de me gâter les yeux et je ne lis pas le soir depuis trois jours. Ce dernier temps, j'ai commencé à voir tout trouble à la distance de la voiture au trottoir. Ce n'est pourtant pas bien loin.

Gela m'inquiète. Si, après avoir perdu ma voix, j'allais être obligée de ne plus dessiner jet lire! Alors, je ne mcplaindrais pas, parce que cela voudrait dire qu'il n'y a dans tous mes autres ennuis de la faute de personne et que telle est la volonté de Dieu.

Lundi 50 juillet. — On dit que beaucoup àe jeunes filles écrivent leurs impressions et cette stupide Vie parisienne le dit d'une manière assez dédaigneuse

DE »:ARIB B.VSUKIRTSEFF. 38^

J'e3père.bien que je ne suis pas cet tUre neutre, envieux, ignorant, aspirant les mystères et les déprava^lion par tous les pores.

Fauvel fait cesser mes voyages à Enghien et va peut-être m'envoyer en Allemagne, ce qui va de nour veau tout mettre sens dessus dessous. Walitsky est un habile homme, il s'entend à toutes les maladies ; j'ai espéré qu'il se trompait en me conseillant Sodenj et voilà que Fauvel va être de son avis.

Mercredi 1" août, — « Deux sentiments sont coriv muns aux natures altiéres et affectueuses, celui de l'extrême susceptibilité de l'opinion et de rextréme amertume quand cette opinion est injuste, i>

Quelle est donc l'adorable créature qui a écrit cela ? Je ne sais plus, mais j'ai déjà cité cette ligne, il y a juste un an, et je vous prie d'y penser quelqueftjis ch pensant à moi.

Dimanche 5 août, — Quand on manque de pain, un n'ose vraiment pas parler de confitures* Ainsi, à présent, j'ai honte de parler de mes espérances artistiques, je n'ose plus dire que je voudrais tel oti tel arrangement pour mieux travailler, que je veux rUalle pour y étudier. Tout cela m*est très gênant à dire.

Môme si on me donnait tout^ je croîs que je ne pourrais plus être contente comme je l'aurais été avant.

Rien ne redonne la confiance perdue et comme tout ce qui est irrévocable, cela me désole !

Oh est désappointé, triste, on ne remarque rien, personne, on a une figure soucieuse, ce qui m*enlaidit en m'ôtant cette expression confiante que j'avais avant. On ne sait plus riwi dire, vos amis vous re^^ardeni avec étonnement d'abord et s'en vont ensuite, Alorsoa

veut être amusant et Ton devient extraordinaire, exlra- 3ragant, impertinent et bête I

Lundi 6 août, — Vous croyez que je ne suis pas inquiète de la Russie?! Quel est Têlre assez malheureux, assez méprisable pour oublier sa patrie en danger?... Vous croyez que cette fable de la course du lièvre et de la tortue, appliquée à la Russie et à la Turquie, ne me fait pas de mal? Parce que je parle de pigeons et d'Américaines, est-ce que je ne suis pas inquiète, sérieusement inquiète de notre guerre?

Pensez-vous que les 100,000 Russes égorgés seraient morts, s'il n'avait fallu pour les sauver que mes vœux, ' et mes anxiétés pour les défendre?

Mardi 7 août, — J'ai été m' abrutir au Bon Marche, qui me plaît comme tout ce qui est bien organisé. On a soupe chez nous, on a ri, j'ai ri aussi, mais, c'est... égal... je suis triste, désespérée.

Et c'est IMPOSSIBLE ! ! Mot affreux, désespérant, horrible, hideux!!! Mourir, mon Dieu, mourir!!!

Mourir! I!I Sans avoir rien laissé après moi? Mourir comme un chien ! ! comme sont mortes 100,000 femmes -dont le nom est à peine gravé sur leurs tombes ! Mourir comme...

Folle, folle, qui ne voit pas ce que veut Dieu! Dieu veut que je renonce à tout et me consacre à l'art! Dans cinq ans, je serai encore toute jeune, peut-être serai-je belle, belle de ma beauté... Mais, si je ne devenais qu'une médiocrité artistique comme il y en a tant?

Avec le monde, ce serait bien, mais, consacrer sa -vie à cela et ne pas réussir!..

A Paris comme partout, il y a une colonie russe ! !

DE MARIE BASnKlRTSEFF. 391

Ce n'est pas ces mesquines considérations qui m'enragent, mais c'est que, quelque mesquines qu'elles soient, elles me désespèrentet m'empêchent de songer à ma grandeur.

Qu'est-ce que la vie sans entourage, que peut-on faire toujours seule? Cela me fait haïr le monde entier, ma famille, me haïr moi-même, blasphe'mer ! Yivre, vivre!.. Sainte Marie, Mère de Dieu, Seigneur Jésus- Christ, mon Dieu, venez à mon aide I

Mais si on se consacre aux arts, il faut aller en Italie I ! ! Oui, à Rome.

Ce mur de granit contre lequel je viens me briser le front à chaque instant !..

Je resterai ici.

Dimanche i2 août, — J'ai ébauché le portrait de la femme de chambre de la maison, Antoinette. • Elle a une figure charmante et des yeux bleus, grands ot brillants et d'une naïveté et d'une douceur exquises. Voilà ce que c'est; l'ébauche réussit toujours, mais pour savoir finir il faut avoir étudié.

' Vendredi 17 août, — Je me suis persuadée que je ne puis pas vivre hors de Rome. En effet, je dépéris iout bonnement, mais au moins, je n'ai envie de rien. J'aurais donné deux ans de ma vie, pour n'avoir pas encore été à Rome.

Malheureusement on n'apprend comment faire que lorsqu'il n'y a plus rien à faire.

. La peinture m'enrage I Parce que chez moi, il y a de quoi faire des merveilles et.que je suis, sous le rapport des études, plus malheureuse que la première gamine venue, chez qui an remarque des dispositions et qu'on envoie à l'école. Enfin, j'espère au moins

qu'enragée d'avoir perdu ce que j'aurais pu créer, la postérité décapitera toute ma famille.

Vous croyez que j'ai encore envie d'aller dans le MONDE ? Non, plus. Je suis aigrie, dépitée et je me fais artiste, comme les mécontents se font républicains.

Je crois que je me calomnie.

Samedi 18 août, — Lorsque je lisais Homère, je comparais ma tante en colère à Hécube dans l'incendie de Troie. Quelque abrutie qu'on soit et honteuse de confesser ses admirations classiques, personne, il me semble, ne peut échapper à cette adoration des anciens. On a beau avoir de la répugnance à répéter toujours la même chose, on a beau avoir peur de' paraître transcrire ce qu'on a lu dans les admirateurs par profession ou de redire les paroles de son professeur, surtout à Paris, on n'ose pas parler de ces choses-là, on n'ose vraiment pas.

Et pourtant aucun drame moderne, aucun roman, aucune comédie à sensation, de Dumas ou de George Sand, ne m'a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi naturelle que la description de la prise de Troie.

Il me semble avoir assisté à oes horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, été avec la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les autels de leurs Dieux où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur ville allaient les chercher et les livrer....

Et qui peut se défendre d'un léger frisson en lisant l'apparition du fantôme de Creuse ?

Mais quand je pense à Hector,, venu au bas de ces remparts avec de si excellentes intentions, fuyant

DE MARIE BASHKIRTSEFF . 3[ïi

devant Achille et faisant trois fois le tour de la %4l]6 toujours poursuivi.... Je ris I....

Et le héros qui passait unç courroie dans qu autour des pieds de son ennemi mort, le traîne cette fois autour des mênaes remparts ; je me figure un horrrhlti gamin galopant à cheval sur un bâton et un immense sabre de bois au côté...

Je ne sais pas... mais il me semble qu'à Rome seulement je pourrai. satisfaire mes rêveries universelles.. ,.

Là, on est comme au sommet du monde.

J'ai jeté au diable le Journal d'un diplomate en Italie;. cette élégance française, cette politesse, cette admiration banale m'offensent pour Rome. Un Français m'a toujours Tair de disséquer les choses avec un long instrument qu'il tient délicatement entre ses doigts, un lorgnon sur le nez.

Rome doit être, comme ville, ce que je m'imaginais, être comme femme. Toute parole employée avant et pour d'autres appliquées à.... nous est une profanation.

Dimanche i9 août, — Je viens de lire A^-iane çdiV Ouida. Ce livre m'a attristée et cependant j'envid presque le sort 'de Gioja.

Gioja a été élevée entre Homère et Yirgile ; son pêm mort, elle vient à pied à Rome. Là, l'attend une terrible déception. Elle s'attendait à la Rome d'Auguste.

Pendant deux ans, elle étudie dans l'atelier de Marix, le plus célèbre sculpteur de l'époque qui, sans le savoir, l'aime. Mais elle ne voit que son art jusqu'à l'apparition d'Hilarion, poète qui fait pleurer le monde entier sur ses poèmes et qui se moque de tout, millionnaire, beau comme un Dieu et adoré partout. Pendant que Marix adore en silence, Hilarion se fait aimer par caprice.

La fin du roman m'a attristée et pourtant j*accepterais à l'instant le sort de Gioja. D'abord, elle adorait Rome; ensuite, elle a aimé de toute son âme. Et si elle a été abandonnée, c'était par /m, si elle a souffert, c'était à cause de lui. Et je ne comprends pas qu'on .puisse se trouver malheureuse de quoi que ce soit A'cnant de celui qu'on aime... comme elle aimait et • comme je pourrai aimer, si j'aime jamais !...

Elle n'a jamais su qu'il ne l'avait prise que par -caprice.

— « Il m'a aimée, disait-elle, c'est mai qui n'ai pas su comment le retenir. »

Elle a eu la gloire. Son nom a été répété avec une admiration mêlée de stupeur.

Elle n'a jamais cessé de V aimera il n'est jamais descendu au rang des autres hommes pour elle, elle l'a toujours cru parfait, presque immortel, elle ne voulut pas mourir alors « parce qu'il vit )>. Comment peut-on se tuer, quand celui qu'on aime ne meurt pas ? disait-

Et elle est morte dans ses bras en l'entendant dire : Je vous aime.

Mais pour aimer ainsi, il faut trouver Hilarion. L'homme que vous aimerez ainsi ne doit pas être issu on ne sait de quelle famille. Hilarion était fils d'un noble autrichien et d'une princesse grecque. L'homme que vous aimerez ainsi ne doit jamais avoir besoin d'argent, ne doit jamais être un joueur faible ou un hamme qui a peur de quoi que ce soit au monde.

Lorsque Gioja s'agenouillait et baisait ses pieds, j'aime à croire que ses ongles étaient roses et qu'il n'avait pas de cors.

C'est que la voilà, la terrible réalité !

€et homme enfin ne doit jamais éprouver de diffl-

DE MAUlt: BASUianiSL-TF. ;jf!,>

ciil'os, à la. porte d'un palais ou (riin cerele, jamaîs. d'embarras devant un marbre qu il veut acheter, ou d'ennui de ne pouvoir faire quoi que ce ?oit, là clios& Ja plus folle même. Il doit être au-dessus des froissements, des difficultés, des ennuis des autres. 11 ne petit être lâche qu'en amour, mais làclie comme llilarioit qui brisait le cœur d'une femme en souriant^ et f;ui pleurait en voyant qu'une femme manquait de quelque chose.

C'est très compréhensible, d'ailleurs. Comment brise-t-on les cœurs ? En n'aimant pas ou plus. Est-ce volontaire? Y peut-on quelque chojje ? Non* Eh bien, on n'a donc pas à faire de ces re[vroches si bétes et pourtant si usités.

On reproche sans se donner la peine de comprendre- Un pareil homme doit torjo jrs trouver sur son chemin un palais à lui pour s'y arrêter ; un yacht pour le Iransporter où sa fantaisie veut le conduire^ des bijoux pour parer une femme, des serviteurs, des chevaux, des joueurs de flûte même, que diable!

Mais c'est un conte! Fort bien, ïikus alors^ cet amour aussi est une invention. Vous me direz qu'on imt* desgens qui gagnent 1,200 francs par -in ou qui reçoivent 25,000 francs de rente, économisant les gants, calculant les invitation.-», mais alors ce n'est plus du tout cela, du tout, du tout!

Alors, on est amoureux, on aime, on est désespéré;, on s'asphyxie, on tue sa rivale ou l'infidèle lui-même. Ou bien, on se résigne. Mais ce n'est pas cela, mais cen'est pas du tout cela. Oh ! du tout 1

Susceptible comme je le suis, la moindre des chosesme froisse.

a Marix et Grispin avaient juré de le tuer, mais ellene comprit pas qu'on pût se venger, — Me ven^^er de

3% JOIÎRNAT.

M|iioi! (lisait-elle ; il n*y a rien à venger. J'ai été heureuse, il m'a aimée.

n Et lorsque Marix se jeta à ses pieds et lui jura d'être un ami et un vengeur, elle se détourna avec horreur, vavec dégoût.

(( — Mon ami ? dit-elle, et vous lui voulez du mal? »

Je comprends qu'on puisse en vouloir à mort à Thomme quon a aimé, mais pas à celui qu'on aime.

Je n'aimerai jamais ainsi, si je ne trouve que ce que j'ai déjà vu. Je serais trop humiliée dans lui.

Pensez donc ! logé au deuxième chez ses parents et je parie (d'après ce qu'on sait par Visconti) que sa mère -ne lui donnait que deux fois par mois des draps blancs.

Mais voyez plutôt Balzac pour ces analyses au microscope, mes faibles efforts, mes malheureux efforts ne peuvent pas me faire comprendre.

Jeudi' 23 août. — Je suis à Schlangenbad ! Gomment et pourquoi? voici. Parce que je ne sais pas pour- (juoi je m'ennuie d'être séparée des autres et, puisqu'il 'faut souffrir, il vaut mieux souffrir ensemble.

ils se sont logés dans une espèce de pension à Schlangenbad, mais comme j'ai plus qu'assez de la pension de madame la baronne, je dis que je veux avoir des chambres au Badehaus, qui est ce qu'il y a de mieux

Ma tante et moi, prenons deux chambres au Badehaus, pour mes bains; c'est commode.

Fauvel m'a ordonné le repos, le voici. Seulement, je ne me crois pas encore guérie et, dans les choses désagréables, je ne me trompe jamais.

Bientôt j'aurai dix-huit ans. C'est peu pour les per- ■sonnes qui en ont trente-cinq, mais c'est beaucoup

pour moi, qui eu quelques mois de vie de jeune fille n*ai eu que peu de plaisir et beaucoup d'ennuis.

L'art! Si je n'avais dans le lointain ces quatre lettres magiques, je serais morte.

Mais pour cela on n'a besoin de personne, on ne dépend que de soi, et, si on succombe c'est qu'on n'est rien et qu'on ne doit plus vivre. L'art I. je mêle figure comme une grande lumière là-bas, très loin, et j'oublie tout le reste et je marcherai les yeux fixe's sur cette lumière... Maintenant, ohl non, non, maintenant, mon Dieu, ne m'effrayez pas! Quelque chose d'horrible me dit que... Ahl. noni Je ne l'e'crirai pas, je ne veux plus me porter malheur I Mon Dieu... on essayera et si... C'est qu'il n'y aura rien à dire... et... que la volonté de Dieu soit faite I

J'étais à Schlangenbad il y a deux ans. Quelle différence!

Alors j'avais toutes les espérances; à présent, aucune.

L'oncle Etienne est comme alors avec nous, et avec un perroquet comme il y a deux ?ins. La même traversée du Rhin, les mêmes vignes, les mêmes ruines, des châteaux, des vieilles tours à légendes. . .

Et ici, à Schlangenbad, de ravissants balcons, comme des nids de verdure, mais ni les ruines, ni les maisonnettes neuves et gentilles ne me charment. Je reconnais le mérite, le charme, la beauté lorsqu'il y a lieu, mais je ne puis rien aimer que là-bas.

Et d'ailleurs qu'y a-t-il dans le monde de comparable ? Je ne sais comment dire, mais les poètes l'ont assuré et les savants l'ont prouvé avant moi,

Grâce à l'habitude de porter avec moi « un tas de

choses inutiles », au bout d'une heurQ je suis partout

un peu comme chez moi; mon nécessaire, meis cahiers,

ma mandoline, quelques bons gros libres, ma ckancel-

ierie et mes portraits. Voilà tout. Mais, avec cela, n'importe quelle chambre d'auberge devient convenable. Ce que j'aime le plus, ce sont mes quatre gros dictionnaires rouges, mon Tite-Live gros vert, un tout petit Dante, un L&martine moyen et mon portrait, dé la grandeur cabinet, peint à Thuile et encadré dans du velours bleu foncé dans une boite de cuir de Russie. Avec cela, mon bureau est élégant tout de suite, et les deux bougies, projetant leur lumière 'sur ces teintes chaudes et douces à Tœil, me raccommodent presque avec l'Allemagne .

' Dinaestsi bonne... si gentille 1 Je voudrais tant la voir heureuse 1...

En voilà uh motl Quelle vilaine blague que la vie de certaines personnes!

Lundi 27 août. -^ J'ai ajouté une clause à, ma prière de tous les soirs, cinq mots : Protégez nos ar^ mées! mon Dieu!

Je dirais bien que je suis inquiète, mais dans des intérêts si grands, que suis-je pour dire quoi que ce soit? Je déteste les compassions oisives. Je ne parlerais sur notre guerre que si j*y pouvais quelque chose. Je me borne à persister quand même à admirer notre famille impériale^ nos grands-ducs et notre pauvre cher empereur.

On trouve que nous allons mal. Je voudrais bien voir les Prussiens dans ce pays sauvage, aride, rempli de traîtres et de ruses ! Ces excellents Prussiens marchaient dans un pays riche et fertile comme la France, où à chaque instant ils trouvaient des villes et des campagnes, où ils avaient â manger, à boire et à voler. Je voudrais les voir dans les Bakans I

Sans compter que nous nous battons, tandis qu'eux

'Wf^rj^'

achetaient pour Iq^ plupart et puis faisaient une boucherie d'hommes.

Nos braves meurent comme des brutes disciplinées, disent les gens de parti pris; comme des héros, disent les honnêtes gens.

Mais tout le monde est d'accord pour dire que jamais encore on ne s'est battu comme se battent les Russes à présent, ^histoire vous le dira.

Mercredi ^9 août. — Étant depuis longtemps tourmentée par le point obscur pour moi du passage de l'empire à la royauté, au morcellement définitif de ritalie, j'ai pris un livre d'Amédée Thierry et m'en suis allée dans le bois où j'ai lu, cherché et appris ce qu'il fallait, tout en errant à l'aventure, ne sachant où j'allais et m'imaginant vainement des rencontres comme celle que j'ai décrite l'année passée.

Les Russes vont de mal en pis. On lisait les nouvelles de la guerre : le défilé de Ghipka est encore aux Russes ; demain nous saurons le résultat de l'action décisive. Aussitôt j'ai fait vœu de ne pas dire un mot jusqu'à demain, pour que les nôtres gagnent.

Moi^ à dix-huit ans, c'est une absurdité I Mes talents à l'état d'herbes, mes espérances, mes manies, mes caprices vont devenir ridicules à dix-huit ans. Commencer la peinture à dix-huit ans, quand on a eu la prétention de tout faire avant et même mieux que les autres !

Il y en a qui trompent les autres, moi j'ai trompé moi-môme.

Jeudi 30 août. — Je n'ai pas parlé, et ce soir à Wiesbaden nous avons appris que Ghipka est aux Russes, que les Turcs sont battus (du moins dans le moment) et que de grands renforts nous arriv^ent.

Samedi 4^ septembre. — Je suis oeaucoup toute. seule, je pense, je lis sans guide aucun. C'est peut-être bien, mais c'est peut-être mal aussi.

Qui me garantit que je ne suis pas pavée de sophismes et remplie d'idées erronées I C'est de quoi on jugera après ma mort.

Pardon, pardonne. Voilà un mot et un verbe beaucoup employés dans ce monde. Le christianisme nous ordonne le pardon.

Qu'est-ce que le pardon?

C'est la renonciation à la vengeance ou à la punition. Mais lorsqu'on n'avait eu l'intention ni de se venger, ni de punir, peut-on pardonnera Oui et non. Om«, parce qu'on se le dit et le dit aux autres et qu'on agit comme si l'offense n'avait pas existé I

Non, parce qu'on n'est pas pas maître de samémoire, et tant qu'on se souvient, on n'a pas pardonné.

J'ai passé toute la journée dans la maison d'en face avec les miens, où j'ai raccommodé avec mes propres doigts un soulier de cuir de Russie à Dina ; ensuite j'ai iavé une grande table de bois, comme la première fille de chambre venue^ et sur cette table je me mis à faire des Varéniki (pâte faite de farine, d'eau et de fromage frais). Les miens se sont amusés à me voir pétrissant de la farine mouillée, les manches retroussées et une calotte de velours noir sur la tête « comme Faust ».

Et puis j'ai mis un paletot Robespierre couleur caoutchouc blanc, et je suis allée avec Dina étonner la Tyrolienne qui vend un tas de petites choses en lui demandant la tête morte de M... Elle ne comprenait pas, je lui acheté un ours et nous sommes parties.

Dimanche 2 septembre. — Comment des gens libres

et que personne n'y force vont-ils. passer une journée à Wiesbaden?

Nous y allons pourtant, pour voir le peuple le plus ridicule du monde célébrer la défaite du plus élégant.

J'avais sommeil et prenais de temps en temps du café noir.

Jeudi 6 septembre. — Rester à Paris. C'est à quoi je me suis définitivement arrêtée et ma mère aussi. Je suis restée toute la journée avec elle. Nous ne nous querellions pas et cela irait très bien si elle n'était pas malade, surtout dans la soirée. Depuis hier, elle ne quitte presque pas le lit.

Je suis décidée à rester à Paris, oà f étudierai et d'où, pendant V été f irai m'amuser aux eaux. Toutes les fantaisies sont épuisées; la Russie m'a fait défaut, et je suis bel et bien corrigée. Et je sens que le moment est enfin venu de m'ârrêter. Avec mes dispositions, en deux années je rattraperai le temps perdu.

Ainsi donc, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et que la protection divine soit avec moi . Ce nest pas une décision éphémère comme tant d'autres, mais définitive

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