‹ Journal de Marie Bashkirtseff: avec un portraitChapitre 5 sur 6 · I . Quand on est heureux physiquement, on a Tesprit · texte numérisé non relu

I . Quand on est heureux physiquement, on a Tesprit

\: ' et le cœur libres, on peut alors aimer sans calcul, sans

f; arrière-pensée, sans vilenie.

i. Pourquoi tant de femmes ont-elles aimé des rois ?

ï- Parce qu'un roi est l'expression de la puissance et

: que la femme aime dominer, mais elle a besoin de s'ap-

puyer sur quelque chose de fort, comme la plante frêle et délicate s'appuie contre un arbre.

Voyez, j'aime A... et cet amour est à chaque instant secoué, tantôt par l'incertitude, tantôt par la crainte.

A chaque instant aplatie par l'amour-propre blessé, humiliée par cette dépendance ignoble, j'aurais pu l'aimer beaucoup, j'aurais pu avoir un sentiment égal, fort, durable, et, au lieu de cela, je n'ai qu'une espèce de tourment qui me fait dire tantôt oui, tantôt non; qui me rend incertaine, indécise, mercenaire, misérable.

Non, n'attribuez pas ma conduite à d'affreux calculs. Je n'aime pas un homme parce qu'il est riche, mais parce qu'il est libre, franc dans tous ses mouvements. Je veux la richesse pour pouvoir ne plus y songer, ne plus être soumise à cette force brutale, mais incontestable, mais inévitable.

J'ouvre la bouche pour parler encore, mais tout ce que je pourrais dire se réduira toujours à ceci : Le parfait bonheur moral ne peut exister que lorsque le

côté matériel est satisfait et n'oblige pas à songer à soi comme un estomac vide.

L'amour au dernier point, la passion l'emporte sur tout, mais pour un instant seulement, et comme on sent après, davantage, tout ce que je viens de dire f Ce que je dis, je ne Tai pas lu dans les livres, je ne Tai pas éprouvé, mais que tous ceux qui ont vécu, qui n'ont plus seize ans comme moi, mettent de côté cette fausse honte qu'on a d'avouer de pareilles choses, et qu'ils l'avouent, qu'ils disent si ce que je tâche de prouver n'est pas juste. Si quelqu*un se contente de peu, c'esi qu'il ne voit pas au-dessus de ce quil a.

Jeudi i 3 juillet, — Le soir, nous allons chez la comtesse de M... Elle me parle mariage.

— Oh! non, dis-je, je neveux pas ; je veux me faire chanteuse!... Voyez-vous, chère comtesse, il faut faire ceci : je me déguiserai en fille pauvre, et vous, avec ma tante, me conduirez chez le premier professeur de chant de Paris, conime une petite Italienne que vous protégez: et qui donne des espérances pour le chant.

— Oh! oh!

— Ainsi donc, continuai-je tranquillement, c'est le seul moyen de savoir la vérité sur ma voix. Et j'ai une petite robe de Tannée dernière qui fera un effet! dis-je en pinçant et en allongeant les lèvres.

— Au fait, mais oui, c'est une excellente idéel

Mon père télégraphie qu'il m'attend avec impatience. L'oncle Etienne lélégrapfiie qu'il vient me prendre à la frontière. L'oncle Alexandre télégraphie qu'il y a le

choléra en Russie; mais je ne crains rien, je ne suis pas fataliste, et je ne crois pas que tout soit écrit d'avance; je crois fermement que rien ne se fait sans la volonté de Dieu, et si Dieu veut que je meure à présent, rien ne pourra l'empêcher, tandis que s'il me réserve une longue vie, aucune épidémie au monde ne me fera ■aucun mal.

Ma tante me prie de me coucher^ car il est une ijeure.

— Laissez-moi! lui dis-je, si vous m'ennuyez, je deviendrai folle.

Mon Dieu! quelle idée me trouble encore? Paris! Oui ! Paris ! le centre de l'esprit, de la gloire ! de tout! Paris! la lumière et la vanité, le vertige!

M(jn Dieu ! donnez-moi la vie que je veux, ou faitesmoi mourir...

Vendredi 14 juillet. — ^ Depuis le matin, je prends le plus grand soin de ma personne : je ne tousse pas une fois de trop, je ne me- remue pas, je meurs de chaleur 'Ct de soif, mais je ne bois pas.

A une heure seulement, je prends une tasse de café €t je mange un œuf, si salé que c'est plutôt du sel avec un œuf qu'un œuf avec du sel.

J'ai idée que le sel fait du bien au gosier.

Je mets une robe de batiste grise tout unie, un fichu <ie dentelle noire et un chapeau marron. Mais, une fois habillée, je me trouve si bien, que je voudrais toujours ^tre ainsi.

Enfin, nous partons, prenons M""® de M... et arrivons à la porte du n** 37 de la Chaussée-d'Antin, chez M. Wartel, le premier professeur de Paris.

. M*"*" de M... a été chez lui et lui a parlé d'une jeune fille qui lui est particulièrement recommandée

DE MARIK BASHKIRTSEFF. 2iS

d'Italie ; — les parents voudraient savoir à quoi s*en tenir -sur son avenir musical.

M. Wartel a dit qu'il l'attendrait demain, et c'est avec grand'peine qu'il a accordé cette audition à quatre heures.

Nous arrivons à trois heures. On nous laisse pénétrer dans une antichambre ; nous voulons aller plusloin, mais un domestique nous barre le passage et ne nous laisse passer que lorsqu'on lui dit que ce sont âe^ dames que M. Wartel attend.

• On nous fait entrer dans un petit salon attenant à; celui où se tient le maître, en train de donner une leçon.

— C'est pour quatre heures, madame, «lit un jeune homme en entrant.

— Oui, monsieur, mais vous permettrez que cette jeune fille écoute.

•r— Sans doute, madame.

Pendant une heure, nous écoutons le chant de lafemme anglaise : une vilaine voix, mais une méthode î. Je n-'ai jamais entendu chanter comme cela.

Et je me souvins avec indignation de Faccioti, de- Tosti, de Greschi.

Les murs du salon où nous nous trouvons sont tout' couverts des portraits des plus grands artistes connus,, avec les dédicaces les plus afifectueuses.

Enfin, quatre heures sonnent, l'Anglaise s'en va. Jeme sens trembler et je perds mes forces.

Wartel me fait un signe qui veut dire : Entrez !

Je ne comprends pas.

. — Entrez donc, mademoiselle, fait-il, entrez!

J'entre, suivie de mes deux protectrices, que je priede retourner dans le petit salon, car elles m'intimideraient et, en réahlé, j'ai très peur.

VVartel est très vieux, mais l'accompagiialeur est assez jeune.

— Vous lisez la musique?

— Oui, monsieur.

— Que s^vez-vous chanter?

— Rien, mais je chanterai une gamme ou une vocalise.

— Prenez donc une vocalise, monsieur Chose I jQuelle voix avez-vous? soprano?

— Non, monsieur; contralto.

— Nous verrons.

Wartel, qui ne se lève pas de son fauteuil, fait signe de commencer. Et j'attaquai une vocalise, tremblante d'abord, enragée ensuite et contente à la fin. Car je ne quittais pas des yeux la figure longue, longue, longue, du maître. C'est surprenant.

— Eh bien, dit-il, c'est plutôt un mezzo-sopreno que vous avez. C'est une voix qui monterait.

— Et qu'en dites- vous, monsieur? demandèrent ces dames en entrant.

— Je dis qu'il y a de la voix, mais.Vous savez, il faut beaucoup travailler. Cette voix est toute jeune, elle ne fera que croître, enfin elle suivra le développement de mademoiselle. Il y a de l'étoffe, il y a de l'organe, il faut travailler.

— Alors vous croyez, monsieur, que cela vaut la peine?

— Oui, oui, il faut travailler.

— Mais la voix est belle? demanda M™* de M...

— Ce sera une belle voix, répondit l'homme de sa voix tranquille et avec son air indolent et réservé; mais il faut la développer, la poser, la travailler, et c'est toute une aflFaire.

Oh I oui, il faut travailler 1

DE MARIE DASnKIRTSEFF. i2l7

— J'ai mal chanté? dis-je enfin, j'avais si peur!

— Ah I mademoiselle, il faut s'habituer, il faut surmonter cette peur, elle serait très mal venue sur la scène.

Mais j'étais enchantée de ce que l'homme avait dit; car ce quMl a dit, c'est énorme pour une pauvre fille qui ne lui donnera aucun profit.

Habituée que je suis aux flatteries, ce ton grave et mdiciaire me parut froid, mais je compris de suite qu'il était content.

Il disait : « Il faut travailler, il y a du hon, » c'est énorme déjà.

Pendant ce temps, l'accompagnateur me toisait, m'examinait minutieusement la taille, les bras, les mains, la figure. Je baissais les yeux et rougissais en priant ces dames de sortir.

Wartel était assis, moi debout, devant son fauteuil.

— Vous avez pris des leçons?

— Jamais, nonsieur; dix leçons seulement, c'est-àdire.

— Ouï; enfin, il faut travailler. Yous pouvez chanter uae romance?

— Je sais une chanson napolitaine, mais je n'en ai pas la musique.

— L'fidr de Mignon I cria ma tante de l'autre chambre.

— Fort bien; chantez l'air de Mignon,

Pendant que je chantais, la figure de Wartel, qui n'exprimait d'abord que l'attention, exprima une légère surprise, puis de l'étonnement et, enfin, il se laissa aller jusqu'à remuer la tête en mesure, sourire agréablement et chanter lui-même.

— Hein I fit l'accompagnateur.

— Oui, oui, fit le maître avec la tête.

Je chantais, très agitée.

^18 JOlTRNAÏi

— Tenez- VOUS donc en place, ne remuez pas, respirez !

— Eh bien, monsieur? avons-nous demandé toutes les trois ensemble.

— Eh bien, c*est bien. — Faites-lui faire un.. (A.h! «diable, j'oublie le mot qu'il a dit.)

L'accompagnateur me fit faire le.., peu importe le «om ; il m'a fait parcourir toutes mes notes.

— Jusqu'au si naturel, dit-il au vieux.

— Oui, c'est un mezzo-soprano; d'ailleurs c'est beaucoup plus avantageux, beaucoup plus avantageux pour la scène.

Je restais toujours debout.

— Asseyez-vous, mademoiselle, me dit l'accompagnateur en m'examinant de la tête aux pieds.

Je m'assis sur le bord du canapé.

— Enfin^ mademoiselle, dit le sévère Wartel, il faut travailler, vous arriverez.

Il me dit encore plusieurs choses concernant le théâtre, le chant, l'étude, tout cela de son air impas* sible.

— Combien de temps faut-il pour former cette voix? demanda M*"* de M...

— Vous comprenez, madame, que cela dépend de l'élève, il y en a qui devancent le temps, celles qui ont de l'intelligence.

— Celle-là en a plus qu'il n'en faut.

— Ah ! tant mieux ! Dans ce cas, c'est plus facile.

— Mais enfin, combien de temps?

— Pour la bien former, pour la finir, trois grandes années... oui^ trois grandes années de travail, trois ^andes années !

Je me taisais et méditais une vengeance contre le per*

DE MARIE BASUKinTSEFF. 21î>

fldé accompagnateur avec son air de dire : « Celle-lè est bien faite, gentille, ce sera amusant ! »

Après quelques phrases encore on se leva. Wartel resta assis et me tendit la main avec bonté. Je me mordais les lèvres.

— Ecoutez, dis-je à la porte, rentrons et disonslui la ve'rité.

Ma tante a tendu sa carte. Nous sommes rentréesen riant de grand cœur. Je racontai au sévère maestro ma farce.

C'est Taccompagnateur qui faisait une figure ! Je nel'oublierai jamais. J'étais vengée.

— Si vous aviez parlé un peu plus, dit Wartel, je vous aurais reconnue pour une Russe.

— Je le sais bien, monsieur, aussi n'ai-je pas parlé. Ces dames lui expliquèrent mon désir de savoir la

vérité de son illustre bouche.

— C'est comme je vous Tai dit, mesdames, il y a de la voix, il faut avoir du talent.

— J'en aurai, monsieur, j'en ai ; vous verrez d'ailleurs.

J'étais si contente que j'ai consenti à aller à piedi jusqu'au Grand Hôtel.

— C'est égal, ma chère, dit la comtesse, j'ai de l'autre chambre observé la figure du maître, et quand vous avez chanté Mignon il a été très étonné, n'est-ce. pas, madame ? Il a chantonné lui-même, et de la part d'un homme comme lui I Et pour une petite Italienne qu'il était là à juger avec toute la sévérité possible!...

Nqus avons dîné ensemble; j'étais contente, et je me suis montrée comme je suis avec toutes mes originalités, mes fantaisies, toutes mes ambitions^ toutes mes espérances

2iO JOURNAL

Après dîner, nous sommes restés longtemps sur ie perron à jouir de la fraîcheur de Tair et de la vue des innombrables voyageurs qui passent et repassent par la cour.

Je dois étudier avec Wartel. Et Rome ?

On y songera...

Il est tard, je dirai cela demain.

Dimanche 16 juillet, — Quand je pense au bonheur de M"*» K,.., princesse de S..., tous les mauvais instincts se réveillent en moi, c'est-à-dire Tenvie !

Cette fille, si misérable à Nice, si commune avec ses joues rouges et son gros nez moldave!

Elle est belle, mais c'est une beauté que je voudrais avoir pour femme suivante, habillée d'un costume bizarre, une femme pour me i:hausser et pour me rafraîchir avec un grand éventail. Et la voilà reine, et reine dans un moment de trouble, c'est-à-dire dans un moment inappréciable pour les ambitieuses. Certes, sa place est marquée-dans l'histoire.

Et moilll

Mardi i^ juillet. — C'est aujourd'hui que j'ai vu des choses bien extraordinaires. Nous sommes allées chez le célèbre somnambule Alexis.

Il ne donne presque plus d'autres consultations que des consultations pour la santé.

On nous a fait entrer dans une chambre demi-éclairée, et comme M""® de M... avait dit : « Nous ne sommes pas pour la santé», le médecin sortit, nous laissant seules avec l'homme endormi.

Un homme, cela m'a rendue incrédule et surtout l'absence de tout charlatanisme extérieur.

— ' Il ne S'agit pas de santé, a dit M"® de M.... en mettant ma main dans celle d'Alexis.

— Ah 1 dit-il avec les yeux à moitié fermés et vitreux comme ceux d'un mort. En attendant autre chose, votre petite amie est bien malade.

— Oh! fis-je effrayée, et j'allais lui dire de ne pas parler de ma maladie, craignant d'entendre des horreurs. Mais, avant que j'eusse le temps, il me détailla mon mal, qui est une laryngite, quelque chose de chronique; — une laryngite, mais j'ai des poumons très forts, c'est ce qui m'a sauvée.

— L'organe était superbe, dit Alexis avec compassion ; à présent il est usé ; il faut vous soigner.

Il fallait écrire, je ne me rappelle pas toutes ces histoire» de bronches, de larynx; pour cela j'y retournerai demain.

— Je viens, monsieur, lui dis-je^ vous consulter sur cette personne.

Et je lui remis une enveloppe cachetée avec la photographie du cardinal.

Mais avant de dire ici toutes ces choses extraordinaires, convenons ensemble que je n'avais rien dans mon aspect qui pût dénoncer que je m'occupe d'un cardinal. Je n'en avais dit mot à personne. Et d'ailleurs, quelle probabilité qu'une jeune Russe, élégante, aille chez un somnambule pour parler du pape, du cardinal, du diable ?

Alexis se tenait le front, et cherchait ; moi, je m'impatientais.

— Je le vois, dit-il enfin.

— Où est-il?

— Dans une grande ville, en Italie ; il est dans un palais; entouré de beaucoup de monde; c'est un homme jeune... Non! c'est sa figure expressive qui me

trompe. Il a des cLoveux gris... il est en uniforme... il a passé soixante ans.

Moi qui arrachais. les mots de sa bouche avec une avidité croissante, je fus refroidie.

— Quel uniforme? demandai-je, c'est singulier... ii n'est pas militaire.

— Non, pour sûri

— Non, mais alors, quel est cet uniforme?

^- Etrange ; pas de notre pays... c'est...

— C'est?...

— C'est un habit d'ecclésiastique... Attendez... Il occupe un rang très élevé, il domine les autres, c'est un évèque... non ! c^est un cardinal.

Je lis un soubresaut et lançai mes mules à l'autre bout de la chambre. M"® de M... se tordait de rire envoyant mon excitation.

— Un cardinal? répétai-je.

— Oui.

— Quelle est sa pensée?

— Il pense à une très grave affaire, il est fort occupé ! La lenteur d'Alexis et la difficulté qu'il semblait avoir

à prononcer les paroles me rendaient nerveuse.

— Allez, voyez bien avec qui il est? que dit-iï?

— Il est avec deux jeunes gens... militaires, deux jeunes gens qu'il voit souvent, qui sont du palais.

J'ai toujours vu dans les audiences du samedi deux militaires assez jeunes qui se trouvaient parmi la suite du pape.

— Il leur parle, continua Alexis, il leur parle une langue étrangère... italien!

— Italien?

— Ahl mais il est très instruit, ce cardinal, il sait presque toutes les langues d'Europe,..

— Le voyez-vous en ce moment?

— Oui, oui. Ceux qui sont autour de lui sont aussi des ecclésiastiques. Un d'eux, très grand, maigre, à lunettes, s'approche et lui parle bas ; il regarde de très près... il est obligé d'approcher l'objet tout près de ses yeux pourvoir...

Ahl bigre, c'est le portrait de celui dont j'oublie toujours le nom^ mais il est très connu à Rome, c'est lui qui a parlé de moi au dîner de la villa Mattei.

— De quoi est occupé ce cardinal? demandai-je, que vîent-il de faire, qui a-t-il vu dernièrement?

— Hierl... hier il y a eu une grande réunion chez lui... des gens d'Église... tous! oui, on a agité un sujet grave, très grave, hier lundi. Il est très inquiet, car il est question de...

— De quoi?

— On a parlé, on travaille, on veut...

— Quoi? Yoyez!

— On veut le faire... Pape!

— Oh! oh!

Le ton avec lequel c'a été dit, l'étonnement du somnambule et les paroles par elles-mêmes me donnèrent comme une commotion électrique ; je n'avais plus rien aux pieds. J'ôtai mon chapeau, dérangeant mes boucles, détachant les épingles et les lançant au milieu de la chambre.

— Pape ! m'écriai-je.

— Oui, Pape, répéta Alexis^ mais il y a de grandes difficultés... Il n'est pas celui qui a le plus de chances»

— Mais il sera Pape ?

— Je rie lis pas dans l'avenir.

— Mais si, monsieur, essayez, vous pouvez... Allons t

— Non, non, je ne vois pas l'avenir ! je ne le vois pasi

— Mais qui est ce cardinal, comment est son nom ?

ne le pouvez-vous pas voir par ce qui l'entoure, par ce qu'on lui dit?...

— A... attendez. Ah ! dit-il, c'est que son image que je tiens ici est bien dépourvue de la vitalité, et vous vous agitez tant, que vous me fatiguez horriblement; vos nerfs donnent des secousses aux miens'; soyez plus calme.,

— Oui, mais vous dites des choses qui me font sauter. Voyons, le nom de ce cardinal?

Et il se mit à se presser la tête, à flairer l'enveloppe (qui est grise et double, très épaisse).

Je n'avais plus Tien à ôter ; je me suis renversée dans mon fauteuil.

— Pengie-t-il à moi ?

— Peu... et mal. Il est contre vous. Il y a je ne sais quel mécontentement... des motifs politiques...

— Des motifs politiques ?

— Oui.

— Mais il sera pape ?

— Je ne le sais pas. Le parti français va être détruit, c'est èi-dire que lepapabile français a si peu de chance, oh I mais il n'en a presque pas... que son parti va se réunir au parti Antonelli ou à l'autre Italien.

— Auquel des deux ? Lequel triomphera ?

— Je ne pourrai le dire que quand ils seront en train f mais beaucoup de monde est contre A...., c'est l'autre...

— Et ils seront bientôt en train ?

— On ne peut pas le savoir. Il y a le pape, on ne peut pas tuer le pape I il faut que le pape vive...

— Et Antonelli vivra longtemps ?

Alexis secoua la tète.

— Il est donc bien malade ?

— Oh ! oui.

— Qu*a-t-il?

— Il a mal aux jambes, il a la goutte, et hier... non, avant-hier il a eu un terrible accès. 11 a la décomposition du sang, je ne peux pas dire cela à une dame...

— Et c'est inutile.

— Ne vous agitez pas, dit-il. Yous me fatiguez. Pen- Bet doucement, je ne peux pas vous suivre...

Sa main tremblait et faisait tout trembler en moi ; je la lâchai et devins calme.

— Prenez cela, lui dis-je, lui donnant la lettre de Pietro cachetée dans une enveloppe exactement semblable à lautre.

11 la prit, et, comme l'autre, la pressa contre son cœur et son front.

— Tiens, fit-il, celui-là est plus jeune, il est très jeune. Cette lettre est écrite depuis quelque temps déjà; elle a été écrite à Rome et, depuis, cette personne s'est déplacée... Elle est toujours en Italie... mais ce n'est pas à Rome... il y a la mer,.. Cet homme est à la campagne... en pleine campagne. Oh ! certainement il s'est déplacé depuis hier^ depuis vingt-quatre heures seulement, pas davantage... IVfais cet homme est quelque chose au Pape, je le vois derrière le Pape... Il est lié à A...., il a un lien de parenté proche avec lui ..

~ Mais quel est son caractère, quelles sont ses inclinations, ses pensées ?

— C'est un caractère étrange... renfermé, sombre, ambitieux... 11 pense à vous constamment... mais il pensé surtout à arriver à son but... Il est ambitieux.

— 11 m'aime ?

— Beaucoup; mais c'est une nature étrange, malheureuse. 11 est ambitieux.

â^6 JOURNAL

— Mais alors il fie m'aime pas ?

— Si ! il vous aime, mais, chez lui, Tamotir et Uambition marchent ensemble. // a besoin de vous.

— De'crivez-le-moi davantage au maraL

— Il est le contraire de vous, dit Alexis en souriant, bien que tout aussi nerveux.

— Voit-il le Cardinal ?

— Non, ils sont mal ensemble ; le Cardinal est contre lui depuis longtemps déjà par des mutifs politiques-

Je me souviens toujours de ce que me disait Pietro; « Mon oncle ne serait pas fâché contre le Gaccia-Club et le volontariat; qu'est-ce que ça lui fait, à lui ? Mais c'est à cause de la poulitique. »

— Mais il est son proche parent, continua Alexis. Le Cardinal est mécontent de lui.

— Dernièrement, ne se sont-iJs pas vus?

— Attendez ! Yous pensez à trop de choses, ce sont des questions difficiles, je confonds ce billet avec Fautre ! Ils étaient dans la même enveloppe !

C'est que c'est vrai : hier, ils étaient dans la même enveloppe.

— Yoyez, monsieur, tâchez de voir.

— Je vois 1 Ils se sont vus il y a deux jours, mais ils n'étaient pas seuls... je le vois avec une dame.

— Jeune ?

— Agée, sa mère.

— De quoi ont-ils parlé ?

— De rien clairement; on était embarrassé. On a dit quelques mots vagues, presque rien sur ce mariage.

— Quel mariage ?

— Avec vous.

— Qui en a parlé ?

— Eux. Antonelii ne parle pas, il laisse dire, lui... Il est contre ce mariage, surtout dès le commencement.

DE MARIE BASIiKIRTSEFF. 227

A présent il le regarde mieux, et supporte un peu mieux cette idée.

— Mais quelles sont les idées du jeune ?

— Des idées arrêtées; il veut vous épouser... mais Antonelli ne le veut pas. Depuis fort peu de temps il vous est toutefois moins hostile.

M™® de M... me gênait beaucoup, mais j'ai continué bravement, bien que toute mon humeur joyeuse fût tombée aussi bas que possible.

— Si cet homme ne pense qu'à son but, il ne pense donc pas à moi ?

— Oh I si, je vous Tai dit, chez lui vous faites avec son ambition une seule et même chose.

— Alors il m'aime ?

— Oh ! beaucoup.

T- Depuis quand ?

— Vous êtes trop agitée, vous me fatiguez et vous me faites des questions trop difficiles... je ne vois pas.

— Mais si... lâchez !

— Je ne vois pas... Depuis longtemps ? non, je ne vois pas cela.

— ■ Qu'est-ce qu'il est à A....?

— Un proche parent ..

— Et A.... a-t-il des desseins sur ce jeune homme ?

— Ohl oui, mais ils sont divisés par la politique; cependant cela va mieux à présent.

— Vous dites qu'A.... est contre moi?

— Beaucoup. Il ne veut pas ce mariage à cause de la religion... Mais il commence à s'adoucir... Oh 1 très peu... Tout cela dépend de la politique... Je vousdis qu'A.... et ce jeune homme étaient tout à fait divisés ilya quelque temps, A.... était carrément contre lui.

Eh bien, que dites-vous de cela, vous qui traitez ces choses-là de charlatanisme ? Si c'est du charlatanisme, il produit des effets merveilleux. J'ai transcrit exactement; j'ai peut-être omis quelque chose, mais je n'ai rien ajouté. Voyons, n'est-ce pas surprenant ? n'est-ce pas étrange ?

Ma tante fît l'incrédule, car elle était furieuse contre le Cardinal; elle commença une série de phrases contre Alexis, sans but ni raison, qui m'agaçaient terriblement, car je savais bien qu'elle n'en pensait pas un mot.

Autant j'étais haute hier, autant je suis basse aujourd'hui.

Samedi 22 juillet — I , ne me voyant pas arriver

en Russie, télégraphie à maman, qui m'écrit que lui et

L sont mes vrais fidèles. Oui, c'est vrai. Je ne

pense plus à Pietro, il est indigne, et, grâce à Dieu, je ne l'aime pas.

Jusqu'à avant-hier, tous les soirs je demandais à Dieu de me le conserver et de me faire triompher. Je n'en parle plus à Dieu. Mais Dieu sait que je veux m'en venger, tout en n'osant pas le demander. La vengeance n'est pas un sentiment chrétien, mais noble ; laissons aux vilains l'oubli des injures. D'ailleurs on ne les oublie que quand on ne peut pas faire autrement.

Dimanche 23 juillet. — Rone... Paris... La scène, le chant... la peinture l

Non, non. La Russie avant tout \ C'est le fondement de tout, lié I puisque je pose en sage, agissons conve-

nablement. Ne nous laissons pas égarer par les feux follets de Timagination.

La Russie avant tout ! que Dieu m'aide seulement.

J'ai écrit à maman. Me voilà hors de* l'amour, et jusqu'aux oreilles dans les affaires. Oh I que Dieu m'aide seulement, et tout ira bien

Que la Vierge Marie prie pour moi l

J€udv27 juillet. — Enfin, hier à sept heures du matin nous avons quitté Paris.

Pendant le voyage, je me suis amusée à donner une leçon d'histoire à Chocolat, et ce brigand, grâce à moi, a une idée des anciens Grecs, de Rome gouvernée par des rois, puis en République et enfin en Empire, comme la France; et de l'histoire de France à partir du roi auquel on a coupé le cou.

Je lui ai expliqué les différents partis qui existent à présent, et Chocolat est au courant de tout; il sait même ce que c'est qu'un député. Je racontais et je le questionnais ensuite.

Et quand j'eus fini, je lui demandai à quel parti it appartenait. Ce brigand me répondit :

— Je suis bonapartiste I

Voici comment il résume ce que je lui ai appris : — Ledernier roi était Louis XVI, qui était très bon, mafs les. républicains, qui sont des gens qui ne cherchent qu'à, avoir de l'argent et des honneurs, lui ont coupé le cou, et à sa femme Marie-Antoinette aussi, et ils ont fait une république. Alors la France était très misérable, et il est né en Corse un homme qui était Napoléon Bonaparte et qui avait tant d'esprit et de courage qu'on Fa. fait colonel, puis général. Alors il a conquis tout le monde, et les Français l'aimaient beaucoup. Mais, étant allé en Russie, il a oublié de prendre des pelissea K. B. 20

pour ses soldats, et ils étaient très malheureux à cause du froid, et les Russes ont brûlé Moscou. Alors Napoléon, qui était déjà empereur, est revenu en France; Mais, comme il était malheureux, les Français, qui n*aiment que ceux qui ont de la chance, ne l'ont plus aimé, et tous les autres rois, pour se venger, lui ont ordonné d'abdiquer. Alors il est alléàFlle d'Elbe, puis il est revenu pour cent jours à Paris, et enfin on luiacouru après. Alors il a vu un vaisseau anglais et il a prié qu'on le sauve, et, quand il a monté dessus, on Ta fait prisonnier et on Ta conduit à l'île de Sainte-Hélène, où il est mort.

Je vous assure que Chocolat a dit bien du vrai.

Enfin, ce matin, nous sommes entrées à Berlin.

Et cette ville m'a fait une impression singulièrement agréable; les maisons sont fort belles.

Je ne sais pas écrire un mot aujourd'hui. C'est énervant.

« Deux sentiments sont communs aux natures altières ou affectueuses, celui de l'extrême susceptibilité de l'opinion, et de l'extrême amertume quand cette opinion est injuste. »

Vendredi Ji 8 juillet. — Berlin me rappelle Florence : Attendez 1 II me rappelle Florence parce que j'y suis avec ma tante, comme à Florence, et j'ymène la même vie..

Avant tout, nous avons visité le musée. Je ne m'attendais à rien de pareil en Prusse, soit par ignorance, soit par prévention.

Gomme toujours, ce furent les statues qui me retinrent le plus longtemps, et il me semble que j'ai un sens de plus que les autres hommes, une faculté spécialement destinée à la compréhension des statues.

11 y a dans la grande salle une statue que j'ai prise pour une Atalante, à cause d'une paire de sandales qui semble là indiquer le sens principal; mais l'inscription porte le nom de Psyché. C'est égal, Psyché ouAtalante, c'est une remarquable figure comme beauté et naturel.

Après les plâtres grecs, nous avons passé plus loin. J'avais déjà les yeux et l'intelligence fatigués, et je ne reconnus la partie égyptienne qu'à ces lignes pressées et fuyantes qui rappellent les cercles produits dans l'eau par la chute d'un objet.

Rien de plus terrible que d'être avec quelqu'un qui s'ennuie de ce qui nous amuse. Ma tante se pressait, s'ennuyait, grognait. Il est vrai que nous avions marché deux heures.

Ce qui est très intéressant, c'est le musée historique des miniatures, des statues, et puis les anciennes gravures et les portraits miniatures. J'adore cela. J'adore ces portraits et, en les regardant, ma fantaisie fait des voyages incroyables, se transporte à toutes les époques, invente des caractères, des aventures, des drames... Mais assez.

Puis les tableaux.

Nous sommes arrivés au moment marqué pour la perfection delà peinture, l'idéal de l'art.

On a commencé par des lignes dures, des couleurs trop vives et pas liées entre elles, et l'on est arrivé à une mollesse qui frise la confusion. Il n'y a pas encore eu, quoi qu'on dise et écrive, il n'y a pas encore eu de copie fidèle de la nature.

IJ jaut fermer les yeux sur tout ce qui a été fait entre le genre primitif et le genre mocle/ne(i), et ne considérer que ces deux, • ' ^ ..

La dureté, les couleurs aveuglantes, les ligiyes rud^ ment tracées, voilà pour le premier:

Le moelleux, les couleurs si liées entre elles qu elles, perdent beaucoup de relief, peu de lignes, voilà poui le second. •

♦A présent, il faudrait, pour ainsi dire, prgndre avec le bout du pinceau les couleurs trop vives des tabteaux anciens et les transporter sur les fadeurs» mod£irnes* Alors on aurait la perfection. '; • m/

Il y a encore le genre tout à fait nouveau qui consfcte à peindre par taches. C'est une grave erreur, biéû qu'avec son aide on obtienne quelque effet: •

Dans les nouveaux tableau», les objets positife, tgl& que les meubles et les maisons oU églises, ne'soiit pas^ < compris. On dédaigne la précision ' des^décors et on* produit une espèce de dépravation des lignes,' on es- * tompe trop (on peut estomper sans faire Tu sage dé J'estompe) ; ce qui fait que les figures contrastent peu et semblent aussi mortes que les objets qui les entourent, car ces objets n'ont pas assez de précision el semblent ne pas être complètement assis et immobiles.

Alors, ma fille, puisque tu comprends si bien ce qu'il faut pour faire de la perfection? Soyez tranquille, je travaillerai et, ce qui est mieux, je réussirai 1

Je suis rentrée extrêmement fatiguée, après avoir

(1) Par moderne^ j'entends ici Raphaël, Titien et lea autres grauds maîtres

acheté trente-deux volumes anglais, en partie traduits des premiers écrivains allemands.

— Déjà ici une bibliothèque! s'est écriée ma tante épouvantée- Plus je lis,. plus j'ai envie délire, et plus j'apprends, plus j*ai de choses à savoir. Je ne dis pas cela pour imiter certain sage de l'antiquité. Je sens ce que je dis.

Me voilà en Faust. Un* antique bureau allemand devant lequel je suis assise, des livres, des cahiers, des rouleaux de papier...

Où est le diable? Où est Marguerite? Hélas! Je diable est toujours avec moi : ma. folle vanité, voilà le diable. ambition non justifiée I Inutile élan vers un but inconnu I

Je déteste en tout le juste milieu. Il me faut ou une vie... bruyante! ou le calme absolu.

Je ne sais à quoi cela tient, mais je n'aime pas du

tout A ; non seulement je ne l'aime pas, mais je n'y

pense plus, et tout cela me semble un rêve.

Mais Rome m'attire, je sens que là seulement je pourrai étudier. Rome, le bruit et le silence, la dissipation et la rêverie, la lumière et Tombre... [Attendez... la lumière et l'ombre... c'est clair : où il y a la lumière, il y a l'ombre, et vice versa,,. Non! mais je me moque de moi, c'est positif! 11 y a de quoi , tant que je voudrai! Je veux aller à Rome, le seul endroit du monde qui convienne à mes dispositions, le seul que j'aime pour lui-même.

Le musée de Berlin est beau et riche, mais le doit-il à l'Allemagne? Non; à la Grèce, à l'Egypte, à Rome!

Après la contemplation de toute cette antiquité, je suis montée en voiture avec le plus profond dégoût pour nos arts, notre architecture, nos modes.

Page 1