‹ Journal de Marie Bashkirtseff (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · Le choléra · texte numérisé non relu

Le choléra

n'avoir pas, m'est égal; mes chagrins, mes joies, mes peines n'existent pas. Si je m'imagine seulement ma mère ou H..., alors l'amour entre dans moi. Et encore ce dernier, non; cela me paraît tellement incroyable que je n'y pense que dans les nuages; je ne comprends rien.

Il y a des gens qui disent qu'un mari et une femme peuvent se permettre des distractions et s'aimer beaucoup.

C'est un mensonge; on ne s'aime pas, car lorsqu'un jeune homme et une jeune fille sont amoureux l'un de l'autre, est-ce qu'ils peuvent penser aux autres? Ils s'aiment et trouvent bien assez de distractions l'un dans l'autre.

Une seule pensée, un seul regard pour une autre femme prouvent qu'on n'aime plus celle que l'on a aimée. Car, encore une fois, lorsque vous êtes amoureux d'une femme, pouvez- vous penser à en aimer une autre? Non. Eh bien! à quoi servent la jalousie et les reproches? On pleure un peu et l'on doit se consoler, comme de la mort, en se disant que rien ne peut y remédier. Le cœur plein d'une femme, il n'y a pas de place pour une autre; mais dès qu'il commence à se vider, une autre y entre tout entière, dès qu'elle y a mis un petit doigt.

(Écrit en marge à la date de mars 1875 :)

J'ai raisonné alors avec assez de justesse, seulement on voit que j'étais une enfant. Ces mots « amour » employés si souvent!... Pauvre moi! Il y à des fautes de français, tout serait à corriger. Je crois que j'écris mieux, mais pas encore comme je le voudrais.

Dans quelles mains tombera mon journal? Jusqu'à présent, il ne peut intéresser que moi et mes proches. Je voudrais devenir une personne telle que mon journal fût intéressant pour tous. En attendant, je continue pour moi, et ne sera-ce pas une belle chose que de revoir toute ma vie?...

Vendredi 2g août. — Ce matin, j'ai été au marché aux fruits avec la princesse; elle marchandait et je donnais ce qu'on demandait. Je n'y vais qu'une fois par hasard et je marchanderais!... J'ai

donné quelques sous aux enfants. Mon Dieu! quelle joie! On me regardait comme une providence : je ne marchande pas et je donne des sous. Une femme a dit : « Que vous êtes gentille! » Oh! si le bon Dieu voulait jeter un regard sur moi!

Je suis rentrée à la maison, on me regarde, on m'envie. J'ai commencé à arranger mes heures d'études, je finirai demain. Neuf heures d'études par jour. O mon Dieu! donnez-moi de l'énergie, du courage pour étudier; j'en ai, mais j'en veux encore.

2 septembre. — ■ Le professeur de dessin est venu, je lui ai donné une liste pour qu'il m'envoie les professeurs du lycée. Enfin, je me mettrai à l'œuvre! A cause de Mlle Colignon et du voyage, j'ai perdu quatre mois, c'est énorme. Binsa s'est adressé au censeur, qui demande une journée. Voyant la note que j'ai donnée, il a demandé : « Quel âge a la jeune fille qui veut étudier tout cela et qui a su faire un tel programme? » Cette bête de Binsa a dit : « Quinze ans ». Aussi, je l'ai assez grondé, je suis furieuse, enragée. Pourquoi dire que j'ai quinze ans; c'est un mensonge. Il s'excuse en prétendant que par mon raisonnement j'ai vingt ans, qu'il a cru bien faire en disant deux ans de plus, qu'il ne croyait pas, etc. J'ai exigé aujourd'hui même, au dîner, que cet homme dise au censeur l'âge que j'ai, je l'ai exigé.

Vendredi iç septembre. — > Je conserve partout ma bonne humeur; il ne faut pas s'attrister par des regrets. La vie est si courte, il faut rire autant qu'on peut. Les pleurs viennent eux-mêmes, on peut les éviter. Il y a des chagrins qu'on ne peut fuir; c'est la mort et la séparation, et même cette dernière est aimable, tant qu'on espère. Mais pour se gâter la vie avec les petites misères, fi donc! Je ne fais aucun cas des petites bagatelles; comme j'ai horreur des petits ennuis de chaque jour, je les passe en riant.

Samedi 20 septembre. — Scalkiopoff est venu, et, je ne sais plus à propos de quoi, a dit que les hommes sont des singes dégénérés. C'est un petit avec des idées de l'oncle Nicolas. « Alors, lui dis-je, vous ne croyez pas en Dieu? » Lui : « Je ne puis croire qu'à ce que je comprends. »

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I.

O la vilaine bête! tous ces garçons qui commencent à avoir de la moustache pensent comme cela. Ce sont de petits blancs-becs qui pensent que les femmes ne peuvent pas raisonner et comprendre. Ils les regardent comme des poupées qui parlent sans savoir ce qu'elles disent. Ils les laissent dire d'un air protecteur... Je lui ai dit tout cela, à l'exception de vilaine bête et blanc-bec. Il a sans doute lu quelque livre qu'il n'a pas compris et dont il récite des passages. Il prouve que Dieu ne pouvait créer, car, dans les pôles, on a trouvé des ossements et des plantes glacés. Donc, cela a vécu et maintenant il n'y a rien.

Je ne dis rien contre cela; mais notre terre n'était-elle pas bouleversée par des révolutions diverses avant la création de l'homme? On ne prend pas à la lettre que Dieu a créé le monde en six jours. Les éléments se sont formés pendant des siècles, des siècles et des siècles ! Mais Dieu est ; peut-on le nier, en voyant le ciel, les arbres et les hommes eux-mêmes? Ne dirait-on pas qu'il y a une main qui dirige, châtie et récompense, et qui est celle de Dieu?...

Lundi 13 octobre. — Je cherche ma leçon, lorsque la petite Heder, ma gouvernante anglaise, me dit : « Savez-vous que le duc se marie avec la duchesse M...? » J'approche le livre plus près de ma figure, car je suis rouge comme le feu. J'ai senti comme un couteau aigu s'enfoncer dans ma poitrine. Je commençais à trembler si fort que je tenais le livre à peine. J'avais peur de m' évanouir, mais le livre me sauva. Je feignis de chercher pendant quelques minutes pour me calmer. Je disais la leçon d'une voix entrecoupée par la respiration qui tremblait. J'assemble tout mon courage comme jadis pour me jeter du pont aux bains, et me dis qu'il faut me dompter. J'ai fait une dictée pour ne pas avoir le temps de parler.

Avec délices, je vais au piano, j'essaye de jouer : mes doigts sont raides et froids. La princesse vient me prier de lui apprendre le croquet. « Avec plaisir », répondis-je gaiement; mais la voix et la respiration tremblent toujours. — La voiture vient, je cours m'habiller. Robe verte, mes cheveux sont couleur d'or, je suis blanche et rose, je suis jolie comme un ange ou comme une femme.

Nous sortons. La maison de G... est ouverte, il y a des ouvriers, des maçons, il m'a semblé des experts; elle est partie... où? Je suppose en Russie pour faire fortune.

Je pense tout le temps : « Il se marie! est-ce possible? » Je suis malheureuse! pas malheureuse comme autrefois pour le papier d'une chambre et le meuble de l'autre ; mais réellement malheureuse !

Je ne sais pas comment dire à la princesse qu'il se marie (car ils le sauront un jour) et il vaut mieux que je le dise moi-même.

Je choisis un moment où elle s'assied sur un canapé, la lumière derrière moi. On ne voit pas ma figure. « Savez-vous une nouvelle, princesse? (nous parlons russe), le duc de H... se marie. » Enfin! j'ai dit... Je n'ai pas rougi, je suis calme, mais ce qui s'est fait en moi, dans mon fond ! ! !

Depuis le moment malheureux où cette péronnelle m'a dit cette horreur, je continue à être essoufflée comme si j'avais couru une heure, et le même sentiment, le cœur me fait mal et bat.

J'ai joué du piano avec furie, mais, au milieu de la fougue, mes doigts faiblissent et je m'adosse à la chaise. Je reprends — même histoire — et cinq minutes au moins, j'ai commencé et cessé. Il se forme dans mon gosier quelque chose qui empêche la respiration. Dix fois je saute du piano au balcon. Mon Dieu! ô quel

état!...

Nous allons nous promener, mais Nice n'est plus Nice, G... non plus! La vue de sa villa ne me faisait plus rien. Tout cela s'attache au duc, et c'est pour cela que mon cœur se déchire à la vue de ces deux maisons vides!... Tout ce qui m'attachait à Nice, c'était lui, je hais Nice et la supporte à peine. Je m'ennuie! Ah! je m'ennuie!...

Mon âme rêveuse

Ne songe qu'à lui.

Je suis malheureuse, L'espoir a fui...

Mon Dieu, sauvez-moi du malheur! Mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés, ne me punissez pas! C'est fini!... fini!... Ma figure devient violette lorsque je pense que c'est fini!...

Aujourd'hui, je suis heureuse, je suis gaie de pouvoir croire que ce n'était pas vrai, parce que la terrible nouvelle n'a pas été répétée, et je préfère l'ignorance à la triste vérité.

Vendredi iy octobre. — Je jouais du piano, lorsqu'on apporta les journaux; je prends le Galignani's Messenger, et les premières lignes qui tombent sous mes yeux parlaient du mariage du duc de H...

Le journal ne tomba pas de mes mains, au contraire, il y resta collé, attaché. Je n'avais pas la force de rester debout, je m'assis et je relus ces lignes foudroyantes encore dix fois, pour bien m'assurer que je ne rêvais pas. O charité divine! qu'ai-je lu? Mon Dieu! qu'ai-je lu? Je ne puis écrire le soir, je me jette à genoux et je pleure. Maman entre et, pour qu'elle ne me voie pas ainsi, je feins d'aller voir si le thé est prêt. Et je dois prendre une leçon de latin! ô torture! ô supplice! Je ne puis rien faire, je ne puis rester tranquille. Il n'y a pas de paroles au monde pour dire ce que je sens; mais ce qui me domine, m'enrage, me tue, c'est la jalousie, l'envie; elle me déchire, me rend enragée, folle!... Si je pouvais la faire paraître! mais il faut la dissimuler et être calme, je n'en suis que plus misérable. Lorsqu'on débouche du Champagne, il mousse et se calme, mais lorsqu'on entrouvre seulement le bouchon pour faire mousser, pas assez pour calmer!... Non, cette comparaison n'est pas juste, je souffre, je suis brisée!!!

J'oublierai sans doute, avec le temps!... Dire que mon chagrin sera éternel, serait ridicule, il n'y a rien d'éternel! Mais le fait est qu'à présent je ne peux penser à autre chose. Il ne se marie pas, on le marie. Ce sont des machineries de sa mère. (1880.) Tout ça pour un monsieur que j'ai vu une dizaine de fois dans la rue, que je ne connais pas et qui ne sait pas que j'existe. Oh je le déteste! je ne veux pas, je veux le voir avec elle! Ils sont à Bade, à Bade que j'aimais tant! Ces promenades où je le voyais, ces kiosques, ces magasins!...

{Relu tout cela en 1880, ça ne me fait plus rien.)

Aujourd'hui, je change dans ma prière tout ce qui a rapport à lui, je ne prierai plus Dieu pour être sa femme!...

Me séparer de cette prière me semble impossible, mortel! Je pleure comme une bête! Allons! allons! ma fille, soyons raisonnable !

C'est fini, eh bien! c'est fini. Ah! je vois maintenant qu'on ne fait pas ce qu'on veut!

Préparons-nous au supplice de changer de prière. Oh! c'est le plus cruel sentiment du monde, c'est la fin de tout.

Amen!

Samedi 18 octobre. — J'ai fait ma prière, j'ai omis la prière pour lui et pour tout enfin. J'ai senti comme si on m'arrachait le cœur, comme si je voyais emporter le cercueil d'un mort bien-aimé. Tant qu'il était encore là, ce cercueil, on est malheureux, mais pas encore autant que lorsqu'on sent le vide partout.

Je m'aperçois que lui était l'âme de ma prière qui est à présent calme, froide, raisonnable, tandis qu'avant elle était vive et passionnée et brûlante! Il est mort pour moi et on a emporté le cercueil! C'était une douleur mouillée et c'est une douleur sèche; que sa volonté soit faite! J'avais l'habitude de lui envoyer des signes de croix de tous les côtés, ne sachant où il est; je ne l'ai pas fait aujourd'hui et mon cœur bat.

Je suis une étrange créature, personne ne souffre comme moi, et pourtant je vis, je chante, j'écris. Comme je suis changée depuis le 13 octobre, jour fatal! La souffrance est constamment sur ma figure. Son nom n'est plus une chaleur bienfaisante; mais c'est du feu, c'est un reproche, un réveil de jalousie, de tristesse. C'est le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme, je sais ce que c'est!... triste moquerie!

Je commence à penser sérieusement à ma voix, je voudrais si bien chanter! A quoi bon, maintenant?

Il était dans mon âme comme une lampe, et cette lampe s'est éteinte. Il fait noir, sombre, triste, on ne sait pas de quel côté marcher. Avant, dans mes petits ennuis, je trouvais toujours un point d'appui, une lumière qui me guidait et me donnait de la

force dans mes petites misères, et à présent, j'ai beau chercher, regarder, tâter, je ne trouve que le vide et l'obscurité. C'est affreux! affreux! lorsqu'on n'a rien au fond de l'âme...

Mardi 21 octobre. — Nous rentrons, on dîne déjà, et nous recevons un petit savon de maman pour avoir mangé avant dîner. La charmante vie de famille s'agite. Paul est grondé par maman; grand-papa empêche maman, il se mêle où il n'a rien à taire et par cela anéantit le respect de Paul pour maman. Paul s'en va, barbotant comme un domestique. Je vais dans le corridor pour prier grand-papa de ne pas empêcher l'administration et de laisser maman faire ce qu'elle veut. Car c'est un crime de soulever, par manque de tact seulement, les enfants contre leurs parents. Grandpapa s'est mis à crier; cela m'a fait rire, toutes ses bourrasques me font toujours rire et me font ensuite pitié pour tous ces malheureux qui n'ont pas de malheurs et qui se martyrisent à force de ne rien faire. Mon Dieu! si j'avais dix ans de plus! surtout si j'étais libre! Mais comment faire quand on a les pieds et les mains liés par des tantes, grand-papa, les leçons, les institutrices, la famille?... Quel bataclan, mille trompettes!...

Ma douleur n'est plus aiguë, effarouchée et inattendue; mais elle est lente, calme et raisonnable ; elle n'est pas pour cela plus faible.

Non! non!... il ne me reste que le souvenir et, si je le perds, je serai bien malheureuse!...

Je parle d'un style si fleuri que cela devient bête; et dire que je ne lui ai jamais parlé, je l'ai vu dix ou quinze fois de près et puis de loin ou en voiture; mais j'ai entendu sa voix et je ne l'oublierai jamais! Plus je dis, plus je voudrais dire. Je ne peux cependant écrire ce que je sens! Je suis comme ces peintres malheureux qui inventent un tableau au-dessus de leurs forces.

Je l'aime et je l'ai perdu, voilà tout ce que je peux dire, et cela dit plus que tout au monde!

Après dîner, j'ai chanté et enchanté toute l'orageuse famille!...

Samedi 25 octobre. — Hier soir, on frappe à ma porte et on vient me dire que maman est très malade; je descends tout endormie et je trouve, dans la salle à manger, maman assise, dans un état

affreux; autour, tout le monde avec des faces troublées. Je vois qu'elle est bien mal. Elle veut me voir, dit-elle, avant de mourir. Je suis saisie d'horreur; mais je ne le fais pas paraître. C'est une attaque de nerfs terrible, jamais ce n'a été aussi fort. Tout le monde est au désespoir. On envoie chercher les docteurs Reberg et Macari. On a expédié des domestiques de tous côtés pour chercher des remèdes. Jamais je ne pourrai donner une idée de cette horrible nuit. Je suis restée tout le temps dans un fauteuil près de la fenêtre; il y avait assez de monde pour faire ce qu'il fallait, d'ailleurs je ne sais pas soigner. Jamais je n'ai tant souffert! Si! le 13 octobre, j'ai souffert, mais d'une autre manière.

Un moment, maman s'est trouvée très mal, je ne pouvais me contenir et ma première pensée a été de prier. Les médecins allaient et venaient continuellement. Enfin, on parvint à coucher maman dans sa chambre, et nous étions tous autour du lit. Mais elle ne va pas mieux... Le souvenir de cette nuit me fait frémir. Les médecins disent que ces attaques sont dangereuses ; mais, grâce à Dieu, cette fois, le danger est passé. Nous sommes plus tranquilles tous, et nous restons dans sa chambre. Comme la mer après une grande tempête devient calme et semble gelée, ainsi nous étions tous, après de si grands troubles, assis si calmement que je ne comprenais pas ce qui s'était passé.

Mardi 28 octobre. — Pauvre maman ne va pas mieux; ces bourreaux de médecins lui ont mis un vésicatoire qui la fait souffrir horriblement. Le meilleur remède, c'est de l'eau fraîche ou du thé; c'est naturel et simple.

Si l'homme doit mourir, il meurt avec le secours de tous les médecins du monde; si, au contraire, il ne doit pas mourir, il ne mourra pas, si même il est seul et sans aucun secours.

Raisonnez bien calmement, il me semble qu'il vaut mieux se passer de toutes les horreurs pharmaceutiques.

Oh! comme je voudrais avoir vingt ans! je ne suis rien qu'une rêveuse, sans avenir et pleine d'ambition; c'est comme mon affliction! c'est comme ma vie! je l'avais préparée dans mes pensées, et en un instant tout s'est écroulé.

Bien que le duc soit mort pour moi, je pense à lui. Je suis dans

les nuages; tout est devenu incertain pour moi, je n'ai plus de prière à Dieu.

Paul ne veut rien faire ; il n'étudie pas, il n'est pas assez sérieux, il ne comprend pas qu'il doit étudier, cela me chagrine. Mon Dieu! inspire-lui la sagesse, fais-lui comprendre qu'il doit étudier, inspirelui un peu d'ambition, un peu, juste assez pour être quelque chose. Mon Dieu! entends ma prière, dirige-le, garde-le contre tous ces mécréants qui le déroutent!...

Jamais un homme au-dessous de ma position ne pourra me plaire, tous les gens communs me dégoûtent, m'énervent. Un homme pauvre perd la moitié de soi-même; il semble petit, misérable et a l'air d'un pion. Tandis qu'un homme riche, indépendant, porte avec lui l'orgueil et a un certain air confortable. L'assurance a un certain air victorieux. Et j'aime en H... cet air sûr, capricieux, fat et cruel; il a du Néron.

Samedi 8 novembre. — Il ne faut jamais se laisser trop voir, même à ceux qui nous aiment. Il faut s'en aller au beau milieu et laisser des regrets, des illusions. On paraîtra mieux, on semblera plus beau. On regrette toujours ce qui est passé; on aura le désir de vous revoir, mais ne contentez pas ce désir immédiatement; faites souffrir, pas trop cependant. La chose qui coûte trop de peines perd, après tant de difficultés. On s'attendait à mieux. Ou bien faites trop souffrir, plus que trop... alors vous êtes reine.

Je crois que j'ai la fièvre, je suis très bavarde, surtout lorsque je pleure intérieurement. Personne ne s'en douterait. Je chante, je ris, je plaisante, et plus je suis malheureuse, plus je suis gaie. Aujourd'hui je ne suis pas capable de remuer la langue, je n'ai presque rien mangé.

Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens. Je suis bête, folle, offensée superbement. Il me semble qu'on me vole en me prenant le duc, mais, vraiment c'est comme si on me prenait mon bien. Quel état désagréable! je ne sais comment m'exprimer, tout me semble trop faible; pour un rien j'emploie les expressions les

plus fortes et, lorsque je veux parler sérieusement, je me trouve à sec; c'est comme... Non, assez! Si je continue à tirer des conclusions, des exemples et des ressemblances, je n'en finirai pas. Les idées se poussent, se confondent, et finissent par s'évaporer.

Ce n'est que maintenant que, regardant maman comme une étrangère, je découvre qu'elle est ravissante, belle comme le jour, bien que fatiguée par toutes sortes d'ennuis et de maladies. Lorsqu'elle parle, elle a la voix si douce, sans être flûtée, mais mâle et douce; des manières jolies, bien que naturelles et simples.

Je n'ai pas vu, dans ma vie, une personne moins pensant à elle que ma mère. Elle est la nature toute naturelle; et si elle pensait un peu à sa toilette tout le monde l'admirerait. On a beau dire, la toilette fait beaucoup. Elle s'habille de débris, de je ne sais pas quoi. Aujourd'hui elle a une jolie toilette et, ma parole d'honneur, elle est adorable!

Samedi 29 novembre. — Je ne suis pas un moment tranquille, je voudrais me cacher, loin, loin! où il n'y a personne. Je reviendrais à moi peut-être.

Je sens la jalousie, l'amour, l'envie, la déception, l'amour-propre blessé, tout ce qu'il y a de hideux dans ce monde!... Par-dessus tout je sens sa perte! je l'aime! Que ne puis- je retirer tout ce que j'ai dans mon âme! mais, si je ne sais pas ce qui s'y passe, je sais seulement que je suis très tourmentée, que quelque chose me ronge, m'étouffe, et tout ce que je dis, ne redit pas la centième partie de ce que je sens.

La figure couverte d'une main, tandis que de l'autre je tiens le manteau qui m'enveloppe tout entière, même la tête, pour être dans l'obscurité, pour rassembler mes pensées qui s'envolent de tous côtés et ne laissent que confusion en moi. Pauvre tête!

Une chose me tourmente, c'est que dans quelques années je me moquerai et j'aurai oublié ! — ■ {i8j$.) Il y a deux ans de cela et je ne me moque pas et je n'ai pas oublié! — ■ Toutes ces peines me sembleront enfantillage, affectation. Mais non, je t'en conjure, n'oublie

pas ! Lorsque tu liras ces lignes, retourne en arrière, pense que tu as treize ans, que tu es à Nice, que cela se passe en ce moment! pense que c'est vivant alors!... tu comprendras!... tu seras

Dimanche 30 novembre. — Je voudrais qu'il se marie plus vite, je suis toujours comme cela; quand il y a quelque chose de désagréable, au lieu de l'éloigner, je voudrais le rapprocher. Pour partir de Paris, je pressai à l'heure du départ tout le monde; je savais qu'il fallait avaler cette pilule. De même, pour arriver à Nice, je brûlai d'y arriver plus vite pour ne plus attendre. Car l'attente est plus terrible que l'événement lui-même, heureuse!...

Umanche 4 janvier. — Comme il est doux de se réveiller naturellement! Mon réveil n'a pas sonné et j'ouvre les yeux de moimême; c'est comme lorsqu'on est en bateau, on s'oublie, et lorsqu'on se réveille on est arrivé.

Vendredi 9 janvier. — - En rentrant de promenade, je me disais que je ne serais pas comme les autres, qui sont sérieuses comparativement et réservées. Je ne comprenais pas comment ce sérieux vient; comment de l'enfance on passe à l'état de jeune fille. Je me demandais : « Comment cela vient-il? Peu à peu ou en un jour? » Ce qui mûrit, développe ou change, c'est un malheur ou l'amour. Si j'étais un bel esprit, je dirais que c'est synonyme; mais je ne le dis pas, car, l'amour, c'est ce qu'il y a de plus beau au monde. Je me compare à une eau qui est gelée au fond et ne s'agite qu'à la surface, car rien ne m'intéresse et ne m'amuse dans mon FOND.

jj janvier. — Je brûle d'impatience pour que demain soir arrive, 12 janvier, la veille du nouvel an russe, pour faire la bonne aventure devant une glace.

La tante Marie nous raconte des choses saisissantes : elle-même faisait la bonne aventure devant le miroir, elle vit son mari et plusieurs choses qui ne sont pas encore accomplies. Elle dit aussi qu'on voit des horreurs et des frayeurs. J'étais si animée et agitée que je ne peux rien manger. J'ai résolu de faire la bonne aventure !...

A onze heures et demie du soir, je m'enferme, j'arrange les

glaces et m'y voilà! enfin!... Pendant longtemps, je ne voyais rien, puis, peu à peu, je distinguai quelques petites figures, mais pas plus grandes que dix ou douze centimètres. Je vis une multitude de têtes seulement, coiffées de la manière la plus bizarre du monde : toques, perruques, bonnets démesurés, tout cela tourné; puis je distingue une femme, qui me ressemble, en blanc, un fichu sur la tête, le coude appuyé sur une table; le menton sur les mains, mais légèrement, les yeux levés; puis elle se dissipe. Je vois un plancher d'église en marbre blanc et noir, et au milieu un groupe costumé, plusieurs assis ou debout; je n'ai pas bien compris. Il m'a semblé voir sur la gauche plusieurs hommes, comme dans un brouillard, un homme en habit, et une fiancée; mais les figures étaient invisibles.

Au centre encore, un homme dont je ne puis voir la figure. Ce qui dominait, ce sont les têtes coiffées, et puis je suppose, moi, toutes sortes de costumes qui changeaient à chaque instant. Les scènes étaient très brillantes. Tout à fait au commencement, les garnitures du miroir, réfléchies sans fin, me parurent un instant comme un cercueil; mais je m'aperçus de l'erreur. Il faut savoir que j'étais un peu agitée; je pensais à chaque minute que je verrais quelque chose d'affreux. Demain, je raconterai cela à tous, car c'est étrange; j'aurais sans doute vu mieux, mais j'ai remué le miroir et les yeux. J'ai commencé la nouvelle année en rencontrant ces costumes et coiffures indéfiniment étranges et fantastiques.

Vive l'année 1874 en Russie et adieu à 1873 !

Jeudi 24 juin. — Tout cet hiver, je ne pouvais pousser un son; j'étais au désespoir, je croyais avoir perdu la voix, et je me taisais, et je rougissais quand on m'en parlait ; maintenant elle revient, ma voix, mon trésor, ma fortune ! Je la reçois les larmes aux yeux, et je me prosterne devant Dieu!... Je ne disais rien, mais j'étais cruellement chagrinée, je n'osais en parler, et j'ai prié Dieu et il m'a entendue!... Quel bonheur! quel plaisir que de bien chanter! on se croit toute-puissante, on se croit reine! on est heureuse! heureuse de son propre mérite. Ce n'est pas l'orgueil que donne l'or, ni le titre. On est plus qu'une femme, on se sent immortelle. On se détache de la terre, on monte au ciel ! Et tout ce monde qui

est suspendu à vos lèvres, qui écoute votre chant comme une voix divine, qui est électrisé, enthousiasmé, ravi!... Vous les dominez tous!... Après la véritable royauté, c'est celle que l'on doit chercher. La royauté de la beauté ne vient qu'ensuite, car elle n'est pas toute-puissante sur tout le monde; mais le chant enlève l'homme de la terre ; il plane dans un nuage pareil à celui dans lequel Vénus apparut à Enée!

Nice. — 4 juillet. — Nous allons à l'église de Saint-Pierre, les demoiselles seules. J'ai bien prié, agenouillée et le menton appuyé sur ma main très blanche et fine; mais, me souvenant où j'étais, je cachais les mains et m'arrangeais de façon à m' enlaidir en guise de pénitence. Je suis de l'humeur d'hier, j'ai mis la robe et le chapeau de ma tante. En sortant de l'église, nous voyons A... passer en voiture et ôter son misérable chapeau niçois.

Dans mes dispositions, je ne peux rentrer chez moi; je mène ma compagnie au couvent qui est en face de l'église et qui communique par une porte de derrière avec la maison habitée par les Sapogenikoff. Nous entrons dans le couvent, apportant sur nos ailes tant de joie et de folie que l'air sanctifié est remué, et les sœurs calmes, blanches, sont égayées et montrent derrière les portes des faces curieuses. Nous voyons la mère supérieure à travers sa double grille; elle est depuis quarante ans au couvent... Misère! De là, nous montons au parloir des pensionnaires, et je fais danser la sœur Thérèse. Elle veut me convertir et me vante le couvent, et moi, je veux aussi la convertir et lui vante le monde.

Nous sommes jusqu'au cou dans la religion catholique. Eh bien! je comprends la passion qu'on peut avoir pour les églises et couvents.

Mardi 6 juillet. — Rien ne se perd dans ce monde. Si on cesse d'aimer l'un, on porte immédiatement cette affection sur l'autre, même sans le savoir, et quand on n'aime personne, on se trompe. Si on n'aime pas un homme, c'est un chien ou un meuble, et avec la même force, seulement sous une autre forme. Si j'aimais, je voudrais être aimée comme j'aimerais, je ne souffrirais rien, pas

même un mot dit par un autre. Un pareil amour est introuvable. Aussi n'aimerai-je jamais, car personne ne m'aimera comme je sais aimer.

14 juillet. — On a parlé du latin, du lycée, des examens; cela me donne une furieuse envie d'étudier, et quand Brunet vient, je ne le fais pas attendre, je lui demande des renseignements sur les examens. Il m'en donne de tels, qu'après un an de préparation, je me sens capable de me présenter pour le baccalauréat es sciences. Nous en parlerons.

Je travaille le latin depuis février de cette année, nous sommes en juillet. En cinq mois, j'ai fait, au dire de Brunet, ce qu'on fait au lycée en trois ans. C'est prodigieux! Jamais je ne me pardonnerai d'avoir perdu cette année, ce sera un chagrin immense, je ne l'oublierai jamais!...

15 juillet. — Hier au soir, j'ai dit à la lune, après avoir quitté les Sapogenikoff : « Lune, ô belle lune! fais-moi voir celui que j'épouserai de mon vivant. »

Après, il ne faut plus prononcer une parole, et l'on dit que l'on voit en rêve celui qu'on épousera.

Ce sont des bêtises. J'ai vu S... et A..., deux impossibilités!

Je suis de mauvaise humeur, je manque tout, rien ne me réussit. Je serai punie pour mon orgueil et mon arrogance stupide. Lisez cela, bonnes gens, et apprenez! Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les écrits qui ont été, sont ou seront. C'est une femme avec toutes ses pensées et ses espérances, déceptions, vilenies, beautés, chagrins, joies. Je ne suis pas encore une femme entière, mais je le serai. On pourra me suivre de l'enfance jusqu'à la mort. Car la vie d'une personne, une vie entière, sans aucun déguisement ni mensonge, est toujours chose grande et intéressante.

Vendredi 16 juillet. — En raison des transmigrations de l'amour, tout ce que je contiens en ce moment est concentré sur Victor, un de mes chiens. Je déjeune, et lui en face de moi, sa bonne grosse tête sur la table. Aimons les chiens, n'aimons que les chiens! Les hommes et les chats sont des êtres indignes. Et pourtant,

c'est sale un chien, cela vous regarde manger avec des yeux avides, cela s'attache pour le manger. Cependant, je ne nourris jamais mes chiens, et ils m'aiment. Et Prater qui m'a abandonnée par jalousie pour Victor et a passé à maman!... Et les hommes, est-ce que ça ne demande pas à être nourri, est-ce que ce n'est pas vorace et mercenaire?

J'évite ma fatalité, je n'irai pas en Russie, ne voulant pour rien au monde manquer le centenaire de Michel- Ange. La Russie sera aussi bien l'année prochaine, mais pour le centenaire il faudra vivre encore cent ans, lequel espoir je n'ai pas... Et puis, si je ne vais pas en Russie, c'est que Dieu le veut ainsi. Tout ce qui se fait se fait pour le mieux, dit un proverbe russe. On n'évite pas sa destinée, dit encore un autre proverbe.

Je vais encore dire à la lune : « Lune, ô belle lune ! fais-moi voir en dormant celui que j'épouserai de mon vivant. »

Samedi iy juillet. — ■ On dit qu'en Russie, il y a un tas de faquins qui veulent la commune, c'est une horreur. Tout diviser et avoir tout en commun. Et leur maudite secte est si répandue que les journaux font des appels désespérés à la société. Est-ce que les pères de famille ne mettront pas un terme à cette infection? Us veulent tout anéantir. Plus de civilisation, plus d'art, plus de belles et grandes choses. Simplement les moyens matériels pour subsister. Le travail aussi en commun, personne n'aura le droit de s'élever par quelque mérite que ce soit au-dessus des autres. On veut anéantir les universités, l'enseignement supérieur, pour réduire la Russie en une espèce de caricature de Lacédémone. J'espère que Dieu et l'empereur les confondront. Je prierai Dieu de préserver mon pays de ces bêtes féroces. — D... paraît frappé de tout ce que je dis et s'étonne de trouver en moi une telle fièvre de la vie. Nous parlons de nos meubles, il manque de tomber à la renverse à la description de ma chambre. « Mais c'est un temple, un conte des Mille et Une Nuits ! s'écrie-t-il ; mais on doit y entrer à genoux! C'est prodigieux, unique, remarquable! » Il veut débrouiller mon caractère, me demande si j'effeuille des marguerites. — « Oui, très souvent, pour savoir si le dîner sera bon. — Mais comment, une chambre si poétique, si féerique, et à côté de

cela demander à une marguerite si le chef a réussi un dîner? oh! mais non, c'est incroyable! » — Ce qui l'amuse, c'est que j'assure avoir deux cœurs. Je me plaisais à le faire crier et s'étonner pour une multitude de contrastes. Je montais au ciel et sans transition aucune je retombais sur la terre, ainsi de suite : je m'exhibe comme une personne qui veut vivre et s'amuser et ne soupçonne pas la possibilité d'aimer. Et lui s'étonne, dit qu'il a peur de moi, que c'est prodigieux, surnaturel, affreux!...

Ce que j'aime le mieux quand il n'y a personne pour qui être, c'est la solitude.

Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux ; un fichu de dentelle autour du cou. J'ai l'air d'un de ces portraits du premier empire; pour compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main. J'aime la solitude devant une glace pour admirer mes mains si blanches, si fines, et à peine roses à l'intérieur.

C'est peut-être bête de se louer tellement; mais les gens qui écrivent décrivent toujours leur héroïne, et je suis mon héroïne à moi. Et il serait ridicule de m' humilier et m' abaisser par une fausse modestie. On s'abaisse en parole quand on est sûre d'être relevée; mais en écrit, chacun pensera que je dis vrai, et on me croira laide et bête ; ce serait absurde !

Heureusement ou malheureusement, je m'estime un tel trésor que personne n'en est digne, et ceux qui osent lever les yeux sur ce trésor, sont regardés par moi comme à peine dignes de pitié. Je m'estime une divinité et ne conçois pas qu'un homme comme G... puisse avoir l'idée de me plaire. A peine pourrais- je traiter d'égal un roi. Je crois que c'est très bien. Je regarde les hommes d'une telle hauteur, que je suis charmante pour eux, car il ne sied pas de mépriser ceux qui sont si bas. Je les regarde comme un lièvre regarderait une souris.

Jeudi 2g juillet. — Nous devions partir aujourd'hui, j'ai subi tous les ennuis qui accompagnent un départ. On se fâche, on court, on oublie, on se rappelle, on crie; je suis toute déferrée, et voilà qu'on parle de rester jusqu'à samedi.

Mon oncle Etienne voudrait remettre. Il n'a le courage de rien. C'est un caractère!

Il devait quitter la Russie au commencement d'avril et n'est parti qu'en juillet. C'est impatientant, nous restons. En voyant que je suis contrariée et que je dis que je ne partirai plus, chacun plie devant moi, et je fais la capricieuse.

Lundi 2 août. — ■ Après une journée de magasiniers, de couturiers et de modistes, de promenade et de coquetterie, je passe un peignoir et lis mon bon ami Plutarque.

J'ai une imagination gigantesque; je rêve les galanteries des siècles passés et, sans m'en douter, je suis la plus romanesque des femmes, et que c'est malsain!

Je me pardonne très facilement l'adoration pour le duc, car je le trouve digne de moi sous tous les rapports.

Mardi ij août. — J'ai rêvé de la Fronde; je venais d'entrer au service d'Anne d'Autriche, elle se défiait de moi, et je la conduisais au milieu du peuple mutiné, en criant : Vive la Reine! et le peuple criait après moi : Vive la Reine!

Mercredi 18 août. — ■ Nous passons la journée à m'admirer, maman m'admire, la princesse G... m'admire; elle dit continuellement que je ressemble à maman ou à sa fille; or, c'est le plus grand compliment qu'on puisse faire. On ne pense de personne mieux que de soi. C'est que, vraiment, je suis jolie. A Venise, dans la grande salle du Palazzo Ducal, la peinture du plafond par Paul Véronèse représente Venise sous les traits d'une femme grande, blonde, fraîche; je rappelle cette peinture. Mes portraits photographiques ne pourront jamais bien me représenter, la couleur manque, et ma fraîcheur, ma blancheur sans pareilles sont ma principale beauté. Mais qu'on me mette de mauvaise humeur, qu'on me mécontente en quelque chose, que je me fatigue, adieu ma beauté! rien de plus fragile que moi. Quand je sais heureuse, tranquille, alors seulement je suis adorable.

Quand je sais fatiguée ou fâchée, je ne suis pas belle, je suis plutôt laide. Je m'épanouis au bonheur comme les fleurs au soleil.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 4

On me verra, on a le temps, Dieu merci ! Je ne fais que commencer à devenir ce que je serai à vingt ans.

Je suis comme Agar dans le désert, j'attends et je désire une âme vivante.

Paris. Mardi 24 août. ■ — ■ J'espère entrer dans le monde, dans ce monde que j'appelle à grands cris et à deux genoux, car c'est ma vie, mon bonheur. Je commence à vivre et à tâcher de réaliser mes rêves de devenir célèbre : je suis déjà connue par bien des gens. Je me regarde dans la glace et je me vois jolie. Je suis jolie, que me faut-il de plus? Ne puis- je pas tout avec cela? Mon Dieu! en me donnant ce peu de beauté (je dis peu par modestie), c'est encore trop venant de vous, ô mon Dieu! Je me sens belle, il me semble que tout me réussira. Tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse!

Le bruit de Paris, cet hôtel grand comme une ville, avec ce monde toujours marchant, parlant, lisant, fumant, regardant, m'étourdissent. J'aime Paris et mon cœur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite, vite... (« Je n'ai jamais vu une telle fièvre de la vie, dit D... en me regardant. ») C'est vrai, je crains que ce désir de vivre à la vapeur ne soit le présage d'une existence courte. Qui sait? Allons, voilà que je deviens mélancolique... Non, je ne veux pas de mélancolie...

Dimanche 5 septembre. — ■ Au Bois, il y a tant de Niçois qu'un moment il m'a semblé être à Nice. Nice est si beau en septembre ! Je me souviens de l'année dernière, mes promenades matinales avec mes chiens, ce ciel si pur, cette mer si argentée. Ici, il n'y a ni matin, ni soir. Le matin, on balaye; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant. Tandis que là-bas on est si bien! On est comme dans un nid, entouré par ces montagnes, ni trop hautes ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre immense, un horizoï infini, toujours le même et toujours nouveau. J'aime Nice; Nice,

c'est ma patrie; Nice m'a fait grandir; Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs. C'est si beau! On se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent, si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi; il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois Niçois assoupis sur les bancs. Alors je respire, j'admire. Le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Mais le soir, c'est tout noir ou gros bleu. Et quand la lune luit, ce chemin immense dans la mer, qui semble être un poisson aux écailles de diamant, et quand je suis à ma fenêtre avec une glace devant et deux bougies, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne devant Dieu! Oh! non, on ne comprendra pas ce que je veux dire. On ne comprendra pas, parce que l'on n'a pas éprouvé. Non, ce n'est pas cela; c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire comprendre ce que je sens!... C'est comme dans un cauchemar quand on n'a pas la force de crier !

D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenir? On peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau sentir en écrivant, il n'en résulte que des mots communs : bois, montagne, ciel, lune; tout le monde dit la même chose. Et d'ailleurs, pourquoi tout cela, qu'importe aux autres? Les autres ne comprendront jamais, puisque ce ne sont pas eux, mais moi; moi seule, je comprends, je me souviens. Et puis, les hommes ne valent pas la peine qu'on prendrait pour leur faire comprendre tout cela. Chacun sent comme moi, pour soi. Je voudrais arriver à voir les autres sentir comme moi, pour moi; c'est impossible, il leur faudrait être moi.

Ma fille, ma fille, laisse cela tranquille, tu te perds dans des subtilités. Tu deviendras folle, si tu t'acharnes après cela, comme jadis après ton fond... Il y a tant de gens d'esprit! Eh bien! non, je voulais dire que c'est à eux de démêler... Eh bien! non. Ils savent créer, mais démêler, non, non, cent mille fois non! Dans tout cela, ce qui est très clair, c'est que j'ai le mal du pays de Nice.

Lundi 6 septembre. — • Dans cet abattement et dans cette douleur affreuse de tous les instants, je ne maudis pas la vie, au contraire, je l'aime et je la trouve bonne. Le croira-t-on? je trouve tout bon et agréable, jusqu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer, j'aime me désespérer, j'aime à être chagrine et triste. Je regarde tout cela comme autant de divertissements et j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante. Je pleure, je me plains, et en même temps cela me plaît; non, pas cela... Je ne sais comment dire... Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable. Et tout en demandant le bonheur, je me trouve heureuse d'être misérable. Ce n'est plus moi qui me trouve ainsi; mon corps pleure et crie; mais quelque chose dans moi, qui est au-dessus de moi, se réjouit de tout. Ce n'est pas que je préfère les larmes à la joie, mais, loin de maudire la vie dans les moments désespérés, je la bénis et me dis : « Je suis malheureuse, je me plains, mais je trouve la vie si belle, que tout me paraît beau et heureux, et que je veux vivre ! » Apparemment ce quelqu'un qui est au-dessus de moi et qui se réjouissait de tant pleurer est sorti ce soir, car je me sens bien malheureuse !

Je n'ai encore fait de mal à personne, et on m'a déjà offensée, calomniée, humiliée! Comment puis-je aimer les hommes! je les déteste, mais Dieu ne permet pas la haine. Mais Dieu m'abandonne, mais Dieu m'éprouve. Eh bien! s'il m'éprouve, il doit cesser l'épreuve. Il voit comment je prends la chose; il voit que je ne cache pas ma douleur sous une lâche hypocrisie, comme ce coquin de Job qui, en minaudant devant Notre-Seigneur, en a fait sa dupe.

Une chose me chagrine par-dessus tout, c'est, non pas la chute de tous mes plans, mais le regret que me cause cette suite de mésaventures. Non pas pour moi — je ne sais si on me comprendra — mais parce que je suis peinée de voir s'accumuler des taches sur une robe blanche qu'on voulait conserver propre.

A chaque petit chagrin, mon cœur se serre, non pas pour moi, mais de pitié, car chaque chagrin est comme une goutte d'encre tombant dans un verre d'eau, il ne s'efface jamais et ajoute à ses prédécesseurs, rend le verre d'eau claire gris, noir et sale. On a beau ajouter de l'eau après, le fond crasseux reste toujours. Mon cœur se serre parce que c'est chaque fois une tache ineffaçable sur ma vie, dans mon âme. N'est-ce pas? on sent une tristesse profonde en face d'une chose irréparable, quelque insignifiante qu'elle soit.

Jeudi g septembre. — Nous sommes à Marseille, l'argent n'est pas arrivé. Ma tante, pour ne pas me faire attendre, est sortie pour engager ses diamants. Je me sens plus près de Nice, de ma ville, car, quoi que je dise, c'est ma ville. Je ne serai tranquille qu'à Florence avec tous mes chiffons. J'ai fait brosser ma robe et mon chapeau, et attends ma tante pour aller faire un tour dans la ville.

J'ai acheté un roman dans je ne sais plus quelle gare, mais il était si mal écrit, que, de peur de gâter mon style déjà si mauvais, je l'ai jeté par la fenêtre et je reviens à Hérodote que je vais lire à l'instant.

Ah! le beau résultat! Pauvre tante! je me prosterne devant elle. Dans quels lieux a-t-elle été? Quelles gens elle a vus! Et tout cela pour moi! N'osant demander au cocher où se trouvait le mont-depiété, elle lui demanda où l'on conserve les diamants. Nous avons ri ensemble de cet endroit où l'on conserve les diamants. A une heure nous quittons cette ville qui sent si mauvais.

Depuis Antibes, je m'égosille à chanter des chansons niçoises, au grand ébahissement des employés des gares. Plus nous approchions, plus mon impatience croissait.

La voilà, cette Méditerranée après laquelle je soupirais! Ces arbres noirs! Et il fait justement un clair de lune qui illumine ce chemin dans la mer.

Calme parfait ; ni roulement de voiture ni mouvement perpétuel

de ces hommes qui me paraissaient des petits bonshommes, de ma fenêtre du Grand-Hôtel. Calme, silence, obscurité mal éclairée par la lune qui se cache; à peine quelques lanternes qui courent les unes après les autres.

J'entre dans ma chambre, dans mon cabinet de toilette; j'ouvre la fenêtre pour voir le château, toujours le même, et l'heure sonnait, je ne sais plus quelle heure, et mon cœur s'est serré!

Ah! je puis bien nommer cette année : «l'année des soupirs! » Je suis un peu fatiguée, mais j'aime Nice!... j'aime Nice!

Vendredi 10 septembre (Voyage à Florence). — ■ Les moustiques m'ont réveillée dix fois la nuit; mais je me réveille un peu pâle, et à mon aise. Ah! les Anglais savent bien ce qu'ils entendent par Home. Quelle qu'elle soit, la maison est l'endroit le plus agréable; ça ne tient ni au confortable ni à la richesse, car voyez notre maison, tout est sens dessus dessous, à peine les meubles nécessaires, désordre, désolation, et pourtant j'y suis bien : c'est que je suis chez moi, à moi, à moi!...

Je ne pense pas même à mes robes, je trouve tout bien. O Nice! je ne pensais jamais la revoir avec de tels transports! Et si on m'avait entendue jurer et la maudire depuis Marseille, on dirait que je la déteste. C'est mon habitude de mal parler des gens et des

choses que j'aime.

Je marche silencieuse et blanche comme une ombre, en recueillant mes souvenirs épars par toute la promenade. Nice, pour moi, c'est la promenade des Anglais. Chaque maison, chaque arbre, chaque poteau de télégraphe est un souvenir bon ou mauvais, amoureux ou commun. Il me semble que je reviens de Spa, d'Ostende, de Londres. Tout est pareil. Il y a même cette odeur de bois qui est particulière aux meubles neufs.

Je monte chez moi, je fais une délicieuse coiffure empire et mets ma robe blanche. La robe du portrait. C'est une grande robe comme les statues, avec les manches que je retrousse au-dessus du coude, décolletée devant rondement, un peu derrière, de façon à laisser voir la naissance du cou, avec une large valenciennes retombante.

Le vêtement flottant et serré à la taille par un ruban et sous la poitrine aussi par deux rubans cousus et noués devant par un simple nœud. Pas de gants, pas de bijoux. Je suis enchantée de moi. Sous cette laine blanche, mes bras blancs, oh! mais blancs!... je suis jolie, je suis animée. Oh! suis- je vraiment à Nice?

Dimanche 12 septembre. — Le soir à Florence. La ville me paraît médiocre, mais l'animation est grande. A tous les coins de rue on vend les melons d'eau par monceaux. Ces melons d'eau si rouges et si frais me tentèrent beaucoup. Notre fenêtre donne sur la place et sur l'Arno. Je me fais apporter un programme des fêtes; le premier jour était aujourd'hui. Je croyais que mon cousin Victor- Emmanuel saurait profiter de l'occasion si belle qui lui est offerte : le centenaire de Michel Angelo Buonarroti ! Sous ton règne, faquin ! ! ! et tu ne convoques pas tous les souverains, et tu ne leur donnes pas des fêtes comme on n'en a jamais vu! Et tu ne fais pas tapage! !! O roi ! ton fils, ton petit-fils et leurs fils régneront et n'auront pas cette occasion, ô grosse masse de chair! O roi! sans ambition, sans amour-propre! Il y a bien des congrès de toutes sortes, des concerts, des illuminations, un bal au Casino, l'ex-palais Borghèse... mais pas un roi!... Rien comme j'aime! rien comme je veux!...

Lundi 13 septembre. — - Voyons, que je rassemble un peu mes idées. Plus j'ai à raconter, moins j'écris... C'est que je suis impatientée, énervée, quand j'ai beaucoup à dire.

Nous parcourons toute la ville en landau et en toilette. Oh! que j'aime ces maisons sombres, ces portiques, ces colonnes, cette architecture massive, grandiose! Soyez honteux, architectes français, russes, anglais, cachez-vous sous terre! Palais de pacotille de Paris, enfoncez-vous, croulez sous terre. Pas le Louvre, il est « incritiquable », mais le reste. Jamais on n'atteindra à cette magnificence superbe des Italiens. J'ouvris de grands yeux en voyant les pierres immenses du palazzo Pitti!... La ville est sale, presque en guenilles, mais combien de beautés il y a! O cité de Dante, des Médicis, de Savonarole! que tu es pleine de superbes souvenirs pour ceux qui pensent, qui sentent, qui savent! Que de chefsd'œuvre! que de ruines! O faquin de roi! oh! si j'étais reine!...

J'adore la peinture, la sculpture, l'art enfin partout où il se trouve. Je pourrais passer des journées entières dans ces galeries; mais ma tante est souffrante, elle a peine à me suivre, et je me sacrifie. D'ailleurs, la vie est devant moi, j'aurai le temps de revoir.

Au palazzo Pitti, je ne trouve pas un costume à copier, mais quelle beauté, quelle peinture!...

Faut-il le dire? c'est que je n'ose pas... On criera : Haro! haro! — Allons, en confidence... Eh bien! la «Vierge à la chaise» de Raphaël ne me plaît pas. La figure de la Vierge est pâle, le teint n'est pas naturel, l'expression est plutôt d'une femme de chambre que de la sainte Vierge, mère de Jésus... Oh ! mais, il y a une « Madeleine » du Titien qui m'a ravie. Seulement — il y a toujours un seulement — elle a des poignets trop gros et des mains trop grasses : de belles mains d'une femme de cinquante ans. Il y a des choses de Rubens, de Van Dyck, ravissantes. Le « Mensonge » par Salvator Rosa est très naturel, très bien. Je ne juge pas en connaisseur; ce qui ressemble le plus à la nature me plaît le plus. La peinture n'at-elle pas pour but d'imiter la nature?

J'aime beaucoup la grasse et fraîche figure de la femme de Paolo Veronese, peinte par lui. J'aime le genre de ses figures. J'adore Titien, Van Dyck; mais ce pauvre Raphaël!... Pourvu que personne ne sache ce que j'écris! on me prendrait pour une bête. Je ne critique pas Raphaël, je ne le comprends pas; avec le temps, sans doute je comprendrai ses beautés. Cependant le portrait du pape Léon... je ne sais plus combien... X, je crois, est admirable.

Une « Vierge avec l'enfant Jésus », de Murillo, a attiré mon attention; c'est frais, c'est naturel.

A ma grande satisfaction, j'ai trouvé la galerie des tableaux plus petite que je ne pensais. C'est assassinant, ces galeries sans fin, ce labyrinthe plus terrible que celui de Crète.

J'ai passé deux heures dans le palais, je ne me suis pas assise un instant et je ne suis pas fatiguée!... C'est que les choses que j'aime ne me fatiguent pas. Tant qu'il y a tableaux et surtout statues à voir, je suis de fer. Ah! si on me faisait marcher dans les

magasins du Louvre ou du Bon Marché, même chez Worth, alors je pleurerais au bout de trois quarts d'heure.

Aucun voyage ne m'a aussi satisfaite que celui-ci, je trouve enfin des choses dignes d'être vues. J'adore ces sombres palais Strozzi. Et j'adore ces portes immenses, ces cours superbes, ces galeries, ces colonnades. C'est majestueux, c'est grand, c'est beau!... Ah! le monde dégénère; on a envie de crouler sous terre en comparant les constructions modernes à ces pierres gigantesques entassées les unes sur les autres et montant jusqu'au ciel. On passe sous des ponts qui réunissent des palais à une hauteur prodigieuse...

O ma fille, ménage tes expressions; que diras-tu de Rome?

iS7I

Nice. — Jeudi 30 septembre. — Je descends dans mon laboratoire et, ô horreur! toutes mes fioles, tous mes ballons, tous mes sels, tous mes cristaux, tous mes acides, tous mes tubes sont débouchés et entassés dans une sale caisse avec le plus grand désordre. Je me mets en fureur, m'assieds par terre et commence de finir de briser les choses qui l'étaient à moitié. Quant à ce qui est intact, je ne le touche pas, je ne m'oublie jamais.

— Ah ! vous avez cru que Marie est partie, donc elle est morte ! On peut tout casser, tout disperser! criais-je en brisant toujours.

Ma tante au commencement se taisait, puis :

— Est-ce que c'est une jeune fille? c'est un monstre, une horreur!

Au milieu de ma colère, je ne puis m' empêcher de sourire. Car cette affaire est tout à l'extérieur, elle n'est pas dans mon fond, et, en ce moment, j'ai le bonheur de toucher mon fond, donc je suis parfaitement tranquille et je regarde tout cela comme si cela concernait une autre que moi.

Vendredi ieT octobre. — Dieu ne fait pas ce que je le prie de faire, je me résigne (pas du tout, j'attends). Oh! que c'est ennuyeux d'attendre et de ne pouvoir rien faire qu'attendre! Tout cela abîme la femme : les contrariétés, les résistances des choses d'alentour.

« Si l'homme après sa naissance et dans ses premiers mouve- « ments n'éprouvait pas de résistance dans le contact des choses « d'alentour, il arriverait à ne pas se distinguer d'avec le monde

6o JOURNAL

« extérieur, à croire que ce monde fait partie de lui-même, de son « corps; à mesure qu'il y atteindrait de son geste ou de son pas, « il arriverait à se persuader que le tout n'est qu'une dépendance « et une extension de son être personnel, il dirait avec confiance « L'Univers, c'est moi. »

Vous avez bien raison de dire que c'est trop bien fait pour être de moi, aussi ne chercherai-] e pas à vous le faire accroire. C'esi un philosophe qui l'a dit et je le répète. Eh bien! c'est comme cela que j'avais rêvé de vivre, mais le contact des choses d'alentour m'a fait des bleus, ce dont je suis excessivement fâchée

Toutes les personnes qui me plaisaient, j'ai osé les compare avec le duc. C'est étrange, eh bien! à toutes les occasions il me revient tout entier et j'en remercie Dieu, car il est ma lumière. Oh! quelle différence! comme je me souviens!... Tout mon bonheur consistait à l'apercevoir, je restais sur la terrasse, je le voyais passer quelquefois et je revenais folle à la maison. Je me jetais dans les bras de Colignon, je cachais ma figure sur sa poitrine, elle me laissait faire et puis doucement me faisait lever et me conduisait à la leçon, tout étourdie encore, ivre de bonheur!

Oh! que je comprends bien cette expression « ivre de bonheur », car je l'étais. Je ne le regardais pas comme un semblable, je n'ai jamais sérieusement pensé à le connaître. Le voir... le voir encore... et voilà tout ce que je demandais!... Je l'aime encore et je l'aimerai toujours!...

Qu'il est bon de parler de lui!... Comme ce souvenir est pur!... En y pensant, je sors de cette fange niçoise, je m'élève, je l'aime.

Quand je pense à cela, je ne puis beaucoup écrire, je pense, j'aime et c'est tout.

Les désordres dans la maison sont un grand chagrin pour moi; les détails du service, les chambres sans meubles, cet air de dévastation, de misère me fend le cœur! Mon Dieu! prenez-moi en pitié et aidez-moi à arranger cela. Je suis seule. Pour ma tante,

tout lui est égal : que la maison croule, que le jardin dessèche... Je ne parle même pas des détails... Et moi, ces détails mal soignés m' énervent, me gâtent le caractère. Quand tout est beau, confortable et riche autour de moi, je suis bonne, gaie et bien. Mais la désolation et le vide me font désolée et vide de tout. L'hirondelle s'arrange son nid, le lion sa fosse, comment l'homme, si supérieur aux animaux, ne veut-il rien faire?

Si je dis : si supérieur, ça ne veut pas dire que je l'estime, non. Je méprise profondément le genre humain et par conviction. Je n'attends rien de bon de lui. Il n'y a pas ce que je cherche et espère : une âme bonne et parfaite. — > Ceux qui sont bons sont bêtes, et ceux qui ont de l'esprit sont ou rusés, ou trop occupés de leur esprit pour être bons. De plus, chaque créature est essentiellement égoïste. Or cherchez-moi de la bonté chez un égoïste. L'intérêt, la ruse, l'intrigue, l'envie! Bienheureux ceux qui ont de l'ambition, c'est une noble passion; par vanité et par ambition on tâche de paraître bon devant les autres et par moments, et c'est mieux que de ne l'être jamais.

Eh bien! ma fille, avez- vous épuisé toute votre science? — Pour le moment oui. — ■ Au moins ainsi j'aurai moins de déceptions!... Aucune lâcheté ne me chagrinera, aucune vilaine action ne me surprendra. Il arrivera sans doute un jour où je penserai avoir trouvé un homme, mais ce jour-là je me tromperai laidement. Je prévois bien ce jour. Je serai aveuglée, je dis cela maintenant que je vois clair... mais à ce compte, pourquoi vivre? puisque tout est vilenie et scélératesse dans ce monde?... Pourquoi? Parce que je comprends que c'est ainsi, moi. Parce que, quoi qu'on dise, la vie est une fort belle chose. Et parce que, sans trop approfondir, on peut vivre heureusement. Ne compter ni sur l'amitié, ni sur la reconnaissance, ni sur la fidélité, ni sur l'honnêteté; s'élever bravement au-dessus des misères humaines et s'arrêter entre elles et Dieu. Prendre tout ce qu'on peut de la vie et vivement ; ne pas faire de mal à ses semblables, ne pas laisser échapper un instant de plaisir, s'arranger une vie commode, bruyante et magnifique; s'élever absolument et autant que possible au-dessus des autres; être puissant! Oui, puissant! puissant! Par n'importe quoi!... Alors on est craint ou respecté. Alors on est fort, et c'est

le comble de la félicité humaine, parce qu'alors les semblables sont muselés, ou par lâcheté ou par autre chose, et ne vous mordent pas.

N'est-il pas étrange de m' entendre raisonner de la sorte? Oui, mais ces raisonnements chez un jeune chien comme moi sont une nouvelle preuve de ce que vaut le monde... Il faut qu'il soit bien imbibé de saleté et de méchanceté pour qu'en si peu de temps il m'ait tellement attristée. J'ai quinze ans seulement.

Et cela prouve la divine miséricorde de Dieu, car lorsque je serai complètement initiée aux laideurs de ce monde, je verrai qu'il n'y a que Lui tout en haut dans le ciel, moi tout en bas sui la terre. Cette conviction me donnera une plus grande force. Je ne toucherai aux choses vulgaires que pour m'élever et je serai heureuse quand je ne prendrai pas à cœur les petitesses autoui desquelles les hommes tournent, combattent, se mangent et s( déchirent, comme des chiens affamés.

Voilà bien des mots! Et où vais- je m'élever? Et comment? Oh! des visions!...

Je m'élève mentalement, toujours mentalement, mon âme est grande, je suis capable d'immenses choses, mais à quoi tout cela me sert-il? puisque je vis dans un coin sombre, ignorée de tous!

Tenez, voilà que je regrette mes fichus semblables! Mais je ne ne les ai jamais dédaignés, je les cherche au contraire; sans eux, il n'y a rien en ce monde. Seulement, seulement je les estime ce qu'ils valent et je veux m'en servir.

La multitude, c'est tout. Que m'importent quelques êtres supérieurs, il me faut tout le monde, il me faut de l'éclat, du bruit.

Quand je pense que... Revenons au mot éternellement ennuyeux et nécessaire... Attendons!... Ah! si l'on savait combien il me coûte d'attendre!

Mais j'aime la vie, j'aime les ennuis comme les joies. J'aime Dieu et j'aime son monde avec toutes ses vilenies, et malgré toutes ses vilenies, et peut-être même à cause de toutes ses vilenies.

Il fait très bon encore, l'air est doux, la lune est claire, les arbres sont noirs, Nice est belle; je ne préférerais pas la plus belle vue du monde à celle que j'ai de ma fenêtre. Il fait beau, mais il fait triste, triste, triste.

Je lirai encore un peu, puis j'irai continuer mon roman cérébral.

Pourquoi ne peut-on jamais parler sans exagérer? Mes réflexions noires seraient justes, si elles étaient un peu plus calmes; leur forme violente leur ôte de leur naturel.

Il y a de froides âmes, il y a de belles actions et il y a des cœurs honnêtes, mais par élans et si rarement qu'on ne peut les confondre avec tout le monde.

On dira peut-être que j'ai ces idées parce que je suis contrariée par quelque chose; mais non, j'ai mes contrariétés habituelles et rien de particulier. Ne cherchez pas autre chose que ce qu'il y a dans ce journal, je suis scrupuleuse et ne passe jamais sous silence ni une pensée ni un doute. Je me reproduis aussi fidèlement que me le permet mon pauvre esprit. Et si on ne me croit pas, si on cherche à voir au-delà ou en dedans de ce que je dis, tant pis! On ne verra rien, car il n'y a rien.

Samedi 9 octobre. — Si j'étais née princesse de Bourbon comme madame de Longueville, si j'avais pour serviteurs des comtes; pour parents et amis, des rois ; si, dès les premiers pas dans la vie, je n'avais rencontré que des têtes baissées, que des courtisans empressés, si je n'avais marché que sur des blasons, et dormi que sous des dais royaux, si j'avais toute une suite d'aïeux, les uns plus glorieux, plus fiers que les autres; si j'avais tout cela, il me semble que je ne serais ni plus fière, ni plus arrogante que je ne suis.

O mon Dieu! combien je vous bénis! Ces idées qui me viennent de vous, me retiendront dans le droit chemin et ne me feront pas un instant quitter des yeux l'étoile lumineuse vers laquelle je marche?

Je crois qu'en ce moment je ne marche pas du tout. Mais je marcherai, et pour si peu on ne dérange pas une aussi belle phrase...

Ah! je suis lasse de mon obscurité! Je dessèche d'inaction, je moisis dans les ténèbres. Le soleil, le soleil, le soleil!...

De quel côté me viendra-t-il? Quand? où? comment? Je ne veux rien savoir, pourvu qu'il vienne!

Dans mes moments de folie de grandeur, tous les objets me semblent indignes d'être touchés, ma plume se refuse à écrire le nom de tous les jours. Je regarde avec un dédain surnaturel tout ce qui m'entoure et puis je me dis, en soupirant : « Allons, du courage, ce temps n'est qu'un passage qui me conduit où je serai bien. »

Vendredi 15 octobre. — J'oublie! Ma tante est allée acheter des fruits devant l'église Saint-Reparate, dans la ville de Nice.

Les femmes tout de suite ont fait cercle autour de moi. J'ai chanté à demi-voix le Rossignol che vola. Cela les a enthousiasmées et les plus vieilles se mirent à danser; j'ai dit ce que je sais en niçois. En un mot, triomphe populaire. La marchande de pommes me fit la révérence en s'écriant : Che bella reginal

Je ne sais pourquoi les gens du commun m'aiment et, moimême, je me sens bien entre eux, je me crois reine, je leur parle avec bienveillance et m'en vais après une petite ovation comme aujourd'hui. Si j'étais reine, le peuple m'adorerait.

Lundi 27 décembre. — J'ai fait un drôle de rêve. Je volais très haut au-dessus de la terre, une lyre à la main dont les cordes se défaisaient à chaque instant, et je ne parvenais à en tirer aucun accord. — Je m'élevais toujours, je voyais des horizons immenses, des nuages bleus, jaunes, rouges, mélangés, dorés, argentés, déchirés, étranges, puis tout devenait gris, puis de nouveau éblouissant; et je m'élevais toujours jusqu'à ce qu'enfin j'arrivais à une si grande hauteur que c'était effrayant; mais je n'avais pas peur, les nuages semblaient gelés, grisâtres et brillants comme du plomb. Tout devint vague, j'avais ma lyre à la main toujours avec ses cordes mal tendues, et au loin sous mes pieds était une boule rougeâtre, la terre.

Toute ma vie est dans ce journal, mes plus calmes moments sont ceux où j'écris. Ceux-là sont peut-être mes seuls moments calmes.

Si je meurs bientôt, je brûlerai tout, mais si je meurs vieille, on lira ce journal. Je crois qu'il n'y a pas encore de photographie, si je puis m'exprimer ainsi, de toute une existence de femme, de toutes ses pensées, de tout, de tout. Ce sera curieux.

Si je meurs jeune/bientôt, et si par malheur ce journal n'est pas brûlé, on dira : Pauvre enfant! elle a aimé, et tout son désespoir vient de là!

Qu'on le dise, je ne veux pas prouver le contraire, car plus je dirai, moins on me croira.

Qu'y a-t-il de plus stupide, de plus lâche, de plus vil que le genre humain? Rien! rien! Le genre humain a été créé pour la perdition du... Bon, j'allais dire pour la perdition du genre humain.

Il est trois heures du matin, et, comme dit ma tante, en veillant je ne gagnerai rien.

Ah! je suis impatiente. Mon temps viendra, je veux bien le croire, mais quelque chose me dit qu'il ne viendra jamais, que je passerai toute ma vie à attendre... toujours attendre. Et attendre... attendre!...

Je suis fâchée et je n'ai pas pleuré, je ne me suis pas couchée par terre. Je suis calme. C'est mauvais signe; il vaut mieux être furieuse.

Mardi 28 décembre. — J'ai froid, ma bouche brûle. Je sais bien que c'est indigne d'un esprit fort, de s'abandonner à un vil chagrin, de se ronger les doigts pour les dédains d'une ville comme Nice; mais secouer la tête, sourire avec mépris et ne plus y penser serait trop fort. Pleurer et rager me fait plus de plaisir.

Je suis arrivée à un tel énervement que chaque morceau de musique qui n'est pas un galop me fait pleurer. Dans chaque opéra je me retrouve, les paroles les plus ordinaires me frappent au cœur.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 5

Un pareil état ferait honneur à une femme de trente ans. Mais à quinze ans avoir des nerfs, pleurer comme une bête à chaque stupido phrase sentimentale!

Tout à l'heure encore je suis tombée à genoux en sanglotant et en implorant Dieu, les bras étendus et les yeux fixés devant moi tout comme si Dieu était là, dans ma chambre !

Il paraît que Dieu ne m'entend pas; pourtant je crie assez fort Je crois que je dis des impertinences au bon Dieu.

En ce moment je suis si désespérée, si malheureuse que je n< désire rien ! Si toute la société ennemie de Nice venait s'agenouill( devant moi, je ne bougerais pas!

Si! si! je lui donnerais un coup de pied! Car enfin qu'est-ce qu< nous leur avons fait?

Mon Dieu! est-ce que toute ma vie sera ainsi?

Lundi, il y aura un tir aux pigeons; je ne m'en inquiète seule ment pas. Et avant?

Je voudrais posséder le talent de tous les auteurs réunis pou pouvoir donner une juste idée de mon profond désespoir, de mon amour-propre blessé, de tous mes désirs contrariés.

Il suffit que je désire pour que rien n'arrive!...

Trouverai- je jamais un chien de la rue, affamé et battu par tous les gamins, un cheval qui depuis le matin jusqu'au soir traîne des poids énormes, un âne de moulin, un rat d'église, un professeur de mathématiques sans leçons, un prêtre destitué, un... diable quelconque assez écrasé, assez misérable, assez triste, assez humilié, assez abattu, pour le comparer à moi?

Ce qu'il y a d'affreux chez moi, c'est que les humiliations passées ne glissent pas sur mon cœur, mais y laissent leur trace hideuse!

Jamais vous ne comprendrez ma situation; jamais vous ne vous rendrez compte de mon existence. Vous rirez... riez, riez! Mais peut-être se trouvera-t-il quelqu'un qui pleurera. Dieu, ayez pitié de moi, entendez ma voix; je vous jure que je crois en vous.

Une vie comme ma vie, avec un caractère comme mon caractère!!!

Je n'ai même pas les amusements de mon âge ! Je n'ai même pas ce que chaque Américaine aux jupes retroussées a; je ne danse même pas!...

Mercredi 2g décembre. — Mon Dieu ! si vous me faites vivre comme j'aime, je vous promets, mon Dieu! si vous me prenez en pitié, je vous promets d'aller depuis Kharkov jusqu'à Kiev à pied, comme les pèlerins. Si en outre vous satisfaites mon ambition et si vous me rendez tout à fait heureuse, je vous promets d'aller à Jérusalem et de faire le dixième du chemin à pied.

N'est-ce pas un péché de faire ce que je fais? Des saints ont fait des vœux, oui, mais j'ai l'air de faire des conditions. Non, Dieu voit que mon intention est bonne, et, si je fais mal, il me pardonnera, car je désire bien faire.

Mon Dieu! pardonnez-moi et prenez-moi en pitié; faites que j'accomplisse mes promesses!

Sainte Marie, c'est peut-être bête, mais il me semble que, comme femme, vous êtes plus clémente, plus indulgente, prenez-moi sous votre protection, et je jure de consacrer un dixième de mon revenu à toutes sortes de bonnes œuvres... Si je fais mal, c'est sans le vouloir. Pardon!

Rome. — ■ Samedi Ier janvier. — ■ O Nice, Nice ! y a-t-il une plus jolie ville au monde après Paris? Paris et Nice, Nice et Paris! La France, rien que la France, on ne vit qu'en France.

Il s'agit d'étudier, puisque je suis à Rome pour cela. Rome ne me fait pas l'effet de Rome.

Est-ce bien Rome? Peut-être me suis-je trompée? Vivre dans une autre ville que Nice, est-ce possible? Passer par des villes, les visiter, oui, mais s'y installer!

Bast! je m'habituerai.

Et tous ces gens qui sont restés à Nice, il me semble qu'ils restent dans la position où je les ai laissés et ne bougeront que lorsque je serai de retour. Hélas ! ils bougent sans moi, ils s'amusent sans moi et se fichent pas mal de la « créature en blanc ».

Je voudrais, étant loin des yeux, être loin des langues.

On me dit qu'on s'occupe de moi. Je ne puis me l'imaginer.

Je ne pense qu'au mois de mai, quand je ferai mon entrée à Nice, quand j'irai à la promenade des Anglais, le matin, sans chapeau, avec mes chiens.

Je suis ici comme une pauvre plante transplantée. Je regarde par la fenêtre et, au lieu de la Méditerranée, je vois de sales maisons ; je veux regarder par l'autre fenêtre et, au lieu du château, je vois le corridor de l'hôtel. Au lieu de l'horloge de la tour, j'entends la pendule de l'hôtel...

C'est vilain de prendre des habitudes et de détester le changement.

Mercredi 5 janvier. — J'ai vu la façade de San-Pietro, c'est superbe ; elle m'a ravi le cœur, surtout la colonnade gauche, parce

qu'aucune maison ne la dépasse, et ces colonnes avec le ciel pour fond produisent l'effet le plus saisissant. On se croirait dans la vieille Grèce.

Le pont et le fort San-Angelo sont aussi d'après mon idée.

C'est grand, c'est sublime.

Et le Colisée!

Qu'ai- je à en dire après Byron?...

Lundi 10 janvier. — Nous sommes allées chez Mgr de Falloux ; mais depuis vingt jours il ne quitte pas son lit. De là chez la comtesse Antonelli, mais elle a quitté Rome depuis dix jours. Enfin nous allons au Vatican. Je n'ai jamais vu les grands de près et je n'ai jamais su comment il fallait les aborder, néanmoins mon instinct me disait que nous ne faisions pas comme il fallait. Pensez, le cardinal Antonelli, le pape de fait, sinon de nom, le ressort qui faisait mouvoir toute la machine papale et qui la soutient encore à présent !

Nous arrivons avec une sublime confiance sous la colonnade droite, j'écarte, non sans peine, la foule de guides qui nous entoure, et au bas de l'escalier je m'adresse au premier soldat venu et lui demande Son Éminence. Ce soldat me renvoie au chef, qui me donne un autre soldat assez drôlement mis, qui nous fait monter quatre énormes escaliers de marbre de différentes couleurs, et nous arrivons enfin dans une cour carrée qui, à cause de l'inattendu, m'impose beaucoup. Je ne supposais pas une pareille vue dans l'intérieur d'un palais quel qu'il soit, bien que je sache, d'après des descriptions, ce que c'est que le Vatican.

En voyant cette immensité, je ne voudrais pas qu'on détruisît les papes. Ils sont déjà grands pour avoir fait une telle grandeur, et dignes d'être honorés pour avoir employé leur vie, leur puissance et leur or à laisser à la postérité ce colosse abracadabrant qu'on nomme le Vatican.

Dans cette cour nous trouvons des soldats ordinaires, et un officier et deux gardes vêtus comme des valets de carte. Je demande encore Son Éminence. L'officier me prie poliment de donner mon nom, je l'écris, on l'emporte et nous attendons. J'attends, tout en admirant notre absurde escapade.

L'officier me dit que l'heure est mal choisie, que le cardinal est

à table, et fort probablement il ne pourra recevoir personne. En effet, l'homme revient et nous dit que Son Éminence vient de se retirer dans son appartement et ne peut pas recevoir, se sentant un peu indisposée; mais que, si nous voulons avoir la complaisance de laisser la carte en bas et de revenir « demain matin », elle nous recevra probablement.

Et nous partons, tout en riant de notre petite visite au cardinal Antonelli.

Vendredi 14 janvier. — A onze heures est venu Katorbinsky, mon jeune et polonais professeur de peinture, et avec lui il a amené un modèle, une vraie figure de Christ, en adoucissant un peu les lignes et les nuances. Ce malheureux n'a qu'une jambe; il ne pose que pour la tête. Katorbinsky m'a dit que c'est lui qu'il prenait pour ses christs.

Je dois avouer que je fus légèrement intimidée lorsqu'on me dit de copier d'après nature, comme ça, tout de suite, sans préparation; je pris le fusain et dessinai bravement les contours. — « C'est bien, dit le maître ; à présent faites la même chose avec le pinceau. »

Je pris le pinceau et je fis ce qu'il disait.

— Bien, dit-il encore, à présent peignez.

Et je peignis et au bout d'une heure et demie c'était fait.

Mon malheureux modèle n'avait pas bougé, et moi, je n'en croyais pas mes yeux. Avec Binsa il me fallait deux ou trois leçons pour le contour au crayon et pour copier une toile, tandis qu'ici tout était fait en une fois et d'après nature, contour, couleur, fond. Je suis contente de moi, et si je le dis c'est que je le mérite. Je suis sévère et c'est difficile de me contenter, surtout moimême.

Rien ne se perd en ce monde. Où irait donc mon amour? Chaque créature, chaque homme a une égale partie de ce fluide renfermé en lui; seulement, d'après sa constitution, son caractère et les circonstances, il paraît en avoir plus ou moins; chaque homme aime continuellement, mais des objets différents, et lorsqu'il

paraît ne pas aimer du tout, le fluide s'en va vers Dieu, ou vers la nature, en paroles, en écrits ou simplement en soupirs ou en pensées.

Maintenant il y a des créatures qui boivent, mangent, rient et ne font pas autre chose; chez celles-là le fluide est ou bien absorbé par les instincts animaux, ou bien éparpillé sur tous les objets et sur tous les hommes en général, sans distinction, et ce sont là les personnes qu'on nomme bienveillantes et qui en général ne savent pas aimer.

Il y a aussi des créatures qui n'aiment personne, comme on dit vulgairement. C'est inexact, elles aiment toujours quelqu'un, mais d'une façon différente des autres, qui leur est particulière. Mais il y a encore des malheureux qui véritablement n'aiment pas, parce qu'ils ont aimé, et qu'ils n'aiment plus. Encore une erreur! ils n'aiment plus, dit-on, bien... Pourquoi souffrent-ils alors? Parce qu'ils aiment toujours et pensent ne plus aimer. Ou à cause d'un amour contrarié ou de la perte d'une personne chère.

Chez moi, plus que chez tout autre, le fluide s'est fait sentir et se montre sans cesse; si je le renfermais en moi-même, il me ferait éclater.

Je le répands comme une pluie bienfaisante sur un indigne géranium rouge qui ne s'en doute même pas. C'est une de mes fantaisies. Il me plaît, et j'imagine un tas de choses, et je m'habitue à penser à lui et une fois habituée, je me déshabitue difficilement.

Je suis triste! je crains de craindre... Car lorsque je crains une vilenie, elle arrive toujours. Je n'ose pas prier Dieu, car je n'ai qu'à prier, pour que ce que je demande n'arrive pas. Je n'ose pas rester sans prier, car après je dirais : « Ah! si j'avais prié Dieu! »

Décidément je vais prier, au moins je n'aurai rien à me reprocher.

Jeudi 20 janvier. — Aujourd'hui Facciotti m'a fait chanter toutes mes notes; j'ai trois octaves moins deux notes. Il a été émerveillé. Quant à moi, je ne me sens pas de joie. Ma voix, mon trésor! mon rêve, c'est de me mettre glorieusement sur la scène. C'est pour moi tout aussi beau que de devenir princesse.

Nous sommes allées dans l'atelier- de Monteverde, puis dans celui du marquis d'Épinay pour lequel nous avions une lettre.

D'Épinay fait des statues merveilleuses; il m'a montré toutes ses études, tous ses essais. Madame M... lui a parlé de Marie comme d'un être extraordinaire et artiste. Nous admirons et lui demandons de faire ma statue. Cela coûtera vingt mille francs. C'est cher, mais c'est beau. Je lui dis que je m'aime beaucoup. Il mesure mon pied sur celui d'une statue, le mien est plus petit ; d'Épinay s'écrie que c'est Cendrillon.

Il habille et coiffe admirablement ses statues. Je brûle de me faire sculpter.

Dieu, entendez-moi! Conservez ma voix; si je perds tout, ma voix me restera. Mon Dieu! continuez à être bon pour moi, faites que je ne meure pas de dépit et de chagrin. J'ai tant envie d'aller dans le monde! Le temps passe et je n'avance pas, je suis clouée à ma place, moi qui veux vivre, vivre en courant... en chemin de fer; moi qui brûle, qui bous, qui m'impatiente.

« Je n'ai jamais vu une telle fièvre de vie », a dit Doria de moi.

Si vous me connaissiez, vous auriez une idée de mon impatience, de ma douleur!

Pitié! mon Dieu! pitié! Je n'ai que vous, c'est vous que je prie, c'est vous qui pouvez me consoler!

Samedi 22 janvier. — Dina s'est fait coiffer par un coiffeur, moi aussi; mais cet affreux animal m'arrange hideusement. En dix minutes je change tout et nous partons pour le Vatican. Je n'ai jamais rien vu de comparable aux escaliers et aux chambres que nous traversons. Comme à Saint-Pierre je ne trouve rien à critiquer. Un domestique tout habillé de damas rouge nous conduit dans une longue galerie adorablement peinte, avec des médaillons en bronze incrustés dans les murs et des camées. A droite et à gauche sont des chaises assez dures, et au fond le buste de Pie IX, au-dessous duquel se trouve un bon fauteuil doré, en velours rouge. L'heure fixée était onze heures trois quarts, mais à une heure seulement la portière s'ouvre et après quelques gardes, des officiers en uniforme, et entre plusieurs cardinaux, paraît le Saint-Père,

habillé de blanc avec un manteau rouge, et s'appuyant sur une canne à pomme d'ivoire.

Je le connaissais bien par ses portraits, mais en réalité il est beaucoup plus vieux, tant que sa lèvre inférieure pend comme chez un vieux chien.

Tout le monde s'est mis à genoux; le pape s'approcha premièrement de nous et demanda qui nous étions; un cardinal lisait les lettres d'audience et lui disait les noms.

— - Russes? Alors de Pétersbourg?

— Non, Saint-Père, dit maman, de la Petite-Russie. — ■ Ces demoiselles sont à vous? demanda-t-il encore.

— Oui, Saint-Père.

Nous étions à droite; ceux du côté gauche étaient à genoux. — • Relevez- vous, relevez- vous, dit le Saint-Père. Dina voulut se relever.

— Non, dit-il, c'est pour ceux qui sont à gauche vous pouvez rester.

Et il lui posa la main sur la tête de façon à la faire incliner très bas. Puis il nous donna sa main à baiser et passa à d'autres, adressant quelques mots à chacun. Quand il passa du côté gauche, ce fut à notre tour de nous relever. Ensuite il s'arrêta au milieu et de nouveau on s'agenouilla, et il nous fit un petit discours en fort mauvais français, comparant les demandes d'indulgences à l'approche du Jubilé, au repentir qui vient au moment de mourir, et disant qu'il fallait gagner le ciel peu à peu, en faisant tous les jours quelque chose d'agréable à Dieu.

— C'est peu à peu qu'il faut gagner sa patrie, dit-il, mais la patrie ce n'est pas Londres, ce n'est pas Saint-Pétersbourg, ce n'est pas Paris, c'est le ciel! Il ne faut pas attendre au dernier jour de sa vie, il faut y penser tous les jours, et non pas faire comme on fait à l'approche du Jubilé. Non è vero? ajouta-t-il en italien se tournant vers un de sa suite, anchè il cardinale*** (le nom m'échappe) lo sa.

Le cardinal apostrophé se mit à rire, ainsi que tous les autres; ça devait avoir un sens pour eux, et le saint-père s'en alla très content et très souriant, après avoir donné sa bénédiction aux personnes, aux chapelets, aux images, etc. J'avais un chapelet

que j'ai enfermé dans ma boîte à savon, aussitôt rentrée.

Pendant que ce vieux bénissait et parlait, je priais Dieu de faire en sorte que la bénédiction du pape me fût une vraie bénédiction et que je fusse délivrée de tous mes chagrins.

Il y avait là des cardinaux qui me regardaient, tout comme s'ils étaient à la sortie de l'Opéra de Nice.

Dimanche 23 janvier. — ■ Ah! comme je m'ennuie! Si au moins nous étions tous ensemble! Quelle folle idée de se séparer ainsi! Il faut toujours être ensemble, les ennuis sont moindres, on se sent mieux. Jamais, jamais on ne se partagera plus en deux. Nous serions cent fois mieux ensemble, grand-papa, ma tante, tout le monde et Walitsky.

Lundi y février. — ■ Au moment où nous descendons de voiture à la porte de l'hôtel, je vois deux jeunes Romains qui nous regardent rentrer. Aussitôt nous nous mettons à table et les hommes se postent au milieu de la place et regardent nos fenêtres.

Maman, Dina et les autres en riaient déjà; mais moi, plus prudente, craignant de m' animer pour deux faquins peut-être, car je n'étais pas sûre que ces hommes fussent les mêmes que ceux de la porte de l'hôtel, j'envoyai Léonie dans une boutique en face, en lui recommandant de bien examiner les deux personnes et de venir me les décrire. Léonie revient et me décrit le plus petit. « Ce sont des messieurs tout à fait comme il faut », dit-elle. — De ce moment on ne fait qu'aller aux fenêtres, regardant au travers des jalousies, et faire de l'esprit sur ces deux malheureux qui sont exposés à la pluie, au vent et à la neige.

Il était six heures quand nous sommes rentrées et ces deux anges sont restés jusqu'à onze heures moins un quart sur la place à nous attendre. Mais quelles jambes il faut avoir pour rester cinq heures debout !

Lundi 14 février. — L'Italien, selon sa coutume, est venu ce soir. Maman a envoyé Fortuné acheter du papier. Ce monsieur a arrêté Fortuné et lui a parlé, et ainsi plusieurs fois. Voici le récit, qui, pour n'être pas aussi classique que celui de Théramène, n'est pas

moins intéressant, assaisonné d'un accent niçois qui n'est pas sans charme :

« Je suis descendu chercher du papier; alors ce monsieur m'a parlé. Il m'a dit : « Est-ce que c'est ici où demeurent ces dames? » Je lui ai dit : Oui. Alors il m'a dit : « Si elles voulaient visiter ma villa, je leur enverrais un coupé ou un landau, ce qu'elles voudraient. » Alors, je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors il m'a dit que si, que vous le connaissiez. « La mère de ces demoiselles me connaît et nous nous rencontrons tous les soirs, à la villa Borghèse et au Pincio. » Alors je lui ai parlé tant, qu'il m'a donné sa carte. Alors je vous l'ai portée et je suis descendu. Il m'a de nouveau parlé. Alors je lui ai dit que les dames m'ont défendu de parler, et alors il m'a dit : « Je vais à la maison faire une lettre; dans une demi-heure, je reviendrai et vous descendrez pour la prendre. » Alors je lui ai dit que je ne pouvais pas descendre à chaque instant. Alors il m'a dit : « Que les dames laissent pendre un fil auquel j'attacherai ma lettre et elles l'attireront sur le balcon. Est-ce que ces dames ont du fil? » Alors je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors, il m'a dit : « Mais que ces dames disent par qui je puis leur être présenté, et j'irai trouver cette personne. » Alors je ne lui ai rien dit ; alors il m'a dit que c'était pour la demoiselle qui était hier à la villa Borghèse, en noir, avec des cheveux pendants (c'était Dina). Alors il m'a dit que si vous voulez visiter sa villa, il y fera rester du monde et ira vous la montrer, et si vous voulez, il vous enverra sa voiture... »

Il fallait voir cette mine de Fortuné, les mains croisées derrière le dos, un pied en avant, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et les yeux canailles comme chez le plus grand diable de la terre.

C'est presque espagnol, et nous en rions tant, que Lola en est presque évanouie quelques minutes. Un vrai roman de Rosine.

Au commencement, je me suis fâchée, j'ai trouvé que c'était impertinent ; mais en voyant quel plaisir cela faisait à Dina et à sa mère, j'ai oublié ma colère, pour me joindre au chœur joyeux des plaisanteries amusantes.

Dina en a rougi comme une pivoine, ça va lui donner ses airs vainqueurs et provocateurs; elle est désagréable quand elle prend ces airs-là!

Ce monsieur a une villa, il a sans doute de la fortune. Dieu! s'il épousait Dina! je le désire plus qu'aucune chose, et justement on vient de nous envoyer des robes de chez Worth, et la sienne est toute couverte de fleurs blanches comme de la fleur d'oranger.

Mardi 15 février. — Rossi vient nous voir et de suite on lui demande qui est ce monsieur. « C'est le comte A..., le neveu du cardinal ! » Bigre ! il ne pouvait pas être autre chose.

Le comte A... ressemble à G... qui est parfaitement beau, comme on sait.

Ce soir, comme il me regardait moins, j'ai pu le regarder plus. J'ai donc regardé A... et je l'ai bien vu; il est charmant, mais il faut ajouter que je n'ai pas de chance et que ceux que je regarde ne me regardent pas. Il m'a lorgnée, mais convenablement, comme le premier jour. Il a aussi beaucoup posé et, quand nous nous sommes levées pour sortir, il a sauté sur sa lorgnette et n'a pas cessé de regarder.

— ■ Je vous ai demandé qui est ce monsieur, dit ma mère à Rossi, parce qu'il me rappelle beaucoup mon fils.

— C'est un charmant garçon, dit Rossi; il est un peu passer ello, il est très gai et plein d'esprit et très beau.

Je suis ravie en entendant cela. Depuis longtemps, je n'ai eu autant de plaisir que ce soir.

Je m'ennuyais, je n'avais envie de rien, parce que je n'avais à qui penser. De ce soir tout change, je me remue.

— Il ressemble beaucoup à mon fils, dit ma mère.

— C'est un charmant garçon, dit Rossi, et, si vous voulez, je vous le présenterai, je serai charmé.

Vendredi 18 février. — Au Capitole, ce soir, il y a un grand bal paré, costumé et masqué. A onze heures nous y allons, moi, Dina et sa mère. Je n'ai pas mis de domino; une robe de soie noire à longue queue, corsage collant, une tunique de gaze noire garnie de dentelle d'argent, drapée devant et retroussée derrière, de façon à former le plus gracieux capuchon du monde, un masque de velours noir et dentelle noire, des gants clairs et une rose et du muguet au

corsage. C'était ravissant. Aussi notre entrée produit un immense effet.

J'avais très peur et n'osais parler à personne, mais tous les hommes nous ont entourées, et j'ai fini par prendre le bras de l'un d'eux que je n'ai jamais vu. C'est très amusant, mais je crois que la plupart du monde m'a reconnue. Il fallait mettre moins de coquetterie dans ma toilette, n'importe.

Trois Russes ont cru me reconnaître, et allaient derrière nous, parlant haut le russe, espérant que nous nous trahirions; mais au lieu de cela, je fis faire cercle autour de moi et parlai italien. Ils s'en allèrent, disant qu'ils étaient bêtes et que j'étais une Ita lienne.

Arrive le duc Cesaro.

— ■ Qui cherches-tu?

— A... Va-t-il venir?

— Oui; en attendant, reste avec moi... la plus élégante femme de toute la terre !

— Oh! le voilà... Mon cher, je te cherchais.

— Bah!

— Seulement, comme c'est pour la première fois que je vais t'entendre, soigne ta prononciation, tu perds beaucoup vu de près. Soigne ta conversation!

Il paraît que c'était spirituel, car Cesaro et deux autres se sont mis à rire comme des gens enchantés. Je sentais bien qu'ils me reconnaissaient tous.

— On reconnaît bien ta taille, me disait-on de tous côtés. Pourquoi n'es-tu pas en blanc?

— Je crois, ma parole d'honneur, que je joue un rôle de chandelier, dit Cesaro, voyant que nous ne cessions de parler avec A...

— Je le crois aussi, dis-je, va-t'en.

Et, prenant le bras du jeune fat, je m'en allai par tous les salons sans m' occuper du reste du monde, comme d'autant de chiens.

A... a la figure parfaitement jolie, un teint mat, des yeux noirs, un nez long et régulier, de jolies oreilles, une petite bouche, des dents très passables et une moustache de vingt-trois ans. Je l'ai traité de petit faux, de jeune fat, de malheureux, de dévergondé, et il me raconta le plus sérieusement du monde comment, à dix-

neuf ans, il s'est échappé de la maison paternelle; comment il s'est jeté jusqu'au cou dans la vie; combien il est blasé... qu'il n'a jamais aimé, etc.

— Combien de fois as- tu aimé? demanda- t-il.

— Deux fois.

— Oh! oh!

— Peut-être même plus.

— ■ Je voudrais bien être le plus.

— Jeune présomptueux!... Dis-moi pourquoi tous ces gens m'ont prise pour la dame en blanc?

— Mais tu lui ressembles. C'est pour cela que je suis avec toi. Je suis amoureux d'elle comme un fou.

— ■ C'est peu aimable à dire.

— Que veux-tu? c'est ainsi.

— Tu la lorgnes, Dieu merci, assez, et elle est contente, et elle pose?

— Non, jamais. Elle ne pose jamais... On peut tout dire, excepté cela!

— On voit bien que tu en es amoureux.

— Je le suis, de toi : tu lui ressembles.

— Fi! je suis bien mieux faite?

— N'importe, donne-moi une fleur.

Je lui donnai une fleur et il me donna une branche de lierre en échange. Son accent et son air languissant m'agacent.

— Tu as l'air d'un prêtre. Est-ce vrai que tu vas être consacré? Il se mit à rire.

— Je déteste les prêtres, j'ai été militaire.

— Toi! tu n'as été qu'au séminaire.

■ — ■ Je hais les jésuites; c'est pour cela que je suis sans cesse brouillé avec ma famille.

— Mon cher, tu es ambitieux et tu aimeras qu'on te baise la pantoufle.

— Quelle adorable petite main! s'écria-t-il, en me la baisant, opération qu'il répéta plusieurs fois dans la soirée.

— Pourquoi as-tu si mal commencé avec moi? demandai-je.

— Parce que je t'avais prise d'abord pour une Romaine, et je déteste ce genre de femme.

En effet, lorsque j'étais avec Cesaro, il m'offrit de nous asseoir et A... se mit à ma gauche, et pendant que je répondais à mon cavalier, il essaya de me prendre la taille de l'air le plus bête du monde.

— Si tu ne vas pas chasser ce petit fou, dis-je à Cesaro, je vais m'en aller.

Et Cesaro a chassé le petit fou.

Je n'ai vu les hommes qu'un peu à la promenade, au théâtre et chez nous. Dieu, qu'ils sont différents dans un bal masqué! Si grands et si réservés dans leurs voitures, si empressés, si canailles et si bêtes ici! Doria seul ne perdait pas sa dignité. C'est peut-être parce qu'il est trop au-dessus des misères humaines. Dix fois j'ai quitté mon jeune amuseur, et dix fois il m'a retrouvée.

Dominica disait de partir, mais le petit nous retenait. Enfin nous parvenons à trouver deux fauteuils et alors la conversation change.

Nous parlons de saint Augustin et de l'abbé Prévost.

Enfin, nous nous sauvons sans qu'on pense à nous suivre, car tous ceux qui m'ont vue dans la rue m'ont reconnue.

Je me suis amusée et désillusionnée.

A... ne me plaît pas tout à fait, et pourtant...

Ah! le misérable fils de prêtre a emporté mon gant et a baisé ma main gauche.

— Tu sais, dit-il, je ne dis pas que je porterai toujours ce gant sur mon cœur, ce serait bête, mais ce sera un souvenir agréable.

Nous avons laissé Fortuné pour détourner les soupçons; il retourna tout seul.

Lundi 21 février. — • J'ai l'honneur de vous présenter une folle. Jugez seulement. Je cherche, je trouve, j'invente un homme, je vis, je ne jure que par lui, je le mêle à toutes choses et puis, quand il sera bien entré dans ma tête qui est ouverte à tous les vents, j'aurai des ennuis et peut-être des chagrins et des larmes. Je suis loin de désirer que cela arrive, mais je le dis par prévoyance.

Quand donc viendra le véritable carnaval de Rome? Jusqu'à présent, je n'ai vu que des balcons garnis d'étoffe blanche, rouge, bleue, jaune, rose, et peu de masques.

Mercredi 23 février. — • Nos voisins sont là, la dame est aimable, il y a des chars ravissants. Troïly et Giorgio sont dans une belle voiture à grands chevaux et les domestiques sont en culottes blanches. C'était la plus jolie voiture. Ils nous inondent de fleurs. Dina est rouge et sa mère est rayonnante.

Enfin, le coup de canon a retenti, les chevaux vont courir et A... n'est pas venu; mais le jeune homme d'hier vient, et comme nos balcons se touchent, nous nous mettons à parler. Il me donne un bouquet, je lui donne un camellia, et il me dit tout ce qu'un jeune homme comme il faut peut dire de tendre et d'amoureux à une demoiselle à qui il n'a pas eu l'honneur d'être présenté. Il me jure de garder cette fleur toujours, de la sécher dans sa montre. Et il me promet de venir à Nice pour me montrer les pétales de la fleur qui restera toujours fraîche dans son cœur. C'était très amusant.

Le comte B... (c'est le nom du bel inconnu) ne m'attristait pas, lorsque ayant abaissé les yeux jusqu'à la vile multitude d'en bas, je vis A... qui me saluait. Dina lui lança un bouquet et dix bras de vilains s'étendirent pour le saisir au vol. Un homme y parvint; mais A... avec le plus grand sang-froid, le prit à la gorge et le tint dans ses mains nerveuses, tant que le misérable ne lâcha sa prise. C'était si beau que A.... avait l'air presque sublime. J'en fus enthousiasmée et, oubliant ma rougeur, rougissant de nouveau, je lui donnai un camellia et la ficelle tomba avec. Il la prit, la mit dans sa poche et disparut. Alors, tout émue encore, je me retournai vers B..., qui saisit l'occasion de m'adresser des compliments sur la manière dont je parle l'italien et sur n'importe quoi.

Les barber i passent comme le vent au milieu des huées et des sifflets de la populace, et sur notre balcon on ne parle que de la manière adorable dont A... reprit le bouquet. En effet, il avait l'air d'un lion, d'un tigre; je ne m'attendais pas à une telle chose de la part de ce jeune homme délicat.

C'est, comme j'avais dit au commencement, un mélange bizarre de langueur et de force.

Je vois encore ses mains crispées qui serrent la gorge du faquin.

Vous rirez peut-être de ce que je vais vous dire, mais je vous le dirai tout de même.

Journal de Marie Bashkirtsefï. — T. I. 6

Eh bien ! par une action pareille, un homme peut se faire aimer tout de suite. Il avait l'air si calme en étouffant ce vilain que j'en perdis la respiration.

A la maison, chaque fois qu'on se raconte cela, je rougis comme une rose de Nice.

Trois quarts d'heure après, au plus fort de ma flirtation avec le voisin, je vis, au bout d'un long bâton, tout orné de papier d'or, un immense bouquet porté par un faquin qui ne savait à qui il fallait l'offrir, lorsqu'une canne, en s'appuyant sur le balcon, le fit pencher de mon côté.

C'était A... qui me rendait mon camellia. D'abord je n'ai pas compris, je n'ai pas vu A...; mais au bout d'une seconde d'hésitation je soulevai avec peine le magnifique bouquet et le pris dans mes bras en souriant à l'affreux fils de prêtre.

— Oh! mais c'est splendide! criait la dame anglaise.

— E bello veramente, disait B... un peu vexé.

— C'est charmant, disais-je moi-même, enchantée jusqu'au fond du cœur.

Et portant mon trophée, je me mis en voiture et regardai encore une fois l'affreux fils de prêtre.

Après m'avoir vue prendre son bouquet, il me salua de sa façon calme et disparut, on ne sait pas où.

Toute la soirée, je ne parle que de cela, j'interromps toutes les conversations pour en parler encore. «N'est-ce pas qu'A... est adorable? » Je le dis comme pour rire, mais j'ai peur de le penser vraiment. A présent je tâche de persuader aux miens que je m'occupe d'A... et on ne me croit pas; mais dès que je dirai le contraire de ce que je dis en ce moment, on croira et on aura raison.

Je suis de nouveau impatiente, je voudrais dormir pour abréger le temps, pour aller au balcon.

Lundi 28 février. — En sortant sur le balcon au Corso, je trouve tous nos voisins à leur poste et le carnaval très animé. Je regarde en bas, en face, et je vois le Cardinalino avec un autre. L'ayanl aperçu, je me suis troublée, j'ai rougi et je me remis debout; mais le méchant fils de prêtre n'était plus là et je me retournai vei maman, qui tendait la main à quelqu'un... à Pietro A...

— Ah! à la bonne heure. Tu es venu sur mon balcon, ce n'est pas malheureux.

Il reste un temps de politesse près de ma mère et après il se met à côté de moi.

J'occupe, comme toujours, l'extrême droite du balcon qui touche, comme on sait, celui de l'Anglaise. B... est en retard; sa place est prise par un Anglais, que l'Anglaise me présente et qui se montre très empressé.

— Mais, quelle vie faites- vous? dit A... de son air calme et doux. Vous n'allez plus au théâtre?

— J'étais malade, j'ai encore mal au doigt.

— Où? (et il voulut me prendre la main). Vous savez, je suis allé chaque soir à l'Apollo et je n'y suis resté que cinq minutes.

— Pourquoi?

— Pourquoi ? répéta- t-il, en me regardant droit dans les prunelles.

— Oui, pourquoi?

— Parce que j'y allais pour vous et que vous n'y étiez pas. Il me dit encore bien des choses dans ce genre, roule ses yeux,

se démène et m'amuse beaucoup.

— Donnez-moi une rose?

— Pourquoi faire?

Convenez avec moi que je faisais là une question embarrassante. J'aime à faire des questions auxquelles on doit répondre bêtement ou pas du tout.

— Regardez donc ce tube, dis- je en désignant un affreux animal, en long surtout, en grand chapeau. Si vous pouviez l'aplatir, je vous donnerais une rose.

Dès lors, ce fut un spectacle des dieux. A... et Plouden s'escrimèrent de leur mieux à jeter de vieux bouquets à la tête de cet homme qui, s 'animant à son tour, commença à nous en lancer.

J'étais protégée par le Cardinalino et Plowden, et les bouquets, je devrais plutôt dire les balais, tombaient tout autour de moi. On finit par casser une vitre et une lanterne. C'était plein d'intérêt.

B... m'offre une grande corbeille de fleurs; il rougit et se mord les lèvres; je ne sais vraiment ce qu'il a. Mais laissons cet ennuyeux personnage et revenons aux yeux de Pietro A...

Il a des yeux adorables, surtout lorsqu'il ne les ouvre pas trop. Sa paupière, qui recouvre la prunelle au quart, donne à ses yeux une expression qui me monte à la tête et me fait battre le cœur.

Dimanche 5 mars. — A la villa Borghèse, il y a une grande course; un homme qui s'engage à faire quarante fois le tour de la place de Sienne, dans la villa même, en une heure cinq minutes. Grand concours de monde, sans doute, à la tête duquel se trouve la ravissante princesse.

Zucchini est là, il me fait rire. Doria et une foule d'autres. Cela me rappelle les courses de chevaux, et tout ce monde qui se promène sur l'herbe est d'un effet très gracieux.

Pan! j'aperçois le Cardinalino et me détourne pour parler à Debeck, parce que je sens que je rougis.

— Bonjour, mademoiselle, dit-il en arrivant.

— Bonjour, monsieur.

Voilà deux personnes qui existent pour moi, l'une indépendamment de l'autre, Doria et A...

Doria, majesté, glace et terreur.

A..., gaieté, coquetterie et charme.

Çietro A... me plaît visiblement.

Je dis que j'ai mangé des violettes, et Plowden et Cardinalino m'en demandent et j'en donne de mon bouquet et ils en mangent comme deux ânes.

A... a fini par manger les fils de soie que je tirais de ma frange.

A... est un charmant enfant, ses boutades m'enchantent; par exemple, il apporte des cartes et me prie de jouer. Plowden demande aussi à jouer.

— Mais on ne peut pas! s'écrie le fougueux fils de prêtre, en ouvrant de grands yeux.

— Si, si, si, dis-je, on peut jouer à trois, c'est la même chose.

— La même chose ! dit-il, en me regardant comme si on l'avait piqué avec une épingle.

J'ai, tout en écrivant, sa voix dans les oreilles; j'en suis très

amoureuse. Je le dis, tout naturellement comme je le sens. Quand il s'en va, je suis fâchée, je n'en ai jamais assez. C'est absurde de s'amouracher des gens, comme moi!

— Au moins, pour tourmenter Pietro, dit Dina, sois bonne avec B...

— . Tourmenter! je n'en ai nulle envie. Tourmenter, exciter la jalousie, fi! En amour, cela ressemble au fard que l'on se met sur le visage. C'est vulgaire, c'est bas. On peut tourmenter involontairement, naturellement pour ainsi dire, mais, le faire exprès, fi!

D'ailleurs, je ne peux pas le faire exprès, je n'ai pas assez de caractère. Est-ce possible d'aller parler et faire l'aimable avec un monstre quelconque, quand le Cardinalino est là et qu'on peut lui parler?

Cette canaille fait une cour obstinée à maman qui l'appelle son cher enfant.

J'aime à le voir si gentil avec elle. Il se plaint de ses parents, qui ne veulent pas qu'il ait des chevaux parce qu'il a trop dépensé, lorsque, s'étant échappé à dix-sept ans, il s'est engagé dans l'armée. Il aura vingt-trois ans en avril.

Un enfant par l'âge et par le caractère.

Lundi 6 mars. — Je me rappelle, hier, pendant la course, j'ai laissé tomber mon bouquet. A... sauta en bas, le ramassa et fut ! obligé de grimper à genoux pour remonter.

— Comment va-t-il faire pour monter? s'écria Dina.

— Oh! c'est très facile, dis-je.

— Tout ce que je fais est très facile, dit le petit en s'époussetant les genoux. Je m'expose au ridicule et c'est très facile.

Et il se mit à regarder de loin, pour faire voir qu'il était piqué.

Mai 18 jj {En note). — ■ « Prière, une fois pour toutes, de ne pas «accorder trop d'importance à mes admirations; je ne pensais « pas ce que j'écrivais d'A...; je l'embellissais, pour créer un « roman. »

Mars. — A trois heures nous sommes près de la porte del Popolo, Debeck, Plowden et A... nous y rencontrent. A... m'aide à monter en selle et nous partons.

Mon amazone est en drap noir et faite d'une seule pièce par Laferrière, de sorte qu'elle n'a rien de la raideur anglaise, ni de la misère ordinaire; c'est une robe princesse collante... partout.

— Comme vous êtes chic à cheval! dit Ant... Plowden m'ennuie en voulant sans cesse rester avec moi. Pietro s'inquiète de ce que fait maman qui nous suit en

landau.

Une fois seule avec le Cardinalino, la conversation tombe naturellement sur l'amour.

— ■ L'amour éternel, c'est la tombe de l'amour, dit le petit; il faut aimer un jour, puis changer.

— Charmante idée! C'est votre oncle le cardinal, qui vous l'a enseignée?

— : Oui, dit-il en riant.

Misérable fils de chien et de prêtre, je crois qu'il m'a fâchée sérieusement par cette vérité dite de son air calme !

Une fois en rase campagne, nous prenons le galop, sautons des fossés et allons comme le vent. C'est adorable. Il monte parfaitement à cheval.

Mardi 7 mars. — ■ A force de dire des bêtises, je suis tombée amoureuse de ce garnement. On ne peut pas dire que ce soit de l'amour; il a donné son portrait à maman et, une fois lui parti, je l'emporte chez moi, je le regarde, et je le trouve charmant, et je m'endors en y songeant. Et je le vois dans ma fantaisie, et je trouve tant de choses à lui dire!...

Mercredi 8 mars. — Je vais mettre mon amazone, et à quatre heures je me trouve à la porte du Peuple, où le Cardinalino m'attend avec deux chevaux. Maman et Dina suivent en voiture.

— Prenons par ici, dit mon cavalier.

— Prenons.

Et nous sommes entrés dans une espèce de champ, vert et gentil endroit qu'on nomme la Farnésina. Il a recommencé sa déclaration en disant :

— Je suis au désespoir!

— Qu'est-ce que c'est que le désespoir?

— C'est quand un homme désire une chose et qu'il ne peut pas l'avoir.

— Vous désirez la lune?

— Non, le soleil.

— Où est-il? dis-je en regardant à l'horizon; il est couché, je crois.

— Non, il est là qui m'illumine : c'est vous.

— Bast! bast!

— ■ Je n'ai jamais aimé, je déteste les femmes, je n'ai eu que des intrigues avec des femmes faciles.

— Et en me voyant vous m'avez aimée?

— Oui, à l'instant même, le premier soir, au théâtre. — ■ Vous avez dit que c'était passé.

— J'ai plaisanté.

— Comment puis- je savoir quand vous plaisantez et quand vous êtes sérieux?

— Mais cela se voit!

— C'est juste; on voit presque toujours quand une personne dit vrai; mais vous ne m'inspirez aucune confiance, et vos belles idées sur l'amour, encore moins.

— Quelles sont mes idées? Je vous aime et vous ne me croyez pas. Ah! dit-il en se mordant les lèvres et en regardant de côté, alors je ne suis rien, je ne puis rien.

— ■ Allez, faites l'hypocrite, dis-je en riant.

— L'hypocrite! s'écria-t-il en se retournant furieux, toujours l'hypocrite, voilà ce que vous pensez de moi?

— Et autre chose encore. Taisez- vous, écoutez. Si en ce moment, un de vos amis passait, vous vous tourneriez vers lui, et lui feriez un signe avec l'œil, et vous ririez!

— Moi, hypocrite! oh! si c'est ainsi, bien, bien!...

— Vous martyrisez votre cheval; descendons.

— Vous ne croyez pas que je vous aime? dit-il encore en cherchant mes yeux et en se baissant vers moi, avec une expression de sincérité qui m'a fait palpiter le cœur.

— Mais non, dis-je faiblement, Tenez votre cheval et descendons,

Toutes ses tendresses étaient encore mêlées de préceptes d'équi tation.

— Peut-on ne pas vous admirer? dit-il en s'arrêtant quelques pas plus bas que moi et en me regardant. Vous êtes belle, reprit-il seulement je crois que vous n'avez pas de cœur.

— ■ Au contraire, j'ai un excellent cœur, je vous assure.

— ■ Vous avez un excellent cœur et vous ne voulez pas aimer!

— Cela dépend.

— Vous êtes une enfant gâtée, n'est-ce pas?

— : Pourquoi ne me gâterait-on pas? Je ne suis pas ignorante, je suis bonne, seulement je suis emportée.

Nous descendions toujours, mais pas à pas, car la descente était très rapide et les chevaux s'accrochaient aux inégalités du terrain, aux touffes d'herbes.

— ■ Moi, j'ai un mauvais caractère, je suis furieux, emporté, colère; je veux me corriger... Sautons ces fossés, voulez- vous?

— Non.

Et j'ai passé par un petit pont pendant qu'il sautait le fossé.

— Allons au petit trot jusqu'à la voiture, dit-il, car nous avons fini de descendre.

Je mis mon cheval au trot, mais, à quelques pas de la voiture, il prit le galop. J'ai tourné à droite, A... me suivit, mon cheval allait d'un galop très rapide; j'essayai de le retenir, mais il prit carrière. La rosse s'était emportée. La plaine était grande; je courais, mais mes efforts étaient vains; mes cheveux tombèrent sur mes épaules, mon chapeau roula à terre, je faiblissais, j'eus peur. J'entendais A... derrière moi, je sentais l'émotion qu'on avait dans la voiture, j'eus envie de sauter à terre, mais le cheval allait comme un trait. — C'est bête d'être tuée ainsi, pensais-je, je n'avais plus de force; il faut qu'on me sauve!

— : Retenez-le! cria A... qui ne pouvait me rattraper.

— Je ne peux pas, dis-je à voix basse.

Mes bras tremblaient. Un instant encore et j'allais perdre connaissance, quand il arriva tout près, donna un coup de cravache à la tête de ma monture, et je saisis son bras, tant pour me retenir que pour le toucher.

Je le regardai, il était pâle comme un mort; jamais je n'ai vu une figure aussi bouleversée!

— Dieu! répétait-il, quelle émotion vous m'avez causée!

— Oh! oui, sans vous, je tombais; je ne pouvais plus le retenir. A présent, c'est fini... Eh bien! c'est joli, ajoutai-je en essayant de rire. Qu'on me donne mon chapeau!

Dina était descendue, nous nous approchâmes du landau. Maman était hors d'elle, mais elle ne me dit rien; elle savait qu'il y avait quelque chose et ne voulait pas m'ennuyer.

— Nous irons doucement, au pas, jusqu'à la porte.

— Oui, oui.

— Mais quelle peur vous m'avez faite! et vous, avez- vous eu peur?

— Non, je vous assure que non.

— Oh! que si, je le vois.

— Ce n'est rien, rien du tout.

Et au bout d'un instant nous nous mîmes à décliner le verbe « aimer » sur tous les tons ; il me raconte tout depuis le premier soir qu'il m'a vue à l'Opéra, et qu'en voyant Rossi sortir de notre loge, il sortit de la sienne et alla à sa rencontre.

— Vous savez, dit-il, je n'ai jamais aimé personne, ma seule affection était pour ma mère, tout le reste... Je ne regardais jamais personne au théâtre, je n'allais jamais au Pincio. C'est bête, tout cela, je me moquais de tout le monde, et à présent j'y vais.

— Pour moi?

— Pour vous. Je suis obligé...

— Obligé?

— ■ Par une force morale : sans doute je pourrais produire un effet sur votre imagination, si je vous récitais une déclaration de roman; mais c'est bête, je ne pense qu'à vous, je ne vis que par vous. D'abord l'homme est une créature matérielle, il rencontre une foule de gens, et une foule d'autres pensées l'occupent. Il mange, il parle, il pense à autre chose, mais je pense souvent à vous, le soir.

— Au club, peut-être?

— ■ Oui, au club. Quand la nuit vient, je reste là à songer, je fume et je pense à vous. Puis, surtout lorsqu'il fait sombre, quand

je suis seul, je pense, je rêve, j'arrive à une telle illusion que je vous crois là. Jamais, reprit-il, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve à présent. Je pense à vous, je sors pour vous. La preuve, c'est que depuis que vous n'allez plus à l'Opéra, je n'y vais plus. C'est surtout quand je suis seul que je songe. Je me représente, en imagination, que vous êtes là; je vous assure que je n'ai jamais senti ce que je sens, d'où je conclus que c'est de l'amour. Je désire vous voir, je vais au Pincio; je désire vous voir, je suis furieux, puis je rêve de vous. C'est comme cela que j'ai commencé à éprouver le plaisir de l'amour.

— Quel âge avez- vous?

— Vingt-trois ans. J'ai commencé la vie depuis dix-sept ans, j'ai pu devenir amoureux cent fois, je ne le suis pas devenu. Je n'ai jamais été comme ces garçons de dix-huit ans, qui tiennent à une fleur, à un portrait; c'est bête, tout cela. Si vous saviez, quelquefois, je pense, je trouve tant à dire et, et...

— Et vous ne pouvez pas?

— ■ Non, ce n'est pas cela; je suis devenu amoureux et bête.

— Ne pensez pas cela, vous n'êtes pas du tout bête.

— Vous ne m'aimez pas, dit-il en se tournant vers moi.

— Je vous connais si peu, que vraiment c'est impossible de savoir, répondis-je.

— ■ Mais quand vous me connaîtrez davantage, dit-il doucement en me regardant d'un air tout à fait timide (Alors il baissa la voix), vous m'aimerez peut-être un peu?

— ■ Peut-être, dis-je aussi doucement.

Il faisait presque nuit, nous étions arrivés. Je me mis en voiture. Il va s'excuser près de maman, qui lui fait quelques recommandations concernant les chevaux pour la prochaine fois, et nous partons.

— Au plaisir de nous revoir! dit A... à maman.

Je lui tends la main en silence et il me la serre — pas comme avant.

— ■ Je savais bien! s'écrie Dina, il lui a dit quelque chose, elle l'a repoussé, il a fait sauter son cheval et voilà l'accident.

— En vérité, ma chère, en effet, il m'a dit beaucoup de choses.

— Ça y est? demande Dina.

- — En plein, ma chère! dis-je d'un air de gommeux,

Je rentre, me déshabille, passe un peignoir et m'étends sur le canapé, fatiguée, charmée, étourdie. Je ne comprenais d'abord rien, j'avais tout oublié pendant deux heures, il m'a fallu deux heures pour rassembler ce que vous venez de lire. Je serais au comble de la joie si je le croyais, mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf même. Voilà ce que c'est que d'être soi-même une canaille. D'ailleurs cela vaut mieux.

Dix fois je quitte le cahier pour m'étendre sur le lit, pour repasser tout dans ma pauvre tête, et rêver et sourire.

Voyez, bonnes gens, je suis là toute bouleversée, et lui est sans doute au club.

Je me sens tout autre, toute bête; je suis calme, mais encore étourdie de ce qu'il m'a dit. Je me souviens encore, il m'a dit qu'il était ambitieux.

— Chaque homme bien né doit l'être, lui ai- je répondu. J'aime la façon dont il me parlait. Ni rhétorique, ni affectation,

on voyait qu'il pensait tout haut. Il m'a dit des choses très gentilles, par exemple celle-ci :

— Vous êtes toujours gentille, dit-il, je ne sais comment vous faites.

— Je suis toute décoiffée.

— Tant mieux, vous êtes encore mieux ainsi, décoiffée, vous êtes encore plus... vous êtes... (Il s'arrêta et sourit.) Vous êtes encore plus, je ne sais comment dire... plus excitante.

Je pense à présent au moment où il me dit : « Je vous aime » et quand j'eus répondu pour la centième fois : «Ce n'est pas vrai... » Il se secoua sur la selle et se baissant et abandonnant les rênes : « Vous ne me croyez pas! » s'écria-t-il en cherchant mes yeux que je tenais baissés. (Non pas par coquetterie, je vous le jure.) Oh! en ce moment, il disait vrai. J'ai levé la tête et j'ai vu son regard inquiet, ses yeux noirs, marron, grands ouverts, qui semblaient vouloir chercher ma pensée jusqu'au fond de mon cœur. Ils étaient inquiets, irrités, agacés, par la fuite des miens. Je ne le faisais pas exprès; si je l'avais regardé en face, j'aurais pleuré. J'étais énervée, confuse, je ne savais où me mettre et il a pensé peut-être que je jouais à la coquetterie. Oui, en ce moment du moins, je sais qu'il ne mentait pas.

— Vous m'aimez à présent, répondis-je, dans une semaine vous ne m'aimerez plus.

— Oh! de grâce. Je ne suis pas un de ces hommes qui passent leur vie à chanter aux demoiselles, je n'ai jamais fait la cour à personne, je n'aime personne. Il y a une femme qui veut à toute force se faire aimer de moi. Elle m'a donné cinq ou six rendez-vous, j'ai toujours manqué, parce que je ne peux pas l'aimer, vous voyez bien!...

Bast! bast! je n'en finirai jamais, si je me mets dans mes sou venirs et à écrire. On a dit tant de choses! Allons ! allons ! il faut dormir.

Mardi 14 mars. — Je crois avoir promis à Pietro de monter à cheval. Nous le rencontrons en habit de couleur et petit chapeau; le pauvre petit était en fiacre.

— Pourquoi ne demandez- vous pas à votre père des chevaux? lui dis-je.

— J'ai demandé, mais si vous saviez comme les A... sont durs. J'étais vexée de le voir dans un misérable fiacre.

Aujourd'hui nous quittons l'hôtel de Londres, nous avons pris un grand et bel appartement au premier à l'hôtel de la via Babuino. Antichambre, petit salon, grand salon, quatre chambres à coucher, studio et chambres de domestiques.

16 mars. — Vers dix heures arrive Pietro. Le salon est très grand et très beau; nous avons deux pianos, un à queue et un petit. Je me mis à jouer doucement une romance sans paroles de Mendelssohn et A... se mit à me chanter sa romance à lui. Plus il y mettait de sérieux et de chaleur, plus je riais et plus j'étais froide.

Il m'est impossible de me figurer A... sérieux.

Tout ce que dit celle qu'on aime paraît adorable, je suis amusante quelquefois pour les indifférents, à plus forte raison pour ceux qui ne le sont pas. Au milieu d'une phrase toute de tendresse et d'amour, je disais quelque chose d'irrésistiblement drôle pour lui, et il se mettait à rire. Alors je lui reprochais ce rire, disant que je ne pouvais pas croire à un enfant qui n'était jamais sérieux et

qui riait de tout comme un fou. Et comme cela plusieurs fois, de manière à l'exaspérer. Et il s'est mis à raconter comment cela a commencé : depuis le premier soir de la représentation de la Vestale...

— Je vous aime tant, dit-il, que je ferais n'importe quoi pour vous. Dites-moi d'aller me tirer deux coups de revolver, et je le ferai.

— Et que dirait votre mère?

— Ma mère pleurerait, et mes frères diraient : « Au lieu de trois, nous sommes deux à présent. »

— ■ C'est inutile, je ne veux pas de pareille preuve.

— Mais alors, que voulez-vous? dites! Voulez-vous que je saute par cette fenêtre dans le bassin qui est là-bas?

Et il s'élança vers la fenêtre, je le retins et il ne voulut plus lâcher ma main.

— Non, dit-il en avalant quelque chose comme une larme, je suis calme à présent ; mais il y a un instant, Dieu !... ne me réduisez pas à une pareille rage, répondez-moi, dites quelque chose.

— • Tout cela, ce sont des folies !

— ■ Oui, peut-être des folies de jeunesse; mais je ne crois pas, jamais je n'ai senti ce que je sens aujourd'hui, à l'instant, ici. J'ai cru devenir fou.

— ■ Dans un mois, je partirai et tout sera oublié.

— Je vous suivrai partout.

— ■ On ne vous le permettra pas.

— Et qui m'en empêchera? s'écria-t-il en bondissant vers moi. — ■ Vous êtes trop jeune, dis- je, en changeant de musique, et

de Mendelssohn passant à un nocturne plus doux et plus profond :

— Marions-nous, nous avons devant nous un avenir superbe. — ■ Oui, si je le voulais.

— Ah! parbleu, sans doute vous voulez!

Alors, il allait en s'exaltant de plus en plus; je ne bougeais pas et ne changeais même pas de couleur.

— Eh bien! dis-je, supposons que je me marie avec vous, et dans deux ans, vous cesserez de m'aimer.

J'ai cru qu'il étoufferait.

— Non, pourquoi de pareilles idées?

Et haletant, les larmes aux yeux, il est tombé à mes genoux.

Je reculai, rouge de colère. O piano protecteur!

— Vous devez avoir un bon caractère, dit-il.

— Je crois bien, sans cela, je vous ferais déjà sortir, répondis-je en me détournant pour rire.

Puis, je me levai, calme et satisfaite, et j'allai faire l'aimable avec les autres.

Mais, il fallait partir.

— Il est temps? demanda- t-il avec un regard interrogateur. ■ — ■ Oui, dit maman.

Ayant donné un résumé très court de l'affaire à maman et à Dina, je m'enferme dans ma chambre et, avant d'écrire, je reste une heure, les mains sur la figure et les doigts dans les cheveux, tâchant toujours de me rendre compte de mes propres sentiments.

Je crois me comprendre !

Pauvre Pietro, ce n'est pas que je n'aie rien pour lui, au contraire, mais je ne peux pas consentir à être sa femme.

Les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des Doria, des Torlonia, des Borghèse, des Chiara m'écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire qu'on aime une pareille créature, parce qu'on ne la connaît pas ! Si on la connaissait, cette créature... Ah! bast! on l'aimerait tout de même.

L'ambition est une passion noble.

Pourquoi diable est-ce A... au lieu d'un autre?

Et je répète toujours la même phrase en changeant le nom.

Samedi 18 mars. — Je n'ai jamais eu un instant de tête à tête avec A...; cela m'ennuie. J'aime à l'entendre me dire qu'il m'aime. Depuis qu'il m'a dit tout, je reste les coudes appuyés sur la table et je pense. J'aime peut-être. C'est lorsque je suis fatiguée et à moitié endormie que je crois aimer Pietro. Pourquoi suis- je vaine? Pourquoi suis-je ambitieuse? Pourquoi suis-je raisonnable? Je suis incapable de sacrifier à un instant de plaisir des années entières de grandeur et de vanité satisfaite.

Oui, disent les romanciers, mais cet instant de plaisir suffit pour

éclairer de ses rayons toute une existence ! Oh ! que non ! A présent j'ai froid et j'aime, demain j'aurai chaud et je n'aimerai pas. Voilà à quels changements de température tiennent les destinées des hommes.

En s'en allant, A... dit «Bonsoir», et me prend la main qu'il tient dans la sienne, tout en me faisant dix questions pour prolonger le temps.

J'ai raconté de suite cela à maman.; je raconte tout.

20 mars. — ■ Je me suis bêtement conduite ce soir.

J'ai parlé bas avec le garnement et donné tout lieu de croire à des choses qui ne seront jamais. Avec tout le monde il ne s'amuse pas; quand nous sommes à deux, il me parle amour et mariage. Le fils de prêtre est jaloux et furieusement jaloux, de qui? de tout le inonde.

J'écoute ses discours en riant du haut de ma froide indifférence et en même temps me laisse prendre la main. Je prends sa main à lui, d'un air presque maternel, et s'il n'est pas encore tout à fait hébété par sa passion pour moi, comme il dit, il doit voir que, tout en le chassant par mes paroles, je le retiens par mes yeux.

Et tout en lui disant que je ne l'aimerai jamais, je l'aime, ou du moins je me conduis comme si je l'aimais. Je lui dis toutes sortes de bêtises. Un autre serait content — ■ un autre plus âgé — mais lui déchire une serviette, casse deux pinceaux, crève une toile. Toutes ces évolutions me permettent de le prendre par la main et de lui dire qu'il est fou.

Alors, il me regarde avec une furieuse fixité, et ses yeux noirs se perdent dans mes yeux gris. Je lui dis sans rire : « Faites la grimace », et il rit, et je fais semblant d'être mécontente.

— ■ Alors, vous ne m'aimez pas?

— Non.

— Je ne dois pas espérer?

— ■ Mon Dieu! si, il faut toujours espérer; l'espérance est dans la nature de l'homme, mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas.

Et comme je parlais en riant, il s'en va passablement satisfait.

Vendredi 24 mars; Samedi 25 mars. — A... est arrivé un quart d'heure plus tôt que de coutume; pâle, intéressant, triste et calme.

A peine Fortuné l' eut-il annoncé que je m'armai de pied en cap d'une froide politesse de salon, faite pour faire enrager les gens en pareil cas.

Je l'ai laissé passer dix minutes avec maman. Pauvre animal! il est jaloux de Plowden!... Est-ce laid d'être amoureux!

On se sépare froidement.

— ■ J'avais juré de ne plus venir chez vous.

— Pourquoi êtes-vous venu?

— - Je pensais que ce serait très grossier envers madame votre mère qui est si aimable.

— Si c'est pour cela, vous pouvez partir et ne plus revenir. Adieu !

— Non, non, non. C'est pour vous.

— Alors, c'est autre chose.

— Mademoiselle, j'ai eu un très grand tort, dit-il, je le sais.

— Quel tort?

— Celui de vous faire comprendre, de vous dire que... -Que?

— Que je vous aime, ajouta-t-il, en contractant les lèvres comme un homme qui ne veut pas pleurer.

— Ta, ta, ta, ce n'est pas un tort.

— C'est un grand, un immense tort. Car vous jouez avec moi comme avec une poupée, comme avec une balle.

— - Quelle idée!

— Oh! je sais, je sais que vous êtes comme cela... Vous aimez à jouer. Eh bien! jouez, c'est ma faute.

— ■ Jouons.

— Alors, dites-moi, ce n'est pas pour me congédier que vous m'avez dit de m'en aller du théâtre?

— ■ Non.

— - Ce n'est pas pour vous débarrasser de moi?

— ■ Eh! monsieur, je n'ai pas besoin de ruse lorsque je veux me débarrasser de quelqu'un, je le fais tout simplement, comme j'i fait avec B...

— Ah! et vous m'avez dit que ce n'était pas vrai.

— Parlons d'autre chose.

Il appuya sa joue sur ma main.

— ■ Vous m'aimez? demanda-t-il.

— ■ Non, monsieur, pas le moins du monde. Il n'en croit pas un mot.

A ce moment arrivèrent Dina et maman, et au bout de quelques instants il dut partir.

Lundi 27 mars. — Le soir nous avions du monde, entre autres A...

De nouveau au piano... — Je sais, dit-il, qui aura du succès auprès de vous. Un homme qui aura beaucoup de patience et qui vous aimera beaucoup moins. Mais vous, vous ne m'aimez pas!

— Non, dis-je encore.

Et nos figures étaient si près l'une de l'autre que je m'étonne comment il n'y a pas eu une étincelle.

— Vous voyez bien! s'écria-t-il. Comment faire quand un seul aime? Vous êtes froide comme la neige, et moi, je vous aime!

— ■ Vous m'aimez? Non, monsieur, mais cela peut venir. — ■ Quand?

— Dans six mois.

— Oh! à six mois de date... Je vous aime, je suis fou et vous vous moquez de moi.

— En vérité, monsieur, vous devinez très bien. Écoutez, si même je vous aimais, ce serait trop difficile : je suis trop jeune, et puis, il y a la religion.

— Oh! parbleu, je le sais bien! Moi aussi, j'aurai des difficultés; vous croyez que non?... Vous ne pouvez pas me comprendre, parce que vous ne m'aimez pas. Mais, si je vous proposais de nous enfuir?...

— • Horreur!

— Attendez... je ne vous le propose pas. C'est une horreur, je sais, quand on n'aime pas. Ce ne serait pas une horreur, si vous aimiez.

— ■ Monsieur, je vous prie de ne pas parler de cela.

— Mademoiselle, je ne vous en parle pas, je vous en parlerais si vous m'aimiez.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 7

— Je ne vous aime pas.

Je ne l'aime pas et je me laisse dire toutes ces choses, voilà une absurdité !

Je crois qu'il a parlé à son père et qu'il n'a pas été reçu tendrement. Je ne peux pas me décider; j'ignore entièrement les conditions, et pour rien au monde je ne consentirais à aller vivre dans une famille. J'ai assez de la mienne, que serait-ce avec des étrangers? N'est-ce pas que je suis pleine de sens pour mon âge?

— Je vous suivrai, a-t-il dit l'autre soir.

— Venez à Nice, lui ai-je dit aujourd'hui.

Il ne répondit rien et resta la tête baissée, ce qui me prouve qu'il a parlé à son père.

Je ne comprends pas du tout. J'aime et je n'aime pas.

Mercredi 29 mars. — J'ai dit qu'A... n'avait pas encore tout foulé aux pieds pour moi.

— Je vous aime, m'a-t-il dit, je ferai n'importe quoi pour vous!

— Le pape vous maudira, le cardinal vous maudira et votre père vous maudira.

— Je m'inquiète bien de tous ces gens-là quand il s'agit de vous ! Je ne me fiche pas mal de tout le monde!... Si vous aimiez comme j'aime, vous diriez ce que je dis. Si vous aviez une passion pour moi comme moi j'en ai une pour vous, vous ne parleriez pas comme vous parlez et vous ne verriez dans le monde entier que celui que vous aimez!...

Ah! Pietro n'est pas un petit jeune homme! Il se dessine de plus en plus et je commence à avoir une certaine considération pour lui.

Jeudi 30 mars. — Aujourd'hui dans ma chambre, seule, enfermée à clef, je vais raisonner sur la grande affaire.

Depuis quelques jours ma position est fausse, et pourquoi estelle fausse? Parce que Pietro m'a demandé d'être sa femme; parce que je n'ai pas refusé carrément; parce qu'il en a parlé à ses parents; parce que ses parents ne sont pas faciles à mener et parce que Visconti a dit à maman ce qui suit :

— Il faut savoir, madame, où vous voulez marier votre fille? a commencé Visconti après avoir fait l'éloge de la fortune et de la personne de Pietro.

— Je n'ai aucune idée arrêtée, a dit maman, et puis, ma fille est si jeune!

— Non, madame, il faut dire les choses carrément. Voulez- vous la marier à l'étranger ou en Russie?

— J'aimerais mieux à l'étranger, parce que je pense qu'à l'étranger elle sera plus heureuse, puisqu'elle y a été élevée.

— Eh bien! il faut aussi savoir si toute votre famille consentirait à la voir mariée à un catholique et à voir les enfants qui naîtraient de cette union être de la religion catholique.

— ■ Notre famille verrait avec plaisir tout ce qui pourrait rendre heureuse ma fille.

— ■ Et quels seraient les rapports de votre famille avec la famille du mari?

— ■ Mais, je pense que ce seraient d'excellents rapports, d'autant plus que les deux familles se verraient rarement ou pas du tout.

— Pierre A... est un charmant jeune homme et qui sera très riche, mais le pape se mêle de toutes les affaires des A... et le pape fera des difficultés.

— ■ Mais, monsieur, pourquoi dites- vous tout cela? il n'est pas question de mariage. J'aime ce jeune homme comme un enfant, mais pas comme un gendre futur.

Voilà à peu près tout ce que j'ai obtenu de la mémoire de madame ma mère.

Il serait très raisonnable de partir, d'autant plus que rien ne sera perdu à être remis à l'hiver prochain.

Il faut partir dès demain; je vais m'y préparer, c'est-à-dire, aller voir les merveilles romaines que je n'ai pas encore vues.

Oui, mais ce qui me chiffonne, c'est que l'opposition ne vient I pas de notre côté, mais bien du côté des A... C'est laid et ma fierté se révolte.

Quittons Rome.

Il n'est pas très agréable, en vérité, qu'on fasse difficulté de vouloir de moi, quand moi-même je ne veux pas d'eux. Rome est une ville si cancanière que tout le monde parle de cela et je suis

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la dernière à m'en apercevoir. C'est toujours comme cela.

Je me mets sans doute en fureur à l'idée qu'on veut me reprendre Pietro, mais je vois plus pour moi et j'aspire à plus de grandeur, Dieu merci! Si A... était conforme au programme, je ne me fâcherais pas; mais un homme que j'ai refusé dans mon esprit comme insuffisant! — ■ et on ose dire que le pape ne permettra pas!

Je suis furieuse, mais attendez un moment.

Le soir arrive et, avec le soir, Pietro A...

Nous le recevons assez froidement à la suite des paroles du baroi Visconti et d'une foule de suppositions, car, depuis ce discours de Visconti, on ne fait que supposer.

— Demain, dit Pietro après quelques instants, je pars.

— Pour où?

— Pour Terracina; j'y resterai huit jours, je pense. — ■ On le renvoie, murmure maman en russe. Je le disais bien, mais quelle honte! Je vais pleurer de rage.

— Oui, c'est désagréable, répondis-je de même. Oh! chien de prêtre! Vous comprenez bien que c'est humiliant

comme tout.

La conversation s'en ressent. Maman est si offensée, si furieuse que son mal de tête redouble et on la conduit chez elle. Dina se recule, d'abord. On était tacitement d'accord pour me laisser seule avec lui afin de savoir la vérité.

Une fois seuls, j'ai attaqué bravement, bien qu'un peu tremblante.

— Pourquoi partez- vous? Où allez- vous?

Ah! bien oui, si vous croyez qu'il m'a répondu aussi carrément que je l'ai questionné, vous vous trompez. J'ai demandé et il a éludé de répondre. — ■ Quelle est votre devise, mademoiselle? demanda-t-il.

— Rien avant moi; rien après moi; rien en dehors de moi! — ■ Eh bien! c'est la mienne.

— • Tant pis!

Alors commencèrent des protestations tellement vraies qu'elles en étaient difformes. Des paroles d'amour sans commencement et sans suite, des élans de colère, des reproches. Je soutins cette grêle avec autant de dignité que de calme.

— Je vous aime à en mourir, continua-t-il, mais je n'ai pas confiance en vous. Vous vous êtes toujours moquée de moi, vous avez toujours ri, vous avez toujours été froide avec vos questions de juge d'instruction. Que voulez-vous que je vous dise quand je vois que vous ne m'aimerez jamais?

J'écoutais raide et immobile, ne me laissant même pas toucher la main. Je voulais à tout prix savoir; j'étais trop misérable dans cette inquiétude assaisonnée d'un million de soupçons.

— Eh! monsieur, vous voulez que j'aime un homme que je ne connais pas, qui me cache tout! Dites, et je vous croirai; dites, et je vous promets de vous donner une réponse. Écoutez-moi bien, après cela, je vous promets de vous donner une réponse.

— Mais vous vous moquerez de moi, mademoiselle si je vous le dis. Vous comprenez que c'est un tel secret! Le dire, c'est me dévoiler tout entier. Il y a de ces choses tellement intimes qu'on ne les dit à personne au monde.

— Dites, j'attends.

— Je vous le dirai, mais vous vous moquerez de moi.

— Je vous jure que non.

Après bien des promesses de ne pas rire et de ne raconter rien à personne, il me l'a dit, enfin!

L'année passée, étant soldat à Vicenza, il a fait trente-quatre mille francs de dettes; depuis qu'il est retourné à la maison, c'est-à-dire depuis dix mois, il est en froid avec son père, qui ne voulait pas payer. Enfin, il y a quelques jours, il fit semblant de partir en disant qu'il était trop maltraité à la maison. Alors sa mère vint lui dire que son père payerait les dettes, à condition qu'il mènerait une vie sage : « Et pour commencer et avant de te « réconcilier avec tes parents, tu dois te réconcilier avec Dieu. » Il ne s'est pas confessé depuis longtemps.

En un mot, il va se retirer pour huit jours dans le couvent de San Giovanni et Paolo, Monte Cœlio, près du Colisée.

J'eus assez de peine à rester sérieuse, je vous assure; pour nous, cela semble baroque, mais c'est tout naturel pour les catholiques de Rome.

Voilà donc le secret.

Je m'appuyais à la cheminée et à la chaise en détournant les

yeux, qui étaient, le diable sait pourquoi, pleins de larmes. Il s'appuyait à côté de moi, et nous sommes restés quelques secondes sans parler et sans nous regarder. Nous sommes restés une heure debout, à parler, de quoi? d'amour sans doute. Je sais tout ce que je voulais savoir, j'ai tout tiré de lui :

Il n'a pas parlé à son père, mais il a tout dit à sa mère; il m'é nommée.

— D'ailleurs, dit-il, vous pouvez être sûre, mademoiselle, que mes parents n'ont rien contre vous ; il n'y a que la religion.

— ■ Je sais bien qu'ils ne peuvent avoir rien contre moi, car si je consentais à vous épouser, c'est vous qui seriez honoré et non pas moi.

J'ai soin de me montrer sévère, prude, comme je le suis, e d'exposer des principes de morale d'une pureté abracadabrante pour qu'il raconte tout à sa mère, puisqu'il lui dit tout.

Il ne m'a jamais parlé comme ce soir.

— Je vous aime, je vous adore, je suis fou, disait-il fort bas e fort vite. M 'aimez- vous un peu? dites!

— Et si je vous aime, à quoi cela servira- t-il?

— A nous rendre heureux, parbleu.

— Je ne puis me décider moi-même. Vous savez, monsieur il y a les pères et les mères.

— Les miens, mademoiselle, n'ont rien contre, je puis vous 1 garantir. Soyons fiancés!

— Pas si vite, monsieur... Qu'avez- vous dit à votre mère" Comment lui avez- vous parlé?

— Je lui ai dit : Vous avez tant désiré que je me marie, j'a trouvé quelqu'un que j'aime, je veux me marier et vivre comme il faut. Et ma mère m'a répondu qu'il fallait beaucoup penser avant de faire un pas si sérieux, et toutes sortes de choses.

— ■ C'est tout naturel. Et à votre père, avez- vous parlé?

— Non.

— Je vous demande cela, parce qu'on en parle en ville, et on a parlé à maman qui a été très fâchée de cela.

— Ma mère lui a sans doute parlé.

Il est plus de deux heures et je ne finirais jamais d'écrire, si je disais la moitié seulement. Et puis, c'est bête, on ne peut écrire

que les choses dures; quant aux choses douces, elles ne peuvent s'écrire et ce sont les seules choses amusantes à lire.

Dimanche à deux heures, je serai en face du couvent et il se montrera à la fenêtre en s' essuyant la figure avec un linge blanc.

De suite, je cours pour calmer l'amour-propre blessé de maman et je raconte tout, mais en riant, pour ne pas paraître amoureuse.

Pour le moment, assez! Je suis tranquille, heureuse, surtout heureuse devant les miens qui avaient déjà baissé les oreilles.

Il est tard, vraiment, il faut dormir.

Vendredi 31 mars. — - C'est une fameuse preuve d'amour de m'avoir raconté ce qu'il m'a dit; je n'ai pas ri. Il m'a priée de lui donner mon portrait pour l'emporter au couvent.

— ■ Jamais, monsieur, une pareille tentation!

— Je penserai tout de même à vous, tout le temps.

Est-ce assez ridicule ces huit jours de couvent! Que diraient les amis du Caccia-Club s'ils savaient cela!

Je ne le dirai jamais à personne. Maman et Dina ne comptent pas, elles se tairont comme moi. Un couvent pour Pietro, c'est cocasse !

Et s'il a tout inventé? C'est affreux, un pareil caractère! Je n'ai confiance en personne.

Pauvre Pietro, en froc, enfermé dans une cellule, quatre sermons par jour, une messe, des vêpres, des matines, je ne puis m'habituer à croire à une chose aussi étrange.

Dieu! ne punissez pas une créature vaine; je vous jure que je suis honnête au fond, incapable de lâcheté et de bassesse. Je suis ambitieuse, voilà mon malheur!

Les beautés et les ruines de Rome me montent la tête; je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape!

Je veux et je ne suis rien...

Mais je suis toujours la même; vous pouvez vous en convaincre en lisant mon journal. Les détails et les nuances changent; mais les grandes lignes sont toujours les mêmes,

C'est gentil d'être enfermé dans un couvent !

Il doit s'ennuyer beaucoup, pauvre ami! J'ai eu tort de raconter cette affaire aux miens, je suis indigne de confiance, mais je ne pouvais pas faire autrement. Maman était furieuse.

— Comment, disait-elle, ils font mine de nous refuser, tandis que nous ne les désirions pas? Ils osent penser que ce serait un si grand bonheur pour nous! C'est blessant!

Elle avait raison, ma mère, eh bien! il fallait la calmer et me relever à ses yeux.

Indulgentia plenaria perpétua pro vivis et defunctis. Amen.

3 avril, — Nous sommes au printemps, on dit que toutes les femmes embellissent dans cette saison; c'est vrai, à en juger d'après moi... La peau devient plus fine, les yeux plus brillants, les couleurs plus fraîches.

Nous sommes au 3 avril, j'ai encore quinze jours de Rome.

Comme c'est étrange! tant que j'ai porté un chapeau de feutre, nous étions en hiver; hier, j'en ai mis un en paille et à l'instant nous sommes au printemps. Souvent une robe ou un chapeau produisent cet effet; comme souvent un mot ou un geste amènent une chose qui se préparait depuis longtemps, mais qui ne semblait pas encore être et à laquelle il fallait ce petit choc.

Mercredi 5 avril. — - J'écris et je parle de tous ceux qui me font la cour. Tout cela n'a pas le sens commun. Tout cela est produit par un profond désœuvrement. Je peins et je lis, mais ce n'est pas assez.

Pour une vaniteuse comme moi, il faut s'attacher à la peinture, car c'est une œuvre impérissable.

Je ne serai ni poète, ni philosophe, ni savante. Je ne puis être que chanteuse et peintre.

C'est déjà joli. Et puis, je veux être à la mode, c'est le principal.

Esprits sévères, ne haussez pas les épaules, ne me critiquez pas avec une indifférence affectée, Pour être plus justes, vous êtes les

mêmes au fond! Vous vous gardez bien de le laisser voir, mais cela ne vous empêche pas de savoir dans votre for intérieur que je dis |vrai.

Vanité! Vanité! Vanité!

Le commencement et la fin de tout et l'éternelle et la seule cause de tout.

Ce qui n'est pas produit par la vanité est produit par les passions. Les passions et la vanité sont les seuls maîtres du monde.

Jeudi 6 avril. — ■ Je suis venue à mon journal, le priant de soulager mon cœur vide, triste, manqué, envieux, malheureux.

Oui, et moi avec toutes mes tendances, avec tous mes immenses désirs et ma fièvre de la vie, je suis toujours et partout arrêtée comme un cheval est arrêté par le mors. Il écume, il rage et se cabre, mais il est arrêté.

Vendredi y avril. — Je suis tourmentée. Oh! que l'expression russe : « Avoir un chat dans le cœur » est juste! J'ai un chat dans le cœur.

J'ai toujours une peine incroyable à penser qu'un homme qui me plaît peut ne pas m'aimer.

Pietro n'est pas venu, c'est ce soir seulement qu'il sort du couvent. J'ai vu son clérical et hypocrite frère, Paul A.... Voilà un être à écraser, petit, noir, jaune, vil, hypocrite, jésuite!

Si l'affaire du couvent est vraie, il doit la savoir, et comme il doit en rire de son petit air fermé, comme il doit la raconter à ses amis ! Pierre et Paul ne peuvent pas se souffrir.

Dimanche g avril. — Avec une foi fervente, un cœur ému et une âme bien disposée, je me suis confessée et j'ai communié. Maman et Dina aussi, puis nous avons entendu la messe, j'ai écouté chaque parole et j'ai prié.

N'est-ce pas enrageant d'être soumise à un pouvoir inconnu et incontestable? Je veux parler du pouvoir qui a enlevé Pietro. Qu'y a-t-il d'impossible au cardinal quand il s'agit d'ordonner

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aux gens d'Église! Le pouvoir des prêtres est immense, il n'est pas donné de pouvoir pénétrer leurs mystérieuses machinations.

On s'étonne, on a peur et on admire! Il n'y a qu'à lire l'histoire des peuples pour voir leurs mains dans tous les événements. Leurs vues sont si longues qu'elles se perdent dans le vague pour des yeux peu exercés.

Depuis le commencement du monde, dans tous les pays, la su prême puissance leur appartenait, ostensiblement ou dissimulée

Non, écoutez, ce serait trop fort si, comme cela, tout d'un coup on nous enlevait Pietro pour toujours! Il ne peut pas ne pas reveni à Rome, il avait tellement dit qu'il reviendrait!

Est-ce qu'il ne fait rien pour revenir? Est-ce qu'il ne casse pas tout? Est-ce qu'il ne crie pas?

Mon Dieu! je me suis confessée, j'ai reçu l'absolution et je jure et j'enrage.

Un certain volume de péchés est aussi nécessaire à l'homme qu'un certain volume d'air pour vivre.

Pourquoi les hommes restent-ils attachés à la terre? Pourquoi le poids de leur conscience les y attache-t-il? si leur conscience était pure, ils seraient trop légers et s'envoleraient vers les cieux comme les ballons rouges.

Voilà une théorie bizarre. N'importe!

Et Pietro ne revient pas.

Mais puisque je ne l'aime pas! Je veux être raisonnable, tranquille, et je ne peux pas.

C'est la bénédiction et le portrait du pape qui m'ont porté malheur.

On dit qu'il porte malheur.

Il y a je ne sais quel sifflement dans ma poitrine, j'ai les ongles rouges et je tousse.

Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier. La prière est la seule consolation de ceux qui ne peuvent pas agir. Je prie, mais je ne crois pas. C'est abominable, Ce n'est pas ma faute.

Lundi 10 avril. — Ils l'ont enfermé pour toujours... Non, ils l'ont enfermé pour le temps que je suis à Rome.

Demain, je vais à Naples, ils ne peuvent pas prévoir ce truc. D'ailleurs, une fois relâché, il ira me retrouver. Ce n'est pas de cela que je m'inquiète, mais de l'incertitude présente, de ce coup imprévu, inattendu.

Je marche dans ma chambre en gémissant doucement comme un loup blessé.

J'ai encore la branche de lierre qu'il m'a donnée au Capitole. Quelle tristesse!

Je ne sais vraiment ce que j'ai; c'est sans doute ridicule, mais c'est ainsi.

D'ailleurs, il est bête de s'indigner, de prier, de pleurer! N'est-ce pas, toujours, en tout, ainsi? Je devrais y être habituée et ne plus fatiguer le ciel par mes lamentations inutiles.

Je ne sais que penser de lui. Mauvais sujet, lâche, ou bien enfant tyrannisé?

Je suis excessivement calme, mais triste. — Il ne s'agit que de se placer d'une certaine façon, dit maman, pour trouver que dans ce monde rien ne vaut la peine.

Je suis parfaitement d'accord avec madame ma mère, mais, pour l'être encore plus parfaitement, il faut savoir au juste. Tout ce que je sais, c'est que c'est une bizarre aventure.

Mercredi 12 avril. — Toute cette nuit je l'ai vu en rêve ; il m'assurait qu'il avait vraiment été au couvent.

On emballe, nous partons ce soir pour Naples. Je déteste partir!

Quand donc aurai-je le bonheur de vivre chez moi, toujours dans la même ville? Voir toujours la même société et faire de temps en temps des voyages pour me rafraîchir.

C'est à Rome que je voudrais vivre, aimer et mourir.

Non, écoutez, je voudrais vivre où je serais bien, aimer partout et mourir nulle part.

Cependant, j'aime assez la vie italienne, romaine, veux-je dire; il y reste encore une légère teinte de la magnificence antique.

On se fait souvent une fausse idée de l'Italie et des Italiens.

On se les imagine pauvres, intéressés, en pleine décadence.

C'est tout le contraire. Rarement, dans les autres pays, on trouve des familles aussi riches et des maisons tenues avec autant de luxe. Je parle, bien entendu, de l'aristocratie.

Rome sous le pape était une ville à part et souveraine du monde en son genre. Alors, chaque prince romain était comme un petit roi, il avait sa cour et ses clients comme dans l'antiquité. C'est à ce régime que tient la grandeur des familles romaines. Certes, dans deux générations, il n'y aura plus ni grandeurs, ni richesses, car Rome est soumise aux lois royales, et Rome deviendra comme Naples, Milan et les autres villes de l'Italie.

Les grandes fortunes morcelées, les musées et les galeries acquis au gouvernement, et les princes de Rome transformés en un tas de petites gens, couverts d'un grand nom comme d'un vieux manteau de théâtre pour couvrir leurs misères. Et quand ces grands noms, si respectés avant, seront traînés dans la boue, quand le roi pensera être grand lui tout seul, ayant foulé sous ses pieds toute la noblesse, il apercevra bien, dans un instant, ce que c'est qu'un pays où il n'y a rien entre le peuple et son roi.

Voyez plutôt la France.

Mais voyez l'Angleterre, on est libre, on est heureux. Il y a tant de misère en Angleterre! direz-vous. Mais en général, le peuple anglais est le plus heureux. Je ne parle pas de sa prospérité commerciale, mais seulement de son intérieur.

Que celui qui veut la République dans son pays commence par la faire dans sa maison!

Mais assez de dissertations sur des matières dont je n'ai qu'une faible idée et une opinion toute personnelle.

Que dira Pietro en revenant à Rome et ne m'y trouvant pas? Il hurlera. Tant pis, ce n'est pas ma faute.

NAPLES. Jeudi 13 avril. — ■ Voir Naples et mourir; je ne désire ni l'un ni l'autre.

Il est sept heures, il fait beau comme à Nice. Je vois passer de ma fenêtre de superbes attelages comme il n'y en a à Rome que fort peu.

D'ailleurs Naples est reconnu pour son luxe de chevaux el d'équipages.

Est-il parti de lui-même ou l'a-t-on fait partir? That is the question.

J'écris en face d'une grande glace, j'ai l'air de Beatrix de Cenci; c'est beau, une robe blanche et les cheveux épars! Je me coiffe à la I pompéienne, comme disait Pietro.

Dieu! que je voudrais un roman de Dumas! cela m'épargnerait d'écrire des bêtises et surtout de les relire après.

Enfermée, j'ai pleuré plusieurs fois; c'est comme à Rome. ' Dieu! que je hais le changement! que je suis misérable dans une nouvelle ville!

On a ordonné, il a obéi, et pour obéir il a fallu m'aimer bien peu.

Il n'a pas obéi lorsqu'il s'est agi du service militaire. Assez, assez, fi!

La misère, fi! la bassesse! Je ne peux plus arrêter ma pensée sur un tel homme. Si je me lamente, c'est sur mon malheureux sort, c'est sur ma pauvre vie à peine commencée et pendant laquelle je n'ai eu que des déceptions!

Certes, comme tous les hommes, peut-être même plus que les autres, j'ai péché, mais aussi j'ai du bon, et il est injuste de m'humilier dans tout.

Je me suis mise au milieu de la chambre en joignant les mains et levant les yeux, et quelque chose me dit que la prière est inutile, j'aurai ce qui m'est réservé.

Ni une douleur de moins, ni une souffrance de plus, comme dit Mgr de Falloux.

Il n'y a qu'une seule chose à faire : se résigner. Je sais bien, pardieu, que c'est difficile, mais où serait le mérite?...

Je crois, folle que je suis, que les élans d'une foi furieuse, que des prières ardentes peuvent quelque chose!

Dieu veut une résignation allemande, et j'en suis incapable.

Croit-il que ceux qui se résignent ainsi aient à se vaincre?

Oh! que non! Ils se résignent parce qu'ils ont de l'eau dans les veines au lieu du sang, parce que cela coûte moins de peine.

Est-ce un mérite d'être calme quand ce calme est dans la nature? Si je pouvais me résigner, j'obtiendrais tout, car ce serait sublime. Mais je ne peux pas. Ce n'est plus une difficulté, c'est

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une impossibilité. Pendant des instants d'abrutissement, je serai résignée; je ne le serai pas par ma volonté, mais bien parce que je le serai.

Mon Dieu! ayez pitié de moi, faites-moi le calme. Faites-moi une âme à qui m'attacher. Je suis lasse, très lasse. Non, non, ce n'est pas de tempêtes que je suis lasse, c'est de déceptions!

13 avril. — ■ Pour aérer ma chambre pleine de fumée, j'ai ouvert la fenêtre. Pour la première fois depuis trois longs mois, j'ai vu un ciel pur et la mer à travers les arbres, la mer éclairée par le nuit. Je suis si ravie que je vais écrire. Dieu! que c'est beau après les rues noires et étroites de Rome! Une nuit si calme, s belle! Ah! s'il était là!

Si vous prenez cela pour de l'amour!

On ne peut pas dormir quand il fait si beau.

Lâche, faible, indigne! indigne de la dernière de mes pensées

Dimanche de Pâques, 16 avril. — Naples me déplaît. A Rome les maisons sont noires et sales, mais ce sont des palais au point de vue de l'architecture et de l'antiquité. A Naples, c'est tout aussi sale, et on ne voit que des maisons de carton à la française

Bon, voilà tous les Français furieux. Qu'ils se calment. Je les admire et les aime plus qu'une autre nation, mais je dois avouer que leurs palais n'atteindront jamais à la massive, splendide et gracieuse majesté des palais italiens, surtout romains et florentins.

Mardi 18 avril. — A midi nous nous mettons en route poui Pompéi. Nous allons en voiture, car la route est belle et l'on peut admirer le Vésuve, les villes de Castellamare et Sorrente.

Le service des fouilles est admirablement fait. C'est une chose curieuse que de parcourir les rues de cette ville morte.

Nous avions pris une chaise à porteurs et, maman et moi, nous y reposions chacune à notre tour.

Les squelettes sont affreux; ces malheureux sont dans des poses déchirantes. Je regardais les restes des maisons, des fresques, et

DE MARIE BASHKIRTSEFF ni

tâchais de rétablir tout cela dans mon imagination, de repeupler ces maisons et ces rues.

Quelle effrayante force que celle qui a englouti toute une ville !

J'entendais maman parler mariage :

— La femme est faite pour souffrir, disait-elle, même avec le meilleur des maris.

— La femme avant le mariage, dis-je, c'est Pompéi avant l'éruption; et la femme après le mariage, c'est Pompéi après l'éruption.

Peut-être ai-je raison!

Je suis très fatiguée, inquiète, chagrine. Nous ne rentrons qu'à huit heures.

Mercredi ig avril. — Voyez le désavantage de ma position. Pietro, sans moi, a le cercle, le monde, ses amis, tout, en un mot, excepté moi; tandis que moi sans Pietro, je n'ai rien.

Je ne suis pour lui qu'une occupation de luxe. Lui était pour moi, tout. Il me faisait oublier mes préoccupations de jouer un rôle dans le monde et je n'y pensais pas, et ne m'occupais que de lui, trop heureuse d'échapper à mes pensées.

Quoi que je devienne, je lègue mon journal au public.

Tous les livres qu'on lit sont des inventions, les situations y sont forcées, les caractères faux, tandis que ceci, c'est la photographie de toute une vie. Ah! direz- vous, cette photographie est ennuyeuse, tandis que les inventions sont amusantes. Si vous dites cela, vous me donnez une bien petite idée de votre intelligence.

Je vous offre ici ce qu'on n'a encore jamais vu. Tous les mémoires, tous les journaux, toutes les lettres qu'on publie ne sont que des inventions fardées et destinées à tromper le monde.

Je n'ai aucun intérêt à tromper. Je n'ai ni acte politique à voiler, ni relation criminelle à dissimuler. Personne ne s'inquiète si j'aime ou je n'aime pas, si je pleure ou si je ris. Mon plus grand soin est de m' exprimer aussi exactement que possible. Je ne me fais pas illusion sur mon style et mon orthographe. J'écris des lettres sans fautes, mais au milieu de cet océan de mots, j'en laisse échapper sans doute beaucoup. Je fais en outre des fautes de

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français. Je suis étrangère. Mais demandez-moi de m' exprimer dans ma langue, je le ferais peut-être plus mal encore.

Mais ce n'est pas pour dire tout cela que j'ai ouvert le cahier. C'est pour dire qu'il n'est pas midi, que je suis livrée plus que jamais à mes tourmentantes pensées, que ma poitrine est oppressée et que je hurlerais volontiers. D'ailleurs, c'est mon état naturel.

Le ciel est gris, la Chiaja n'est traversée que par des fiacres et j de sales piétons, les stupides arbres plantés de chaque côté empêchent de voir la mer. A Nice, à la promenade des Anglais, on a les villas d'un côté, et de l'autre la mer qui vient se briser sur les galets sans aucun empêchement. Ici on a les maisons d'un côté, de l'autre une espèce de jardin qui se continue aussi longuement i que la rue qui le sépare de la mer, dont il est lui-même séparé par un assez grand espace de terrain vide, couvert de pierres, de constructions et offrant un spectacle de tristesse vraiment déso lant.

Arrivé sur le carré qui termine la Chiaja et qui est planté de jolis arbustes, on se sent bien mieux, et cet endroit-là est joli Plus loin, on entre sur le quai; à gauche, les maisons; à droite la mer, mais la mer arrêtée par un mur à balustre et garni de marchands d'huîtres, de coquillages; puis viennent les grilles du port, les différentes constructions du service des bateaux, le port lui-même; mais ça, ce n'est plus la mer, c'est un sale endroit tout obstrué par un tas de laideurs.

Le temps gris me rend toujours un peu triste; mais ici, mais aujourd'hui il m'opprime.

Ce silence de mort dans notre appartement d'hôtel, ce bruit agaçant de fiacres et de charrettes à grelots au-dehors, ce ciel gris, ce vent qui agite les rideaux! Ah! je suis bien misérable, et il ne faut m'en prendre ni au ciel, ni à la mer, mais à la terre!

Vendredi 21 avril. — ■ En entrant au salon ce matin, j'ai été suffoquée par l'odeur des fleurs. La chambre en est littéralement pleine. Ce sont les fleurs de Doenhoff, d'Altamura et de Torlonia. Doenhoff a envoyé une table en fleurs. On a remplacé le guéridon par la table en fleurs; mais ce n'est point de cela que je voulais parler.

Écoutez donc ceci : Puisque l'âme existe, puisque c'est l'âme qui anime le corps, puisque c'est cette vaporeuse substance qui seule sent, qui aime, qui déteste, qui désire; puisque enfin c'est l'âme qui nous fait vivre, comment se fait-il donc qu'une déchirure quelconque dans ce vif corps, ou quelque désordre intérieur, l'abus du vin ou du manger, comment se peut-il donc que ces choses-là fassent envoler l'âme?

Je fais tourner une roue et je ne l'arrête que lorsque telle est ma volonté. Cette roue stupide ne peut arrêter ma main. De même l'âme, qui fait marcher les ustensiles de notre corps, ne doit pas être chassée, elle, l'essence raisonnable, par un trou à la tête ou par une indigestion de homard! Elle ne le doit pas être et elle l'est. D'où il faut conclure que l'âme est une pure invention. Et cette conclusion fait tomber l'une après l'autre, comme les décors dans un incendie de théâtre, toutes nos croyances les plus intimes et les plus chères.

Rome. Lundi 24 avril. — J'avais à raconter toute la journée, mais je n'ai plus souvenir de rien. Je sais seulement que sur le Corso nous avons rencontré A..., qu'il accourut tout rayonnant et tout joyeux à la voiture, et qu'il a demandé si nous serons ce soir à la maison. Nous y serons. Hélas!

Il est venu et je suis allée au salon, et me suis mise à parler tout naturellement comme les autres. Il m'a dit qu'il a été quatre jours au couvent, ensuite à la campagne. Il est à présent en paix avec tous ses parents, il va aller dans le monde, être sage et penser à son avenir. Enfin il m'a dit que je me suis amusée à Naples, que j'ai été coquette comme toujours, que cela prouvait bien que je ne l'aimais pas. Il m'a dit aussi qu'il m'avait vue l'autre dimanche près du couvent San Giovanni et Paolo. Et pour prouver qu'il disait vrai, il m'a dit comment j'étais mise et tout ce que je faisais, et, je dois l'avouer, il a dit juste.

— Vous m'aimez? me demanda- t-il enfin.

— ■ Et vous?

— Ah! voilà votre manière, vous vous moquez toujours de moi!

— Et si je vous disais que oui!...

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 8

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Il est tout changé, on dirait qu'en vingt jours il est devenu un homme de trente ans. Il parle tout autrement, il est devenu si raisonnable que c'est merveille. Il semble doublé d'un jésuite.

— Vous savez, maintenant je fais de l'hypocrisie, je m'incline devant mon père, je lui dis toujours oui, je suis sage et je songe à mon avenir.

Demain, peut-être, je saurai raconter quelque chose, mais ce soir, je suis si bête que c'est stupide!

Mardi 25 avril. — Je viendrai demain, dit-il comme pour me calmer, et nous parlerons de tout cela sérieusement.

— C'est inutile, monsieur. Je vois bien à quoi m'en tenir sur votre bel amour. Vous pouvez ne plus revenir, ajoutai-je plus faiblement. Vous m'avez chagrinée, je vous dis adieu en colère et je ne dormirai pas de la nuit. Et vous pouvez vous vanter de m 'avoir mise en rage; allez!...

— Mais, mademoiselle, comme vous êtes étrange? Demain je vous parlerai quand vous serez plus calme.

C'est lui qui se plaint, c'est lui qui dit que je l'ai toujours refusé, que j'ai toujours ri, que je ne l'aimais pas. Je n'aurais pas parlé autrement à sa place, mais néanmoins, je le trouve bien hautain et bien réfléchi pour un homme qui aime vraiment.

A présent j'en ai pour mon argent, aussi ne vais-je plus toucher un seul mot de cela.

S'il veut, qu'il commence le premier!

Il me semble qu'il ne m'aime plus. A la bonne heure, voilà quelque chose qui me dégourdit, qui me fait bouillir le sang en me donnant froid dans le dos!

J'aime bien mieux cela, oh! oui; au moins je suis furieuse, furieuse, furieuse!

Il pleut toujours et on annonce le baron Visconti, le charmant homme si spirituel malgré son âge. Tout à coup on parla de Pietro, tout en parlant du mariage Odescalchi.

— Eh! madame, le petit A..., comme vous dites, n'est pas un parti à dédaigner, car ce pauvre cardinal s'en va de jour en jour, ce qui fait qu'un de ces jours ses neveux deviendront millionnaires et Pierre sera par conséquent millionnaire.

— Vous savez, baron, on m'a dit que le petit est entré au couvent, dit maman.

— Oh! non, il songe à tout autre chose, je vous assure.

Puis on parla de Rome, je dis combien je l'aimais et combien il me coûtait de la quitter.

— Eh bien! restez donc.

— Je le voudrais bien.

— J'aime à voir que votre cœur aime notre ville.

— A propos de cœur, avez- vous vu le mien? Regardez... Je lui ai montré le cœur en argent. Un cœur de religieuse.

— Vous savez, ajoutai-je, on va me laisser à Rome, dans un couvent.

— Oh! dit Visconti, j'espère que vous y resterez autrement, nous trouverons un moyen, et je trouverai, dit-il en me pressant fortement la main.

Maman rayonne, je rayonne, c'est toute une aurore boréale.

Ce soir, contre toute attente, assez nombreuse réunion, entre autres A...

La société auprès d'une table et moi avec Pietro auprès d'une autre. Et nous avons raisonné de l'amour en général et de l'amour de Pietro en particulier. Il a des principes déplorables ou, plutôt, il est si fou qu'il n'en a pas du tout. Il parlait si légèrement de son amour pour moi que je ne sais que penser. D'ailleurs il me ressemble tant de caractère, que c'est extraordinaire.

Je ne sais pas ce qui fut dit, mais au bout de cinq minutes nous n'étions plus en querelle, nous nous sommes expliqués et on s'est engagé à se marier, lui du moins. Moi, je me taisais la plupart du temps.

— Vous partez jeudi?

— Oui, et vous m'oublierez.

— Ah! ça, non, par exemple. J'irai à Nice.

— Quand?

— Aussitôt que je pourrai. A présent, je ne puis pas.

— Pourquoi? Dites, dites, à l'instant!

— Mon père ne me le permettrait pas.

— Mais vous n'avez qu'à lui dire la vérité.

— Sans doute, je lui dirai que j'y vais pour vous, que je vous

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aime, que je veux me marier, mais pas à l'instant. Vous ne connaissez pas mon père; je viens d'être pardonné, mais je n'ose encore rien demander.

— Parlez demain.

— Je n'oserai pas. Je n'ai pas encore sa confiance. Pensez, depuis trois ans, il ne me parlait plus. Dans un mois, je serai à Nice.

— Dans un mois, je n'y serai plus.

— Et où irez- vous?

— En Russie. Et voilà, je partirai et vous m'oublierez.

— Mais dans quinze jours, je serai à Nice et alors... Et alors nous partirons ensemble. Je vous aime, je vous aime! répétait-il en tombant à genoux.

— Vous êtes heureux? demandai- je en pressant sa tête dans mes mains.

— Oh! oui! parce que je crois en vous, je crois en votre parole.

— Venez à Nice à présent, dis- je.

— Ah! si je pouvais!

— On peut tout ce qu'on veut.

Jeudi 2j avril. — Mon Dieu! vous qui avez été si bon jusqu'à présent, tirez-moi de là, par grâce !

Et Dieu m'a tirée de là.

A la gare, je me mis à marcher de long en large avec le Cardinalino.

— Je vous aime! s'est-il écrié, et je vous aimerai toujours, pour mon malheur, peut-être.

— Et vous me voyez partir, et cela vous est égal?

— Oh! ne dites pas cela!... Vous ne pouvez pas parler ainsi, vous ne savez pas ce que j'ai souffert. D'ailleurs, je savais où vous étiez et ce que vous faisiez. Depuis que je vous ai vue, j'ai complètement changé, regardez bien; mais vous m'avez toujours traité en canaille. Si j'ai fait des bêtises dans ma vie, chacun en fait, ce n'est pas une raison pour me croire un vaurien, un écervelé. Pour vous, j 'ai brisé avec le passé ; pour vous, j 'ai tout subi ; pour vous, j'ai fait cette paix avec ma famille.

— Pas pour moi, monsieur, je ne vois pas ce que j'ai à faire dam cette paix.

— Ah! c'a été parce que j'ai pensé à vous sérieusement.

— Comment?

— Vous voulez toujours qu'on s'exprime en détail et mathématiquement, et certaines choses, pour être sous-entendues, n'en sont pas moins très visibles et vous vous êtes moquée de moi.

— Ce n'est pas vrai.

— Vous m'aimez?

— Oui, et écoutez ceci. Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois. Je veux être crue tout de suite. Je n'ai jamais dit à aucun homme ce que je vous dis à vous. Je suis très offensée, car mes paroles, au lieu d'être reçues comme une faveur, sont reçues très légèrement et sont commentées. Et vous osez douter de ce que je dis! Vraiment, monsieur, vous me poussez à bout.

Il fut confus et s'excusa; nous ne parlions presque plus.

— Vous m'écrirez? demanda-t-il.

— Non, monsieur, je ne le puis pas, mais je vous permets de m 'écrire.

— Ah! ah! le joli amour! s'écria-t-il.

— Monsieur, dis-je gravement, ne demandez pas trop. C'est une bien grande faveur lorsqu'une jeune fille permet qu'on lui écrive. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends. Mais nous allons monter en voiture, ne perdons pas notre temps en vaine discussion. Vous m'écrirez?

— Oui, et vous avez beau dire, je sens que je vous aime comme je n'aimerai jamais. Vous m'aimez?

Je fis oui de la tête.

— Vous m'aimerez toujours?

Même signe.

— Allons, au revoir, monsieur.

— A quand?

— A l'année prochaine.

— Allons, adieu, monsieur!

Et, sans lui donner la main, je montais en wagon, où était déjà tout notre monde.

— Vous ne m'avez pas serré la main, dit A... en s'approchant. Je lui tendis la main.

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— Je vous aime! dit-il, fort pâle.

— Au revoir! dis- je doucement.

— Pensez quelquefois à moi, dit-il en pâlissant davantage; quant à moi je ne ferai que penser à vous.

— Oui, monsieur; au revoir!

Le train se mit en mouvement et pendant quelques instants encore je pus le voir, me regardant d'un air si ému qu'il en paraissait indifférent ; puis il fit quelques pas vers la porte, mais, comme j'étais toujours visible, il s'arrêta de nouveau comme un automate, enfonça le chapeau sur les yeux, fit encore un pas en avant... puis, puis nous étions déjà trop loin pour voir.

J'aurais été désolée de quitter Rome, à laquelle je suis si habituée, si je n'avais eu une idée en voyant la nouvelle lune, vers quatre heures.

— Tu vois ce croissant? demandai- je à Dina.

— Oui, répondit-elle.

— Eh bien! ce croissant deviendra une très belle lune dans onze ou douze jours.

— Sans doute.

— As- tu vu le Colisée au clair de lune?

— Oui.

— Et moi, je ne l'ai pas vu.

— Je sais.

— Mais tu ne sais peut-être pas que j 'ai envie de le voir.

— C'est possible.

— Oui, ce qui fait que dans dix ou douze jours, je serai de nouveau à Rome, tant pour les courses que pour le Colisée.

— Oh!

— Oui, j'irai avec ma tante. Et je serai si bien, sans toi, sans maman, avec ma tante! Nous nous promènerons en Victoria et je m'amuserai beaucoup.

— Eh bien! dit maman, cela se fera, je te le promets! Et elle m'embrassa sur les deux joues.

Vendredi 28 avril. — Je me suis endormie et j'ai fait des rêves

affreux comme des cauchemars.

A onze heures, je me couchais pour ne pas voir les oliviers et la

terre rouge, et à une heure nous arrivions à la gare de Nice, à la grande joie de ma tante qui s'agitait, en compagnie de Mlle Colignon, Sapogenikoff, etc.

— Vous savez, leur criai-je, avant que les portières fussent ouvertes, je suis bien fâchée de revenir ici, mais je n'ai pu faire autrement.

Et je les ai embrassés tous à la fois.

La maison est meublée d'une façon adorable; ma chambre est éblouissante, toute capitonnée en satin bleu ciel. En ouvrant la porte du balcon et en regardant notre très joli jardin, la promenade et la mer, je fus obligée de dire tout haut :

— On a beau dire, il n'y a rien d'aussi splendidement simple et adorablement poétique que Nice.

4 mai. — La vraie saison de Nice est au mois de mai. Il fait beau à en devenir folle. Je suis allée rôder dans le jardin par le clair d'une lune toute jeune encore, au chant des grenouilles accompagné du murmure des vagues qui viennent doucement se briser sur les cailloux. Divin silence et divine harmonie!

On dit des merveilles de Naples; quant à moi, j'en suis désolée, mais je lui préfère Nice. Ici la mer baigne librement le rivage, tandis que là-bas elle est arrêtée par un mur à balustrade stupide, et même ce misérable bord est obstrué par des boutiques, des baraques, des saletés.

« Pensez quelquefois à moi. Quant à moi, je ne ferai que penser à vous ! »

Pardonnez-lui, mon Dieu ! il ne savait pas ce qu'il disait. Je lui permets de m'écrire et il n'use pas seulement de cette permission ! Enverra-t-il seulement la dépêche promise à maman?

Vendredi 5 mai. — Je disais donc, quoi? ah! oui, que Pietro était inexcusable vis-à-vis de moi.

Je ne peux pas comprendre les hésitations, moi qui n'aime pas!

J'ai lu dans des romans que souvent un homme semble oublieux et indifférent à cause de son amour même.

Je voudrais bien croire aux romans.

Je suis endormie et ennuyée et, dans cet état-là, je désire voir

Pietro et l'entendre parler d'amour. Je voudrais rêver qu'il est là, je voudrais faire un joli rêve. La réalité est dangereuse.

Je m'ennuie, et quand je m'ennuie je deviens très tendre.

Quand donc finira cette vie d'ennui, de déceptions, d'envie et de chagrin!

Quand donc vivrai-je enfin comme j'aime! Mariée à une grande fortune, à un grand nom et à un homme sympathique, car je ne suis pas si mercenaire que vous pensez. D'ailleurs, si je ne le suis pas, c'est par égoïsme.

Ce serait affreux de vivre avec un homme qu'on déteste, et ni richesse ni position ne me profiterait. Ah! Dieu! sainte Vierge, protégez-moi !

6 mai. — Vous savez, une idée? je voudrais follement revoir Pietro.

Ce soir, je donne une fête, comme on n'en a plus vu depuis des années à la rue de France. Vous savez qu'à Nice existe l'usage de tourner le Mai, c'est-à-dire, on suspend une couronne, une lanterne, et on danse, au-dessous, des rondes en chantant. Depuis que Nice est française, cet usage s'en va de plus en plus; à peine si on voyait trois ou quatre lanternes dans toute la ville.

Eh bien! moi, je leur donne un rossigno; je nomme cela ainsi parce que le Rossigno che vola, c'est la chanson la plus populaire et la plus jolie de Nice.

J'ai fait préparer d'avance et suspendre au milieu de la rue une grande machine de feuillages et de fleurs toute ornée de lanternes vénitiennes.

Sur le mur de notre jardin, Triphon (le domestique de grandpapa) a été chargé d'organiser un feu d'artifice et d'éclairer de temps en temps la scène par des feux de Bengale. Triphon ne se sent pas de joie. Toutes ces splendeurs sont accompagnées d'une harpe, d'une flûte et d'un violon, et arrosées de vin en abondance. Les bonnes femmes vinrent nous inviter sur leurs terrasses, car moi et Olga regardions seules perchées sur une échelle de bois.

On va sur la terrasse des voisins, et moi, Olga, Marie et Dina, nous nous mettons au milieu de la rue appelant les danseuses, et tâchons et réussissons à donner de l'entrain.

J'ai chanté et tourné avec tout le monde, à la joie des bons Niçois, surtout des gens du quartier, qui me connaissent tous et disent le plus grand bien de « Mademoiselle Marie ».

Ne pouvant faire autre chose, je fais de la popularité et cela flatte maman. Elle ne regarde pas à la dépense. Ce qui a plu surtout, c'est que j'ai chanté et dit quelques mots en patois.

Pendant que j'étais sur l'échelle avec Olga qui me tirait par les jupes, j'avais bien envie de faire un discours, mais je me suis prudemment abstenue, pour cette année...

J'ai regardé les danses et écouté les cris, toute rêveuse comme il m 'arrive souvent. Et le feu d'artifice terminé par un « soleil » magnifique, nous sommes tous rentrés chez nous, au milieu d'un murmure de satisfaction.

Dimanche 7 mai. — ■ On trouve une certaine satisfaction désespérante à mépriser avec raison tout le monde. Au moins, on n'a pas d'illusions. Si Pietro m'a oubliée, il m'a fait une insulte sanglante, et voilà un nom de plus sur mes tablettes de haine et de vengeance.

Tel qu'il est, le genre humain me plaît et je l'aime et j'en fais partie et je vis avec tous ces gens, et d'eux dépendent et ma fortune et mon bonheur.

D'ailleurs tout cela est bête. Mais dans ce monde tout ce qui n'est pas triste est bête, et tout ce qui n'est pas bête est triste.

Demain à trois heures je vais à Rome, tant pour me distraire que pour mépriser A..., si j'en trouve l'occasion.

Jeudi 11 mai. — Comme je l'ai dit mardi soir, je suis partie hier à deux heures avec ma tante.

C'est une terrible preuve d'amour que j'ai l'air de donner à Pietro.

Ah! ma foi, tant pis! S'il croit que je l'aime, s'il croit à une pareille énormité, il n'est qu'une bête.

A deux heures, nous sommes à Rome, je me jette dans un fiacre, ma tante me suit, le conducteur de l'hôtel de la ville prend les bulletins et... et... je suis à Rome! Dieu! quelle joie!

Nos bagages n'arriveront que demain. Pour aller voir le retour

des courses, nous sommes obligées de nous contenter de nos hardes de voyage. D'ailleurs, j'étais très bien avec mon costume gris et mon feutre. Je mène ma tante au Corso! (Quelle chose adorable que de revoir le Corso après Nice!) Je l'abasourdis de bêtises et d'explications, car il me semble qu'elle ne voit rien.

Et voilà le Caccia-Club, il y a eu frémissement à mon passage; le moine reste bouche béante, puis ôte son chapeau et sourit jusqu'aux oreilles.

Nous allons à la villa Borghèse, où il y a le concours régional d'agriculture.

Nous parcourons à pied l'exposition, nous admirons les fleurs et les plantes, et rencontrons Zucchini. Il y a encore du monde.

On est très surpris de me voir apparaître pour la troisième fois. A Rome, je suis très connue.

Simonetti s'approche; je le présente à Mme Romanoff et lui dis que c'est par un merveilleux hasard que je suis ici.

Je fais signe à Pietro de venir; il est tout rayonnant et me regarde avec des yeux qui prouvent bien qu'il a pris tout au sérieux.

Il nous a fait beaucoup rire en racontant son séjour au couvent. Il avait consenti, dit-il, à y entrer pour quatre jours et, une fois là, on l'y a retenu pendant dix-sept jours.

— ■ Pourquoi donc avez-vous menti, pourquoi avez-vous dit que vous aviez été à Terracina?

— Parce que j'avais honte de dire la vérité.

— Et les amis du club le savent?

— Oui. Au commencement je disais que j'avais été à Terracina, puis on m'a parlé du couvent et j'ai fini par tout raconter, et j'ai ri, et tout le monde a ri. Torlonia a été furieux.

— Pourquoi?

— Parce que je ne lui ai pas tout dit d'abord. Parce que je n'ai pas eu confiance en lui.

Ensuite, il raconte comment, pour plaire à son père, il faisait semblant de laisser tomber par hasard un chapelet de sa poche, pour faire croire qu'il en portait toujours un sur lui. Je l'accablai de moqueries et d'impertinences auxquelles il répondit très bien, ma foi.

Samedi 13 mai. — ■ Je ne déguise ni mes sentiments, ni ma pensée, et je n'ai pas la force de rien supporter avec dignité, car j'ai pleuré. Et tout en écrivant j'entends le bruit que font mes larmes en tombant sur le papier, de grosses larmes qui coulent sans difficulté et sans grimace de la part de ma figure. Je m'étais couchée sur le dos pour les faire rentrer en dedans, mais ça n'a pas réussi.

Au lieu de dire ce qui me fait pleurer, je raconte comment je pleure! Et comment puis-je dire pourquoi? Je ne me rends compte de rien. — Comment, me disais-je, la tête renversée sur le canapé; comment, c'est ainsi? Il a donc oublié? Sans doute, puisqu'il a mené une conversation indifférente entremêlée de mots prononcés si bas que je n'ai pu les entendre, et enfin il a encore répété qu'il ne m'aimait que de près, que j'étais de glace, qu'il irait en Amérique, que lorsqu'il me voit, il m'aime, tandis qu'au loin il oublie.

Je l'ai prié très sèchement de ne plus parler de cela.

Ah! je ne peux pas écrire et vous voyez vous-même ce que je dois sentir et combien je suis insultée!

Je ne peux pas écrire ! et cependant quelque chose me l'ordonne. Tant que je n'ai pas tout raconté, quelque chose me tourmente.

J'ai causé et fait du thé de mon mieux jusqu'à dix heures et demie. Alors arriva Pietro; Simonetti s'en alla bientôt et nous sommes restés à trois. On parla de mon journal, c'est-à-dire des questions que j'y traite, et A... me pria de lui lire quelque chose sur l'âme et sur Dieu. Alors j'allai dans l'antichambre et m'agenouillai auprès de la fameuse boîte blanche en cherchant, pendant que Pietro tenait la bougie... Mais alors, comme en cherchant j'ai rencontré des passages d'un intérêt commun, je lisais, et cela a duré presque une demi-heure.

Ensuite, il se mit, en revenant au salon, à raconter toutes sortes d'anecdotes sur sa vie depuis l'âge de dix-huit ans.

J'ai écouté tout ce qu'il a dit, avec une certaine terreur et une certaine jalousie.

D'abord cette dépendance absolue me glace; on lui défendrait de m'aimer, il obéirait, j'en suis certaine.

Sa famille, les prêtres, les moines m'effrayent. Quoi qu'il m'ait dit de leur bonté, je suis saisie d'effroi en entendant ces énormités et ces tyrannies. Oui! ils me font peur et ses deux frères aussi; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, je suis toujours libre d'accepter ou de refuser.

Je remercie Dieu de m'avoir délié la plume; hier, c'était un supplice, je ne pouvais pas m' expliquer.

Tout ce que j'ai entendu ce soir, tout ce que j'en conclus et toutes les choses d'avant sont lourdes pour ma tête. Et puis il y a simplement le regret de le voir partir ce soir; c'est si long jusqu'à demain! J'ai senti une grande envie de pleurer d'incertitude et peut-être d'amour.

Puis, appuyant le menton dans la main gauche et le coude gauche dans la main droite, le sourcil froncé et la lèvre dédaigneuse, je me mis à songer à tout, à ce qu'il me fallait, et surtout à ce que je n'avais pas.

Puis, je me mis à écrire et, ayant senti un irrésistible besoin de rêver, je cessai un instant et me remis à écrire tout ceci.

Mercredi iy mai. — J'avais beaucoup à dire d'hier encore, mais tout s' efface devant ce soir.

Il m'a parlé de nouveau de son amour; je l'assurai que c'était inutile, car mes parents ne consentiraient jamais.

— Ils auraient raison, dit-il rêveur; je ne suis bon à faire le bonheur de personne. Je l'ai dit à ma mère, j'ai parlé de vous, j'ai dit : « Elle est si religieuse et bonne, et moi, je ne crois en rien et je ne suis qu'un misérable. » Tenez, je suis resté dix-sept jours au couvent, j'ai prié, j'ai médité, et je ne crois pas en Dieu, et la religion n'existe pas pour moi, je ne crois en rien.

Je le regardai avec de grands yeux effrayés.

— ■ Il faut croire, dis-je en lui prenant la main, il faut se corriger, et il faut être bon.

— • C'est impossible, et tel que je suis personne ne peut m'aimer, n'est-ce pas?

— Hum! hum!

— ■ Je suis bien malheureux. Vous ne vous ferez jamais une idée de ma position. En apparence je suis bien avec les miens, mais ce n'est qu'en apparence; je les déteste tous, mon père, mes frères, ma mère même; je suis malheureux. Et qu'on me demande pourquoi? je ne le sais pas... O les prêtres! s'écria-t-il en serrant les poings et les dents et levant au ciel une figure hideuse de haine. Les prêtres, oh! si vous saviez ce que c'est!!!

Il fut cinq minutes à se calmer.

— ■ Je vous aime pourtant, et vous seule. Quand je suis avec vous, je suis heureux.

— Une preuve.

— ■ Dites.

— Venez à Nice.

— ■ Vous me mettez hors de moi en me disant cela; vous savez bien que je ne peux pas.

— Pourquoi?

— Parce que mon père ne veut pas me donner d'argent, parce que mon père ne veut pas que j'aille à Nice.

— Je comprends bien, mais si vous dites pourquoi . vous y allez?

— Il ne voudra pas. J'ai parlé à ma mère; elle ne me croit pas. On est si habitué à ma mauvaise conduite qu'on ne me croit plus.

— Il faut vous corriger, il faut venir à Nice.

— - Mais puisque je serai refusé, comme vous dites.

— Je n'ai pas dit refusé par moi.

— Ce serait trop, dit-il en me regardant tout près, ce serait un rêve.

— ■ Mais un beau rêve, n'est-ce pas?

— Oh! oui.

— Alors vous demanderez à votre père?

— Certainement oui; mais il ne veut pas que je me marie. Non, je dis que pour ces choses il faut faire parler par les confesseurs.

— • Eh bien! faites parler.

— Mon Dieu! et c'est vous qui me le dites?

— ■ Oui, vous comprenez, je ne tiens pas à vous, mais je veux donner cette satisfaction à mon orgueil blessé.

— Je suis un malheureux et un maudit dans ce monde.

Il est inutile, impossible de suivre ces centaines de phrases. Je dirai seulement qu'il m'a répété cent fois qu'il m'aimait, d'une voix si douce et avec des yeux si suppliants, que je m'approchai de lui moi-même et que nous avons parlé comme de bons amis d'une multitude de choses. Je l'assurai qu'il y avait un Dieu dans le ciel et du bonheur sur la terre. Je voulais qu'il crût en Dieu qu'il le vît à travers mes yeux, et qu'il le priât par ma voix.

— Alors, dis-je en m'éloignant, c'est fini; adieu!

— Je vous aime!

— Et je vous crois, dis-je en pressant ses deux mains, et j( vous plains!

— Vous ne m'aimerez jamais?

— - Quand vous serez libre.

— Quand je serai mort.

— Je ne peux pas à présent, car je vous plains et vous méprise. On vous dirait de ne pas m'aimer que vous obéiriez.

— Peut-être!

— C'est affreux !

— Je vous aime, dit-il pour la centième fois.

Et il est sorti en pleurant. Je me suis approchée de la table où était ma tante et je lui dis, en russe, que le moine m'a fait des compliments que je raconterai demain.

Il est encore revenu et je lui ai dit adieu.

— Non, pas adieu.

— Si, si, si. Adieu, monsieur, je vous ai aimé jusqu'à cette conversation. (1881. — Je ne l'ai jamais aimé, tout cela était l'effet d'une imagination romanesque en quête de roman.)

— Ah! tant pis, je l'ai dit, je vous ai aimé, j'ai eu tort, je le sais.

— Mais... commença-t-il.

— 1 Adieu!

— Vous n'allez donc plus à Tivoli à cheval, demain?

— Et ce n'est pas la fatigue qui vous y a fait renoncer?

— Non! La fatigue n'est qu'un prétexte, je ne veux plus vous voir.

— Mais non! Ce n'est pas possible, disait A... en me tenant les mains.

— Au revoir!

— Vous m'avez dit de parler à mon père et de venir à Nice? dit A... sur l'escalier avant de s'en aller.

— Oui.

— Je ferai cela, et je viendrai coûte que coûte, je vous le jure.

Et il partit.

Depuis trois jours, j'ai une nouvelle idée, c'est que je vais mourir : je tousse et je me plains. Avant-hier je me suis assise au salon, il était deux heures du matin; ma tante me pressait d'aller dormir et je ne bougeais pas, disant que c'était la preuve que j'allais mourir.

— Ah! dit ma tante, de la manière dont tu y vas, je n'en doute pas, tu mourras.

— Et tant mieux pour vous, vous aurez moins de dépenses, il ne faudra plus payer tant à Laferrière!

Et, prise d'un accès de toux, je me renversai sur le canapé, au grand effroi de ma tante, qui sortit en courant pour faire croire qu'elle était fâchée.

Vendredi ig mai. — Ma tante est allée au Vatican, et moi, ne pouvant être avec Pietro, j'aime mieux rester seule. Il viendra vers les cinq heures, je voudrais tant que ma tante fût encore absente! Je voudrais me trouver seule involontairement en apparence, car je ne peux plus montrer que je Je cherche.

Je viens de chanter et j'ai mal à la poitrine. Me voyez- vous posée en martyre! C'est trop bête!...

Je suis coiffée à la Vénus Capitoline, je suis en blanc comme une Béatrix, avec un chapelet et une croix de nacre sur le cou.

Il y a, quoi qu'on dise, dans l'homme un certain besoin d'idolâtrie, de sensations matérielles. Dieu dans sa simple grandeur ne suffit pas. Il faut des images à regarder, des croix à baiser.

Hier soir, j'ai compté les grains du chapelet : ils sont soixante, et je me suis prosternée soixante fois, chaque fois me frappant le front contre le plancher. Je n'avais plus de souffle, mais il me

semblait avoir fait un acte agréable à Dieu. C'est sans doute absurde, mais l'intention y était.

Dieu tient-il compte de l'intention?

Ah! mais j'ai là le Nouveau Testament. Lisons. — Ne trouvant pas le livre saint, je lis Dumas. Ce n'est pas la même chose.

Ma tante est rentrée à quatre heures, et au bout de vingt-cinq minutes, je l'avais adroitement excitée à aller voir l'église Santa- Maria-Maggiore. Il est quatre heures et demie. J'ai mal fait, il fallait la renvoyer à cinq heures; car je crains bien qu'elle ne rentre encore trop tôt.

Quand on annonça le comte A..., j'étais encore seule, car ma tante avait eu l'idée de visiter le Panthéon, outre Santa-Maria- Maggiore. Mon cœur battait si fort que je craignais qu'on ne l'entendît, comme on dit dans les romans.

Il s'assit près de moi et commença à me prendre la main, que je retirai aussitôt.

Alors il me dit qu'il m'aimait. Je le repoussai en souriant poliment.

— Ma tante va rentrer tout à l'heure, dis-je, prenez patience.

— J'ai tant de choses à vous dire !

— Vraiment?

— Mais votre tante va rentrer.

— Alors, dépêchez- vous.

— Ce sont des choses sérieuses.

— Voyons.

— D'abord vous avez mal fait d'écrire de moi toutes ces choses.

— Ne parlons pas de cela, monsieur; je vous préviens que je suis très nerveuse, vous ferez donc bien de parler simplement ou de ne rien dire.

— Écoutez, j'ai parlé à ma mère, et ma mère a parlé à mon père.

— Eh bien, après?

— J'ai bien fait, n'est-ce pas?

— Cela ne me regarde pas, ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour vous.

— Vous ne m'aimez pas?

— Non.

— Et moi je vous aime comme un fou.

— Tant pis pour vous, dis- je en souriant et en me laissant prendre les mains.

— Non, écoutez, dit-il, parlons sérieusement; vous n'êtes jamais sérieuse. Je vous aime! j'ai parlé à ma mère... Soyez ma femme, dit-il.

Enfin! m'écriai-je intérieurement, et je ne répondis rien.

— Eh bien? demanda-t-il.

— Bien, répondis- je en souriant.

— Vous savez, dit-il encouragé, il faut mettre quelqu'un làdedans.

— Comment?

— Oui; je ne peux pas faire moi-même; il faut que quelqu'un s'en charge, un homme posé, respectable, sérieux, qui parle à mon père, qui arrange tout, en un mot. Qui?

— Visconti, dis- je en riant.

— Oui, dit-il très sérieux. J'ai pensé à Visconti, c'est l'homme qu'il faut. Il est si vieux qu'il n'est plus bon qu'à faire les Mercure... Seulement, reprit-il, je ne suis pas riche, pas riche du tout. Ah! je voudrais bien être bossu et posséder des millions.

— Vous n'y gagneriez rien auprès de moi.

— Oh! oh! oh!

— Je crois que voilà une insulte, dis- je en me levant.

— Mais non, je ne parle pas pour vous, vous êtes une exception, vous.

— Alors ne me parlez pas d'argent.

— Dieu! comme vous êtes, on ne peut jamais comprendre ce que vous voulez... Consentez, consentez à être ma femme.

Il voulut me baiser la main, et je lui présentai la croix de mon chapelet qu'il baisa, puis levant la tête :

— Comme vous êtes religieuse! dit-il en me regardant.

— Et vous, vous ne croyez à rien?

■ — Moi, je vous aime. M'aimez-vous?

— Je ne dis pas ces choses-là.

— Alors, pour Dieu! faites-le-moi comprendre, au moins. Après un instant d'hésitation, je lui ai tendu ma main.

— Vous consentez?

— Doucement, dis-je en me levant; vous savez qu'il y a mon

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 9

grand-père et mon père, et ils opposeront une forte résistance à un mariage catholique.

— Ah ! il y a encore cela !

— Oui, il y a encore ça.

Il me prit par le bras et me plaça à côté de lui, devant la glac

Nous étions très beaux ainsi.

— Nous en chargerons Visconti, dit A...

— Oui.

— C'est l'homme qu'il faut. Mais comme nous sommes jeunes pour nous marier, pensez-vous que nous serons heureux?

— D'abord il faudrait mon consentement.

— Sans doute. Donc, supposons, si vous consentez, serons-no heureux?

— Si je consens, je puis jurer sur ma tête qu'il n'y aura pas monde un homme plus heureux que vous.

— Alors, nous nous marierons. Soyez ma femme. Je souris.

— Ah! s'écria-t-il en bondissant par la chambre, comme serai heureux, comme ce sera drôle quand nous aurons des enfant

— Vous êtes fou, monsieur.

— Oui, d'amour.

En ce moment, on entendit des voix dans l'escalier, je m'assis

tranquillement et attendis ma tante, qui entra aussitôt.

J'avais un grand poids enlevé de mon cœur, je devins gaie, et A... ravi.

J'étais calme, heureuse, mais j'avais bien des choses à dire et entendre.

Excepté notre appartement, tout le premier de l'hôtel est vide. Le soir nous prenons une bougie et parcourons ces immenses appartements parfumés encore de l'ancienne grandeur des palais italiens, mais ma tante est avec nous. Je ne savais comment faire.

Nous nous arrêtons pendant plus d'une demi-heure dans un grand salon jaune, et Pietro imite le cardinal, son père et ses frère

Ma tante s'amuse à faire écrire à A... des bêtises en russe.

— Copiez cela, dis- je en prenant un livre et en écrivant sur 1 première page.

— Quoi?

— Lisez.

Je lui ai indiqué les huit mots que voici : « Partez à minuit, je vous parlerai en bas. »

— Compris? demandai- je en effaçant.

— Oui.

Dès lors je fus soulagée et singulièrement agitée. A... se tournait vers la pendule à chaque instant, et je craignais qu'on n'en comprît la cause. Comme si on pouvait deviner! Il n'y a que les consciences coupables pour avoir de ces peurs.

A minuit, il se leva et me dit bonsoir, en me serrant fortement la main.

— Bonsoir, monsieur, dis-je.

Nos yeux se rencontrèrent, je ne saurais décrire comment, ce fut un éclair.

— Eh bien! ma tante, nous partons demain de bonne heure; rentrez, je vous enfermerai chez vous, comme ça vous ne m'empêcherez pas d'écrire et je me coucherai vite.

— Tu le promets?

— Certainement.

J'enfermai ma tante et, après avoir jeté un coup d'œil dans la glace, je descendis l'escalier, et Pietro se glissa dans l'entrebâillement comme une ombre.

— On se dit tant, en se taisant, quand on s'aime! Du moins, moi, je vous aime! murmura-t-il.

Je m'amusais de faire une scène de roman et pensais involontairement à ceux de Dumas.

— Je pars demain. Et nous avons à causer sérieusement, et moi qui l'oubliais!...

— C'est qu'on ne pense plus à rien.

— Venez, dis-je en fermant la porte pour ne laisser qu'un faible rayon de lumière.

Et je m'assis sur la dernière marche du petit escalier qui occupe le fond du couloir.

Il s'agenouilla.

A chaque instant je croyais entendre venir, je restais immobile et tressaillant à chaque goutte de pluie qui tombait sur les carreaux.

— Mais ce n'est rien, dit mon impatient amoureux.

— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur. Si on venait, vous en seriez flatté, et moi je serais perdue.

La tête renversée, je le regardai à travers mes cils.

— Avec moi? dit-il, se méprenant au sens de mes paroles, ave( moi? je vous aime trop; vous êtes en sûreté.

Je lui tendis la main en entendant ce noble langage.

— N'ai- je pas toujours été convenable et respectueux?

— Oh! non, pas toujours. Une fois vous vouliez même m'embrasser.

— Ne parlez pas de cela, je vous en prie. Oh! je vous ai tan priée de me pardonner! soyez bonne, pardonnez-moi.

— Je vous ai pardonné, dis- je doucement. Je me sentais si bien! — Est-ce donc cela, pensai-je, quand on

aime? Est-ce sérieux? Il me semblait toujours qu'il allait rire tant il était grave et tendre.

J'abaissai mon regard sous l'éclat extraordinaire du sien.

— Mais voyez, de nouveau nous avons oublié de causer de no affaires, soyons sérieux et causons.

— Oui, causons.

— D'abord, comment faire, puisque vous partez demain? Ne partez pas, je vous en prie, ne partez pas !

— C'est impossible; ma tante...

— Elle est si bonne! Oh! restez.

— Elle est bonne, mais elle ne consentira pas. Ainsi, adieu... peut-être pour toujours!

— Non, non, puisque vous consentez à être ma femme.

— Quand?

— Vers la fin du mois je serai à Nice. Si vous consentiez à me laisser échapper en faisant une dette, je partirais demain.

— Non, je ne le veux pas, je ne vous verrais pas, dans ce cas.

— Mais vous ne pouvez pas m'empêcher d'aller faire des folies à Nice.

— Si, si, si, je vous le défends!

— Alors il faut attendre que mon père me donne de l'argent.

— Écoutez, j'espère qu'il sera raisonnable. ■ — Il n'a rien contre, ma mère a parlé; mais s'il ne me donnail

pas d'argent? Vous savez si je suis assez dépendant, assez malheureux !

— Exigez!

— Donnez-moi un conseil, vous qui raisonnez comme un livre, vous qui parlez de l'âme, de Dieu; donnez-moi un conseil?

— Priez Dieu, dis- je en lui présentant ma croix, et toute prête à rire s'il prenait la chose en ridicule, et à garder mon air grave s'il la prenait au sérieux.

Il vit ma figure impassible, appuya la croix sur son front et baissa la tête, en prière.

— J'ai prié, dit-il.

— Vrai?

— Vrai. Mais continuons... Donc, nous chargeons de cela le baron V...

— Bien.

Je disais : bien, et je pensais : « provisoirement ».

— Mais cela ne peut pas se faire tout de suite, repris- je.

— Dans deux mois.

— Vous voulez rire? demandai-je, comme si c'était la chose la plus impossible.

— Dans six.

— Non.

— Dans un an?

— Oui, dans un an; vous attendrez?

— S'il le faut, pourvu que je puisse vous voir tous les jours.

— Venez à Nice, car, dans un mois, je vais en Russie.

— Je vous suivrai.

— Ça ne se peut.

— Et pourquoi?

— Ma mère ne voudra pas.

— Personne ne peut m 'empêcher de voyager.

— Ne dites pas de bêtises.

— Mais comme je vous aime!

Je me penchai vers lui pour ne pas perdre une seule de ses paroles.

— Je vous aimerai toujours, dit-il. Soyez ma femme.

Nous entrons dans les banalités amoureuses, banalités qui deviennent divines, si réellement on aime toujours.

— Oui, vraiment, disait-il, ce serait beau de passer la vie ensemble... oui, passer la vie avec vous, toujours ensemble, à vos pieds... vous adorant... Nous serons vieux tous les deux, vieux à priser du tabac, et nous nous aimerons toujours. Oui, oui... oui... chère!...

Il ne trouvait pas d'autres mots, et ces mots, si communs, dans sa bouche devenaient une caresse extrême.

Il me regardait les mains jointes.

Puis on parlait raison ; puis il se traînait à mes pieds, en criant d'une voix étouffée que je ne pouvais pas l'aimer comme il m'aimait, et que c'était impossible...

Il voulut que nous fissions nos confidences.

— Oh! les vôtres, monsieur, ne m'intéressent pas.

— Oh! dites-moi combien de fois vous avez aimé, mademoi selle?

— Une fois.

— Et qui?

— Un homme que je ne connais pas, que j'ai vu dix ou douze fois dans la rue, qui ne sait pas que j'existe. J'avais douze an alors, et je ne lui ai jamais parlé.

— ■ C'est un conte!

— C'est une vérité.

— Mais c'est un roman, une fantaisie; c'est impossible, c'es une ombre!

— Oui, mais je sens que je n'ai pas honte de l'aimer, et qu'il m'est devenu une espèce de divinité. Je ne le compare à personne, et il n'y a pour cela personne de digne. ,

— Où est-il?

— Je ne sais seulement pas. Il est marié, très loin.

— Voilà une folie!

Et mon fichu Pietro avait l'air passablement incrédule e dédaigneux.

— Mais c'est vrai, et tenez, je vous aime et c'est autre chose.

— ■ Je vous donne tout mon cœur et vous ne me donnez que h moitié du vôtre, dit-il.

■ — Ne demandez pas trop et soyez satisfait.

— Mais ce n'est pas tout? il y a autre chose? — • C'est tout.

— • Pardonnez-moi, et permettez-moi de ne pas vous croire cette fois.

(Voyez-vous cette dépravation!)

— Il faut croire la vérité.

— ■ Je ne peux pas.

— ■ Tant pis! m'écriai-je fâchée.

— ■ Ça surpasse mon esprit, dit-il.

— C'est que vous êtes bien dépravé.

— Peut-être.

— ■ Vous ne croyez pas que jamais je n'ai permis qu'on me baisât la main?

— Pardon, mais je ne crois pas.

— Asseyez-vous à côté de moi, dis-je, causons et dites-moi tout.

Il me raconte tout ce qu'on lui a dit et ce qu'il a dit.

— Vous ne vous fâcherez pas? dit-il.

— Je ne me fâcherai que si vous me cachez quelque chose. — ■ Eh bien! vous comprenez, notre famille est très connue ici.

— Oui.

— ■ Et vous êtes des étrangers à Rome. — • Alors?

— Alors, ma mère a écrit à Paris à plusieurs personnes.

— C'est très naturel; et que dit-on de moi?

— Encore rien. Mais, on peut dire ce qu'on veut, je vous aimerai toujours.

— Je n'ai pas besoin d'indulgence...

— • Maintenant, dit-il, il y a la religion.

— Oui, la religion.

— Oh! fit-il de l'air le plus calme. Faites-vous catholique. Je l'ai arrêté court par un mot très sévère.

— Voulez- vous donc que je change de religion? s'écria A...

— Non, car, si vous faisiez cela, je vous mépriserais. En vérité, je n'aurais été fâchée qu'à cause du cardinal.

— Comme je vous aime! comme vous êtes belle! comme nous serons heureux!

136 /OC/fliNMll

Pour toute réponse, je pris sa tête dans mes mains et je l'em-l brassai sur le front, les yeux, les cheveux. Je le fis plus pour lui que pour moi.

— Marie! Marie! criait ma tante d'en haut.

— Qu'y a-t-il? demandai-j e d'une voix calme, en passant ma tête par la trappe, pour que la voix parût venir de ma chambre.

— Il est deux heures, il faut dormir...

— Je dors.

— Tu es déshabillée?

— Oui; laissez-moi écrire.

— Couche-toi.

— Oui, oui.

Je descendis et trouvai la place vide : le malheureux s'était

caché sous l'escalier.

— Maintenant, dit-il en venant reprendre sa place, parlons l'avenir.

— Parlons-en.

— Où vivrons-nous? Aimez- vous Rome?

— Oui.

— Alors nous vivrons à Rome, mais en dehors de ma famille tout seuls!

— Je crois bien; d'abord maman ne me laisserait pas vivre dans la famille de mon mari.

— Elle aurait bien raison. Et puis, ma famille a des principes si extraordinaires! ce serait un supplice. Nous achèterons une petite maison dans le nouveau quartier.

— J'aimerais mieux une grande.

Et je cachai une grimace significative.

— Eh bien! une grande.

Et on se mit, lui du moins, à faire des arrangements futurs On voyait bien un homme qui a hâte de changer d'état.

— Nous irons dans le monde, repris-je, nous mènerons gran( train, n'est-ce pas?

— i Oh! oui, dites-moi, racontez tout. - — Oui, lorsqu'on se décide à passer la vie ensemble, il faut 1 faire aussi bien que possible.

— ■ Je comprends bien. Vous savez tout de ma famille, mais il y a le cardinal.

— Il faut se mettre bien avec lui.

— Je crois bien, je le ferai absolument. Et vous savez, la plus grande partie de sa fortune sera pour celui qui aura le premier un fils; aussi il faut avoir tout de suite un fils. Seulement je ne suis pas riche.

— Qu'importe? fis-je un peu froissée, mais me possédant assez pour ne pas faire un geste de mépris : c'était peut-être un piège.

Puis, comme fatigué de ce discours sérieux, il a baissé la tête.

— Occhi neri, dis-je, en les recouvrant avec ma main, car ses yeux me faisaient peur.

Il se prosterna à mes pieds et me dit tant et tant, que je redoublai de surveillance et le fis asseoir à côté de moi.

Non, ce n'est pas un véritable amour. Avec un véritable amour, il n'y aurait rien de mesquin ni de vulgaire à dire.

Je me sentais mécontente au fond.

— Soyez sage!

— ■ Oui, dit-il en joignant les mains, oui, je suis sage, je suis respectueux, je vous aime!

L'aimais-je vraiment ou bien avais-je la tête montée? qui saurait le dire au juste? Pourtant, du moment où le doute existe... il n'y a plus de doute.

— Oui, je vous aime, dis-je en prenant et serrant fortement ses deux mains!

Il ne répondit rien; peut-être n'a-t-il pas compris l'importance que j'attachais à mes paroles, peut-être les trouvait-il toutes naturelles?

Mon cœur ne battait plus. Certes ce fut un délicieux moment, car il demeura immobile comme moi et sans proférer une parole.

Mais la peur m'a prise et je lui ai dit qu'il faut partir.

— Il est temps.

— Déjà? Attendez un instant encore, près de moi. Que nous sommes bien ainsi! Vous m'aimez? fit-il, et tu m'aimeras toujours, dis, tu m'aimeras toujours?

Ce tutoiement me donna froid et me parut humiliant,

— Toujours! disais-je mécontente, toujours, et vous, vous m'aimez?

— Oh! comment pouvez- vous demander de pareilles choses? Oh! ma chérie, je voudrais qu'on ne pût sortir d'ici!

— Nous serions morts de faim, dis-je humiliée de ce nom caressant qu'il me donnait, et ne sachant comment répondre.

— Mais quelle belle mort! Alors, dans un an? dit-il, en me mangeant des yeux.

— Dans un an, répétai-je, plus pour la forme que pour autre chose. — ■ J'agissais en amoureuse pénétrée, enivrée, inspirée, grave et solennelle.

En ce moment j'entends ma tante qui, voyant toujours de la lumière chez moi, s'impatientait.

— Vous entendez? dis-je.

Nous nous sommes embrassés et je m'enfuis sans me retourner.

C'est comme une scène d'un roman que j'ai lue quelque part. Fi Je suis mécontente de moi! Serai-je toujours mon propre critique ou bien est-ce parce que je n'aime pas tout à fait? — ■ Il est quatre heures! cria ma tante.

— D'abord, ma tante, il n'est que deux heures et dix minutes, et puis ensuite laissez-moi tranquille.

Je me déshabillai, tout en pensant : Quelqu'un qui m'aurait vue entrer au salon près de l'escalier à minuit et en sortir à deux heures, deux heures passées dans un tête-à-tête absolu avec un Italien des plus dévergondés, ce quelqu'un ne croirait pas le bon Dieu, s'il lui prenait fantaisie de descendre du ciel pour affirmer combien c'était innocent.

Moi-même, à la place de ce quelqu'un, je ne croirais pas, et pourtant voyez! Doit-on assez se défier des apparences? Souvent ainsi on juge et on fait des conclusions définitives, lorsqu'il n'y que presque rien.

— C'est affreux! Tu mourras, en veillant si tard, criait ma tante.

— ■ Écoutez, dis-je en ouvrant sa porte, ne grondez pas, ou je n vous dirai rien.

— Oh! diable! diable!

— Oh! ma tante, vous vous repentirez...

— Qu'y a-t-il? O quelle fille!

— D'abord je n'ai pas écrit, je suis restée avec Pietro.

— Où ça, malheureuse!

— ■ En bas.

— ■ Quelle horreur!

— Ah! Si vous criez, vous ne saurez rien. — ■ Tu étais avec A...?

— Oui!

— Eh bien! dit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, je le savais bien quand je t'ai appelée, tout à l'heure.

— Comment?

— -J'ai rêvé que maman était venue et me disait : « Ne laisse pas Marie seule avec A... »

J'eus froid dans le dos en comprenant que j'avais couru un vrai danger. J'ai exprimé mes craintes qu'on n'écrive des calomnies de Nice.

— Il n'y a rien à dire, dit ma tante. Si on ose dire des calomnies, on n'ose pas les écrire.

Nice. — Mardi 23 mai. — Je voudrais pourtant me rendre compte d'une chose : j'aime ou je n'aime pas?

Je me suis fait une telle idée des grandeurs et des richesses que Pietro me semble un bien petit seigneur. Ah! H...!

Et si j'attendais! Attendre quoi? Un prince millionnaire, un H... Et si rien ne vient?

Je tâche de me persuader qu'A... est très chic, mais qu'en le voyant de tout près, il me semble moins qu'il n'est.

Voilà une triste journée! J'ai commencé le portrait de Colignon, sur un fond de draperies bleu ciel. C'est tout ébauché et je suis vraiment contente de moi et de mon modèle, car il pose très bien.

Je sais bien qu'A... ne peut pas encore m'écrire et pourtant je suis inquiète.

Ce soir, je l'aime. Ferai-je bien de l'accepter? Tant qu'il y aura de l'amour, ce sera bien, mais après?

Je crains bien que la médiocrité ne me fasse pendre de rage! Je raisonne et je discute, comme si j'étais la maîtresse de la situation. Ah! misère de misère!...

Attendre! Attendre quoi?...

Et si rien ne vient? Bah ! avec ma figure on trouve, et la preuve... c'est que j'ai à peine seize ans et que j'aurais déjà pu devenir comtesse deux fois et demie. Je dis demie pour Pietro.

Mercredi 24 mai. — Ce soir, en m'en allant, j'embrassai ma man.

— Elle embrasse comme Pietro, dit-elle en riant.

— Est-ce qu'il t'a embrassée? demandai-je.

— Il t'a embrassée, toi! dit Dina en riant, croyant dire la chose la plus énorme, et par cela me faisant éprouver un vif remords, presque une honte.

— Oh! Dina! dis- je d'un tel air, que maman et ma tante se tournèrent vers elle avec un air de reproche et de mécontentement.

— Marie, embrassée par un homme! Marie la fière, la sévère la hautaine, allons donc ! Marie ! qui a fait tant de beaux discours sur ce sujet!

Cela m'a rendue intérieurement honteuse.

En effet, pourquoi ai-je manqué à mes principes? Je ne veux pas admettre que c'était par faiblesse, par entraînement. S j'admettais cela, je ne m'estimerais plus! Je ne peux pas dire que ce fût par amour.

Il suffit de passer pour inabordable. On est si habitué à me voir telle, qu'on n'en croirait pas ses propres yeux, et moi-même, j'ai tant de fois parlé de choses rigides, que je n'y croirais pas sans ce

D'ailleurs il ne faut se laisser aborder que par un homme de l'amour duquel on est certaine, car celui-là n'accusera pas; tandis qu'avec des gens qui ne font que faire la cour, il faut être toute couverte de pointes, comme un hérisson.

Soyons légère avec un homme sérieux, aimant, mais soyons sévère avec un homme léger.

Dieu! que je suis contente d'avoir écrit exactement ce que je pense !

Vendredi 26 mai. — Ma tante dit qu'A... n'est qu'un enfant

— C'est vrai, dit maman,

Ces paroles parfaitement vraies me montrent que je me suis salie pour rien, car enfin je me suis salie, sans amour et sans intérêt... C'est vexant!

Après son départ à Rome, je me suis regardée dans la glace, croyant que mes lèvres avaient changé de couleur. Nulle personne n'est aussi sensitive que moi! Depuis que ma figure est souillée; je me sens sale comme après vingt-quatre heures de voyage en chemin de fer.

A... aura le droit de dire que je l'aimais et que j'ai été bien malheureuse de ce mariage manqué.

Un mariage manqué est toujours une tache sur la vie d'une jeune fille.

Tout le monde dira que nous nous aimions. Mais personne ne dira que le refus vient de moi. Nous ne sommes ni assez aimés ni assez grands pour ça.

D'ailleurs les apparences donneront raison à ceux qui le diront; cela me fait enrager!...

Sans ces quelques paroles de V..., je n'aurais jamais été si loin... «O jeune fille! vous êtes bien jeune encore!...» Au fait j'avais besoin, pour calmer mon amour-propre, d'entendre toutes ces offres de mariage. Remarquez que je n'ai rien dit de positif; j'ai laissé parler, mais comme je me laissais prendre les mains et les baiser, le jeune présomptueux n'a pas remarqué le ton, et, tout heureux et tout surexcité, n'est entré en défiance de rien.

Je savais bien qu'il était sérieux, mais je ne m'attendais pas, tout en m'y attendant, que la famille et tout ces gens-là fissent tant de tapage. Je ne m'y attendais pas, parce que je ne parlais pas sérieusement.

Il faut vous dire que l'homme est un sac tout rempli d'amourpropre et recouvert de vanité. Une chose me console un peu : avant la grande explication, il m'a souvent répété qu'il souffrait beaucoup, que je le rendais bien malheureux par mes coquetteries et mon cœur de glace.

Cela me console, mais ne me suffit pas.

Pour atténuer toutes mes plaintes ici, je voudrais produire ses plaintes et ses tourments qui me paraissent bien peu de chose, car ce n'est pas moi qui les ai éprouvés.

On prétend que la femme blonde est la femme poétique, et moi, je dis que la femme blonde est la femme matérielle par excellence.

Voyez ces cheveux dorés, ces lèvres de sang, ces yeux gris foncé, ce corps rosé, que Titien peint si bien, et dites-moi les pensées qui vous viennent à l'esprit! D'ailleurs, nous avons Vénus, chez les païens; Madeleine, chez les chrétiens, toutes les deux blondes.

Tandis que la femme brune, qui, au fait, n'est qu'un non-sens comme un homme blond, la femme brune avec des yeux de velours et des joues d'ivoire, peut rester pure, divine.

Il y a au palais Borghèse un beau tableau de Titien, nomme l'Amour pur et l'Amour impur. L'Amour pur est une belle femme aux joues roses, aux cheveux noirs, regardant avec un regard doux son enfant qu'elle baigne dans un bassin.

L'Amour impur est une femme blonde, rousse peut-être, appuyée à je ne sais plus quoi, avec ses bras croisés au-dessus de la tête D'ailleurs la femme normale est blonde et l'homme normal est brun

Les variétés et les phénomènes contraires sont quelquefois admirables, mais ce sont des non-sens.

Jamais je ne verrai rien de semblable au duc de H..., il est grand, fort, il a les cheveux d'un roux agréablement doré, une moustache pareille, de petits yeux gris perçants, une lèvre copiée sur celle de l'Apollon du Belvédère.

Et dans toute sa personne il y a un air si grand, si majestueux, insolent même, d'insouciance de tous les autres.

Je le vois peut-être avec des yeux d'amoureuse. Bah! je ne crois pas.

Comment aimer un homme brun, laid, très maigre, ayant de beaux yeux, une démarche encore timide et pas de genre du tout, après un homme comme le duc, même après une distance de trois ans? Et songez que trois ans, de treize à seize, dans la vie d'un jeune fille, c'est trois siècles.

Ainsi je n'aime personne que le duc! Celui-là n'en sera pas fie et peu lui importe. Souvent je me compose des contes, je me repr sente des hommes connus et inconnus; eh bien! pas même à u

I empereur je ne dis : « je vous aime » avec conviction. Il y en a auxquels je ne puis pas le dire du tout!... Arrêtez là! je l'ai dit en réalité...

Mon Dieu! oui! mais je le pensais si peu, que cela ne vaut pas la peine d'en parler.

Dimanche 28 mai. — Après la promenade, rentrée chez moi; je me mets à la fenêtre. C'est bizarre, rien ne semble changé; il me semble être à l'année dernière. Jamais les chansons de Nice ne m'ont paru si charmantes; le cri des grenouilles, le murmure de la fontaine, le chant lointain, tout cela avili par le bruit d'une prosaïque voiture.

Je lis Horace et Tibulle. Ce dernier ne parle que d'amour et ça me va. Et puis j 'ai le texte français en face du latin ; cela m'exerce. Pourvu que toute cette histoire de mariage que j'ai suscitée par légèreté ne me nuise pas ! j 'en ai peur.

Il ne fallait rien promettre à A..., il fallait lui répondre :

« Je vous remercie, monsieur, de l'honneur que vous voulez bien me faire, mais je ne puis rien vous dire avant d'avoir consulté mes parents. Que les vôtres en réfèrent aux miens, et on verra. Quant à moi, pouvais-je ajouter pour adoucir, je n'aurai rien contre vous. »

Ceci, accompagné d'un de mes sourires aimables et de ma main à baiser, aurait suffi.

Et je ne me compromettais pas, et on ne bavardait pas à Rome, et tout était bien.

J'ai de l'esprit, mais il vient toujours trop tard.

J'aurais sans doute mieux fait de lui faire une belle réponse comme celle que vous venez de lire, mais cela m'économiserait tant de plaisirs, et puis... la vie est si courte!... et puis, il y a toujours : et fuis.

J'ai mal fait de ne pas avoir fait ma belle réponse, mais j'étais vraiment si troublée; les raisonnables diront que oui, les sentimentales diront que non.

Mercredi 31 mai. — Ne dit-on pas que les beaux esprits se rencontrent? Voilà que je lis La Rochefoucauld et que je trouve chez lui bien des choses que j'écris ici. Moi qui pensais avoir trouvé

quelque chose de nouveau, et ce sont des choses qu'on sait et qu'on a dites depuis si longtemps... Puis j'ai lu Horace, La Bruyère et un troisième encore.

Je crains pour mes yeux. En peignant, j'ai dû m'arrêter plusieurs fois, n'y voyant plus. Je les use trop, car je passe tout mon temps à peindre, lire et écrire.

Ce soir, j'ai repassé mes résumés de classiques, cela m'a occupée. Et puis j'ai découvert un ouvrage très intéressant, sur Confucius, traduction latine et française. Il n'y a rien comme un esprit occupé ; le travail combat tout, surtout un travail de tête.

Je ne comprends pas les femmes qui passent leurs loisirs à tricoter ou à broder, les mains occupées et la tête oisive... Il doit venir un tas de pensées inutiles, dangereuses, et lorsqu'on a quelque chose à cœur particulièrement, la pensée s'appesantit sur cett( chose et cela produit des effets déplorables.

Si j'étais heureuse et tranquille, je pourrais travailler des mains je crois, pour penser à mon bonheur... Non, alors, je voudrais y penser les yeux fermés, je serais incapable de faire quoi que ce soit.

Demandez à tous ceux qui me connaissent ce qu'ils pensent d mon humeur, et ils vous diront que je suis la fille la plus gaie, la plus insouciante, la plus ferme de caractère et la plus heureuse qui soit; car j'éprouve un grand plaisir à paraître rayonnante et fière, imprenable de toute façon, et je m'escrime volontiers en discussions aussi sérieuses que folles.

Ici on me voit à l'intérieur. A l'extérieur je suis tout autre. On dirait que je n'ai pas eu une contrariété et que j'ai l'habitude d'être obéie par les hommes et par les choses.

Samedi 3 juin. — Tout à l'heure, en sortant de mon cabinet de toilette, je me suis superstitieusement effrayée. J'ai vu à côté de moi une femme vêtue d'une longue robe blanche, une lumière à la main, et regardant, la tête un peu inclinée et plaintive comme ces fantômes des légendes allemandes. Rassurez-vous, ce n'était que moi réfléchie dans une glace.

Oh! j'ai peur, j'ai peur qu'un mal physique ne procède de toute ces tortures morales.

Pourquoi tout se tourne-t-il contre moi?

Pardonnez-moi de pleurer, ô mon Dieu! Il y a des gens plus

malheureux que moi, il y a des gens qui manquent de pain, tandis

que moi, je dors dans mon lit de dentelles; il y a des gens qui

déchirent leurs pieds sur les pierres des pavés, tandis que moi je

marche sur des tapis; qui n'ont que le ciel pour couvert, tandis

que moi, j'ai au-dessus de ma tête un plafond de satin bleu. C'est

I peut-être pour mes larmes que vous me punissez, mon Dieu ! faites

donc que je ne pleure plus!

A tout ce que je souffrais déjà vient se joindre une honte per-

! sonnelle, une honte pour mon âme.

« Le comte A... l'a demandée en mariage, mais on s'y est opposé; il a changé d'idée et s'est retiré. »

Voyez comme les bons élans sont récompensés ! Oh ! si vous saviez quels sentiments de désespoir s'emparent de i mon être, quelle indicible tristesse, quand je regarde autour de i moi! Tout ce que je touche s'évanouit, s'écroule.

Et de nouveau l'imagination travaille, et de nouveau il me I semble entendre prononcer : « Le comte A... l'a demandée en 1 mariage », etc., etc.

Dimanche 4 juin. — Quand Jésus guérit le lunatique, ses dis- ! ciples lui demandèrent pourquoi ceux qui avaient essayé de le i guérir ne l'avaient pas pu, et Jésus leur répondit : « C'est à cause de votre incrédulité, car, je vous le dis en vérité, si vous aviez de , la foi aussi gros qu'un grain de moutarde, vous diriez à cette mon- ; tagne : — « Transporte-toi d'ici là », et elle s'y transporterait et s rien ne vous serait impossible. »

A la lecture de ces paroles, je fus comme illuminée, et pour la i première fois peut-être j 'ai cru en Dieu. Je me levai, ne me sentant j plus; je joignais les mains, je levais les yeux, je souriais, j'étais en I extase.

Jamais, jamais je ne douterai plus, non pas pour mériter quelque , chose, mais parce que je suis convaincue, parce que je crois.

Jusqu'à l'âge de douze ans on m'a gâtée, on a fait toutes mes volontés, mais on n'a jamais songé à mon éducation. A douze ans j'ai demandé des maîtres, on m'en donna, et j'ai rédigé le programme moi-même. Je dois tout à moi-même...

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. I0

Après cet élan enthousiaste, j'eus peur de tomber dans l'exagération, peur du couvent. Oh! non, j'étais transformée, j'étais joyeuse; je dormis bien, je me réveillai plus calme.

Lundi 5 juin. — Dina, Mlle Colignon et moi, nous sommes restées jusqu'à dix heures sur ma terrasse par un clair de lune reflété dans la mer tout unie. Je discutais sur l'amitié et sur les rapports qu'on doit avoir avec ses semblables; j'ai fait ma profession de foi. C'est venu à propos des Sapojenikoff qui n'ont pas encore écrit.

On sait l'admiration de Colignon pour eux, d'ailleurs elle a besoin d'adorer quelqu'un; elle est la femme la plus romanesque et la plus sentimentale du monde. Elle veut prouver l'amitié et le bonheur d'avoir confiance.

Moi, le contraire.

Pensez donc comme je serais malheureuse si j'avais voué aux Sapojenikoff une grande amitié!

On ne regrette jamais un bienfait, une gentillesse, une amabilité un élan parti du cœur; on le regrette quand on est payé d'ingra titude. Et c'est un bien grand chagrin pour une personne de cœur que de savoir que la sympathie qu'on a éprouvée, l'amitié qu'on a eue pour quelqu'un, est perdue !

— Oh! Marie, je ne suis pas de votre avis.

— Mais non, écoutez-moi, mademoiselle. Voilà moi, par exemple, qui me tue à vous expliquer une chose, qui m'épuise en raisonnements, et quand j'ai parlé, persuadé, assuré pendant une heure, je m'aperçois que vous êtes sourde.

— Ça, sans doute.

— Je ne vous accuse pas, je n'accuse personne de rien, parce que je ne m'attends à rien de la part de personne. Et c'est le contraire de l'ingratitude qui m'eût étonnée. Je vous assure qu'il vaut mieux regarder la vie et les hommes comme moi, ne leur accorder aucune place dans son cœur et s'en servir comme degrés d'escalie pour monter.

— Marie! Marie!

— Que voulez- vous? vous êtes faites autrement que moi! Tenei je suis sûre que vous avez déjà parlé de moi assez désavantageuse

ment avec les Sapojenikoff et d'autres. Je suis sûre de cela comme si je l'avais entendu de mes propres oreilles. Et pourtant, je suis avec vous comme j'étais avant et comme je serai toujours.

— C'est la lecture des philosophes qui vous donne de pareilles idées, vous vous défiez de tout le monde.

— Je ne me défie pas, seulement je ne me fie à personne; il y a une grande différence.

— Non, écoutez, Marie, vous n'avez d'amitié pour personne.

— Mais pensez ce que ce serait si j'en avais! Supposons qu'au lieu d'avoir pris Marie et Olga pour ce qu'elles étaient, pour de bonnes filles qui riaient avec moi, ne se moquant pas mal de moi, comme je me moquais d'elles; supposons que je me lie avec Olga d'une tendre amitié. Je lui écris de Rome, elle me répond trois mots au bout de trois semaines; je lui écris encore et cette fois elle ne répond pas du tout. Que dites- vous de cela? Et ce n'est pas le premier exemple.

— > Mais comment pouvez-vous demander à vos amis, si vous ne leur donnez rien?

— Nous ne nous comprenons pas. Je leur donne toutes les amabilités possibles. Je suis prête à faire pour eux tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire; qu'on me demande n'importe quoi, je le ferai avec plaisir; mais je ne donne pas à mes amis mon cœur, car, croyez-moi, il est bien vexant de le donner pour rien.

— On ne peut jamais être vexée quand on a bien fait, quand on a fait son devoir.

— L'amitié n'est pas un devoir. Vous ne faites ni bien ni mal en donnant votre amitié. Une amitié comme la vôtre n'est pas susceptible, car elle n'est chez vous qu'un besoin perpétuel; mais lorsqu'elle vient du fond du cœur, il est bien chagrinant de se voir payer par de l'ingratitude.

— Si quelqu'un est ingrat, tant pis pour lui.

— Voilà qui est égoïste. Avant je croyais que j'aimais tout le monde; mais je vois que cet amour universel n'est qu'une universelle indifférence. J'ai la plus grande bienveillance envers mes semblables. Je les vois mauvais, ce qui me rend indulgente au suprême degré... Avez- vous lu Epictète? Je trouve qu'en ce qui concerne l'amitié il faut être stoïcien. Vous recevez un choc, et vous ne

pouvez vous empêcher de faire un mouvement de surprise, de peur; cela ne dépend pas de vous; mais il dépend de vous d'ao quiescer à vos premiers sentiments. On ne peut s'empêcher de ressentir certaines préférences, mais on peut s'empêcher à.' acquiescer.

— > Ces lectures mènent à l'athéisme; vous finirez, Marie, pa ne plus croire en rien.

— Oh! non. Si vous saviez ma pensée, vous ne le diriez pas. — • Tous les philosophes sont mauvais à lire.

— Non pas quand on a l'esprit solide... Mais tenez, dis-je, tout bien pesé, il n'y a qu'une chose qui vaille dans ce monde (je parle des choses de sentiment), c'est l'amour.

— Oui.

— Il n'y a pas au monde de plus grand plaisir que d'aimer et d'être aimée.

— C'est vrai.

— • Et encore n'approfondissons pas, par grâce! N'en prenons

que le plaisir qu'on nous donne et celui que nous donnons. L'amour est une chose divine par elle-même, je veux dire pendant qu'il dure; il rend l'homme parfait envers l'objet aimé; dévouement tendresse, passion, constance, sincérité, tout y est. Approfondissons donc l'amour, mais jamais l'homme. L'homme peut se comparer à une grotte. On y trouve ou l'humidité ou la saleté au fond, ou bien une sortie, c'est-à-dire que le fond n'existe pas du tout. Tout cela ne m'empêche pas d'aimer mes semblables.

— On ne peut jouir de rien si on est indifférent à tout.

— Attendez, attendez, je ne suis pas indifférente, mais je n'accorde aux personnes que selon leur valeur.

Maman a pleuré aujourd'hui, ma tante a une figure toute bouleversée; elles ont parlé de moi et de tous mes tourments.

Je revenais chez moi, les bras pendants, les yeux fixés devant moi, les sourcils froncés; j'étouffais malgré le ciel bleu, la fontaine jaillissante, les néfliers couverts de fruits, l'air si pur. J'avançais sans m'en apercevoir.

Pourquoi ne pas supposer que je l'aime, tout indigne qu'il est?

Ciel! expliquez-moi quel est cet homme et quel est cet amour?

Tout doit être écrasé en moi, l' amour-propre, l'orgueil et l'amour.

Mardi 6 juin. — J'ai lu la journée d'hier; il n'y a que des douleurs et des larmes.

Vers deux heures j'étais assez montée pour ne plus me mettre en colère et pour ne soupirer que de mépris. Ces pensées sont indignes, on ne doit se souvenir des injures que lorsqu'on est en mesure de se venger. Y penser, c'est accorder trop d'importance à des gens indignes, c'est s'abaisser; aussi n'est-ce pas aux gens que je pense, je pense à moi, à ma position, à l'insouciance de mes parents. Car tous les maux viennent de là.

Si les A... avaient soulevé la question de religion, cela ne ferait que m'amuser, et je crois bien que s'ils me priaient de prendre Pietro, je ne le prendrais pas.

Mais c'est cette honte, cette idée qu'on leur a dit des indignités de nous.

Car tout le monde a parlé de ce mariage, et bien certainement on ne dira pas que le refus vient de moi. D'ailleurs ils auront raison. N'ai-je pas consenti? Pour traîner, pour le garder dans tous les cas; je ne m'en repens pas, j'ai bien fait, et si ça a mal tourné, ce n'est pas de ma faute.

On ne nous connaît pas, on entend un mot par-ci par-là, on parle, on argumente, on invente, ô seigneur Dieu! Et ne rien pouvoir!

Entendons-nous bien, je ne me plains pas, je raconte, voilà tout.

Je méprise profondément tout le monde, donc je ne puis me plaindre ni me fâcher contre personne.

L'amour tel que je l'ai imaginé n'existe donc pas? Ce n'est qu'une fantaisie, un idéal!

La suprême pudeur, la suprême pureté sont donc des mots que j'ai inventés?

Alors, quand je suis descendue lui parler, la veille du départ,

il n'a vu dans mon action qu'un simple rendez- vous galant?

Quand je m'appuyais sur son bras, il ne tremblait que pour des désirs? Quand je le regardais sérieuse, et pénétrée comme une prêtresse antique, il n'a vu qu'une femme et un rendez- vous?

Et moi, je l'aimais donc? Non, ou plutôt je ne l'aimais que de son amour pour moi.

Mais comme je suis incapable de lâcheté en amour, j'ai aimé et senti comme si je l'aimais moi-même.

C'était de l'exaltation, du fanatisme, de la myopie, de la bêtise, oui, de la bêtise!

Si j'avais plus d'esprit, j'aurais mieux compris le caractère d l'homme.

Il m'a aimée comme il a pu. C'était à moi de discerner, de comprendre qu'on ne jette pas les perles devant les pourceaux

La punition est dure; des illusions détruites pour longtemps et le remords envers moi-même; j'avais tort de penser ainsi

Il faut être comme les autres,' prosaïque et vulgaire.

C'est sans doute ma grande jeunesse qui m'a fait faire des inutilités. Qu'est-ce que c'est que ces idées de l'autre monde? On ne les comprend plus, car le monde n'a pas changé.

Voilà que je tombe dans l'erreur commune, voilà que j'accuse le monde pour la vilenie d'un seul. Parce qu'un seul a été lâche, je nie la grandeur d'âme et l'esprit!

Je nie l'amour de cet homme parce qu'il n'a rien fait pour cet amour. Et si on l'a menacé de le déshériter, de le maudire, cela pouvait-il l'empêcher de m'écrire? Non, non. C'est un lâche...

Jeudi 8 juin. — ■ Les livres de philosophie me surprennent. Ce sont des produits de l'imagination renversants. En lisant beaucoup et avec le temps, j'en prendrai l'habitude, mais à présent j'en perds l'haleine.

Que dites- vous de Fourier? Et puis ce système de Jouffroy : « L'âme se répand au-dehors sous la pression de la sensation, puis rentre en elle-même en retirant l'objet. »

C'est surprenant, mais stupide.

Quand la fièvre de la lecture me prend, je deviens enragée et i me semble que jamais je ne lirai tant; je voudrais tout savoi

et ma tête éclate, et je suis de nouveau comme enveloppée dans un voile de cendre et de choses.

Je me dépêche comme une folle à lire Horace.

Oh ! quand je pense qu'il y a des élus qui s'amusent, qui s'agitent, qui s'habillent, qui rient, qui dansent, qui cancanent, qui aiment, qui se livrent enfin à toutes les délices d'une vie mondaine, et moi, je moisis à Nice!

Je reste encore assez résignée, tant que je ne pense pas qu'on ne vit qu'une fois. Car, pensez seulement, on ne vit qu'une fois et cette vie est si courte !

Quand je pense à cela, je deviens insensée et mon cerveau se bouleverse de désespoir.

On ne vit qu'une fois! Et je perds cette vie précieuse, cachée dans la maison, ne voyant personne.

On ne vit qu'une fois! Et on me gâte cette vie!

On ne vit qu'une fois? Et on me fait perdre mon temps indignement! Et ces jours qui s'écoulent, s'écoulent pour ne jamais revenir et abrègent ma vie!

On ne vit qu'une seule fois! Faut-il que cette vie si courte soit encore raccourcie, gâtée, volée, oui, volée par les circonstances infâmes?

Oh! Seigneur!

Vendredi g juin. — > En relisant mon séjour à Rome et mes perturbations lors de la disparition de Pietro, je suis tout étonnée d'avoir écrit avec tant de vivacité.

Je lis et je hausse les épaules. Je ne devrais pas m'étonner, moi, qui sais comme on me monte facilement la tête.

Il y a des moments où je ne sais ni ce que je déteste, ni ce que j'aime, ni ce que je désire, ni ce que je crains. Alors tout m'est indifférent et je tâche de me rendre compte de tout, et alors il se produit un tel tourbillonnement dans mon cerveau, que je secoue la tête, je me bouche les oreilles et aime bien mieux mon abrutissement que ces recherches et ces explorations de moi-même.

Samedi 10 juin. — ■ Vous savez, dis-je au docteur, que je crache le sang et qu'il faut me soigner?

— Oh! mademoiselle, dit Walitsky, si vous continuez à vous coucher tous les jours à trois heures du matin, vous aurez toutes les maladies.

— Et pourquoi pensez- vous que je me couche tard? parce que je n'ai pas l'esprit tranquille. Donnez-moi la tranquillité et j< dormirai tranquille.

— Vous pouviez la prendre. Vous aviez l'occasion à Rome.

— Avec qui?

— Avec A..., en vous mariant sans changer de religion.

— Oh! mon ami Walitsky, quelle horreur! Avec un homme comme A...! pensez à ce que vous dites! Un homme qui n'a ni opinion, ni volonté, quelle bêtise vous venez de dire! Oh! mais vraiment !

Et je me mis à rire doucement.

— Il ne vient pas, il n'écrit pas, continuai-je, c'est un pauvre enfant dont nous avons exagéré l'importance. Non, mon cher, ce n'est pas un homme et nous avions tort de penser autrement.

J'ai dit ces derniers mots avec le même calme que durant tout ce dialogue, calme de la conviction que j'avais d'avoir dit vrai et juste.

Je rentrai chez moi, et il se fit comme une grande lumière dans mon esprit. J'ai compris enfin que j'avais tort de permettre un baiser, un seul, mais tout de même un baiser; de donner un rendez-vous au bas de V escalier ; que si je n'étais allée ni dans le corridor ni ailleurs, si je n'avais cherché le tête-à-tête, l'homme aurait eu plus de considération pour moi, et je n'aurais ni dépit ni larmes.

(Que je m'aime de parler ainsi! que je suis gentille! Paris, 1877.)

Il faut toujours se tenir à ce principe; je m'en suis écartée, j'ai fait une folie provenant de l'attrait de la nouveauté et de la facilité qu'a mon esprit à s'exalter, et de mon peu d'expérience.

Oh! comme je viens de bien tout comprendre!

Ah! mes bons amis, que voulez- vous? on est jeune, on fait des fautes. A... m'a enseigné la conduite avec les prétendants.

Vivre cent ans, apprendre cent ans!

Oh! comme je vois clair, comme je suis calme et comme je n'éprouve aucun amour!

Je vais sortir tous les jours, être gaie, espérer.

Ah! son felice, Ah! son rapita !

Je chante Mignon et mon cœur est si plein!

Que la lune est belle, reflétée dans la mer! Que Nice est adorable !

J'aime tout le monde! Toutes les figures passent devant moi aimables et souriantes.

C'est fini! Je disais bien que cela ne pouvait durer. Je veux vivre tranquille! J'irai en Russie! ce qui améliorera notre situation; j'amènerai mon père à Rome.

Lundi 12 juin. — Mardi 13 juin. — Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas un quart. Je suis enchaînée.

Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible et il me semble que je vais mourir.

C'est comme je le dis. Ou je veux avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!

Car Dieu, ne pouvant sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une malheureuse à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce qu'elle comprend.

Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m 'avoir donné la faculté de tout voir pour me tourmenter en ne me donnant rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu, qui est un être de bonté et de miséricorde.

J'aurai ou je mourrai. C'est comme je le dis. Qu'il fasse comme il sait! Je l'aime, je crois en lui, je le bénis et je le supplie de me pardonner ce que je fais de mal.

Il m'a donné cette compréhension pour la satisfaire si je m'en montre digne. Si je ne suis pas digne, il me fera mourir!...

Mercredi 14 juin. — Outre le triomphe que je procure à ce petit garçon italien qui me cause une vive contrariété, je vois encore le scandale qui résulte de cette affaire.

Je ne m'attendais pas à une aventure de ce genre, je n'avais rien prévu de semblable. Je n'ai jamais imaginé une pareille chose

pour moi! Je savais que cela arrivait, mais je n'y croyais pas, je ne m'en rendais pas compte, comme on ne se rend pas compte de la mort, quand on n'a jamais vu un mort. O ma vie, ma pauvre vie !.

Si je suis jolie autant que je le dis, pourquoi ne m ' aime -t -on pas? On me regarde ! on est amoureux ! Mais on ne m'aime pas ! Moi qui ai tant besoin d'être aimée!

Ce sont les romans qui me montent la tête! Non, mais je lis les romans parce que j'ai la tête montée. Je relis de vieux livres, je recherche avec une déplorable avidité les scènes, les paroles d'amour je les dévore parce qu'il me semble que j'aime, parce qu'il me sembl que je ne suis pas aimée.

J'aime, oui, car je ne veux pas donner un autre nom à ce qu j'éprouve.

Eh bien ! non, ce n'est pas cela que je veux. Je veux aller dans 1 monde, je veux y briller, je veux y avoir un rang suprême. Je veu être riche, je veux des tableaux, des palais, des bijoux; je veux et le centre d'un cercle politique brillant, littéraire, bienfaisant, fr vole. Je veux tout cela... que Dieu me le donne!

Mon Dieu ! ne me punissez pas pour ces pensées follement amb: tieuses.

N'y a-t-il pas des gens qui naissent au milieu de tout cela et qui trouvent tout naturel de le posséder, et qui n'en remercient pas Dieu?

Suis-je coupable en désirant d'être grande?

Non, car je veux employer ma grandeur a remercier Dieu et à désirer être heureuse! Est-ce défendu de désirer être heureuse?

Ceux qui trouvent leur bonheur dans une modeste et confortable maison, sont-ils moins ambitieux que moi? Non, car ils n voient pas davantage.

Celui qui se contente de passer humblement sa vie dans le sein du ménage, est-ce un homme modeste, modéré dans sa volonté par vertu, par résignation, par sagesse? Non, non, non! Il est t parce qu'il se trouve heureux ainsi; parce que vivre obscuréme

est pour lui le suprême bonheur. Et s'il ne désire pas le fracas, c'est qu'il s'en trouverait malheureux. Il y en a aussi qui n'osent pas ; ceux-là ne sont pas des sages, mais des lâches, car ils désirent sourdement et restent là où ils sont, non par vertu chrétienne, mais bien par leur nature timide et incapable. Mon Dieu ! si je raisonne jmal, éclairez-moi, pardonnez-moi, ayez pitié de moi!

Jeudi 22 juin. — Je me moquais quand on me vantait l'Italie et jje me demandais pourquoi on faisait tant de bruit de ce pays; et pourquoi on en parlait comme de quelque chose à part. C'est que (c'est la vérité. C'est qu'on y respire autrement. La vie est autre, libre, fantastique, large, folle et languissante, brûlante et douce comme son soleil, son ciel, sa campagne. Aussi je m'enlève sur mes ailes de poète (je le suis quelquefois tout à fait, et presque toujours par un côté quelconque), et je suis prête à m'écrier avec Mignon :

Italia, reggio di cielo, Sol beato !

Samedi 24 juin. — J'attendais qu'on m'appelât pour déjeuner, quand le docteur arriva tout essoufflé, me dire qu'on avait reçu une lettre de Pietro. Je rougis très fort, et sans lever les yeux du livre que je lisais :

— Bien, bien, et que nous écrit-il?

— On ne lui donne pas d'argent ; d'ailleurs je ne sais pas, vous verrez mieux.

Je me suis bien gardée de m'empresser de demander, j'avais honte de montrer tant d'intérêt.

Contre l'habitude, je fus la première à table, mangeant... avec impatience, mais ne disant rien.

— Est-ce vrai, ce que le docteur m'a dit? demandai-je enfin.

— Oui, répondit ma tante, A... lui écrit.

— Docteur, où est la lettre?

— Chez moi.

— Donnez-la-moi.

Cette lettre est datée du 10 juin, mais comme A... a écrit Nizza

tout court, elle a fait le voyage de Nizza en Italie avant d'arriver

« J'ai employé tout ce temps, écrit-il, à demander à mes parents « de me laisser venir ici, ils ne veulent pas absolument entendre « parler de cela », de sorte qu'il lui est impossible de venir, et il ne lui reste que l'espérance de l'avenir, qui est toujours incertain.

La lettre est en italien, on s'attendait à une traduction. Je ne dis pas un mot, mais, ramassant ma traîne avec une lenteur affectée pour qu'on ne pensât pas que je fuyais suffoquée, je sortis de la chambre et traversai le jardin, le calme sur le visage et l'enfer dans le cœur.

Ce n'est pas une réponse à un télégramme d'ami de Monaco, pour rire. C'est une réponse à moi, c'est un avis. Et c'est à moi! à moi qui étais montée sur une hauteur imaginaire!... c'est à moi qu'il dit cela!

Mourir? Dieu ne le veut pas. Devenir chanteuse? je n'ai ni asses de santé ni assez de patience.

Alors quoi, quoi?

Je me jetai dans un fauteuil, et, les yeux stupidement fixés dans le vague, tâchai de comprendre la lettre, de penser à quelque chose...

— Veux-tu aller chez la somnambule? me cria maman du jardin.

— Oui, répondis-je en me levant toute raide. Quand?

— A l'instant même.

Tout, tout, tout, pour ne pas rester seule à m'affoler, pour me fuir moi-même.

La somnambule se trouve partie. Cette course par la chaleur ne me fit ni bien ni mal. J'ai pris une poignée de cigarettes et mon journal avec l'intention de m'empoisonner les poumons, tout en écrivant des pages incendiaires. Mais toute volonté semblait m 'avoir quittée.

Je marchai droite et lente comme dans un rêve, vers mon lit, et me couchai tout d'une pièce en tirant les rideaux de dentelle.

Il est impossible de raconter ma douleur; d'ailleurs il arrive un moment où on ne sait plus se plaindre. Écrasée comme je le suis, de quoi voulez- vous que je me plaigne?

On ne peut se donner une idée du dégoût profond et du découragement que j'éprouve. Amour! ô mot inconnu pour moi! Alors, | voilà la vérité? c'est que cet homme ne m'a jamais aimée et a I regardé le mariage comme un moyen de s'affranchir. Quant à ses .protestations, je n'en parle pas, je n'en ai rien dit tout haut, je n'y ; attachais pas assez de foi pour en parler sérieusement.

Je ne dis pas qu'il ait toujours menti, on pense presque toujours ce qu'on dit au moment où on le dit, mais après?...

Et malgré tous les raisonnements, malgré l'Évangile, je brûle I de me venger. Je prendrai mon temps, soyez tranquille, et je me ! vengerai.

Chi lungo a tempo aspetta Vede al fin la sua vendetta.

Je rentrai chez moi, écrivis quelques lignes, et puis, tout à coup, perdant courage, je me suis mise à pleurer. Oh! après tout, je ne suis qu'une enfant! toutes ces peines sont trop lourdes pour moi toute seule, et j 'ai voulu aller réveiller ma tante. Mais elle penserait que je pleure mon amour, et je ne pourrais souffrir cela.

Dire que l'amour n'a aucune place ici serait justice, j'en ai honte à présent.

Un petit garçon, un souffre-douleur doublé d'un mauvais sujet et recouvert d'un jésuite, un enfant, un Paul! Et j'ai aimé cela! Bah! pourquoi pas? Un homme aime bien une cocotte, une grisette, une canaille quelconque, une paysanne. De grands hommes et de grands rois ont aimé des nullités et ne sont pas détrônés pour cela.

J'allais devenir folle de rage et d'impuissance, tous mes nerfs étaient montés, et je me mis à chanter; cela calme :

Quanti ce n'è che s'entendomi cantare, Divan : Viva colei che a il cor contento. S'io canto, canto per non dir del maie! Faccio per revelar quel c'ho qui dentro, Faccio per revelar un'afflitta doglia, Sebbene io canto, di pian gère ho voglia, Faccio per revelar l'afflitta pena, Sebbene io canto, di dolor son piena.

Combien il y en a qui m'écoutant chanter

Diront : Vive celle qui a le cœur content!

Si je chante, je chante pour ne pas dire du mal,

Je le fais pour révéler ce que je renferme dans mon cœur,

Je le fais pour révéler une douleur qui m'afflige.

Quoique je chante, j'ai le désir de pleurer;

Je le fais pour révéler une peine qui me tourmente...

Quoique je chante, je suis accablée de douleur!

Je resterais toute la nuit que je ne dirais pas tout ce que je veux dire, et si je parvenais à le dire, je ne dirais rien de nouveau, rien que je n'aie déjà dit.

En vérité, en vérité, toutes les choses que j'ai vues et entendues à Rome me viennent à l'esprit, et en contemplant ce mélange bizarre de dévotion, de libertinage, de religion, de canaillerie, d soumission, de dépravation, de pruderie et de fierté hautaine et d lâches bassesses, je me dis : « En vérité, Rome est une ville uniqu bizarre, sauvage et raffinée. *

Tout y est différent des autres villes. On semble arriver sur une autre planète que la terre.

Et, en vérité, Rome, qui a eu un commencement fabuleux, une prospérité fabuleuse, une décadence fabuleuse, doit être quelqu chose de saisissant et à part, au moral et au physique.

La ville de Dieu, la ville des prêtres, veux- je dire. Depuis qu le roi y est, tout change, et encore ce n'est que chez les libéraux. Les noirs sont toujours les mêmes. C'est pour cela que je ne comprenais rien à ce que me disait A..., et je regardais toujours ses affaires comme des fables ou des choses tout à fait à part. Tandis que ce n'était que comme partout à Rome.

Faut-il que je sois tombée sur cet habitant de la lune, de 1 vieille lune, de la vieille Rome, veux-je dire, un neveu de cardinal

Bah! c'est curieux pour moi qui aime l'extraordinaire. Ces original. Non, c'est tout de même... étrange, Rome et les Romain

Au lieu de m'étonner, je ferais mieux de raconter ce que je sai de Rome et des Romains; cela étonnerait bien plus que mes éton nements et mes exclamations.

Vous savez, quand Pietro, il y a six ans de cela, était mourant, sa mère lui faisait manger des bandes de papier sur lesquelles était écrit ce mot répété sans fin : Maria, Maria, Maria. C'était pour que la Vierge le guérît. C'est peut-être pour cela qu'il a été amoureux d'une Marie... très terrestre d'ailleurs. On lui faisait, en outre, boire de l'eau bénite au lieu de médecine.

Mais ça, ce n'est rien encore. Peu à peu je me souviendrai de tout, d'ailleurs, et on y trouvera des choses bien curieuses.

Le cardinal, par exemple, n'est pas bon, lui, et quand on lui a dit que son neveu se corrigeait dans un monastère, il a ri, en disant que c'était folie, qu'un homme de vingt-trois ans ne devient pas sage au bout de huit jours de cloître, et que, s'il semble converti, c'est qu'il a besoin d'argent.

Vendredi 30 juin. — J'ai pitié des vieillards, surtout depuis que grand-papa est devenu tout à fait aveugle; je le plains tant!

Aujourd'hui j'ai dû le conduire par l'escalier et lui donner à manger moi-même. Il en est honteux, à cause de cette espèce d'amour-propre de vouloir toujours paraître jeune, et il a fallu le faire avec tant de ménagement ! Au fait, il a accepté mes services avec reconnaissance, car je les avais offerts avec une brusque insistance mêlée de tendresse, à laquelle on ne peut résister.

Dimanche 2 juillet. — Ah! quelle chaleur! Ah! quel ennui! J'ai tort de dire ennui; on ne peut pas s'ennuyer ayant des ressources en soi-même comme moi. Je ne m'ennuie pas, car je lis, je chante, je peins, je rêve, mais je suis inquiète et triste.

Ma pauvre jeune vie va-t-elle donc se passer entre la salle à manger et les tracasseries domestiques? La femme vit de seize à quarante ans. Je tremble à la pensée de pouvoir perdre un mois de ma vie.

Pourquoi ai- je donc étudié, tâché de savoir plus que les autres femmes, me piquant de savoir toutes les sciences qu'on attribue aux hommes illustres dans leur biographie?

J'ai des notions de tout, mais je n'ai approfondi que l'histoire et la littérature, la physique, pour tout lire, tout ce qui est intéres-

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sant. Il est vrai que, quand je m'y mets, je trouve tout intéressant. Et ça me donne une vraie fièvre.

Pourquoi donc avoir étudié, pensé? Pourquoi le chant, l'esprit, la beauté? pour moisir, pour mourir de tristesse? Ignorante, brute, je serais peut-être heureuse.

Pas une âme vivante avec qui échanger une parole! La famille ne suffit pas à un être de seize ans, à un être comme moi surtout.

Grand-papa est certes un homme éclairé, mais vieux, mais aveugle, mais agaçant avec son domestique Triphon et ses plaintes éternelles contre le dîner.

Maman a beaucoup d'esprit, peu d'instruction, aucun savoirvivre, pas de tact, et son esprit est rouillé et moisi à force de ne jamais parler que des domestiques, de ma santé et des chiens.

Ma tante est un peu plus polie, elle impose même à qui le connaît peu.

Ai-je jamais dit leur âge? Sans la maladie, ma mère sérail encore superbe. Ma tante a quelques années de moins et paraît l'aînée; elle n'est pas belle, mais grande et bien faite.

Lundi 3 juillet. — ■ Amor1 descrescit ubique crescere non ftossit.

« L'amour diminue dès qu'il ne peut plus augmenter. »

C'est pour cela que, dès que l'on est tout à fait heureux, on commence imperceptiblement à moins s'aimer et on finit par s'écarter l'un de l'autre.

Je pars demain. Il y a je ne sais quel regret de quitter Nice

Tous ces préparatifs de voyage jettent un certain froid dans ma résolution.

J'ai choisi la musique que je dois emporter, quelques livres : l'Encyclopédie, un volume de Platon, Dante, Arioste, Shakes peare, puis une quantité de romans anglais de Bulwer, de Collins et de Dickens.

Je dis des impertinences à ma tante, puis je suis allée sur ma terrasse. Je restai au jardin jusqu'au crépuscule qui est si beau avec la mer, l'infini pour fond, et ces riches plantes, ces arbres aux larges feuilles; puis, par contraste, les bambous, les palmiers

i. Dans Syrus il y a dolor. J'ai dit amor, car on peut appliquer la maxime à l'ui et à l'autre.

La fontaine, la grotte avec ses gouttes d'eau qui tombent sans cesse de rocher en rocher avant de tomber dans le bassin; tout alentour, des arbres touffus donnent à ce coin un air de bien-être, de mystère, qui rend paresseux, qui fait rêver.

Pourquoi l'eau fait-elle toujours rêver?

Je restai au jardin, et regardai un vase dans lequel pousse un admirable canna rose, en pensant comme ma robe blanche et ma couronne verte devaient faire bien dans ce délicieux jardin.

N'ai- je donc pas d'autre but dans la vie que de m' habiller avec tant d'art, m'orner de feuillage et penser à l'effet?

Franchement, je crois que si on me lisait, on me jugerait ennuyeuse. Je suis si jeune encore, je connais si peu la vie!

Je ne puis pas parler avec cette autorité ou cette impudence propre aux écrivains qui ont l'exorbitante prétention de connaître les hommes, de dicter des lois, d'imposer des maximes.

Ma femme de chambre vient m' apporter à voir un corsage pour demain; cela me rappelle que demain je vais partir.

Je rentrai chez moi, suivie de tous les chiens; je tirai la boîte blanche près de la table. Ah! voilà le regret principal!... Mon journal... c'est la moitié de moi-même. Chaque jour j'avais l'habitude de feuilleter un de mes cahiers, soit que je voulusse me rappeler Rome ou Nice, ou des choses plus anciennes encore!

Il faisait trop beau!

Et comme exprès, la veille de mon départ, la lune se montra brillante et pâle, éclairant toutes les beautés de ma ville. Ma? Sans doute, ma villel Je suis trop peu de chose pour qu'on vienne me contester cette propriété.

D'ailleurs le soleil n'est-il pas également à tout le monde? J'entrai au salon; les rayons de la lune pénétraient librement par les fenêtres grandes ouvertes et éclairaient le mur en stuc blanc et les housses blanches. On se sent, malgré soi, mélancolique par une nuit d'été comme celle-là!

Je fis deux fois le tour de la chambre, il me manquait quelque chose, pourtant je n'étais pas malheureuse, au contraire. Je ne

Journal de Marie BashkirtsefE. — T. I. H

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désirais rien, j'aurais voulu toujours me sentir aussi doucement, aussi bien. Mon âme se dilatait par ce sentiment de calme bienheureux, elle semblait vouloir se répandre tout autour de moi; je m'assis au piano et laissai errer sur les touches mes doigts longs et blancs. Mais il me manquait quelque chose, peut-êtn quelqu'un...

Je vais en Russie... Comme je me coucherais volontiers de bonn* heure à la veille d'une journée si impatiemment attendue, poui abréger le temps!

Je suis attirée vers Rome. Rome est une ville qu'on ne comprend pas d'abord. Dans les premiers jours, je ne voyais à Rome que le Pincio et le Corso. Je ne comprenais pas la beauté simple et toute de souvenir de la campagne sans arbres, sans maisons. Rien qu'une plaine ondulée comme l'océan en tempête, semée çà et là de troupeaux de moutons gardés par des bergers, comme ceux dont parle Virgile.

Car ce n'est que notre classe dévergondée qui subit mille transformations, et les hommes simples, les hommes de la nature ne changent pas et se ressemblent dans tous les pays.

A côté de cette vaste solitude sillonnée d'aqueducs, dont les lignes droites, coupant l'horizon, produisent l'effet le plus saisissant, on voit les plus beaux monuments de la barbarie et de la civilisation universelles. Pourquoi dire barbarie? C'est que nous autres, pygmées modernes, dans notre petit orgueil, nous nous croyons plus civilisés, parce que nous sommes nés les derniers.

Aucune description ne peut donner une idée exacte de ces pays gracieux et superbes, de ces pays du soleil, de la beauté, de l'esprit, du génie, des arts; de ces pays tombés si bas et restés si longtemps par terre, qu'il est impossible qu'ils soient déjà en train de se relever.

On a beau parler de gloire, d'esprit, de beauté, on n'en parle que pour parler d'amour; pour faire un magnifique cadre à ce tableau toujours le même et toujours nouveau.

Laisser mon journal ici, voilà une vraie peine.

Ce pauvre journal qui contient toutes ces aspirations vers li

lumière, tous ces élans qui seraient estimés comme des élans d'un génie emprisonné, si la fin était couronnée par le succès, et qui seront regardés comme le délire vaniteux d'une créature banale, si je moisis éternellement!

Me marier et avoir des enfants! Mais chaque blanchisseuse peut en faire autant.

A moins de trouver un homme civilisé et éclairé ou faible et très amoureux.

Mais qu'est-ce que je veux? Oh! vous le savez bien. Je veux la gloire !

Ce n'est pas ce journal qui me la donnera. Ce journal ne sera publié qu'après ma mort, car j'y suis trop nue pour me montrer de mon vivant. D'ailleurs, il ne serait que le complément d'une vie illustre.

Une vie illustre! Folie produite par l'isolement, les lectures historiques et une imagination trop vive!...

Je ne connais parfaitement aucune langue. La mienne ne m'est familière que dans les rapports domestiques. J'ai quitté la Russie à l'âge de dix ans, je parle bien l'italien et l'anglais. Je pense et j'écris en français et encore je crois que je fais des fautes d'orthographe! Et souvent les mots me manquent et je trouve avec un dépit à nul autre pareil ma pensée exprimée par un écrivain célèbre, avec facilité et grâce!

Écoutez plutôt : « Voyager est, quoi qu'on puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie; lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie. »

C'est l'auteur de Corinne qui a dit cela. Et combien de fois me suis- je impatientée, ma plume à la main, ne pouvant me faire comprendre et finissant par éclater en expressions comme cellesci : Je déteste les nouvelles villes; c'est un martyre pour moi, les nouveaux visages!

Tout le monde sent donc de la même façon ; la différence n'existe que dans l'expression, comme tous les hommes sont faits des mêmes matériaux; mais combien ils diffèrent par les traits, la taille, le teint, le caractère!

Vous allez voir qu'un de ces jours je lirai quelque chose dans

ce genre, mais exprimé avec esprit, avec éloquence, avec charme.

Que suis-je? Rien. Que veux- je être? Tout.

Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini. Revenons à A..., et encore cela! Un enfant! Un misérable!

Non! ne serait-ce pas plutôt qu'il ne m'aime pas tout à fait?

Il m'aime comme je l'aime. Oh! alors, ça ne vaut pas la peine d'en parler... Non. Le principal, c'est que je laisse ici mon journal.

Voilà ce cahier terminé! Arrivée à Paris, j'en commencerai un autre qui me suffira sans doute pour la Russie.

Personne ne fera attention à un cahier à la douane.

J'emporte la dernière lettre de Pietro.

Je viens de la relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que cela?

J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position despotiquement exceptionnelle, mais lui?... Et ces Romains!... C'est quelque chose d'inouï.

Pauvre Pietro! Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement. Il semble qu'elle me reproche les pensées que je lui consacre.

Chère divinité, rassure-toi. Pietro n'est qu'un amusement, une musique pour couvrir les lamentations de mon âme. Et cependant je me reproche d'y penser, puisqu'il ne me sert à rien! Il ne peut pas même être le premier échelon de cet escalier divin au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.

Grand Hôtel. — Paris, 4 juillet.

Amor, ut lacryma, oculo oritur in pectus caait.

Publius Syrus.

Mercredi, 5 juillet. — Hier à deux heures, j'ai quitté Nice avec ma tante et Amalia (ma femme de chambre). Chocolat, s'étant fait mal aux pieds, ne nous sera envoyé que dans deux jours.

Maman pleure depuis trois jours ma future absence, aussi suis-je douce et tendre avec elle.

Les affections des maris, des amants, des amis, des enfants passent et viennent, car tous ces êtres peuvent être deux fois.

Mais il n'y a qu'une mère, et une mère est la seule créature à laquelle on peut se fier entièrement, dont l'amour est désintéressé,

dévoué et éternel. J'ai senti tout cela pour la première fois peut-être en lui disant adieu. Et comme j'ai ri des amours pour H..., L..., et A...! Et comme ils m'ont paru peu de chose! Rien.

Grand-papa s'est ému jusqu'aux larmes. D'ailleurs il y a toujours quelque chose de solennel dans les adieux d'un vieillard; il me bénit et me donna une image de la sainte Vierge.

Maman et Dina nous accompagnèrent à la gare.

Je prenais, comme toujours, mon air des plus joyeux pour partir; j'étais très affligée cependant.

Maman ne pleurait pas, mais je la sentais si malheureuse, que j'eus comme un flot de regrets de partir et d'avoir été souvent dure avec elle. « Mais, pensais-je, en la regardant par la fenêtre de notre wagon, je n'ai pas été dure par méchanceté, je l'ai été par douleur, par désespoir; et à présent, je pars pour changer notre vie. »

Quand le train se fut mis en mouvement, j 'ai senti que mes yeux étaient pleins de larmes. Et j'ai comparé involontairement ce départ avec mon dernier départ de Rome.

Était-ce que mon sentiment fût plus faible ou que je ne sentisse pas que je laissais derrière moi une immense douleur comme celle d'une mère?

Je me mis aussitôt à lire Corinne. Cette description de l'Italie a un charme tout particulier pour moi. Et avec quel bonheur je revoyais par cette lecture Rome!... ma belle Rome avec tous ses trésors !

J'avoue tout simplement que je n'ai pas du premier abord compris Rome. Ma plus forte impression a été le Colisée et, si je savais écrire comme je pense, j'aurais dit une foule de pensées bien belles qui me sont venues, lorsque j 'étais debout et muette dans la loge des vestales, en face de celle de César.

A une heure et demie, nous sommes entrées à Paris et, il faut en convenir, Paris est, sinon la plus belle, du moins la plus gracieuse, la plus spirituelle des villes.

Paris n'a-t-il pas aussi son histoire de grandeur, de décadence, de révolution, de gloire et de terreur? Oh! oui, mais tout pâlit devant Rome, car c'est de Rome que sont nées toutes les autres puissances.

Rome a avalé la Grèce, le foyer de la civilisation des arts, des

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héros, des poètes. Tout ce qui a été bâti, sculpté, pensé, fait depuis, est-ce autre chose que l'imitation des anciens?

Chez nous, il n'y a d'original que le moyen âge. Oh! pourquoi? Pourquoi est-ce que le monde est usé? Est-ce que l'esprit des hommes a déjà donné tout ce qu'il pouvait donner?

Lundi 10 juillet. — On a beau dire, on a beau faire des romans, la puissance et l'éclat (vils biens de ce monde) font comme une auréole à ce qu'on aime et font presque aimer ce qu'on n'aime pas.

Tant il est vrai que, malgré les cris de tous les sensibilistes , il est clairement démontré que les esprits les plus forts sont sujets à se laisser influencer par les biens apparents, par le cadre.

Mais, mettons cela de côté et prenons la chose au point de vue du cœur.

N'est-ce pas affreux d'être séparé par une cause absurde, de souffrir le doute, l'absence, la tristesse, et à cause de l'argent?... Je le méprise, l'argent, mais je conviens qu'il est nécessaire.

Quand on est heureux physiquement, on a l'esprit et le cœur libres, on peut alors aimer sans calcul, sans arrière-pensée, sans vilenie.

Pourquoi tant de femmes ont-elles aimé des rois?

Parce qu'un roi est l'expression de la puissance et que la femme aime dominer, mais elle a besoin de s'appuyer sur quelque chose de fort, comme la plante frêle et délicate s'appuie contre un arbre.

Voyez, j'aime A... et cet amour est à chaque instant secoué, tantôt par l'incertitude, tantôt par la crainte.

A chaque instant aplatie par l' amour-propre blessé, humiliée par cette dépendance ignoble, j'aurais pu l'aimer beaucoup, j'aurais pu avoir un sentiment égal, fort, durable, et, au lieu de cela, je n'ai qu'une espèce de tourment qui me fait dire tantôt oui, tantôt non; qui me rend incertaine, indécise, mercenaire, misérable.

Non, n'attribuez pas ma conduite à d'affreux calculs. Je n'aime pas un homme parce qu'il est riche, mais parce qu'il est libre, franc dans tous ses mouvements. Je veux la richesse pour pouvoir ne plus y songer, ne plus être soumise à cette force brutale, mais incontestable, mais inévitable.

J'ouvre la bouche pour parler encore, mais tout ce que je pour-

rais dire se réduira toujours à ceci : Le parfait bonheur moral ne peut exister que lorsque le côté matériel est satisfait et n'oblige pas à songer à soi comme un estomac vide.

L'amour au dernier point, la passion l'emporte sur tout, mais pour un instant seulement, et comme on sent après, davantage, tout ce que je viens de dire! Ce que je dis, je ne l'ai pas lu dans les livres, je ne l'ai pas éprouvé, mais que tous ceux qui ont vécu, qui n'ont plus seize ans comme moi, mettent de côté cette fausse honte qu'on a d'avouer de pareilles choses, et qu'ils l'avouent, qu'ils disent si ce que je tâche de prouver n'est pas juste. Si quelqu'un se contente de peu, c'est qu'il ne voit pas au-dessus de ce qu'il a.

Jeudi 13 juillet. — Le soir, nous allons chez la comtesse de M... Elle me parle mariage.

— Oh! non, dis-je, je ne veux pas; je veux me faire chanteuse!... Voyez- vous, chère comtesse, il faut faire ceci : je me déguiserai en fille pauvre, et vous, avec ma tante, me conduirez chez le premier professeur de chant de Paris, comme une petite Italienne que vous protégez et qui donne des espérances pour le chant.

— Oh! oh!

— Ainsi donc, continuai-je tranquillement, c'est le seul moyen de savoir la vérité sur ma voix. Et j'ai une petite robe de l'année dernière qui fera un effet! dis-je en pinçant et en allongeant les lèvres.

— Au fait, mais oui, c'est une excellente idée!

Mon père télégraphie qu'il m'attend avec impatience. L'oncle Etienne télégraphie qu'il vient me prendre à la frontière. L'oncle Alexandre télégraphie qu'il y a le choléra en Russie; mais je ne crains rien, je ne suis pas fataliste, et je ne crois pas que tout soit écrit d'avance; je crois fermement que rien ne se fait sans la volonté de Dieu, et si Dieu veut que je meure à présent, rien ne pourra l'empêcher, tandis que s'il me réserve une longue vie, aucune épidémie au monde ne me fera aucun mal.

Ma tante me prie de me coucher, car il est une heure.

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— Laissez-moi! lui dis-je, si vous m'ennuyez, je deviendrai folle.

Mon Dieu! quelle idée me trouble encore? Paris! Oui! Paris! le centre de l'esprit, de la gloire! de tout! Paris! la lumière et la vanité, le vertige!

Mon Dieu! donnez-moi la vie que je veux, ou faites moi mourir...

Vendredi 14 juillet. — Depuis le matin, je prends le plus grand soin de ma personne : je ne tousse pas une fois de trop, je ne me remue pas, je meurs de chaleur et de soif, mais je ne bois pas.

A une heure seulement, je prends une tasse de café et je mange un œuf, si salé que c'est plutôt du sel avec un œuf qu'un œuf avec du sel.

J'ai idée que le sel fait du bien au gosier.

Je mets une robe de batiste grise tout unie, un fichu de dentelle noire et un chapeau marron. Mais, une fois habillée, je me trouve si bien, que je voudrais toujours être ainsi.

Enfin, nous partons, prenons Mme de M... et arrivons à la porte du n° 37 de la Chaussée-d'Antin, chez M. Wartel, le premier professeur de Paris.

Mme de M... a été chez lui et lui a parlé d'une jeune fille qui lui est particulièrement recommandée d'Italie — les parents voudraient savoir à quoi s'en tenir sur son avenir musical.

M. Wartel a dit qu'il l'attendrait demain, et c'est avec grandpeine qu'il a accordé cette audition à quatre heures.

Nous arrivons à trois heures. On nous laisse pénétrer dans une antichambre; nous voulons aller plus loin, mais un domestique nous barre le passage et ne nous laisse passer que lorsqu'on lui dit que ce sont des dames que M. Wartel attend.

On nous fait entrer dans un petit salon attenant à celui où se tient le maître, en train de donner une leçon.

— C'est pour quatre heures, madame, dit un jeune homme en entrant .

— Oui, monsieur, mais vous permettrez que cette jeune fille écoute.

— ■ Sans doute, madame.

Pendant une heure, nous écoutons le chant de la femme anglaise :

une vilaine voix, mais une méthode! Je n'ai jamais entendu chanter comme cela.

Et je me souvins avec indignation de Faccioti, de Tosti, de Creschi.

Les murs du salon où nous nous trouvons sont tout couverts des portraits des plus grands artistes connus, avec les dédicaces les plus affectueuses.

Enfin, quatre heures sonnent, l'Anglaise s'en va. Je me sens trembler et je perds mes forces.

Wartel me fait un signe qui veut dire : Entrez !

Je ne comprends pas.

— • Entrez donc, mademoiselle, fait-il, entrez!

J'entre, suivie de mes deux protectrices, que je prie de retourner dans le petit salon, car elles m'intimideraient et, en réalité, j'ai très peur.

Wartel est très vieux, mais l'accompagnateur est assez jeune.

— Vous lisez la musique?

— Oui, monsieur.

— Que savez- vous chanter?

— Rien, mais je chanterai une gamme ou une vocalise.

— Prenez donc une vocalise, monsieur Chose! Quelle voix avez-vous? soprano?

— Non, monsieur; contralto.

— Nous verrons.

Wartel, qui ne se lève pas de son fauteuil, fait signe de commencer. Et j'attaquai une vocalise, tremblante d'abord, enragée ensuite et contente à la fin. Car je ne quittais pas des yeux la figure longue, longue, longue, du maître. C'est surprenant.

— Eh bien ! dit-il, c'est plutôt un mezzo-soprano que vous avez. C'est une voix qui monterait.

— ■ Et qu'en dites-vous, monsieur? demandèrent ces dames en entrant.

— Je dis qu'il y a de la voix, mais, vous savez, il faut beaucoup travailler. Cette voix est toute jeune, elle ne fera que croître, enfin elle suivra le développement de mademoiselle. Il y a de l'étoffe, il y a de l'organe, il faut travailler.

— ■ Alors vous croyez, monsieur, que cela vaut la peine? — • Oui, oui, il faut travailler.

— Mais la voix est belle? demanda Mme de M...

— Ce sera une belle voix, répondit l'homme de sa voix tranquille et avec son air indolent et réservé ; mais il faut la développer, la poser, la travailler, et c'est toute une affaire.

Oh! oui, il faut travailler!

— J'ai mal chanté? dis-je enfin, j'avais si peur!

— Ah! mademoiselle, il faut s'habituer, il faut surmonter cette peur, elle serait très mal venue sur la scène.

Mais j'étais enchantée de ce que l'homme avait dit, car ce qu'il a dit, c'est énorme pour une pauvre fille qui ne lui donnera aucun profit.

Habituée que je suis aux flatteries, ce ton grave et judiciaire me parut froid, mais je compris de suite qu'il était content.

Il disait : « Il faut travailler, il y a du bon », c'est énorme déjà

Pendant ce temps, l'accompagnateur me toisait, m'examinait minutieusement la taille, les bras, les mains, la figure. Je baissais les yeux et rougissais en priant ces dames de sortir.

Wartel était assis, moi debout, devant son fauteuil.

— Vous avez pris des leçons?

— Jamais, monsieur; dix leçons seulement, c'est-à-dire.

— Oui; enfin, il faut travailler. Vous pouvez chanter une romance?

— Je sais une chanson napolitaine, mais je n'en ai pas la musique.

— L'air de Mignonl cria ma tante de l'autre chambre.

— Fort bien; chantez l'air de Mignon.

Pendant que je chantais, la figure de Wartel, qui n'exprimait d'abord que l'attention, exprima une légère surprise, puis de l'étonnement et, enfin, il se laissa aller jusqu'à remuer la tête en mesure, sourire agréablement et chanter lui-même.

— Hein! fit l'accompagnateur.

— Oui, oui, fit le maître avec la tête. Je chantais, très agitée.

— Tenez- vous donc en place, ne remuez pas, respirez !

— ■ Eh bien! monsieur? avons-nous demandé toutes les trois ensemble.

DE MARIE BASHKIRTSEFF i7i

— Eh bien! c'est bien. — Faites-lui faire un... (Ah! diable, j'oublie le mot qu'il a dit.)

L'accompagnateur me fit faire le..., peu importe le nom; il m'a ifait parcourir toutes mes notes.

— Jusqu'au si naturel, dit-il au vieux.

— Oui, c'est un mezzo-soprano ; d'ailleurs c'est beaucoup plus (avantageux, beaucoup plus avantageux pour la scène.

Je restais toujours debout.

— ■ Asseyez-vous, mademoiselle, me dit l'accompagnateur en jm'examinant de la tête aux pieds.

Je m'assis sur le bord du canapé.

— Enfin, mademoiselle, dit le sévère Wartel, il faut travailler, rvous arriverez.

Il me dit encore plusieurs choses concernant le théâtre, le chant, Il 'étude, tout cela de son air impassible.

— Combien de temps faut-il pour former cette voix? demanda (Mme de M...

— • Vous comprenez, madame, que cela dépend de l'élève, il y en a qui devancent le temps, celles qui ont de l'intelligence.

— Celle-là en a plus qu'il n'en faut.

— Ah! tant mieux! Dans ce cas, c'est plus facile. — . Mais enfin, combien de temps?

— Pour la bien former, pour la finir, trois grandes années... oui, trois grandes années de travail, trois grandes années!

Je me taisais et méditais une vengeance contre le perfide accompagnateur avec son air de dire : « Celle-là est bien faite, gentille, ce sera amusant! »

Après quelques phrases encore on se leva. Wartel resta assis iet me tendit la main avec bonté. Je me mordais les lèvres.

— Écoutez, dis-je à la porte, rentrons et disons-lui la vérité. Ma tante a tendu sa carte. Nous sommes rentrées en riant de

| grand cœur. Je racontai au sévère maestro ma farce.

C'est l'accompagnateur qui faisait une figure! Je ne l'oublierai | jamais. J'étais vengée.

— Si vous aviez parlé un peu plus, dit Wartel, je vous aurais reconnue pour une Russe.

— Je le sais bien, monsieur, aussi n'ai-je pas parlé.

Ces dames lui expliquèrent mon désir de savoir la vérité de son illustre bouche.

— C'est comme je vous l'ai dit, mesdames, il y a de la von il faut avoir du talent.

— J'en aurai, monsieur, j'en ai; vous verrez d'ailleurs. J'étais si contente que j'ai consenti à aller à pied jusqu'ai

Grand Hôtel.

— C'est égal, ma chère, dit la comtesse, j'ai de l'autre chambre observé la figure du maître, et quand vous avez chanté Mignon il a été très étonné, n'est-ce pas, madame? Il a chantonné luimême, et de la part d'un homme comme lui! Et pour une petite Italienne qu'il était là à juger avec toute la sévérité possible!.

Nous avons dîné ensemble; j'étais contente, et je me suis montré comme je suis avec toutes mes originalités, mes fantaisies toute mes ambitions, toutes mes espérances.

Après dîner, nous sommes restés longtemps sur le perron jouir de la fraîcheur de l'air et de la vue des innombrables voya geurs qui passent et repassent par la cour.

Je dois étudier avec Wartel. Et Rome?

On y songera...

Il est tard, je dirai cela demain.

Dimanche, 16 juillet. — Quand je pense au bonheur de Mlle K.. princesse de S..., tous les mauvais instincts se réveillent en mo c'est-à-dire l'envie!

Cette fille, si misérable à Nice, si commune avec ses joues rouges et son gros nez moldave!

Elle est belle, mais c'est une beauté que je voudrais avoir pour femme suivante, habillée d'un costume bizarre, une femme pour me chausser et pour me rafraîchir avec un grand éventail. Et la voilà reine, et reine dans un moment de trouble, c'est-à-dire dans un moment inappréciable pour les ambitieuses. Certes, sa place est marquée dans l'histoire.

Et moi!!!

Mardi 18 juillet. — C'est aujourd'hui que j'ai vu des choses 1 extraordinaires. Nous sommes allées chez le célèbre somnambu Alexis.

Il ne donne presque plus d'autres consultations que des consultations pour la santé.

On nous a fait entrer dans une chambre demi-éclairée, et comme Mme de M... avait dit : « Nous ne sommes pas pour la santé », le médecin sortit, nous laissant seules avec l'homme endormi.

Un homme, cela m'a rendue incrédule et surtout l'absence de : tout charlatanisme extérieur.

— Il ne s'agit pas de santé, a dit Mme de M... en mettant ma I main dans celle d'Alexis.

— Ah! dit-il avec les yeux à moitié fermés et vitreux comme I ceux d'un mort. En attendant autre chose, votre petite amie

est bien malade.

— Oh! fis- je effrayée, et j'allais lui dire de ne pas parler de ma I maladie, craignant d'entendre des horreurs. Mais, avant que j 'eusse | le temps, il me détailla mon mal, qui est une laryngite, quelque ; chose de chronique; — une laryngite, mais j'ai des poumons très | forts, c'est ce qui m'a sauvée.

— L'organe était superbe, dit Alexis avec compassion ; à présent il est usé; il faut vous soigner.

Il fallait écrire, je ne me rappelle pas toutes ces histoires de ! bronches, de larynx; pour cela j'y retournerai demain.

— Je viens, monsieur, lui dis-je, vous consulter sur cette personne. Et je lui remis une enveloppe cachetée avec la photographie

| du cardinal.

Mais avant de dire ici toutes ces choses extraordinaires, conve- | nons ensemble que je n'avais rien dans mon aspect qui pût dénoncer ! que je m'occupe d'un cardinal. Je n'en avais dit mot à personne. ! Et d'ailleurs, quelle probabilité qu'une jeune Russe, élégante, | aille chez un somnambule pour parler du pape, du cardinal, du I diable?

Alexis se tenait le front, et cherchait; moi, je m'impatientais.

— Je le vois, dit-il enfin.

— Où est-il?

— Dans une grande ville, en Italie; il est dans un palais; entouré de beaucoup de monde; c'est un homme jeune... Non! c'est sa figure expressive qui me trompe. Il a des cheveux gris... il est en uniforme... il a passé soixante ans.

Moi qui arrachais les mots de sa bouche avec une avidité croissante, je fus refroidie.

— Quel uniforme? demandai-je, c'est singulier... il n'est pas militaire.

— Non, pour sûr!

— Non, mais alors, quel est cet uniforme?

— Étrange; pas de notre pays... c'est...

— C'est?...

— C'est un habit d'ecclésiastique... Attendez... Il occupe un rang' très élevé, il domine les autres, c'est un évêque... non! c'est un cardinal.

Je fis un soubresaut et lançai mes mules à l'autre bout de la chambre. Mme de M... se tordait de rire en voyant mon excitation

— Un cardinal? répétai-je.

— Oui.

— Quelle est sa pensée?

— Il pense à une très grave affaire, il est fort occupé ! La lenteur d'Alexis et la difficulté qu'il semblait avoir à pro

noncer les paroles me rendaient nerveuse.

— Allez, voyez bien avec qui il est? que dit-il?

— Il est avec deux jeunes gens... militaires, deux jeunes gen qu'il voit souvent, qui sont du palais.

J'ai toujours vu dans les audiences du samedi deux militaire assez jeunes qui se trouvaient parmi la suite du pape.

— Il leur parle, continua Alexis, il leur parle une langue étrangère... italien!

— Italien?

— Ah! mais il est très instruit, ce cardinal, il sait presque toutes les langues d'Europe...

— Le voyez- vous en ce moment?

— Oui, oui. Ceux qui sont autour de lui sont aussi des ecclésiastiques. Un d'eux, très grand, maigre, à lunettes, s'approche et lui parle bas; il regarde de très près... il est obligé d'approcher l'objet tout près de ses yeux pour voir...

Ah! bigre, c'est le portrait de celui dont j'oublie toujours le nom, mais il est très connu à Rome, c'est lui qui a parlé de moi au dîner de la villa Mattei.

— De quoi est occupé ce cardinal? demandai-je, que vient-il de faire, qui a-t-il vu dernièrement?

— Hier!... hier il y a eu une grande réunion chez lui... des gens d'Église... tous! oui, on a agité un sujet grave, très grave, hier lundi. Il est très inquiet, car il est question de...

— De quoi?

— On a parlé, on travaille, on veut...

— Quoi? Voyez!

— On veut le faire... pape!

— Oh! oh!

Le ton avec lequel c'a été dit, l'étonnement du somnambule et les paroles par elles-mêmes me donnèrent comme une commotion électrique; je n'avais plus rien aux pieds. J'ôtai mon chapeau, dérangeant mes boucles, détachant les épingles et les lançant au milieu de la chambre.

— Pape! m'écriai-je.

— Oui, pape, répéta Alexis, mais il y a de grandes difficultés... Il n'est pas celui qui a le plus de chances.

— Mais il sera pape?

— Je ne lis pas dans l'avenir.

— Mais si, monsieur, essayez, vous pouvez... Allons!

— Non, non, je ne vois pas l'avenir! je ne le vois pas!

— Mais qui est ce cardinal, comment est son nom? Ne le pouvez-vous pas voir par ce qui l'entoure, par ce qu'on lui dit?...

— A... attendez. Ah! dit-il, c'est que son image que je tiens ici est bien dépourvue de la vitalité, et vous vous agitez tant, que vous me fatiguez horriblement; vos nerfs donnent des secousses aux miens; soyez plus calme.

— Oui, mais vous dites des choses qui me font sauter. Voyons, le nom de ce cardinal?

Et il se mit à se presser la tête, à flairer l'enveloppe (qui est grise et double, très épaisse).

Je n'avais plus rien à ôter ; je me suis renversée dans mon fauteuil.

— Pense-t-il à moi?

— Peu... et mal. Il est contre vous. Il y a je ne sais quel mécontentement... des motifs politiques...

— Des motifs politiques?

— Oui.

— Mais il sera pape?

— Je ne le sais pas. Le parti français va être détruit, c'est-à dire que le fiaftabile français a si peu de chance, oh ! mais il n'en presque pas... que son parti va se réunir au parti Antonelli ou l'autre Italien.

— Auquel des deux? Lequel triomphera?

— Je ne pourrai le dire que quand ils seront en train, mais beaucoup de monde est contre A..., c'est l'autre...

— Et ils seront bientôt en train?

— On ne peut pas le savoir. Il y a le pape, on ne peut pas tuei le pape! il faut que le pape vive...

— Et Antonelli vivra longtemps?

Alexis secoua la tête.

— Il est donc bien malade?

— Oh! oui.

— Qu'a-t-il?

— Il a mal aux jambes, il a la goutte, et hier... non, avant-hiei il a eu un terrible accès. Il a la décomposition du sang, je ne peux pas dire cela à une dame...

— Et c'est inutile.

— Ne vous agitez pas, dit-il. Vous me fatiguez. Pensez doucement, je ne peux pas vous suivre...

Sa main tremblait et faisait tout trembler en moi je la lâchai et devins calme.

— Prenez cela, lui dis- je, lui donnant la lettre de Pietro cacheté( dans une enveloppe exactement semblable à l'autre.

Il la prit, et, comme l'autre, la pressa contre son cœur et soi front.

— Tiens, fit-il, celui-là est plus jeune, il est très jeune. Cette lettre est écrite depuis quelque temps déjà; elle a été écrite à Rome et, depuis, cette personne s'est déplacée... Elle est toujours en Italie... mais ce n'est pas à Rome... Il y a la mer... Cet homme est à la campagne... en pleine campagne. Oh! certainement il s'esl déplacé depuis hier, depuis vingt-quatre heures seulement, pc davantage... Mais cet homme est quelque chose au pape, je le vois

derrière le pape... Il est lié à A..., il a un lien de parenté proche avec lui...

— Mais quel est son caractère, quelles sont ses inclinations, ses pensées?

— C'est un caractère étrange... renfermé, sombre, ambitieux... Il pense à vous constamment... maisdl pense surtout à arriver à son but... Il est ambitieux.

— Il m'aime?

— Beaucoup; mais c'est une nature étrange, malheureuse. Il est ambitieux.

— Mais alors il ne m'aime pas?

— Si! il vous aime, mais, chez lui, l'amour et l'ambition marchent ensemble. 77 a besoin de vous. •

— Décrivez-le-moi davantage au moral.

— Il est le contraire de vous, dit Alexis en souriant, bien que tout aussi nerveux.

— Voit-il le cardinal?

— Non, ils sont mal ensemble; le cardinal est contre lui depuis longtemps déjà par des motifs politiques.

Je me souviens toujours de ce que me disait Pietro; « Mon oncle ne serait pas fâché contre le Caccia-Club et le volontariat; qu'est-ce que ça lui fait, à lui? Mais c'est à cause de la politique. »

— Mais il est son proche parent, continua Alexis. Le cardinal est mécontent de lui.

— Dernièrement, ne se sont-ils pas vus?

— Attendez ! Vous pensez à trop de choses, ce sont des questions difficiles, je confonds ce billet avec l' autre \ Ils étaient dans la même enveloppe!

C'est que c'est vrai : hier, ils étaient dans la même enveloppe.

— Voyez, monsieur, tâchez de voir.

— Je vois! Ils se sont vus il y a deux jours, mais ils n'étaient pas seuls... je le vois avec une dame.

— Jeune?

— Agée, sa mère.

— De quoi ont-ils parlé?

— De rien clairement; on était embarrassé. On a dit quelques mots vagues, presque rien sur ce mariage.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. *2

— Quel mariage?

— Avec vous.

— Qui en a parlé?

— Eux. Antonelli ne parle pas, il laisse dire, lui... Il est contre ce mariage, surtout dès le commencement. A présent il le regarde mieux, et supporte un peu mieux cette idée.

— Mais quelles sont les idées du jeune?

— Des idées arrêtées; il veut vous épouser... mais Antonelli ne le veut pas. Depuis fort peu de temps il vous est toutefois moins hostile.

Mme de M... me gênait beaucoup, mais j'ai continué bravement, bien que toute mon humeur joyeuse fût tombée aussi bas que possible.

— Si cet homme ne pense qu'à son but, il ne pense donc pas à moi?

— Oh! si, je vous l'ai dit, chez lui vous faites avec son ambition une seule et même chose.

— Alors il m'aime?

— Oh! beaucoup.

— Depuis quand?

— Vous êtes trop agitée, vous me fatiguez et vous me fait des questions trop difficiles... je ne vois pas.

— Mais si... tâchez!

— Je ne vois pas... Depuis longtemps? non, je ne vois pas cela.

— Qu'est-ce qu'il est à A...?

— Un proche parent...

— ■ Et A... a-t-il des desseins sur ce jeune homme? — ■ Oh! oui, mais ils sont divisés par la politique; cependant

cela va mieux à présent.

— Vous dites qu'A... est contre moi?

— Beaucoup. Il ne veut pas ce mariage à cause de la religion... Mais il commence à s'adoucir... Oh! très peu... Tout cela dépend de la politique... Je vous dis qu'A... et ce jeune homme étaient tout à fait divisés il y a quelque temps, A... était carrément contre lui.

Eh bien ! que dites- vous de cela, vous qui traitez ces choses-là de charlatanisme? Si c'est du charlatanisme, il produit des effet

merveilleux. J'ai transcrit exactement; j'ai peut-être omis quelque chose, mais je n'ai rien ajouté. Voyons, n'est-ce pas surprenant? n'est-ce pas étrange?

Ma tante fit l'incrédule, car elle était furieuse contre le cardinal; elle commença une série de phrases contre Alexis, sans but ni raison, qui m'agaçaient terriblement, car je savais bien qu'elle n'en pensait pas un mot.

Autant j'étais haute hier, autant je suis basse aujourd'hui.

Samedi 22 juillet. — I..., ne me voyant pas arriver en Russie, télégraphie à maman, qui m'écrit que lui et L... sont mes vrais fidèles. Oui, c'est vrai. Je ne pense plus à Pietro, il est indigne, et, grâce à Dieu, je ne l'aime pas.

Jusqu'à avant-hier, tous les soirs je demandais à Dieu de me le conserver et de me faire triompher. Je n'en parle plus à Dieu. Mais Dieu sait que je veux m'en venger, tout en n'osant pas le demander. La vengeance n'est pas un sentiment chrétien, mais noble; laissons aux vilains l'oubli des injures. D'ailleurs on ne les oublie que quand on ne peut pas faire autrement.

Dimanche 23 juillet. — Rome... Paris... La scène, le chant... la peinture !

Non, non. La Russie avant tout! C'est le fondement de tout. Hé! puisque je pose en sage, agissons convenablement. Ne nous laissons pas égarer par les feux follets de l'imagination.

La Russie avant tout ! que Dieu m'aide seulement.

J'ai écrit à maman. Me voilà hors de l'amour, et jusqu'aux oreilles dans les affaires. Oh! que Dieu m'aide seulement, et tout ira bien.

Que la Vierge Marie prie pour moi !

Jeudi 27 juillet. — Enfin, hier à sept heures du matin nous avons quitté Paris.

Pendant le voyage, je me suis amusée à donner une leçon d'histoire à Chocolat, et ce brigand, grâce à moi, a une idée des anciens Grecs, de Rome gouvernée par des rois, puis en république et enfin en empire, comme la France; et de l'histoire de France à partir du roi auquel on a coupé le cou.

i8o JOURNAL

Je lui ai expliqué les différents partis qui existent à présent, et Chocolat est au courant de tout; il sait même ce que c'est qu'un député. Je racontais et je le questionnais ensuite.

Et quand j'eus fini, je lui demandai à quel parti il appartenait. Ce brigand me répondit :

— Je suis bonapartiste!

Voici comment il résume ce que je lui ai appris : « Le dernier roi était Louis XVI, qui était très bon, mais les républicains, qui sont des gens qui ne cherchent qu'à avoir de l'argent et des honneurs, lui ont coupé le cou, et à sa femme Marie-Antoinette aussi, et ils ont fait une république. Alors la France était très misérable, et il est né en Corse un homme qui était Napoléon Bonaparte et q avait tant d'esprit et de courage qu'on l'a fait colonel, puis général Alors il a conquis tout le monde, et les Français l'aimaient beau coup. Mais, étant allé en Russie, il a oublié de prendre des pelisse pour ses soldats, et ils étaient très malheureux à cause du froid et les Russes ont brûlé Moscou. Alors Napoléon, qui était déj empereur, est revenu en France. Mais, comme il était malheureux les Français, qui n'aiment que ceux qui ont de la chance, ne l'on plus aimé, et tous les autres rois, pour se venger, lui ont ordonn d'abdiquer. Alors il est allé à l'île d'Elbe, puis il est revenu pour cent jours à Paris, et enfin on lui a couru après. Alors il a vu u vaisseau anglais et il a prié qu'on le sauve, et, quand il a mont dessus, on l'a fait prisonnier et on l'a conduit à l'île de Sainte Hélène, où il est mort. »

Je vous assure que Chocolat a dit bien du vrai.

Enfin, ce matin, nous sommes entrées à Berlin.

Et cette ville m'a fait une impression singulièrement agréable; les maisons sont fort belles.

Je ne sais pas écrire un mot aujourd'hui. C'est énervant.

« Deux sentiments sont communs aux natures altières ou affectueuses, celui de l'extrême susceptibilité de l'opinion, et de l'extrême amertume quand cette opinion est injuste. »

Vendredi 28 juillet. — Berlin me rappelle Florence. Attendez! Il me rappelle Florence parce que j'y suis avec ma tante, comme à Florence, et j'y mène la même vie.

Avant tout, nous avons visité le musée. Je ne m'attendais à rien de pareil en Prusse, soit par ignorance, soit par prévention. Comme toujours, ce furent les statues qui me retinrent le plus longtemps, et il me semble que j'ai un sens de plus que les autres hommes, une faculté spécialement destinée à la compréhension des statues.

Il y a dans la grande salle une statue que j'ai prise pour une Atalante, à cause d'une paire de sandales qui semble là indiquer le sens principal; mais l'inscription porte le nom de Psyché. C'est égal, Psyché ou Atalante, c'est une remarquable figure comme beauté et naturel.

Après les plâtres grecs, nous avons passé plus loin. J'avais déjà les yeux et l'intelligence fatigués, et je ne reconnus la partie égyptienne qu'à ces lignes pressées et fuyantes qui rappellent les cercles produits dans l'eau par la chute d'un objet.

Rien de plus terrible que d'être avec quelqu'un qui s'ennuie de ce qui nous amuse. Ma tante se pressait, s'ennuyait, grognait. Il est vrai que nous avions marché deux heures.

Ce qui est très intéressant, c'est le musée historique des miniatures, des statues, et puis les anciennes gravures et les portraits miniatures. J'adore cela. J'adore ces portraits et, en les regardant, ma fantaisie fait des voyages incroyables, se transporte à toutes les époques, invente des caractères, des aventures, des drames... Mais assez. Puis les tableaux.

Nous sommes arrivés au moment marqué pour la perfection de I la peinture, l'idéal de l'art.

On a commencé par des lignes dures, des couleurs trop vives et 1 pas liées entre elles, et l'on est arrivé à une mollesse qui frise la | confusion. Il n'y a pas encore eu, quoi qu'on dise et écrive, il n'y a j pas encore eu de copie fidèle de la nature.

Il faut fermer les yeux sur tout ce qui a été fait entre le genre j primitif et le genre moderne1, et ne considérer que ces deux.

1. Par moderne, j'entends ici Raphaël, Titien et les autres grands maîtres.

La dureté, les couleurs aveuglantes, les lignes rudement tracées, voilà pour le premier.

Le moelleux, les couleurs si liées entre elles qu'elles perdent beaucoup de relief, peu de lignes, voilà pour le second.

A présent, il faudrait, pour ainsi dire, prendre avec le bout du pinceau les couleurs trop vives des tableaux anciens et les transporter sur les fadeurs modernes. Alors on aurait la perfection.

Il y a encore le genre tout à fait nouveau qui consiste à peindre par taches. C'est une grave erreur, bien qu'avec son aide on obtienne quelque effet.

Dans les nouveaux tableaux, les objets positifs, tels que les meubles et les maisons ou églises, ne sont pas compris. On dédaigne la précision des décors et on produit une espèce de dépravation des lignes, on estompe trop (on peut estomper sans faire l'usage de l'estompe) ; ce qui fait que les figures contrastent peu et semblent aussi mortes que les objets qui les entourent, car ces objets n'ont pas assez de précision et semblent ne pas être complètement assis et immobiles.

Alors, ma fille, puisque tu comprends si bien ce qu'il faut pour faire de la perfection?... Soyez tranquille, je travaillerai et, ce qui est mieux, je réussirai!

Je suis rentrée extrêmement fatiguée, après avoir acheté trentedeux volumes anglais, en partie traduits des premiers écrivains allemands.

— Déjà ici une bibliothèque! s'est écriée ma tante épouvantée.

Plus je lis, plus j'ai envie de lire, et plus j'apprends, plus j'ai de choses à savoir. Je ne dis pas cela pour imiter certain sage de l'antiquité. Je sens ce que je dis.

Me voilà en Faust. Un antique bureau allemand devant lequel je suis assise, des livres, des cahiers, des rouleaux de papier...

Où est le diable? Où est Marguerite? Hélas! le diable est toujours avec moi : ma folle vanité, voilà le diable. O ambition non justifiée! Inutile élan vers un but inconnu!

Je déteste en tout le juste milieu. Il me faut ou une vie... bruyante! ou le calme absolu.

Je ne sais à quoi cela tient, mais je n'aime pas du tout A...;

non seulement je ne l'aime pas, mais je n'y pense plus, et tout cela me semble un rêve.

Mais Rome m'attire, je sens que là seulement je pourrai étudier. Rome, le bruit et le silence, la dissipation et la rêverie, la lumière et l'ombre... Attendez... la lumière et l'ombre... c'est clair : où il y a la lumière, il y a l'ombre, et vice versa... Non ! mais je me moque de moi, c'est positif! Il y a de quoi, tant que je voudrai! Je veux aller à Rome, le seul endroit du monde qui convienne à mes dispositions, le seul que j'aime pour lui-même.

Le musée de Berlin est beau et riche, mais le doit-il à l'Allemagne? Non; à la Grèce, à l'Egypte, à Rome!

Après la contemplation de toute cette antiquité, je suis montée en voiture avec le plus profond dégoût pour nos arts, notre architecture, nos modes.

Si on prenait la peine d'analyser ses sentiments en sortant de pareils endroits, on trouverait qu'on pense comme moi. Pourquoi vouloir s'identifier aux autres?

Tout en n'aimant pas la sécheresse et le matérialisme des Allemands, il faut leur reconnaître bien des qualités; ils sont très polis, très obligeants.

Et ce qui me plaît surtout, c'est ce respect qu'ils ont pour les princes et leur histoire. Cela tient à ce qu'ils sont vierges de l'infection qu'on nomme république.

Rien ne vaut une république idéale; mais la république est

comme l'hermine : la moindre tache la tue. Et trouvez-moi une

république sans taches!

Non, cette vie-là est impossible, c'est un affreux pays. De belles maisons, des rues larges, mais... mais rien pour l'esprit ou l'imagination. La plus petite ville d'Italie vaut Berlin.

Ma tante me demande combien de pages j'ai écrites. Cent pages, je crois, dit-elle.

En effet, j'ai l'air d'écrire; mais non, je pense, je rêve, je lis, puis j'écris deux mots, et comme cela toute la journée.

C'est singulier comme je comprends les bienfaits de la république depuis que je suis bonapartiste.

Non, vrai, la république est le seul gouvernement heureux; seulement, en France, il est impossible. D'ailleurs la république française est bâtie dans la boue et le sang. Voyons, ne pensons pas à la république. C'est que j'y pense depuis tantôt une semaine; car enfin, voyons, la France est-elle plus malheureuse depuis qu'elle est en république? Non, au contraire. Eh bien, alors?

Et les abus? Il y en a partout.

Ce qu'il faut, c'est une bonne constitution libérale, et un homme à la tête qui gouvernera peu et qui sera comme une belle enseigne, qui n'augmente pas la valeur du magasin, mais qui inspire la confiance et est agréable à l'œil. Or, un président ne peut être cela.

Mais assez pour ce soir ; une autre fois, quand j 'en saurai davantage, j'en dirai plus aussi.

Dimanche 30 juillet. — Rien de plus triste que Berlin. La ville porte un cachet de simplicité, de simplicité laide, disgracieuse. Tous ces innombrables monuments qui encombrent les ponts, les rues et les jardins sont mal placés et ont l'air bête. Berlin a l'air d'un tableau à horloge, où à certains moments les militaires sortent de la caserne, les bateliers rament, les dames en chapeaux-capotes passent, tenant par la main de vilains enfants.

A la veille d'entrer en Russie, de rester sans ma tante, sans maman, je faiblis et j'ai peur. La peine que je cause à ma tante me chagrine.

Le procès, l'incertitude, tout cela... et puis, et puis, je ne sais pas, mais je crains que je ne change rien!

L'idée de recommencer après mon retour la même vie qu'avant, cette fois sans espoir de changement, sans avoir cette « Russie qui me consolait de tout et me donnait quelque force... Mon Dieu! ayez pitié de moi, voyez l'état de mon âme et soyez bon.

Dans deux heures nous quittons Berlin, demain je serai en Russie. Eh bien! non, je ne faiblis pas, je suis forte... Seulement, si j'allais en vain? Voilà qui est mal. On ne doit pas désespérer d'avance.

Ah! si quelqu'un pouvait savoir ce que je sens!

Lundi 31 juillet. — Hier, ma tante, moi, Chocolat et Amalia, sommes arrivés à la gare, à dix heures. J'étais passablement

accablée, mais la vue d'un coupé grand et confortable comme une petite chambre me ranima beaucoup, d'autant plus que le wagon était éclairé par le gaz, et que nous étions sûres d'être seules. Le compartiment n'ayant que trois places, les domestiques se placèrent à côté. J'aurais bien voulu, à la veille d'une séparation, causer avec ma tante, mais je ne suis pas expansive, quand je sens quelque tendresse sérieuse, et ma tante se taisait, craignant de me déplaire ou de m'impatienter en me parlant. De sorte que, bon gré, mal gré, je restai absorbée par « Un Mariage dans le Monde » d'Octave Feuillet. Salutaire ouvrage, par ma foi! qui m'a donné la plus profonde horreur pour l'adultère et pour toutes ses saletés...

Sur ces sages réflexions, je me suis endormie pour ne me réveiller qu'à trois heures de la frontière, à Eydtkiihnen, où nous sommes arrivées vers quatre heures.

La campagne est plate, les arbres touffus et verts, mais les feuilles, tout en étant fraîches et vigoureuses, donnent une certaine idée de tristesse après la verdure grasse et riche du Midi.

On nous conduisit à une auberge qui se nomme Hôtel de Russie, et nous nous installâmes dans deux petites chambres aux plafonds blanchis à la chaux, aux planchers en bois nu et aux meubles de bois également clairs et simplement faits.

Grâce à mon nécessaire, je me suis improvisé de suite un bain et une toilette, et, après avoir mangé des œufs et bu du lait, servis par une Allemande grasse et fraîche, me voilà à écrire.

Je ne me trouve pas sans charme, dans cette pauvre petite chambre, en peignoir blanc, avec mes beaux bras nus et mes cheveux d'or.

Je viens de regarder par la fenêtre. L'infini fatigue la vue. Cette complète absence de collines, ce plat, si plat, me fait l'effet du sommet d'une montagne qui domine le monde entier.

Chocolat est un vaniteux.

— Tu es mon courrier, lui dis-je, tu dois parler plusieurs langues?

i86 JOURNAL

Le petit me répondit qu'il parlait le français, l'italien, le niçois et un peu le russe, et qu'il parlerait allemand, si je voulais bien le lui apprendre.

Il vint tout en larmes, escorté des éclats de rire d'Amalia, s( plaindre parce que l'hôtelier lui avait indiqué un lit dans une chambre déjà occupée par un juif. Je fis une mine sérieuse, faisant semblant de trouver tout naturel qu'il couchât avec un juif; mais le pauvre Chocolat pleura tant, que je me mis à rire et, pour le consoler, lui fis lire quelques pages d'une histoire universelle achetée à son intention.

Ce négrillon m'amuse, c'est un joujou vivant; je lui donne des leçons, je le dresse au service, je lui fais dire ses boutades, en un mot c'est mon chien et ma poupée.

Décidément la vie d'Eydtkuhnen me charme; je m'adonne à l'instruction du jeune Chocolat, qui fait d'excellents progrès en morale et en philosophie.

Ce soir, je lui fis réciter son histoire sainte, puis, lorsqu'il fut arrivé au moment où Jésus va être trahi par Judas, il me raconta d'une façon très touchante comment ledit Judas vendit le Seigneur pour trente pièces d'argent et l'indiqua aux gardes en l'embrassant.

— Chocolat, mon ami, dis-je, me vendrais-tu à des ennemis pour trente francs?

— Non, dit Chocolat en baissant la tête.

— Et pour soixante?

— Non plus.

— Et pour cent vingt?

— Non plus.

— Alors pour mille francs? demandai-je encore.

— Non, non, répondait Chocolat en tourmentant le bord de la table avec ses doigts de singe, les yeux baissés et les pieds agités.

— Voyons, Chocolat, si on t'en donnait dix mille? persistai-je affectueusement.

— Non plus.

— Brave garçon! Mais si on t'offrait cent mille francs? demandai-je encore pour l'acquit de ma conscience.

— Non, dit Chocolat, et sa voix se changea en murmurant, il m'en faudrait plus...

— Qu'est-ce que tu dis?

— Qu'il m'en faudrait plus.

— Alors, excellent cœur, dis combien, dis donc, fidèle garnement! Voyons, deux millions, trois, quatre?

— Cinq ou six.

— Mais, malheureux, m'écriai-je, n'est-ce pas la même chose vendre pour trente francs ou pour six millions !

— Ah! non, car quand on a tant d'argent que ça... les autres ne peuvent rien me faire.

Et, au mépris de toute moralité, je tombai sur le canapé en éclatant de rire, pendant que Chocolat, satisfait de son effet, se retirait dans l'autre chambre.

Mais savez- vous qui m'a fait le dîner? C'est Amalia.

Elle m'a rôti deux petits poulets, sans ça je mourais de faim, et quant à la soif... on nous a servi un château-larose imbuvable.

Non, vrai, c'est drôle! Eydtkuhnen, nous verrons bien ce que sera la Russie.

Mardi ieT août. — J'ai envie d'écrire un roman de chevalerie. Car celui que j'ai commencé est jeté au fond de la boîte blanche.

Je suis avec ma tante dans la bienheureuse auberge d'Eydtkùhnen à attendre mon très honoré oncle.

Vers huit heures et demie, lasse d'être enfermée, je suis allée moi-même voir l'arrivée du train, et comme on me dit que j'avais quelques minutes d'avance, je suis allée me promener, accompagnée d'Amalia.

Eydtkuhnen possède une charmante allée, bien pavée et ombragée, toute garnie à droite de gentilles petites maisons fort propres ; il y a même deux espèces de cafés et une sorte de restaurant. Le sifflet de la locomotive me surprit au milieu de cette promenade et, malgré mes petits pieds et mes grands talons, je me mis à courir à travers potagers, amas de pierres, rails, pour arriver à temps — et en vain.

Que pense mon bel oncle?

Mercredi 2 août. — En attendant d'autres douleurs, voilà que mes cheveux tombent. Qui ne Fa jamais éprouvée, ne peut pas comprendre quelle douleur c'est, de voir tomber ses cheveux.

L'oncle Etienne télégraphie de Konotop; aujourd'hui seulement il se met en route. Encore vingt-quatre heures d'Eydtkûhnen, S. V. P. ! Un ciel gris, un vent froid, quelques juifs dans la rue, de temps en temps le bruit d'une charrette et des inquiétudes de tous genres à foison.

Ce soir ma tante voulut me faire parler de Rome... Depuis longtemps déjà je n'avais pas pleuré, — non pas d'amour, — non, mais c'est d'humiliation au souvenir de notre vie à Nice, que j 'ai pleuré ce soir!

Jeudi 3 août; vendredi 4 août (23 juillet, style russe). — Hier à trois heures je suis allée voir l'arrivée du train, et par bonheui mon oncle était là.

Mais il ne pouvait rester qu'un quart d'heure, car à la frontière russe, à Wirballen, il avait avec peine obtenu de venir ici sans passe port; il avait donné sa parole d'honneur à un officier de la douane de revenir par le train suivant.

Chocolat courut chercher ma tante, il n'y avait que quelque minutes. Quand elle arriva, on n'eut que le temps de dire deux mots. Ma tante, dans son inquiétude pour moi, en rentrant à l'auberge, s'imagina qu'elle avait remarqué chez l'oncle un air étrange et, par toutes sortes de demi-paroles, me découragea tellement que je commençai à être aussi inquiète. Enfin à minuit je suis montée en voiture; ma tante pleurait, je tenais mes yeux hauts et immobiles pour qu'ils ne débordassent pas. Le conducteur donna le signal et pour la première fois de ma vie je me suis trouvée seule !

Je me mis à pleurer tout haut, mais si vous croyez que je n'en tire pas profit!... J'étudiais d'après nature comment on pleure.

— Assez, ma fille! dis-je en me levant. — Il était temps, j'étais en Russie. En descendant je fus reçue dans les bras de mon oncle, de deux gendarmes et de deux douaniers. On me conduisit comme une princesse, on ne visita pas même mes bagages. La gare est grande, les fonctionnaires sont élégants et excessivement polis.

Je me croyais dans un pays idéal, tant tout est bien. Un simple gendarme ici est mieux qu'un officier en France.

Et ici, plaçons une remarque à la justification de notre pauvre empereur, qu'on accuse d'avoir des yeux étranges. Tous ceux qui portent des casques (et il n'y en a pas mal à Wirballen) ont des yeux comme l'empereur. Je ne sais si cela tient au casque qui tombe sur les yeux, ou à l'imitation. Quant à l'imitation, c'est connu en France, tous les soldats ressemblaient à Napoléon.

On me donna un compartiment à part et, après avoir causé d'affaires et d'autres choses avec l'oncle, je m'endormis en rageant de ma dépêche à A...

Aux buffets des stations, on mange très proprement, de sorte que je descendais souvent.

Mes compatriotes n'éveillent en moi aucune émotion particulière, aucune espèce d'extase comme j'en éprouve en revoyant des pays que j'ai déjà vus, mais j'éprouve beaucoup de sympathie pour eux et il m'en revient un grand sentiment de bien-être.

Et puis, tout est si bien accommodé, on est si poli, il y a dans la contenance de chaque Russe, tant de cordialité, tant de bonté, tant de franchise, qu'on en a le cœur content.

L'oncle est venu me réveiller ce matin à dix heures.

Les locomotives sont chauffées avec du bois, ce qui nous épargne l'horrible saleté du charbon. Je me réveillai toute propre et passai la journée à causer, à dormir et à regarder par la fenêtre notre belle Russie si plate, mais cette campagne rappelle celle de Rome.

A neuf heures et demie il faisait encore clair. Nous avions passé Gatchina, l'ancienne résidence de Paul Ier, si persécuté pendant la vie de sa superbe mère, et enfin nous voilà à Tzarskoë-Selo et dans vingt-cinq minutes à Pétersbourg.

Je suis descendue à l'hôtel Demouth, accompagnée d'un oncle, d'une femme de chambre, d'un nègre, suivie d'un nombreux bagage et avec 50 roubles dans la poche. Qu'en dites- vous?

Pendant que je soupais dans mon salon assez grand, sans tapis et sans peinture au plafond, l'oncle entra.

— Sais-tu qui est ici, qui est chez moi? demanda-t-il.

— Non, qui?

— Devinez, princesse.

— Je ne sais pas !

— Paul Issayevitch; peut-on le faire entrer?

— Oui, qu'il entre.

Issayevitch est à Pétersbourg avec le général gouverneur de Wilna, M. Albedinsky, celui qui a épousé l'ancienne favorite de l'empereur.

Il a reçu ma dépêche d'Eydtkuhnen au moment de partir. Ne pouvant manquer au service, il avait chargé son ami le comte Mouravieff de venir à ma rencontre. Mais ce comte a été dérangé en vain, attendu que nous avons passé Wilna cette nuit à trois heures, et je dormais comme une bienheureuse.

Qui niera ma bonté, après que j'aurai dit que j'ai été gaie ce soir, parce que je sentais qu' Issayevitch était content de me voir! Est-ce de l'égoïsme?

Je me réjouissais uniquement du plaisir que je procurais à un autre. Enfin voilà un cavalier pour me servir à Pétersbourg; j suis à Pétersbourg!

Mais je n'y ai encore vu que des drochki. Le drochki est un voiture à une place, à huit ressorts (comme les grandes voiture de Binder), et à un cheval; j'ai aperçu la cathédrale de Kasan ave sa colonnade dans le genre de Saint-Pierre de Rome, et beaucou de « maisons à boire ».

De tous côtés j'entends les louanges de la princesse Marguerite — si simple, si bonne! — dit-on. Simple, personne n'apprécie la simplicité dans une femme qui n'est pas princesse; soyez simple et bonne, et aimable, et ne soyez pas reine, et les inférieurs se per mettront des libertés, tandis que vos égaux diront : Bonne petite personne! et vous préféreront en tout des femmes qui ne sont n simples ni bonnes.

Ah! si j'étais reine! C'est moi qu'on adorerait, c'est moi qi serais populaire!

La princesse italienne, son mari et sa suite n'ont pas encore quitté la Russie, ils visitent Kiev en ce moment.

« La mère de toutes les villes russes », comme a dit le grand prince saint Woldemar, après être devenu chrétien et avoir baptisé la moitié de la Russie dans le Dnieper.

Kiev est la ville la plus riche du monde en églises, couvents,

moines et reliques; et quant aux pierres précieuses que possèdent ces couvents, c'est fabuleux; il y a des caves qui en sont pleines comme dans les contes des Mille et Une Nuits. J'ai vu Kiev, il y a huit ans de cela, et je me souviens encore de ses corridors souterrains, remplis de reliques, qui font le tour de la ville, qui passent sous toutes les rues et lient les couvents entre eux, donnant ainsi des kilomètres de corridors garnis à droite à gauche de tombeaux de saints. Mon Dieu! pardonnez une mauvaise pensée... mais il n'est pas possible qu'il y en ait eu autant que cela.

Dimanche 6 août. — Au lieu de visiter les églises, j'ai dormi, et Nina m'emmena déjeuner chez elle. Son perroquet parlait, ses filles criaient, je chantais; on se croirait à Nice. Le coupé à deux places donna asile aux trois Grâces qui allèrent, par une pluie battante, voir la cathédrale d'Issakië, célèbre par ses colonnes de malachite et de lapis lazuli. Ces colonnes sont d'une richesse extrême, mais de mauvais goût, car le vert du malachite et le bleu du lapis lazuli se détruisent mutuellement. Les mosaïques et les peintures sont idéales, de vraies figures des saints, de la Vierge, des anges. Toute l'église est en marbre; les quatre façades avec des colonnes en granit sont belles mais elles ne sont pas en harmonie avec le dôme doré byzantin. Et en général on reçoit une sorte d'impression pénible de l'ensemble extérieur car le dôme est trop important et écrase les quatre petits dômes surmontant les façades qui sans cela seraient si belles.

La profusion d'or et d'ornements à l'intérieur produit le plus heureux effet, le bigarré est harmonieux et du meilleur goût sauf les deux colonnes de lapis lazuli qui seraient superbes ailleurs.

On célébrait un mariage de gens du peuple. Les mariés étaient laids et nous n'avons pas regardé longtemps. J'aime le peuple russe, bon, brave, loyal, naïf. Ces hommes et ces femmes s'arrêtent devant chaque église et chaque chapelle, devant chaque niche à image, et se signent au milieu de la rue, comme s'ils étaient chez eux.

Après la cathédrale d'Issakië nous allâmes à celle de Kasan. Encore un mariage, et une mariée charmante. Cette cathédrale est bâtie à l'imitation de Saint-Pierre de Rome, mais la colonnade a

l'air de trop, elle semble ne pas se rattacher au bâtiment, et elle n'est pas assez prolongée, de sorte que le demi-cercle n'est pas formé, et tout cela donne une tournure désavantageuse et non achevée au monument.

Plus loin, sur le Newsky, la statue de Catherine la Grande.

Et devant le Sénat, près du palais d'hiver, qui est, soit dit en passant, une immense caserne, la statue équestre de Pierre le Grand, d'une main montrant le Sénat, de l'autre la Neva. Le peuple interprète singulièrement cette double indication. Le tsar, dit-on, montre le Sénat d'une main et la rivière de l'autre, pour dire qu'il vaut mieux se noyer dans la Neva que plaider au Sénat.

La statue de Nicolas est remarquable en ce qu'elle n'est pas soutenue par les deux jambes et la queue du cheval, trois appuis mais seulement par les jambes; cette merveille m'a fait faire une lugubre réflexion :

— Les communards auront moins à faire, l'appui de la queue manquant.

J'ai dîné seule avec mes Grâces, Etienne et Paul pour specta teurs; ils se disent très sérieusement ma cour; ils m'agacent horri blement. Je voudrais ne voir que Giro et Marie.

Il pleut et je suis enrhumée. J'écris à maman : « Pétersbourg est une saleté! Les pavés sont atroces pour une capitale, on est impitoyablement secoué; le palais d'hiver est une caserne, le grand théâtre aussi; les cathédrales riches, mais biscornues et iœ comprises. »

Et ajoutez à cela le climat, vous aurez le charme complet.

J'ai essayé de me monter la tête en regardant le portrait de Pietro A..., mais il ne me semble pas assez beau pour que j'oublie qu'il est un vilain homme, une créature qu'on ne peut que mépriser.

Je ne suis plus en colère contre lui, car je le méprise complètement, non pour une insulte personnelle, mais pour sa manière de vivre, pour sa faiblesse... Attendez, je vais vous définir le sentiment que je viens de nommer. La faiblesse qui nous pousse au bien, aux sentiments tendres, au pardon des injures, peut s'appeler de ce

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nom. Mais la faiblesse qui pousse au mal et à la vilenie se nomme lâcheté.

J'ai cru que je sentirais davantage l'absence des miens; je suis pourtant pas contente, mais cela tient plutôt à la présence de gens désagréables et communs (mon pauvre oncle, malgré sa beauté) qu'à l'absence de ceux que j'aime.

Lundi y août i8y6 (26 juillet). — « Nous n'avons d'original que le moyen âge », ai-je dit dans le dernier livre de mon journal.

Nous, qui? Les chrétiens. Est-ce qu'en réalité le monde a été régénéré, ou bien, sous d'autres couleurs, les mêmes mœurs ontelles coulé comme elles coulent depuis le commencement du monde, tendant toujours à l'amélioration?

Les vies des nations semblent des fleuves qui coulent lentement tantôt sur des rochers, tantôt sur le sable, tantôt entre deux montagnes, tantôt sous terre, tantôt à travers un océan auquel ils se mêlent en le traversant, mais d'où ils ressortent les mêmes en changeant de nom et même de direction, mais ce n'est que pour poursuivre toujours la même, celle qui est fixée et inconnue.

Par qui?

Dieu? Ou la nature? Si Dieu est la nature, nous ne sommes que des imbéciles, car la nature n'a rien à faire avec les hommes et leurs intérêts.

Dans les classes de philosophie, on prouve fort bien l'existence d'un Être suprême, en désignant le mécanisme de l'univers; mais prouve-t-on l'existence d'un Dieu tel que nous nous l'imaginons?

La nature s'occupe à faire mouvoir les astres, à soigner physiquement notre terre. Mais notre esprit, mais notre âme? Il faut admettre un dieu autre que la vague idée d'une personnification du mécanisme universel.

Il faut, pourquoi?...

A cet endroit, j'ai été interrompue et je ne suis plus au fait à présent.

J'ai été à la poste prendre mes photographies et une dépêche de mon père : il télégraphie à Berlin que mon arrivée serait pour lui « un vrai bonheur ».

Ayant trouvé Giro au lit, je restai quelque temps chez elle; un

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. *3

mot nous fit parler de Rome, et je lui racontai mes aventures dans cette ville avec feu et gestes. Je ne m'interrompais que pour rire, et Giro et Marie se roulaient dans leur lit.

Un trio incomparable, je ne ris ainsi qu'avec mes Grâces.

Et par une réaction subite, sinon naturelle, je tombai dans li mélancolie au retour.

Je rentrai à minuit, avec l'oncle et Nina.

Pétersbourg gagne, la nuit; je ne connais rien de plus superbe que la Neva garnie de lanternes contrastant avec la lune et le ciel bleu foncé, presque gris. Les défauts des maisons, des pavés, des ponts sont fondus, la nuit, par les ombres complaisantes. La lar geur des quais apparaît dans toute sa majesté. Le pic de l'Ami rauté se perd dans le ciel, et dans un brouillard d'azur bordé d< lumière, on voit la coupole et la forme gracieuse de la cathedra! d'Issakië, qui semble elle-même une ombre flottante descendu du ciel.

Je voudrais être ici en hiver.

Mercredi g août (28 juillet 18 j6). — Je suis sans le sou. Agréable situation. Etienne est un excellent homme, mais il froisse toujours mes sentiments délicats. Ce matin je me suis mise en colère, mais une demi-heure après, je riais comme si rien n'était, chez les Sapo genikoff.

Le docteur Tchernicheff était là et j 'avais envie de lui demander un remède contre mon enrouement, mais je n'avais pas d'argen et ce monsieur ne fait rien pour rien. Position très délicate, je vou assure. Mais je ne pleure pas d'avance, le désagrément est bien assez ennuyeux lorsqu'il arrive, sans qu'on le pleure d'avance

A quatre heures, Nina et les trois Grâces partaient en carrosse pour la gare de Peterhoff. Les trois habillées de blanc sous de longs cache-poussière.

Le train allait partir, nous montâmes sans billet, mais munies de l'escorte de quatre officiers de la garde qui se laissèrent sans doute tenter par ma plume blanche et par les talons rouges de mes Grâces. Donc, nous voici, moi et Giro, comme de nobles chevaux militaires au son de la musique, l'oreille au guet, l'œil brillant et l'humeur joyeuse...

Rentrée, j'ai trouvé un souper, mon oncle Etienne et de l'argent que m'envoie l'oncle Alexandre. Je mangeai le souper, renvoyai l'oncle et cachai l'argent.

Et alors, -chose étrange, je sentis un grand vide, une espèce de tristesse; je me regardai dans la glace, j'avais les yeux comme le dernier soir à Rome. Le souvenir me revint dans le cœur et dans la tête.

L'autre soir, il me priait de rester encore un jour, je fermai les yeux et me crus alors là-bas.

— Je resterai, murmurai- je comme s'il était là, je resterai pour mon amour, pour mon fiancé, pour mon bien-aimé! Je t'aime, je veux t'aimer, tu ne le mérites pas, peu m'importe, il me plaît de t 'aimer...

Et faisant tout à coup quelques pas dans la chambre, je me mis à pleurer devant le miroir ; les larmes en petite quantité m'embellissent assez.

M 'étant excitée par caprice, je me calmai par fatigue et me mis à écrire en riant doucement de moi-même.

Souvent ainsi je m'invente un héros, un roman, un drame, et je ris et je pleure de mon invention comme si c'était la réalité.

Je suis enchantée de Pétersbourg, mais on n'y dort pas; il fait déjà jour, les nuits sont si courtes.

Jeudi 10 août (29 juillet 18 j6). — Ce soir est un soir mémorable. Je cesse définitivement de considérer le duc de H... comme mon ombre chérie. J'ai vu chez Bergamasco un portrait du grand-duc Vladimir. Je ne pus m'arracher de ce portrait; beauté plus parfaite et plus agréable ne se peut rêver. Giro s'enthousiasmait avec moi et nous avons fini par embrasser le portrait sur les lèvres. A-t-on remarqué le plaisir que donne un baiser de portrait ?

Nous avons fait comme toutes les demoiselles de l'Institut feraient, c'est la mode d'adorer l'empereur et les grands-ducs; d'ailleurs ils sont tous si parfaitement beaux qu'il n'y a en cela rien d'étonnant, mais j'ai emporté de ce baiser de carton une

mélancolie étrange et de quoi rêver pendant une heure. J'ai adoré le duc quand j'aurais pu adorer un prince impérial de Russie; c'est bête, mais ces choses-là ne se commandent pas, et puis j< considérais dans le commencement H... comme mon égal, comme un homme pour moi. Je l'ai oublié. Qui va être mon idole? Personne. Je chercherai la gloire et un homme.

Le trop-plein de mon cœur débordera comme il a débordé ai hasard, sur le chemin, dans la poussière, mais sans vider ce cœur constamment rempli par des sources généreuses qui ne tariront jamais dans ses profondeurs.

Où avez- vous lu cela, mademoiselle? Dans mon esprit, fichus lecteurs.

Me voilà donc libre, je n'adore personne, mais je cherche celui que j'adorerai. Il faut que cela soit bientôt; la vie sans amoui est une bouteille sans vin. Mais encore faut-il que le vin soil bon.

La lanterne de mon imagination est allumée, serais- je plus heureuse que le sale fou qu'on nommait Diogène?

Samedi 12 août (31 juillet). — Tout était prêt, Issayevitch m'avait dit adieu, les Sapogenikoff étaient avec moi à la gare, lorsque... ô ennui! l'argent vint à manquer, nous avions mal calculé. J'ai été obligée d'attendre chez Nina jusqu'à sept heures du soir, pour que l'oncle puisse m'avoir de l'argent en ville.

A sept heures je suis partie passablement humiliée de l'aventure, mais agréablement émue au moment du départ par l'apparition d'une douzaine d'officiers de la garde suivis de six soldats en blanc avec des drapeaux. Cette brillante jeunesse venait de reconduire deux officiers qui, avec l'autorisation du gouvernement, partent pour la Serbie. La Serbie cause une vraie désertion; puisque l'empereur ne veut pas déclarer la guerre, toute la Russie souscrit et se soulève de cœur pour les Serbes. On ne fait qu'en parler, on exalte les morts vraiment héroïques d'un colonel et de plusieurs officiers russes. On ne peut que se sentir ému de pitié pour nos frères qu'on laisse tranquillement égorger et couper par morceau par ces affreux sauvages de Turquie, par cette nation sans génie, sans civilisation, sans morale, sans gloire.

Et dire que je ne peux même pas souscrire!

Une heure avant d'arriver, j'ai mis mon livre de côté pour bien voir Moscou, notre vraie capitale, la ville vraiment russe; Pétersbourg est une copie allemande ; comme il est copié par des Russes, il vaut mieux que l'Allemagne cependant. Mais ici tout est russe, l'architecture, les wagons, les maisons, le paysan, qui, sur le rebord de la route, regarde passer le train, le petit pont en bois jeté à travers une espèce de rivière, la boue sur le chemin, tout est russe, tout est cordial, simple, religieux, loyal.

Les églises, avec leurs coupoles en forme et de la couleur d'une figue renversée et verte, produisent une agréable impression à l'approche de la ville. Le faquin qui vint prendre nos paquets ôta sa casquette et nous salua comme des amis, avec un large sourire plein de respect.

On est loin de l'effronterie française et de la gravité allemande si bête et si lourde.

Je ne cessais de regarder par la fenêtre du carrosse qu'on nous avança pour aller à l'hôtel.

Il fait frais, mais non de cette fraîcheur humide et malsaine de Pétersbourg. La ville, la plus grande de l'Europe comme étendue de terrain, est ancienne; les rues sont pavées de grosses pierres irrégulières, elles sont elles-mêmes irrégulières : on monte, on descend, on tourne à chaque instant au milieu de maisons de peu d'étages, souvent à un étage seulement, mais hautes avec de larges fenêtres. Le luxe de l'étendue est une chose si commune ici qu'on n'y fait pas attention, et on ne sait pas ce que c'est que l'amoncellement d'étages l'un sur l'autre.

Le Bazar-Slave est un hôtel comme le Grand Hôtel de Paris, on y trouve même le grand restaurant rond qu'on voit du premier, comme du balcon d'une salle de spectacle. Mais quoique peut-être pas aussi luxueux que le Grand-Hôtel, le Bazar-Slave est infiniment plus propre et infiniment moins cher, et surtout en comparaison de l'hôtel Demouth.

Les portiers des maisons sont habillés d'une veste noire, de pantalons dans des bottes qui leur viennent jusqu'aux genoux, et d'une toque en astrakan.

En général on aperçoit beaucoup de costumes nationaux, tout le

peuple porte son costume et on ne voit pas les odieuses jaquettes allemandes, et les enseignes allemandes sont plus rares; mais il y en a, je le dis avec regret, il y en a.

Je me suis attendrie en choisissant un fiacre, les cochers vous supplient de monter avec tant d'empressement qu'on craint en donnant la préférence à l'un, de blesser mortellement l'autre. Enfin nous montâmes dans une manière de phaéton excessivement étroit et alors commença une course à obstacles. Les pierres du pavé, les rails de tramways, les passants, les voitures, nous allions au, milieu de tout cela vite comme le vent, secoués à chaque instant et souvent presque lancés hors de la voiture. L'oncle poussait des gémissements d'inquiétude et je riais de lui, de moi, de notre course sauvage, du vent qui me soulevait les cheveux et rôtissait les joues, je riais de tout, et à chaque église, à chaque chapelle, à chaque niche à images je me signais dévotement à l'imitation des bonnes gens de la rue. Ce qui m'a désagréablement surprise, ce sont des femmes pieds nus.

J'allai dans le passage de Solodornikoff acheter une ruche blanche je me promenais là la tête en l'air, les mains pendantes et la bouche souriante comme chez moi. Je veux partir demain, je ne puis rien acheter, je n'ai que juste de quoi arriver chez l'oncle Etienne.

L'arc de triomphe de Catherine II est peint en rouge avec des colonnes vertes et des ornements jaunes. Malgré l'extravagance des couleurs, vous ne sauriez croire combien c'est joli; d'ailleurs c'est en harmonie avec les toits des maisons et des églises, qui sont presque tous en feuilles de fer vertes ou rouge foncé. Cette naïveté des ornements extérieurs vous remplit de bien-être en vous faisant sentir la bonne simplicité du peuple russe. Et les nihilistes le sapent déjà! Méphistophélès pervertit Marguerite. La propagande fait son œuvre infâme, et le jour où ce bon peuple, excité, trompé, se soulèvera... ce sera terrible, car, si en temps de paix et de calme, il est doux et simple comme un mouton, en se révoltant, il serait féroce jusqu'à la rage, cruel jusqu'au délire.

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Mais l'amour pour l'empereur est encore grand, Dieu merci, et le respect de la religion aussi. Il y a quelque chose de touchant dans la dévotion et la loyauté du peuple.

Sur la place du Grand-Théâtre se promènent des troupeaux entiers de pigeons gris; ils ne s'effrayent nullement des voitures, et les roues passent à deux doigts d'un pigeon sans qu'il s'en inquiète. Vous savez, les Russes ne mangent pas ces oiseaux, parce que c'est sous la forme d'un pigeon qu'est figuré le Saint- Esprit.

Je ne veux rien visiter cette fois, Moscou veut une semaine de temps. En retournant, avec de l'argent, je verrai toutes les curiosités historiques. Je n'ai fait qu'apercevoir le Kremlin, car, au moment où on me le montrait, mon attention était absorbée par un fiacre, dont l'extérieur était peint en imitation de malachite.

Parmi les noms exposés dans le vestibule de l'hôtel, j'ai lu celui de la princesse Souwaroff. J'envoyai de suite Chocolat demander si elle voulait me recevoir, et Chocolat vint me dire que Madame la princesse était sortie jusqu'à sept heures. L'oncle Etienne dort, et j'écris au salon.

Sur le revers de la note du déjeuner, on imprime un appel désespéré au peuple et au clergé russes, de la part du Comité slave de Moscou. Cette proclamation déchirante m'a été remise ce matin à mon arrivée. Je la garde.

Cet appel m'a soulevé l'âme. Pourquoi ne va-t-on pas demander à l'empereur la guerre? Si toute la nation, se soulevant, venait tomber aux genoux de l'empereur en le priant d'aller au secours de ses frères livrés à la fureur des sauvages, qui oserait dire

Mais les nihilistes, voilà le malheur. Une fois les troupes éloignées, ils soulèveraient tout ce qu'il y a de forçats et de vauriens et feraient une petite commune pour commencer.

Voyez-vous, être là, dans le cœur de son pays si beau et qui donne tant d'espérance, et se sentir menacé de toutes ces horreurs!... Je voudrais le prendre dans mes bras et l'emporter au loin, comme un enfant auquel on ferme les yeux et bouche les oreilles pour qu'il n'entende pas les blasphèmes et ne voie pas les saletés.

Dieu! comment ai-je pu l'embrasser sur la figure? moi, la première? Folle, exécrable créature! Ah! voilà qui me fait pleurer et frissonner de rage! Turpis, execrabilisl

Il a cru que c'était tout simple pour moi, que ce n'était pas la première fois, que c'était une habitude prise ! Vatican et Kremlin ! j 'étouffe de rage et de honte !

Une tasse de consommé, un calatch chaud et du caviar frais, voilà un commencement de dîner incomparable. Le calatch est une espèce de pain, mais il faut aller à Moscou pour en avoir une idée, et le calatch de Moscou est presque aussi célèbre que le Kremlin. Pour une portion d'assétrine, on m'a donné deux immenses tranches qu'à l'étranger on diviserait en quatre (il est bien entendu que je n'ai pas tout mangé). En outre j'ai eu une côtelette de veau de cinquante centimètres carrés, entourée de petits pois et de pommes de terre, un poulet entier. Et une soucoupe remplie de caviar représentait « une demi-portion ».

Etienne se mit à rire et dit au domestique qu'en Italie, il y en aurait pour quatre. Le domestique, grand et maigre comme Gianetto Doria, et immobile comme un Anglais, répondit sans bouger et sans changer de physionomie que c'était là la raison de la petite taille et de la maigreur des Italiens, mais les Russes, ajouta-t-il, aiment à bien manger, c'est pour cela qu'ils sont forts. Sur cela, l'immobile brute daigna sourire et sortit comme une poupée de bois.

La quantité n'est pas le seul mérite du manger d'ici, car il est de la plus exquise qualité; quand on mange bien, on est de bonne humeur; quand on est de bonne humeur, on regarde le bonheur avec plus de joie et le malheur avec plus de philosophie, et on se sent agréablement disposé envers son prochain. La gourmandise exagérée est une monstruosité dans une femme, mais un peu de

gourmandise est nécessaire comme l'esprit, comme la toilette, sans compter que la nourriture fine et simple entretient la santé et par conséquent la jeunesse, la fraîcheur de la peau et la rondeur des formes. Témoin mon corps. Marie Sapogenikoff a bien raison de dire que, pour un pareil corps, il faudrait une figure beaucoup plus jolie, et remarquez que je suis loin de la laideur. En pensant à moi quand j'aurai vingt ans, je fais claquer ma langue... A treize ans j'étais trop grasse et on me donnait seize ans. Aujourd'hui je suis mince, entièrement formée d'ailleurs, remarquablement cambrée, peut-être trop; je me compare à toutes les statues et je ne trouve rien d'aussi cambré et d'aussi large des hanches que moi. Est-ce un défaut? Mais les épaules demandent une ligne de plus en rondeur. ■ — Je disais donc, oui, que je demandais un thé, on me servit un samovar, vingt-quatre morceaux de sucre et de la crème pour cinq tasses de thé. L'un et l'autre exquis. J'ai toujours aimé le thé, même mauvais. J'ai bu cinq tasses (petites) avec de la crème et trois sans crème, en vraie Russe.

Les vrais Russes et leurs deux capitales sont pour moi entièrement nouveaux.

Avant d'aller à l'étranger je ne connaissais de la Russie que la petite Russie et la Crimée.

Les rares paysans russes qui venaient à la campagne comme marchands ambulants nous semblaient presque des étrangers et on se moquait de leurs costumes et de leur langue.

J'ai beau dire tout ce que je veux, il n'en est pas moins vrai que mes lèvres ont noirci depuis le baiser profanant.

Gens sages, femmes cyniques, je vous pardonne votre sourire de mépris pour ma candeur affectée!... Mais, en vérité, je crois que je m'abaisse jusqu'à admettre de l'incrédulité? Faut-il encore que je jure?... Ah! non, il me semble que je fais assez en disant mes moindres pensées, surtout n'y étant pas obligée. Je ne m'en fais pas de mérite, car mon journal c'est ma vie, et, au milieu de tous ces plaisirs, je pense : Comme j'aurai long à raconter ce soir! Comme si c'était une obligation!

Lundi 14 août (2 août). — ■ Hier à une heure, nous avons quitté Moscou, pleine de mouvement et pavoisée de drapeaux à l'occasion de l'arrivée des rois de Grèce et de Danemark.

Pendant tout le voyage l'oncle Etienne m'agaçait positivement.

Imaginez la lecture d'une étude sur Cléopâtre et Marc Antoine, interrompue à chaque instant par des phrases comme celles-ci : « Veux-tu manger? — ■ Tu as peut-être froid? — ■ Voici du poulet rôti et des concombres. — Peut-être une poire? — ■ Faut-il fermer la fenêtre? — Que vas-tu manger en arrivant? — 'J'ai télégraphié pour qu'on te prépare un bain, notre reine, j'en ai fait venir un en marbre, et toute la maison a été arrangée pour recevoir Sa Majesté. »

Incontestablement bon, mais irrécusablement ennuyeux.

Des messieurs fort bien font la cour à Amalia comme à un dame. Chocolat m'étonne par son esprit émancipé et par sa natur de chat, ingrate et rusée.

A la station Grousskoë nous sommes reçus par deux voitures six domestiques-paysans et mon fichu frère. Grand de taille et de grosseur, mais beau comme une statue romaine, avec des pieds comparativement petits. Une heure et demie de voiture jusqu' Chpatowka, pendant laquelle j'entrevois une quantité de rivalité et de pointes d'épingles entre mon père et les Babanine; je tien la tête haute, je tiens en échec mon frère qui est d'ailleurs tou enchanté de me voir.

Je ne veux me mettre d'aucun parti. J'ai besoin de mon père

— Gritzko (nom petit-russien et villageois de Grégoire) est resté deux semaines à t'attendre, me dit Paul, on croyait que tu ne viendrais plus.

— Et il est parti?

— Non, je l'ai laissé à Poltava; il désire beaucoup te voir. « Tu comprends, me dit-il, je l'ai connue petite comme ça. »

— Alors il se croit un homme et il me croit une petite fille?

— Oui.

— C'est comme moi, Comment est-il?

— Il parle français toujours, il va dans le grand monde à Pétersbourg; on le dit avare; il n'est que raisonnable et comme il faut. Nous voulions, lui et moi, te recevoir avec un orchestre à Poltava; mais papa a dit que cela n'était dû qu'à des reines.

Je remarque que mon père craint de paraître fanfaron et vaniteux. Je le rassurerai bien vite, j'adore toutes ces bêtises qu'il idolâtre.

Dix-huit verstes de champs labourés, et enfin le village formé de huttes basses et pauvres. Tous les paysans se découvrent d'avance en apercevant la voiture. Ces bonnes figures patientes et respectueuses m'attendrissent, je leur souris et, tout étonnés, ils répondent par des sourires à mes petits saluts amicaux.

La maison est d'un seul étage, petite, avec un grand jardin assez

sauvage. Les paysannes sont remarquablement bien faites, belles

et piquantes dans leurs costumes qui dessinent toutes les formes

et laissent voir des jambes nues jusqu'aux genoux.

Marie, ma tante, nous reçoit sur le perron. Je me baigne et nous

| dînons. Plusieurs escarmouches avec Paul. Il tâche de me piquer,

i sans le vouloir peut-être, n'obéissant qu'à l'impulsion donnée par

j son père. Je le remets superbement à sa place, et c'est lui qui est

I humilié là où il désirait m'humilier. Je lis au fond de lui. Incré-

i dulité quant à mes succès, pointes d'épingles relativement à notre

i position dans le monde. On ne m'appelle que « reine »; mon père

| veut me détrôner, je le ferai plier; je le connais, car, lui, c'est moi

; dans beaucoup de choses.

Mardi 15 août (3 août). — La maison est gaie et claire comme

une lanterne. Les fleurs embaument, le perroquet parle, les canaris

chantent, les domestiques courent. Vers onze heures un bruit de

clochettes nous annonça un voisin. C'était M. Hamaley. Ne dirait-

I on pas un Anglais? Eh bien! pas du tout, une ancienne et noble

! famille de la petite Russie. Sa femme est une des Prodgers d'ici.

Mon bagage n'étant pas arrivé (nous sommes descendus une

! station plus tôt qu'il ne fallait), je me suis montrée en robe de

i chambre blanche ; quelle immense différence moi à présent et moi

il y a un an! Il y a un an j'osais à peine parler, « je ne savais que

dire », comme Marguerite; à présent je suis grande. Ce monsieur a

déjeuné avec nous; que veut-on que je dise de lui et de ceux que je verrai? Excellentes gens, mais sentant la province d'une lieue.

Vers le dîner qui suit de très près le déjeuner, une autre visite, le frère du susdit; — jeune homme; a beaucoup voyagé, malgré cela très serviable. — L'arrivée soudaine de mes huit malles nous procura deux romances chantées par moi, et du piano. Enfin je m'occupai de ma broderie en entrant jusqu'aux oreilles dans une conversation sur la politique en France, montrant des connaissances au-dessus de mon... sexe.

Ce second Hamaley si barbu resta jusqu'à dix heures.

J'ai fatigué jusqu'à onze heures ma pauvre voix à peine remise du rude climat de Saint-Pétersbourg.

Dans la bienheureuse Chpatowka, on ne fait que manger; 01 mange, puis on se promène pendant une demi-heure, puis on mange encore et comme cela toute la journée.

Je marchais doucement appuyée au bras de Paul, avec mes pensées errant au diable, lorsqu'en passant sous des branches qu descendaient très bas au-dessus de nos têtes et formaient un pla fond de feuilles entrelacées, je me figurai ce que dirait A... si j'étais à son bras, en passant par cette allée. Il me dirait, en se penchant légèrement vers moi; il me dirait de cette voix langoureuse et pénétrante dont il ne parlait qu'à moi... il me dirait : « Comme on est bien ici et comme je vous aime ! »

Rien ne peut donner une idée de la tendresse de sa voix quand il me parlait, quand il disait des choses qui étaient pour moi — seule. Ces manières de chat-tigre, ces yeux qui vous brûlaient et cette voix enchanteresse, voilée et vibrante qui murmurait des paroles amoureuses et qui semblait se plaindre ou supplier... avec tant d'humilité, tant de tendresse, tant de passion!... Il ne s'en servait que pour moi seule.

Mais c'était une tendresse vide, celle de tout le monde, et s'il semblait pénétré, c'est que c'était sa manière d'être car souvent il y a des gens qui paraissent toujours pressés, d'autres étonnés, d'autres chagrins, sans qu'ils le soient en réalité.

Ah! que je voudrais savoir la vérité dans tout cela! Je voudrais revenir à Rome, mariée; autrement ce serait une humiliation. Mais

je ne veux pas me marier, je veux encore être libre et surtout étudier : j'ai trouvé ma voie.

Et franchement se marier pour piquer A... serait bête.

Ce n'est pas cela, mais je veux vivre comme tout le monde!

Je suis mécontente de moi ce soir et je ne sais pourquoi en particulier.

Mercredi 16 août (4 août). — Une foule de voisins et voisines, la crème de ces nobles lieux. Une dame qui a été à Rome, aime l'antiquité et possède une fille qui ne parle pas. D'une manière subite ainsi qu'inattendue, il nous arriva trois anges : le juge d'instruction, le notaire et le secrétaire. Mon oncle, qui est juge de paix depuis sept ans, a toujours affaire avec ces fonctionnaires.

Dans deux ans, il sera conseiller d'État, et grille d'être décoré.

Je me suis mise en soie bleue, souliers bonbonnière.

Les beaux messieurs ne m'ont pas irritée comme les gens poussiéreux à Nice, ils m'ont seulement fait rire de grand cœur; ils n'ont pas osé s'approcher, nous nous sommes admirés à distance.

Dimanche 20 août (8 août). — Je pars accompagnée de mon frère Paul qui me sert très bien. A Kharkov nous avons attendu deux heures. Mon oncle Alexandre se trouvait là. Il a été, malgré mes dépêches, presque abasourdi de me voir. Il me parle de la grande anxiété de mon père, qui était terriblement inquiet, pensant que je ne viendrais pas chez lui. Il ne faisait que demander les dépêches que j'envoyais à mon oncle, pour savoir où j'en étais de mon voyage.

En un mot, le plus grand empressement de me voir, sinon par amour, du moins par amour-propre.

L'oncle Alexandre lança quelques pierres dans son jardin, mais ma politique est de rester neutre. Il me fit avoir un coupé en me présentant le colonel des gendarmes Menzenkanofî, qui me céda le sien.

Je me sens bien dans mon pays; tout cela me connaît, moi, ou les miens; rien d'équivoque dans la position et on marche et on respire librement. Mais je ne voudrais pas vivre ici, oh! non, non!

Ce matin à six heures nous arrivons à Poltava. Personne à la gare.

Arrivés à l'hôtel, j'écris la lettre suivante; la brusquerie réussit souvent :

« J'arrive à Poltava, et je ne trouve même pas une voiture.

« Venez tout de suite, je vous attends à midi. En vérité, on ne me fait pas une réception convenable.

« Marie Bashkirtseff. »

La lettre était à peine partie que mon père se précipitait dans la chambre et je me jetai dans ses bras avec une noble lenteur. Il fut visiblement satisfait de ma figure, car son premier soin fut d'examiner mon physique avec une sorte de hâte.

— Comme tu es grande! Je ne m'y attendais pas, et jolie; oui oui, bien, fort bien, en effet.

— C'est comme cela qu'on me reçoit, pas même une voiture Avez- vous eu ma lettre?

— Non, mais je viens de recevoir le télégramme et je sui accouru. J'espérais arriver pour le train, je suis tout en poussière Pour venir plus vite, je suis monté dans la troïka du petit E...

— Et je vous ai écrit une jolie lettre.

— Comme la dernière dépêche?

— Presque.

— Fort bien... oui, fort bien.

— Je suis comme ça, moi, on me sert.

— Comme moi; mais, vois-tu, je suis capricieux comme diable.

— Et moi comme deux.

— Tu es habituée à ce qu'on te coure après, comme des toutous.

— Et il faut qu'on me coure après, sans cela, rien !

— Ah ! non, ça ne peut pas aller avec moi de la sorte.

— C'est à prendre ou à laisser.

— Mais pourquoi me traiter en « mon père ». Je suis un bon vivant, un jeune homme, voilà!

— Parfait, et tant mieux.

— Je ne suis pas seul, je suis avec le prince Michel E... et Paul G..., ton cousin.

— Faites-les entrer.

E... est un parfait petit gommeux exécrablement amusant, ridicule, saluant bas, englouti dans un pantalon trois fois la largeur naturelle, et dans un col jusqu'aux oreilles.

L'autre se nomme Pacha1 ; son nom de famille est trop difficile. C'est un fort et robuste garçon, châtain clair, bien rasé, à l'air russe, carré, franc, sérieux, sympathique, mais taciturne ou bien préoccupé, je ne sais encore.

On m'attendait avec une curiosité immense. Mon père est ravi. Ma taille l'enchante; l'homme vain est fier de me montrer.

Nous étions prêts, mais il fallait attendre les domestiques et le bagage pour que le cortège fût plus imposant. Un carrosse à quatre chevaux, une calèche et un droski à capote, attelé d'une troïka insensée au petit prince.

Mon genitor me regardait avec satisfaction et se tenait à quatre pour paraître calme et même indifférent.

D'ailleurs il est dans son caractère de ne rien montrer de ses sentiments.

A moitié chemin, je montai dans le droski pour aller comme le vent. Au bout de vingt-cinq minutes nous avions fait dix verstes. Il restait encore deux verstes jusqu'à Gavronzi, et j'allai de nouveau avec mon père pour lui donner la satisfaction d'une entrée imposante.

La princesse E... (belle-mère de Michel et sœur de mon père) nous rencontra sur le perron.

— Hein! fit mon père, comme elle est grande... et intéressante, n'est-ce pas vrai? hein?

Il faut croire qu'il a été content de moi pour hasarder une pareille expansion devant une de ses sœurs (mais celle-là est excellente) .

Un intendant et d'autres vinrent me féliciter de mon heureuse arrivée.

La propriété est pittoresquement située : des collines, une rivière, des arbres, une belle maison et plusieurs petites. Tous les bâtiments tenus parfaitement, le jardin soigné; d'ailleurs la maison a été refaite et remeublée presque entièrement cet hiver. On mène

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