‹ Journal de Marie Bashkirtseff (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · Diminutif de Paul · texte numérisé non relu

Diminutif de Paul

un grand train, tout en affectant la simplicité et l'air de dire : « C'est tous les jours ainsi. »

Naturellement du Champagne à déjeuner. Une affectation d'aristocratie et de simplicité qui frisent la raideur.

Des portraits d'ancêtres, des preuves d'ancienneté qui ne me sont que très agréables.

De beaux bronzes, des porcelaines de Sèvres, de Saxe, des objets d'art. En vérité, je ne m'attendais pas à tant que cela ici.

Mon père se pose en malheureux abandonné par sa femme, lui qui ne demandait qu'à être le modèle des maris.

Un grand portrait de maman peint en son absence, des marques de regret au souvenir du bonheur perdu et des élans de haine contre mes grands-parents qui ont brisé ce bonheur. Énormément de soin à me faire sentir que mon arrivée ne change rien dans les habitudes.

Une partie de cartes pendant laquelle j'ai travaillé à mon canevas, et de temps à autre dit quelque chose qu'on écoutait avec curiosité.

Papa se leva de la table de jeu et s'assit près de moi, abandonnant les cartes à Pacha. Je parlai tout en brodant et il m 'écouta avec beaucoup d'attention.

Puis il proposa une promenade par la campagne. J'ai marché d'abord à son bras, puis au bras de mon frère et du petit prince. On entra chez ma nourrice, qui fit semblant d'essuyer une larme Elle ne m'a nourrie que pendant trois mois; ma vraie nourrice est à Tchernakovka.

On me conduisit loin.

— C'est pour te donner de l'appétit, disait mon père.

Je me plaignais de la fatigue, et parlais de mes craintes de l'herbe à cause des serpents et d'autres « animaux féroces ».

Le père est réservé, la fille aussi. S'il n'y avait pas sa sœur la princesse, Michel et l'autre, ce serait mille fois plus convenable.

Il me fit asseoir près de lui pour voir les tours d'adresse et de gymnastique de Michel qui a appris le « métier » dans un cirque, qu'il a suivi jusqu'au Caucase, à cause d'une petite écuyère.

A peine chez moi, je me suis souvenue d'une phrase de mon

père, dite au hasard ou exprès, et, la grossissant dans mon imagination, je m'assis dans un coin et pleurai longtemps, sans bouger et sans cligner des yeux, mais les tenant attachés à une fleur sur le papier du mur; — ■ abîmée, inquiète, et tantôt désespérée jusqu'à en être indifférente.

Voici de quoi il s'agit. On parla d'A... et on m'en demanda toutes sortes de choses. Contre mon habitude, je répondis avec réserve et ne m'étendis pas sur le sujet de mes conquêtes, laissant deviner ou supposer, et alors mon père dit ceci avec une grande indifférence :

— J'ai entendu dire qu'A... s'est marié il y a trois mois.

Et une fois chez moi je ne raisonnai pas, je me souvins de cette phrase, je me couchai par terre et je restai là abrutie et misérable.

Je regardai sa lettre : « J'ai besoin de la consolation d'une parole de vous », m'a bouleversé le cœur et je me suis presque mise à m'accuser, moi!

Et puis... O quelle horreur! de croire aimer et de ne pouvoir pas! Car je ne peux pas aimer un homme comme lui : un être presque ignorant, un être faible, dépendant. Je n'ai même pas d'amour, je n'ai que de l'ennui.

On m'a donné une chambre à coucher verte et un salon bleu. Est-ce assez étrange, quand on pense à mes pérégrinations depuis cet hiver! Et depuis que je suis en Russie, combien de fois ai- je changé de guide, de logement, de pays !

Je change de logement, de parents, de connaissances, sans le moindre étonnement ou ce sentiment étrange que j'éprouvais avant. Tous ces êtres indifférents ou protecteurs, tous ces instruments de luxe ou d'utilité, se confondent et me laissent calme et froide.

Comment faire pour amener mon père à Rome?

Bigre, bigre, bigre!

Mardi 22-10 août. — Il y a loin de la vie d'ici à la franche hospitalité de mon oncle Etienne et de ma tante Marie, qui m'ont cédé leur chambre et qui me servaient comme des nègres.

Mais aussi c'est bien différent. Là, j'étais en pays ami, chez moi; ici je viens, bravant les relations établies et foulant sous mes petits

Journal de Marie BashkirtsefiE. — T. I. 14

pieds des centaines de querelles et des millions de désagréments.

Mon père est un homme sec, froissé et aplati dès son enfance par le terrible général, son père. A peine libre et riche, il s'est lancé et à moitié ruiné.

Tout bouffi d'amour-propre et d'orgueil puéril, il préfère paraître un monstre plutôt que montrer ce qu'il sent, surtout lorsqu'il est ému par quelque chose, et en cela il est comme moi.

Un aveugle verrait combien il est enchanté de m'avoir et il le montre même un peu quand nous sommes seuls.

A deux heures nous sommes partis pour Poltava.

Ce matin déjà nous avons eu une escarmouche à Y occasion des Babanine, et en voiture mon père s'est permis de les insulter au nom de son bonheur perdu, accusant en tout grand-maman. Le sang m'est monté au visage et je lui dis durement de laisser les morts dans leur tombeau.

— Laisser les morts! s'écria-t-il, mais c'est-à-dire que si je pouvais prendre les cendres de cette femme et les...

— Taisez- vous, mon père! Vous êtes un impertinent et un mal élevé !

— Chocolat peut être un impertinent, mais pas moi.

— Vous, cher père, et tous ceux qui manquent de délicatesse et d'éducation! Je ne veux pas qu'on parle ainsi. Si j'ai la délicatesse de me taire, il est ridicule que les autres se plaignent. Vous n'avez rien à faire avec les Babanine, mêlez-vous des affaires de votre femme et de vos enfants; quant aux autres, n'en parlez pas comme je ne parle pas, moi, de vos parents à vous. Appréciez mon savoir-vivre et faites-en autant.

Tout en parlant ainsi, j'éprouvais la plus grande admiration pour moi.

— Comment pouvez-vous me dire de pareilles choses?

— Je le dis, je le répète, je regrette d'être ici.

Je lui tournai le dos, car j'étouffais de larmes et de rage de pleurer.

Et lorsque mon père commença à rire, embarrassé et confus, essayant de m' embrasser et de m' attirer dans ses bras :

— Allons! Marie, faisons la paix, nous ne parlerons jamais de cela, je ne t'en parlerai jamais, je te donne ma parole d'honneur!

Je repris ma pose naturelle, mais sans donner aucune marque de pardon ou de bienveillance, ce qui fit que papa redoubla d'amabilité.

Mon enfant, mon ange (je me parle à moi-même), tu es un ange, un ange positivement! Tu savais toujours comment te conduire, mais tu n'étais pas en état; à présent seulement tu commences à appliquer tes théories à la réalité!

A Poltava, mon père est roi, mais quel affreux royaume!

Mon père est archifier de ses deux chevaux Isabelle; lorsqu'on nous les avança avec la calèche de ville, je daignai à peine dire : « Très joli! »

Nous fîmes le tour des rues... désertes comme à Pompéi.

Comment ces gens-là peuvent-ils vivre ainsi?... Je ne suis pas ici pour étudier les mœurs de la ville, ainsi passons.

— ■ Ah ! fit mon père, si tu étais venue un peu plus tôt, il y avait du monde, on aurait pu arranger un bal ou n'importe quoi. A présent, il n'y a plus un chien; la foire est finie.

Nous avons été dans un magasin commander une toile à peinture. Ce magasin est le rendez- vous de la gomme de Poltava, mais nous n'y avons trouvé personne.

Au jardin de ville, la même chose.

Mon père, je ne sais pourquoi, ne veut me présenter personne; peut-être est-ce la crainte d'une trop forte critique?

Au milieu du dîner arriva M...

Il y a six ans de cela, nous étions à Odessa, maman voyait souvent Mme M..., et son fils Gritz venait tous les jours chez nous jouer avec Paul et moi et me faisait la cour, m'apportait des bonbons, des fleurs, des fruits.

On riait de nous et Gritz disait qu'il n'épouserait jamais une autre femme que moi; à quoi un monsieur ne manquait jamais de répondre :

— • Oh! oh! quel garçon! il veut un ministre pour femme.

Les M... nous reconduisirent jusqu'au bateau à vapeur qui devait nous conduire à Vienne. J'étais excessivement coquette, quoique toute petite, j'avais oublié mon peigne et Gritz me donna

le sien, et au moment des adieux nous nous sommes embrassés avec la permission des parents.

« Jours fortunés de notre enfance Où nous disions, maman, papa!

Jours de bonheur et d'innocence, Ah! que vous êtes loin déjà. »

— ■ Vous savez, adorable cousine, Gritz est un peu bête et un peu sourd, dit Michel E..., pendant que M... montait les marches de la galerie du restaurant.

— ■ Je le connais bien, cher gommeux, il n'est pas plus bête que vous et moi, et il est un peu sourd à cause d'une maladie et surtout parce qu'il met de la ouate dans ses oreilles de peur de se refroidir.

Plusieurs personnes déjà s'étaient approchées et ont serré la main à mon père, grillant d'être présentées à la fille qui arrive de l'étranger, mais mon père n'en fit rien, me faisant des grimaces de dédain. Je craignais déjà qu'il n'en fût de même avec Gritz.

— ■ Marie, permettez-moi de vous présenter Grigorivovitch M..., dit-il.

— Nous nous connaissons depuis longtemps, dis-je en tendant gracieusement la main à mon ami d'enfance.

Il n'a pas du tout changé : le même teint éclatant, le même regard terne, la même bouche petite et légèrement dédaigneuse, une moustache microscopique. Parfaitement mis et d'excellentes manières.

Nous nous regardions avec curiosité, Michel faisait des grimaces sarcastiques. Papa clignait des yeux comme toujours.

Je n'avais pas faim du tout. Il était temps d'aller au théâtre, qui se trouve dans le jardin, comme le restaurant.

Je proposai de nous promener un peu et d'y aller ensuite. Le modèle des pères se précipita entre moi et Gritz, et lorsqu'il fut temps d'aller au théâtre il accourut et me présenta vivement son bras. — Un vrai père, parole d'honneur, comme dans les livres.

Une immense avant-scène des premières, tendue de drap rouge, en face du préfet.

Un bouquet du prince qui passe la journée à me faire des déclarations pour recevoir des : « Allez- vous-en, mon cher! » ou bien, a Vous êtes la fleur des gommeux, mon cousin ! »

Peu de monde et une pièce insignifiante. Mais notre loge renfermait à elle seule beaucoup d'intérêt.

Pacha est un homme curieux... Franc et droit jusqu'à l'enfantillage, il prend tout au sérieux et dit tellement ce qu'il pense, avec tant de simplicité, qu'il me semble parfois qu'il cache sous cette bonhomie un immense esprit de sarcasme. Il reste quelquefois dix minutes sans rien dire et quand on lui parle, se secoue comme après un rêve. Lorsque à un compliment de lui on sourit et on lui dit : « Que vous êtes aimable! » il s'offense et s'en va dans un coin en murmurant : « Je ne suis pas du tout aimable; si je le dis, c'est que je le pense. »

Je me suis mise sur le devant pour gratifier la vanité de mon père.

— ■ Voilà, disait-il, voilà!... me voilà dans le rôle d'un père à présent! C'est drôle. Mais je suis un jeune homme encore, moi!

— Ah! ah! papa, voilà votre faible. Soit. Vous serez mon frère aîné et je vous nommerai Constantin. Cela va-t-il?

— ■ Parfaitement.

M... et moi, désirions beaucoup causer à nous deux, mais Paul, E... ou papa empêchaient comme exprès. Enfin je me mis dans le coin qui est comme une petite loge à part donnant sur la scène et permettant de voir les préparations des acteurs. Michel me suivit naturellement, mais je l'envoyai me chercher de l'eau et Gritz s'assit auprès de moi.

— Je vous attendais avec impatience, dit-il, tout en m'examinant curieusement. Vous n'êtes pas du tout changée.

— Oh! cela me chagrine, j'étais laide quand j'avais dix ans.

— ■ Non, non, mais vous êtes toujours la même.

— Hum!...

— Je vois bien ce que signifiait ce verre d'eau ! miaula le prince en m'en tendant un, — • je le vois bien!

— Prenez garde à celui que vous apportez et que vous renverserez sur ma robe si vous vous penchez tant !

— Vous n'êtes pas bonne, vous êtes ma cousine et vous lui parlez toujours.

— ■ Il est mon ami d'enfance, et vous, vous êtes un charmant gommeux d'un jour.

Il se trouva que nous nous souvenions des moindres choses.

— Nous étions enfants tous les deux, mais comme on se souvient de tout cela quand on a été enfant... ensemble, n'est-ce pas?

— Oui.

M... est un vieillard comme esprit; il est si étrange d'entendre

ce garçon frais et rose parler des choses sérieuses, domestiques, utiles! Il me demanda si j'avais une bonne femme de chambre, puis :

— C'est bien que vous avez tant étudié, pour quand vous aurez des enfants...

— Voilà une idée.

— Et quoi, n'ai- je pas raison?

— > Oui, vous avez raison.

— ■ Voici votre oncle Alexandre, me dit mon père.

— Où ça?

— Là, en face.

En effet, il était là avec sa femme.

L'oncle Alexandre vint chez nous, et mon père m'envoya chez

la tante Nadine dans le prochain entracte. Cette chère petite femme est contente, moi aussi.

Dans un entracte j'allai au jardin avec Paul, et mon père courut après moi et me prit le bras.

— ■ Tu vois, me dit mon père, comme je suis aimable envers tes parents; ça prouve que je sais vivre.

— ■ Très bien, papa; qui veut être bien avec moi doit faire mes volontés et me servir.

— Ah! non.

— Ah! si; c'est à prendre ou à laisser; mais avouez que vous êtes heureux d'avoir une fille comme moi, jolie, bien faite, élégante, spirituelle, instruite. Avouez!

— J'avoue, c'est vrai.

— Ah! ah! Et sans compter que tu es jeune. Et que tout le monde va s'étonner de te trouver de grands enfants?

— Oui, je suis très jeune encore...

— Papa, nous allons souper au jardin.

— Ce n'est pas comme il faut.

— Allons donc, papa, avec son père, le maréchal de noblesse que tous les chiens connaissent et qui est le chef de la jeunesse, de la jeunesse dorée de Poltava!

— Mais les chevaux attendent.

— C'est de cela que je voulais vous parler; renvoyez ceux-là et nous rentrerons en fiacre.

— Toi en fiacre, jamais! Et souper n'est pas convenable.

— Papa, lorsque moi je descends de ma dignité et trouve une chose convenable, il est ridicule que d'autres pensent autrement.

— Tu sais, nous souperons, mais c'est uniquement pour te faire plaisir; je suis las de ces amusements.

Nous avons soupe dans un salon à part (exigé par papa par respect pour moi).

Bashkirtseff père et fils, l'oncle Alexandre et Nadine, Pacha, E..., M... et moi. Celui-ci ne faisait que me mettre mon manteau sur les épaules, en m'assurant que je prendrais froid.

On a bu du Champagne; E... demandait bouteilles après bouteilles pour me donner la dernière goutte.

On proposa plusieurs toasts, et mon ami d'enfance, prenant sa coupe, se pencha vers moi et me dit doucement : « A la santé de madame votre mère. » — Et comme il me regardait dans les yeux d'un air intime, je répondis aussi à voix basse et avec un regard de franc remerciement et un sourire amical.

Quelques minutes après, je dis tout haut :

— A la santé de maman !

Et on a bu de nouveau. M... guettait mes moindres gestes et cherchait visiblement à se conformer à mes opinions, à mes goûts, à mes plaisanteries même. Et je me plaisais à en changer pour l'embarrasser. Il m'écoutait toujours et finit par s'écrier :

— Ah! mais elle est charmante! — avec tant de naïveté, de naturel et de plaisir que cela me fit plaisir à moi-même.

Nadine rentra en calèche avec papa, et moi, j'allai chez elle et nous avons bavardé à l'aise.

— Chère Moussia, disait mon oncle Alexandre, tu m'as

2i6 JOURNAL

enchanté; ta conduite digne avec tes parents et surtout avec ton père m'a ravi. Je craignais déjà pour toi, mais si tu continues, tout ira bien, je te l'assure!

■ — Oui, dit Paul, si tu restes seulement un mois, tu domineras notre père et ce sera un vrai bonheur pour nous tous.

Mon père a pris une chambre à côté de la mienne, à droite, et dans mon antichambre il fit coucher son domestique.

— J'espère qu'elle est bien gardée, dit-il à mon oncle. Vous savez je suis un bon vivant, un homme gai, mais du moment que sa mère me la confie, je justifierai cette confiance et je remplirai mon devoir d'une manière sacrée.

Hier j 'ai pris vingt-cinq roubles à mon père pour avoir le plaisir de les lui rendre aujourd'hui.

Nous sommes partis dans le même ordre qu'hier.

Nous étions à peine dans les champs, quand mon père me demanda tout à coup :

— Eh bien! allons-nous nous battre encore aujourd'hui?

— Tant que vous voudrez!

Il me prit brusquement dans ses bras, m'enveloppa de son manteau et m'appuya la tête sur son épaule.

Et je fermai les yeux, c'est ma manière d'être tendre. Nous restâmes ainsi pendant quelques minutes.

— A présent, dit-il, remets-toi droite.

— Un manteau alors, car j 'aurai froid.

Il m'enveloppa dans un manteau et je me mis à parler de l'étranger, de Rome et des plaisirs de la société, ayant bien soin de lui faire entendre que nous y étions excessivement bien, parlant de Mgr de Falloux, du baron Visconti, du pape. Je m'étendis sur la société de Poltava.

— Passer sa vie à perdre aux cartes, se ruiner au fond de la province, en Champagne dans des cabarets. S'abrutir, se couvrir de moisissures!... Quoi qu'on fasse, il faut toujours être en bonne compagnie.

— Ah çà! mais tu as l'air de dire que je suis dans une mauvaise société? dit-il en riant.

— Moi! jamais; seulement je parle en général; de personne en particulier.

J'en dis tant et tant qu'il me demanda combien coûtait un grand appartement pour donner des fêtes à Nice.

— Tu sais, dit-il, que si je venais là-bas et m'installais pendant un hiver, la position serait tout autre...

— La position de qui?

— Des oiseaux du ciel, dit-il en riant comme piqué.

— Ma position? Oui, c'est vrai. Mais Nice est une ville désagréable... Pourquoi ne viendriez-vous pas cet hiver à Rome?

— Moi? hum!... Oui... hum!...

C'est égal, le premier mot est lancé, il est tombé en bonne terre. Ce que je crains, ce sont les influences. Il faut habituer cet homme à moi, me rendre agréable, nécessaire et faire en sorte que ma tante T... trouve un mur entre son frère et sa méchanceté.

Il est content de me trouver capable de parler de tout, et comme on allait dîner j'ai terminé une phrase sur la chimie avec un certain Kapitanenko, officier de la garde en retraite, abruti par la province et les moqueries universelles. C'est un habitué de la maison.

Mon père dit en se levant :

— C'est vrai, Pacha, elle est très savante.

— Vous voulez rire, papa?

— Pas du tout, pas du tout, mais c'est bien, oui. Ah ! fort bien, hum, fort bien!

Mercredi 23 août (11 août). — J'ai écrit à maman presque autant que dans mon journal. Cela lui fera plus de bien que toutes les médecines du monde. J'ai l'air d'être enchantée : je ne le suis pas encore; j'ai raconté tout exactement, mais je ne suis pas encore sûre de mon fait quant à la fin de l'histoire. Enfin on verra. Dieu est très bon.

Pacha est mon vrai cousin, le fils de la soeur de mon père. Cet homme m'intrigue. Ce matin nous avons causé, on parla de mon père, et je dis que les fils critiquaient toujours les actions des

pères, et, une fois à leur place, faisaient comme eux, pour être à leur tour critiqués par leurs enfants.

— C'est parfaitement vrai, cela, dit-il, mais mes fils ne me critiqueront pas, car je ne me marierai jamais.

Et au bout d'un instant je repris :

— Il n'y a pas encore eu de jeunes gens qui n'aient dit la même chose.

— Oui, mais moi ce n'est pas la même chose.

— Et pourquoi?

— Parce que j'ai vingt-deux ans et je n'ai encore jamais ét< amoureux, et aucune femme n'a attiré mes yeux.

— C'est tout naturel; jusqu'à cet âge on ne doit pas être amou reux.

— Comment, et tous ces garçons qui aiment depuis quatorze ans?

— Tous ces amours-là n'ont aucun rapport avec l'amour.

— Peut-être, mais je ne suis pas comme tout le monde, je suis emporté, je suis orgueilleux, c'est-à-dire je parle de mon amour propre, et puis...

— Mais tout cela, ce sont des qualités que vous me citez...

— Des bonnes?

— Mais oui.

Puis je ne sais à propos de quoi il me dit que si sa mère mourait, il deviendrait fou.

— Oui... pour un an, et puis...

— Oh! non je deviendrais fou, je le sais.

— Pour un an, car tout s'efface à force de voir des figures nou velles.

— Alors vous niez les sentiments éternels et la vertu?

— Positivement.

— C'est étrange, Moussia, me dit -il, comme on se lie vite quand on n'est pas guindé. Avant-hier je disais Maria Constantinovna; hier Mademoiselle Moussia et aujourd'hui...

— Moussia tout simplement, et je vous l'ai ordonné.

— Il me semble que nous avons toujours été ensemble, tan vos manières sont simples et engageantes.

— N'est-ce pas?

Je m'amusais à parler aux paysans que nous rencontrions sur la route et dans la forêt, et figurez-vous (figurez-vous, expression de portier) je parle petit russien très passablement.

Le Vorsklo, rivière qui passe dans le village de mon père, est si peu profond en été qu'on le traverse à pied, mais au printemps c'est un fleuve. Il me prit la fantaisie de faire barboter mon cheval dans l'eau et, relevant mon amazone, j'entrai tout à fait dans la rivière. C'est agréable à éprouver et ravissant à voir. Le cheval en avait jusqu'aux genoux.

J'étais échauffée par le soleil et la course, et j'ai essayé ma voix qui est en train de revenir peu à peu. J'ai chanté le Lacrymosa de la messe funèbre, comme à Rome.

Mon père nous attendait sous la colonnade et nous examinait avec satisfaction.

— Eh bien! vous ai- je trompé et suis- je mal en amazone? Demandez à Pacha comment je monte. Suis- je bien?

— C'est vrai, oui, hum!... très bien, vraiment. Et il m'examinait avec satisfaction.

Je suis loin de regretter d'avoir apporté trente robes, mon père doit être pris par la vanité.

En ce moment arriva M... avec une malle et un domestique. Quand il m'eut saluée, je répondis aux compliments d'usage et m'en allai changer de costume, en disant : « Je reviens. »

Je revins vêtue d'une robe de gaze orientale avec deux mètres de queue, un corsage de soie ouvert devant à la Louis XV et attaché par un grand nœud blanc. La jupe est naturellement tout unie et la traîne carrée.

M... me parla toilette, admirant la mienne.

On le dit bête et il parle de tout, de la musique, des arts, des sciences. Il est vrai que c'est moi qui parle et il ne fait que dire : « Vous avez parfaitement raison, c'est juste. »

Je me taisais quant à mes études, craignant de l'effaroucher. Mais j'ai été provoquée à table; j'ai cité un vers latin et me suis

étendue sur la littérature classique et les imitations modernes, avec le docteur.

Et on s'écria que j'étais étonnante et qu'il n'y avait rien au monde dont je ne pusse parler, aucun sujet de conversation où je ne fusse à mon aise.

Papa faisait des efforts héroïques pour renfermer les rayons de son orgueil. Ensuite un poulet aux truffes provoqua un discours culinaire dans lequel je montrai une science gastronomique qui fit ouvrir les yeux et la bouche encore plus à M...

Et alors passant à la sophistication, je me mis à expliquer toute l'utilité de la bonne cuisine, soutenant qu'elle faisait les hommes vertueux.

Je montai au premier. Les salons sont très grands, surtout h salle de bal; on y a placé le piano hier seulement.

Je jouai. Le pauvre Kapitanenko faisait des gestes désespérés pour empêcher Paul de bavarder.

— Mon Dieu! s'écriait le bonhomme, j'oublie en écoutant que je suis depuis six ans rouillé et moisi en province! je revis!

Je ne joue pas bien aujourd'hui; je barbouille souvent; cependant il y a des choses que je ne joue pas mal. Mais c'est égal, je savais bien que le pauvre Kapitanenko était sincère et le plaisir que je lui procurai me fit plaisir.

Kapitanenko à ma gauche, Eristofï et Paul derrière, et Gritz, me regardant et m'écoutant avec une contenance enchantée; je ne voyais pas les autres.

Quand j'eus fini « le Ruisseau », ils me baisèrent tous la main.

Papa, couché sur un canapé, clignait des yeux. La princesse travaillait sans rien dire. Mais c'est une bonne femme.

Je respire librement, je suis chez mon père qui est un des premiers du gouvernement, et je ne crains ni manque de respect, ni légèreté.

A dix heures papa donna le signal du départ, en confiant à Paul les jeunes gens qui logent tous dans la maison rouge avec lui.

Et j'ai dit à mon père :

— Voilà comment nous ferons quand je partirai pour l'étranger. Vous viendrez avec moi.

■ — J'y songerai, oui, peut-être.

J'étais satisfaite; il se fit un silence, puis on parla d'autre chose et, quand il sortit, j'allai chez la princesse pour rester un quart d'heure avec elle.

J'ai dit à mon père d'inviter l'oncle Alexandre ici, et il lui a écrit une lettre très aimable.

Que dites- vous de moi?

Je dis que je suis un ange, pourvu que Dieu continue à être bon.

Ne riez pas de ma dévotion, il n'y a qu'à commencer pour trouver tout ridicule dans mon journal. Si je me mettais à me critiquer comme écrivain, j'y passerais ma vie.

Jeudi 24 août (12 août). — ■ A neuf heures j'étais chez mon père. Je le trouvai en manches de chemise et ne pouvant parvenir à attacher sa cravate. Je la lui attachai en lui baisant le front.

Les messieurs vinrent prendre le thé, Pacha aussi; hier au soir il était absent et le domestique vint dire qu'il était « couché comme malade ». Les autres se sont moqués de ses prévenances d'ours pour moi, et il ressent si profondément la moindre des choses qu'on n'en tirait pas un mot ce matin.

E... a fait venir pour m' amuser un jeu de quilles, un croquet et un microscope avec une collection de puces.

Il s'est produit une sorte de scandale; d'ailleurs jugez-en. Paul a retiré de son album la photographie d'une actrice très connue de mon père, et papa, s'apercevant de cela, retira son portrait.

— Pourquoi fais-tu cela? demanda Paul tout étonné.

— Moi, parce que je crains que tu ne jettes aussi mes portraits. Je ne fis aucune attention à cela, mais aujourd'hui Paul, me

prenant à part, me conduisit dans une chambre et me montra son album vide avec le portrait de la femme seulement.

— - J'ai fait cela pour faire plaisir à mon père, mais j'ai dû retirer de l'album tous les autres portraits, les voici d'ailleurs.

— Laissez-les-moi voir.

Je choisis toutes les photographies de grand-papa, de grandmaman, de maman et les miennes et les mis dans ma poche.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Paul.

— Cela veut dire, répondis-je avec calme, que je reprends nos portraits, qui sont ici en trop mauvaise compagnie.

Mon frère fut prêt à pleurer, déchira en deux l'album et sortit. J'avais ainsi opéré au salon, on a vu, et mon père le saura.

Nous avons fait une grande promenade au jardin, nous avons visité la chapelle et le caveau contenant les cercueils de mon grandpère et de ma grand-mère Bashkirtseff. M... était mon cavalier, m'aidait à monter et à descendre.

Michel me suivait en imitant du geste un chien qui fait le beau avec des yeux suppliants et soumis, et en faisant sans cesse des gestes de désespoir vers Gritz.

Pacha marchait en avant et, quand il me regardait, il le faisai avec des yeux tellement haineux que je détournais la tête.

Si maman savait qu'au souper de Poltava, j'ai eu la dernier goutte d'une bouteille de Champagne, par hasard, et qu'en buvan à ma santé, les bras de Nadine, d'Alexandre, de moi et de Grit se croisèrent comme pour un mariage!... Pauvre maman, comm elle serait heureuse !

Certes Gritz fond, mais moi je fais des prières au fond de mo âme pour qu'il ne me demande pas en mariage. Borné, vaniteux et une maman du diable!

Nous nous rappelons notre enfance, le jardin public d'Odess

— Je vous faisais la cour alors !

Je réponds par mes meilleurs sourires, pendant que le gommeux

fait des grimaces implorantes et me prie de lui laisser porter ma queue. Il l'a fait hier et reçut le surnom de porte-queue.

Nous avons fait une partie de croquet.

Agréablement échauffée, je rentrai dans le salon chinois (ainsi nommé à cause des vases et des poupées et m' asseyant, par terre, me mis à ranger mes pinceaux et mes couleurs. Mon père est incrédule quant à mes talents. Je fis asseoir Michel dans un fauteuil, Gritz dans un autre, et me plaçant par terre, je fis en quinze minutes la caricature de Michel sur une planche que Gritz tenait, me servant de chevalet. Et tout en donnant à droite et à gauche des coups de pinceau, je sentais que j'étais dévorée des yeux.

Mon père fut content et Michel me baisa la main.

Je montai et me mis au piano. Pacha m'écoutait de loin. Bientôt

arrivèrent les autres et ils se placèrent comme hier. Mais passant de la musique à la conversation, Gritz et Michel parlèrent d'un hiver à Pétersbourg.

— • Et je m'imagine ce que vous y ferez, dis-je. Voulez- vous que je vous raconte votre vie à présent, et vous me direz après si je me trompe?

— Oui, oui!

— D'abord, vous meublerez un appartement avec les meubles les plus saugrenus, vendus par de prétendus antiquaires, et avec des peintures les plus ordinaires vendues pour des originaux. Car la passion des arts et des antiquités est nécessaire. Ensuite, vous aurez des chevaux et un cocher qui se permettra des plaisanteries ; vous le consulterez et il se mêlera même de vos affaires de cœur. Vous sortirez avec un monocle sur le Newsky, vous verrez un groupe d'amis, vous descendrez pour savoir les nouvelles du jour. Vous rirez jusqu'aux larmes des saillies d'un de ces amis dont le métier est de dire des choses spirituelles. Vous demanderez à quand le bénéfice de Judic et si l'on a été chez Mme Damié. Vous vous moquerez de la princesse Lise et admirerez la jeune comtesse Sophie. Vous entrerez chez Borreel, où il y a sans doute un François, un Baptiste ou un Désiré qui vous connaît et qui arrivera avec des courbettes et vous racontera les soupers qui ont eu lieu et qui n'ont pas eu lieu, le dernier scandale du prince Pierre et l'aventure de Constance. Vous avalerez avec une affreuse grimace un verre de quelque chose de fort, en demandant si ce qu'on a servi au dernier souper du prince a été mieux préparé que ce qu'on a mangé à votre souper à vous. Et François ou Désiré vous répondra : « Monsieur le Prince, ces messieurs y pensent-ils?... » Il vous dira qu'il vous a fait venir une dinde du Japon et des truffes de la Chine. Vous lui jetterez deux roubles en regardant autour de vous, et remonterez en voiture pour suivre des femmes, en vous penchant gaillardement de droite à gauche du cheval et échangeant des observations avec le cocher qui est gros comme un éléphant et qui est connu parmi vos amis pour boire trois samovars par jour.

Vous arriverez au théâtre en marchant sur les pieds de ceux qui y sont avant vous, et échangeant des poignées de main ou plutôt tendant vos doigts à des amis qui vous parlent des succès de la

nouvelle actrice, pendant que vous lorgnez les femmes avec votre air le plus impertinent, croyant produire de l'effet.

Et comme vous vous trompez ! Et comme les femmes vous voient à travers!

Vous vous ruinez à vous prosterner devant les étoiles de Paris, qui, éteintes là, viennent briller chez vous.

Vous soupez et vous vous endormez sur le tapis, mais les garçons du restaurant ne vous laissent pas tranquilles, on vous fourre des oreillers sous la tête et on vous couvre de couvetrures, par-dessus votre frac trempé de vin et votre faux col froissé.

Vous rentrez le matin chez vous pour vous coucher ou plutôl on vous rentre. Et comme alors vous êtes pâles, laids, ridés! Et comme vous vous faites pitié à vous-mêmes!...

Puis, puis... vers trente-cinq ou quarante ans, on s'éprene définitivement d'une danseuse et on l'épouse. Elle vous bat vous jouez le rôle le plus misérable dans les coulisses pendanl qu'elle danse...

Ici je fus interrompue, Gritz et Michel tombent à genoux et demandent ma main à baiser, s'écriant que c'était fabuleux et que je parlais comme un livre!

— Seulement, dit Gritz, le dernier... Tout est vrai, excepté le danseuse. Je ne me marierai qu'avec une femme du monde. Et je suis un homme de famille, moi; j'adorerai avoir ma maison ma femme et des gros bébés qui crient, j'en raffolerai.

Nous avons joué au croquet, papa nous surveille. Il remarque l'assiduité de Gritz. Et comment n'être pas assidu? je suis seule

Il devait partir à quatre heures, mais à cinq heures il me demandait s'il pouvait rester à dîner et, après dîner, déclarait qu'il aimait mieux ne pas se mettre en route la nuit.

J'ai parlé de meubles, de voitures, de livrée, du service d'une maison. Et je me plaisais à voir comme mon père gobait mes paroles et me faisait diverses questions, oubliant sa fierté et sa réserve

Gritz parla beaucoup, comme un garçon sans esprit mais homme du monde et connaissant tout le monde.

J'avais toutes mes photographies en main et il me pria tant de lui en donner une. Je ne sais pas refuser, et puis, c'est un ancien ami, je lui en ai donné une.

Mais j'ai refusé la petite carte-médaillon pour laquelle il était prêt à donner « deux années de sa vie ».

Ah! Dio miol

Vendredi 2$ août (13 août). — M... et Michel partirent après déjeuner.

Mon père proposa alors une promenade à Pavlovsk, son autre bien.

Il est parfait pour moi, mais aujourd'hui je suis nerveuse et je parlais peu, le moindre exercice oratoire me ferait fondre en larmes.

Mais, pensant à l'effet que ferait sur maman cette complète absence de fête et de pompe, je dis à mon père que je voulais du monde et des fêtes, que je trouvais ma position étrange et même ridicule.

— Eh bien ! répondit-il, si tu le veux, ce sera fait ! Veux-tu que je te mène chez la préfète?

— Je le veux.

— Eh bien! ce sera fait.

Rassurée sur ce sujet, je pus tranquillement visiter les travaux de la ferme et même entrer dans les détails, ce qui ne m'amusait guère, mais pouvait me servir à dire un jour un mot de connaisseur sur ce ménage, et étonner quelqu'un en parlant des semailles d'orge et des qualités de blé, à côté d'un vers de Shakespeare ou d'une tirade sur la philosophie platonicienne.

Vous voyez, je tire parti de tout.

Pacha me procura un chevalet et, vers l'heure du dîner, je reçus deux grandes toiles envoyées de Poltava par M...

— Comment trouves-tu M...? demanda papa. Je dis comment je le trouvais.

— Eh bien! dit Pacha, il m'a déplu le premier jour et après je l'ai aimé.

— Et moi, vous ai-je plu du premier abord? demandai-je.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 15

— Vous? Pourquoi?

— Voyons, dites.

— Eh bien! vous m'avez plu. Je ne m'attendais pas à vous trouver telle. Je pensais que vous ne saviez pas parler russe, que vous étiez affectée... et... et puis voilà!

— Très bien.

Je dis combien la campagne, les champs dépouillés déjà de leurs produits me faisaient un effet triste.

— Oui, dit Pacha, tout est jaune. Comme le temps vole! Il semble que le printemps était hier.

— On dit toujours la même chose. Ah! nous sommes heureux là-bas, nous n'avons pas ces changements si marqués.

— Mais aussi vous ne jouissez pas du printemps! dit Pacha avec enthousiasme.

— Cela est plus heureux pour nous. Les brusques changements nuisent à l'égalité de l'humeur, et la vie est bien meilleure lorsqu'or est tranquille.

— Comment dites- vous?

— Je dis que le printemps en Russie est une époque favorable aux tromperies et aux vilenies.

— Comment?

— - Pendant l'hiver, quand tout autour de nous est froid, sombre, muet, nous sommes sombres, et froids, défiants. Arrivent les jours chauds, ensoleillés et nous voilà transformés, car l'état du temps exerce une énorme influence sur le caractère, l'humeur et même les convictions de l'homme. Au printemps on se sent plus heureux et par conséquent meilleur ; de là l'incrédulité au mal et à la bassesse des hommes. — Comment, lorsque tout est si beau et lorsque je suis si heureux, si enthousiasmé et disposé au bien jusqu'à l'enivrement, comment peut-il y avoir place pour les pensées mauvaises dans le cœur des autres? Voilà ce qu'on se dit. — Eh bien! chez nous, on n'éprouve pas ces enivrements, ou du moins bien plus faiblement ; d'où je conclus qu'on est dans un état plus normal et à peu près le même toujours.

Pacha s'exalta au point de me demander mon portrait pour le porter dans un médaillon toute sa vie.

— Car je vous honore et vous aime comme personne!

La princesse ouvrait de grands yeux et je riais en priant mon cousin de me baiser la main.

Il s'obstinait, rougissait et finit par m'obéir.

Un homme sauvage et étrange. Cette après-midi je parlais de mon mépris pour le genre humain.

— ■ Ah! c'est comme ça! s'écria-t-il. Je suis donc un lâche, un misérable!...

Et rouge et tremblant, il s'enfuit à toutes jambes du salon.

Samedi 26 août (14 août). — C'est crevant la campagne! Avec une rapidité étonnante j'ai esquissé deux portraits, mon père et Paul, cela a duré trente-cinq minutes.

Combien de femmes en ce monde Ne pourraient pas en dire autant!

Mon père, qui estimait mon talent comme une vaine vantardise, le reconnut et fut content; et moi, transportée, car peindre c'est marcher vers un de mes buts. Chaque heure passée en dehors de cela ou de la coquetterie (car la coquetterie mène à l'amour et l'amour à un mariage peut-être) me tombe comme un poids sur la tête. Lire? non. Agir? oui.

Ce matin, mon père entra chez moi et, après quelques phrases ordinaires, Paul étant sorti de la chambre, il se fit un silence pendant lequel je sentais que mon père avait quelque chose à dire, et comme je voulais parler de la même chose, je me suis tue exprès, tant pour ne pas commencer que pour avoir le plaisir de voir l'hésitation et l'embarras d'un autre que moi.

— Hum!... alors,... que dis-tu? demanda-t-il enfin.

— Moi, papa? Rien.

— Hum!... tu as dit... Hum!... Que je vienne avec toi à Rome... Hum!... alors comment?

— Mais tout simplement.

— Mais...

Il hésitait en tourmentant mes brosses et mes peignes.

— Mais si je viens avec toi... Hum!... et maman... elle ne viendra

pas? Et alors... vois- tu, si elle ne vient pas... Hum!... comment faire?

Ah! ah! fichu père! Nous y sommes. C'est toi qui hésites., adorable! C'est fort bien!

— Maman? Maman viendra.

— Ah?

— Maman, d'ailleurs, fera tout ce que je voudrai. Elle n'exist* plus, il n'y a que moi.

Alors, visiblement soulagé, il me fit plusieurs questions sur la manière dont maman passait son temps, un tas de choses enfin.

D'où vient que maman me prévenait contre le méchant esprit de papa et son habitude de confondre les gens et de les humilier Cela vient de ce que c'est la vérité.

Mais pourquoi ne suis-je ni humiliée ni confondue, tandis qu maman l'a toujours été?

Parce que mon père a plus d'esprit que maman, et qu'il n'a pas autant d'esprit que moi.

En outre, il me respecte énormément, car je le bats en discussion toujours, et ma conversation est pleine d'intérêt pour un homme rouillé en Russie, mais ayant assez de connaissances pour les apprécier chez un autre.

Je lui ai rappelé mon désir de voir les gens de Poltava et je vis bien par ses réponses qu'il ne voulait pas me montrer ceux parmi lesquels il brille. Seulement, lorsque je lui dis que je le voulais absolument, il me répondit qu'il serait fait selon mon désir et se mit avec la princesse à faire une liste des dames qu'il fallait aller voir.

— Et Mme M..., la connaissez- vous? demandai-je.

— Oui, mais je ne vais pas la voir, elle vit très retirée.

— Mais il faut que j'aille chez elle avec vous, elle m'a connue petite, c'est une amie à maman, et puis lorsqu'elle m'a connue, j'étais une petite fille très rude et assez désavantageuse au physique, je désire donc effacer cette vilaine impression.

— Eh bien! nous irons... Seulement, à ta place je n'irais pas.

— Et pourquoi?

— Parce que... hum!... Elle pourra croire...

— Quoi donc?

:er

— Mais toutes sortes de choses...

— Mais dites; j'aime qu'on s'explique clairement et les demi- Jimots m'impatientent.

— Elle croira que tu as des vues... Elle pensera que tu voudrais >ison fils comme prétendant.

— Gritz M...? Oh! non, papa. Elle ne le pensera pas, et d'ail- ; leurs M... est un charmant jeune homme, ami d'enfance, que j'aime beaucoup, mais l'épouser! non, papa, il n'est pas le mari :que je désire. Soyez tranquille.

Le cardinal se meurt.

Misérable homme!... (je parle du neveu.)

A dîner on parla de la bravoure et je dis une chose remarquablement juste. C'est que celui qui a peur et va au danger, est plus jbrave que celui qui n'a pas peur; car plus on a peur, plus on a de mérite.

Dimanche 27 août (15 août). — Pour la première fois de ma vie (j'ai puni quelqu'un, c'est-à-dire Chocolat.

Il a écrit à sa mère, lui demandant la permission de rester en (Russie à des gages plus considérables que ceux que je lui donne. Cette ingratitude m'a fait de la peine pour lui et, l'appelant, je dévoilai sa vilenie devant tout le monde et lui ordonnai de se jmettre à genoux. L'enfant se mit à pleurer et n'obéit pas. Alors je |fus obligée de le prendre par les épaules et par les genoux, et, plus ipar honte que par violence, il s'agenouilla en ébranlant une étagère poute chargée de Sèvres. Et moi, debout au milieu du salon, je liançai les foudres de mon éloquence et terminai en disant que je le renverrais en France, en quatrième classe, avec les bœufs et les 'moutons, par l'entremise du consul des nègres.

— Honte, honte! Chocolat! Tu seras un homme perdu. Lève- Itoi, fi! Va-t'en.

Je m'étais excitée pour de vrai et lorsque, cinq minutes après, ;ce singe vint me demander pardon, je lui dis que s'il ne se repentait que poussé par M. Paul, je ne voulais pas de son repentir.

— Non, c'est moi-même.

— Alors tu te repens toi-même?

Il pleurait avec les poings dans les yeux.

— Dis, Chocolat, je ne me fâcherai pas.

— 0...ui.

— Eh bien! va, je pardonne, mais comprends-tu que tout cela est pour ton bien?

Ah! Chocolat sera un grand homme ou un grand misérable.

Lundi 28 août (16 août). — Mon père a été à Poltava; il était d service. Quant à moi, j'essayai de la philosophie avec la princesse mais cela a dégénéré en une conversation sur l'amour, les homme et les rois.

Michel amena l'oncle Alexandre, et Gritz arriva plus tard.

Il y a des jours où l'on est mal à l'aise. C'est un jour comme çï

M... a apporté un bouquet à la princesse et un instant après, table, il s'est étendu avec Alexandre sur la production des moi tons.

— J'aime mieux quand vous parlez bouquets que quand vou parlez moutons, Gritz! dit mon père.

— Ah! papa, dis-je, ce sont les moutons qui donnent les boi quets.

Je n'avais aucune arrière-pensée, mais chacun fit un mouve ment, et je rougis jusqu'aux oreilles.

Et puis le soir je désirai beaucoup qu'Alexandre vît que Gritz me fait la cour et je n'ai pas réussi! L'imbécile ne quittait pas Michel.

D'ailleurs il est bête et tout le monde le dit ici. J'ai voulu le défendre, mais ce soir, soit mauvaise humeur, soit conviction, je suis de l'avis de tout le monde.

Quand ils furent partis pour la maison rouge, je me mis au piano et je versai sur les touches tout ce que je contenais d'ennui et d'irritation. Et à présent je vais m'endormir en rêvant au grandduc Nicolas, ça m'amusera peut-être.

La lune est fade ici, je l'ai regardée pendant qu'on tirait le

canon. Mon père est parti pour Kharkov pour deux jours. Le canon est une de ses vanités ; il a neuf pièces et ce soir on a tiré, pendant que je regardais la lune.

Mardi 29 août {iy août). — J'entends hier Paul dire à l'oncle Alexandre en me désignant de l'oeil :

— Si tu savais, cher oncle! Elle a bouleversé tout à Gavronzi! Elle a refait papa à sa manière ! Tout s'incline !

En vérité, ai-je fait tout cela? Tant mieux!

Je suis endormie et ennuyée depuis ce matin. Je n'admets pas encore l'ennui par manque de distraction ou d'amusement, et lorsque je m'ennuie je cherche une cause, persuadée que ce plus ou moins grand malaise provient de quelque chose, et n'est point au contraire un simple effet du manque d'amusement ou de la solitude.

Mais ici, à Gavronzi, je ne désire rien, je ne regrette rien, tout va selon mes désirs et pourtant je suis ennuyée. Faut-il donc croire simplement que je m'ennuie à la campagne? Nescio... Mais au diable!

Quand on se mit aux cartes, je restai avec Gritz et Michel dans mon atelier. Décidément Gritz est changé depuis hier. Il y a un certain embarras dans ses manières, que je n'explique pas.

La partie de demain est remise à jeudi et il veut partir pour un grand voyage.

J'étais préoccupée et on m'en fit la remarque. D'ailleurs depuis quelque temps déjà je plane entre deux mondes; on me parle et je n'entends pas.

Les messieurs allèrent se baigner dans la rivière qui est belle, profonde et ombragée d'arbres à l'endroit où l'on se baigne, et je suis restée avec la princesse sur le grand balcon qui forme une entrée couverte pour les voitures.

La princesse me raconta entre autres une histoire curieuse. Hier Michel vient chez elle et lui dit :

« Maman, mariez-moi. — Avec qui? — Avec Moussia. — Imbécile, mais tu n'as que dix-huit ans. » — Il insista si sérieusement qu'elle fut obligée de l'envoyer au diable.

— Seulement, ajouta-t-elle, chère Moussia, ne le lui racontez pas, il me mangerait !

Ces messieurs nous trouvèrent encore au balcon humant une

chaleur exaspérante ; car d'air il n'en faut pas parler, et le soir pas la plus légère brise. Mais la vue est charmante. En face, la maison rouge et les pavillons éparpillés, à droite la montagne à la moitié de laquelle se trouve l'église toute noyée dans les arbres, plus loin le caveau de famille; à gauche, la rivière, les champs, les arbres, l'espace. Et la pensée que tout cela est à nous, que nous sommes les maîtres souverains de tout cela et que toutes ces maisons, cette église, la cour, qui est comme une petite ville, tout, tout nous appartient, et les domestiques, presque soixante, et tout!...

J'attendis avec impatience la fin du dîner pour aller chez Paul, lui demander l'explication de quelques mots dits au croquet et qui me troublaient désagréablement.

— N'as-tu pas remarqué, me dit Paul, que Gritz est changé depuis hier?

— Moi? Non, je n'ai rien remarqué.

— Eh bien! moi j'ai remarqué et c'est à cause de Michel.

— Comment?

— Michel est un bon garçon, mais il n'a jamais été qu'avec des femmes à souper et il ne sait pas se conduire; de plus, il a une mauvaise langue, à preuve, l'histoire de l'autre jour. Il a dit qu'il voudrait... Enfin, il est amoureux fou de toi et capable de toutes les vilenies du monde. J'en ai parlé à l'oncle Alexandre et il a dit que j'aurais dû lui tirer les oreilles. La tante Nathalie est aussi de cet avis... Attends! je te dis que Gritz a été persuadé par sa mère ou par ses connaissances qu'on ne cherchait qu'à l'attraper pour le marier, à cause de sa grande fortune. Eh bien! jusqu'à hier, il t'exaltait jusqu'aux cieux, et hier... Sans doute, je sais que tu ne veux pas de lui, tu ne te fiches pas mal (pardon pour l'expression) de tout cela, mais ce n'est pas bien. Et c'est toujours Michel qui a fait des commérages.

— Oui, mais que faire?

— Il faut, tu as assez d'esprit pour cela et même pour davantage, il faut dire... faire comprendre; il est bête, mais il comprendra cela. En un mot, il faut... Une fois à dîner, j'aiderai et tu raconteras une histoire ou bien n'importe quoi.

C'était ma pensée.

— Nous verrons, mon frère !

Alexandre a été au théâtre après nous et a entendu parler de l'arrivée de « la fille de Bashkirtseff qui est une grande beauté ».

Dans le foyer, il fut entraîné par Gritz, qui parla de moi avec enthousiasme.

Je ne pus m'empêcher de faire tableau sur le grand escalier. Je m'assis au milieu; les messieurs qui montaient avec moi s'assirent plus bas sur les gradins et le prince s'agenouilla. Avez-vous vu la gravure représentant l'Éléonore de Gcethe? c'était ça, même mon costume. Seulement je ne regardais personne, je regardais les lampes.

Si Paul n'avait pas éteint l'une d'elles, nous serions restés longtemps ainsi.

Bonne nuit. Ah ! que je m'ennuie!

Mercredi 30 août (18 août). — Pendant que les jeunes gens étaient à la poursuite de la gouvernante avec le feu d'artifice qu'ils lui lançaient dans les jambes, la princesse, Alexandre et moi parlions du pape et de Rome.

Je faisais l'inquiète, disant que le cardinal était décédé.

J'ai rêvé que Pierre A... était mort. Je m'approchai de son cercueil et lui mis au cou un chapelet en topaze avec une croix en or. A peine eus- je fait cela, que je m'aperçus que l'homme mort n'était pas Pietro.

La mort en rêve se traduit par mariage, je crois. Vous devinez mon irritation, et chez moi l'irritation se traduit par l'immobilité et par un silence complet. Mais gare à celui qui me taquine ou seulement me fait parler !

On parla des mœurs de Poltava. La dépravation y est très cultivée, et on dit avoir rencontré Mme M... en robe de chambre, la nuit, avec M. J... dans la rue, comme une chose assez ordinaire.

Les demoiselles s'y conduisent avec une légèreté... Mais quand on entama le chapitre des baisers, je me mis à arpenter la chambre.

Un jeune homme était amoureux d'une jeune fille, dont il était aimé, et au bout de quelque temps il en épousa une autre, et quand on lui demandait la raison de ce changement, il répondait :

— Elle m'a embrassé, elle en a donc aussi embrassé d'autres ou elle en embrassera.

— C'est juste, dit Alexandre. — Et tous les hommes raisonnent ainsi.

Raisonnement injuste au suprême degré, mais qui fit que je suis chez moi, déshabillée et enragée de dépit.

Il me semblait qu'on parlait pour moi. Alors voici la cause!...

Mais au nom du ciel, donnez-moi un moyen d'oublier! Oh! mon Dieu! ai- je donc commis un crime, que vous me tourmentez tant?

Vous faites bien, Seigneur, et ma conscience en ne me laissant pas un moment de répit me guérira.

Ce que ni l'éducation, ni les livres, ni les conseils n'auraient pu m'apprendre, l'expérience me l'a appris.

J'en remercie Dieu, et je conseille aux demoiselles d'être un peu plus canailles au fond de l'âme, de se garder bien d'éprouver un sentiment quelconque. On les compromet d'abord et on les tourne en ridicule ensuite.

Plus le sentiment est beau, plus il est facile de le ridiculiser; plus il est grand, plus il est drôle. Et il n'y a rien au monde de plus ridicule et de plus dégradant que l'amour ridiculisé.

J'irai à Rome avec mon père, j'irai dans le monde et on verra.

Une promenade enchantée. La troïka du prince, malgré le poids de l'oncle Alexandre, volait comme l'éclair. Michel conduisait. J'adore aller vite, les trois chevaux prirent la carrière, et pendant quelques minutes je ne respirais pas de joie et d'excitation.

Puis le croquet nous retint jusqu'au dîner, vers lequel arriva M... Je cherchais déjà une «histoire» quand la princesse vint à nommer les demoiselles R...

— Elles sont bien gentilles, mais bien malheureuses, dit Gritz.

— Et pourquoi?

— Mais elles ne font que voyager à la recherche des maris et elles n'en trouvent point... Et par exemple, elles ont voulu m'attraper, moi!

Ici tout le monde éclata de rire.

— Vous attraper? demanda- t-on. Vous leur plaisiez donc?

- — Enfin, je crois... mais elles ont bien vu que je ne voulais pas.

— ■ Vous savez! dis-je, mais c'est très malheureux d'être comme cela! Sans compter que c'est insupportable pour les autres.

Chacun riait et on échangeait des regards qui n'étaient guère flatteurs pour M...

Ah! non, voyez- vous, quand on est bête, c'est un bien grand malheur.

Dans ses manières, ce soir, j'ai remarqué la même gêne qu'hier. Il croyait peut-être qu'on voulait l'attraper.

Et tout cela, — ■ Michel.

Gritz osait à peine me parler d'un bout du salon à l'autre, et vers neuf heures et demie seulement, il se risqua à côté de moi. Je souriais de mépris.

Dieu qu'il est bête d'être bête! Je fus raide et sévère et donnai le signal du départ.

Je sais bien que Michel le bourre de toutes sortes de sottises. La princesse m'a dit : « Vous ne pouvez jamais vous donner une idée de la vilenie de Michel. Il est rusé et méchant. »

Mais quel malheur d'être bête!

Jeudi 19 août (31 août). — Paul tout déconfit vint m'annoncer que papa ne voulait pas qu'on allât manger dans la forêt.

J'ai passé un peignoir et suis allée lui dire qu'on irait.

Au bout de trois minutes, il était chez moi.

Après un tas de malentendus assez comiques, nous sommes partis pour la forêt; et moi, d'excellente humeur contre toute attente. Gritz est simple comme le premier jour et nos relations tendues et désagréables n'existent plus.

On nous servit dans la forêt comme à la maison. Tout le monde avait faim, on mangea de grand appétit, tout en s'égayant aux dépens de Michel. Car c'était lui qui devait organiser la partie, mais, ce matin, il la renia honteusement et les provisions partirent de Gavronzi.

On tira quelques fusées et on fit raconter des bêtises par un juif. Le juif, en Russie, est un être qui tient le milieu entre le chien et le singe. Les juifs savent tout faire et servent à tout. On leur emprunte de l'argent, on les bat, on les grise, on leur confie des affaires, on s'en amuse.

En rentrant dans ma chambre, j'étais si énervée que j'aurais passé ma nuit à pleurer d'attendrissement, si Amalia n'avait pas commencé des bavardages qui dirigèrent mes idées vers un autre point.

Il faut toujours couper l'humeur; cela évite des scènes de larmes, des gisements par terre.

Et je déteste quand je fais ces scènes-là.

Ce pauvre Gritz ! A présent je le plains, il est parti un peu malade.

Samedi 2 septembre (21 août). — ■ Je me suis évanouie de chaleur, et lorsque vers le dîner arrivèrent deux crocodiles de Poltava, je fis grande toilette, mais mon humeur était bien basse. On tira un feu d'artifice que nous regardâmes du balcon, tout garni de lanternes vénitiennes ainsi que la maison rouge et toute la cour.

Ensuite mon père proposa une promenade, la nuit étant remarquablement belle. J'ai changé de vêtements et nous allâmes dans le village. On s'assit devant le cabaret, on réveilla un violoniste et un fou pour danser. Mais le violoniste, n'étant que le second violon, ne voulut jamais comprendre que le premier était absent et s'obstina à jouer sa seconde partie. Et au bout d'une demi-heure on s'en alla vers la maison avec des intentions perfides; notamment, mon père, moi et Paul, montâmes au haut du clocher par une échelle insensée et l'on sonna la cloche à incendie. Je sonnai de toutes mes forces. Je ne m'étais jamais trouvée si près des cloches; si l'on essaye de parler pendant qu'elles sonnent on éprouve une espèce de terreur dans le premier instant, car il semble que les paroles meurent sur les lèvres comme dans un cauchemar.

Enfin tout cela n'était pas bien amusant et je fus bien heureuse de rentrer chez moi, où mon père vint et nous eûmes un « longuissime » entretien.

Mais j'étais énervée et au lieu de parler je pleurais tout le temps. Entre autres il me parla de M..., disant que sans doute maman me l'avait désigné comme un excellent parti, mais que lui ne ferait pas un pas pour arranger cela, attendu que M... n'était qu'un animal à argent. Je me hâtai de le rassurer. Et puis on parla de tout. Mon père essaya de faire un peu le rétif, je ne cédai pas d'une ligne et nous nous quittâmes admirablement bien. D'ailleurs, il a été, comme toujours depuis quelque temps, d'une délicatesse exquise,

et puis il m'a dit de sa manière sèche et rude des choses si tendres qu'elles m'ont touchée.

Je ne me gênai pas à l'endroit de sa sœur T...; je dis même à mon père qu'elle le dominait et que je ne pouvais, à cause de cela, compter sur lui.

— Moi! s'écria-t-il, ah! non. D'ailleurs, de toutes mes sœurs, c'est celle que j'aime le moins. Sois tranquille, en te voyant ici, elle te flattera comme un chien et tu la verras à tes pieds.

Dimanche 3 septembre {22 août). — ■ Il paraît que je m'amuse. J'ai été portée dans un tapis comme Cléopâtre, j'ai dompté un cheval comme Alexandre et j'ai peint comme... quelqu'un qui n'est pas encore Raphaël.

Le matin on s'en alla en nombreuse compagnie pêcher au filet. Étendue sur un tapis (je tiens à le dire, il ne faut pas qu'on me soupçonne de me rouler dans la poussière), au bord de la rivière, belle et profonde en cet endroit, à l'ombre des arbres, mangeant des melons d'eau (pastèques) apportés par les crocodiles de Poltava, on a passé tant bien que mal deux heures. Et au retour, je fis Cléopâtre, on me porta dans le tapis jusqu'à la grille, et là ce furent Michel et Kapitanenko qui m'improvisèrent une litière avec leurs mains entrelacées. Et enfin Pacha me porta tout seul. Ayant ainsi épuisé tous les genres de locomotion, je me trouvai au bas du grand escalier que je montai moi-même, Michel invariablement accroché au bout de ma traîne.

Je parus au déjeuner d'une façon charmante; je parle de ma toilette. Une chemise napolitaine en crêpe de Chine bleu ciel et vieille dentelle, une très longue jupe de taffetas blanc et un grand morceau d'étoffe orientale rayée, contenant du blanc, bleu et or, mis comme un drap devant et noué derrière. Tout le reste de l'étoffe retombant naturellement comme un drap de lit dont on ferait un tablier. Vous ne sauriez imaginer quelque chose de plus joliment bizarre.

Pendant que les uns s'essoufflaient à jouer aux cartes et les autres à hurler à la chaleur, je ne sais qui parla des chevaux isabelle. On vanta leur jeunesse, leur force et leur fraîcheur.

Depuis plusieurs jours déjà il était question de me seller un d'eux, mais on soulevait un océan de craintes et je laissais aller. Enfin aujourd'hui, tant par dépit contre ma poltronnerie que pour remplir le sac à nouvelles des crocodiles, j'ordonnai qu'on sellât la bête.

Pendant que je jouais, mon père couché sur l'herbe ne faisait que promener ses regards clignotants de moi aux crocodiles. Il fut content de l'impression.

Mon costume biscornu, mais adorable, était encore rehaussé par un foulard blanc que je me mis sur la tête, bas sur le front, attaché derrière, et les bouts revenant par-devant à la manière des Égyptiennes, tout en couvrant la nuque et le cou. On amena le cheval et il s'éleva un chœur d'objections. Enfin Kapitanenko, en souvenir de son service de garde à cheval, le monta; mais dès les premiers pas il fut si secoué que les spectateurs charitables se mirent à rire aussi bêtement que possible.

Le cheval se cabrait, s'arrêtait, s'emportait, et Kapitanenko déclara au milieu de la gaieté générale que je pourrais le monter... dans trois mois. — Je regardais la bête frémissante, dont la peau se couvrait à chaque instant de veines, comme lorsque le vent ride la surface de l'eau, et je me disais : « Tu vas donner en spectacle ta fausse bravoure, ma fille, tu feras comme une vraie demoiselle, les crocodiles n'auront rien à raconter de toi. Tu as peur? Tant mieux, car ceux-là seuls sont braves qui craignent et marchent tout de même au-devant de ce qu'ils craignent; la bravoure ne consiste pas à faire une chose dont les autres ont peur et qui ne vous effraye pas. Mais la vraie, la seule bravoure, c'est de se forcer à faire quelque chose que l'on craint. »

Je montai quatre à quatre l'escalier, je mis mon amazone noire, une toque de velours noir et je redescendis pour remonter encore... à cheval...

Je fis le tour du gazon au pas ; Kapitanenko marchait à côté sur un autre cheval. Sentant les yeux de l'assistance braqués sur moi, je revins près du perron rassurer ces gens; mon père monta en cabriolet avec un des messieurs; les autres prirent place dans la troïka du prince, et, suivie de ces deux équipages, je pris la grande allée. Je ne sais comment, mais tout simplement, je pris le galop,

le petit, puis le grand, puis le trot et je revins vers les voitures ramasser les flatteries.

J'étais ravie, et mon visage pourpre semblait lancer du feu comme les naseaux de mon cheval. J'étais radieuse! Un cheval que l'on n'avait jamais monté!

Le soir on tira un feu d'artifice, les maisons furent illuminées, et mes chiffres de tous les côtés. Une musique villageoise et les paysans dansant sous le balcon.

La table était préparée de l'autre côté de la maison, et nous traversâmes la foule des curieux.

— Mais c'est une vraie procession de l'église, dit une femme dans la foule, et voici le corps de Notre-Seigneur.

En effet, nous étions éclairés par des flambeaux et Michel portait ma traîne, et vous savez que l'on porte, le vendredi saint, une toile peinte représentant le corps de Jésus.

Michel faisait des exercices acrobatiques pendant que les garçons du village le regardaient avec stupéfaction, accrochés aux cordes et aux balançoires et semblant, dans la nuit, des pendus comme on en voit sur des gravures effacées et sinistres.

Je fus entourée par ces braves gens; j'ai tort de dire braves, car femmes et hommes faisaient les courtisans à ravir et me débitaient des compliments comme celui-ci, par exemple :

— Le cheval était beau cette après-midi, mais l'écuyère le surpassait de beaucoup.

Vous savez que j'adore m'encanailler, je leur parlais à tous et peu s'en fallait que je ne me misse à danser. Ah! c'est que la danse de nos paysans soumis et naïfs en apparence, mais rusés comme des Italiens en réalité, leur danse est un vrai cancan parisien, et même un cancan très séditieux, pour ne pas dire autre chose. On ne lève pas les jambes jusqu'au nez, ce qui d'ailleurs est affreusement laid, mais l'homme et la femme tournent, se rapprochent l'un de l'autre, se poursuivent, et tout cela avec des gestes, de petits cris et des sourires qui font courir le frisson par le corps.

Les filles dansent peu et très simplement.

On leur donna à boire et, ayant quitté ces aimables sauvages, je voulus me coucher; mais sur l'escalier je m'arrêtai comme l'autre

soir, et Paul et les autres se groupèrent sur les marches. Chocolat nous a chanté une chanson niçoise, à ma grande satisfaction.

Après le chant vint la musique.

J'ai tiré du violon les sons les plus incroyables, et ces sons aigus, sérieux, criards, entremêlés, me faisaient rire aux éclats, et mon rire avec ce furieux accompagnement faisait pâmer les autres, même Chocolat.

Jeudi y septembre (26 août). — Le costume de tous les jours d'une Petite Russienne consiste en une chemise en grosse toile, ' avec de larges manches bouffantes, brodées de rouge et de bleu; et d'un morceau de drap noir fabriqué par les paysans, dont on s'enveloppe à partir de la ceinture. Ce fourreau est plus court . que la chemise, dont on doit voir la broderie du bas. Ce morceau de drap n'est retenu que par une ceinture de laine de | couleur.

On met un tas de colliers au cou et un ruban autour de la tête. Les cheveux sont tressés en une natte au bout de laquelle pendent un ou plusieurs rubans.

J'ai envoyé acheter un pareil habillement chez des paysans, je m'en revêtis et, accompagnée de nos jeunes gens, je m'en allai par le village. Les paysans ne me reconnaissaient pas, car je n'étais pas costumée comme une demoiselle, mais j'étais bel et bien habillée en paysanne, en fille; les femmes mariées se mettent autrement. Quant à mes pieds, ils étaient chaussés de souliers noirs à talons rouges.

Je saluai tout le monde et, arrivés près du cabaret, nous nous assîmes près de la porte. Ce fut mon père qui a été surpris... mais enchanté. — Tout lui va! s'écria-t-il. Et nous faisant monter tous les quatre dans son chariot d'excursion, il nous promena par les rues. Je riais aux éclats, au grand ébahissement des braves gens, qui se demandaient quelle était cette jeune paysanne promenée par « le vieux seigneur » et « les jeunes messieurs ». Rassurez-vous, papa n'est pas vieux.

Un tam-tam chinois, un violon et une boîte à musique firent les frais de la soirée.

Michel tapait dans le tam-tam, je jouais du violon (jouais, seigneur Dieu!), la boîte joua toute seule.

Au lieu de se coucher de bonne heure comme c'est son habitude, Fauteur de mes jours resta jusqu'à minuit avec nous. Si je n'ai pas fait d'autre conquête, j'ai fait celle de mon père. Il cherche mon approbation en parlant, il m'écoute avec attention, il me laisse dire ce que je veux de la T... et me donne raison.

La boîte à musique est son cadeau à la princesse; nous avons tous donné quelque chose : c'est sa fête.

Les domestiques sont enchantés de me servir et d'être délivrés des « Français ». Je commande même le dîner! Et dire qu'il me semblait être dans une maison étrangère, et j'avais peur des usages, des heures fixes!

On m'attend comme à Nice et c'est moi qui fixe les heures.

Mon père adore la gaieté et il n'y est pas habitué par les siens.

Vendredi 8 septembre (2j août). — Misérable peur, je te vaincrai! Ne me suis- je pas avisée hier de craindre un fusil? Il est vrai que Paul l'avait chargé et je ne savais pas combien il y avait mis de poudre, et je ne connaissais pas le fusil; il pouvait éclater et ce serait une mort stupide ou bien je serais défigurée.

Tant pis ! Ce n'est que le premier pas qui coûte ; hier j 'ai tiré à cinquante pas et c'est sans aucune espèce de crainte que j'ai tiré aujourd'hui; je crois, Dieu me pardonne, que j'ai atteint le but chaque fois.

Si je réussis le portrait de Paul, ce sera miracle, car il ne pose pas, et aujourd'hui j'ai travaillé pendant quinze minutes seule. Seule, pas tout à fait, car j'avais en face de moi Michel, qui ose être amoureux de moi.

Tout cela nous a menés jusqu'à neuf heures. Je traînais, traînais, traînais, voyant l'impatience de mon père. Je savais bien qu'il n'attendait que notre départ du salon pour s'enfuir dans la forêt... comme un loup.

Je tins de nouveau ma cour sur l'escalier... J'aime les escaliers,

I parce qu'on monte... Pacha devait partir demain, mais je fis tant

! ce soir qu'il restera peut-être, quoiqu'il serait plus raisonnable de

partir, car il est dangereux de m'aimer comme une sœur, pour un

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. lo

campagnard, un rêveur, un ténébreux de vingt-deux ans. Avec lui et Michel, je suis on ne peut mieux, ce qui fait qu'il m'aime beaucoup. Mais quand je me trouve avec des hommes bêtes, je deviens stupide; je ne sais que dire qui leur soit intelligible et je crains à chaque instant qu'ils ne me soupçonnent d'être amoureuse d'eux. Comme ce pauvre Gritz : il pense que toutes les demoiselles le veulent et dans le moindre sourire il voit des guet-apens et des complots contre son célibat. Savez- vous seulement l'étymologie de ce mot?

Cœlebs en latin veut dire : délaissé; il vient aussi du mot grec Koïlos, qui veut dire : creux, vide.

O célibataires! creux, vides, délaissés!

A peine eus- je entendu décamper mon père, que je me précipitai chez la princesse, me roulant dans son lit, coiffant Pacha, flattant Michel sur la tête, et disant tant de bêtises que j'en suis à cette heure émerveillée.

Mon Dieu! faites que je ne me mette pas à détester Pacha, ce brave garçon ! il est si honnête !

On a lu tout haut Pouchkine et on a parlé d'amour.

Ah! je voudrais bien aimer pour savoir ce que c'est! Ou bien peut-être ai- je déjà aimé? En ce cas, l'amour est une grande misère qu'on ramasse pour... jeter.

— Tu n'aimeras jamais, me dit mon père.

— Si c'était vrai, j'en remercierais le ciel, répondis-je. Je veux et je ne veux pas.

Pourtant, dans mes rêves, j'aime. Oui, mais un héros imaginaire. Et A...? Moi, l'aimer? Non, est-ce ainsi que l'on aime? Non.

S'il n'était pas neveu du cardinal, s'il n'avait pas autour de lui des prêtres, des moines, des ruines... le pape, je ne l'aimerais pas.

D'ailleurs, qu'ai-je besoin de m'expliquer? vous savez tout, mieux que moi; vous savez donc que la musique de l'opéra et A...

dans la barcaccia faisaient un charmant effet, et vous devez connaître aussi la puissance de la musique. C'était un amusement, mais ce n'était pas l'amour.

Quand donc aimerai -je? Je vais encore m'amuser à répandre de tous côtés le superflu de mon cœur, encore m'enthousiasmer, encore pleurer... et pour des riens!

Samedi g septembre (28 août). — Les jours passent, je perds un temps précieux dans les meilleures années de ma vie.

Des soirées en famille, des plaisanteries charmantes, une gaieté dont je fais tous les frais... Puis on se fait monter et descendre du grand escalier dans un fauteuil par Michel et l'autre. On regarde ses souliers dans la glace tout en descendant... tous les jours comme ça...

Mais quel ennui! Pas une parole d'esprit, pas une phrase d'homme cultivé... je suis pédante malheureusement et j'adore entendre parler des anciens et des sciences... Cherchez moi ça ici! Les cartes et rien d'autre. Je m'enfermerais bien pour lire, mais, mon but étant de me faire aimer, ce serait une étrange manière pour y parvenir.

A peine installée pour l'hiver, je me remets à étudier comme

avant.

Le soir, il y a eu une histoire de domestique avec Paul. Mon père encouragea le valet, je réprimandai (c'est le mot) mon père, qui avala la réprimande. Voilà de la vulgarité, mais mon journal en est plein. Je vous prie de croire que je ne suis pas vulgaire par ignorance et par vulgarité. J'ai adopté ce genre négligé pour la vitesse et la facilité qu'il donne de beaucoup dire. Enfin il y avait du mécontentement dans l'air, j'étais fâchée, et dans ma voix on entendait ces notes tremblantes qui annoncent un orage.

Paul ne sait pas se conduire et par lui je vois que ma mère avait raison d'être malheureuse.

Dimanche 10 septembre (29 août). — Ma majesté, mon père, mon frère et mes deux cousins nous nous sommes mis en route aujourd'hui pour Poltava.

Je n'ai qu'à m'applaudir, on me cède, on me flatte, et surtout on m'aime. Mon père, qui au commencement voulait me détrôner, a presque entièrement compris pourquoi l'on m'accordait les honneurs souverains et, sauf quelque puérile aspérité de son caractère, me les accorde.

Cet homme sec et étranger à tout sentiment de famille a avec moi des élans de tendresse paternelle qui étonnent tous ceux qui l'entourent. Paul en a conçu un double respect pour moi et, comme je suis bonne envers tout le monde, tout le monde m'aime.

— Tu as tellement changé depuis que je t'ai vue! me dit mon père aujourd'hui.

— Comment?

— Mais... hum! c'est-à-dire que si tu te débarrasses de quelques brusqueries insignifiantes (d'ailleurs j'en ai aussi dans mon caractère), tu seras une perfection et un vrai trésor.

C'est-à-dire que... Enfin ceux qui connaissent l'homme peuvent seuls apprécier la portée de ces mots.

Et ce soir encore il m'a entourée de ses bras et m'embrassant (chose inouïe, à ce que dit Paul), tendrement, il dit :

— Vois, Michel, voyez tous quelle fille j'ai!... Voilà une fille qui mérite d'être aimée.

— N'est-ce pas, papa? Je suis un trésor. Michel, repris-je, je vous promets de vous marier avec ma fille; pensez donc à l'honneur : ce sera peut-être une princesse du sang.

J'écris de Poltava. — Il pleut depuis ce matin, et lorsqu'il a fallu monter cette satanique montagne qui se trouve à mi-chemin, les chevaux refusèrent presque d'obéir ; mon père prit place sur le siège, le cocher descendit et nous accompagna, courant dans la boue et fouettant les chevaux qu'il a fallu mettre au galop pour ne pas leur donner le temps de réfléchir sur la difficulté. Le bruit des clochettes, les claquements du fouet, les cris du valet, du cocher et de papa, l'étonnement muet de Chocolat... c'était un spectacle excitant; il me rappelait une course vivement disputée tirant à sa fin.

On arriva en ville à huit heures. Droit chez le prince, qui partit ce matin à cinq heures pour mettre sa maison en état. — Une petite maison fort simple à l'extérieur, mais charmante à Tinté-

rieur. Rien n'était fini encore; le tapis était posé, les lampes, les glaces, les lits, et les vins achetés et placés.

Dans toutes les maisons russes il y a, après l'antichambre, une salle ; cette salle est toute blanche ; puis un charmant salon marron et une chambre à coucher pour moi, pleine de tous les détails nécessaires et gracieux, à chaque pas des attentions délicates... Pensez, j 'ai trouvé sur la toilette du blanc et du rouge !

Mais tout cela a occupé le temps jusqu'à sept heures. A sept heures on s'est aperçu qu'il n'y avait rien à manger! Et lorsque nous arrivâmes, Michel feignit de ne plus nous avoir attendus, mentit très maladroitement et, attaqué impitoyablement par nos railleries, demeura tout confus pendant le dîner qu'on apporta du cercle vers dix heures du soir. Des coupes en argent doré m'ont induite en tentation, j'en ai bu deux, ce qui m'embellit et me délia singulièrement la langue, juste assez pour être animée. D'ailleurs depuis le matin je le suis.

Le plan de mon père est fichu; ceux qu'il voulait me montrer sont à la campagne.

Et, Michel renvoyé, nous parlâmes de la bêtise de Gritz.

— Qu'il est bête! m'écriai-je. Non, écoutez, mon père et mon frère. En vérité, avec mes idées ambitieuses, ayant étudié, lu, vu, j'irais me marier avec M. M... !

— Hum! fit mon père, oui, sans doute il est bête.

Et il me regardait, ne sachant pas s'il devait prendre des airs de dédain, ou bien dire sa pensée qui était ceci pour sûr :

— M... est un parti désirable, — même pour toi.

Et à présent couchons-nous dans le lit fait par M. le prince lui-même.

— Le ha fatto il letto! s'écriait Amalia. Un principe! Diof Lei è propio una reginaf

En ce moment j'entends des cris aigus... C'est Amalia qui hurle ! parce que Paul a ouvert la fenêtre qui donne sur la galerie et la i regarde se baigner. Quel garçon ! Pacha et le prince dorment depuis j longtemps.

J'ai à peine la place pour mon cahier, la table est encombrée de flacons, de fioles, de boîtes à poudre, de brosses, de sachets, etc.

Enivrée par mon succès filial, je m'écrie en moi-même : « Ceux

qui ne m'aiment pas sont des brutes, et ceux qui m'aiment mal sont des infâmes! »

Mardi 12 septembre (31 août). — Une journée à Poltava! C'est merveilleux. Ne sachant que faire, mon père me mena à pied par la ville et nous avons eu la chance de voir la colonne de Pierre le Grand qui se trouve au milieu du jardin.

Lundi, à minuit, nous avons quitté Poltava et aujourd'hui mardi nous sommes à Kharkov. Le voyage a été gai. Nous avons envahi un wagon.

On m'a réveillée près de Kharkov par un bouquet du prince Michel.

Kharkov est une grande ville, éclairée au gaz. L'hôtel où nous sommes se nomme le Grand Hôtel et justifie le nom. Tenue par Andrieux, la maison offre tous les conforts; d'ailleurs, c'est ici que la jeunesse dorée soupe, déjeune, dîne, se grise, fraternisant avec l'aubergiste qui, en dépit de cela, ne s'oublie pas, ce qui m'étonne. De drôles de mœurs ici!

Je me suis fait coiffer par Louis, encore un écorcheur français.

Puis, du thé, du pain d'épice...

Ah! oui, j'ai visité une ménagerie, ces pauvres bêtes encagées m'ont rendue triste.

J'ai vu mon oncle Nicolas, le cadet de la famille, qui fait semblant d'étudier la médecine. Le pauvre oncle m'a jadis aidée à jouer à la poupée, je le battais et lui tirais les oreilles.

Je l'embrassai, prête à fondre en larmes :

— Entre, lui dis-je, il n'y a pas de cérémonie. Papa ne t'aime pas, mais moi je t'aime de tout mon cœur. Je suis toujours la même, seulement un peu plus grande, voilà tout. Cher Nicolas, je ne t'invite pas à déjeuner, je ne suis pas seule, et il y a là toute sorte de gens étrangers, mais reviens demain, absolument.

J'arrivai dans la salle à manger particulière, toute montée.

— ■ Il n'y a pas de quoi se fâcher, dit mon père. Si tu avais voulu, tu l'aurais invité, seulement je me serais sauvé sous un ingénieux prétexte.

— Mon père, vous n'êtes pas bon aujourd'hui, et c'est inutile d'en parler davantage, assez!

La timidité de mon père plia devant ma bouillante sécheresse et tout fut dit.

Jeudi 2-14 septembre. — On parlait du départ de Pacha pendant que celui-ci allait et venait, échangeant des fusils, car il est un fort chasseur devant le Seigneur, comme Nemrod. Mon père le priait de rester, mais cette nature entêtée, une fois qu'elle a dit non, n'en démordrait pas pour tout au monde.

Je l'ai nommé, à cause de la jeunesse de ses illusions, « l'homme vert ». Je le dis sans cérémonie parce que j'en suis sûre : l'homme vert me regarde comme tout ce qu'il y a de mieux au monde. Je lui ai dit de rester.

— Ne me priez pas de rester, je vous supplie, car je ne pourrais pas vous obéir.

Je le priai en vain et je n'aurais pas été fâchée de le retenir, surtout parce que je savais que c'était impossible.

A la gare, nous nous sommes trouvés avec Lola sa mère et l'oncle Nicolas qui vinrent me voir partir.

Il y avait une foule énorme à l'occasion du départ de cinquantesept volontaires pour la Serbie. Je parcourais la gare, tantôt avec Paul, tantôt avec Lola, tantôt avec Michel, Pacha, enfin avec chacun à son tour.

— En vérité, Pacha n'est pas aimable, dit Lola en apprenant de quoi il était question.

Alors, m' efforçant de ne pas rire, je m'approchai de l'homme vert et je lui fis un petit discours, très sec et très offensé, et comme il avait les larmes aux yeux et que j'avais envie de rire, je me retirai pour ne pas détruire l'effet produit en éclatant.

On pouvait à peine circuler et c'est à grand-peine que nous parvînmes à notre coupé.

Cette foule m'amusait après la campagne et je me mis à la fenêtre. On se pressait, on criait, et je regardais, et je m'arrêtai court en entendant tout à coup s'élever un concert de ces voix de jeunes garçons plus belles et plus pures que celles des femmes, qui chantaient un chant d'église et qui semblaient un chœur d'anges.

C'étaient les chantres de l'archevêque qui disaient une prière pour les volontaires.

Tout le monde se découvrit, et ces voix sonores, et cette harmonie divine m'ôtèrent la respiration, et lorsqu'ils eurent fini et que je vis tout ce monde agiter les chapeaux, les mouchoirs, les mains; les yeux brillants d'enthousiasme et la poitrine gonflée d'émotion, je ne pus rien faire d'autre que de crier : Hourra! comme eux et de pleurer et rire.

Les cris durèrent quelques minutes et ne cessèrent que lorsque le même cœur entonna l'hymne russe : « Boje, zaria chrani ». Mais les prières pour l'empereur, cela sembla fade après la prière pour ceux qui allaient mourir en défendant leurs frères.

Et l'empereur laisse faire les Turcs! Dieu!

Le train partit au milieu de hourras frénétiques. Alors, je me retournai, et je vis Michel qui riait et entendis mon père qui criait : Dourak! au lieu de hourra!

— Papa, Michel, est-il possible, mais criez donc! De quoi êtesvous faits, bon Dieu!

— ' Vous ne me dites pas adieu? demanda Pacha raide et rouge.

Le train marchait déjà.

— Au revoir, Pacha, dis-je en lui tendant la main, qu'il saisit et baisa sans rien dire.

Michel fait le jaloux et l'amoureux. Je l'observe quand il me regarde pendant longtemps, puis jette son chapeau à terre et s'en va furieux. Je l'observe et je ris.

Me voilà encore à Poltava, cette ville détestable. Kharkov m'est plus connue, j'y ai passé un an avant de partir pour Vienne. Je me souviens de toutes les rues, de tous les magasins ; cette après-midi, à la gare, j'ai reconnu un médecin qui avait soigné grand-maman et je vins lui parler.

Il s'étonna de me voir grande, quoique l'oncle Nicolas m'eût déjà nommée devant lui.

J'ai envie de retourner là-bas. « Connais- tu le pays où fleurit l'oranger? » Pas Nice, mais l'Italie.

Vendredi 15-3 septembre. — ■ Ce matin, Paul m'amena le petit Etienne, le fils de l'oncle Alexandre. Je ne le reconnus pas, au premier moment. Je ne fis aucune attention au plus ou moins de

plaisir que causait à mon père la vue d'un Babanine, et je m'occupai du gentil petit.

Enfin mon père m'a conduite chez les notabilités de Poltava.

D'abord nous avons été chez la préfète. La préfète est une femme du monde, bien aimable, en vérité; le préfet aussi, d'ailleurs. Il y avait « comité » chez lui, mais il arriva au salon, et dit à mon père qu'il n'y avait pas de comité qui tînt quand il s'agissait de voir une demoiselle aussi charmante.

La préfète nous reconduisit jusqu'à l'antichambre et nous nous remîmes en quête de gens convenables.

Chez le vice-gouverneur, chez la directrice de l'Institut des demoiselles nobles, chez Mme Volkovitsky (la fille de Kotchoubey) : celle-là est très comme il faut. Puis, je pris un fiacre et j'allai chez l'oncle Alexandre qui est ici à l'hôtel avec sa femme et ses enfants.

Ah! qu'il fait bon se trouver parmi les siens! on ne craint ni critique ni cancans... Peut-être la famille de mon père me semblet-elle froide et méchante, par contraste avec la nôtre, qui est extraordinairement liée, unie et aimante.

Parlant tantôt d'affaires, tantôt d'amour, tantôt de cancans, j'ai passé deux heures bien agréables, au bout desquelles commencèrent à m'arriver des messagers de mon père. Mais, comme je répondais que je n'étais pas encore disposée à partir, il vint luimême et je le tourmentai encore pendant une demi-heure et plus, traînant, cherchant des épingles, mon mouchoir, etc.

Enfin, nous partîmes et, lorsque je crus qu'il s'était un peu calmé, je dis :

— ■ Nous avons fait une bien grande impolitesse.

— Et laquelle?

— ■ Nous avons été chez tout le monde, excepté chez Mme M..., elle qui connaît maman et qui m'a connue enfant.

Et là-dessus toute une conversation qui se termina par un refus.

Comme le préfet me demandait combien de temps je restais chez mon père, je dis que j'espérais l'emmener avec moi.

— Tu as entendu ce qu'a dit le préfet, quand tu as dit que tu voulais m'emmener? demanda l'illustre auteur de mes jours.

— Quoi donc?

— Il a dit qu'il me fallait une permission du ministre comme maréchal de la noblesse.

— Eh bien! demande-la vite, pour que rien ne nous retienne ici trop longtemps.

— Bien.

— Alors, vous venez avec moi?

— Oui.

— Tu parles sérieusement?

— Oui.

Il était huit heures passées et l'obscurité de la voiture me permit de tout dire sans que mon fichu visage s'en mêlât.

Samedi 16 (4) septembre. — Tout de même je continue à être contente; les flatteries du gouverneur et de sa femme ont augmenté l'estime de mon père pour moi.

L'effet que je produis le flatte d'ailleurs; je ne suis pas fâchée moi-même qu'on dise : « Vous savez, la fille de Bashkirtseff est une grande beauté. » (Ces pauvres imbéciles, ils n'ont donc rien vu!)

Gavronzi. — Dimanche iy septembre. — ■ En attendant ma future célébrité, je chasse en costume d'homme, une gibecière suspendue au cou.

Nous partîmes, mon père, Paul, le prince et moi, vers deux heures, en char-à-bancs.

Maintenant je me trouve à sec pour décrire, ne sachant ni le nom de... enfin toutes ces choses de chasse : — les ronces, les joncs, les herbes, le bois si épais qu'on y passait avec peine, les branches qui nous rossaient de tous les côtés, et un air délicieusement pur, pas de soleil et une petite pluie faite pour charmer les chasseurs... qui ont chaud.

Nous avons marché, marché, marché.

Je fis le tour d'un petit lac, le fusil armé et prête à faire feu, espérant à chaque instant voir se lever un canard. Mais... rien! Je me demandais déjà si je n'allais pas décharger mon fusil sur les lézards qui me sautaient par-dessus les pieds, ou contre Michel qui marchait derrière moi et dont je sentais les yeux fixés sur ma personne en costume masculin, avec les plus coupables pensées.

J'ai trouvé le juste milieu, ce juste milieu que la France ne peut trouver : j'ai tué raide un corbeau qui perchait tout en haut d'un chêne, ne se doutant de rien, d'autant plus que mon père et Michel, couchés au milieu de la clairière, attiraient son attention.

J'arrachai les plumes de sa queue et je m'en fis une aigrette.

Les autres n'ont pas même tiré une fois, ils ne faisaient que marcher.

Paul a tué une grive, et ce fut toute la chasse.

Une mère qui croit son enfant mort, et mort par sa faute, qui n'est pas certaine de sa mort et qui n'en ose rien dire de crainte de s'en assurer, cette mère retrouve tout à coup cet enfant pleuré qui a causé tant d'angoisses, qui a tant fait douter et souffrir... Cette mère-là doit être heureuse. Il me semble que ce qu'elle sent doit être à peu près la même chose que ce que j'éprouve en retrouvant ma voix après chaque enrouement.

Après avoir bien ri au salon, je m'arrêtai un instant et tout d'un coup j'ai pu chanter!

C'est au remède du docteur Valitsky que je dois cela.

Mardi ig septembre. — Je suis énervée à force d'entendre des allusions blessantes contre les miens, et de ne pouvoir m'en offenser. J'aurais bien fermé la bouche à mon père, si ce n'était cette misérable peur de perdre mon moyen... Il est bon pour moi... Je suis bien bonne de le répéter. Comment pourrait-il agir autrement envers une fille spirituelle, instruite, agréable, douce et bonne (car je suis tout cela ici et il le dit lui-même), qui ne lui demande rien, qui vient lui faire une visite de politesse et qui gratifie sa vanité de toutes les manières?

En rentrant dans ma chambre, j'avais envie de me jeter par terre et de pleurer, je me retins et cela a passé. C'est ainsi que je ferai toujours. Il ne faut pas accorder aux indifférents le pouvoir de vous faire souffrir. Quand je souffre, je suis humiliée; il me répugne de penser que tel ou tel ait pu m' offenser.

Eh bien! malgré tout, la vie est encore ce qu'il y a de mieux au monde.

Vendredi 22 septembre. — Décidément, j'en ai assez! La campagne m'engourdit, m'hébète. Je l'ai dit à mon père, et comme je lui disais que je voulais épouser un roi, il commença à me montrer que c'était impossible et à recommencer de dauber sur ma famille.

Je ne donnais pas mon assentiment (soi-même on peut dire certaines choses, mais on ne peut pas les entendre dire par les autres).

Je lui répondis que tout cela était des inventions de Mme T... Je ne la ménage pas, cette bonne tante, et j'ai employé le vrai moyen pour ébranler son influence.

Oh! Rome, le Pincio qui se lève comme une île au-dessus de la campagne coupée par les aqueducs, la porte du Peuple, l'obélisque, les églises du cardinal Gastolo, qui sont à chaque côté de l'entrée du Corso, le Corso, le palais de la République de Venise, puis ces rues sombres et étroites, ces palais noircis par les siècles, les ruines d'un petit temple à Minerve et enfin le ColiséeL. Il me semble voir tout cela. Je ferme les yeux et je traverse la ville, je visite les ruines, je vois...

Je suis le contraire de ceux qui disent : « Loin des yeux, loin du cœur. » A peine loin de mes yeux, l'objet acquiert une valeur double, je le détaille, je l'admire, je l'aime!

J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu bien des villes, mais deux seulement ont excité au plus haut point mon enthousiasme.

La première, c'est Baden-Baden, où j'ai passé deux étés étant enfant ; je me souviens encore de ces délicieux jardins. La deuxième, c'est Rome. Rome, c'est une impression bien différente, mais plus forte si c'est possible.

Il en est de Rome comme de certaines personnes qu'on n'aime pas d'abord, mais pour lesquelles le sentiment s'augmente peu à peu. C'est ce qui rend ces affections-là solides et leur donne une grande douceur sans en chasser pour cela la passion.

J'aime Rome, rien que Rome.

Et Saint-Pierre! Saint-Pierre, lorsqu'un rayon de soleil pénètre par en haut et vient tomber, formant des ombres et des traînées lumineuses, aussi régulières que l'architecture de ses colonnes et de

ses autels. Le rayon de soleil, qui, à l'aide de ces ombres seules, crée au milieu de ce temple de marbre un temple de lumière!...

Les yeux fermés, je me transporte à Rome... et il est nuit, et demain il viendra des hippopotames de Poltava. Il faut être jolie... je le serai...

La campagne m'a fait un bien énorme, jamais je n'ai été aussi transparente et fraîche.

Rome!... et je n'irai pas à Rome!... pourquoi? parce que je ne le veux pas. Et si vous saviez ce que cette résolution me coûte, vous auriez pitié de moi. Tenez... j'en pleure.

Dimanche 24 septembre i8j6. — Il commence à faire froid et c'est avec une répugnance assez prononcée que je me fis réveiller à sept heures; à huit heures, je tâchais de gagner encore quelques instants de plus et à neuf heures j 'étais au salon, ma toque de velours noir en tête et mon amazone noire retroussée de manière à montrer mes armes brodées en haut des bottes.

Les chasseurs étaient tous là : Kamenski, un Porthos; Volkovitski, une furie d'Iphigénie en Tauride ; Pavelka, un affreux avocat ; Salko, un exécrable architecte; Schwabé, le propriétaire de dixsept chiens de chasse; Lioubowitch, un Tchinovnik presque aussi énorme que Kamenski; un homme dont je ne sais pas le nom, mon père, Michel et Paul.

Tout cela examinait les fusils, discutant sur les cartouches, prenant le thé et échangeant des plaisanteries aussi plates que vulgaires. J'excepte mon père et nos deux jeunes gens.

Je pris place avec mon père et nos deux fusils; quatre voitures nous suivaient de près.

Savez- vous comment se fait une battue au loup en Russie? Et d'abord, excusez si je commets des barbarismes cynégétiques, je n'en sais pas le premier mot.

Enfin, voici comment cela se fait :

Depuis une semaine déjà la chasse est annoncée à la commune, au starosta ou bailli, afin de rassembler une quantité suffisante d'hommes; mais, à cause d'une foire à Poltava, il n'en arriva que cent vingt. Il y a plus de deux cents hommes, et des filets furent tendus sur une étendue de six à huit kilomètres. Le prince Kots-

choubey envoya ses filets, ne pouvant venir lui-même au rendezvous.

Je grelottais; mon père nous rangea tous, sans distinction, de chaque côté du chemin, nous compta et nous partagea en deux sections : les armés, et les sans armes.

Il se trouva parmi les paysans une vingtaine de porte-fusils; aux autres on distribua des piques, c'est-à-dire de longs bâtons, avec une fleur de lis en fer à l'extrémité, comme chez les anciens gaulois. Ces piques sont pour tuer lâchement la bête prise dans le filet.

Les filets sont tendus de manière à ce que la bête chassée par les cris de ces hommes vienne s'y prendre, en passant premièrement devant les chasseurs qui sont embusqués en avant.

Nous allons commencer. L'intendant polonais à cheval, en calotte de toile cirée en forme de casque, et sa pique à la main qui, tout à cheval qu'il soit, touche la terre et se lève encore au-dessus de sa tête, galope, va et vient et ne fait rien.

J'arme mon fusil, ajuste ma gibecière contenant un mouchoir de poche et une paire de gants, tousse, et je suis prête.

Me voilà donc seule au milieu de la forêt avec un fusil tout chargé et armé dans les mains, de l'humidité dans les pieds, et de la froidure partout. Mes talons d'acier s'enfonçaient dans cette terre mouillée de la pluie d'hier qui augmentait le froid et m'empêchait de marcher. Que pensez- vous que je fis à peine seule? Oh! c'est bien simple, je regardai d'abord ce qu'on voyait à travers les arbres : du ciel, un ciel gris et froid; ensuite, je regardai autour de moi, je vis des arbres hauts, mais déjà automnes, et apercevant le manteau de mon père par terre, je m'étendis dessus et me pris à songer... En cet instant je sens quelque chose de tiède tout près de moi... je me retourne... Ciel!... trois animaux! aussi doux que caressants. Le grand chien noir et les deux petits chiens* noirs, Jouk I et Jouk II.

Enfin, je distinguai un coup de fusil : le signal... Aussitôt les cris de nos paysans, très loin encore. A mesure qu'ils se rapprochaient, ma rêverie s'éloignait, et quand ils furent assez près pour qu'on pût ressentir l'émotion que causent toujours les cris de beaucoup de gens hurlant tous ensemble même pour rire, je me levai sur pied,

sautai sur mon fusil et dressai l'oreille. Les cris s'approchaient, j'entendais déjà les coups qu'on donnait aux branches avec les piques pour augmenter le tapage.

Il me semblait à chaque instant entendre des craquements dans les broussailles, car les loups préfèrent les endroits épais.

On criait là-bas de plus en plus, et quand parurent les premiers hommes, mon cœur sautait par bonds saccadés, je crois même que j'ai tremblé un instant; mais les hommes ne chassaient rien devant eux, les filets se trouvèrent vides; après l'inspection, on n'y trouva qu'un pauvre lièvre que le géant Kamenski tua d'un coup de pied, l'abominable brute!

On se complimenta sur la guigne générale et on marcha assez gaiement vers la plaine où, sous une meule de paille ou de foin, on se disposa à manger des choses salées et à boire de l 'eau-devie. Les paysans furent régalés de moutons rôtis, de pâtés et d'eau-de-vie. Ça semble grandiose et ce n'est que naturel en Russie.

Ces braves animaux, non, hommes, examinaient curieusement cette créature moitié femme moitié homme, ou plutôt femme, qui portait un fusil, et leur souriait à pleine bouche. Mon père leur parla de la loi concernant les chevaux; je crus qu'il les haranguait pour la Serbie.

Reposés, nous nous remîmes dans le bois sombre, mais comme, au lieu de loups, on chassait les lièvres, il fallait marcher, marcher, marcher... suivre les vingt-neuf chiens, suivis par le chasseur que le prince Kotchoubey a envoyé hier.

Le soleil parut et je serais devenue gaie, si la fatigue n'avait pas remplacé l'humidité. Au bout de deux heures de marche, nous n'avions pas vu la queue d'un lièvre. Ça m'a impatientée et, trouvant notre voiture, je revins avec mon père al paterno tetto. Je me fis frotter de parfum, m'habillai, et descendis retrouver les autres qui avaient apporté trois lièvres.

J'étais adorablement jolie (toujours parlant relativement autant que je puis être jolie), mais c'était inutile, aucun de ces monstres ne ressemble à un homme.

Avec les paysans, je suis expansive et familière : avec mes égaux d'éducation, je suis assez agréable, je crois, mais avec ces rustres!

Pour éviter de leur parler, j'ai joué et j'ai perdu une centaine de francs avec le géant.

On joua de nouveau, et j'ai été dans la bibliothèque écrire une lettre à un marchand de chevaux à Pétersbourg. Comme de raison, le prince me suivit, et, après m'avoir suppliée de lui donner ma main à baiser, ce que je fis, et même sans trop de répugnance, le petit m'ayant regardée, ayant soupiré, me demanda quel âge j'ai.

— Seize ans.

— Eh bien! quand vous aurez vingt-cinq ans, je vous ferai la cour.

— Ah ! fort bien.

— Et alors vous me repousserez comme aujourd'hui.

Cette brillante journée a été terminée par un concert sur l'escalier. Ma voix, c'est-à-dire la moitié de ma voix, les a fait pâmer, mais je crois qu'ils n'y entendent rien et admirent au hasard.

Lundi 23 septembre. — Mon père m'a conduite sur la galerie voir une noce de paysans qui était venue nous saluer. Ils se sont mariés hier. L'homme porte le costume habituel : des bottes noires jusqu'aux genoux, un pantalon foncé et assez large et une swita, espèce de paletot froncé à partir de la ceinture, en drap marron naturel, tissé par les femmes de la campagne; la chemise brodée dont on voit le plastron, et un nœud de couleur à la place de la boutonnière.

La femme est en jupe et en veste, pareilles de forme à celle de l'homme, mais d'une étoffe plus douce en couleur. Et sa tête, au lieu d'être coiffée avec des fleurs et des rubans comme celle des filles, est entortillée dans un mouchoir de soie qui cache tous les cheveux et même tout le front, sans couvrir les oreilles ni le cou.

Ils entrèrent au salon, suivis des garçons d'honneur, des filles d'honneur et de ceux qui ont négocié le mariage.

Le mari et la femme s'agenouillèrent à trois reprises devant mon père.

Mercredi 2j septembre. — Je parle avec mon père en riant, ce qui me permet de tout dire. Il a été blessé de ma dernière phrase avant-hier.

Il se plaint, il dit qu'il a mené une vie folle, qu'il s'est amusé ; mais qu'il lui manque quelque chose, qu'il n'est pas heureux..!

— De qui es-tu donc amoureux? demandai-je en riant de son soupir.

— Veux-tu le savoir?

Et ici, il rougit si fort, qu'il mit ses bras autour de sa tête pour ombrager la figure.

— Je veux, dis !

— De maman.

Et comme sa voix tremblait, je m'émus au point d'éclater de rire pour cacher cette émotion.

— Je savais bien que tu ne me comprendrais pas! s'écria-t-il.

— Pardon, mais cette passion matrimonialement romanesque te ressemble si peu...

— Parce que tu ne me connais pas! Mais je te le jure, je te jure que c'est vrai. Devant cette image de ma grand-mère, devant cette croix, la bénédiction de mon père, et il se signa devant l'image et la croix suspendue au-dessus du lit.

— Peut-être est-ce, reprit-il, parce que je me l'imagine toujours jeune comme alors, parce que je vis de l'imagination du passé. Lorsqu'on nous a séparés, j'ai été comme fou, je suis allé à pied en pèlerin prier la Vierge d'Ahtirna, mais on dit que cette Vierge porte malheur et c'est vrai, car cela s'est embrouillé davantage après. Et puis, dois-je le dire, tu riras... Quand vous demeuriez à Kharkov, j'y allais seul en cachette, je prenais un fiacre et je guettais votre appartement, je restais là une journée pour la voir passer, et puis je m'en retournais sans être vu.

— Si c'était vrai, ce serait très touchant, dis-je.

— Et, dis-moi... puisque nous en sommes à parler de maman... Est-ce que... est-ce qu'elle a de l'aversion pour moi?

— De l'aversion! eh! pourquoi donc? Non, pas du tout.

— C'est que... quelquefois... on a comme cela... des antipathies insurmontables.

— Mais non, mais non.

Enfin nous en avons parlé longuement.

J'en ai parlé comme d'une sainte qu'elle est toujours, depuis l'époque où je me souviens d'avoir compris.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 17

Il était tard, j'allai dormir. — Chez moi, j'aurais soupe, écrit, lu.

Ce matin à huit heures, nous allions partir pour Poltava, quand arriva Mme Hélène K..., la mère de Pacha, une aimable bossue, un peu affectée.

Nous prîmes le thé ensemble et nous partîmes après. Mon père est appelé là-bas pour présider.

Il fait froid, il pleut de temps en temps. Je me suis promenée et puis on s'est rendu chez le photographe : j'ai posé en paysanne, debout, assise et couchée, endormie.

Nous avons rencontré G...

— Vous avez vu ma fille? demanda mon père.

— Oui, monsieur, j'ai vu ce...

— On n'en fait pas de meilleure, n'est-ce pas? et il n'y en a pas de meilleure et il n'y en a pas eu.

— ■ Pardon, monsieur, il y en a eu du temps où existait l'Olympe.

— Ah! monsieur G... vous êtes un faiseur de compliments, je le vois.

Le monsieur est assez laid, assez brun, assez convenable, assez du monde, assez aventurier, assez joueur et assez honnête homme. A Poltava, il est considéré comme le plus instruit et le plus comme il faut.

Le premier froid m'a forcée à mettre ma fourrure de cet hiver. Enfermée qu'elle était, elle a gardé l'odeur qu'elle avait à Rome, et cette odeur, cette fourrure!...

Avez-vous remarqué que pour être transporté à un endroit quelconque, il ne faut qu'un parfum, un air, une couleur?... Passer l'hiver à Paris?... Oh! non!...

Jeudi 28 septembre. — Je pleure d'ennui, je veux partir, je suis malheureuse ici, je perds mon temps, ma vie, je suis misérable, je moisis, je souffre, je suis agacée. Oh! c'est bien le mot!

Cette vie m'horripile. Dieu! Seigneur Jésus! tirez-moi de là.

Vendredi 2g septembre. — ■ J'étais si désespérée hier, il me semblait que j'étais pour toujours enchaînée en Russie; cela m'exaspérait, j'étais prête à grimper au mur et j'ai pleuré amèrement.

La mère de Pacha me gêne. Pourquoi? Parce qu'elle a dit plusieurs choses par lesquelles je vois en quels termes exaltés son fils lui a parlé de moi. Et enfin, comme j'insistais pour qu'elle le fît venir, elle me dit, moitié riant, moitié sérieusement :

— Non, non, il faut qu'il reste là-bas. Tu t'ennuies ici et, n'ayant rien à faire, tu le tourmentes; il m'est revenu tout écrasé et étourdi.

Ce à quoi je répondis avec beaucoup de candeur :

— Je ne pense pas que Pacha soit homme à s'offenser de quelques plaisanteries amicales. Si je plaisante et le taquine un peu, c'est qu'il est mon proche parent, presque mon frère.

Elle m'examina longtemps et dit :

— Savez- vous ce qui est le comble de la folie?

— Non.

— C'est de devenir amoureux de Moussia. Rattachant instinctivement cette phrase à d'autres et à d'autres

encore, je rougis jusqu'aux oreilles.

Dimanche ieT octobre. — Nous avons été chez le prince Serge Kotchoubey.

Mon père s'était fait beau, si beau qu'il avait même des gants un peu trop clairs.

J'étais en blanc comme aux courses de Naples; seulement j 'avais un chapeau tout en plumes noires, de cette forme du classique comme il faut, russe, que je n'aime pas, mais qui est appropriée à la circonstance.

La campagne du prince est à huit kilomètres de Gabronzi, cette fameuse Dikanka chantée par Pouchkine en même temps que les amours de Mazeppa et de Marie Kotchoubey.

La propriété a surtout été embellie par le prince Victor Pavlovitch Kotchoubey, grand chancelier de l'Empire, remarquable homme d'État, le père du prince actuel.

Dikanka peut rivaliser, comme beauté de jardin, de parc, de bâtiments, avec les villas Borghèse et Doria à Rome. Sauf les

26o JOURNAL

débris antiques inimitables et irremplaçables, Dikanka est peutêtre plus riche, presque une petite ville. Je ne compte pas les cabanes de paysans, je ne parle que de la maison et des dépendances. Je suis émerveillée de trouver cette résidence en pleine Petite Russie. Et quel dommage! on en ignore même l'existence. Il y a plusieurs cours, des écuries, des fabriques, des machines, des ateliers... Le prince a la manie de bâtir, de fabriquer, d'orner. Mais, la porte de la maison ouverte, toute ressemblance italienne disparaît. L'antichambre est mesquine par rapport au reste, et on ne voit qu'une belle maison de grand seigneur, mais de cette splendeur, de cette majesté, de cet art divin, qui vous ravissent l'âme dans les palais italiens... point.

Le prince est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, veuf depuis deux années, je crois. Le type du grand seigneur russe, un de ces hommes de l'ancien temps qu'on commence à regarder comme des animaux d'une autre espèce que la nôtre.

Ses manières et sa conversation me rendirent un peu confuse au commencement, abrutie comme je le suis; mais au bout de cinq minutes j'étais très heureuse.

Il me conduisit, à son bras, devant les principaux tableaux et par tous les salons. La salle à manger est superbe. On me donna la place d'honneur à droite, à gauche le prince et mon père. Plus loin, plusieurs personnes qui ne furent pas présentées et qui vinrent humblement prendre leurs places : les tenanciers du moyen âge.

Tout allait à ravir, quand il m' arrive un malaise, la tête me tourne; je me levai de table, et d'ailleurs on avait fini.

Entrée au salon mauresque, je m'assis et je me suis presque trouvée mal. On me montra les tableaux, les statuettes, le portrait du prince Basile et sa chemise tachée de sang, suspendue dans une armoire à laquelle le portrait sert de battant. On me mena voir les chevaux; mais je ne voyais rien et nous dûmes partir.

Samedi 14 octobre. — J'ai reçu des robes de Paris; je me suis habillée et je suis sortie avec Paul.

Poltava est une ville plus intéressante qu'on ne le pense. Il y d'abord de remarquable la petite église de Pierre le Grand. Elle est

en bois et on a fait pour la conserver un étui en briques; entre cet étui et les murs de l'église, un homme peut passer librement.

Tout à côté de l'église se trouve la colonne dressée à l'endroit même où, après avoir gagné la bataille du juin 1709, l'empereur a daigné se reposer assis sur une pierre. La colonne est en bronze.

J'entrai dans la vieille église de bois, je me mis à genoux et j'ai touché trois fois le plancher de mon front. On dit qu'en faisant ainsi dans une église où l'on se trouve pour la première fois, la chose pour laquelle on prie se réalisera.

En poursuivant mes visites aux curiosités, je suis allée voir le grand couvent de Poltava.

Il se trouve au sommet de la seconde colline. Poltava est située sur deux collines.

Il n'y a là de remarquable que l'iconostase en bois miraculeusement sculpté.

C'est là qu'est enterré mon aïeul, le père de grand-papa Babanine; j'ai salué sa tombe.

Mardi ij octobre. — Nous jouions au croquet.

— Pacha, que feriez-vous à la personne qui m'aurait offensée, cruellement offensée?

— . Je la tuerais, répondit-il simplement.

— Vous avez sur la langue de fort belles paroles!!! mais vous riez, Pacha.

— Et vous?

On m'appelle le diable, l'ouragan, le démon, la tempête... Je suis tout cela depuis hier.

Je ne deviens un peu tranquille que pour émettre des opinions plus diverses les unes que les autres sur l'amour.

Mon cousin a des pensées idéalement vastes et Dante aurait pu lui emprunter son divin amour pour la Béatrix.

— Je serai sans doute amoureux, dit-il, mais je ne me marierai pas.

— Comment, homme vert, mais on rosse les gens pour de pareilles paroles!

— Parce que... continua-t-il, je voudrais que mon amour durât toujours, au moins dans l'imagination, conservant sa pureté

divine et sa violence... Le mariage éteint l'amour, justement parce qu'il le donne.

— Oh! oh! fis-je.

— ■ Très bien, dit sa mère, pendant que l'orateur farouche rougissait et s'anéantissait, confus de ses propres paroles.

Et au milieu de tout cela, je me regardais dans la glace et me coupais les cheveux, devenus trop longs, sur le front.

— ■ Tenez, dis-je à l'homme vert, en lui jetant une petite touffe de fils d'or roussis, je vous les donne pour souvenir.

Non seulement il les prit, mais sa voix, son regard tremblèrent ; et comme je les lui voulus reprendre, il me regarda si drôlement, comme un enfant s'étant emparé d'un joujou qui lui semble un trésor.

Je donnai à mon cousin à lire Corinne) après quoi, il partit.

Corinne et lord Melvil traversent à pied le pont Saint-Ange... « C'est en passant sur ce pont, dit lord Melvil, qu'en retournant du Capitole j'ai pour la première fois longtemps pensé à vous. » Je ne sais vraiment ce qu'il y a dans cette phrase... mais elle m'a fait littéralement pâmer hier soir... D'ailleurs, c'est ainsi chaque fois que je la retrouve en ouvrant ce livre. — Ne m'a-t-on pas dit quelque chose de semblable?

Il y a dans ces quelques mots tout simples quelque chose de magique, peut-être est-ce leur simplicité? ou bien l'association?...

Vendredi 20 octobre. — A huit heures du matin, par un temps gris et la terre noire légèrement poudrée de neige comme la figure de Mme B...; nous sommes déjà en chasse. Michel a amené sa meute de lévriers. A peine aux champs, je me mis à cheval sans me débarrasser de la pelisse que j'attachai avec une courroie autour de ma taille; on me donne trois chiens en laisse.

La gelée, la neige, les chevaux et les têtes fines de lévriers me remplissaient de joie, je triomphais.

Pacha, à cheval comme moi, était très aimable, ce qui lui va très mal et me déconcerte... Pourtant non, ses changements d'humeur ne sont pas à dédaigner.

— Pacha, il y a une personne qui me gêne horriblement (ras-

surez-vous, ce n'est pas ma tante T...) et cette personne je voudrais d'une manière polie l'exterminer.

— - Bien; disposez de moi.

— ■ Vraiment?

— Essayez.

— • Parole d'honneur? Et vous ne direz rien?

— ■ Parole d'honneur, rien à personne...

A cause de ces quelques mots, il. existe à présent entre moi et l'homme vert une sorte de lien.

Nous avons à nous parler bas, en anglais, quand sa mère n'est pas là.

Pacha voulut continuer à faire l'aimable, je lui ai donné mes deux mains à baiser, une poésie de Victor Hugo à lire, je le traite en frère, comme il est.

Lundi 23 octobre. — Hier, nous nous fourrâmes dans un coupé à six chevaux et nous partîmes pour Poltava.

Le voyage fut gai. Les pleurs à l'heure de quitter le toit paternel provoquèrent un épanchement général, et Pacha s'écria qu'il était amoureux fou.

— ■ Je jure que c'est vrai, s'écria-t-il; mais je ne dirai pas de qui.

— ■ Si vous n'êtes pas amoureux de moi, m'écriai-je, je vous maudis !

J'avais froid aux pieds, il ôta sa pelisse et m'en couvrit les pieds.

— • Pacha, jurez-moi de dire la vérité.

— ■ Je vous le jure.

— • De qui êtes- vous amoureux?

— ■ Pourquoi?

— Cela m'intéresse, nous sommes parents, je suis curieuse et puis... et puis... ça m'amuse.

— ■ Vous voyez, cela vous amuse!

— Sans doute, mais ne prenez pas de mot dans un sens mauvais, je m'intéresse à vous, vous êtes un brave garçon.

— Vous voyez bien que vous riez, vous vous moquerez de moi après.

— • Voici ma main, et ma parole que je ne ris pas. Mais ma figure riait.

— De qui êtes- vous amoureux?

— De vous.

— Bien vrai?

— Parole d'honneur! Je ne parle jamais comme dans les romans, et faut-il donc tomber à genoux et débiter un tas de bêtises?

— Oh! mon cher, vous parodiez quelqu'un que je connais.

— Comme il vous plaira, Moussia, mais je dis la vérité.

— Mais, c'est une folie!

— Eh! sans doute, c'est ce qui me plaît! C'est un amour sans espoir, c'est ce qu'il me fallait. J'avais besoin de souffrir, de me tourmenter, et puis, quand la personne sera partie, j'aurai à quoi songer, quoi regretter. Je me martyriserai, ce sera mon bonheur.

— Homme vert!

— Homme vert? homme vert?

— Mais nous sommes frère et sœur.

— Non, cousins.

— C'est la même chose.

— Oh! non.

Alors, je me mis à taquiner mon amoureux. — Toujours celui que je ne cherche pas!

Je partis avec Paul, renvoyant Pacha à Gavronzi. A la gare nous vîmes le comte M... et ce fut lui qui me rendit les quelques petits services, là, et en wagon.

On me réveilla à la troisième station et j'ai passé devant le comte tout endormi pour l'entendre me dire :

— Je ne me suis pas endormi exprès pour vous voir passer.

On m'attendait à Tcherniakovka ; mais je me couchai de suite brisée, oh! brisée!

Etienne et Alexandre avec leurs femmes et les enfants me vinrent trouver dans mon lit.

Je veux retourner auprès des miens! Déjà ici, je me sens mieux. Là, je serai tranquille.

J'ai vu ma nourrice Marthe.

Mardi 24 octobre. — Je n'ai pas eu d'enfance, mais la maison où j'ai vécu toute petite m'est sympathique, sinon chère. Je connais

tout le monde et toutes choses. Les serviteurs de pères en fils, vieillis à notre service, s'étonnent de me voir si grande et je jouirais de quelque doux souvenir si mon esprit n'était empoisonné par les préoccupations présentes.

On m'appelait Mouche, Mouka, et comme je ne pouvais aspirer ïhf à la russe, je disais, comme les Français, Moucha, ce qui veut dire : martyrisât ion. Une lugubre coïncidence.

J'ai rêvé d'A... pour la première fois depuis Nice.

Dominica et sa fille arrivèrent le soir à la suite de mon billet de ce matin. On resta longtemps dans la salle à manger qui communique avec la salle par un arc sans draperie.

Ma robe Agrippine a un grand succès. J'ai chanté en marchant pour dominer cette peur qui me gagne toujours lorsque je chante.

Pourquoi écrire? Qu'ai- je à raconter? Je dois ennuyer les gens à périr... Patience!

Sixte Quint n'était qu'un gardeur de pourceaux, et Sixte-Quint devint pape!

Reprenons.

Avec Lola, il m'arriva comme un courant d'air de Rome... Il me semblait que nous revenions de l'Opéra ou du Pincio.

L'immense bibliothèque de grand-papa offre un immense choix d'ouvrages curieux et rares. J'en ai choisi quelques-uns pour lire avec Lola.

Jeudi 26 octobre. — Béni soit le chemin de fer! Nous sommes à Kharkov, chez le fameux aubergiste Andrieux, — partis sur les chevaux âgés de trente ans, les chevaux de grand-papa. Et le départ a été un véritable feu d'artifice de gaieté simple et honnête. On respire autrement avec des gens qui ne vous veulent que du bien.

Ma colère est passée, et de nouveau, je rêve à Pietro. Au théâtre, je n'écoutais pas la pièce et je rêvais, mais je suis dans l'âge où l'on rêve à quoi que ce soit, pourvu qu'on rêve.

Dois- je aller à Rome, ou travailler à Paris?

C'est crevant, la Russie telle que les circonstances me la font. Mon père m'appelle télégraphiquement.

Samedi 2j octobre. — En revenant de Tcherniakow dans notre vieux nid, je trouvai une lettre de papa.

Et pendant toute la soirée, Alexandre et sa femme n'ont fait que me conseiller d'emmener mon père à Rome.

— Tu le peux, dit Nadine, fais-le, ce sera un vrai bonheur.

Je répondis par monosyllabes, car je me suis fait une espèce de ' promesse de ne parler de cela à personne.

Chez moi, j 'ai décroché une à une toutes les images couvertes d'or et d'argent. Je les placerai dans mon oratoire, là-bas.

Dimanche 2g (iy) octobre. — J'ai décroché les tableaux comme j'ai décroché les images. Il y a un Véronèse, dit-on, un Dolci; mais je le saurai à Nice. Une fois en train, j'aurais voulu tout emporter. L'oncle Alexandre semblait mécontent, mais le premier pas me coûta seul; une fois partie j'étais à mon aise.

Nadine est la protectrice des écoles voisines. Elle a entrepris avec une énergie admirable l'œuvre de la civilisation de nos paysans.

Ce matin je suis sortie avec Nadine voir son école, et ensuite je me suis fatiguée à démêler les vieilles hardes et à les donner à droite et à gauche. Il arriva une foule de femmes qui avaient chacune servi ou été près de la maison ; il fallut donner.

Il est probable que je ne reverrai plus Tcherniakow. Longtemps j 'ai erré de chambre en chambre et cela m'a été vraiment bien doux. On se moque des gens qui trouvent des souvenirs, des douceurs, dans les meubles et les tableaux, qui leur disent bonjour, adieu; qui voient comme des amis dans ces morceaux de bois et d'étoffe, qui, à force de vous servir et d'être sous vos yeux, prennent une parcelle de votre vie et semblent une partie de votre existence.

Moquez-vous ! Les sentiments les plus subtils sont les plus facilement ridiculisés. Et où la moquerie règne, la suprême finesse du sentiment disparaît.

Mercredi Ier novembre. — Aussitôt Paul sorti, je me suis trouvée seule avec cet être honnête et admirable qui se nomme Pacha.

— Alors, je vous plais toujours?

— Ah! Moussia, comment voulez-vous qu'on vous en parle!

— Mais simplement. Pourquoi ces réticences? Pourquoi ne pas être simple et franc? Je ne me moquerai pas; si je ris, ce sont les nerfs et rien d'autre. Alors je ne vous plais plus?...

— Pourquoi?

— Ah! mais, pour, pour... je ne sais plus.

— On ne peut pas se rendre compte de cela.

— Si je ne vous plais pas, vous pouvez le dire, vous êtes assez franc pour cela, et moi, assez indifférente... Voyons, est-ce le nez? ou les yeux?

— On voit que vous n'avez jamais aimé.

— Pourquoi?

— Parce que du moment où l'on analyse les traits, où le nez prime les yeux, ou les yeux la bouche... cela veut dire qu'on n'aime pas.

— C'est tout à fait vrai; qui vous l'a dit?

— Personne.

— Ulysse?

— Non... reprit-il; on ne sait pas ce qui plaît... je vous dirai franchement... c'est votre air, vos manières, votre caractère surtout.

— Il est bon?

— Oui, à moins que vous ne jouiez la comédie, ce qu'il est impossible de faire toujours.

— Encore vrai... Et ma figure?

— Il y a des beautés... ce qu'on nomme classiques.

— Oui, nous le savons. Après?

— Après? Il y a des femmes qu'on voit passer, qu'on dit jolies, et on n'y pense plus après... Mais il y a des figures qui... sont jolies et charmantes... et qui laissent une longue impression, un sentiment agréable... charmant.

— Parfait... et puis?

— Comme vous questionnez!

— Je prorite de l'occasion pour savoir un peu ce qu'on pense de moi; je ne rencontrerai pas de sitôt un autre que je pourrai questionner ainsi, sans me compromettre. Et comment cela vous a-t-il pris? C'est venu tout à coup, ou peu à peu?

— Peu à peu.

— Hum, hum!

— C'est mieux, c'est plus solide. Ce qu'on aime en un jour, on se de l'aimer en un jour, tandis que...

— Rimez donc... ça dure toujours!

— Oui, toujours.

La conversation dura longtemps encore, et je me mis à éprouver un respect considérable pour cet homme dont l'amour est respectueux comme une religion et qui ne l'a jamais souillé ni d'une parole ni d'un regard... profane.

— Aimez- vous à parler d'amour? demandai-je tout d'un coup.

— Non; en parler avec indifférence, c'est une profanation.

— Cependant ça amuse.

— Amuse! se récria-t-il.

— Ah! Pacha, la vie est une grande misère... Ai- je jamais été amoureuse?

— Jamais, répondit-il.

— Pourquoi le pensez- vous?

— A cause de votre caractère, vous ne pouvez aimer que par caprice... Aujourd'hui un homme, demain une robe, après-demain un chat.

— Je suis enchantée lorsqu'on pense cela de moi. Et vous, mon cher frère, avez- vous jamais été amoureux?

— Je vous l'ai dit. Mais oui, je vous l'ai dit, vous le savez.

— Non, non, ce n'est pas de cela que je parle, dis-je vivement, mais avant?

— Jamais.

— C'est drôle. Par moments je crois me tromper et vous avoir pris pour plus que vous n'êtes...

On parla de choses indifférentes et je montai chez moi. Voilà un homme, non, ne le pensons pas excellent, la désillusion serait trop désagréable. Il m'a avoué tantôt qu'il se ferait soldat.

— Pour gagner de la gloire, je vous le dis franchement.

Eh bien! cette phrase partie du fond du cœur, moitié timide moitié hardie, et vraie comme la vérité, m'a fait un énorme plaisir. Je me flatte peut-être; mais il me semble que l'ambition lui était inconnue. Je crois me rappeler l'effet étrange que produisirent mes premières phrases d'ambition, et un jour que je parlais dans ce sens tout en peignant, l'homme vert se leva subitement et se mit à arpenter la chambre en murmurant :

— Il faut faire quelque chose, il faut faire quelque chose !

Jeudi 2 novembre. — Mon père me « chicane » sur tout. Cent fois j'ai envie de tout envoyer au diable et cent fois je me retiens, ce qui me cause une peine indicible.

Il fallut un « tas d'histoires » pour l'amener à Poltava ce soir. A l'assemblée de la noblesse, un piano quatuoriste donne un concert. Je voulus y aller pour me faire voir, et ce sont des obstacles sans fin.

Ce n'est pas assez de ne m'avoir pas procuré le moindre plaisir, d'avoir chassé ceux qui pouvaient m'être des égaux, d'avoir fait la sourde oreille à toutes mes insinuations et même à mes demandes concernant un fichu spectacle d'amateurs. Ce n'est pas assez! Voilà qu'au bout de trois mois de câlineries, de gentillesses, de frais d'esprit, d'amabilité, j'obtiens... une forte opposition à ce que j'aille à ce misérable concert. Ce n'est pas tout, et de ceci je vins à bout, mais alors il fallut faire une histoire sur le choix de la toilette. Il fallut m'imposer une robe de laine, un costume de promenade. Que c'est petit, tout cela, que c'est indigne d'êtres intelligents!

Je n'avais pas absolument besoin de mon père. J'avais Nadine et l'oncle Alexandre, Paul et Pacha, mais je l'emmenai par caprice et à mon grand déplaisir.

Mon père me trouva trop belle et ce fut une autre histoire, il eut peur que je parusse trop différente des dames de Poltava, et il me supplia cette fois de me mettre autrement, lui qui m'avait priée de m'habiller ainsi à Kharkov. Il en résulta une paire de mitaines mises en pièces, des yeux furibonds, une humeur de l'autre monde et... aucune modification dans ma mise. Nous arrivâmes à la moitié du concert, j'entrai au bras de mon père, la tête haute et de l'air d'une femme sûre d'être admirée... Nadine, Paul et Pacha suivaient. Je passai devant Mme Abaza sans la saluer, et nous nous plaçâmes au premier rang à côté d'elle.

J'ai été chez Mlle Dietrich qui, devenue Mme Abaza, ne m'a pas rendu ma visite. Je me tins avec une assurance insolente et ne la saluai pas, malgré tous ses regards. Nous fûmes de suite entourées par tout le monde. Tous ces nigauds du club, qui est dans la même maison, vinrent dans la salle « pour voir ».

Le concert finit vite et nous partîmes accompagnés des cavaliers d'ici.

— As-tu salué Mme Abaza? demanda à plusieurs reprises mon père.

Et, sur ce, je fis une tirade où je conseillai de moins mépriser les autres et de se regarder avant soi-même. Je le piquai au vif, en sorte qu'il retourna au club et revint me dire qu'Abaza en appelait à tous les domestiques de l'hôtel, et assurait m'avoir rendu visite le lendemain même avec sa nièce.

Du reste, mon père était radieux; on l'avait comblé de compliments sur mon compte.

Samedi 4 novembre (23 octobre). — Je devais prévoir que mon père saisirait toutes les occasions grandes ou petites pour se venger de sa femme. Je me le disais vaguement ; mais je crus en la bonté de Dieu. Maman n'est pas fautive, on ne peut pas vivre avec un pareil homme. Il s'est tout à coup révélé. Je puis juger à présent.

Il neige depuis ce matin, la terre est blanche et les arbres sont couverts de givre, ce qui produit des teintes délicieusement vagues vers le soir. On voudrait s'enfoncer dans ce brouillard grisâtre de la forêt, cela semble un autre monde.

Mais le doux balancement de la voiture, le parfum délicieux de la première neige, le vague, le soir, toutes ces puissances calmantes, ne diminuèrent en rien mes soubresauts d'indignation au souvenir d'A..., souvenir qui me traque comme une bête fauve et qui ne me donne pas un instant de tranquillité.

A la campagne, à peine fûmes-nous au salon que mon père commença à lancer ses coups d'épingle et enfin, voyant que je me taisais, il s'écria :

— Ta mère me dit que je finirai mes jours chez elle à la campagne! Jamais!

Répondre, c'eût été partir à l'instant même. — Encore ce sacrifice, pensai-je, et au moins j'aurai tout fait, je ne m'accuserai pas. Je demeurai assise et je ne dis pas un mot; seulement je me souviendrai longtemps de cette minute, tout mon sang s'est arrêté, et mon cœur cessa de battre un instant pour palpiter ensuite comme un oiseau dans l'agonie.

Je me mis à table, toujours muette et d'un air délibéré. Mon

père comprit son erreur et se mit à tout trouver mauvais, à gronder les domestiques avec affectation pour avoir ensuite pour excuse un état d'irritation.

Tout à coup il s'assit sur le bord de mon fauteuil et m'entoura de ses bras. Je me dégageai aussitôt.

— Oh! non, dis- je d'une voix ferme et qui n'avait cette fois aucun accent pleurard. Je ne veux pas rester près de toi.

— Mais si, mais si!

Et il tâchait de tourner à la plaisanterie.

— Mais c'est moi qui devrais me fâcher, ajouta-t-il.

— Aussi je ne me fâche point...

Mardi 7 novembre. — J'ai cassé mon miroir! Mort ou grand malheur. Cette superstition me glace et quand on regarde par la fenêtre on est encore plus glacé. Tout est blanc sous un ciel gris perle. Il y a longtemps que je n'ai vu un pareil tableau.

Paul, avec cette avidité naturelle de la jeunesse, de montrer aux nouveaux du nouveau, fit atteler un petit traîneau et m'emmena promener tout triomphant. Ce traîneau est bien impertinent de s'appeler ainsi, c'est tout bonnement quelques misérables bûches clouées ensemble, remplies de foin et recouvertes d'un tapis. Le cheval, étant très près, nous lançait la neige au visage, dans les manches, dans mes pantoufles, dans les yeux. Cette poussière glacée recouvrait les triples dentelles sur ma tête et s'amassant dans les plis, gelait.

— Vous m'avez dit de venir à l'étranger en même temps que vous, dit tout à coup l'homme vert.

— Oui, et pas par caprice; vous me feriez une grâce en venant et vous ne voulez pas ! Vous ne faites rien pour moi, pour qui ferezvous donc?

— Eh! vous savez bien pourquoi je ne peux pas venir.

— Mais vous le savez... c'est parce qu'en partant avec vous je continuerais de vous voir et que cela me fait un mal affreux !

— Et pourquoi?

— Parce que... je vous aime.

— Mais en venant, vous me rendriez un tel service!

— Moi, vous être utile!

— Oui.

— i Non, je ne peux pas venir... je vous regarderai de loin... Et si vous saviez, reprit-il d'une voix douce et navrante, si vous saviez ce que je souffre quelquefois... Il faut avoir ma force morale pour paraître toujours le même et calme. Ne vous voyant plus...

— ■ Vous m'oublierez.

— Jamais.

— - Mais alors?

Mon accent avait perdu toute teinte de raillerie, j'étais touchée.

— Je ne sais pas, dit-il; seulement cet état de choses me fait trop mal.

— Pauvre!...

Je me repris aussitôt, cette pitié est une insulte.

Pourquoi est-ce si délicieux d'entendre les confessions des souffrances qu'on cause? Plus on est malheureux d'amour pour vous, plus vous êtes heureuse.

— Venez avec nous, mon père ne veut pas emmener Paul, venez.

— Je...

— Vous ne pouvez pas — nous le savons. Je ne vous en prie plus. Assez!

Je pris un air d'inquisition ou comme une personne qui s'apprête à bien s'amuser d'une méchanceté.

— ■ Alors j'ai l'honneur d'être votre première passion? c'est admirable ! Vous êtes un menteur.

— Parce que ma voix ne change pas de ton, et parce que je ne pleure pas! J'ai une volonté de fer, voilà tout.

— Et moi qui voulais vous donner... quelque chose.

— Quoi?

-Ça.

Et je lui montrais une petite image de la Vierge suspendue à mon cou par un ruban blanc :

— Donnez-la-moi.

— Vous ne la méritez pas.

— Eh! Moussia, fit-il en soupirant, je vous assure que je la mérite. Ce que je sens, c'est un attachement de chien, un dévouement sans bornes...

— Approchez, jeune homme, et je vous donnerai ma bénédiction.

— Votre bénédiction?

— ■ Ma vraie. Si je vous fais parler ainsi, c'est pour savoir un peu ce que sentent ceux qui aiment, car supposez que je me mette à aimer un jour... il faudra bien que j'en reconnaisse les symptômes.

— Donnez-moi cette image, dit l'homme vert qui ne la quittait pas des yeux.

Il s'agenouilla sur la chaise, dont le dossier me servait d'appuiebras, et voulut prendre l'image, mais je l'arrêtai.

— Non, non, au cou.

Et je la lui passai au cou toute chaude encore de moi.

— Oh! fit-il, pour cela, merci, bien merci!

Et il me baisa la main tout seul, pour la première fois.

Mercredi 8 novembre. — Il y a un archine de neige par terre, mais le temps est clair et beau. On alla de nouveau se promener dans un traîneau plus grand et aussi mal organisé, car la neige n'est pas encore assez ferme pour supporter les lourds traîneaux à fers.

Paul conduisait et, profitant des moments où Pacha était le plus mal assis, il lançait les chevaux à fond de train, nous éclaboussant de neige et faisant crier l'homme vert et rire ma vénérée personne. Il nous mena par de tels chemins et dans de tels amas de neige que l'on ne fit que demander grâce et rire. La promenade en traîneau, quelque sérieux qu'on soit semble toujours un jeu d'enfant.

Paul était à ma droite et Pacha à ma gauche : je lui fis passer les bras derrière moi, de façon à ce que ce bras, son corps et celui de Paul me fissent comme un fauteuil bien commode.

Le froid m'épouvantait moins; je n'avais que ma pelisse et une toque de loutre, cela rendait mes mouvements plus libres et mes paroles aussi.

Le soir, je me mis au piano, je jouai la lecture de la lettre de Vénus, un adorable morceau qui se trouve dans la Belle Hélène.

Mais la Belle Hélène est une composition ravissante. Offenbach commençait et ne s'était pas encore encanaillé à force de faire des opérettes à deux sous.

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. l%

Je jouai fort longtemps... je ne sais plus quoi, quelque chose de lent et de passionné, de tendre et d'adorable comme les romances sans paroles de Mendelssohn, bien comprises, peuvent seules être.

Je pris quatre tasses de thé en parlant de musique.

— i Elle a une grande influence sur moi, dit l'homme vert, je me sens tout étrange, elle me produit un effet... sentimental... et en l'écoutant on dit ce qu'on n'oserait jamais dire autrement.

— C'est une traîtresse, Pacha; méfiez- vous de la musique, elle fait faire bien des choses qu'on ne ferait pas, la tête reposée. Elle vous empoigne, vous entortille, vous entraîne... et puis, c'est terrible.

Je parlai de Rome et du somnambule Alexis.

Pacha écoutait et soupirait dans son coin; et quand il s'approcha de la lumière l'expression de sa figure me dit plus que toutes les paroles du monde ce que le pauvre garçon souffrait.

(Remarquez cette vanité féroce, cette avidité de constater des ravages dont on est la cause. Je suis une vulgaire coquette ou bien..., non, — femme, voilà tout,)

— • Nous sommes mélancolique ce soir? dis- je doucement.

— Oui, fit-il avec effort, vous avez joué et... je ne sais, j'ai la fièvre, je crois.

— ■ Allez dormir, mon ami, je vais monter. Seulement aidez-moi à porter mes livres.

Jeudi 9 novembre. — Mon séjour ici m'aura du moins servi à connaître la littérature splendide de mon pays. Mais de quoi parlent ces poètes et ces écrivains? De là-bas.

Et d'abord citons Gogol, notre étoile humoristique. Sa description de Rome m'a fait et pleurer et gémir, et on ne peut en avoir une idée qu'en lisant.

Demain ce sera traduit. Et ceux qui ont eu le bonheur de voir Rome comprendront mon émotion.

Oh! quand donc sortirai- je de ce pays gris, froid, sec, même en été, même au clair du soleil? Les feuilles sont chétives et le ciel est moins bleu que... là-bas.

Vendredi 10 novembre. — J'ai lu jusqu'à ce moment... je suis dégoûtée de mon journal, anxieuse, découragée...

Rome, je ne peux rien dire de plus.

Je suis restée cinq minutes avec ma plume en l'air et je ne sais que dire, tant mon cœur est plein. Mais le temps approche et je | vais revoir A... Revoir A... — me fait peur. Et pourtant je crois que je ne l'aime pas, j'en suis même sûre. Mais ce souvenir, mais mon chagrin, mais l'inquiétude sur l'avenir, la crainte d'un affront... A...! Que ce mot revient souvent sous ma plume et qu'il m'est odieux !

Vous pensez que je veux mourir! Fous que vous êtes! J'adore la vie telle qu'elle est, et les chagrins, les déchirements, les larmes que Dieu m'envoie, je les bénis et je suis heureuse!

Au fait... je me suis tellement faite à l'idée d'être malheureuse qu'en rentrant en moi-même, enfermée seule chez moi, loin du monde et des hommes, je me dis que je ne suis peut-être pas trop à plaindre...

Pourquoi pleurer alors?

Samedi 11 novembre. — Ce matin à huit heures, j'ai quitté Gavronzi et non sans un tout léger sentiment, de regret?... non, mais d'habitude.

Tous les domestiques sortirent dans la cour; je donnai à tous de l'argent et à la femme de ménage un bracelet en or.

La neige fond, mais il en reste bien assez pour nous éclabousser durant le chemin et, malgré mon vif désir de rester la face découverte pour faire mes observations philosophiques comme M. Prudhomme, je me vis forcée par un vent inexorable à m' emmitoufler entièrement.

J'entrai droit chez l'oncle Alexandre, dont je vis le nom sur la planche, et il me raconta l'anecdote suivante :

Un monsieur voyage avec un ofhcier et se place dans le même wagon. On engage tant bien que mal une conversation sur la nouvelle loi concernant les chevaux.

— C'est vous, monsieur, qui êtes envoyé dans notre district? demande le monsieur au militaire.

— Oui, monsieur.

— Alors vous avez sans doute inscrit les chevaux isabelle de notre maréchal Bashkirtseff.

— Oui, c'est moi, monsieur.

Et l'officier en détailla les qualités et les défauts.

— Connaissez- vous Mlle Bashkirtseff?

— Non, monsieur, je n'ai pas cet honneur. Je l'ai seulement vue, mais je connais M. Bashkirtseff. Mlle Bashkirtseff est une ravissante personne, c'est une vraie beauté, mais une beauté « indépendante, originale, naïve »; je l'ai rencontrée dans un wagon près de Pétersbourg, et elle nous a positivement frappés, moi et mes camarades.

— Cela m'est d'autant plus agréable, dit le monsieur, que je suis son oncle.

— Ah! et moi, monsieur, je me nomme Soumorokoff. Mais votre nom?

— Babanine.

— Enchanté.

— Charmé, etc.

Le comte ne cessait de répéter que ma place est à Pétersbourg et qu'il est odieux de me garder à Poltava. Ah ! monsieur mon père !

— Mais mon oncle, dis- je à Alexandre, vous avez sans doute inventé tout cela.

— Que je ne revoie jamais ma femme et mes enfants, si j'ai inventé une seule parole, et que la foudre m'écrase!

Mon père rage, ce à quoi je ne fais pas la moindre attention.

Poltava. — Mercredi 15 novembre. — ■ C'est dimanche soir que je suis partie avec mon père, après avoir vu, pendant mes deux derniers jours de Russie, le prince Michel et le reste.

A la gare, il n'y a que ma famille avec moi, mais beaucoup d'inconnus regardaient notre « bataclan » avec curiosité.

Le voyage seul jusqu'à Vienne me coûte près de cinq cents roubles. J'ai payé pour tout moi-même. Les chevaux partent avec nous sous l'escorte de Chocolat et de Kousma, valet de chambre de mon père.

J'allais en prendre un autre, mais Kousma, dévoré du désir de voyager, vint supplier à la manière russe de le prendre.

Chocolat surveillera, car Kousma est une manière de lunatique,

qui peut très facilement s'oublier à compter les étoiles et peut se laisser enlever les chevaux et même son habit.

Ayant épousé une fille qui l'aimait depuis longtemps, après la cérémonie il s'enfuit au jardin et resta plus de deux heures à pleurer et à se plaindre comme un fou. Il l'est un peu, je crois, et son air effaré le rend très remarquable comme imbécillité.

Mon père rageait toujours. Quant à moi, je me promenais par la gare comme chez moi. Pacha se tenait éloigné en me regardant tout le temps.

Au dernier moment, on s'aperçut qu'un paquet manquait; il s'éleva comme une tempête et on se mit à courir de tous côtés. Amélia se justifiait, je lui reprochais de mal servir. Le public écoutait et s'amusait; ce que voyant, je redoublais d'éloquence dans la langue du Dante. Ça m'amusait surtout parce que le train nous attendait. Voilà ce qu'il y a de beau dans ce fichu pays : on y règne.

Alexandre, Paul et Pacha entrèrent dans le coupé; mais la troisième sonnette annonçait le départ et on se pressait autour de moi.

— Paul, Paul, disait l'homme vert, laisse-moi lui dire adieu, au moins !

— Laissez-le avancer, dis-je.

Il me baisa la main et je l'embrassai sur la joue près de l'oeil. C'est l'usage en Russie, mais je ne m'y étais jamais conformée. On n'attendait que le sifflet et il ne tarda pas.

— Eh bien? fis- je.

— J'aurai encore le temps, dit l'homme vert.

Le train secoué s'ébranla lentement et Pacha commença à parler fort vite, mais ne sachant pas ce qu'il disait.

— Au revoir, au revoir, sautez donc!

— Oui, adieu, au revoir!

Et il sauta sur la plate-forme, après m'avoir baisé encore une fois la main. Baiser de chien fidèle et respectueux.

— Eh bien ! eh bien ! criait mon père du coupé, car nous étions dans le corridor du wagon.

Je vins auprès de lui, mais si affligée de la douleur dont j'étais la cause, que je me couchai aussitôt et fermai les yeux pour songer à mon aise.

Pauvre Pacha! cher et noble enfant, si je regrette quelque chose

en Russie, c'est ce cœur d'or, ce caractère loyal, cet esprit droit.

Suis-je vraiment affligée? Oui. Comme s'il était possible d'être insensible au juste orgueil d'avoir un pareil ami.

Cette nuit de mardi à mercredi, j'ai dormi fort bien dans un lit, comme à l'hôtel.

Je suis à Vienne. Physiquement parlant, mon voyage a été parfait, j'ai bien dormi, bien mangé et je suis propre. C'est le principal, et possible en Russie seulement où l'on chauffe avec du bois et où les wagons ont des cabinets de toilette.

Mon père a été très passable; nous avons joué aux cartes et nous nous sommes moqués des voyageurs. Seulement, ce soir, il fit une histoire à sa façon.

Il prit une loge à l'Opéra, mais refusa de m'y accompagner, sinon en robe de voyage.

— Vous profitez de ma position, lui dis-je, mais je ne permets pas qu'on se donne le luxe de me tyranniser. Je n'irai pas. Bonsoir!

Et me voilà chez moi. Ma position? oui, je n'ai pas le sou, car je n'ai que des traites sur Paris, qui ne peuvent me servir auparavant.

Devant abandonner mes chevaux, j 'ai donné cinq cents roubles à Kousma et suis restée avec mes traites. Je le dis à mon père, qui s'offensa et prit l'attitude la plus noble, en criant qu'il se moquait des dépenses et que dépenser pour moi ne lui coûtait rien, tant il avait dépensé dans sa vie.

Ça sent l'Europe ici, les maisons hautes et fières me relèvent les esprits presque aussi haut que leur dernier étage. Les basses habitations de Poltava m'écrasaient. Ce que je regrette, c'est l'éclairage des wagons d'hier.

Samedi 18 novembre. — Ce matin à cinq heures nous sommes entrés dans Paris.

Nous trouvâmes une dépêche de maman, au Grand Hôtel. On prit un appartement au premier. Je pris un bain et attendis maman. Mais je suis si désespérée que rien ne me touche plus.

DE MARIE BASHKIRTSEFF 2?g

Elle arriva avec Dina, Dina heureuse, tranquille et continuant son œuvre de charité, d'ange gardien.

Vous devinez bien que je n'ai jamais été aussi embarrassée. Papa et maman! Je ne savais où me mettre.

Il y eut plusieurs chocs, mais rien de trop inquiétant.

Nous sommes sortis, ma mère, mon père, mo iet Dina. On dîna ensemble, et on alla au théâtre. Je me tins dans le coin le plus obscur de la loge et les yeux si appesantis par le sommeil que j'y voyais à peine.

Je me couchai avec maman et, au lieu de tendres paroles, après une si longue absence, il ne s'échappa de mes lèvres qu'un torrent de doléances, qui cessèrent bientôt d'ailleurs, car je m'endormis.

Lundi 21 novembre. — Après avoir dîné, nous sommes allés voir Paul et Virginie, le nouvel opéra de V. Massé, et dont on dit le plus grand bien.

Les loges parisiennes sont des instruments de torture : nous étions quatre dans une première loge à cent cinquante francs et nous ne pouvions remuer.

Un intervalle d'une ou deux heures entre le dîner et le théâtre, une large et bonne loge, une robe élégante et commode : voilà dans quelles conditions on peut comprendre et adorer la musique. J'étais dans des conditions précisément contraires, ce qui ne m'a pas empêchée d'écouter de toutes mes oreilles Engally, la Russe, et de regarder de tous mes yeux Capoul, le bien-aimé des dames. Sûr de l'admiration, le bienheureux artiste se fendait comme dans une salle d'escrime en poussant des notes déchirantes...

Deux heures de la nuit déjà.

Maman, qui oublie tout pour ne penser qu'à mon bien-être, a longtemps parlé à mon père.

Mais mon père répondait par des plaisanterise ou bien par des phrases d'une indifférence révoltante.

Enfin, il dit qu'il comprenait bien ma démarche, que les ennemis mêmes de maman n'y verraient rien que de bien naturel, et qu'il serait convenable que sa fille, arrivée à l'âge de seize ans, eût un

père pour chaperon. Aussi promet-il de venir à Rome comme nous le proposons.

Si je pouvais croire!

Vendredi 25 novembre. — Jusqu'au soir, tout s'est passé tant bien que mal, mais, tout d'un coup, on engage une conversation, fort sérieuse, fort modérée, fort honnête sur mon avenir. Maman s'est exprimée en termes convenables sous tous les rapports.

C'est alors qu'il fallait voir mon père! Il baissait les yeux, il sifflait et quant à répondre, nenni.

Il y a un dialogue petit-russien qui caractérise la nation et qui pourra en même temps donner une idée de la manière de mon père.

Deux paysans :

Premier paysan. — Nous marchions ensemble sur le grand chemin?

Deuxième paysan. — Oui, nous marchions.

Premier paysan. — Nous avons trouvé une pelisse?

Deuxième paysan. — Nous l'avons trouvée.

Premier paysan. — Je te l'ai donnée?

Deuxième paysan. — Tu me l'as donnée.

Premier paysan. — Tu l'as prise?

Deuxième paysan. — Je l'ai prise.

Premier paysan. — Où est-elle?

Deuxième paysan. — Quoi?

Premier paysan. — La pelisse !

Deuxième paysan. — Quelle pelisse?

Premier paysan. — Nous marchions sur le grand chemin?

Deuxième paysan. — Oui.

Premier paysan. — Nous avons trouvé une pelisse?

Deuxième paysan. — Nous l'avons trouvée.

Premier paysan. — Je te l'ai donnée.

Deuxième paysan. — Tu me l'as donnée.

Premier paysan. — Tu l'as prise?

Deuxième paysan. — Je l'ai prise.

Premier paysan. — Où est-elle donc?

Deuxième paysan. — Quoi?

Premier paysan. — La pelisse?

Deuxième paysan. — Quelle pelisse?

Et ainsi de suite, jusqu'à l'infini. Seulement, comme le sujet n'était pas bien drôle pour moi, j'étouffais et il me montait quelque chose au gosier, qui me faisait un mal affreux, surtout parce que je ne me permettais pas de pleurer.

Je demandai à rentrer avec Dina, laissant maman et son mari au restaurant russe.

Pendant une heure entière, je suis restée immobile, les lèvres serrées et la poitrine oppressée, ne sachant ni ce que je pensais ni ce qui se faisait autour de moi.

Alors mon père vint me baiser les cheveux, les mains, la figure, avec des plaintes hypocrites et me dit :

— Le jour où tu aurais vraiment besoin de secours ou de protection, dis-moi un mot et je te tendrai la main.

J'ai ramassé mes dernières forces et, me raidissant le gosier, je répondis :

— Le jour est venu, où est votre main?

— A présent, tu n'as pas encore besoin, se hâta-t-il de répondre.

— Si, j'ai besoin.

— Non, non.

Et il parla d'autre chose.

— Pensez- vous, mon père, que le jour vienne où j'aurai besoin d'argent? — Ce jour-là je me ferai chanteuse ou professeur de piano mais je ne vous demanderai rien!

Il ne s'offensa pas, il lui suffisait de me voir si malheureuse que je n'en pouvais plus.

Samedi 25 novembre. — Maman est si malade qu'on ne peut penser à l'emmener à Versailles. Nos amis nous vinrent prendre. J'étais habillée de blanc, comme toujours, mais j'avais un bonnet de velours noir qui dorait admirablement mes cheveux blonds. Il pleuvait. Nous étions déjà en wagon lorsque arriva un monsieur décoré, jeune encore.

— Permettez, chère petite, dit la baronne, que je vous présente M. J. de L..., l'un des chefs du parti napoléonien.

Je m'inclinai, pendant que les autres présentations se faisaient autour de moi.

Ce train de députés me rappela les trains du tir aux pigeons à

Monaco; seulement, au lieu des fusils on a des portefeuilles. MM. de L..., nous placèrent au premier rang, à droite, au-dessus des bonapartistes; de sorte que nous étions juste en face des bancs républicains. La salle ou, du moins, le fauteuil du président, et la tribune me rappelèrent encore le tir aux pigeons. Seulement monsieur Grévy, au lieu de tenir la ficelle des cages, s'escrimait avec la sonnette, ce qui n'empêcha point la gauche d'interrompre plusieurs fois l'excellent discours du garde des sceaux, monsieur Dufaure.

C'est un honnête homme et il a bravement et savamment lutté contre les infamies des chiens républicains.

26 novembre. — Mon père est parti! Depuis quatre mois, je respire enfin pour la première fois.

28 novembre. — Maman m'a menée chez le docteur Fauvel, et ledit docteur m'a examiné la gorge avec son nouveau laryngoscope ; il m'a déclarée atteinte d'un catarrhe, d'une laryngée chronique, etc. (ce dont je ne doute pas, vu le mauvais état de ma gorge) et que pour guérir il me faut six semaines de traitement énergique. Ce qui fait que nous passerons l'hiver à Paris, hélas !

C'est mon père qui est charmant! D'abord il m'a fait dépenser de l'argent pendant que j'étais chez lui; ensuite il n'a pas payé mon voyage, et, comme il avait honte, il appela l'oncle Alexandre, se prit à l'embrasser et à l'assurer qu'il me rendrait mes dépenses. Il pouvait ne pas le dire, on ne lui demandait rien. Ensuite il permit à son Kouzma d'accompagner ses chevaux de malheur. J'ai payé le trajet et Kouzma. Et à présent voilà que maman décacheté une lettre de cet homme à mon père.

« J'attends vos ordres, monsieur, arrêté au milieu du chemin. Quant à Chocolat, je l'ai, toujours selon vos ordres, renvoyé à Poltava. »

Sans compter que mon cher père m'a forcée de donner 500 roubles à Kouzma, que Kouzma est en train de manger en route.

Voilà, sur ma foi, un beau cadeau !

— « Vous avez éloigné de votre fille tout le monde, pour qu'on pût dire qu'on n'en avait pas voulu. Vous l'avez cachée, car vous ne vouliez pas qu'on la vît telle qu'elle est, n'ayant pas vous-même

donné un sou pour son éducation? » disait maman. Et il répondait par des petites plaisanteries plates et révoltantes, sans jamais nier ou s'expliquer.

Vendredi Ier décembre. — Hier nous avons quitté Paris. Maman, avec ses trente-six paquets, me réduisait au désespoir. Ses cris, ses alarmes, ses boîtes sont d'une bourgeoisie écœurante.

Enfin !

Nice. — Samedi 2 décembre. — Ma tante m'apporta elle-même le café; je fis déballer quelques malles, et je devins moi pour la première fois depuis mon voyage. En Russie le soleil me manquait ; à Paris, les robes.

Je prie d'observer mon genre de vie. Emballer, déballer, essayer, acheter, voyager. Et c'est toujours ainsi!

En descendant au jardin, j'ai trouvé M. Pélican avec son docteur Broussais, Ivanofï, l'oculiste de grand-papa, le général Wolf, le général Bihovitz et puis les Anitchkoff. Il fallut se montrer et contenter mes mères qui ne se sentent pas d'aise de me voir engraisser.

Voyez- vous ce bonheur! Mais je les abandonne tous pour voir mes femmes de la rue de France.

Voilà un accueil!

On m'annonça les mariages, les morts, les naissances.

Je demandai comment va le commerce.

— Mal, me répondit-on.

— Eh pardi! m'écriai-je, tout va mal depuis que la France est en république!

Et me voilà partie. Quand on apprit que j'avais vu la Chambre, on se recula avec un grand respect, puis on s'empressa autour de moi. Et alors, le poing sur la hanche, je leur fis un discours entremêlé de jurons, d'exclamations niçoises, leur montrant les républicains avec leurs mains dans l'or du peuple : Comme mes mains dans ce riz! — Et je plongeai ma patte dans un sac de riz...

Après une si longue absence, le ciel de Nice me transporte. Et je me sens bondir en respirant cet air pur, en regardant ce ciel transparent.

La mer à peine argentée par un soleil caché sous des nuages d'un gris doux et chaud, la verdure éclatante... Que c'est beau et qu'il ferait bon de vivre dans ce paradis! Je me mis à marcher dans la promenade sans me soucier de ma tête découverte et d'assez nombreux passants. Puis je rentrai mettre un chapeau et prendre ma tante et Bihovitz. J'allai jusqu'au pont du Midi et revins prise d'une tristesse incomparable.

Eh bien! vraiment la famille a son charme. On a joué aux cartes, on a ri, on a pris du thé et je me suis sentie pénétrée d'aise au sein des miens, entourée de mes chers chiens : Victor avec sa grosse tête noire, Pincio blanc comme la neige, Bagatelle, Prater... Tout cela me regardait dans les yeux, et en ce moment je vis les vieillards faisant leur partie, ces chiens, cette salle à manger... Oh! cela m'oppresse, m'étouffe, je voudrais m'enfuir, il me semble qu'on m'enchaîne comme dans un cauchemar. Je ne puis pas!!! Je ne suis pas faite pour cette vie, je ne puis pas!

Un instant j'ai éprouvé quelque vanité à parler des choses sérieuses avec les vieillards... mais après tout, ce sont des vieillards obscurs; que me font-ils?

J'ai une telle peur de rester à Nice que j'en deviens folle. Il me semble que cet hiver sera de nouveau perdu, et que je ne ferai rien.

On m'ôte les moyens de travailler!

Le général Bihovitz m'a envoyé une grande corbeille de fleurs, et le soir maman l'arrosa pour conserver les fleurs... Eh bien! ces petits riens me mettent hors de moi, cette affectation de bourgeoisie me désespère!

Ah! miséricorde divine! Ah! par le Dieu du ciel! je vous assure que je ne plaisante pas!

Je suis rentrée du pavillon par un clair de lune enchanteur, éclairant mes roses et mes magnolias...

Ce pauvre jardin qui ne m'a jamais donné que des pensées tristes et de dépit atroce!

Je suis rentrée chez moi les yeux humides et triste, bien triste.

Samedi 2 décembre. — Le souvenir de Rome me fait pâmer... Mais je ne veux pas y retourner. Nous irons à Paris...

O Rome! Que ne puis-je la revoir ou bien mourir ici! Je retiens mon souffle et je m'étire comme si je voulais m! allonger jusqu'à Rome.

Dimanche 3 décembre. — Pour tout divertissement les changements du ciel. Hier il était pur et la lune brillait comme un pâle soleil; ce soir, il est couvert de noirs nuages déchirés pour laisser entrevoir les parties claires et brillantes comme hier... J'ai fait ces observations en traversant le jardin pour venir du pavillon chez moi. A Paris on n'a pas cet air, cette verdure et la pluie parfumée de cette nuit.

Jeudi 7 décembre. -— Les petites misères domestiques me rendent découragée.

Je m'enfonce dans les lectures sérieuses et je vois avec désespoir que je sais si peu! Jamais, il me semble, je ne saurai tout cela. J'envie les savants jaunes, décharnés et vilains.

J'ai la fièvre des études, et personne pour me guider.

Lundi 11 décembre. — • Je me passionne chaque jour davantage pour la peinture. Je n'ai pas bougé de la journée, j'ai fait de la musique et cela m'a monté la tête et le cœur. Il fallut deux heures de conversation sur l'histoire de Russie, avec grand-papa, pour me remettre en état. Je déteste être... sensible... Dans une jeune fille cela frise... un tas de choses... triviales.

Grand-papa est une encyclopédie vivante.

Je connais quelqu'un qui m'aime, qui me comprend, qui me plaint, qui emploie toute sa vie à me rendre plus heureuse, quelqu'un qui fera tout pour moi et qui réussira, quelqu'un qui ne me trahira jamais plus, bien qu'il m'ait trahie avant. Et ce quelqu'un, c'est moi-même.

N'attendons rien des hommes, nous n'en aurions que déceptions et chagrin.

Mais croyons fermement en Dieu et en nos propres forces. Et, ma foi, puisque nous sommes ambitieuses, justifions nos ambitions par quelque chose.

Lundi 18 décembre. — Hier on me réveille par une carte de mon père avec ces mots : « Je suis à l'hôtel du Luxembourg avec mes soeurs; si tu peux, viens de suite. »

D'après le conseil de mes mères, à une heure juste je me rends à cette invitation et avant d'entrer, encore je demande si c'est convenable? Pour toute réponse la tante Hélène et mon père de malheur viennent à la voiture et m'emmènent fort tendrement chez eux.

La tante Hélène et la princesse, ne se mêlant de rien, me parlent du cardinal et me conseillent d'aller à Rome quérir son neveu et ses écus.

— Ce pauvre petit, fais-je, il est là-bas.

— Où?

— En Serbie.

— Mais non, il est à Rome.

— Peut-être est-il de retour, car on ne se bat plus; hier j'ai dîné avec un volontaire russe qui arrive de Serbie. Alors on parla de Tutcheff, je la traitai de la dernière façon, la menaçant d'un procès en diffamation.

Qu'on s'attaque à ma famille, à ma mère, elles peuvent se défendre! Mais qu'on ne me touche pas, car, aussi vrai que je suis une créature sans défense qu'il est lâche de calomnier, je me vengerai vaillamment! Et ça pour une excellente raison, parce que je ne crains rien.

San Remo. — Samedi 23 décembre. — Si j'emmenais mon père? Il y consent, mais avec maman, pour deux jours. En attendant maman, à qui j'ai télégraphié de venir, je passe quelques heures à la villa Rocca, chez la princesse Eristoff. Ma tante Romanoff, héroïque créature, reste seule à s'ennuyer à l'hôtel. Elle ne veut naturellement pas se mêler aux gens que je fréquente. Mais voyezvous le rôle que joue cette femme pour mon caprice? je l'adore.

Lundi 25 décembre. — Nous sommes partis hier de San Remo, mon père, ma mère et moi. Ce que j'ai pensé durant le voyage?... mais de charmantes rêveries, des fantaisies dans les nuages, domi-

naient tous les autres sentiments et me composaient comme d'habitude une vie détachée des choses humaines.

État fort agréable, interrompu par l'arrêt du train auprès de la station d'Albiasola, à cause de l'éboulement de la voie. Il fallut descendre, empoigner son bagage et marcher quelques minutes à la rencontre d'un train qui était venu nous chercher. Le tout à la lueur tremblante de torches, ce qui, sur un horizon noir et au bruit des flots en courroux, a été pittoresque.

Cet accident nous fit lier conversation avec nos compagnons de voyage, dont un militaire.

Ils nous portèrent nos sacs et nous soutinrent nous-mêmes pendant ce difficile trajet. L'officier était un homme assez instruit et intelligent. Aussi, à son étonnement, l'engageai-je dans une conversation sérieuse et extravagante même; — politique.

Dès le matin, je fus à la fenêtre pour ne pas perdre un seul instant la vue de la campagne de Rome.

Que ne sais-je dire toutes les belles choses qu'elle me fait penser et que tant d'autres ont dites tant de fois et d'une façon si charmante !

J'étais si occupée à reconnaître les lieux!... La tête de notre train était déjà sous le toit vitré de la gare que je cherchais encore le toit peuplé de Saint- Jean de Latran.

L'ambassadrice d'Espagne était là, venue à la rencontre de quelques dames; j'ai détourné la tête lorsqu'elle me reconnut. J'étais honteuse de venir à Rome... il me semblait qu'on me regardait en... intruse.

Nous descendons au même hôtel, dans le même appartement. Je monte l'escalier et m'appuie sur la boule du coin de la rampe, comme je m'y étais appuyée l'autre soir.

Je jette un regard contrarié à la porte de l'escalier et je viens occuper la chambre de damas rouge... Le croirait-on? avec la pensée de Pietro.

Mercredi 27 décembre. — Maman parlait de la mort de Rossi. Lorsque cet aimable homard entra en caracolant en arrière.

— Eh bien! dit-il après les premières politesses, ce pauvre Pietro A... a perdu son oncle.

— Oh! le pauvre. Il n'a rien eu?

— Si, l'argenterie de table.

Ce fut une gaieté générale. Après quoi, avec une franchise très commode, je demandai à Rossi ce qu'on a dit. Nous parlions italien.

— Vous comprenez, ajoutai-je, on ne nous connaît pas, et on pouvait fort bien me prendre pour une de ces étrangères qui viennent à Rome chercher un mari.

Nous avons causé assez longtemps et je crois être convaincue que le public n'a attaché aucune importance à la chose.

— Personne n'a songé à lui pour vous, dit Rossi; c'est un pauvre garçon qui n'a ni fortune ni position. Au commencement on a cru... Dans tous les cas, vous lui avez donné un choc et peutêtre à présent va-t-il se corriger, c'est-à-dire se former.

— Mais c'est un garçon perdu.

— Oh! non, pauvre enfant, il souffre beaucoup...

Nice. — Mer créai iy janvier. — Quand donc saurai- je ce que c'est que cet amour dont on parle tant?

J'aurais aimé A...; mais je le méprise. J'ai aimé le duc de H... étant enfant, jusqu'à l'exaltation. Amour dû tout entier à la fortune, au nom, aux extravagances du duc et à une imagination... hors ligne.

Mardi 23 janvier. — Hier soir, j'ai eu une attaque de désespoir qui allait jusqu'aux gémissements et qui m'a poussée à noyer dans la mer la pendule de la salle à manger. Dina m'a couru après, redoutant quelque projet sinistre, mais ce n'était que la pendule. Elle était en bronze, avec un Paul sans Virginie, péchant à la ligne, en très gentil chapeau. Dina vient chez moi, la pendule semble l'amuser fort, j'ai ri aussi.

Pauvre pendule!

La princesse Souvarofï est venue chez nous.

Jeudi Jer février. — Ces dames se disposaient à aller perdre agréablement quelques misérables centaines de francs à Monaco. Je les ai ramenées à la raison par un discours des plus amers, et nous sommes allées, moi et maman en panier, nous montrer au grand jour, puis chez la comtesse de Ballore qui est si aimable et que nous négligeons comme des mal élevées. Nous avons vu Diaz de Soria, le chanteur incomparable. Je l'invite, puisqu'il a fait une visite; il m'a semblé voir un ami.

Je suis bien disposée pour aller dans l'avant-scène gauche du

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. u)

rez-de-chaussée au Théâtre-Français, où Agar de la Comédie - Française donne une représentation. J'ai entendu les H or aces. Le nom de Rome a vingt fois retenti à mes oreilles d'une façon superbe et sublime.

Rentrée, j'ai lu Tite-Live. Les héros, les plis des toges... le Capitule, la Coupole... le bal masqué, le PincioL.

O Rome!

Rome. — Jeudi 8 février. — Je me suis endormie à Vintimille et je ne me suis réveillée qu'à Rome, moralement et physiquement. Malgré moi j'ai dû rester jusqu'au soir, car le train pour Naples part à dix heures seulement. Toute une journée à Rome !

A dix heures vingt je quitte Rome, je m'endors et je suis à Naples. Je n'ai cependant pas assez bien dormi pour ne pas entendre un monsieur grincheux qui se plaignait au conducteur de la présence de Prater. Le galant conducteur a donné raison à notre chien.

Mais voici Naples. Êtes-vous comme moi? A l'approche d'une grande et belle ville, je suis prise de palpitations, d'inquiétudes, je voudrais prendre la ville pour moi.

Nous mettons plus d'une heure pour arriver à l'hôtel du Louvre. Un encombrement et surtout des cris et un désordre prodigieux.

Les femmes ont des têtes exorbitantes ici ; on dirait des femmes que l'on montre dans les ménageries avec les serpents, les tigres, etc.

A Rome, je n'aime que ce qui est vieux. A Naples, il n'y a de joli que ce qui est neuf.

Dimanche u février. — Pour comprendre notre situation au milieu du Toledo, il faut savoir ce que c'est qu'un jour où l'on jette des coriandoli (confetti avec de la chaux ou de la farine). Ah! mais, qui n'a pas vu ne peut pas s'imaginer ces milliers de mains au bout de bras noirs et décharnés, ces haillons, ces chars superbes, ces plumes et ces dorures, ces mains surtout qui s'agitent avec ces doigts dont l'agilité ferait crever de jalousie Liszt lui-même. Au milieu de cette pluie de farine, de ces cris, de cette masse grouil-

lante, nous nous sommes sentis enlevés par Altamura et presque portés jusqu'à son balcon. Là nous trouvons une quantité de dames... Et tous ces gens qui m'offrent à manger, à boire, qui me sourient, qui sont aimables! Je suis allée dans un salon à demi obscur, et là, drapée dans mon bédouin de la tête aux pieds, je me mis à verser des larmes, tout en admirant les plis antiques de la laine. J'étais très chagrinée, mais d'un chagrin qui fait plaisir. Comprenez- vous comme moi de la douceur dans le chagrin?

Naples. — Lundi 26 février. — Je continue mes excursions, nous allons à San Martine C'est un ancien couvent. Et je n'ai jamais rien vu d'aussi sympathique. Les musées glacent, celui de San Martino amuse et attire. L'ancien carrosse du syndic... et la galère de Charles III m'ont monté la tête. Et ces corridors aux planchers de mosaïque et ces plafonds aux moulures grandioses. L'église et les chapelles sont quelque chose de merveilleux, leur grandeur modérée permet d'apprécier les détails. Cet assemblage de marbres luisants, de pierres précieuses, de mosaïques, dans chaque coin, de haut en bas, au plafond comme sur le parquet. Je ne crois pas avoir vu beaucoup de toiles remarquables; oui, celles de Guido Reni, du Spagnoletto. Les patientes œuvres de Fra Buenaventura. Les anciennes porcelaines de Capo-di-Monte. Les portraits en soie et un tableau sur verre représentant l'épisode de la femme de Putiphar. La cour de marbre blanc avec ses soixante colonnes est d'une rare beauté.

Notre guide nous dit qu'il ne reste plus que cinq moines; trois frères et deux laïques qui demeurent quelque part en haut dans une aile abandonnée.

On monte dans une sorte de tour avec deux balcons suspendus au-dessus des autres, hauteurs qui semblent des précipices ; la vue de là est belle à étourdir. On voit les montagnes, les villas, les plaines et Naples, à travers une sorte de brouillard bleu qui n'est rien autre que la distance.

— Que se passe-t-il donc aujourd'hui à Naples? dis- je en prêtant l'oreille.

— Mais rien, c'est le peuple napolitain, répondit en souriant le guide.

— C'est toujours ainsi?

— Toujours.

Il s'élevait de cet amas de toits une clameur, un hurlement continuel, comme des explosions de voix non interrompues, dont on ne se fait pas l'idée dans la ville même. Vraiment cela vous donne une sorte d'épouvante, et cette rumeur qui s'élève avec le brouillard bleu fait étrangement sentir à quelle hauteur on se trouve et donne le vertige.

Ces chapelles de marbre m'ont ravie. Le pays qui possède ce que possède l'Italie, est le pays le plus riche du monde. Je compare l'Italie avec le reste de l'univers, comme un magnifique tableai avec un mur blanchi à la chaux.

Comment ai-je osé juger Naples l'année passée? Avais-je seule ment vu!

Samedi 3 mars i8jj. — Ce soir, je suis allée à l'église qui se trouve dans l'hôtel même ; il y a un charme infini dans la méditation amoi reuse au milieu d'une église. Vous voyez le prêtre, des images, h lueur des cierges que fait vaciller l'obscurité et je me suis souvem de Rome!!! extase divine, parfum céleste, transport délicieux, ah! écrire!!!

On ne pourrait exprimer le sentiment qui m'a envahie, qu'en chantant.

Les colonnes de Saint-Pierre, ses marbres, ses mosaïques, la profondeur mystérieuse de l'église, la splendeur étourdissante de la majesté de l'art, l'antiquité, le moyen âge, les grands hommes, les monuments, voilà tout.

Samedi 31 mars. — A quoi bon se plaindre mes larmes n'y feront rien, je suis condamnée à être malheureuse. Encore cela, puis la gloire artistique. Et si... j'échoue!... Soyez tranquille, je ne vivrai pas pour moisir quelque part dans les vertus domestiques.

Je ne veux pas parler d'amour, parce que j'ai usé ces mots poui rien. Je ne veux plus invoquer Dieu, je veux mourir.

Mon Dieu Seigneur Jésus-Christ, faites-moi mourir! J'ai pei vécu, mais l'enseignement est grand : tout m'a été contraire. ]t

veux mourir, je suis incohérente et saccagée comme mes écrits, je me déteste comme tout ce qui est misérable.

Mourir... mon Dieu! Mourir! J'en ai assez!

Une mort bien douce, mourir en chantant quelque bel air de Verdi; aucune méchanceté ne se réveille comme avant, je voulais vivre exprès pour que les autres ne jouissent et ne triomphent pas. A présent cela m'est égal, je souffre trop.

Dimanche ieT avril. — Je suis comme le chimiste patient et infatigable qui passe des nuits devant ses cornues pour ne pas perdre l'instant attendu et désiré. Il me semble que cela va arriver tous les jours et je pense et j'attends... et que sais-je?... Je m'examine curieusement et avec des yeux ébahis, je me demande avec anxiété, est-ce que par hasard ce serait cela? Mais je me suis fait une telle opinion de cela, que j'en suis arrivée à croire que cela n'existe pas ou bien que cela a déjà été et que ça n'a rien de fameux.

Mais alors toutes mes imaginations, et les livres et les poètes?... Auraient-ils eu l'audace d'inventer quelque chose qui n'existe pas pour en couvrir la saleté naturelle? Non... autrement on ne s'expliquerait pas les préférences...

Naples. Vendredi 6 avril. — Le roi (Victor-Emmanuel) est arrivé hier, et ce matin à dix heures il est venu faire une visite au prince de Prusse. Au moment de son arrivée, je me suis trouvée sur l'escalier et comme il arrivait en face de moi, je dis :

— Deux mots, Sire, de grâce.

— Qu'est-ce que vous désirez?

— Rien absolument, Sire, que pouvoir me vanter toute ma vie d'avoir parlé au roi le plus aimable et le meilleur du monde.

— Vous êtes bien bonne, je vous remercie beaucoup.

— C'est absolument tout, Sire.

— Je vous remercie bien, je ne sais comment vous remercier, vous êtes bien bonne.

Et il m'a serré la main gauche avec ses deux mains.

Circonstance à la suite de laquelle je me gante pour huit jours. C'est à cause de mes gants que j'écris comme vous voyez. J'aurai des ongles superbes dans huit jours.

— Que dites- vous de moi? Je n'étais pas trop effrayée.

En faisant ce que j'ai fait, j'avais tout prévu, excepté moi. A une autre, cette extravagance aurait rapporté un tas de chose charmantes; à moi, un tas de désagréments. Je suis vouée ai infortunes.

Doenhoff est revenu du palais où le prince a été rendre la visite du roi. L'aide de camp du roi a dit : « Quelle drôle de manière de cette jeune fille de se trouver sur le passage du roi! » Et le prince de Prusse dit au roi que les jeunes filles en Russie sont très exaltées pour la famille royale, qu'elles font des folies pour l'empereur et qu'elles sont aussi pures que les anges du ciel. — Merci, charcutier!

Doenhoff a dit un tas de choses. Enfin, il est venu nous rassurer.

Après une agitation, une stupeur et une terreur folle, je commence à revenir à moi. Je n'ai jamais de ma vie été si effrayée. El une heure, j'ai vécu deux années! Comme tout le monde est heureux de n'avoir pas parlé au roi!

On se promène. La princesse Marguerite et Humbert sont arrivés Doenhoff est là, en face de nos fenêtres, avec des messieurs du roi.

(J'ai ôté les gants.)

Comme nous rentrions des courses, nous trouvâmes dans l'antichambre un monsieur. J'allais demander qui? lorsque Rosalie accourut au-devant de moi et me prenant à part :

— Venez vite, seulement ne vous excitez pas.

— Qu'y a-t-il?

— C'est l'aide de camp du roi, qui vient pour la troisième fois déjà : il vient de la part du roi faire des excuses.

J'étais devant l'homme et un instant après nous étions tous au salon. Il parlait italien, et j'ai parlé cette langue avec une facilité dont je suis étonnée.

— Mademoiselle, commença-t-il, je viens de la part du roi qui m'envoie exprès, pour vous exprimer tout le regret qu'il a de ce qui a pu vous arriver de désagréable hier. Sa Majesté a su que vous aviez été... grondée par madame votre mère, qui a peut-être pensé que le roi avait été contrarié. Il n'en est rien; le roi est ravi, enchanté; il en a parlé tout le temps; et le soir, il m'a appelé et m'a

dit : « Va et dis à cette demoiselle que je la remercie de l'acte de courtoisie qu'elle m'a fait ; dis-lui que sa gentillesse et son mouvement généreux m'ont très touché, que je la remercie, elle et toute sa famille. Loin d'être fâché, je suis enchanté, dis-le à sa maman, « sua mamma », dis que je me souviendrai toujours de cela. » Le roi a vu que ce mouvement venait de votre bon cœur, et c'est ce qui l'a flatté ; le roi sait que vous n'avez besoin de rien, que vous êtes étrangères; c'est justement pour cela qu'il est si touché. Il en a parlé tout le temps et il m'envoie faire ses excuses pour le désagrément que vous avez eu.

« Maman » a fait accroire au comte Doenhoff que j 'avais été enfermée pendant vingt-quatre heures pour punition de l'escapade, et ce bruit s'est aussitôt répandu, d'autant plus facilement que je suis restée derrière les vitres du balcon pendant que Dina se promenait avec maman.

J'avais interrompu dix fois et enfin j'ai débordé en un flot de paroles de gratitude et de joie.

— Le roi était trop, trop bon de penser à me rassurer. J'étais une folle qui croyais être dans mon pays... et voir mon empereur à qui j'ai parlé (c'est vrai). Je serais au désespoir si le roi avait eu le moindre ennui de ce que j'ai fait. J'avais une peur atroce d'avoir offensé le roi. Je l'ai peut-être effrayé par ma brusquerie...

— Sa Majesté n'est jamais effrayée quand il s'agit d'une « bella ragazza », et je vous le répète au nom du roi — ce sont ses paroles, je n'ajoute rien — que loin d'être mécontent, il est enchanté, ravi, reconnaissant. Vous lui avez fait un plaisir extrême. Le roi vous a remarquée l'année passée à Rome et au carnaval de Naples... et le roi a été très mécontent contre M. le comte Doenhoff, dont il a noté lui-même le nom, qui vous a dit quelque chose et vous a empêchée d'être là lorsque le roi sortait.

Il faut vous dire que Doenhoff dans sa frayeur avait fermé la porte, ce dont je ne me suis pas aperçue, étant trop excitée pour songer à revoir le roi.

— J'ai tout le temps parlé au nom de Sa Majesté, répétant ses propres paroles...

— Eh bien! monsieur, répétez-lui les miennes; dites au roi que je suis ravie et trop honorée, que cette attention me touche au plus

haut degré, que jamais je n'oublierai la bonté et la délicatesse exquise du roi; que je suis trop heureuse et trop honorée. Dites au roi que j'ai agi comme une folle, mais puisqu'il n'en est pas trop fâché...

— Enchanté, mademoiselle.

— Ce sera mon meilleur souvenir. Et comment ne pas adorer la famille royale quand elle est si bonne, si affable? Je comprends bien l'amour qu'on a pour le roi, le prince Humbert et la princesse Marguerite.

Et enfin ce monsieur a prié maman de lui donner sa carte pour la transmettre au roi.

A présent je n'ai plus peur qu'on en parle, au contraire. Sonnez, fanfares !

Du moment que le roi n'a pas été furieux, je suis aux anges.

On raconte à l'hôtel qu'il m'a baisé la main.

Doenhoff vient du Palais, où il y avait un dîner de cent trente couverts. Le roi a parlé de moi et a répété plusieurs fois : « Elle est excessivement jolie. »

Le roi est bon juge, ça m'embellit singulièrement aux yeux de Doenhoff et de tous.

Mardi iy avril. — Chaque citoyen doit faire son temps de service militaire; de même chaque personne doit avoir aimé. J'ai fait mes huit jours et je suis libre jusqu'à nouvel ordre...

Remittuntur ei peccata multa quare dilexit multum. Dulciores sunt lacrymœ orantium quant gaudia theatrorum.

(Augustin.)

Florence. — Mardi, 8 mai. — Voulez- vous savoir la vérité? eh bien! mais sou venez- vous bien de ce que je vais vous dire : «je n'aime personne et je n'aimerai jamais qu'une personne qui caressera agréablement mon amour-propre... ma vanité. »

Quand on se sait aimé, on agit pour l'autre et alors on n'a pas honte; au contraire, on se sent héroïque.

Je sais bien que je n'irai rien demander pour moi, mais pour une autre je ferais cent bassesses, car ce sont des bassesses qui élèvent.

C'est toujours pour vous prouver que les plus belles actions se font par égoïsme... Demander pour moi serait sublime, parce qu'il m'en coûterait... Oh! rien que d'y songer, l'horreur!... Mais pour un autre, on se fait plaisir et on a l'air de l'abnégation, du dévouement, de la charité en personne.

Et on croit soi-même à son mérite dans ce moment-là. On croit naïvement qu'on est véritablement charitable, dévouée, sublime!

Vendredi 11 mai. — - Ai-je dit que Gordigiani a été chez nous, m'a encouragée, m'a promis un avenir artistique, a trouvé beaucoup de bon dans mes esquisses et a désiré beaucoup faire mon portrait?

Florence. — Samedi 12 mai. — Mon cœur se serre de quitter Florence...

Aller à Nice! Je m'y prépare comme pour traverser un désert, je voudrais me raser la tête pour ne pas avoir la peine de me coiffer.

On emballe, on part! L'encre sèche sur ma plume jusqu'à ce que je me décide à écrire un mot, tant les regrets m'obsèdent.

Nice. — ■ Mercredi 16 mai. — J'ai couru toute la matinée chercher quelques bagatelles qui manquent à mon antichambre, mais dans ce fichu pays on ne trouve rien. J'ai eu recours à un peintre de vitraux d'église, à un ferblantier, à qui sais-je?

L'idée que mon journal ne sera pas intéressant, l'impossibilité de lui donner de l'intérêt en ménageant des surprises, me tourmentent. Si je n'écrivais que par intervalles, je pourrais peut-être... mais ces notes de chaque jour ne trouveront patience que chez quelque penseur, quelque grand observateur de la nature humaine... Celui qui n'aura pas la patience de tout lire ne pourra rien lire et surtout rien comprendre.

Heureuse dans mon nid bien doux et bien élégant, dans mon jardin fleuri. Nice n'existe pas, je suis à la campagne chez moi.

Nice. — Mercredi 23 mai. — Oh! quand je pense qu'on ne vil qu'une fois et que chaque minute nous rapproche de la mort, j< deviens folle !

Je ne crains pas la mort, mais la vie est si courte, que la gaspiller est une infamie!

Jeudi 24 mai. — On a trop peu de deux yeux, ou il faut ne rien faire. La lecture et le dessin me fatiguent énormément et, le soir, en écrivant ces malheureuses lignes, j'ai sommeil.

Ah! le beau temps de la jeunesse!

Comme je me souviendrai avec bonheur de ces journées d'étude, d'art ! Si je faisais ainsi toute l'année, mais un jour, une semaine par hasard... Les natures auxquelles Dieu a tant donné s'usent à ne rien faire.

Je tâche de me calmer en pensant que cet hiver, pour sûr, je me mettrai au travail. Mais mes dix-sept ans me font rougir jusqu'aux oreilles; presque dix-sept ans et qu'ai-je fait? Rien... Cela m'anéantit.

Je cherche, parmi les célébrités, ceux qui ont commencé tard, — pour me consoler; oui, mais un homme à dix-sept ans, ce n'est rien, tandis que la femme de dix-sept ans en aurait vingt- trois, si elle était homme.

Aller vivre à Paris... dans le Nord, après ce beau soleil, ces nuits si pures et si douces ! Que peut-on désirer, que peut-on aimer après l'Italie!... Paris, le cœur du monde civilisé, de l'intelligence, de l'esprit, des modes, sans doute, on y va, on y reste, on s'y plaît; il faut même y aller pour... un tas de choses, pour retourner avec plus de plaisir dans le pays de Dieu, pays des bienheureux, pays enchanté, merveilleux, divin et dont tout ce qu'on peut dire n'égalera jamais la suprême beauté, le charme mystérieux!

On arrive en Italie et l'on se moque de ses bicoques de ses lazzaroni, on a même beaucoup d'esprit en se moquant et l'on a souvent raison de se moquer, mais oubliez un instant que vous êtes une personne d'esprit et qu'il est fort amusant de se railler de tout, et

vous serez, comme moi, en extase, pleurant et riant d'admiration... J'allais dire qu'il fait un clair de lune enchanteur et que dans le grand Paris je n'aurai plus ce calme, cette poésie, ces jouissances divines de la Nature, du Ciel.

Mardi 2ç mai. — Plus j'avance vers la vieillesse de ma jeunesse, plus je me recouvre d'indifférence. Peu de chose m'agite et tout m'agitait ; de sorte qu'en relisant mon passé, j'accorde trop d'importance aux bagatelles en voyant comme elles me faisaient bouillir le sang.

La confiance et cette susceptibilité de sentiments qui est comme le duvet du caractère ont été vite perdues.

Je regrette d'autant plus cette fraîcheur de sensation qu'elle ne se retrouve jamais. On est plus calme, mais on ne jouit plus autant. Les déceptions ne devraient pas m'arriver si vite. Si je n'en avais pas eu, je serais devenue quelque chose de surnaturel, je le sens.

Je viens d'avaler un livre qui m'a dégoûtée de l'amour. Une charmante princesse amoureuse d'un peintre ! Fi ! Ce n'est pas pour dire une injure aux peintres par une bêtise affectée, mais... je ne sais, cela jure. J'ai toujours eu des idées aristocratiques et je crois aux races des hommes comme aux races des animaux. Souvent, c'est-àdire toujours dans le commencement, les races nobles ne devenaient telles que par suite de l'éducation morale et physique, qui communique ses effets de père en fils. Qu'importe la cause!

Mercredi 30 mai. — J'ai feuilleté l'époque d'A..., c'est vraiment surprenant comme je raisonnais. Je suis émerveillée et remplie d'admiration. J'avais oublié tous ces raisonnements si justes, si vrais, j'étais assez inquiète qu'on ne crût à un amour (passé) pour le comte A... Dieu merci, on ne peut pas le croire, grâce à ce cher journal. Non, vrai, je ne pensais pas avoir dit tant de vérités et surtout les avoir pensées. Il y a de cela un an et vraiment j'avais peur d'avoir écrit des bêtises; non, vrai, je suis contente. Seulement je ne comprends pas comment j'ai pu me conduire aussi sottement et| raisonner aussi bien?

J'ai besoin de me répéter qu'aucun conseil au monde ne m'aurait empêchée de faire quoi que ce fût et qu'il me fallait l'expérience.

Je suis désagréablement impressionnée d'être si savante, mais il le faut et, quand j'y serai habituée, je penserai que c'est tout simple, je me lèverai de nouveau dans cette pureté idéale qui est toujours quelque part au fond de l'âme, et alors, ce sera encore mieux, je serai plus calme, plus fière, plus heureuse, parce que je saurai l'apprécier, bien qu'à présent je sois vexée comme pour une autre.

C'est que la femme qui écrit et celle que je décris font deux. Que me font à moi toutes ses tribulations? J'enregistre, j'analyse, je copie la vie quotidienne de ma personne, mais, à moi, à moi-même, tout cela est bien indifférent. C'est mon orgueil, mon amour-propre, mes intérêts, ma peau, mes yeux qui souffrent, qui pleurent, qui jouissent; mais moi, je ne suis là que pour veiller, pour écrire, raconter et raisonner froidement sur toutes les grandes misères, comme Gulliver dut regarder ses Lilliputiens.

J'ai à dire beaucoup encore, toujours pour m'expliquer, mais assez !

Lundi il juin. — Hier soir, pendant qu'on jouait aux cartes, j 'ai fait une espèce de croquis à la lueur de deux bougies que le vent faisait osciller beaucoup trop, et ce matin j'ai ébauché sur toile nos joueurs.

J'ai la tête montée de peindre quatre personnes assises, de faire les poses des mains, des bras, les expressions. Je n'ai jamais fait que des têtes séparées en grand et en petit, je me contenterai de les semer comme des rieurs sur la toile.

Paris. — Samedi 7 juillet. — Je crois pouvoir dire avec assez de raison que, depuis fort peu de temps d'ailleurs, je suis devenue plus raisonnable, je vois les choses sous un jour assez naturel et je suis revenue de bien des illusions et de bien des chagrins.

On n'apprend la vraie sagesse que par sa propre expérience.

Dimanche 15 juillet. — Je m'ennuie au point de désirer de mourir. Je m'ennuie tant, que rien au monde, ce me semble, ne peut m'amuser, m' intéresser. Je ne désire rien, je ne veux rien! Si, je désirerais beaucoup, n'avoir pas honte de m'abrutir tout à fait. Pouvoir, en

un mot, ne rien faire, ne penser à rien, vivre comme une plante, sans en avoir de remords.

Le capitaine B... a passé la soirée chez nous, nous avons causé; je suis assez dégoûtée de ma causerie depuis que j'ai lu ce que dit Mme de Staël sur l'imitation de l'esprit français par les étrangers. A l'écouter, on n'a qu'à se cacher dans son trou et ne jamais oser affronter le contact du sublime génie français.

Lecture, dessin, musique, mais ennui, ennui, ennui! Il faut en dehors de ses occupations, de ses délassements, quelque chose de vivant, et je m'ennuie.

Je ne m'ennuie pas parce que je suis une grande fille à marier, non, vous avez trop bonne opinion de moi pour le croire. Je m'ennuie parce que ma vie est tout de travers et que je m'ennuie!

Paris me tue ! C'est un café, un hôtel bien tenu, un bazar. Enfin, il faut espérer qu'avec l'hiver, l'Opéra, le Bois, les études, je m'y ferai.

Mardi ij juillet. — J'ai passé la journée à voir de vraies merveilles de broderies antiques et artistiques, des robes qui sont des poèmes chevaleresques ou des bucoliques. Toutes sortes de splendeurs qui m'ont fait entrevoir un luxe que je n'ai presque pas soupçonné. Et ce luxe, non pas dans le demi-monde, mais dans le vrai monde.

Ah! l'Italie!... Si je consacre un mois deux fois par an à mes hardes, c'est pour ne plus m'en occuper après. C'est si bête, les robes, quand on s'en occupe spécialement ! mais moi, les robes me mènent aux costumes et les costumes à l'histoire.

Mercredi 18 juillet. — Ce seul mot : Y Italie! me fait tressaillir comme jamais aucun nom, aucune présence.

Oh! quand est-ce que j'irai là!

Je serais si fâchée, si on croyait que j'écris des Oh! et des Ah! par affectation.

Je ne sais pourquoi je m'imagine qu'on ne me croit pas, et alors, j'assure, je jure et c'est, tout en n'étant pas agréable, assez bête.

C'est que, voyez-vous, je veux changer, je veux écrire très sim-

plement, et je crains qu'en comparant avec mes exaltations passées, on ne comprenne plus ce que je veux dire.

Mais écoutez ceci : depuis Naples, c'est-à-dire depuis mon voyage en Russie, j'ai tâché déjà de me corriger et il me semble que cela va un peu mieux.

Je veux dire les choses tout naturellement, et si j'ajoute quelques figures, ne pensez pas que ce soit pour orner, oh! non, c'est tout bonnement pour exprimer aussi parfaitement que possible la confusion de mes idées.

Je suis si agacée de ne pouvoir écrire quelques mots qui fassent pleurer! et je voudrais tant faire sentir aux autres ce que je sens! Je pleure et je dis que je pleure. Ce n'est pas cela que je voudrais, je voudrais raconter tout cela... attendrir enfin!

Cela viendra, et cela ne vient pas tout seul; il ne faut pas chercher cela.

Jeudi 26 juillet. — Aujourd'hui j'ai dessiné toute la journée; pour reposer mes yeux, je jouai de la mandoline, puis de nouveau le dessin, puis le piano. Il n'y a rien au monde comme l'art, quel qu'il soit, au commencement comme au moment de son plus grand développement.

On oublie tout pour ne penser qu'à ce qu'on fait, on regarde ces contours, ces ombres avec respect, avec attendrissement, on crée, on se sent presque grand.

Je crains de me gâter les yeux et je ne lis pas le soir depuis trois jours. Ce dernier temps, j'ai commencé à voir tout trouble à la distance de la voiture au trottoir. Ce n'est pourtant pas bien loin.

Cela m'inquiète. Si, après avoir perdu ma voix, j'allais être obligée de ne plus dessiner et lire! Alors, je ne me plaindrais pas, parce que cela voudrait dire qu'il n'y a dans tous mes autres ennuis de la faute de personne et que telle est la volonté de Dieu.

Lundi 30 juillet. — On dit que beaucoup de jeunes filles écrivent leurs impressions et cette stupide Vie parisienne le dit d'une manière assez dédaigneuse. J'espère bien que je ne suis pas cet être neutre, envieux, ignorant, aspirant les mystères et les dépravations par tous les pores.

Fauvel fait cesser mes voyages à Enghien et va peut-être m envoyer en Allemagne, ce qui va de nouveau tout mettre sens dessus dessous. Walitsky est un habile homme, il s'entend à toutes les maladies; j'ai espéré qu'il se trompait en me conseillant Soden, et voilà que Fauvel va être de son avis.

Mercredi Jer août. — « Deux sentiments sont communs aux natures altières et affectueuses, celui de l'extrême susceptibilité de l'opinion et de l'extrême amertume quand cette opinion est injuste. »

Quelle est donc l'adorable créature qui a écrit cela? Je ne sais plus, mais j'ai déjà cité cette ligne, il y a juste un an, et je vous prie d'y penser quelquefois en pensant à moi.

Dimanche 5 août. — Quand on manque de pain, on n'ose vraiment pas parler de confitures. Ainsi, à présent, j'ai honte de parler de mes espérances artistiques, je n'ose plus dire que je voudrais tel ou tel arrangement pour mieux travailler, que je veux l'Italie pour y étudier. Tout cela m'est très gênant à dire.

Même si on me donnait tout, je crois que je ne pourrais plus être contente comme je l'aurais été avant.

Rien ne redonne la confiance perdue et comme tout ce qui est irrévocable, cela me désole !

On est désappointé, triste, on ne remarque rien, personne, on a une figure soucieuse, ce qui m'enlaidit en m'ôtant cette expression confiante que j'avais avant. On ne sait plus rien dire, vos amis vous regardent avec étonnement d'abord et s'en vont ensuite. Alors on veut être amusant et l'on devient extraordinaire, extravagant, impertinent et bête!

Lundi 6 août. — Vous croyez que je ne suis pas inquiète de la Russie? Quel est l'être assez malheureux, assez méprisable pour oublier sa patrie en danger?... Vous croyez que cette fable de la course du lièvre et de la tortue, appliquée à la Russie et à la Turquie, ne me fait pas de mal? Parce que je parle de pigeons et d'Américaines, est-ce que je ne suis pas inquiète, sérieusement inquiète de notre guerre?

Pensez-vous que les cent mille Russes égorgés seraient morts, s'il n'avait fallu pour les sauver que mes vœux, et mes anxiétés pour les défendre?

Mardi y août. — J'ai été m 'abrutir au Bon Marché, qui me plaît comme tout ce qui est bien organisé. On a soupe chez nous, on a ri, j'ai ri aussi, mais, c'est... égal... je suis triste, désespérée.

Et c'est impossible! Mot affreux, désespérant, horrible, hideux ! ! ! Mourir, mon Dieu ! mourir ! ! ! Mourir ! ! ! Sans avoir rien laissé après moi? Mourir comme un chien! comme sont mortes cent mille femmes dont le nom est à peine gravé sur leurs tombes ! Mourir comme...

Folle, folle, qui ne voit pas ce que veut Dieu! Dieu veut que je renonce à tout et me consacre à l'art ! Dans cinq ans, je serai encore toute jeune, peut-être serai-je belle, belle de ma beauté... Mais, si je ne devenais qu'une médiocrité artistique comme il y en a tant?

Avec le monde, ce serait bien, mais, consacrer sa vie à cela et ne pas réussir!...

A Paris comme partout, il y a une colonie russe ! Ce n'est pas ces mesquines considérations qui m'enragent, mais c'est que, quelque mesquines qu'elles soient, elles me désespèrent et m'empêchent de songer à ma grandeur.

Qu'est-ce que la vie sans entourage, que peut-on faire toujours seule? Cela me fait haïr le monde entier, ma famille, me haïr moimême, blasphémer! Vivre, vivre!... Sainte Marie, Mère de Dieu, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, venez à mon aide !

Mais si on se consacre aux arts, il faut aller en Italie ! ! ! Oui, à Rome.

Ce mur de granit contre lequel je viens me brise le front à chaque instant!...

Je resterai ici.

Dimanche 12 août. — J'ai ébauché le portrait de la femme de chambre de la maison, Antoinette, Elle a une figure charmante et des yeux bleus, grands et brillants et d'une naïveté et d'une douceur exquises. Voilà ce que c'est; l'ébauche réussit toujours, mais pour savoir finir il faut avoir étudié.

Vendredi 17 août. — Je me suis persuadée que je ne puis pas vivre hors de Rome. En effet, je dépéris tout bonnement, mais au moins, je n'ai envie de rien. J'aurais donné deux ans de ma vie, pour n'avoir pas encore été à Rome.

Malheureusement on n'apprend comment faire que lorsqu'il n'y a plus rien à faire.

La peinture m'enrage ! Parce que chez moi, il y a de quoi faire des merveilles et que je suis, sous le rapport des études, plus malheureuse que la première gamine venue, chez qui on remarque des dispositions et qu'on envoie à l'école. Enfin, j'espère au moins qu'enragée d'avoir perdu ce que j'aurais pu créer, la postérité décapitera toute ma famille.

Vous croyez que j'ai encore envie d'aller dans le monde? Non, plus. Je suis aigrie, dépitée et je me fais artiste, comme les mécontents se font républicains.

Je crois que je me calomnie.

Samedi 18 août. — Lorsque je lisais Homère, je comparais ma tante en colère à Hécube dans l'incendie de Troie. Quelque abrutie qu'on soit et honteuse de confesser ses admirations classiques, personne, il me semble, ne peut échapper à cette adoration des anciens. On a beau avoir de la répugnance à répéter toujours la même chose, on a beau avoir peur de paraître transcrire ce qu'on a lu dans les admirateurs par profession ou de redire les paroles de son professeur, surtout à Paris, on n'ose pas parler de ces choses-là, on n'ose vraiment pas.

Et pourtant aucun drame moderne, aucun roman, aucune comédie à sensation, de Dumas ou de George Sand, ne m'a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi naturelle que la description de la prise de Troie.

Il me semble avoir assisté à ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, été avec la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les autels de leurs dieux où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur ville allaient les chercher et les livrer...

Et qui peut se défendre d'un léger frisson en lisant l'apparition du fantôme de Creuse?

Journal de Marie Bashkirtseff. — T. I. 2°

Mais quand je pense à Hector, venu au bas de ces remparts avec de si excellentes intentions, fuyant devant Achille et faisant trois fois le tour de la ville toujours poursuivi... Je ris!...

Et le héros qui passait une courroie dans ou autour des pieds de son ennemi mort, le traîne cette fois autour des mêmes remparts; je me figure un horrible gamin galopant à cheval sur un bâton et un immense sabre de bois au côté...

Je ne sais pas... mais il me semble qu'à Rome seulement je pourrai satisfaire mes rêveries universelles....

Là, on est comme au sommet du monde.

J'ai jeté au diable le Journal d'un diplomate en Italie) cette élégance française, cette politesse, cette admiration banale m'offensent pour Rome. Un Français m'a toujours l'air de disséquer les choses avec un long instrument qu'il tient délicatement entre ses doigts, un lorgnon sur le nez.

Rome doit être, comme ville, ce que je m'imaginais être comme femme. Toute parole employée avant et pour d'autres appliquées à... nous est une profanation.

Dimanche ig août. — Je viens de lire Ariane par Ouida. Ce livre m'a attristée et cependant j'envie presque le sort de Gioja.

Gioja a été élevée entre Homère et Virgile; son père mort, elle vient à pied à Rome. Là, l'attend une terrible déception. Elle s'attendait à la Rome d'Auguste.

Pendant deux ans, elle étudie dans l'atelier de Marix, le plus célèbre sculpteur de l'époque qui, sans le savoir, l'aime. Mais elle ne voit que son art jusqu'à l'apparition d'Hilarion, poète qui fait pleurer le monde entier sur ses poèmes et qui se moque de tout, millionnaire, beau comme un dieu et adoré partout. Pendant que Marix adore en silence, Hilarion se fait aimer par caprice.

La fin du roman m'a attristée et pourtant j 'accepterais à l'instant le sort de Gioja. D'abord, elle adorait Rome; ensuite, elle a aimé de toute son âme. Et si elle a été abandonnée, c'était par lui, si elle a souffert, c'était à cause de lui. Et je ne comprends pas qu'on puisse se trouver malheureuse de quoi que ce soit venant de celui qu'on aime... comme elle aimait et comme je pourrai aimer, si j'aime jamais!...

DE MARIE BASHKIRTSEFF 3o7

Elle n'a jamais su qu'il ne l'avait prise que par caprice.

« — Il m'a aimée, disait-elle, c'est moi qui n'ai pas su comment le retenir. »

Elle a eu la gloire. Son nom a été répété avec une admiration mêlée de stupeur.

Elle n'a jamais cessé de l'aimer, il n'est jamais descendu au rang des autres hommes pour elle, elle l'a toujours cru parfait, presque immortel, elle ne voulut pas mourir alors « parce qu'il vit ». Comment peut-on se tuer, quand celui qu'on aime ne meurt pas? disaitelle.

Et elle est morte dans ses bras en l'entendant dire : Je vous aime.

Mais pour aimer ainsi, il faut trouver Hilarion. L'homme que vous aimerez ainsi ne doit pas être issu on ne sait de quelle famille. Hilarion était fils d'un noble autrichien et d'une princesse grecque. L'homme que vous aimerez ainsi ne doit jamais avoir besoin d'argent, ne doit jamais être un joueur faible ou un homme qui a peur de quoi que ce soit au monde.

Lorsque Gioja s'agenouillait et baisait ses pieds, j'aime à croire que ses ongles étaient roses et qu'il n'avait pas de cors.

C'est que la voilà, la terrible réalité !

Cet homme enfin ne doit jamais éprouver de difficultés, à la porte d'un palais ou d'un cercle, jamais d'embarras devant un marbre qu'il veut acheter, ou d'ennui de ne pouvoir faire quoi que ce soit, la chose la plus folle même. Il doit être au-dessus des froissements, des difficultés, des ennuis des autres. Il ne peut être lâche qu'en amour, mais lâche comme Hilarion qui brisait le cœur d'une femme en souriant, et qui pleurait en voyant qu'une femme manquait de quelque chose.

C'est très compréhensible, d'ailleurs. Comment brise-t-on les cœurs? En n'aimant pas ou plus. Est-ce volontaire? Y peut-on quelque chose? Non. Eh bien! on n'a donc pas à faire de ces reproches si bêtes et pourtant si usités.

On reproche sans se donner la peine de comprendre.

Un pareil homme doit toujours trouver sur son chemin un palais à lui pour s'y arrêter; un yacht pour le transporter où sa fantaisie veut le conduire, des bijoux pour parer une femme, des serviteurs, des chevaux, des joueurs de flûte même, que diable!

Mais c'est un conte! Fort bien, mais alors, cet amour aussi est une invention. Vous me direz qu'on aime des gens qui gagnent mille deux cents francs par an ou qui reçoivent vingt-cinq mille francs de rente, économisant les gants, calculant les invitations, mais alors ce n'est plus du tout cela, du tout, du tout !

Alors, on est amoureux, on aime, on est désespéré, on s'asphyxie, on tue sa rivale ou l'infidèle lui-même, Ou bien, on se résigne. Mais ce n'est pas cela, mais ce n'est pas du tout cela. Oh ! du tout !

Susceptible comme je le suis, la moindre des choses me froisse.

« Marix et Crispin avaient juré de le tuer, mais elle ne comprit pas qu'on pût se venger. — Me venger de quoi! disait-elle; il n'y a rien à venger. J'ai été heureuse, il m'a aimée.

« Et lorsque Marix se jeta à ses pieds et lui jura d'être un ami et un vengeur, elle se détourna avec horreur, avec dégoût.

« — Mon ami? dit-elle, et vous lui voulez du mal? »

Je comprends qu'on puisse en vouloir à mort à l'homme qu'on a aimé, mais pas à celui qu'on aime.

Je n'aimerai jamais ainsi, si je ne trouve que ce que j'ai déjà vu. Je serais trop humiliée dans lui.

Pensez donc! logé au deuxième chez ses parents et je parie (d'après ce qu'on sait par Visconti) que sa mère ne lui donnait que deux fois par mois des draps blancs.

Mais voyez plutôt Balzac pour ces analyses au microscope, mes faibles efforts, mes malheureux efforts ne peuvent pas me faire comprendre.

Jeudi 23 août. — Je suis à Schlangenbad! Comment et pourquoi? voici. Parce que je ne sais pas pourquoi je m'ennuie d'être séparée des autres et, puisqu'il faut souffrir, il vaut mieux souffrir ensemble.

Ils se sont logés dans une espèce de pension à Schlangenbad, mais comme j'ai plus qu'assez de la pension de madame la baronne, je dis que je veux avoir des chambres au Badehaus, qui est ce qu'il y a de mieux ici.

Ma tante et moi, prenons deux chambres au Badehaus, pour mes bains; c'est commode.

Fauvel m'a ordonné le repos, le voici. Seulement, je ne me crois

pas encore guérie et, dans les choses désagréables, je ne me trompe jamais.

Bientôt j'aurai dix-huit ans. C'est peu pour les personnes qui en ont trente-cinq, mais c'est beaucoup pour moi, qui en quelques mois de vie de jeune fille n'ai eu que peu de plaisir et beaucoup d'ennuis.

L'art! Si je n'avais dans le lointain ces quatre lettres magiques, je serais morte.

Mais pour cela on n'a besoin de personne, on ne dépend que de soi, et, si on succombe c'est qu'on n'est rien et qu'on ne doit plus vivre. L'art! je me le figure comme une grande lumière là-bas, très loin, et j'oublie tout le reste et je marcherai les yeux fixés sur cette lumière... Maintenant, oh! non, non, maintenant, mon Dieu! ne m'effrayez pas. Quelque chose d'horrible me dit que... Ah! non! Je ne l'écrirai pas, je ne veux plus me porter malheur! Mon Dieu!... on essayera et si... C'est qu'il n'y aura rien à dire... et... que la volonté de Dieu soit faite!

J'étais à Schlangenbad il y a deux ans. Quelle différence! Alors j'avais toutes les espérances; à présent, aucune. L'oncle Etienne est comme alors avec nous, et avec un perroquet comme il y a deux ans. La même traversée du Rhin, les mêmes vignes, les mêmes ruines, des châteaux, des vieilles tours à légendes. . . Et ici, à Schlangenbad, de ravissants balcons, comme des nids de verdure, mais ni les ruines, ni les maisonnettes neuves et gentilles ne me pharment. Je reconnais le mérite, le charme, la beauté lorsqu'il y a lieu, mais je ne puis rien aimer que là-bas.

Et d'ailleurs qu'y a-t-il dans le monde de comparable? Je ne sais comment dire, mais les poètes l'ont assuré et les savants l'ont prouvé avant moi.

Grâce à l'habitude de porter avec moi « un tas de choses inutiles », au bout d'une heure je suis partout un peu comme chez moi; mon nécessaire, mes cahiers, ma mandoline, quelques bons gros livres, ma chancellerie et mes portraits. Voilà tout. Mais, avec cela, n'importe quelle chambre d'auberge devient convenable. Ce que j'aime le plus, ce sont mes quatre gros dictionnaires rouges, mon Tite- Live gros vert, un tout petit Dante, un Lamartine moyen et mon portrait, de la grandeur cabinet, peint à l'huile et encadré dans du

velours bleu foncé dans une boîte de cuir de Russie. Avec cela, mon bureau est élégant tout de suite, et les deux bougies, projetant leur lumière sur ces teintes chaudes et douces à l'œil, me raccommodent presque avec l'Allemagne.

Dina est si bonne. . . si gentille ! Je voudrais tant la voir heureuse ! . . .

En voilà un mot ! Quelle vilaine blague que la vie de certaines personnes !

Lundi 27 août. — J'ai ajouté une clause à ma prière de tous les soirs, cinq mots : Protégez nos armées ! mon Dieu !

Je dirais bien que je suis inquiète, mais dans des intérêts si grands, que suis-je pour dire quoi que ce soit? Je déteste les compassions oisives. Je ne parlerais sur notre guerre que si j'y pouvais quelque chose. Je me borne à persister quand même à admirer notre famille impériale, nos grands-ducs et notre pauvre cher empereur.

On trouve que nous allons mal. Je voudrais bien voir les Prussiens dans ce pays sauvage, aride, rempli de traîtres et de ruses! Ces excellents Prussiens marchaient dans un pays riche et fertile comme la France, où à chaque instant ils trouvaient des villes et des campagnes, où ils avaient à manger, à boire et à voler. Je voudrais les voir dans les Balkans !

Sans compter que nous nous battons, tandis qu'eux achetaient pour la plupart et puis faisaient une boucherie d'hommes.

Nos braves meurent comme des brutes disciplinées, disent les gens de parti pris ; comme des héros, disent les honnêtes gens.

Mais tout le monde est d'accord pour dire que jamais encore on ne s'est battu comme se battent les Russes à présent. L'histoire vous le dira.

Mercredi 29 août. — Étant depuis longtemps tourmentée par le point obscur pour moi du passage de l'empire à la royauté, au morcellement définitif de l'Italie, j'ai pris un livre d'Amédée Thierry et m'en suis allée dans le bois où j'ai lu, cherché et appris ce qu'il fallait, tout en errant à l'aventure, ne sachant où j'allais et m'imaginant vainement des rencontres comme celle que j 'ai décrite l'année passée.

3ii

Les Russes vont de mal en pis. On lisait les nouvelles de la guerre : le défilé de Chipka est encore aux Russes; demain nous saurons le résultat de l'action décisive. Aussitôt j'ai fait vœu de ne pas dire un mot jusqu'à demain, pour que les nôtres gagnent.

Moi, à dix-huit ans, c'est une absurdité! Mes talents à l'état d'herbes, mes espérances, mes manies, mes caprices vont devenir ridicules à dix-huit ans. Commencer la peinture à dix-huit ans, quand on a eu la prétention de tout faire avant et même mieux que les autres !

Il y en a qui trompent les autres, moi j'ai trompé moi-même.

Jeudi 30 août. — Je n'ai pas parlé, et ce soir à Wiesbaden nous avons appris que Chipka est aux Russes, que les Turcs sont battus (du moins dans le moment) et que de grands renforts nous arrivent.

Samedi Ier septembre. — Je suis beaucoup toute seule, je pense, je lis sans guide aucun. C'est peut-être bien, mais c'est peut-être mal aussi.

Qui me garantit que je ne suis pas pavée de sophismes et remplie d'idées erronées! C'est de quoi on jugera après ma mort.

Pardon, pardonne. Voilà un mot et un verbe beaucoup employés dans ce monde. Le christianisme nous ordonne le pardon.

Qu'est-ce que le pardon?

C'est la renonciation à la vengeance ou à la punition. Mais lorsqu'on n'avait eu l'intention ni de se venger, ni de punir, peut-on pardonner? Oui et non. Oui, parce qu'on se le dit et le dit aux autres et qu'on agit comme si l'offense n'avait pas existé!

Non, parce qu'on n'est pas maître de sa mémoire, et tant qu'on se souvient on n'a pas pardonné.

J'ai passé toute la journée dans la maison d'en face avec les miens, où j'ai raccommodé avec mes propres doigts un soulier de cuir de Russie à Dina; ensuite j'ai lavé une grande table de bois, comme la première fille de chambre venue, et sur cette table je me mis à faire des varéniki (pâte faite de farine, d'eau et de fromage frais). Les miens se sont amusés à me voir pétrissant de la farine

mouillée, les manches retroussées et une calotte de velours noir sur la tête « comme Faust ».

Et puis j'ai mis un paletot Robespierre couleur caoutchouc blanc, et je suis allée avec Dina étonner la Tyrolienne qui vend un tas de petites choses en lui demandant la tête morte de M... Elle ne comprenait pas, je lui ai acheté un ours et nous sommes parties.

Dimanche 2 septembre. — Comment des gens libres et que personne n'y force vont-ils passer une journée à Wiesbaden?

Nous y allons pourtant, pour voir le peuple le plus ridicule du monde célébrer la défaite du plus élégant.

J'avais sommeil et prenais de temps en temps du café noir.

Jeudi 6 septembre. — Rester à Paris. C'est à quoi je me suis définitivement arrêtée et ma mère aussi. Je suis restée toute la journée avec elle. Nous ne nous querellions pas et cela irait très bien si elle n'était pas malade, surtout dans la soirée. Depuis hier, elle ne quitte presque pas le lit.

Je suis décidée à rester à Paris, où j'étudierai et d'où pendant l'été j'irai m' amuser aux eaux. Toutes les fantaisies sont épuisées; la Russie m'a fait défaut, et je suis bel et bien corrigée. Et je sens que le moment est enfin venu de m' arrêter. Avec mes dispositions, en deux années je rattraperai le temps perdu.

Ainsi donc, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et que la protection divine soit avec moi. Ce n'est pas une décision éphémère comme tant d'autres, mais définitive.

Page 1